‹ Romans grecsChapitre 79 sur 179 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

fait exprès fausse route, et j*ai reconnu qu'il louvoyait constamment à notre suite.

XXIII. » Quelques-uns s*émurent de cet avis, et demandèrent qu'on se préparât à la résistance ; d'autres s'en inquiétèrent peu et dirent qu'il était d'usage, en mer, que les bâtiments de plus faible échantillon s'attachassent aux grands, afin de profiler en quelque sorte de leur expérience plus grande. On discutait encore dans l'un et l'autre sens, lorsque arriva l'heure où le laboureur délivre ses bœufs du joug et laisse la charrue. A ce moment le vent, perdant de sa force, céda peu à peu ; bientôt il ne frappa plus les voiles que mollement et sans effet, les fouettant plutôt qu'il ne les poussait en avant; puis il tomba tout-à-fait et fit place à un calme plat, comme s'il se fût couché avec le soleil, ou, pour parler plus vrai, comme s'il eût été aux ordres de ceux qui nous poursuivaient. Tant que nous avions navigué à la voile, la barque, beaucoup plus petite . que notre bâtiment de charge, était restée bien en arrière, nos voiles plus larges offrant au vent plus de prise. Mais quand la mer se fut comme affaissée sous le calme, et qu'il fallut nécessairement recourir aux rames, elle fut sur nous pour ainsi dire en un instant; car tous ceux qui la montaient étaient rameurs; elle était d'ailleurs plus légère et mieux gréée pour marcher à la rame.

XXIV. » Déjà ils approchaient, lorsqu'un habitant de Zacynthe, qui s'était embarqué avec nous, s'écria : a C'est cela même, mes amis, nous sommes perdus; ce sont des pirates; je reconnais la barque de Trachinus. » Tout le vaisseau tressaillit à cette nouvelle; il s'y fit comme une véritable tempête au milieu du calme; ce n'était partout que trouble, gémissements, allées et venues, comme au fort de la tourmente. Ceux-ci descendaient se cacher dans la cale; ceux-là, sur le pont, s'exhortaient mutuellement à combattre; d'autres voulaient qu'on s'élançât dans la chaloupe pour se sauver.

A la fin le combat les surprit au milieu de ces hésitalions et les força, pour se défendre, à faire armes de tout ce qui leur tomba sous la main. Théagène était tout bouillant et enflammé de Tardeur du combat; nous ne le contenions qu'à grand'peine, Chariclée et moi, en le tenant embrassé, elle, pour ne pas être séparée de lui, disait-elle, même dans la mort, pour qu'un même glaive, un même coup leur fit une commune destinée; moi, parce que, sachant que nous avions affaire à Trachinus, j augurais de là quelque heureuse issue pour Tavenir. Ces prévisions ne me trompèrent pas. Les pirates s'approchèrent et se mirent en travers de notre bâtiment, mais sans attaquer encore, leur but étant de le prendre sans combat, s'il était possible. Voltigeant autour de nous, sans nous permettre d'avancer d'aucun côté, ils semblaient assiéger notre vaisseau et vouloir s'en emparer par capitulation : ((Malheureux, nous criaient-ils, quelle est cette folie? pourquoi lever le bras contre des forces aussi supérieures, aussi invincibles, pourquoi courir au-devant d'une mort évidente? Nous consentons encore à vous traiter avec quelques égards ; nous vous permettons de passer sur la chaloupe et de vous sauver si vous le voulez. » Telles étaient leurs propositions. Tant qu'on vit sui* notre vaisseau que la lutte était sans péril, que le combat ne faisait pas couler de sang, on fit bonne contenance, et on déclara ne pas vouloir quitter le navire.

XXV. » Mais, lorsqu'un des pirates, plus audacieux que les autres, se fût élancé à l'abordage et leur eût montré, en frappant de son épée tout ce qu'il rencontrait, qu'il n'y a pas de guerre sans meurtres et sans effusion de sang, lorsque tous les autres se furent élancés à sa suite, alors les Phéniciens se repentirent; ils tombèrent à genoux et demandèrent grâce de la vie, en promettant de faire tout ce qu'on exigerait d'eux. Les pirates, quoiqu'ils eussent déjà commencé le mas-

Page 1