‹ Romans et nouvellesChapitre 161 sur 177 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

rideaux étaient éblouissants de blancheur. Les livres qu'elle aimait, son piano, ses palettes, qui l'avaient suivie à Blanfort après son mariage, se retrouvaient là comme par n)agie. Des touffes de dahlias, récemment cueillis, s'épanouissaient sur i:? cheminée, dans des vases de porcelaine. Le parque'o était couvert d'un tapis d'Aubusson, luxe inconniî^ jusqu'alors à Vieilleville. Tout ce qui peut contribuer au bien-être avait été réuni là par une main mystérieuse. Marianna parcourut le jardin qu'elle n'avait entrevu, la veille, qu'à la clarté des étoiles. Toutes les parties en étaient entretenues avec un soin minutieux. Elle retrouva, plus riche et plus luxuriant qu'elle ne l'avait laissé, le parterre où croissaient ses fleurs de prédilection. Les dahlias et les géraniums s'y étalaient dans toute leur gloire. Les violettes et le thym parfumaient le bord des allées. Il semblait que ces lieux n'avaient pas cessé un seul instant d'être habités ; comme autrefois, tout y respirait l'ordre, le bonheur et la vie. Marianna seule avait changé : l'éternelle jeunesse de la nature lui rendit plus amer encore le dépérissement de son cœur. Elle eût préféré trouver des ronces à la place des fleurs, l'herbe poussant darts les allées, et partout, comme dans son âme, la désolation, la tristesse et l'ennui.

En revenant au château, elle aperçut dans la cour un cheval qu'on ramenait de l'abreuvoir. Elle rc connut l'alezan qu'elle montait à Blanfort, et, s'étant approchée, elle le flatta de la main. Le noble animal battit le pavé, releva la tête avec orgueil et

fit entendre un hennissement. Ses oreilles s'étaient dressées, ses naseaux fumaient, ses veux jetaient des flammes.

— Tu es toujours jeune, toi ! dit-elle ; et elle s'éloigna lentement.

Le soir, à la veillée, madame de Belnave quesjionna la mère de Mariette. La bonne femme raconta qu'un matin, il y avait bien longtemps de cela, M. de Belnave était arrivé à Yieilleville, et qu'il avait donné des ordres pour que le château fût tenu, absolument comme si chaque jour devait y ramener Madame. M. de Belnave était revenu souvent pour s'assurer que ses ordres étaient fidèlement exécutés. Il avait envoyé un jardinier de Blanfort, et veillé lui-même à ce que Madame ne manquât de rien à son retour. Une fois, il était accompagné de madame Valtone. Noëmi avait beaucoup pleuré dans la chambre de sa sœur ; et l'on s'était aperçu que, de son côté, M. de Belnave avait été bien près d'en faire autant.

— Mais vous pleurez aussi, madame! dit la bonne femme en s'interrompant.

— Non, répondit Marianna, en essuyant ses yeux. La mère de Mariette poursuivit son récit.

— C'est au milieu du dernier hiver que Monsieur nous a visités pour la dernière fois, dit-elle. Toutes les fois que Monsieur vient, les malheureux s'en aperçoivent, car c'est lui qui leur fait passer les bienfaits de Madame.

— Mes bienfaits! dit Marianna en rougissant. Dans l'étourdissement de la passion, elle avait corn-

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