UN EFFORT À TENTER
Des faits et des réflexions qui précèdent, rien n'est plus facile que de déduire la nécessité et la qualité des devoirs qui s'imposent aux catholiques.
Ils doivent observer les lois de la, prudence chrétienne, et par conséquent s'interdire à eux-mêmes et interdire à tous ceux qui relèvent d'eux tout livre, fût-il signé du plus illustre des écrivains, où se trouve blessée la morale ou la religion.
Faire la guerre aux productions de l'impiété et de l'immoralité est plus que jamais une obligation de conscience.
Mais ce n'est là, je l'ose dire, qu'une moitié de l'œuvre à accomplir : l'autre moitié consistera à « neutraliser l'action
du poison par celle de l'antidote (^). » Entendez qu'il faut propager les bons livres, et les multiplier dans la plus large mesure possible.
Les multiplier ? Comment ?
Bons ou mauvais, tout le monde peut faire des romans. Anatole France écrit des romans que toute la critique trouve excellents et qu'il est permis de trouver détestables à plus d'un point de vue.
Georges Ohnet écrit des romans que la même critique a pris l'habitude de ■déclai-er détestables, et qu'il est permis de trouver meilleurs que bien d'autres à plusieurs égards. Les livres de l'un et de l'autre se lisent également, ce qui prouve, me semble-t-il, que le genre n'exige pas une grande supériorité de génie.
D'autre part, le roman, en soi, n'est ni immoral ni moral, ni irréligieux ni reli-
1 Un livre excellent a paru, ces dernières années, qui peut servir de guide très sûr poiu: le choix des romans. Il est intitulé: Romans à lire et Romans à proscrire, par l'abbé Bethléem.
gieux: comme toutes les formes littéraires, c'est un vase que l'on remplit 'de la liqueur que l'on veut. Paul et Victor Margueritte, par exemple, y versent le divorce et l'union libre, mais ils pourraient tout aussi bien en faire le contenu du mariage chrétien, indivisible et indissoluble. C'est la bouteille pharmaceutique, indifférente à ce dont on la remplit, poison ou vin fortifiant.
11 suit de là que nos coreligionnaires peuvent écrire des romans tout aussi bien que les libres-penseurs et les sectaires, et qu'ils ont là un réceptacle commode où renfermer les idées qu'ils souhaitent mettre en circulation.
Le roman, parmi les nôtres, a trop longtemps passé pour un genre damnable, invention du diable et véhicule de ses pires suggestions. Par défiance instinctive et par tradition d'austérité chrétienne, nous n'estimons guère ceux qui.
écrivent des romans, et moins encore ceux qui les lisent. Nous pa,ssons notre temps à fulminer contre les livres da,n-
gereux et à requérir contre les mauvaises lectures, — et je n'y vois aucun mal, loin de là, — mais peut-être ne serait-il pas inutile de nous appliquer aussi à produire 'de bons livres où l'on trouverait de bonnes lectures, et j'oserai dire que, pour ma; part, j'y verrais mi grand bien. Nous avons beau faire, il est peu probable que la, curiosité littéraire de nos contemporains en arrive à se contenter de la Vie des saints ou des édifiants récits que de pieux abbés compilent et publient sous le titre alléchant de Trésor d'histoires. Il existe donc un besoin du public qui réclame satisfaction et qui ne peut l'obtenir de nous, du moins dans la tnesure où il l'exige. Et que faudraitil pour que nous puissions le satisfaire ? Rejeter virilement la préjugé qui anathématise le roman, user de cette forme comme le font les libres-penseurs et les parpaillots, la transformer en arme de défense ou d'attaque à leur exemple, ou plutôt en faire un vase d'é-
légance et de beauté plein jusqu'au bord de nos plus précieuses liqueurs.
C'est simple, en somme.
Qui ne voit qu'un tel effort est possible, et qu'il va même, au temps où nous sommes, jusqu'à s'imposer à la volonté de ceux qui sont capables de le tenter utilement, avec toute la force d'un devoir ?
A nous donc, catholiques, de nous emparer de cette matière malléable qui prend toujours la forme qu'on lui donne, Mgr Ireland écrivait un jour à un publiciste belge qu'il est de notre devoir de nous saisir de toutes les armes possibles dans la sainte guerre du bien contre le mal, et d'occuper toutes les avenues qui mènent à l'esprit et au cœur de nos contemporains. « Les gens de lettres, ajoutait-il, peuvent faire un bien immense à l'Église. Le monde n'écoute guère qu'eux : ils sont les rois de la pensée {^). »