CHAPITRE XXII
bonheur que j'accomplis ce sacrifice. Dites-lui qu'il est jeune, qu'il guérira sans doute, et que moi, je n'ai plus qu'à mourir.
— Il saura tout cela, dit George. .
— Et aussi que son souvenir me suivra partout*, qu'il aura, tant que je vivrai, une amie, une sœur, une mère.
— Je vous promets de lui dire tout ce qui se dit en pareille circonstance, ajouta Bussy, impatient de savoir où Marianna voulait en venir,
— A demain donc ! s'écria-t-elle. Le sort en est jeté, je partirai demain.
— Vous êtes un noble cœur, dit George complètement rassuré.
— Ah! taisez-vous! répondit -elle; je ne suis qu'une misérable comme vous.
Elle était décidée à partir le lendemain pour Vieilleville, domaine qu'elle avait apporté en dot à son mari, et que celui-ci lui avait restitué après leur séparation. Comme elle ne se sentait pas le courage d'affronter les fureurs d'Henry , ses larmes et son désespoir, il fut convenu que George s'emparerait de lui durant tout le jour, et qu'il le tiendrait éloigné de la maison de Marianna , soin d'autant pUis facile que Bussy , chargé des affaires d'Henry, avait avec lui, depuis la mort de M. Felquères, des conférences longues et fréquentes.
— Vous lui remettrez cette lettre, dit Marianna. Qu'il ignore où je vais; mais n'oubliez pas que si ma présence était nécessaire ici , un mot de vous suffirait pour me faire accourir. Et maintenant,
George , adieu ! ajouta-t-elle. Nous avons fait tous deux beaucoup de mal. Puisse cet enfant me pardonner un jour, comme je vous ai pardonné.
Le lendemain, George alla prendre Henry et lui pro» posa de venir passer, avec lui, la journée chez un de ses amis, à Aulnay, vallée chérie des poètes. Henry accepta d'abord, puis refusa obstinément. 11 était pâle, languissant, et n'avait goût à aucune distraction .
— Viens , dit George , nous irons à cheval, nous nous promènerons dans les bois de Verrière. Le grand air et le mouvement te feront du bien. Vois quel doux soleil et quel beau jour d'automne!
— Le soleil m'ennuie , dit Henry d'une voix affaissée ; les bois m'ennuient, tout m'ennuie.
— Voyons, ne te laisse pas abattre ainsi, comme une femme ! s'écria Bussy en lui secouant le bras. Sais-tu que tu es lâche ?
— Cela m'est bien égal, dit Henry d'un air indifférent.
A force d'insistances, George parvint à l'entraîner, non pas à Aulnay, Henry s'obstinait à ne point sortir de Paris, mais sur les quais et les boulevards. Il marchait d'un pas distrait, sans rien voir ni rien entendre autour de lui. George essaya vainement de Je distraire et de donner le change à ses réflexions; c'est à peine s'il put lui arracher quelques paroles, à longs intervalles. 11 le conduisit au tir, au manège ; ces exercices ne le charmaient plus. Des jeunes gens, qui l'avaient connu quelques années auparavant, hésitèrent à le reconnaître. Vcts ie nilieu du jour, il voulut se dirigervers la demeure de Maiianna;