‹ Romans et nouvellesChapitre 57 sur 177 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

en caractères de flamme, lui sauta au visage, et pénétra, comme un trait de feu, dans son sein. Une sueur glacée coula sur ses membres. 11 ouvrit la lettre fatale : il la lut avec calme, et, l'ayant achevée, un instant il se tint immobile, puis il tomba sans vie sur le parquet.

Par quel étrange oubli, par quelle funeste négligence cette lettre avait-elle séjourné entre les feuillets d'un album que ne protégeait aucun mystère, à la portée de toutes les indiscrétions, à la merci de toutes les curiosités ? Imprudences de l'amour, qui n'a point aimé ïie saurait vous comprendre ! Au reste, tout en ne laissant point de doutes sur les relations de George avec Marianna, cette lettre n'en autorisait aucun sur la pureté de madame de Belnave. C'était une de ces épîtres, moins passionnées que spirituelles, qui, introduites comme récitatifs dans les correspondances amoureuses, rompent parfois avec bonheur la monotonie du chant. George y revenait avec complaisance sur l'histoire de leur liaison, cette éternelle histoire dont les premières pages sont toujours pleines d'harmonie et de fraîcheur, qui commence comme une églogue, la tête couronnée de fleurs, pour finir en sombre élégie, les cheveux épars, les yeux trempés de larmes. En descendant le cours de ses souvenirs, il arrivait bientôt de Bagnères à Blanfort, et là, avec un rare désintéressement, il rappelait, d'une façon plaisante, le singulier rôle qu'il avait joué, sous les auspices de Noëmi et de ses hôtes. Après s'être raillé luimême, non sans quelque grâce, il s'attaquait avec

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les mêmes armes a ces notes de terrible mémoire et leur rendait en larges estafilades les légères blessures qu'il s'était faites de sa propre main : tactique assez habile, qui consiste à s'égratigner le vi- ' sage pour avoir ensuite le droit d'écorclier tout vil son voisin. Par un sentiment de convenances qu'il est bien aisé de comprendre, les coups ne portaient point sur M. de Belnave, à peine sur Noëmi, et si légers alors, qu'elle aurait pu les parer avec la nacre de son éventail. C'était sur le digne M. Yallone qu'ils tombaient, pressés et rapides comme en été la grêle sur nos toits; c'était lui qui payait pour tous:; railleries innocentes d'ailleurs, et qui, en toute autre circonstance, auraient fait sourire M. de Belnave et M. Valtone lui-même. Cette petite guerre terminée, suivaient de chaleureuses protestations de dévouement, de tendres regrets, des aspirations voilées vers un bonheur qui n'osait se nommer ; enfin tout un abrégé du vocabulaire de la passion, lorsqu'elle n'a point encore atteint au but suprême de tous les amours.

Telle était à peu près la substance de cette lettre ; mais qu'importait à M. de Belnave? Il n'avait vu, il n'avait compris qu'une chose. Ce n'étaient pas les libres de l'orgueil et de la vanité qui souffraient en lui, ^ ni les voix du préjugé qui criaient, ni l'égoïsnje des sens qui se révoltait. Non ;ce qui souffrait en lui, ce qui pleurait et saignait, c'était l'amour : car il aimait, Je malheureux ! Il aimait d'une affection profonde ; il aimait de cet amour qui pénètre l'existence en tous sens, en inonde tous les replis, en baigne tous les

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