CHAPITRE XXVIII
Par une matinée de janvier, la famille était réunie dans la salle à manger dont la porte vitrée s'ouvrait de plain-pied sur le perron. La neige tombait paisiblement au dehors; la flamme étincelait au dedans. Le déjeuner se prolongeait paresseusement. On causait, on prenait le thé, on se complaisait dans ce sentiment de bien-être égoïste que la neige procure à ceux qui la voient tomber du coin de leur Lu. Tout à coup des pas lourds retentirent sur les marches du perron, la porte s'ouvrit, et un homme, tout blanc comme la statue du commandeur, entra pesamment dans la salle. C'était un paysan de Vieilleville; il avait l'air sinistre et niais. Après s'être secoué comme un chien mouillé, le rustre enfonça sa main calleuse dans la poche de son gilet, et en tira une lettre qu'il remit à madame de Belnave. Le cachet était noir : Marianna pâlit en le brisant. Chacun, par discrétion, s'était levé de table. Lorsqu'au bout de quelques instants,oncherchaMariannaduregard,elIe n'était plus dans la salle ; elle s'était échappée, sans que personne s'en fût aperçu. Le fait était si simple, que personne ne s'en préoccupa. On causa longtemps encore avec le courrier de Vieilleville ; puis on se sépara pour aller chacun à ses affaires. Après avoir veillé aux soins du ménage, madame Valtone se rendit dans la chambre de sa sœur et ne l'y trouva pas. Elle s'en étonna médiocrement : Marianna avait l'habitude de passer la plus grande partie de ses
heures chez Noëmi. En qnittant la chani!)re do sa sœur, Noëmi se rendit dans la sienne; Marie s'y trouvait seule avec sa bonne, madame de Belnave n'y était pas. La bonne interrogée répondit qu'elle n'avait pas vu sortir madame de Belnave, et qu'elle ignorait où elle pouvait être. Madame Valtone s'inquiéta ; elle visita tout le château , questionna les domestiques : aucun ne put dire ce qu'était devenue Marianna. On ne devait guère supposer qu'elle eût quitté la maison par un temps si rigoureux; d'ailleurs son chapeau, ses gants et son manteau étaient dans son appartement. Cependant madame Valtone, sérieusement alarmée, se décida à la chercher dehors. En sortant par la porte qui donnait sur le petit bois, elle remarqua sur la neige la trace des pieds de Marianna. Elle gagna le bois, elle en parcourut les allées : les allées étaient désertes. L'empreinte des pas était partout, Marianna nulle part. Noëmi appela, aucune voix ne répondit. Elle pressentit un affreux malheur.
11 était bien clair, cependant, que madame de Belnave ne pouvait être que là ; en observant la trace de ses pieds, il était clair qu'elle était entrée dans le bois, et qu'elle n'en était pas sortie. Noëmi se prit à la chercher encore , et à chaque tour d'allée elle criait le nom de Marianna. Enfin, en plongeant ses yeux dans le fourré , elle vit sa sœur accroupie au milieu des ronces, accoudée surses genoux, la figure appuyée sur ses deux mains, immobile, le regard fixe, les lèvres pâles, les dents serrées. La neige tompait sur sa tête nue ; les épines avaient ensaa-
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glanfé son visage. Noëmi se précipita vers elle, l'entoura de ses bras, la pressa de caresses et de questions. Marianna ne bougeait pas. — Qu'as-tu? qu'est-il arrivé? disait Noëmi se frappant la poitrine avec désespoir. Marianna était de marbre. Elle tenait déployée entre ses doigts la lettre qu'elle avait reçue de Vieilleville. Ne pouvant obtenir de sa sœur une parole ni même un regard, madame Valtone fit un etfort sur elle-même ; elle prit cette lettre et la lut. Ce n'étaient que quelques lignes tracées à la hâte.
