‹ Romans grecsChapitre 23 sur 179 · II · texte numérisé non relu

II

46 THÉAGÈNE ET CHARÏCLÉE.

X. « Mais, si vous le voulez, examinons les tablettes trouvées sur sa poitrine; vraisemblablement elles nous apprendront quelque chose de plus. » Tous approuvèrent. Cnémon les ouvrit et commença à lire. Voici ce qu'elles contenaient : « A Cnémon, mon maître; Thisbé son ennemie et son vengeur. D'abord je t'annonce l'heureuse nouvelle de la mort de Déménète ; c'est moi qui t'en ai délivré : par quels moyens, je te le dirai de vive voix, si tu veux me recevoir. Sache que depuis dix jours déjà je suis dans cette île, prisonnière d'un des brigands qui l'habitent. 11 se vante d'être l'écuyer du chef, et me tient enfermée sans me permettre même de me montrer à la porte. C*est, dit-il, par amitié pour moi qu'il m'inflige ce supplice; mars c'est bien plutôt, je crois, dans la crainte qu'on ne m'enlève à lui. Quelque Dieu favorable a permis que je te visse passer, ô mon maître ! je t'ai reconnu et je t'envoie secrètement cette lettre par une vieille qui demeure avec moi. Je lui ai recommandé de la remettre à un beau jeune Grec, ami du chef. Tire-moi des mains des brigands, accueille ta servante, saûve-moi la vie, si tu daignes me pardonner, en songeant que le mal que j'ai pu te faire, je l'ai fait malgré moi, mais qu'en te vengeant de ton ennemie, j'ai agi de mon plein gré. Que si ta haine est irrévocable, satisfais-la contre moi comme tu l'entendras. Que je sois seulement en ton pouvoir, dussé-je mourir! Plutôt périr par tes mains et être ensevelie suivant le rite grec, que de mener ici une vie plus intolérable pour moi que la mort, que de subir l'amour d*un barbare, plus odieux que la haine d'un Athénien. »

XI. Tel était le contenu de la lettre de Thisbé. « Béni soit le ciel ! s'écria Cnémon : tu es morte, Thisbé, en m'annonçant toi-même tes malheurs, et c'est du sein même de ton supplice que tu m'en livres le récit! Ainsi, je le vois, une Furie vengeresse t'a poursuivie par toute la terre ; le fouet de la justice divine n'a sus-

IIVRE H. il

pendu ses çoup3 qu'après t'avoir amenée auprès de ta victime, jusqu'en Egypte, pour me rendre témoin de ton châtiment ! Mais quelle est donc cette nouvelle trame que tu ourdissais contre moi; que machinais-tu avec cette lettre, lorsque les justes Dieux t'ont prévenue? Je te soupçonne encore, quoique étendue sans vie; je crains fort que la mort même de Déménète ne soit une feinte, que ceux qui me l'ont annoncée ne m'aient trompé, que tu n'aies traversé les mers que pour venir jouer contre moi» jusqu'en Egypte, quelque autre de tes tragédies attiques. — Ne çesseras-tu pas, dit Théagène, de montrer cet excès de courage, et de te mettre en garde contre ies ombras et des spectres? Tu ne diras pas, sans doute, qu'elle a jeté aussi un charme sur naoi et sur mes yeux, moi qui n'ai rien de commun avec votre tragédie : elle est bien réellement étendue, bien morte ; tu peux, dès lors, te rassurer complètement, Cnémon. Mais qui donc t'a rendu le service de la tuer? Comment e^ quand a-tf-^lle été descendue ici? J[e ne saurais rien coD(ipren4Te à ce mystère. — Tout ce que je p^is dire, reprit Cnémon, c'est que celui qui l'a tuée est certainement Thyamis, à en juger par Tépée que nous avons trouvée près du cadavre : c'est la sienne, je la reconnais ; j'en ai pour preuve çe^e poignée d'ivoire, sculptée en forme d*aigle. — N^ pourrais-tu nous dire, reprit Théagène, comment, quand et pour quel motif il a commis ce meurtre? — Et comment le saurais-je, répondit-il; cçtte caverne ne m*a pas, que je sache, communiqué la vertu prophétique, comme le sanctuaire de Delphes, ou comme l'antre de Trophonins, où Ton ne peut pénétrer sans recevoir l'inspiration divinç. )> A ces mots, Théagène et Chariclée éclatèrent tout-à-coup en gémissements : « Apollon Pythien, Delphes ! » s'écriaient-ils en sanglotant. Cnémon, stupéfait, ne pouvait rien comprendre à l'effet produit sur eux pa^r ce nom de Delphes.

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