CHAPITRE XXVI
Quand madame de Belnave ne fut plus qu'à une lieue de Blanfort, elle descendit de voiture, et, suivie de Mariette, elle quitta la grande route et prit à travers champs. Au bout d'une heure de marche, elles arrivèrent à une métairie neuve, où Marianna crut pouvoir chercher un asile, sans craindre d'être reconnue. Toutefois, elle n'y pénétra qu'après que Mariette se fut assurée par elle-même que sa maîtresse n'y rencontrerait que des visages étrangers. C'était, en eftet, des métayers récemment établii dans la contrée. Le mouvement imprime par Blanfort à l'agriculture et à l'industrie s'était faitressen-
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tir aux environs ; quelques années avaient suffi pouF changer l'aspect du pays. De nouveaux travailleurs étaient accourus ; la charrue avait fécondé les landes incultes ; les pampres doraient les coteaux où croissaient autrefois les genêts ; des maisons blanches riaient çà et là dans la vallée, chacune assise en un verger.
Madame de Belnave trouva à la métairie un accueil bienveillant. Une partie de la famille était occupée au dehors; mais une grosse fille, aux joues vermeilles, restée au logis pour soigner sa mère infirme, reçut l'étrangère avec toute la grâce que comporte l'hospitalité de ces campagnes. Elle la fit asseoir, alluma, pour la réchauffer, un grand feu de sarment, et lui présenta une tasse de lait fumant, qu'elle était allée traire elle-même. Retirée sous le manteau de la cheminée, madame de Belnave demeura longtemps silencieuse, abîmée tout entière dans les émotions du retour. La vieille mère reposait, à l'autre coin de l'âtre, dans un fauteuil grossier ; un gros chat, qui s'était établi sur un escabeau-, devant les braises du foyer, semblait méditer pro- (ondément sur la destinée des empires. La jeune villageoise paraissait absorbée par des soins de toilette ; la robe d'indienne à carreaux rouge et bleu, le bonnet de dentelle et le fichu, étalés çà et là sur le bahut de chêne et sur le lit à courtines de sei^e verte, disaient assez que la jeune fille se préparait à quelque solennité champêtre. Elle s'arrêtait tour à tour à chaque pièce de sa parure, et son frais visage rayonnait dejoie^
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— II paraît, mon enfant, dit madame de Belnave qui l'observait depuis quelques instants avec intérêt, il paraît que vous allez être de noces. Qui sait? peut-être s'agit-il des vôtres.
— Oh ! que non pas, madame ! dit la jeune fille en rougissant jusque dans le blanc des yeux; Ptobert, mon frère aîné, ne se marie qu'à la Saint-Martin. Mais c'est demain fête à Blanfort.
— Fête à Blanfort ? répéta Marianna avec étonnement.
— Oui, madame, grande fête.
Madame de Belnave chercha dans ses souvenirs, et ne trouva pas quelle pouvait être cette fête dont parlait la jeune villageoise. Elle resta quelques instants silencieuse, puis renouant la conversation brisée :
— Vous avez un frère ? demanda-t-elle.
— J'en ai cinq, madame, dit la jeune fille.
— Cinq ! s'écria Marianna; et tous travaillent aux champs?
— Deux seulement, avec mon père ; les trois autres sont employés aux forges de Blanfort.
— Ainsi, mon enfant, vous connaissez madame Valtone ?
— Oh ! oui, madame, répondit la villageoise avec un mouvement d'orgueil ; qui ne la connaît pas à trois lieues à la ronde ? D'ailleurs, nous sonmies métayers de M. Valtone.
"— Ah ! vous êtes métayers de M. Valtone ?
— Oui, madame.
— Et voilà longtemps que vous habitez le pajra î
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002 MAUIASSA.
— Depuis quatre ans.
— Vous n'êtes pas née dans ces campagnes t
— A Saint-Charlier, madame. Voilà quatre ans. à pareille époque, notre ferme brûla tout entière; nous étions réduits à la misère , quand on nous parla d'un village où les pauvres de bdi'ic volonté étaient accueillis ; ce village était Blanfort. Nous y trouvâmes, en effet, du secours et du travail ; les forges employèrent trois de mes frères ; M. Valtone venait de faire constriiiire une métairie ; il nous y plaça. Il faut vous dire, madame, que Blanfort est la providence de ces campagnes.
— Et vous voyez tous les jours madame Valtone?
— Tous les jours, oui, madame ; je porte tous les matins le lait de nos vaches au château ; et puis, depuis que ma mère est malade, madame Valtone vient souvent à la métairie apporter une chose ou une autre.
— Ah ! madame Valtone vient souvent à la métairie ?
— Elle est si bonne ! Vous l'aimeriez si vous la connaissiez. Mais vous la connaissez, madame?
Marianna ne répondit pas.
A la nuit sombre, elle sortit seule de la métairie et suivit le cours de la Creuse, qui devait la conduire à Blanfort. Après une heure de marche, elle reconnut, aux lueurs du crépuscule, les lieux où elle avait cru longtemps avoir passé les plus tristes années de sa vie. Combien ces tristesses, qu'elle avait supportées jadis avec tant d'impatience, lui semblèrent puériles et légères, comparées à celles qu'elle avait