‹ Romans et nouvellesChapitre 35 sur 177 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

destinée de la femme, des vues passablement étroites. Mariaiina s'irrita de ce sens droit et positif que les cœurs neufs et fervents accusent trop souvent d'égoïsme. Elle applaudit à tous les essais de véfomie avec un enthousiasme que George encourageait en secret, et qui faisait sourire M. de Belnave. Elle battit des mains à toutes les utopies généreuses: elle ouvrit son espoir à tous les rêves d'avenir ; elle crut entendre le bruit de la vieille société qui croulait ; elle vit dans ses songes une société triomphante qui surgissait au milieu des ruines ; elle écouta de jeunes âmes qui l'invitaient en chantant des hymnes de bonheur et d'amour. Ce fut pour elle un enivrement véritable. Sa passion ne fit que s'exalter dans cette chaude atmosphère ; et George, s'il avait pu se contenter d'un bonheur désintéressé, aurait été heureux entre tous : car jamais flamme plus pure n'avait brûlé dans un cœur plus ardent. Mais il y avait longtemps que Bussy n'en était plus aux extases de l'amour éthéré ; et d'ailleurs, sa vanité, cette monstrueuse vanité de l'homme, le poussait impérieusement à venger la défaite et les humiliations qu'il avait essuyées à Blanfort.

Cependant les affaires de M. de Belnave étaient traversées par mille difficultés. A peine venait-il de parer victorieusement au danger qui l'avait attiré à Paris, qu'il reçut avis d'un sinistre nouveau qui le menaçait à Saint-Etienne. La présence de M. Valtone était nécessaire à Blanfort; et les intérêts de l'association, quoique assez faiblement compromis, rendaient la présence d'un des deux associés indis-

pensable à Saint-Etienne. Décidé à partir, M. de Beinave annonça sa résolution, en promettant un prompt retour.

A cette nouvelle, Marianna fut prise d'un vague sentiment de terreur. Pour la première fois, elle se défia d'elle-même. Elle alla noblement à son mari, et manifesta le désir de l'accompagner. M. de Beinave fit observer que le retour suivrait immédiatement le départ, que ce voyage ne saurait lui offrir aucun charme, qu'elle n'en rapporterait que des souvenirs de fatigue et d'ennui. Marianna insista. Elle avait toujours été curieuse de voir un chemin de fer : l'occasion de satisfaire cette curiosité pouvait ne se représenter jamais. M. de Beinave lui fit remarquer en souriant que cette curiosité ne l'avait jamais tourmentée d'une façon bien vive, puisqu'elle se révélait pour la première fois. Gomme Marianna insistait encore, il chercha à lui démontrer que sa présence à Saint-Etienne serait pour le moins étrange, au milieu des graves intérêts qu'il allait y défendre, et qu'elle nuirait infailliblement à la célérité de ses opérations. Marianna allait répliquer, quand survint madame Salsedo, qui se mêla à cette petite discussion conjugale. Après avoir écouté les deux parties, elle approuva chaleureusement son frère, et se tournant vers sa belle-sœur :

— Chère enfant, dit-elle avec bonté, est-ce donc moi que vous redoutez? Je sens que je ne puis être pour vous une compagne bien agréable, mais vous savez que je ne suis point importune. En per- Blstant dans votre résolution ne m'autoriseriez- vous

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