Jules Dclafosse
Oui, je sais, ce qu'ils veulent peindre, ce sont les hommes et les mœurs d'aujourd'hui, et ils sont bien obligés de brosser des tableaux fangeux puisque la société est corrompue, et de faire de la psychologie morbide puisque la société est malade. Nous n'avons plus la vaillante santé de nos pères, ni leur solide équilibre, ni leur belle et noble simplicité. Pour nous reproduire tels que nous sommes, il nous faut des écrivains raffinés ou brutaux ! — Je réponds que, si perverti que soit notre peuple après tant d'années de guerre à la religion, il ne l'est pas tant peut-être qu'on voudrait nous le faire croire. Il y a encore des âmes droites et grandes, j'imagine. Pourquoi alors ne nous montrer jamais que des âmes viles et compliquées ? Au surplus, ces romans naturalistes ou psychologiques ne sont autre chose que de la photographie, et c'est là un art bien inférieur ! Tenez, je préfère encore à tous ces plats documents humains les types invraisemblables d'un Alexandre Dumas. Oui, ren-
dez-moi les Trois Mousquetaires : d'Artagnan riiitrcpide, Porthos le fort, Aramis le subtil. Au moins ces personnages ont de la, taille et du biceps, un cœur chaud et une âme généreuse, et, par-dessus le marché, ils sont gais. Vos héros tristes m'assomment, et vos femmes perverses m'écœurent. J'aime mieux ces épopées enfantines, oii se remuent des paladins plus grands et plus beaux que nature, que vos copies serviles d'âmes détraquées et déshonorées !
D'autres romans par d'autres voies, arrivent aux mêmes effets démoralisateurs.
Voici le roman historique, par exemple. En soi, il est indifférent aux mœurs comme à la religion. A l'aide d'une fiction quelconque que vous mêlez habile' ment à quelque événement connu, vous reconstituez quelque lointaine époque.
Qui dira que cela ne peut pas se faire le plus honnêtement du monde ? Oui, mais quelle platitude, digne d'un manuel ou
d'un Guide Joanne, si ce ragoût réchauffé n'est relevé de quelque épice ! Fiez-vous à l'auteur. Il ressuscitera l'austère XVI I^^ siècle, seulement il aura soin d'y donner la première place aux sacripants qu'on appelait alors les Libertins, il rapportera pêle-mêle leurs propos les plus débordés, l'intérêt, du même coup, grandira, et l'irréligion marcliera de pair avec l'immoralité 0).
Un genre à noter encore, c'est le roman religieux à relent plus ou moins sacrilège. Par exemple, on emprunte son sujet à l'histoire de l'Église et l'on remplace habilement les personnages historiques par des figures de monstres. Ou bien l'on choisit quelque joli chapitre de la Légende dorée, on jette dans cette source limpide deux onces d'impiété et trois grains de luxure. Pour peu que l'on ait une plume adroite et fine, Jacques de Voragine est facilement démarqué, et