‹ Romans grecsChapitre 173 sur 179 · II · texte numérisé non relu

II

326 LUCllS.

mant la porte, elle me laisse dehors et s'en va. Quelque temps après, elle revient et me dit d'entrer. Je la suis dans la maison, je présente mes salutations à Hipparque et je lui remets ma lettre. 11 allait se mettre à dîner et était assis sur un petit lit étroit, sa femme près de lui. La table n'était pas encore servie. Après avoir lu la lettre : « Cet excellent Décrianus! s'écrie-til, c'est bien le meilleur des Grecs! Il a raison de m'adresser en toute confiance ses amis. Tu vois, Lucius, ma maisonnette; elle est petite, mais disposée à bien accueillir ses hôtes. Par toi elle deviendra un palais, si tu en supportes patiemment le séjour. r> A ces mots, il appelle la servante : « Palestra, donne à notre ami une chambre et portes-y son bagage. Ensuite tu le mèneras au bain ; car la route qu'il vient de faire n'est pas courte. »

III. Aussitôt la jeune servante Palestra me précède et me montre une charmante petite chambre : « Toi, me dit-elle, voici le lit où tu coucheras; quant à ton valet, je lui mettrai ici un matelas et un coussin. » Je pars ensuite pour le bain, après lui avoir remis le prix de l'orge pour mon cheval, et je lui laisse le soin de transporter tout mon bagage dans la chambre. Une fois lavé, je retourne sur le champ à la maison : Hipparque m'embrasse et me fait mettre à table à côté de lui. Le repas n'était point par trop frugal ; vin vieux et bon. Après dîner, on se met à deviser, tout en buvant, comme il est d'usage en bonne hospitalité. La soirée se passe ainsi à boire, à causer; puis on va se coucher. Le lendemain Hipparque me demande où j'ai l'intention d'aller, et si je ferai long séjour auprès de lui. <( Je m'en vais à Larisse, lui dis-je, et je me propose de rester ici quatre ou cinq jours. »

IV. Ce n'était là qu'une feinte; car je désirais vivement au contraire y prolonger mon séjour, dans l'espoir de rencontrer là quelqu'une de ces célèbres magiciennes et de voir quelque merveilleux prodige, par

exemple un homme volant, un homme transformé en pierre. Dominé par ce désir, je parcourais la ville sans trop savoir par où je commencerais mes recherches; néanmoins j'allais devant moi. J'en étaisi là, lorsque je vois venir à moi une femme encore jeune, riche d'ailleurs, à en juger par son extérieur et sa démarche; parure éclatante, nombreux entourage, de Tor à profusion. Quand je suis près d'elle, elle m'aborde et je lui rends son salut : « Je suis Âbnea» me dit-elle; tu ' dois connaître ce nom d'une amie de ta mère, qui vous aime, vous ses enfants, comme ceux auxquels j'ai moimême donné le jour. Pourquoi donc, mon ûls, ne pas descendre chez moi? — Mille grâces, lui dis-je; je mo ferais scrupule de quitter la maison d'un ami à qui je n'ai rien à reprocher : mais, d'inteûtion, je demeure avec toi, gracieuse amie. — Et où donc loges-tu? — Chez Hipparque. — Cet avare? — De grâce, ne parJe pas ainsi, bonne mère; car il a été avec moi splendide et généreux; ce serait à lui reprocher sa prodigalité. » Elle sourit, me prit la main, et me tira à l'écart : « Prends-moi bien garde, dit-elle, à la femme d'Hipparque; préserveçt'en à tout prix. C'est une sorcière de la pire espèce, une libertine qui jette son dévolu sur tous les jeunes gens. Si quelqu'un lui résiste, elle s'en venge par son art; beaucoup ont été par elle changés en bétes, sans compter ceux qu'elle a tués bel et bien. Pour toi, mon enfant, jeune et beau comme lu es, tu ne peux manquer de lui plaire tout d'abord; joins à cela que tu es étranger, et que personne ne s'inquiétera de toi. )o

V. Dès que je sus que j'avais, chez moi, sous ma main, ce que je cherchais depuis longtemps, je ne fis plus aucune attention à ce qu'elle me disait; et quand je pus enfin m'échappor, ce fut pour courir à la maison. Chemin faisant, je me disais à part moi : « £h bien ! toi qui prétends avoir si vif désir de voir des prodiges étranges, alerte donc; trouve-moi quelque bonne

invention pour arriver à tes fins. Déshabille-toi un peu avec la servante Palestra ; (car, quant à la femme de ton liôte, de ton ami, arrière, jeune homme!) va donc folâtrer et t'exercer avec elle, et sois sûr que tu en apprendras long en l'embrassant; car les esclaves savent de leurs maîtres et le fort et le faible. » Tout en devisant ainsi en moi-même, je rentre à la maison, où je ne trouve ni Hipparque ni sa femme; mais Palestra était auprès du foyer, occupée à nous faire à dîner.

