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pour toi! Épouse? tu ne l'as jamais été! Comment done te nommer, comment t'appeler désormais autre* ment que par ce nom, le plus doux de tous les noms, Chariclée? Chariclée! prends confiance, tu as un fidèle amant ; tu ne tarderas pas à me recouvrer ; me voici ; je m'offre moi-même pour victime funéraire ; je répandrai pour libations mon propre sang; cette ca^ verne, grossier monument, nous renfermera l'un et l'autre ; dans la mort du moins il nous sera permis de nous unir, puisque vivants, un Dieu cruel ne l'a pas permis. »
V. A ces mots, il porte la main à son épée pour la tirer du fourreau ; mais, ne la trouvant pas, il s'écrie : « Cnémon, tu m'arraches la vie ! tu ne fais pas moins injure à Chariclée, en la privant pour la seconde fois de la société la plus douce pour elle. » Pendant qu'il parlait, on entendit retentira travers les souterrains le sourd murmure d'une voix appelant Théagène. Il l'entendit sans se troubler, et répondit : (c Je viens, ma douce amie, mon âme; car il est évident que tu erres encore sur la terre, soit que tu ne puisses te résigner à quitter un si beau corps dont tu as été violemment expulsée, soit que, faute de sépulture, tu sois repoussée par les ombres infernales. » Cependant, Cnémon étant arrivé avec les flambeaux, on entendit de nouveau retentir la même voix, appelant « Théagène, Théagène. — Grands Dieux! s'écria Cnémon, n'est-ce pas la voix de Chariclée? Je la crois sauvée, Théagène; car la voix qui frappe mon oreille vient du fond de la caverne, où je sais l'avoir laissée. — Ne cesseras-tu jamais, dit Théagène, de vouloir m'abuser. — Je t'abuse, je le reconnais, mais je m'abuse en même teraps> si nous trouvons que c'est Chariclée qui est ici étendue". » En disant ces mots, il retourne le corps du côté du visage; mais à peine l'a-t-il aperçu : « Que vois-je, s'écrie-t-il ! ô Dieux des prodiges! c'est le visage de Thisbé! » Et, se r^etant en arrière, il reste muet et frappé de stupeur.
4» THÉAGÈNE ET CHARICLEE.
VI. Théagène, «« contraire, commença à respirer; une lue«r d'espoir passa dans son ime. Il ranima Cnémon, dont les forces défaillaient, et le pria de le conduire au plus vite vers Chariciée. Cnémon, au bout de quelque temps, revint à lui et se reprit à examiner le cadavre couché à ses pieds. C'était bien réellement Ttiisbé.On reconnaissait, à la poignée, l'épéede Thyamis tombée à terre auprès d'elle; car, après le meurtre, il l'avait, <dan« sa fureur et sa précipitation, laisséeauprès de sa victime. Des tablettes placées sur sa poitrine s'échappaient de dessous l'aisselle; Cnémon les prit et voulut lire ce qu'elles contenaient. Mais les pressantes sollicitations de Théagène ne le lui permirent pas : « Cherchons d'abord, disait-il, ma chère Chariclée, et voyons si quelque Dieu ne nous abuse point maintenant encore ; nous pourrons tout aussi bien lire ensuite ces tablettes. » Cnémon y consentit : ils serrèrent récrit, ramassèrent Tépée et se dirigèrent vers Chariclée. Elle arrivait de son côté vers la lumière, rampant sur les pieds et les mains; dès qu'elle aperçut Théagène, elle courut à lui et se suspendit à son col : « Je te possède, Théagène. — Tu vis pour moi, Chariclée, » tel furent l«s seuls mots qu'on entendit pendant longtemps. A la fin, ils se laissèrent tout-àKX)up aller sur le sol, étroitement embrassés, sans voix, et comme anéantis. Peu s'en fallait que leur vie ne s'échappât. Car bien souvent l'excès du plaisir dégénère en souffrance, et une joie immodérée entraîne après soi la douleur. Témoin ces deux amants, qui, sauvés contre tout espoir, allaient succomber à leur bonheur, sans la présence de Cnémon. Il essuya avec précaution le rocher humide, recueillit dans le creux de sa main le peu d'eau qui s'en écoulait, leur en arrosa le visage, leur frotta les narines à plusieurs reprises, et parvint ainsi à leur rendre le sentiment.
