‹ Romans grecsChapitre 174 sur 179 · II · texte numérisé non relu

II

à venif en aide à l'estomac. Je comprends l*avis et je me retire dans le coin le plus reculé de récurie, où je me tapis en riant. Maïs mon rire était pur braiment. Je me morfondais et me disais à part moi : c< curiosité intempestive ! Eh quoi ! si un loup, ou quelque autre bête entre ici, je risque fort, sans avoir méfait en rien, d'y laisser ma peau. » Tout en raisonnant ainsi, j'étais loin, infortuné! de prévoir le malheur qui m'attendait.

XVI. 11 était nuit noire ; partout un silence profond, partout le doux sommeil. Tout à coup le mur résonne, comme si on l'eût percé par dehors. On le perçait en effet : déjà même il y avait un trou à passer un homme ; déjà un homme s'était élancé par l'ouverture, puis un autre, puis une multitude à remplir l'écurie, tous armés d'épées. Après avoir lié dans leur chambre Hipparque, Palestra et son valet, ils pillèrent en toute sécurité la maison et déménagèrent jusqu'à la dernière pièce, argent, meubles, vêtements. Quand il ne resta plus rien à voler, ils me prirent avec l'autre âne et le cheval, nous bâtèrent et nous mirent sur le dos tout ce qu'ils avaient pillé. Ainsi chargés tant et plus, ils nous chassèrent à grands coups de bâton vers la montagne par des sentiers détournés et impraticables. Je ne saurais dire comment mes compagnons se trouvèrent de cet exercice; mais moi qui n'en avais pas l'habitude, obligé d'aller ainsi sans chaussures, de marcher sur des rochers pointus avec cet écrasant fardeau, je succombais à la peine. Je bronchais à chaque pas ; et il ne m'était pas permis de tomber, sans qu'un des larrons vînt par-derrière me labourer les cuisses à coups de bâton. Bien des fois je voulus m'écrier, ô César ! peine perdue ! je ne faisais que braire ; je poussais un ô retentissant , immense ; mais le César ne pouvait venir. Je n'y gagnais qu'un redoublement de coups, parce que mes braiments les trahissaient. Aussi, voyant que je criais en

vain, je me décidai à suivre silencieusement ma route et à faire profit des coups que je ne recevrais pas.

XVII. Cependant le jour était venu : déjà nous avions franchi nombre de montagnes ; pour nous empêcher de perdre le temps à brouter et fourrager de droite et de gauche, on nous avait mis une muselière. Dès lors, adieu les roses ; il fallut rester âne. Vers le milieu du jour , nous arrivons à une ferme occupée par des gens de la connaissance des nôtres, à en juger par leur accueil : car ils les embrassèrent, les engagèrent à se reposer chez eux, leur servirent à dîner, et nous donnèrent, à nous autres bêtes de somme, notre ration d*orge. Pendant que les autres dînaient, je me mourais de faim; n'ayant jamais mangé d'orge crue, je cherchais de tout côté quelque chose à ma convenance. A la fin, je découvre, au fond de la cour, un jardin où s'étalaient force beaux légumes, avec des roses par-dessus. Je profite du moment où tout le monde est à dîner et je me glisse à la dérobée au potager, bien décidé à me bourrer de légumes crus, et quelque peu tenté aussi par les roses; car je me disais qu'en mangeant les fleurs c'était chose faite, et que j'allais redevenir homme. J'entre donc au jardin et je ^le remplis de laitues, de radis, de persil, en un mot de to^s les légumes que l'homme à coutume de manger crus. Quant aux roses, ce n'étaient pas des roses vraies, mais des fleurs du laurier sauvage appelé laurier rose. Triste repas, en tout cas, pour un âne et un cheval; car on dit que celui qui en mange liieurt aussitôt.

