‹ Romans et romanciersChapitre 8 sur 18 · Henri Heine et son temps, p · texte numérisé non relu

Henri Heine et son temps, p

rature, et quels anathèmes lançerait-il contre nos romanciers et contre nos romans ?

Et cependant, il n'y a pas que les livres risqués ou obscènes qui soient de mauvais livres : il ne faut pas mesurer uniquement l'immoralité d'un ouvrage à la grossièreté des mots ou à la nudité des scènes. Tel écrivain se croit un moraliste qui est un démoralisateur. Ses écrits paraissent chastes ; il répugne aux termes •'• brutaux et aux descriptions cyniques : il a la pudeur du style. Mais regardez-y de près : l'immoralité moins évidente est plus profonde. « Elle n'excite pas les sens^ elle les paralyse; elle tue les élans trop spontanés du cœur ,au profit des réflexions tristes ». Elle fait lever le doute dans l'esprit raisonneur ; elle détruit l'énergie et la volonté; elle éteint dans la conscience le discernement du bien et du mal. Tels sont, avec nos romans d'analyse, ces oeuvres importées d'Angleterre, d'Allemagne, de Suède et de Rus-

sie, dans lesquelles des auteurs trop yantés nous soufflent leurs idées mornes et leurs théories inquiétantes. Il semble qu'ils nous inoculent je ne sais quels poisons exotiques.

Deux auteurs très symptomatiques à cet égard sont Tolstoï et Gabriel d'Annunzio.

D'Annunzio est un romancier sensuel au delà de toute expression, mais ce n'est pas par cette tare, qu'il partage d'ailleurs avec un trop grand nombre de ses confrères de toutes nations, qu'il est le plus dangereux. Ce qui le rend plus nuisible encore, c'est l'âme nietzschéenne dont il a prétendu animer ses ouvrages, — âme d'égoïsme dur et d'implacable férocité. Ses ouvrages attestent un talent d'un éclat et d'une force peu communs.

S'il compose assez mal, jamais il ne languit ni ne fait languir. Il est de ces écrivains qui emportent leurs lecteurs, comme l'aigle un agneau volé dans la plaine. Mais quelle conception de la vie et quels

personnages! Tullio Hermil de V Intrus, Georges Aurispa du Triomphe de la mort, Sperelli de V Enfant de Volupté, Stelio Effrena de Feu ne sont qu'un seul et même homme, l'homme d'un seul idéal.

Cet homme est un brillant toqué, qui ne reconnaît aucune loi divine ni humaine, dont l'idéal est le plaisir de la chair, la gloire et la beauté. Ne parlons pas des femmes qui passent dans ces livres pleins de fièvre : il n'y a en français qu'un seul nom qui puisse leur être appliqué et il n'est pas permis de l'écrire...

Tolstoï, le grand romancier russe, est plus chaste que d'Annunzio ; il y a, dans son œuvre considérable, de la beauté, de la morale et parfois une grandeur véritablement épique. Lisez la Puissance des Ténèbres, lisez Résurrection. Dans le fouillis des épisodes et des personnages, quelque chose brille, qui est proprement le sublime. Mais que de crimes, et quelles scènes horribles et terrifiantes ! Quelle décourageante révéla-

tien des forces du mal ! Quel mépris des autorités sociales pourtant nécessaires ! Et finalement, combien immorale est la morale de ce vieil écrivain que tant de gens regardent comme un prophète ! Il prêche la religion et il la démolit ; il s'attendrit en une pitié bête, qui ne va qu'aux coquins et aux gourgandines.

Romanciers français, romanciers étrangers traduits dans notre langue, comme par une entente facile, marchent ainsi dans le même sens, donnant tous à qui mieux mieux la même déplorable idée de l'humanité et de la vie. Vous trouverez dans leurs œu\Tes mille démons pour un ange, mille monstres, mâles ou femelles, pour une franche créature, simplement et bonnement humaine. A les en croire, nous serions plongés dans un enfer anticipé, ou pour le moins enfermés avec des malades et des fous dans un hôpital ou une maison d'aliénés !

Il y a un tel mélange du bien et du mal parmi les hommes qu'à la rigueur toute peinture de l'humanité peut être considérée comme vraie, même lorsqu'elle ne reproduit que des vices et des malpropretés. Mais ce qui n'est pas vrai, c'est que cette peinture poussée au noir soit la réelle image du monde.

Non, mille fois non, bien qu'elle ait laissé certains respects s'amoindrir singulièrement, notre société d'aujourd'hui n'est pas exclusivement une sentine. Les écrivains qui se livrent à ces peintures paradoxales ne la représentent pas telle qu'elle est, mais telle qu'ils sont contraints de la représenter pour satisfaire le public, assez restreint, des lecteurs en proie aux curiosités malsaines. De même que le gourmand, dont l'estomac épuisé s'est accoutumé aux épices, doit à la fin, pour le stimuler, lui donner du piment rouge; de même que les blondes et suaves ladies, pour lesquelles le cognac n'a plus de saveur, passent

à l'eau de Cologne et à l'éther (^), de même ces lecteurs exigent de l'écrivain qu'il leur serve, à chaque nouveau volume, un régal de plus haut goût. Et voilà pourquoi tel romancier explore avec hardiesse certains coins du monde élégant, empressé à nous en révéler les mystères, les inquiétudes et les corruptions, pendant que tel autre s'applique à dramatiser les plus sales vices de la canaille.

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