VII. Tous deux, surpris de se trouver ainsi enlacés l'un l'autre et couchés ensemble, se relevèrent préci-
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pitamment; tous deux rougissaieal , mais surtout Chariclée, de ce que Cnémon les eût vus daas cette situation, et le priaient de leur pardonner. €némon sourit ; et, donnant à dessein un tour plus enjoué à la conversation, pour les relever de leur abattement : « 11 n'y a rien là, dit-il, qui ne mérite des éloges; tel est du moins mon sentiment; tel est celui de quiconque, après avoir lutté contre l'amour, a senti toutes les douceurs de la défaite et goûté modérément les joies de ces chutes inévitables. Mais ce que je n'ai pa ap*' prouver, Théagene, ce qui me faisait vraiment rougir quand j'en ai été témoin, c'était de te voir tenir embrassée une étrangère^ une femme qui n'est rien pour toi, de t'entendre te lamenter «sans vergogne, et cela quand je t'affirmais que celle qui t'est chère en Ire toutes était sauvée et vivante. — Cesse, Cnémon, dit Théagène, de m'accuser auprès de Chariclée ; c'est elle que je pleurais sur le corps d'une autre, elle que je croyais étendue sans vie. Mais, puisqu'un Dieu favorable nous a montré notre erreur, le mbment est venu de te rappeler ton grand courage de tout-à-l'heure : Souviens-toi de ces lamentations sur mon infortune, dont tu m'as donné le signal; rappelle-toi comment, à cette reconnaissance inattendue du cadavre, semblable à ces personnages de théâtre poursuivis par les furies, tu as fui en armes l'épée à la main, et cela devant une femme, bien mieux; devant une morte, toi, noble soldat de l'Attlque.
VIII. A ces mots, ils sourirent doucement, mais d'un sourire forcé, mêlé de larmes, et où dominait la tristesse, comme il convenait à leur malheureuse situation. Après quelques moments de silence, Chariclée reprityCn se grattant la joue au-dessous de l'oreille : « Je félicite celle qui a eu les pleurs de Théagène, même ses embrassements, s'il faut en croire Cnémon, quelle qu'elle soit. Mais, — n'allez pas pour cela me soupçonner de jalousie ; — quelle est donc cette heureuse créature
qui a mérité ies larmes de Théagëne? par quelle erreur as-tu embrassé pour moi une inconnue? Si tu le sais, je serais curieuse de l'apprendre. — Tu seras bien surprise, dit Théagëne : Gnémon que voici prétend que c'est Thisbé, cette Athénienne, cette joueuse de harpe, la complice de Déménète dans toutes les trames ourdies contre lui. — Eh quoi! Gnémon, dit Chariclée au comble de Tétonnement , comment supposer que du milieu de TAttique, elle ait été lancée, comme par quelque machine, jusqu'aux extrémités de TÉgypte? Comment sommes-nous descendus ici sans la voir? — Je ne saurais rien dire à cet égard, lui répondit Gnémon ; tout ce que je sais sur elle se réduit à ceci : lorsque Déménète, prise au piège, se fut jetée dans le puits, mon père raconta au peuple tout ce qui s'était passé; et fit amnistier sa conduite. 11 se disposa ensuite à faire décréter moh rappel par le peuple, et à s'embar-» quer pour aller à ma recherche. Gependant Thisbé, profitant du loisir que lui laissaient les occupations de mon père, ne craignit pas* de tirer profit, comme chanteuse à gages dans les festins, de sa personne et de son talent. 11 lui arriva même d'effacer Arsinoé, qui jouait assez froidement de la flûte; elle, eu contraire, chantait avec gaîté et entrain, en s'accompagnant de la harpe sur un mode vif et rapide. Elle ne s'aperçut pas de la jalousie de sa compagne, de la haine violente qu'elle excitait chez elle, surfout lorsqu'un riche marchand de Naucratis, nommé Nausiclès, se mit à la caresser au préjudice d' Arsinoé, qu'il avait eue précédemment pour maîtresse, mais dont il s'était dégoûté en voyant de quelle façon ses joues se gonflaient quand elle jouait de la flûte : car, à force de souffler, les joues finissaient par envelopper le nez de la manière la plus disgracieuse, tandis que les yeux, injectés de sang, sortaient de leur orbite.
IX. Arsinoé, enflammée de colère et dévorée de jalousie, alla trouver les parents de Déménète, et leur