Voici queiques-unes de ces phrases très
Et toujours, quel que soit le genre adopté par routeur, ces héros et ces héroïnes dont nous parlions plus haut et qui sont bien les enfants chéris de nos romanciers modernes : toujours ces types dégradés et flétris, types de truandes et de filles perdues, de pères indifférents ou coupables, de maris complaisants, de mères
sincères d'accent, je l'avoue, mais dont l'effet a dû être bien des fois funeste : « J'ai essayé d'être chrétien, je ne l'ai pas pu. Il n'y a pas de Dieu, il n'y a pas de morale, rien n'existe de tout ce qu'on nous a enseigné à respecter: il y a une vie qui passe, à laquelle il est logique de demander le plus de jouissances possible, en attendant l'épouvante finale qui est la mort. » — « L'idée chrétienne était restée longtemps flottante dans mon imagination, alors même que je ne croyais plus ; elle avait un charme vague et consolant. Aujourd'hui, ce prestige est absolument tombé; je ne connais rien de si vain, de si mensonger, de si vide. » — « Dans son idée à lui, la mort finissait tout... Il lui arrivait bien, par respect, de s'associer à ces prières qu'on dit en famille pour les défunts; mais il ne croyait pas à la survivance des âmes. » — ■ « C'était l'époque transitoire de ma vie, où, tout-à-coup, n'ayant plus de foi ni d'espérance, je me jetais à corps perdu dans l'amour. » Quelles sugge^itions d'incrédulité et d'immoralité dans de telles cnntidences!
faciles, de fillettes dont les confidences feraient rougir des carabiniers. Pour un ange, des milliers de diables cornus !
Et toujours aussi, la même prédicationj/ ressajssant les mêmes idées dans les mêmes termes et avec le secours des mêmes images ; toujours l'amour, l'amour libre autant que possible, avec le bonheur dans l'adultère et jusque dans l'inceste. Sous prétexte de dévoiler les plaies sociales, on effarouche les pudeurs les moins sensitives ; on parvient à souiller encore plus les âmes *déjà souillées ; on porte au mal toute une génération par désespoir ou par dégoût du bien. L'humanité' apparaît trop bête, trop ridicule, trop hypocrite, trop égoïste, trop dure, trop basse, trop vicieuse. Selon le mot d'un avocat illustre: « Dans cet interminable défilé de scélérats et de filles perdues, il vous prend mi désir furieux de rencontrer un honnête homme, surtout une'honnête femme (^). »
1. M. Rousse, Rapport à V Académie, 15 nov. 1883, Journal Officiel
Allez au fond, vous verrez ceci: le roman, comme presque toute la littérature contemporaine, tend à la glorification de la chair et de l'acte sexuel. Tout roule autour de ce sujet scabreux; tout l'évoque, l'appelle et y conduit. Il semble, à lire tant de honteuses pages, qu'il n'existe rien d'autre dans la vie, et que la fin la plus haute que puisse se proposer une créature humaine est la satisfaction du plus animal de nos instincts. Qu'importent l'âme, la pensée, l'action féconde, la vertu? Un besoin physiologique absorbe l'être entier, et le harcelle en dedans jusqu'à ce qu'il l'ait terrassé. Voilà le thème auquel le lecteur s'intéresse par dessus tout, et que l'écrivain s'applique à développer avec le plus d'adresse possible. Il pique l'attention, prodigue les détails ou les ménage, suspend, reprend le récit, soulève des voiles qu'il laisse retomber aussitôt, — ou, sans plus de façon, raconte la chose tout net, comme le ferait un gars de ferme absolument dénué de rhétorique.
Souvent, il est vrai, pour idéaliser un peu ces grossières imaginations, on leur donne pour décor les plus beaux coins de nature, des châteaux merveilleux, tout le luxe et tous les raffinements de l'élégance moderne. Une petite sensation très banale s'embellit du pittoresque ou s'ennoblit de la magnificence de ce qui l'entoure. On y ajoute toutes les recherches et toutes les subtilités de la forme ou du style. Mais, malgré tant d'efforts pour cacher l'ordure en la couvrant de fleurs, l'ordure reste et l'âme entière du lecteur en est empestée.
,Voilà le mal et voilà le malheur : nos romanciers ne cherchent pas à susciter en nous des émotions; ils veulent produire en nous des sensations. Et comme le sens lubrique est le plus facile à émouvoir, ils s'adressent à celui-là. De là, ces peintures obscènes qu'ils accrochent à presque chaque page, descriptions minutieuses d'attitudes, de postures et de gestes. Un petit mot discret, dans
les romans d'autrefois, indiquait la vertueuse réprobation de l'auteur. Aujourd'hui, point : l'auteur au contraire approuve et s'extasie.
Toutes les épithètes laudatives, les dactyles allègres, sont pour le vice, et les lourds spondées pour la vertu : autant l'un est gracieux, élégant, autant l'autre est austère, rigide, pédantesque (^). Nos romanciers savent peindre les passions, les bassesses du cœur, les égarements de la chair; mais s'agit-il de peindre un homme vertueux, ou plus simplement un honnête homme, les voilà désarçonnés ! On dirait qu'ils n'en ont jamais vu, et qu'ils ne savent pas ce que c'est! "
Franchement, si les étrangers jugent
1. Jules Payot, L' éducation de la volonté, p. 114. Ce livre est excellent en plusieurs de ses parties ; mais depuis bientôt vingt ans qu'il a paru, les doctrines de son auteur se sont un peu relâchées, l'austérité de l'austère M. Payot devient de moins en moins austère.
notre pays d'après les romans qu'il produit, ils doivent nous avoir en piètre estime (^). Un patriote allemand du commencement du XIXe siècle proscrivait les modes des Français et leur langue, qu'il appelait une langue corruptrice.
«Malheur au père qui fait apprendre la langue française à sa fille, s'écriait-il; c'est comme s'il lui apprenait la prostitution (-)!» Que dirait-il de notre litté-
1. Ces ouvrages sont, en effet, mis à l'index en certains pays: il y a une baisse dans l'exportation de nos œuvres littéraires.
Le rédacteur du Radical raconte qu'il causait dernièrement, à Copenhague, avec un père de famille danois, qui lui disait :
« Nous faisons apprendre l'anglais à nos jeunes garçons et à nos filles, parce que, soit par ignorance du français, soit à raison du temps pris par les affaiies, nous ne pouvons utilement surveiller les lectures de nos enfants ; nous préférons qu'ils ignorent vos auteurs. Ils ont beaucoup de talent, vos écrivains, mais leurs ouvrages sont immoraux. Ce sont vos hommes d'État eux-mêmes qui nous l'ont appris. Vous comprenez que nous ne tenons pas à voir se propager une langue aussi fâcheuse pour le cœur et pour la conscience de nos enfants. Les romans anglais nous rassurent. »