CHAPITRE XXVU
dormait l'enfant dans les bras de sa mère. Puis, on causait, on faisait quelque bonne lecture, interrompue {à et là par des réflexions plus ou moins judicieuses ; les discussions s'entamaient, les heures fuyaient, et on se séparait après s'être serré la main. Les choses ne se passaient pas autrement avant que Marianna eût quitté Blanfort: et pourtant il lui semblait pénétrer pour la première fois dans les secrets de cette intimité.
Un peu de repos descendait dans son âme. Le souvenir d'Henry la poursuivait encore, mais moins acharné, moins terrible. Elle avait écrit à Vieilleville que, s'il arrivait des lettres à son adresse, on les lui envoyât aussitôt à Blanfort. En effet, au bout de quelques jours, un paysan, venu tout exprès de Vieilleville, lui remit une lettre qui la rassura sur la destinée d'Henry. C'étaient quelques lignes seulement, où George disait que ce jeune homme semblait supporter son malheur avec courage ; qu'il était calme et se relèverait. Après l'avoir lue, Marianna brûla cette lettre. Elle avait bien confié à sa sœur le mal qu'elle avait souffert ; elle n'avait pas osé lui dire le mal qu'elle avait fait.
Ce fut par une douce soirée, sur le banc du petit bois, au murmure des feuilles sèches qui tombaient en tournoyant autour d'elles, que madame de Belnave raconta à Noëmi l'histoire de sa liaison avec George : pénible récit qu'interrompirent bien des larmes. Lorsqu'il fut achevé, madame Valtone la prit entre ses bras et la tint longtemps embrassée. Marianna s'en arracha avec honte, car elle n'avait
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pas tout avoué ; elle se sentait aussi coupable que malheureuse ; sur le sein de Noëmi, elle se disait qu'Henry n'avait pas de sœur qui le consolât et pleurât avec lui.
Après un long silence, elle pria madame Valtone do raconter à son tour l'histoire de ses jours depuis que le sort les avait séparées.
— L'histoire de mes jours ! dit Noëmi en souriant; chère enfant, mes jours n'ont pas d'histoire. Je n'ai rien à raconter : toutes mes heures se ressemblent ; le récit de ma vie tiendrait tout entier dans une page de la tienne. J'ai suivi la route commune, le chemin ouvert devant moi ; j'ai marché, chargée par le devoir, à l'ombre de mon sentier. Il n'est guère d'intérieur en province où ne se trouve quelque femme qui pourrait au besoin te dire mon existence : c'est celle de tout le monde. J'ai travaillé, j'ai souffert, j'ai attendu : Dieu n'a pas trompé mon attente. Si ton bonheur ne manquait pas au mien, je serais heureuse à cette heure. Voilà tout, chère sœur ; que pourrais-je te dire encore ? J'ai vécu toujours occupée ; l'occupation m'a sauvée de mes rêves. Et puis Dieu m'a aidée, il a éclairé mon esprit, il a retrempé mes forces à son amour. Les occasions de dévouement que tu es allée chercher au loin, je les ai trouvées autour de moi. Je savais que mes efforts auraient leurs récompenses: elles ne m'ont pas manqué, moins vives, moins riches, moins saisissantes que les joies que tu poursuivais, mais plus sûres et moins tourmentées. Si tu me vois heureuse et calme, necrois pas qu'il ne m'en ait rien coûté. Pour moi, comme pour toi, le
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mariage a longtemps été une lourde tâche ; comme toi, j'ai eu mes rébellions, mes découragements, mes tristesses, mes aspirations, mes poétiques rêveries. J'ai bien souvent fermé avec colère mes volets aux rayons argentés de la lune ; bien souvent j'ai pleuré, en écoutant le rossignol chanter, la nuit, sous mes fenêtres. Mais, quoique la lune fût belle et que le rossignol chantât, je ne reprenais pas moins, le lendemain, mon fardeau de la veille. Chaque jour me le faisait plus léger ; j'arrivai bientôt à ne plus le sentir ; je tinis par l'aimer. Peut-être me trompé-je; mais je crois, moi, que le mariage est le seul asile de la femme ; je crois qu'il vient un âge où toute autre destinée nous flétrit. L'amour ne sied qu'à la jeunesse ; par quoi le remplacer, quand lorcément les années le chassent ? Je ne suis qu'une pauvre ignorante, bien incapable de résoudre toutes ces questions ; mais il me semble que le mariage répond à toutes les exigences humaines, qu'il comporte toutes les affections. Estime, considération, tendresse, reconnaissance, religion du passé, espoir de l'avenir, tout est là : c'est le charme qui n'a pas d'âge, le lien qui se fait bronze, l'habitude enfin ! Toi, chère enfant, tu as pris une autre route ; tu semblais faite pour l'amour et tu voulais tout lui devoir. C'est nous, hélas ! qui t'avons perdue. Tu étais la poésie de notre petite colonie, tu faisais notre joie, notre orgueil ; nous n'avions d'autre soin que de surprendre tes désirs , d'autre étude que de les satisfaire 5 nous t'égarions et nous croyions t' aimer. Les desseins de Dieu sont impénétrables ; c'est toi peut-
être qui intercéderas près de lui pour ta sœur.
