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Romans et romanciers

Les Politiciens, les Pédagogues, les Savants et les Demi-savants, touchés de la grâce du diable et ravalés au niveau intellectuel des francs-maçons et deis libres-penseurs, autant d'agents de l'immoralité, autant de propagateurs de l'irréligion.

Ces types d'apôtres à rebours ne sont pas les seuls.

La Religion rencontre encore de redoutables ennemis dans la littérature et les littérateurs. Difficilement ceux qui écrivent acceptent son joug; car il est également difficile d'avoir de l'esprit et du succès, en respectant les dogmes et la morale qu'elle prêche. En revanche, il est aisé d'en imposer à la foule ignorante par le blasphème, par la raillerie des choses les plus saintes, plus aisé mille fois encore de la séduiro par la pein-

ture des passions troublantes et des crimes alléchants. Un Voltaire catholique n'aurait peut-être pas valu ce Nonotte dont un Voltaire incrédule a tant ri et fait rire, et la plupart de nos littérateurs contemporains, sans cette double et bienheureuse corde de l'impiété et de l'immoralité, devraient bien vite briser leur plume et fermer boutique. Mais ils ne veulent pas briser leur plume, ils ne veulent pas fermer boutique ; ils veulent vivre de leur talent, et ils continuent à écrire, à la fois démoralisés et démoralisateurs.

— « Si j'avais dans ma main toutes les vérités du monde, je me garderais bien de l'ouvrir », dit le vieux Fontenelle.

Le vieux Fontenelle avait tort, il eût pu ouvrir sa main toute grande, car la vérité ne peut être funeste. Seule, l'erreur enfante le mal et le malheur.

Aujourd'hui ceux qui écrivent, dans leur hâte de produire et de réaliser les profits espérés, étudient à peine et sèment l'erreur à poignée. Que les idées

qu'ils jettent au vent « se transforment en faits effrayants, qu'elles se ruent dans tous les pays comme une bacchanale effrénée, qu'elles brisent avec leur thyrse les fleurs les plus innocentes de la vie », qu'elles fassent irruption dans les hôpitaux et arrachent de son lit le malade et le moribond, qu'elles enlèvent aux foules les croyances consolatrices, qu'elles allument au cœur des peuples le feu des convoitises insatiables et des haines inextinguibles, périssent la vérité et la justice, périssent la patrie et l'univers même, — que leur importe ? — ils auront des rentes et l'on parlera d'eux.

Et voilà comme quoi la littérature, qui peut être la plus noble des professions, devient le plus vil de tous les métiers.

Je ne veux pas dire qu'il n'y ait pas, parmi les littérateurs, des esprits élevés, préoccupés d'art, et pour qui un livre est une œuvre et non pas une affaire.

Certains parmi eux possèdent de rares

qualités littéraires : l'esprit d'observation, la verve primesautière, l'humour, un certain atticisme. Ici, vous rencontrez une page vibrante, une peinture vigoureuse et sobre, une explosion superflue de passion; là, de l'originalité, de la couleur, de surprenantes finesses de plume, l'art de la composition et le fini du détail, parfois même la pureté et la grandeur, preuve incontestable que vous avez affaire à un écrivain de race.

Par malheur, le bon et le beau, surtout dans ces romans qui forment toute la littérature actuelle, sont bien mélangés.

Le roman d'aujourd'hui est l'ancien poème épique ravalé au niveau de la médiocrité moderne. Le héros, demi-dieu jadis; est maintenant un monsieur quelconque, et les déesses du vieil Homère sont remplacées par des femmes et des jeunes filles du monde, du demi-monde et de n'importe quel monde. Il ne s'agit plus de raconter les événements qui ont remué des nations ou de mettre en

jeu les puissances souveraines qui mènent l'humanité; on se contente d'inventions moins grandioses et de moyens d'action plus modestes. Comme fatalement toute œu\Te d'art est une imitation, on imite simplement la vie et les hommes, tels que notre époque les fait évoluer sous iios yeux. Les trois éléments découverts par Aristote dans l'épopée se retrouvent jci : la fable, les mœurs et les pensées. Seulement, la fable est un arrangement de faits et d'actions, de péripéties et d'incidents d'aujourd'hui ; les mœurs et les caractères sont plus ou moins les mœurs et les caractères d'aujourd'hui ; et les pensées enfin, un peu les pensées de tout le monde. Le tout, écrit en prose, bonne ou mauvaise, plus souvent rriauvaise que bonne.

Quel invraisemblable amas de contes et d'histoires plus ou moins vraisemblables, depuis VAtala de Chateaubriand jusqu'aux Coni'pagnons de la Truffe du prolixe et graveleux Paul de Kock, et des Je-

suites d'Eugène Sue aux millions de romans qui paraissent chez nous chaque année ! Et quel choix, impossible à faire, parmi ces écrivains trop féconds qui, pour la plupart, ne sortent de l'ombre que pour y rentrer aussitôt, remplacés par quelques auteurs plus audacieux qui périront à leur tour! Depuis 1870, en particulier, la production a fait place à la surproduction et nous sommes envahis ! Trente-huit ans d'une époque sans gloire ont enfanté cette littérature amère et morose, déprimante et le plus souvent stupidement basse où la belle humeur, l'harmonie, la clarté, toutes les qualités de notre race n'apparaissent plus que de loin en loin. Et, comme si notre vieux génie s'était cassé les ailes, elle est allée prendre un bain de glace en Norvège et se barbouiller de samovar en Russie !

Ecrire l'histoire du Roman depuis un siècle serait une tâche difficile et longue. Plusieurs, du reste, l'ont entreprise avec plus ou moins de bonheur, et ceux

qui la voudraient connaître n'ont qu'à se reporter aux ouvrages où des lettrés traitent cet important sujet littéraire. Le but poursuivi ici est moins ambitieux':' nous ne voulons envisager le roman ciu'aux seuls points de vue des idées, des passions et des mœurs. En étudiant les idées qu'il répand ou combat, les passions qu'il glorifie ou qu'il excite, les mœurs qu'il contribue à accréditer, nous constaterons sa puissante influence sur nos contemporains, et nous verrons que cette influence est, prise en général, aussi contraire à la morale qu'à la religion. On sait, au surplus, que les deux choses se tiennent.

Trois paragraphes suffiront à cette démonstration d'ailleurs facile :

Nous examinerons d'abord le roman en lui-même ;

Nous dirons quelques mots du roman-feuilleton tant à la mode;

Nous montrerons l'impression que ce

genre de littérature produit sur les âmes en notre temps.

Si de ce modeste travail ressortant quelques conclusions intéressantes, ce sera par quoi nous finirons.

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