VI. Je prends prétexte de là et je lui dis : <i Comme tu frétilles gentiment, charmante Palestra, remuant en cadence tes fesses avec ta poêle. Rien qu*à te voir, je me sens tout ému et chatouillé de plaisir. Heureux qui peut mettre le doigt à ta sauce! Elle (c'était bien la meilleure langue, la plus accorte et charmante soubrette qu'on pût voir), me riposte aussitôt : « Fuis, jeune homme, si tu es sage, si tu tiens à la vie. Ici tout est feu, graisse bouillante; si tu y touches seulement, tu te brûleras; tu resteras ici enchaîné à mes côtés, et personne ne pourra te guérir, pas même le Dieu médecin, moi seule exceptée, moi, Fauteur de ta brûlure. Et le plus étonnant c'est queje te ferai me désirer toujours davantage : une fois alléché à la douleur du remède, tu ne pourras plus t'en passer; dût-on te chasser à coups de pierre, rien ne te décideca à fuir cette délicieuse douleur. Pourquoi rire? Tu vois une vraie cuisinière d'hommes : car je ne me contente pas de préparer ces misérables mets ; mais (et c'est là le grand, le beau de l'art), je sais égorger un homme, l'écorcher, le dépecer; je m'attaque surtout avec volupté aux entrailles et au cœur. — Pour cela, lui dis-je, je n'en doute pas; car moi-même, à distance, sans t'avoir touchée, tu me brûles; que dis-je, par Jupiter I tu m'as entièrement incendié; ton invisible feu a pénétré par mes yeux jusqu'au fond de mes entrailles; tu me consumes, et cela sans que je t'aie rien fait. Appliquemoi donc, je t'en supplie au nom des Dieux, ces ro-

mèdes si amers et si doux dont tu parlais tout-àrheure; déjà tu m'as enfoncé le couteau; achève, prends-moi, écorche-moi, comme tu l'entendras. » Elle de rire aux éclats, franchement, délicieusement ; et de ce moment elle fut à moi. Nous convînmes qu'après avoir couché sa maîtresse, elle viendrait me trouver dans ma chambre, et passerait la nuit avec moi.

VII. Hipparque de retour, on se met à table après le bain; on cause, on devise, et le vin n'est pas épargné. A la fin je me lève, prétextant que le sommeil me gagne, et je vais droit à ma chambre. Tout y était dans le meilleur ordre : le lit de mon valet dehors, une table près du mien avec une coupe; vin, eau chaude, eau froide. C'était Palestra qui avait tout disposé. Sur le lit, des roses à profusion, les unes entières, les autres effeuillées, ou tressées en guirlandes. Trouvant ainsi tout prêt pour le festin, j'attendais mon convive.

VIII. Dès qu'elle a couché sa maîtresse, elle arrive sans tarder, et tout aussitôt nous nous mettons en fête, nous repassant à l'envi la coupe et les baisers. Lorsque, le vin aidant, nous nous sommes confortablement préparés pour la nuit, Palestra médit : « Avant tout, rappelle-toi bien, jeune homme, que c'est à Palestra * que tu as affaire; à toi maintenant de montrer si tu es un jouteur solide et si tu sais bon nombre de passes. —Soit; tu ne me verras pas reculer devant

' Palestra waXatorpa, signifie la Palestre, espèce de lutte. Tous les termes employés par Lucien dans le passage si célèbre qui suit, sont en effet empruntés à l'art du lutteur et appliqués avec une rare habileté à une lutte d'un tout autre genre. Mais ce tour de force de langage disparaît en grande partie dans une traduction. Il nous a fallu d'ailleurs voiler le plus souvent l'énergique crudité du texte, renoncer même à en traduire une partie, autrement qu'en latin, par respect pour des lecteurs auxquels le bien dire et l'esprit ne feraient pas suffisamment oublier ce qu'ont de révoltant quelques-unes des images auxquelles se complaisait 'imagination des Qrecs, même dans la société la plus polie.

