‹ Romans et romanciersChapitre 2 sur 18 · À L'HEURE ACTUELLE · texte numérisé non relu

À L'HEURE ACTUELLE

Nous avons en France, chacun le sait, des romanciers à revendre. Je doute que l'Angleterre elle-même, où tant de misses et de ladies, extraordinairement et également fécondes, font concurrence aux hommes en se livrant à la littérature d'imagination avec une ferveur obstinée, puisse rivaliser avec nous quant au nombre de ces producteurs toujours en mal d'inventions, d'intrigues et d'aventures (^).

1. Il s'est trouvé un statisticien pour calculer que, dans le cours du XIX*^ siècle, il s'était publié 57,303 iromans, soit une moyenne de 573 par année. C'est une jolie moyenne, mais qui a dû augmenter au XX? siècle, « depuis que certains journaux se sont mis à donner, non plus un feuilleton, mais deux et même trois feuilletons par num,éro. » ( Charles Arnaud, Chronique du roman ).

Supposez que l'on bâtisse une tour avec toutes les œuvres parues depuis 1800 chez nos éditeurs de Paris et de la Province, en ne prenant même qu'un seul exemplaire de chacune d'elles, je gage que le faîte en dépasserait la lanterne de la tour Eiffel. Ce qui prouve, à l'évidence, que notre race n'est pas aussi dépourvue qu'on le dit quelquefois de cette faculté précieuse et dangereuse, appelée jadis par Thérèse d'Avila « la folle du logis ».

Convenons-en toutefois : dans ce gigantesque tas de livres, il en est beaucoup qui n'ont jamais été lus que par le correcteur d'imprimerie et par l'auteur lui-même. Et ce qu'il est nécessaire d'ajouter, — nécessaire et aussi un peu mélancolique, — c'est que ce ne sont pas toujours les plus médiocres. Mais le vieil Horace nous a dès longtemps avertis: liabent sua fata libelli; il y a des auteurs qui ont de l'étoile et d'autres qui n'en ont pas, et certains ouvrages, comme certains enfants, sans qu'on sa-

che trop pourquoi, suivent le destin de leur père.

C'est ainsi que, tandis que de bons romanciers et de bons romans sont demeurés irrémédiablement obscurs, d'autres romanciers et d'autres romans se sont fait une place de choix dans l'opinion, dans les bibliothèques et dans la gloire.

Hommes ou livres, ceux qui ont le mieux réussi sont, en général, ceux qui ont, avec le plus de vigueur, peint la société telle qu'elle est ou que le public s'imagine qu'elle est, créé des types, vrais ou faux, peu importe, exploité les passions éternelles, surtout les plus fortes et les plus basses. Il est arrivé pourtant, — et cela arrive encore même aujourd'hui — que des écrivains plus discrets, plus vrais et plus fidèles, ont conquis une juste renommée, mais leur renommée ne dépasse guère le centre étrpit d'une élite ; et, après tout, peut-être ce bruit, léger comme le frémissement des abeilles ailées en quête de miel, est-elle la vraie

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gloire, l'autre — celle que Victor Hugo appelait la gloire en gros sous — étant généralement donnée par la populace à la canaille des esprits. I

Il y a, dans tout romancier moderne digne de ce nom, un poète, un historien des mœurs, un philosophe et, à quelque degré, un savant. Il doit faire valoir son récit par la beauté des images, par la justesse et l'éloquence des symboles, par l'harmonie des rythmes ; observer la vie et la peindre avec exactitude et pittoresque, s'approprier les idées et les répandre; connaître le progrès et les découvertes de la science qui joue un si grand rôle dans la société moderne. C'est à ces multiples conditions qu'il est complet et qu'il a des chances d'exercer quelque action sur son temps. Malheureusement, il est très rare que le romancier soit tout cela à la fois, ou même qu'il soit seulement quelque chose de tout cela. Le plus souvent, en lui, le poète est nul, et il est, au surplus, dépourvu de tout style person-

nel, d'idées, de visées morales, d'exactitude scientifique ou autre. Son rôle se réduit à intéresser le peuple par les moyens les plus vulgaires, en excitant ses passions, en abaissant .ses sentiments, en amollissant son âme, en repaissant son esprit d'aliments grossiers et empoisonnés.

