‹ Romans et nouvellesChapitre 58 sur 177 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

ressorts, pense, agit, marctie avec elle, et finit par ne plus avoir de révélations distinctes de la vie ellemême, parce qu'il est la vie tout entière. Amour silencieux, invisible ! Qu'un choc imprévu l'éveille et le dégage, pareil au fluide qui réchauffe le monde, il jaillit en tlamme soudaine et dévore le sein où il dormait caché. Et, ce qui se plaignait surtout dans cette immense douleur, c'était la confiance trahie, cette aveugle confiance dont se raille le monde, mais qui est de noble origine. Il avait entouré Marianna d'un culte si pieux et si crédule ! Il l'avait placée si haut dans son estime et dans son orgueil ! Ill'avait toujours enveloppée d'une pensée si pure et si sereine ! II aimait, il croyait : l'amour et la foi habitaient sous cette froide écorce, semblables au flot mystérieux qui coule sans bruit et sans nom sous la mousse. Il croyait, il aimait! Et rien ne l'avait .préparé au coup fatal ! Avant de s'éteindre, l'étoile n'avait point pâli ! Avant de s'abîmer, le dieu n'avait point chancelé ! C'était dans le vif de sa foi et de sa tendresse que le double tranchant venait de s'enfoncer ! Ah ! pleure, infortuné, car ta blessure est mortelle. Pleure; car, après avoir élevé dans notre âme un autel à quelque image révérée, après avoir concentré sur elle toutes nos facultés, si tout à coup, illuminés par une sinistre clarté, nous reconnaissons, hélas! que nous avons sacrifié aux faux dieux, ah ! tout nous manque alors, et la terre et le ciel : l'idole, en tombant si brusquement et de si haut, écrase le croyant dans sa chute.

Le soleil s'était caché derrière les coteaux, la nuit

avait envahi la vallée. M. de Belnave était encore dans la même attitude, terrassé, immobile, écoutant d'un air distrait les bruits confus du soir, et comme absorbé dans la contemplation des étoiles qui pointaient au ciel — quand soudain il se leva d'un bond. Un rayon d'espoir venait de traverser sa douleur ; une voile avait blanchi à l'horizon. Tout n'était pas perdu peut-être ; peut-être était-il temps encore de reconquérir le bonheur II se précipita sur la porte, il l'ouvrit, et d'une voix tonnante : — Deschevaux ! des chevaux ! cria-t-il.

Comme il s élançait de la chambre de Marianna, il se trouva l'ace à face avec M. Valtone, et s'arrêta brusquement devant lui. Ses traits étaient livides, ses yeux hagards, tout son corps agité par un mouvement fébrile.

— Qu'est-ce donc? demanda M. Valtone, qui, à la lueur des flambeaux , l'examinait avec inquiétude..

— Une lettre qui m'oblige à partir, et je pars, répondit d'une voix altérée M. de Belnave, en voulant s'échapper.

M. Valtone le retint. — Une lettre à cette heure I Ami, tu me trompes. Qu'as-tu? dit-il en lui prenant la main.

M. de Belnave hésita. Après avoir essayé de nouveau, mais en vain, d'échapper à M. Valtone, il finit par s'abandonner aux bras qui l'attiraient, ei toute son âme éclatant dans un cri de désespoir : — Mon frère, s'écria-t-il, je suis bien malheureux !

M. Valtone le pressa silencieusement sur sa poitrine. Il savait tout, il avait tout compris. Il s'abstint

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