répreuve; en garde donc; habits bas, et commençons la lutte. — Or ça! dit-elle, c'est à moi d'ordonner, à toi de faire tes preuves comme je l'entendrai. Je vais te nommer, comme un maître lutteur à son élève, les divers genres de joute; tiens-toi prêt à m'écouter et à faire ce que j'ordonnerai. — Commande, lui dis-je, êtremarque combien mon jeu est facile, souple et élégant. »

IX. Elle se déshabilla, et, toute nue devant moi, commença ainsi à commander les exercices : « Allons, jeune homme, habits bas; frotte-toi de cette huile et accole ton adversaire. Maintenant, un croc-en-jambe; couche-le sur. le dos; tiens-le sous toi, ferme! les cuisses écartées, les jambes relevées et tendues ; laissetoi aller, tiens bon, attache-toi à lui, pénètre, frappe, pousse en avant; preste! en tous sens, jusqu'à ce que tu sois fatigué. Bien ! le dos tendu ; maintenant en arrière, de côté, à droite, à gauche; ensuite ferme! droit au but, frappe. Quand tu sentiras mollir, c'est le moment, presse vivement, enlace, serre les reins, tiens ferme; prends garde de courir trop vite, contiens-toi un peu ; allons, lâche bride. Touché but ; partie faite, d

X. Lorsque j'eus obéi de point en point à tous ses commandements, et les passes terminées, je lui dis en riant : « Maître, tu vois avec quelle docilité, quelle prestesse j'ai soutenu les diverses luttes; mais toi, prends garde de manquer de méthode, et d'entasser les manœuvres un peu au hasard ; car tu passes de Tune à l'autre coup sur coup. » Un gentil soufflet fut sa réponse : a Quel élève raisonneur j'ai là ; attention, et prends garde d'en recevoir bien d'autres, si tu joues un jeu différent de celui que je te commanderai. » Cela dit, elle se relève et se rajuste : <c C'est maintenant, dit-elle, que tu vas montrer si tu es un jeune et vaillant lutteur, si tu sais la passe du genou; » * et, se je-

> Nous nous contentons de donner en latin le passage qui suit : « Atque in lecto concideos in genu ; Age sane, ait, lucta-

tant à genoux sur le Ht : « Allons, jouteur, tu as le

champ; droit devant toi »

XI. La nuit se passa dans ces joyeux ébats à jouter, à batifoler, à nous décerner mutuellement la palme des combats nocturnes. Nous ne nous épargnions pas au plaisir. Aussi ne songeai-je guères au voyage de Larisse. Cependant, à la fin, l'objet premierde touB ces grands combats me revint en mémoire : a Ma trës-chère, lui dis-je, montre-moi ta maîtresse dans ses sorcelleries ; fais-moi voir quelqu'une de ses transformations; car il y a bien longtemps que je désire assister à pareille merveille. Mieux encore, si tu as quelque connaissance dans ce genre, fais-moi toi-même quelque petite sorcellerie ; montre-toi à moi sous une forme, puis sous une autre, car je ne puis supposer que tu sois tout-à-fait novice dans cet art. Je crois à ta science, non par ouï dire , mais par ma propre expérience : car, moi qui étais de diamant autrefois, au dire des femmes, moi qui jamais n'ai jeté sur une seule d'en-» tre elles un regard amoureux, tu m'as pris par ton art, tu me tiens captif, tu as enchaîné mon âme dans cette lutte amoureuse. — Cesse de te moquer, dit Palestra; car quels enchantements peuvent enchaîner Tamour, maître lui-même dans Tart des enchantements? Pour moi, mon bon ami, je ne sais rien de tout cela ; j'en Jure par ta tête, par cette bienheureuse

tor, habes média : qaatiens ergo acutam, prorude intro et fode profunde. Nudum vides hic expositum que jacere ; hoc utere : primo autem, ut ratio postulat, velut nodum stringe; deinde plicatum impelle et contine, et cave concédas inlervallum. Si vero laxetur, celerius instans transfer altius, et impelle, irrue, et cave ne celerius imperato retrahas : sed multum incurvans illum, femora subtrahe ; ac infra rursus irruptionem sufojiciens, contine, teque move : deinde illum demitte ; decidit enim et solutus est. Ego vero, clarum jam ridens, Volo, inquam, ipse quoque, magister, numéros paucos quosdam imperare : tu vero obedi, surge et asside; deinde manum preebens, tracta ceterum, et subige, et me, per Herculem, complexa, jam sopi.

couchette. Je ne sais pas lire, et d'ailleurs ma maîtresse est trës-jalouse à Tendroit de son art. Mais, si roccasion se présente, je tâcherai de te faire voir quelqu'une de ses métamorphoses. » Sur ce, nous nous endormîmes.

