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XXXVI. » Quand le Dieu eut parlé, grande fui la perplexité des assistants : on se demandait ce que signfiait cet oracle ; chacun interprétait les paroles à sa manière et leur donnait une explication conforme à ses désirs. Mais personne n'entrevoyait encore le sens véritable : car les oracles, comme les songes, se jugent en général d'après l'événement. D'ailleurs , les habitants de Delphes, tout' entiers à l'admiration, pressés d'aller contempler la procession sacrée, qui était magnifique, s'inquiétèrent peu de comprendre exactement le sens de l'oracle.
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I. » La procession et toutes les cérémonies expiatoires terminées... — Mais elles ne le sont pas pour moi, mon père, reprit Cnémon, et votre récit ne m'y a pas encore fait assister ; quand je désire, au delà de toute expression, entendre ces merveilles, quand j'ai hâte do contempler moi-même la solennité, vous passez outre et me faites arriver, comme on dit,après la fête. Vousouvrez et fermez en même temps le théâtre. — Je ne voulais pas, dit Calasiris, te fatiguer de pareils détails, étrangers à notre sujet ; je me hâtais d'arriver au fond même du récit que tu m'as demandé en commençant ; mais, puisque tu veux en passant assister à la solennité (on reconnaît bien là un Athénien), je te raconterai rapidement la marche de cette procession, qui fut du petit nombre de celles qu'on cite ; elle le mérite par ellemême et par ses conséquences. En tête marchait l'hécatombe; elle était conduite par des initiés, gens rustiques de mœurs et de costume. Chacun d'eux était revêtu d'une tunique blanche, relevée par un nœud à la ceinture. Le bras droit, complètement nu jusqu'à
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l'épaule et w sein, brandissait wm hache à double trancbaBt. Les beeufs, entièrement noirs, portaient majestueusement la tête ; leur col vigoureux s'arrondissait légèrement en voûte ; du front se détachaient des cornes exactement semblables et faiblement recourbées, les unes dorées» les autres enlacées de guirlandes de fleurs ; le pied large et court, le fanon épais et pendant jusque sur les genoux. Pour le nombre des victâmes, c'était une véritable hécatombe, composée de cent boBufs comme l'indique le nom. Venait ensuite une multitude d'autres victimes de différentes espèces, chaque espèce marchant en ordre et à part. La flûte et le hautbois accompagnaient, en jouant un air mystique, prélude du sacrifice.
IL Après les troupeaux et leurs conducteurs, marchaient des jeunes filles thessaliennes, à la taille gracieuse et élancée, aux cheveux flottants. Elles formaient deux chœurs : le premier portait des paniers de fleurs etde fruits ; le second, des corbeilles rempliesde gâteaux et de parfums qui embaumaient l'air à l'entour. Ces offrandes n'emlMirrassaient pas leurs mains ; elles les portaient sui la tête. Rangées en longues files, les unes droites, les autres obliques, elles se tenaient par la main, avançant et dansant tout ensemble. Le premier chœur marquait la cadence par ses chants ; sa seule fonction était de chanter l'hymne sacré. Le sujet était l'éloge de ïhétis etde Pelée, puis de leur fils, puis du filsd' Achille. Après cela, mon cher Cnémon. — Comment ! après cela, dit Cnémon, vous me frustrez encore un^ fois du plus agréable, mon père, en ne me donnant pas cet hymne ; il semble que vous vouliez me rendre simple spectateur de la cérémonie, et m'interdire le rôle d'auditeur. — Tu vas le connaître, dit Calasiris, puisque lu le désires ; voici à peu près les paroles :
Cl Je chante Thétis, Thétis à la chevelure d'or, fille immortelle du maritime Nérée, épouse de Pelée par la volonté de Jupiter, reine des mers, notre Vénus de Pa-