XVIII. Cependant le jardinier a vent de mes prouesses; il prend un bâton et arrive au jardin. Quand il y voit l'ennemi, le fléau de ses légumes, il tombe sur moi, semblable à un féroce propriétaire qui a surpris un voleur, et me bâtonne à outrance, de çà, de là, sur les côtes, sur les cuisses ; mes pauvres oreilles mômes, ma tête, tout est meurtri dç coups. A la fin, poussé à

bout, jo lui lance une ruade qui l'étend sur le dos au beau milieu de ses légumes, et je me sauve par la route de la montagne. Mais lorsqu*il me voit prendre ma course, il ordonne de lâcher les chiens contre moi. Il y avait là bon nombre de grands dogues, de force à combattre les ours. Je compris bien vite que s'ils me joignaient, ils me mettraient en lambeaux ; je fis donc demi-tour, résolu, comme dit le proverbe, à courir en arrière plutôt que de mal courir ; et, revenant sur mes pas, je rentrai à la ferme. On reprit et on attacha les chiens lancés à ma poursuite. Pour moi, on se remit à m'assommer de plus belle, et on ne me lâcha que quand la douleur m'eut fait expulser violemment tous mes légumes.

XIX. Le moment de partir arrivé, ce fut moi qu'on gratifia de la plus grande partie et du plus lourd du butin; on se remit en route dans cet équipage. Mais bientôt, moulu de coups, succombant sous le faix, la corne des pieds usée par la marche, je résolus de me laisser tomber sur place et de ne plus bouger, dût-on me tuer sous le bâton. Il me semblait que j'avais trouvé là une merveilleuse invention pour me tirer d'affaire. Je pensais que, poussés à bout, ils partageraient ma charge entre le cheval et le mulet, et me laisseraient couché là pour les loups. Mais quelque génie envieux et malfaisant devina sans doute mon dessein et le déjoua de tout en tout : l'autre âne, qui avait fait sans doute les mômes réflexions que moi, se laissa choir sur la route. D'abord on engagea à coups de bâton le malheureux à se relever. Puis, comme il était sourd aux coups, les uns le prirent par les oreilles, les autres par la queue, pour le remettre en pied. Mais rien n'y fit; il restait là couché sur la route, comme une pierre, résigné à tout. Réfléchissant alors que c'était peine inutile et qu'ils perdraient autour d'un âne mort un temps précieux pour la fuite, ils partagèrent sa charge entre mon cheval cl moi ; puis ils lui coupèrent les jarrets à

coups de coutelas, et le jetèrent tout palpitant encore dans un précipice. Je vis mon malheureux compagnon de bât et de captivité descendre en bondissant le chemin de la mort.

XX. Voyant, par l'exemple de mon camarade de route, le résultat de mes beaux desseins, je pris le parti de supporter courageusement ma mauvaise fortune, et demarchervaillamment. J*espérais, après tout, tombera lalinsur desrosesqui merendraientà moi-même. D'ailleurs, j'entendais les voleurs dire qu'il ne nous restait que peu de chemin et que nous nous arrêterions à la première halte. Et en effet, nous trottâmes si bien, malgré le surcroît de charge, qu'avant le soir nous étions à la demeure des brigands. Une vieille femme était assise dans la maison ; un grand feu brûlait dans râtre. Ils nous déchargèrent et déposèrent Je tout à l'intérieur. Puis, s'adressant à la vieille : « Pourquoi es-tu assise ainsi, au lieu de nous préparer à dîner? — C'est que tout est prêt, dit la vieille : du pain en quantité, de bon vin vieux et de la venaison à discrétion. Ils félicitèrent la vieille, se déshabillèrent, se frottèrent et se graissèrent devant le feu ; puis, tirant de l'eau chaude d'un chaudron, ils se la versèrent sur le corps et s'en firent un bain improvisé.

XXI. Quelque temps après, arrivèrent un grand nombre de jeunes gaillards chargés d'une foule d'objets, tant en or qu'en argent, étoffes, habillements d'homme et de femme. C'était une bande de brigands, associés aux premiers. Lorsqu'ils eurent, de leur côté, serré leur butin, ils se lavèrent à leur tour. Puis tous nos scélérats se mirent à table, dînèrent bien et causèrent de même. Pendant ce temps, la vieille avait apporté, pour moi et mon cheval, de l'orge que mon voisin se mita tout dévorer au plus vile, craignant, comme de juste, d'avoir k partager avec moi. Je le laissais faire ; mais quand la vieille sortait, j'en profitais pour entrer à la dérobée, et je donnais à la provision

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