XII. Quelques jours après, Palestra m'annonce que sa maîtresse doit se transformer en oiseau, pour s'envoler vers son amant. « Voilà l'occasion, Palestra, lui dis-je, de te montrer bonne fille et de contenter le désir qui me tient depuis longtemps. — Sois tranquille, me dit-elle. » Le soir arrivé, elle vint»me prendre, me conduisit à la porte de la chambre, me dit d'appliquer l'œil à une petite fente et de bien examiner ce qui se passerait à l'intérieur. Je la vis qui se déshabillait. Une fois toute nue, elle s'approcha de la lampe, prit deux grains d'encens qu'elle fit brûler à la flamme, et, debout devant la lampe, lui adressa une longue harangue. Elle ouvrit ensuite une grande armoire qui renfermait une multitude de fioles, et en choisit une. Ce qu'elle contenait, je n'en sais rien du tout ; mais, à l'apparence, il me sembla que c'était de l'huile. Elle s'en frotta tout le corps, depuis le bout des pieds ; et tout aussitôt je lavis se couvrir de plumes ; son nez devint un bec de corne, luisant, crochu : c'était bien un oiseau avec toutes ses dépendances et appartenances, un bon et vrai chat-huant. Quand elle*se vit bien emplumée, elle poussa un cri affreux, vin véritable cri de chat-huant, s'enleva et s'envola par la fenêtre.

XIII. Je me croyais le jouet d'un songe ; je me frottais les paupières avec la main , n'en pouvant croire mes yeux ni me persuader qu'ils voyaient, qu'ils étaient éveillés. Lorsque je me fus bien assuré, non sans peine et sans hésitation, que je ne dormais pas, je priai'Palestra de m'emplumer aussi et de me faire voler à mon tour, en me frottant de cette même drogue. Je voulais m'assurer par moi-même, si dans cette métamorphose, je serais aussi oiseau par l'esprit. Elle ou-

vre alors la chambre et m'apporte la fiole. Je me hâte de me déshabiller et je m'en frotte tout entier. Mais, hélas! ce n*est point en oiseau que je me transforme ! Il me pousse une queue par-derrière ; tous mes doigts s'en vont je ne sais où ; il me reste en tout quatre ongles, et ces ongles ne sont ni plus ni moins que des sabots ; mes bras, mes jambes sont devenus des pieds de bête; mes oreilles croissent démesurément, mon visage s'allonge. Je m'examine et je vois que je suis un âne. Il ne me reste pas même la voix humaine pour maudire Palestra. Le col tendu, les lèvres en avant, véritable baudet pour la forme et l'attitude, je la regardais obliquement, comme un bel et bon âne, et je lui reprochais, autant que je pouvais, d'avoir fait de moi un baudet au lieu d'un oiseau.

XIV. Elle se frappait le visage des deux mains, en criant : d Malheureuse ! quelle sottise j'ai faite ! Dans ma précipitation , je me suis laissé tromper par la ressemblance des fioles; j'en ai pris une autre à la place de celle qui fait pousser des ailes : mais ne t'inquiète pas, mon bon ami , le remède est facile ; il te suffira de manger des roses pour dépouiller aussitôt la bête et me rendre mon amant. Prends donc patience, je t'en prie, cher ami ; sois âne pour cette nuit seulement ; demain matin j'accours te porter des roses ; tu les manges et te voilà guéri. c< Et, en parlant ainsi, elle me passait la main sur les oreilles, sur le dos et partout.

XV. Tout âne que j'étais, je restais homme, Lucius comme devant, par l'esprit et l'intelligence, la vorx pourtant exceptée. Après avoir bien maugréé en moimême contre Palestra, pour sa bévue, je m'en vais en me mordant la lèvre à l'écurie, où je savais que se trouvait mon cheval en compagnie de l'âne d'Hipparque, un âne véritable. Mais lorsqu'ils me voient entrer, craignant que je ne vienne partager leur pitance, ils baissent les oreilles, et les pieds se disposent

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