LIVRE V
La plainte continuait et il saisit ce qui suit : « Et moi, infortunée, je croyais avoir échappé aux mains des brigands ; je me yoyais sauvée de la mort affreuse que j'attendais, j'espérais vivre désormais avec ce que j'avais de plus cher ; vie errante» vagabonde sans doute, vie délicieuse néanmoins avec lui ; car il n'y a infortune si grande que sa présence ne me rende tolérable. Et maintenant le mauvais génie qui me poursuit depuis ma naissance, n'est pas encore satisfait ; il m'a fait entrevoir un instant le bonheur, pour me tromper ensuite cruellement. Je me croyais sauvée de l'esclavage, et me voici esclave de nouveau ; j'ai fui la prison, et je suis sous les verrous ; une île me tenait captive dans les ténèbres; ma situation actuelle est la même, plus affreuse encore à vrai dire, puisque celui qui voulait et pouvait me consoler est maintenant séparé de moi. Une caverne.de brigands me servait hier de retraite, un gouffre, une tanière, un véritable tombeau était ma demeure; mais la présence de ce que j'aime le plus au monde me rendait toutes ces épreuves légères : c'est là que vivante, il m'a pleurée ; qu'il a gémi sur moi, me croyant morte, qu'il s'est lamenté sur ma perte. Aujourd'hui cette consolation même m'est enlevée. J'ai perdu le compagnon de mes misères, celui qui partageait avec moi le fardeau de mes douleurs. Seule maintenant, délaissée, captive, triste objet de compassion, je reste abandonnée aux caprices d'une fortune impitoyable ; une seule chose me rattache encore à la vie, l'espoir que mon bien-aimé ne m'est pas enlevé à jamais. Mais toi,* ma vie, où donc es-tu? quelle a été ta destinée? n'as-tu pas toi-même, hélas! vu asservir la seule chose vraiment libre, ton noble cœur qui jamais ne connut d'autre esclavage que celui de l'amour? Puisses-tu seulement vivre et revoir un jour ta Thisbé; car tu me donneras ce nom, même malgré toi. »
lii. Aces mots, Cnémon se sentit défaillir et n'eut
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pas la force d'en entendre davantage. Le commence* ment lui avait fait soupçonner toute autre chose; mais, persuadé par les derniers mots que c'était réellement Thisbé, peu s'en fallut qu'il ne tombât sans mouvement presque sur la porte même. Cependant il se remit» à grand'peine, et s'enfuit tout en chancelant, dans la crainte d'être surpris par quelqu'un ; car déjà les coqs chantaient pour la seconde fois. Là, nouvel embarras : tantôt il heurtait des pieds quelque obstacle, tantôt il rencontrait tout à coup les murs, ou allait se frapper la tête soit aux linteaux des portes, soit aux vases suspendus çà et là au plancher. Enfin, après de nombreux tâtonnements, il arriva à la chambre qu'ils habitaient et se laissa aussitôt tomber sur son lit. Tout son corps tremblait ; ses dents claquaient avec force ; le danger même allait devenir sérieux si Calisiris, qui s'en aperçut aussitôt, ne fût venu le réchauffer incessamment et ne l'eût ranimé à force de paroles et d'encouragements. Lorsqu'il l'eut un peu fait revenir à lui, il lui demanda la raison de ce trouble. c< Hélas, dit Cnémon, vous voyez un homme mort; elle vit réellement, l'infâme Thisbé. » A ces mots il tomba dans une nouvelle défaillance.
IV. Calasiris eut encore une fois beaucoup à faire pour le ranimera force de soins. Sans doute, quelqu'un de ces malins génies pour lesquels toutes les affaires humaines ne sont que dérision et objet de moquerie, se jouait alors de Cnémon, et ne voulait pas lui laisser goûter sans mélange le plus grand des plaisirs; déjà il entremêlait d'angoisses la joie que le jeune homme devait éprouver quelques instants après, soit qu'en cela il obéît à la malignité de son caractère, soit parce que la nature humaine ne comporte pas une joie pure et sans mélange. Ainsi, dans cette circonstanoe, Cnémon fuyait ce qu'il devait désirer par-dessus tout, il s'effrayait de ce qui devait lui causer la joie la plus vive. Car ce n'était point Thisbé qu'il avait enten-