Marianna secoua tristement la tête ; elle n'avait plus droit au pardon promis à ceux qui ont beaucoup aimé.
Cependant le temps fuyait, et Marianna ne partait pas. Ce n'était pas qu'elle prétendît reprendre sa place, ni que M, de Beinave consentît à la lui rendre ; mais chaque jour quelque projet nouveau retenait, pour le lendemain madame de Beinave à Blanfort. Il y avait entre elle et lui une convention tacite, que leur rapprochement n'était que momentané ; la conviction qu'il ne pouvait en être autrement suffisait à leur dignité, et tous deux laissaient passer les jours sans les compter. M. de Beinave n'avait rien changé à ses manières ; son attitude en présence de Marianna était toujours la même ; parfois pourtant il lui échappait quelque expression familière, quelque inflexion de voix attendrie qui la faisait tressaillir et le frappait lui-même de stupeur.
Un soir qu'ils revenaient tous quatre de visiter une métairie, Marianna, fatiguée par la marche, s'arrêta pâle et chancelante ; le bras de Noëmi ne la soutenait plus. M. de Beinave s'approcha d'elle d'un mouvement irréfléchi.
— Pourquoi ne prends-tu pas mon bras? lui dit- il.
A ces mots, Marianna devint tremblante, et M. de Beinave s'arrêta confus ; mais il s'était trop avancé pour pouvoir reculer. Il ne retira pas le bras qu'il avait offert ; elle le prit en rougissant. C'était la première fois, depuis son retour à Blanfort. Tous deux rentrèrent au château, sans échanger une parole.
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Une autre fois, au repas du soir, après avoir servi Noëmi, M. de Beinave s'adressa à sa femme et lui dit :
— Marianna, veux-tu que je te serve?
Ces mots produisirent sur les quatre convives l'effet d'une commotion électrique. Marianna se leva de table pour aller cacher son émotion. Ces petits incidents étaient rares, et la contrainte qui en résultait ne se prolongeait pas au delà de quelques heures.
Ainsi les jours se succédaient. Déjà l'hiver avait attristé le paysage ; les coteaux étaient nus, le givre pendait aux branches ; les bises de décembre soufflaient dans la vallée. Les longues veillées avaient remplacé les promenades du soir. Rassurée sur la destinée d'Henry, Marianna s'abandonnait au courant de la sienne. Elle s'acclimatait, sans s'en apercevoir, dans l'atmosphère de Blanfort. De son côté, M. de Beinave subissait, à son insu, quelque chose de l'influence autrefois adorée. Comme autrefois, la présence de Marianna égayait encore la table et le foyer. Un jour qu'elle parlait de son prochain départ à Noëmi qui s'efforçait de la retenir, M. de Beinave s'interrompit de sa lecture pour faire remarquer que les chemins étaient impraticables en cette saison, et qu'il ne serait pas prudent de s'y aventurer avant le retour du printemps. Noëmi les observait l'un et l'autre avec une attention avide, et, sans rien préciser dans sa pensée, augurait bien de l'avenir. Quant à M. Valtone, il se rappelait le beau résultat qu'avait obtenu jadis son intervention dans
les affaires des deux époux : bien décidé cette fois à ne point s'en mêler, il laissait les choses aller leur pas, sans se permettre la plus humble réflexion.
Marianna s'oubliait et se laissait vivre. Elle avait reçu de Paris une seconde lettre qui l'avait confirmée dans sa sécurité sur le sort d'Henry. Le mal était grand, sans doute, mais non pas sans remède. George persistait à croire que madame de Belnave. en partant, avait prudemment et noblement agi. H ajoutait qu'Henry continuait d'être calme, qu'il s'entretenait du passé avec résignation, et qu'il parlait de voyager prochainement. Toutefois, bien qu'il fût en pleine jouissance de la fortune de son père, il avait conservé sa petite chambre d'étudiant et s'était obstinément refusé à prendre un appartement qui fût plus en rapport avec sa position ; c'était le seul symptôme alarmant qu'eût signalé la lettre de Bussy. Marianna pouvait donc faire trêve, sinon à ses remords, du moins à son anxiété. Elle pensait, avec George, qu'elle avait sagement fait de partir, et qu'Henry l'en remercierait un jour. Et puis, fautil le dire ? elle ne croyait pas plus à l'éternité de la douleur qu'à l'éternité de l'amour ; elle avait des moments d'insensibilité railleuse où elle savait fort bien qu'il était au monde des femmes jeunes et belles, et qu'Henry guérirait et se consolerait.
Pour elle, revenue des ambitions tumultueuses, flétrie, brisée, meurtrie, avide de repos, elle s'endormait, mollement bercée par la tendresse de sa sœur, dans la paix et le silence d'une vie paisible et réglée. Un coup de foudre la réveilla.