CHAPITRE XXVI
endurées depuis ! Bientôt elle entendit le bruit des forges qui troublait seul le silence de la nuit; à travers les arbres à demi dépouillés, elle aperçut l'éclat des fourneaux qui se reflétait dans la rivière. A tous ces bruits, à tous ces a?pects, son âme se fondait en regrets et en souvenirs.
Pour ne pas traverser Blanfort, elle passa sur le pont de bois qui joint les deux rives, à l'entrée du village. Glissant, comme un fantôme, dans les prairies que la Creuse enveloppait d'une blanche vapeur, elle gagna d'un pas rapide le petit bois qui protégeait la maison contre le bruit des cyclopes, et s'enfonça dans le fourré. La nuit avait achevé d'envahir la vallée; les forges se taisaient, les ouvriers, accompagnés de leurs enfants, de leurs femmes et de leurs sœurs, traversaient la plaine en chantant. Marianna suivit d'un regard mélancolique ces groupes qui s'évanouissaient, un à un, dans la brume du soir. Bientôt elle n'entendit plus que l'écho joyeux de leurs voix. Il y a dans les chants du travailleur qui s'en retourne, après avoir achevé sa journée, quelque chose de religieux que madame de Belnave comprit pour la première fois. Comme elle s'égarait en confuses rêveries, elle crut apercevoir deux ombres qui s'avançaient vers la maison ; elle se cacha brusquement dans le bois, et se prit à en parcourir les allées. Rien n'était changé : comme autrefois, à son approche, les merles s'envolèrent effarouchés. Au rond-point, elle trouva le banc de bois, à demi caché sous la charmille, ce banc où, tant de fois assise, elle avait contié à Noëmiles ennuis du présent,
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et ses aspirations vers les joies inconnues qu'appelait son ardeur. Elle marchait d'un pied furtii. Sans y songer, au détour d'une allée, elle découvrit la façade du château. La fenêtre de sa chambre était, comme autrefois, encadrée par des festons de liseron et de vigne vierge. Au luxe du feuillage qui la cachait presque tout entière, on devinait que depuis longtemps les volets n'avaient pas été ouverts. Elle voulut hasarder quelques pas en avant, mais tout à coup ses jambes fléchirent, et, pour ne pas tomber, elle fut obligée de s'appuyer contre le tronc d'un chêne.
La soirée était douce. Assise sur une des marches du perron , Noëmi tenait sur ses genoux une petite tille qu'elle berçait du geste et de la voix. L'entant refusait le sommeil, et passait en riant ses petites mains dans les longs cheveux de sa mère. Noëmi la contemplait avec amour, et lui fermait les yeux avec ses lèvres. Marianna était près de courir à sa sœur, lorsque celle-ci se leva , et , prenant sa fille par la main, s'avança vers MM. de Belnave et Valtone qui tous deux revenaient des forges. M. Valtone baisa sa femme au front; et, faisant à sa fille un siège de son bras gauche, il la porta ainsi jusqu'au château, à la grande joie de l'enfant. Noëmi marchait lentement, appuyée sur le bras de M. de Belnave. Leurs paroles n'arrivaient pas jusqu'à Marianna; elle entendait seulement les cris de M. Valtone et de sa fille qui se roulaient tous deux sur la pelouse. Il y eut un instant où, poursuivie par son père qui courait après elle, dans l'attitude éminemment paternelle qu'avait