‹ Romans et nouvellesChapitre 162 sur 177 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

plétement oublié les pauvres de son domaine,

— Oh ! madame, dit la vieille en lui prônant une main qu'elle baisa avec adoration, vous êtes bénie au village. Vous êtes comme le bon Dieu, qui ne se montre pas, mais qui envoie à nos champs le soleil, la pluie et la rosée. Vous êtes bonne comme lui, madame, et nous l'implorons pour vous à la messe. Est-il une seule de nos misères que votre pitié n'ait soulagée? Nous avons eu de rudes hivers, mais votre bois et votre pain sont allés chercher les indigents, et le château s'est ouvert à toutes les infortunes. Aussi assure-t-on que l'âme de votre grand'mère a passé dans la vôtre. Votre mari, en répandant vos charités, nous disait de prier pour TOUS. Hélas! puisque vous voilà si changée, c'est que toutes les prières n'arrivent pas jusqu'au ciel.

— Vous disiez, bonne femme, interrompit Marianna visiblement émue, vous disiez que M. de Belnave visita Vieilleville, au milieu du dernier hiver. L'hiver était rude en eftet, ajouta-t-elle en secouant tristement la tête.

— Monsieur arriva par une sombre soirée de décembre ; son manteau était couvert de neige ; des glaçons pendaient à la crinière de son cheval. Vous qui nous l'envoyez, madame, vous savez bien que Monsieur vient, chaque année, à la même époque.

— Chaque année, à la même époque? répéta madame de Belnave.

— Oui, madame. Il arrive le soir, visite le château; et, après s'être assuré que tout est prêt pour vous recevoir, il fait allumer un grand feu dans

votre chambre, et il passe la nuit dans ce fauteuil^ où vous êtes assise. Plus d'une fois, le lendemain, on a trouvé dans le jardin la marque de ses pas sur la neige. Le jour suivant, avant son départ, il se rend au presbytère et il dit au curé : — Monsieur le curé, voilà ce que madame de Belnave envoie aux pauvres de son village. La première fois, il ajouta : — Obligée d'habiter Paris pour rétablir sa santé qui a beaucoup souffert, madame de Belnave ne veut pas que les indigents de ses domaines s'aperçoivent de son éloignement et pâtissent de son absence. — Depuis, lorsqu'on lui a demandé de vos nouvelles, sa figure est devenue plus sombre et son silence nous a fait comprendre que vous n'alliez pas mieux, pauvre âme ! On voit bien que c'est là le chagrin de sa vie : c'est aussi le nôtre, madame. A sa dernière visite, Monsieur était plus sombre qu'aux années précédentes ; personne ici n'osa l'interroger. Comme d'habitude, il déposa votre offrande à la cure. C'était un dimanche ; son cheval l'attendait tout sellé à la porte ; il sauta dessus et partit au galop , emportant pour vous les bénédictions du hameau.

— 0 cœur généreux, ô trois fois noble cœur ! se disait Marianna en écoutant ces paroles, c'est donc ainsi que tu te venges î Tu as prévu qu'un jour je porterais la peine de mes fautes, et tu m'as préparé un refuge contre la justice du ciel. Tu m'as gardé une patrie. Après l'avoir ensemencée de bienfaits, tu m'en as abandonné la moisson ; tu as voulu qu'il me restât un coin de terre amie. Les

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