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phos. C'est elle qui dans ses flancs a porté le vaillant héros, le Mars des combats, le tonnerre de la Grèce, le divin Achille, dont la gloire remplit lescieux. D'Achille et de Pyrrha naquit Néoptolème, destructeur de la cité des Troyens, défenseur des cités de la Grèce. Sois-nous propice, héros fils d'Achille, bienheureux Néoptolème, qui reposes ici dans la terre sacrée d'Apollon : reçois favorablement ce sacrifice et éloigne toute crainte de notre ville. Je chante Thétis, Thétis à la chevelure d'or. »
lîl. Tel était à peu près l'hymne, mon cher Cnémon, si ma mémoire ne me trompe pas. Il y avait dans ces chœurs tant d'harmonie et d'ensemble, les mouvements et la danse se mariaient si heureusement au chant, qu'on oubliait devoir, tout entier au plaisir de l'oreille, et que les assistants suivaient ces jeunes filles à mesure qu'elles passaient devant eux, comme entraînés irrésistiblement par cette douce harmonie. Mais quand arriva par derrière une troupe de jeunes cavaliers, avec leur brillant capitaine, on vit bien que le spectacle de ce qui est beau efface tous les plaisirs de l'oreille. Ils n'étaient en tout que cinquante, partagés en deux corps de vingt-cinq ; au milieu, le chef de l'ambassade sacrée, gardé par eux. Leurs sandales, formées de bandelettes de cuir rouge entrelacées, se serraient au-dessus de la cheville; une agrafe d'or retenait sur la poitrine leur manteau blanc, bordé tout autour d'une bande azurée. Leurs chevaux, tou<i thessa liens, réfléchissaient dans leur regard la mâle liberté des plaines où ils avaient été nourris; ils mordaient le frein et le couvraient d'écume, comme s'ils se fussent indignés de sentir un maître; et pourtant ils obéissaient sans peine, dociles en quelque sorte à la pensée du cavalier qui les dirigeait. Leur front était orné d'aigrettes, de plaques brillantes, les unes d'argent, les autres dorées; il semblait qu'on cela chacun des jeunes gens eût voulu rivaliser de richesse. Mais, quel-
que fût leur éclat, mon cher CDémon, leur chef (c*étail Théagène, Tobjet de toute ma sollicitude) les éclipsait tellement et attirait si bien sur lui seul tous les regards, qu'on eût dit un éclair rejetant dans Tombre tout ce qui brillait auparavant. Tel il nous apparut, étincelant de lumière. Lui aussi, il était à cheval, couvert de ses annes, brandissant une lance de frêne à pointe d'airain. Son casque ne reposait point sur son ftront : il conduisait la pompe religieuse, la tête nue, les épaules, couvertes d'un manteau de pourpre, où se dessinait en broderie d'or le combat des Lapithes contre les Centaures. L'agrafe était d'ambre, et représentait Minerve, la poitrine couverte de son bouclier à tête de Méduse. Un léger souffle de vent ajoutait encore à la grâce du tableau : il soulevait doucement sa chevelure, la faisait mollement onduler sur le col, et en dispersait les boucles sur son front. Les bords du manteau ondoyaient sur le dos et les jambes du cheval. On eût dit, à voir son col ondulant comme les flots, sa tête haute, ses oreilles droites, son sourcil mobile et plein de feu, que le cheval lui-même comprenait la beaulé de son maître, et que, fier de sa noble encolure, il sentait qu'il portait le plus brillant cavalier. Orgueilleux du poids qu'il portait, de la main qui le dirigeait, il marchait librement sous les rênes flottantes, se balançant alternativement d'un côté sur l'autre, effleurant avec légèreté la terre de l'extrémité du pied, et comme berçant son cavalier par un mouvement doux et cadencé. Tous contemplaient avec admiration ce spectacle; le mâle visage, la beauté du jeune homme conquéraient touslessuffrages. Les femmesdu peuple, celles qui n'ont point assez d'empire, sur elles-mêmes pour déguiser les sentiments de leur âme, lui jetaient des fleurs et des fruits; on voyait qu'elles voulaient obtenir de lui un regard. Car il n'y avait qu'une seule voix pour déclarer que jamais rien de plus beau que Théagène ne s'était vu parmi les hommes.