On ne s'attend pas, j'en ai averti mes lecteurs, à trouver ici une histoire, même succincte, du roman français depuis cent ans et un peu plus. Comment embrasser une si longue période du plus prolifique de tous les genres ? Il faudrait parler de ce prodigieux Chateaubriand qui résume toute la littérature à venir ; de Madame de Staël et de toutes les belles dames qui, à son exemple, couchèrent sur le papier leur vie sentimentale et leurs rêves attendris. Vous réapparaîtriez, avec de vieux volumes aux pages un peu flétries en vos petites mains, vous, Madame Cottin, mère de Malvina; vous. Madame de Souza, mère d'Adèle de Sénanges ; vous,

madame de Duras, mère d'Oiirika; vous, madame de Krùdener, mère de Valérie.

Benjamin Constant suivrait ces muses surannées avec son Adolphe navré et navrant. On verrait alors s'allonger un long et bariolé cortège d'auteurs de génie très inégal, où défileraient Stendhal et Lamartine, George Sand et Musset, Victor Hugo et Balzac, Mérimée et O.

Feuillet, Champfleury, Henri Monnier, Feydeau ; et derrière, pêle-mêle, Zola et les Concourt, Alphonse Daudet et Hector Malot, Charles de Bernard, Barbey d'Aurevilly, Ferdinand Fabre, André Lemo^Tie, Achard, jNIurger, Sue, Paul de Kock, Gustave Droz, Paul Féval, Huysmans, Souvestre, Erkmann- Chatrian, Ponson du Terrail fraternisant avec ce bon géant d'Alexandre Dumas ; et enfin, à la queue de cette procession immense, les dix ou vingt mille feuilletonistes dont la presse plus ou moins compacte garnit le rez-de-chaussée de nos grands et de nos petits journaux.

Bien entendu, nos romanciers contemporains auraient une belle place dans le cortège. Edouard Rod et les Margueritte, Paul Adam lui-même, occuperaient un rang distingué, et quant aux deux maîtres hors de pair, Paul Bourget et René Bazin, ils marcheraient parmi les tout premiers, couronnés de fleurs comme des poètes.

Nous admirerions au passage ceux qui méritent d'être admirés: les évocateurs comme Flaubert, les divinateurs et les peintres puissants de la réalité comme Balzac. Mais quel déchet dans ce nombre presque infini et toujours grandissant d'infatigables conteurs ! Combien d'ouvriers médiocres à côté de quelques rares artistes ! Et pour quelques bons livres, quel tas effrayant de livres mauvais et de mauvais livres !

Ce qui a toujours manqué au roman français, depuis qu'il existe, ce qui lui manque surtout aujourd'hui, c'est le sens moral.

Faut-il, pour porter un tel jugement, avoir lu tous les ouvrages se rapportant au genre romanesque et parus depuis cent ans ? Outre que l'entreprise est audessus des forces humaines, un tel effort n'est nullement nécessaire. Il suffit de connaître les principaux, et d'avoir cédé de temps à autre aux invitations de la curiosité ou du hasard. On finira par constater que le roman s'est fait le véhicule des plus mauvaises idées et des pires tendances modernes.

Le roman d'aujourd'hui nous apparaît tout d'abord comme fortement imprégné de pessimisme et de scepticisme : quand il ne peint pas les hommes et la vie sous les plus attristantes couleurs, il promène sa. raillerie légère sur tout, et provoque l'indulgence pour les plus honteuses défaillances de la conscience et du cœur. Sa doctrine consiste alors en ceci : « Le monde et la vie sont un système auquel il est à jamais impossible de rien comprendre. Existe-t-il une cause initiale ?

Existe-t-il une loi directrice ? Existe-t-il un but final où s'acheminent les êtres et les choses ? Nul ne peut le dire. Dans ces conditions, rien d'autre à faire que prendre la vie gaîment comme un spectacle curieux à voir, en tirant de tous les phénomènes qui passent toutes les satisfactions personnelles qu'ils sont susceptibles de nous offrir. » C'est le vieil épicurisme d'Horace et des lettres païennes, à peine rhabillé par Renan, Anatole France, Jules Leniaître et Maurice Barrés. Un de ces écrifvains, Jules Lemaître, est sorti dans ces derniers temps de la phalange des dilettantes, et, comme patriote au moins, a montré, en se jetant bravement dans l'action, qu'il était tout autre chose qu'un vain spectateur des vains spectacles du monde. Barrés, de même. Le dilettantisme littéraire n'en poursuit pas moins sa carrière ; et son influence délétère subsiste, détournant les esprits de la vérité qui, dans cette théorie, n'existe pas ; affaiblissant les volontés parce qu'on ne peut distin*

guer le bien du mal, et qu'il est absurde de lutter contre les événements qui ne sont qu'une série fatale de phénomènes nés du hasard; démoralisant les consciences qui sont entraînées au plus grossier matérialisme.

