UVRE II
I. L'île était enveloppée par les flammes : cependant, tant que le soleil fut à Thorizon, Théagëne etCnémon ne s'aperçurent pas de ce désastre ; car la lueur de Tincen^ die s'amoindrit le jour, écliï^ée par les rayons de l'astre divin. Mais, le soleil couché et la nuit venue, la flamme» régnant sans partage, projeta au loin sesdartés. Rassurés par la nuit, ils se levèrent alors du milieu du marais et aperçurent distinctement Tile en proie à l'in^ cendie. A cet aspect, Théagëne se frappa la tête et s'arracha les cheveux. « Périsse aujourd'hui ma vie, s'écria-t-il ; tout est consommé; adieu craintes, dangers, pensées, espérances, amours. Chariclée n'est plus ; c'en est fait de Théagëne. C'est donc en vain, malheureux ! que j'ai été lâche, que je me suis résigné à une fuite honteuse, afin de me conserver pour toi, ma douce amie. Je ne te survivrai pas, diëre Chariclée, puisque tu es étendue sans vie. Hélas! pour comble de maux, ce n'est point la commune loi qui a tranché tes jours ; celui que tu aurais désiré ne t'a pas serrée dans ses bras ; infortunée, tu as été la proie des flammes; voilà les torches que la Divinité a allumées sur toi pour flambeaux d'hymenée. Ce qu'il y avait de plus noble parmi les hommes est consumé tout entier : de tant d'éclat, d'une beauté si vraie, il ne reste rien, pas même un cadavre. sort cruel ! Dieux impitoyables .'Vous m'avez enlevé même les suprêmes embrassements; vous m'avez envié les derniers baisers, des baisers inanimés.»
U. Au milieu de ces lamentations, il cherchait son épée. Mais Cnémon détourna brusquement sa main et lui dit : c( Pourquoi ces plaintes, Théagëne? pourquoi pleurer celle qui est vivante? Chariclée vit; elle est sauvée; rassure-toi. » — « Tu me prends, Cnémon, pour un enfant et un insensé, dit tristement Théagëne ;
UVRE llp 38
tu m'as arraché Tâme en me privant d'une mort qui m'eût été si douce. » Cnémon jura qu'il ne le trompait point, et lui dit tout : les ordres de Thyamis, l'antre ; de quelle manière il y avait descendu Chariclée, la disposition de la caverne, l'impossibilité que la flamme pût descendre à ces profondeurs, à travers les mille contours qui l'interceptaient. Théagène respira à oe récit et 3'empressa de gagner Tile : il contemplait déjà en imagination Chariclée absente, et voyait dans la caverne leur chambre nuptiale : le malheureux! il ignorait combien de pleurs il devait y répandre ! Us poussèrent donc rapidement leur barque et mirent eux-mêmes la main aux rames ; car au premier choc de l'ennemi, leur batelier avait disparu comme un trait, relancé en quelque sorte par le cri de guerre. Ils louvoyaient à droite et à gauche de leur direction, leur inexpérience ne leur permettant pas de ramer d'accord; le vent d'ailleurs les contrariait. Cependant leur ardeur triompha de leur inhabileté.
III. Cependantils abordèrent à l'île, après bien des efforts, et inondés de sueur. Leur premier soin fut de courir de toute la vitesse de leurs jambes aux cabanes. Mais elles étaient déjà réduites en cendres ; on n'en voyait plus que la place. Pourtant la pierre qui avait formé le seuil et qui couvrait la caverne se distinguait aisément encore. L'incendie, poussé par un vent violent sur ces cabanes de roseaux et de joncs, les avait, dans sa course impétueuse, comme consumées en passant : la place restait presque nue ; car la flamme était bien vite tombée : les débris réduits en cendres avaient été en grande partie dispersés par les rafales ; le peu qui en restait, était déjà presque entièrement éteint par le vent, et suffisamment refroidi pour qu'on pût y marcher. Us trouvèrent quelques .torches à demi** consumées, qu'ils allumèrent à des roseaux; puis ils écartèrent la pierre et descendirent dans la caverne. Cnémon marchait en avant ; mais à peine avaient-ils
40 THÉAGÈNE ET CRARICLÉE.
fait quelques pas,qu*il s'écria tout-à-coup :« Jupiter î qu'est ceci? Nous sommes perdus ! Chariclée est morte.» Son flambeau tomba à terre et s'éteignit; lui-même, mettant les mains sur ses yeux, se laissa aller sur les genoux et éclata en gémissements. Théagène, comme s'il eût été renversé par un choc violent, roula sur le cadavre; longtemps il le tint embrassé, le serrant étroitement et le couvrant de baisers. Cnémon, lorsqu'il le vit tout entier à sa passion, abîmé dans sa douleur, craignit de sa part quelque funeste résolution et retira doucement du fourreau l'épée suspendue à son côté; puis il le laissa seul et courut rallumer le flambeau.
TV. Pendant ce temps, Théagène poussait de tragiques et lugubres lamentations : « douleur intolérable! Dieux acharnés à ma perte ! quelle est donc cette Furie insatiable de vengeance, dont la haine se complaît à nos malheurs ; qui nous a chassés de notre patrie, exposés aux périls de la mer, à l'avidité des pirates; qui tant de fois nous a livrés aux brigands et dépouillés de tous nos biens? Une seule consolation me restait, et celle-là même m'est enlevée! Chariclée est sans vie; *ce que j'avais de plus cher au monde est tombé sous la main d'un ennemi; sans doute elle est morte en défendant sa virginité, en se réservant pour moi. L'infortunée ! elle n'en est pas moins là gisante, sans avoir joui de sa beauté, sans m'en avoir laissé jouir moimême. Mais, du moins, ô ma douce amie, fais que j'entende tes dernières paroles, l'ordinaire adieu des mourants; exprime un ordre, s'il te reste quelque faible souffle. Infortuné que je suis! tu te tais : cette bouche prophétique et inspirée des Dieux est maintenant muette ; les ténèbres couvrent celle qui portait partout la lumière ; sortie du sanctuaire, elle est plongée dans le chaos ; se& yeux, dont l'éclat éblouissait tout le monde, ne voient plus la lumière : ah ! sans doute, ton meurtrier ne les a pas vus, je le sais bien ! De quel nom t'appeler? Fiancée? il n'y a plus de fiançailles