‹ Romans grecsChapitre 2 sur 179 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

et semblait presque se réveiller de la mort. 11 n'en brillait pas moins d'une beauté virile; le sang qui couvrait sa joue en relevait l'éclatante blancheur. L'abattement appesantissait ses paupières, et pourtant la jeune fille attirait à elle ses regards; une seule chose pouvait forcer ses yeux à voir, c'était de la voir elle-même. 11 recueillit un peu ses esprits, et, exhalant un soupir du plus profond de sa poitrine, il lui dit d'umB voix languissante : « ma douce amie, es-tu véritablement sauvée, ou bien as-tu été, toi aussi, victime de la guerre? Serait-ce que tu ne peux supporter , même après la mort, d'être séparée de moi, et que ton ombre et ton âme veillent encore sur mon infortune? —De toi dépend mon sort, reprit la jeune fille, mon salut ou ma mort : vois ceci (et elle lui montrait une épée sur ses genoux), si elle ne m'a point frappée jusqu'ici, c'est que tu respirais encore. » Ellç dit, et déjà elle a quitté son siège de pierre; elle est debout. A cet aspect, les brigands qui la contemplaient du penchant de la montagne, avec un étonnement mêlé d'effroi, se précipitèrent çà et là sous les buissons, comme si un éclair eût ébloui leur vue; car debout, elle avait quelque chose de plus grand, de plus divin encore. La rapidité du i^ouvement faisait résonner ses flèches; sa robe, tissued'or, resplendissait aux rayons du soleil; ses cheveux flottaient à la manière des Bacchantes sous sa couronne de laurier et retombaient bien avant sur son dos. Ce spectacle et bien plus encore l'impossibilité de s'en rendre compte, glaçaient d'effroi les brigands. Les uns voyaient en elle une déesse, ceux-ci Diane, ceux-là Isis, adorée dans le pays; les autres disaient que c'était quelque prêtresse, transportée de la fureur divine et auteur de cet immense carnage. Telles étaient leurs conjectures; mais la vérité leur échappait encore.

Elle, cependant, s'était précipitée sur le jeune homme, qu'elle tenait tout entier embrassé : elle pieu-

rait; elle le baisait en essuyant ses blessures; elle poussait des gémissements et doutait encore de sa possession. Cette vue inspira aux Égyptiens de tout autres sentiments : « Comment seraient-ce là, disaient-ils, les actions d'une déesse ; comment une divinité embrasserait^Ue avec cette ardeur passionnée un cadavre? » Us firent donc effort sur eux-mêmes, reprirent un peu confiance, et résolurent d'approcher pour savoir au juste ce que cela signifiait. Le premier momettt de stupeur passé, ils coururent au rivage, surprirent la jeune fille encore penchée sur les blessures du jeune homme, et s'arrêtèrent derrière elle, immobiles, sans oser ni rien dire, ni rien faire. Au bruit qu'ils firent, à la vue de leur ombre qui frappa ses yeux, la jeune fille tourna la tête' en arrière; mais lorsqu'elle tes vit, elle la retourna tranquillement, sans que leur couleur étrange, leur aspect et leurs armes, qui révélaient assez des brigands, eussent pu Témouvoir en rien, ni la détourner du malheureux aux soins duquel elle était tout entière. Tant il est vrai qu'une passion violente, ^ un amour sans mélange, ne tient compte de rien de ce qui lui est extérieur, plaisir ou peine, et ne permet de voir que Tobjet aimé, d'avoir de pensée que pour lui.

III^.Les brigands, avançant de quelques pas, se placèrent devant elle et parurent se disposer à entreprendre davantage : alors l'enfant releva de nouveau la tête, et, voyant leur couleur noire, leur aspect hideux : « Si vous êtes, dit-elle, les ombres de ceux qui sont là gisants, c'est à tort que vous nous tourmentez ; car, pour la plupart, vous vous êtes mutuellement égorgés ; si quelques-uns sont tombés sous nos coups, ce n*a été que par le droit d'une légitime défense, pour repousser les outrages et réprimer votre insolence. Si, au contraire, vous êtes du nombre des vivants, votre métier ce semble est la piraterie ; alors vous arrivez à propos ; délivrez-nous des maux qui nous accablent, et, par notre mort, terminez le drame de notre existence. » A

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