« Près d'en finir avec l'existence, je veux vous dire un dernier adieu. Ne m'accusez pas de mourir ; n'en ayez, je vous prie, ni regret ni remords. Raisonnablement, que puis-je attendre de la vie? Rendre plus tard le mal que j'ai souffert? me venger sur un jeune cœur comme George s'est vengé sur le vôtre, comme vous vous êtes vengée sur le niien? assister à ma ruine, me survivre à moi-même? Je pense qu il vaut mieux mourir. Et je meurs, dans l'espoir que les amours brisés sur la terre se renouent dans un monde meilleur. Je vais vous attendre là-haut. Adieu donc, vous que j'ai tant aimée ! Ma main est prête, et cette fois vous ne viendrez pas la désarmer. « Henry. »
Noëmi comprit tout. Elle souleva sa sœur entre ses bras et la ramena dans sa chambre. Revenue de la torpeur où elle était plongée, Marianna fut calme le reste du jour. Elle ne versa pas une larme, elle ne poussa pas un cri, elle ne prononça pas un mot. Seulement elle pria Noëmi de dire au château qu'elle était souffrante, qu'elle ne descendrait pas,
pt qu'elle désirait eire seule, lia nuit suivante, elle ne se coucha pas; madame Valtone, qui redoutait quelque funeste dessein, veilla jusqu'au matin avec elle. Elle essaya plusieurs fois de l'attirer sur son cœur ; mais chaque fois Marianna la repoussa d'un air sombre.
Le lendemain, l'heure du déjeuner avait réuni^ comme la veille, M. deBelnave, M. Valtone et Noëmi; Marianna seule était absente. M. de lielnave s'intorma d'elle avec sollicitude, et demanda à Noëmi si sa sœur ne les recevrait pas dans le jour.
— Vous la verrez bientôt, répondit-elle tristement avec des larmes dans la voix.
Comme M. de Belnavela regardait d'un air étonné, une voiture s'arrêta devant le perron. La porte de la salle s'ouvrit, Marianna parut en habits de voyage.
— Ce n'est pas moi qui vous renvoie, au moins ! s'écria M. de Belnave ému, en allant brusquement vers elle.
— Qu'est-ce donc? pourquoi ce départ? Tout le monde ici vous aime, dit vivement M. Valtone.
— Ah ! chère infortunée ! s'écria Noëmi en pleurant.
— Monsieur, dit Marianna s'adressant à M. de Belnave, j'ai trop longtemps abusé de votre généreuse hospitalité. Je pars, vivement pénétrée de ce que vous avez fait pour moi ; je vous le dis du plus profond de mon âme, vous auriez voulu vous venger, que vous n'eussiez pas mieux réussi. Et maintenant que c'e^ l'heure de la séparation dernière,
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si vous vouliez m'appeler un instant sur votre cœur, vous seriez tout à fait vengé.
— Ah! venez! dit M. de Beinave en lui ouvrant £es bras.
Elle s'en arracha bientôt.
— Mon frère, vous avez été excellent pour moi, dit-elle en tendant la main à M. Valtone.
— Mais, mort de ma vie! pourquoi partez-vous? s'éciia-t-il, attendri et furieux à la fois.
— Et toi! ma sœur, et toi! dit Marianna.
Elles se jetèrent dans les bras l'une de l'autre et se tinrent longtemps embrassées.
—Où vas-tu ? demanda Noëmi d'une voix étouffée.
— Je ne sais pas ; le monde est grand, dit-elle.
Le bruit de son départ s'étant répandu dans le château, les serviteurs vinrent l'embrasser. Elle insista pour que Mariette restât à Blanfort, mais vainement. Quand ce fut l'heure de monter en voiture, on n'entendit plus que ces paroles, mêlées de sanglots : Ma sœur ! Marianna ! madame ! notre chère maîtresse ! Comme elle allait descendre les marches du perron, elle se sentit tirée par sa robe : c'était sa petite nièce, qui, pleurant de voir tout le monde pleurer, ne voulait pas la laisser partir. Marianna la baisa à plusieurs reprises, et, s'arrachaut enfin des bras qui la retenaient, elle se jeta dans la voiture; sa main envoya le dernier adieu.
Le ciel était noir; les champs étaient déserts ; d(f troupes de corbeaux s'abattaient lourdement dan
les landes. La Creuse, grossie par les pluies et les neiges, avait inondé ses rivages. Tout n'était que tristesse et désolation.
Qusnd la voiture eut atteint le haut de la colline, Marianna la tit arrêter, et se pencha pour voir une dernière fois le viiîage. Le soleil, qui venait de crever un nuage, versait sur Blanfort un rayon d'or pâle. Elle demeura queiques instants à regarder la fumée du toit domestique, qui s'élevait toute bleue à travers les chênes blancs; puis, reprenant la route de réternelle solitude :
<=- ^ bonheur était là, dil-(;lle«