‹ Romans grecsChapitre 11 sur 179 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

mais cela se conçoit; il a rougi d'entrer dans le lit d'un autre, surtout dans le lit de son père. Peut-être le temps Taurait rendu plus traitable ; peut-être il eût amené un changement favorable à mes vœux. Et moi, bête sauvage que je suis, je Tai traité, non en amante, mais en tyran ; je Tai odieusement poursuivi, parce qu'il ne m'a pas écoutée au premier geste^ parce qu'il a dédaigné Déménète, bien moins belle que lui ! Mais, ma chère Tbisbé, quel est ce moyen dont tu paries? est-il praticable? — Maîtresse , dit-elle, dans l'opinion générale, Cnémonest sorti de la ville et a quitté l'Attique pour obéir à la sentence qui le condamne ; mais moi qui, dans votre intérêt, ai suivi toutes ses démarches, je n'ignore pas qu'il est ici quelque part, caché hors de la ville. Vous avez sans doute entendu parler de la joueuse de flûte Arsinoé ; il avait des habitudes avec elle. Après son malheur, elle l'a reçu ; elle lui a promis de partager son exil et le tient caché auprès d'elle jusqu'à ce que ses préparatifs soient terminés. — Heureuse Arsinoé, s'écria Déménète, que j'envie tes relations avecCnémon et l'exil que tu vas maintenant partager avec lui ! Mais, que nous importe tout cela ? — Beaucoup, maîtresse, dit-elle : je feindrai d'aimer Cnémon ; je prierai Arsinoé, avec qui j'ai depuis longtemps des relations de métier, de m'introduire auprès de lui, la nuit, à sa place. Si elle y consent, ce sera affaire à vous de vous représenter que vous êtes Arsinoé et de la remplacer auprès de lui. J'aurai soin, de mon côté, qu'il n'aille se coucher qu'avec une pointe de vin. Si vous obtenez ce que vous voulez, il est fort à supposer quô cela vous laissera respirer de votre amour ; car bien souvent la première expérience éteint tout le feu de la passion ; l'œuvre accomplie, l'amour est assouvi. Si pourtant il persiste, ce dont les Dieux nous gardent, on remettra à la voile, comme dit le proverbe, et on avisera de nouveau. En attendant, songeons d'abord au présent. »

XVI. » Déménète approuva tout, et la supplia de mettre au plus vite son projet à exécution. Thisbé ne demanda qu'un jour à sa maîtresse pour toutes les dispositions, et courut chez Arsinoé. « Tu connais Télédème ? lui dit-elle. — Oui, sans doute. — Reçois-nous donc aujourd'hui chez toi ; car je lui ai promis cette nuit. Il viendra le premier, et je le suivrai quand j'aurai couché ma maîlresse.» Elle courut ensuite trouver Aristippe à la campagne : « mon maître, lui ditelle, je viens m'accuser moi-même devant vous ; usezen avec moi comme vous l'entendrez : j'ai causé la perte de votre fils, malgré moi , il est vrai ; mais enfin j'y ai contribué. Sachant que ma maîtresse vivait mal et souillait votre lit, je craignais pour moi-même quelque malheur, si quelqu'un découvrait la chose ; mais je souffrais surtout de vous voir si mal payé de tout l'amour que vouslui témoigniez. Cependant, n'osant la dénoncer moi-même, j'avertis mon jeune maître ; j'allai le trouver la nuit, afin que personne n'en sût rien, et je lui dis qu'un amant venait la nuit coucher avec ma maîtresse. Exaspéré déjà contre elle, vous le savez, il comprend que l'adultère est dans le moment même avec elle, et, transporté d'une irrésistible rage,.il saisit aussitôt son poignard. En vain je fais mille efforts pour le retenir, en vain je lui dis qu'il n'y a rien de pareil dans le moment; il n'en tient compte, ou peut-être craint-il un retour de ma part, et il se précipite furieux vers la chambre. Vous savez le reste. Maintenant vous pouvez, si vous le voulez, donner à votre fils, quoique exilé, une sortede réparation, et châtier celle qui vous a fait tant de mal à tous les deux. Je vous montrerai, aujourd'hui même,Déménètecouchéeavecsonamant,etquiplusesi, dans une maison étrangère, hors de la ville. — Si tu mo montrescela, dit Aristippe, la liberté sera ta récompense. Alors seulement je recommencerai à vivre, quand je me serai vengéde cette ennemie. Depuis bien longtempsdéjà «j'étais rongé de soucis ; mais, tout en soupçonnant sa

Page 1