Lettre à M. Paul Demade, 29 juin
Faisons-nous gens de lettres, puisqu'il le faut ! Ecrivons même des romans.
Evidemment, il est nécessaire, pour y réussir, que nous ayons autant et plus de talent que les antres : il est cent fois plus difficile d'écrire un bon livre que d'en écrire un mauvais. Cela est possible pourtant, et la preuve, c'est que plusieurs, — par exemple René Bazin (^), — ont entrepris cette tâche avec succès. Le champ qui s'ouvre devant nous est libre et vaste, et à peu près neuf. Nous nous garderons, bien entendu, de tomber dans le genre sermon; nous laisserons de côté les cagoteries puériles où se complaît trop souvent la piété contemporaine ; nous ne mettrons pas en histoire le manuel de la parfaite congréganiste ou celui de la femme raisonnable et chrétienne. Mais nous peindrons en haut relief la vie catholique vraie et profonde.
1. V. De toute son âme. — Voir aussi Llionnête femme, de Louis Veuillot. — Aussi Made- DcOiseUe Glémence, d'Emile Pouvillon.
Certes,nous ne nouspriverons pas des ressources sans nombre que la nature offre à l'art. Nous saurons, tout comme les autres, évoquer, avec des couleurs loyales, ces scènes grandioses ou charmantes que cette nature développe inépuisablement sous les regards des hommes. On trouvera dans nos œuvres des paysages de plaines, de forêts, ou de montagnes, des couchers de soleil et des clairs de lune, des visions de la mer, de toutes les mers; même nous apprendrons le vocabulaire des tapissiers et des couturiers ; parfois aussi un beau crime viendra dramatiser nos pages, puisque le public aime le sang et que, du reste, il en est versé dans la vie. Mais nous nous appliquerons surtout à montrer des âmes.
On aime les romans psychologiques?
Quelle psychologie plus fière et plus sûre d'elle-même que la psychologie catholique ! Quelles tragédies intérieures se jouent dans nos cœurs ! Quelles luttes parfois sanglantes dans nos consciences 1
ROMANS ET gOMANCIERS. — 8
Que de créatures d'élite, dans notre monde, dont personne n'a jamais décrit les rêves, les aspirations, les joies et les amertumes ! « Nous n'apprécions pas assez, nous autres catholiques, nous ne savons pas faire valoir tous les trésors de beauté morale, qu'on peut voir parmi nous, tous les jours ». Cette réflexion de l'Abbé Delfour est très juste, et, avec de la technique et de la pratique, nos héros et nos héroïnes catholiques, mis en lumière par d'habiles contrastes et par leur propre clarté, ne manqueraient pas d'être aussi captivants que les autres. Et puis, quelles belles thèses à développer, qui sont les thèses de la religion et de la raison elle-même ! Que de bonnes vérités enfin à semer çà et là au cœur de ces récits honnêtes et purs ! Franchement, l'entreprise est alléchante, et je comprendrais que même des prêtres s'aventurassent à la tenter.
On veut des romans sociologiques ? Les nôtres en ont déjà écrit. Qu'on
se rappelle les beaux livres d'Yves Le Querdec : les Lettres d'un curé de campagne, les Lettres d'un curé de canton, ce Fils de l'Esprit, un peu long peut-être, mais si vibrant, si riche d'idées fortes, de sentiments profonds et même de poésie. N'avons-nous pas notre idéal social, nous aussi ? N'avons-nous pas, nous aussi, notre conception de la vie? En existe-t-il même une autre qui soit simplement raisonnable ?
II nous faut aussi, dit-on, des peintres fidèles de la société, des hommes qui nous donnent des études sérieuses et saines du monde où nous vivons, qui nous en montrent le vice et le faux.
Léon Daudet, l'auteur des Primaires, où est si bien dépeint l'orgueil de la demiscience, qui est le mal de la isociété contemporaine, est, parmi nous, un initiateur et un modèle.
Pierre l'Ermite et Jean des Tourelles, qui sont prêtres tous deux, ont écrit des nouvelles nombreuses et généralement exquises. Le premier à même publié plu^
sieurs romans pleins d'observations fines, d'esprit et de sensibilité. Et que •d'autres l'on pourrait citer!
La lecture de ces œuvres dont plusieurs ont obtenu un succès éclatant est un véritable bienfait. Elles provoquent le rire et le sourire ; elles savent aussi émouvoir. Le cœur se gonfle, on essuie une larme furtive, une bonne larme versée sur quelque pau\Te amour bien pur brisé avant l'heure, sur une action de courage ou de pitié, sur un sursaut de foi, sur un élan d'âme inattendu où se révèle tout à coup la noblesse native de l'homme, un beau sentiment humain vous a fait vibrer, et d'avoir frémi et pleuré, vous vous sentez meilleur.
Bien qu'ils revêtent une forme réputée frivole, de tels livres, à une époque comme la nôtre, sont des livres d'apostolat, et le bien accompli est pour leurs auteurs un titre de gloire au moins égal à celui qu'ils peuvent retirer de leur incontestable talent.
On le voit donc : ceux d'entre nous qui voudraient tenter l'effort auquel nous les invitons, ont des précurseurs, dont les exemples justifieraient au besoin une initiative réputée audacieuse. Ce qu'on propose ici, c'est un des mille moyens qui s'offrent à nous de relever ce pauvre peuple que tant d'influences déprimantes se disputent. Le roman, comme le journal, va partout et, comme le journal, autant et plus peut-être, il jette les germes d'idées, crée les mœurs et provoque les faits. D'autres écrivent pour corrompre; que nos romanciers, à nous, écrivent pour instruire et soutenir, pour restaurer l'idéal, les sentiments purs et les grandes pensées, pour rappeler enfin l'humanité à ses fins supérieures.
Ces hardis novateurs, dans le bon sens du mot, obtiendront-ils le succès ? Je n'ose en répondre, car les catholiques, les prêtres aussi souvent, ont toutes les qualités, sauf celle de s'entr'aider pratiquement et de se soutenir. Alors que les autres for-
ment des coteries et des chapelles où chacun patronne chacun, où l'on prête du talent à ceux qui n'en ont et n'en auront jamais, où l'on crée des succès par la vertu de la réclame et des dithyrambes, nous ayons l'habitude, nous, de nous critiquer et de nous démolir les uns les autres. Il est impossible, pourtant, que les bonnes intentions et le talent ne soient reconnus à la fin, et peu importe que nous nous admirions entre nous, si le public mord à nos œuvres, et si nos idées font leur chemin.
Qu'on s'y mette donc : tous les moyens honnêtes sont bons ! Prenons la plume pour instruire, consoler, élever ou gonfler généreusement ce pauvre cœur humain toujours si prompt aux défaillances. Montrons-lui, non pas l'ivresse de vivre, mais le bonheur de vivre dans le devoir et la joie triomphale de la conscience victorieuse. .Toutes les choses délicates de l'âme ont été souillées; pu-
rifions-les ; il reste à cueillir, dans les jardins de la nature et de l'humanité, des fleurs encore: celles de l'honneur, de la vertu et de l'idéal.