Si elle n'est sceptique et dilettante, notre littérature est naturaliste ou psychologique, et c'est pis encore.

Naturalistes ou psychologues, nos romanciers, — puisqu'il s'agit d'eux surtout, — parent volontiers leurs romans du nom d'études. Cet écrivain s'applique à reproduire la vie brutale, brutalement; cet autre observe le cœur humain, à la loupe, et en sonde les plus cachés replis, comme l'horloger, un verre grossissant sur l'œil examine le mécanisme détraqué d'une montre, et cherche le grain de poussière qui en pervertit le mouvement. Mais, — et c'est là sans doute un héritage du défunt romantisme (^)

1. M. Pierre Lasserre, dans son ouvrage le Bomantisme français, écrit: « Les forçats su-

— les sujets d'étude qu'ils offrent l'un et l'autre à notre curiosité sont presque toujours des phénomènes de l'ordre des monstres, c'est-à-dire des malades, des déments, des brutes, des écervelés, des passionnés, des calculateurs et des bandits, coupables de fraude, d'adultère et de toutes sortes de forfaits, princes rastaquouères, coureurs de dots, barons vicieux et sordides, flirteuses coquettes et coquines, et à côté, (en contraste, des benêts honnêtes et de braves gens qui sont des sots. Stupres et hontes, délires de frénésie sensuelle, jeux farouches de l'or et de la bestialité, toutes les choses

blimes, les paresseux de génie, les empoisonneuses angéliques, les monstres inspirés de Dieu, les comédiens sincères, les courtisanes vertueuses, les Saltimbanques métaphysiciens, les adultères fidèles ne forment qu'une moitié, la moitié sympathique de l'humanité, selon le romantisme. » Nos auteurs contemporains ont perdu ce goût de l'antithèse violente, mais ils ont gardé une prédilection pour les malhonnêtes gens qu'ils jugent seuls dignes d'intéresser le lecteur.

vilaines ou mauvaises de ce triste monde, voilà où ils se plaisent (^).

A l'exception d'un René Bazin et de quelques autres, il n'en est pas un seul peut-être, parmi les maîtres les plus renommés du roman contemporain, qui ait su mettre au jour « une créature saine et franche, vivant de sa vie suivant les lois éternelles de la chair et de l'esprit, simplement humaine dans ses vertus, et donnant, à ceux qui s'intéressent au drame de sa destinée, cette impression nécessaire qu'il s'agit d'un être vraiment fait à notire image, en qui pleure ou sourit, jouit ou souffre, palpite ou s'ébat notre propre humanité. Les hommes de l'un sont des alcooliques, des érotomaties,

1. René Doumic écrivait, il y a quelques années : — « C'est un mérite pour un romancier d'avoir de l'élévation dans l'esprit. C'est une notion que nous avons tout à fait perdue depuis l'avènement de la « littérature brutale ». On n'a plus cessé depuis lors de considérer la grossièreté comme un signe de force et la trivialité comme un synonyme de la hardiesse. » ( Un Romancier, des mœurs de la province : M. René Bazin).

des impulsifs ou simplement des porcs, n'ayant à traduire et à satisfaire que des appétits de bêtes ; les femmes de l'autre, pour être plus propres, n'en sont pas plus vraies. Ce sont de délicieuses perruches qui ont 'une boîte à musique à la place du cœur. L'auteur en tire une psychologie subtile, raffinée ou maladive qu'on finit par s'assimiler, comme on prend de la morphine ou de l'éther. Mais c'est toujours ^artificiel et malsain (^). » A en croire ces intrépides conteurs, en effet, notre pauvre monde se^ rait définitivement pourri; l'honneur, la foi, les liens de la famille, le respect des autres et de soi-même, toutes ces vieilles choses saines ne seraient plus considérées que comme des niaiseries surannées, bonnes tout au plus pour les naïfs et les imbéciles.

Ils contemplent et nous forcent à contempler la vie dans ses « immondices et ses verrues », comme disait Montaigne.

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