CHAPITRE XVIII
doute; mais que serait-ce, hélas ! si elle t'abandonnait pour un autre ? que serait-ce, grand Dieu ! si tu voyais ton amante infidèle porter à un rival ses caresses et ses baisers ? Moi qui te parle, Henry, j'ai suivi à pied, au pas de course, la voiture qui conduisait ma maîtresse adorée dans les bras d'un rival heureux. Et je ne l'ai pas tuée, pourtant ! Je l'ai vue franchir le seuil de l'homme qui me volait ma vie, et je ne l'ai pas tuée, et je ne suis pas mort, et, de quelque douleur qu'elle m'ait abreuvé, je lui ai pardonné plus tard. Tu pardonneras à ton tour. Le pardon te sera facile. C'est une noble créature ; séparée de toi, elle aura ta mémoire en honneur et en vénération. Ce n'est pas elle qui te livrera à la haine des méchants et au mépris des sots. Elle dira ton amour, elle cachera tes faiblesses. Elle dira que tu étais un tendre cœur et que tu méritais une destinée plus belle. Elle ne t'accusera pas pour s'absoudre; et, si l'on t'accuse près d'elle, s'il se trouve des misérables qui cherchent à ternir ton image à ses yeux, elle répondra qu'elle te connaît bien et que la calomnie est lâche. Elle ne détachera pas de toi tes amis, mais elle les priera au contraire de redoubler autour de toi de tendresse et de vigilance. Elle veillera de loin sur ta. tête toujours chérie; et toi-même, un jour, orgueilleux du passé, tu garderas le souvenir de son amour comme une perle dans ton cœur, tu le porteras comme une couronne invisible à ton front. George s'interrompit un instant; on n'entendait que les sanglots d'Henry et deMarianna. Il allait de l'un à l'autre, leur prenant les mains, essuyant leurs
larmes , s'efforçant de les consoler, de les fortifier contre eux-mêmes.
— 0 mes amis, disait-il, vous me croyez mauvais et cruel ; vous m'appelez une âme endurcie, 0 mes amis, voyez, je pleure comme un entant avec vous. Tout mon crime est de savoir la vie. Henry, mon ami, mon frère, toi que ta mère me confia à son lit de mort; Marianna, ma sœur, croyez ma triste expérience. Quittez-vous noblement, il en est temps encore. N'attendez pas que votre amour soit à jamais flétri et souillé. Ainsi que je le disais autretois, préparez un champ à vos souvenirs. Que vous puissiez vous retrouver un jour ! que vous puissiez un jour vous rencontrer sans haine et sans mépris ! qu'il vous soit permis, après les liens rompus , d'échanger des regards bienveillants et de douces paroles !
Henry ne pleurait plus. Après un long silence, il se leva, calme et grave , et s'avança vers Marianna.
— Puisqu'il est vrai que vous ne m'aimez plus, lui dit-il, vous êtes libre. Pardonnez-moi le mal que je vous ai fait, comme je vous pardonne celui que j'ai souffert à cause de vous.
— Viens, viens sur mon cœur, s'écria George en le pressant entre ses bras.
— Je vous aime, dit Marianna sans lever la tête. Quittez -moi , gardez-moi : ma vie est toute à vous.
— Non, dit Henry, partez, et que mon souvenir ne vous soit pas trop amer.
George les attira tous deux sur sa poitrine et le» tint longtemps embrassés. Longtemps on n'entendit