‹ Romans grecsChapitre 80 sur 179 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

sacre et que la vue du sang irrite la férocité , obéirent cependant aux ordres de Trachinus et épargnèrent les suppliants. Il y eut trêve, mais une trêve sans nom ; c'était plutôt en réalité une guerre impitoyable, quoiqu'une paix menteuse y eût mis fin ; car les conditions imposées étaient plus cruelles que le combat lui-même. Il leur était ordonné de quitter le vaisseau avec un seul vêtement, sous peine de mort pour quiconque enfreindrait cette loi. Mais tout cède, ce semble, chez l'homme à Tamourde la vie : sous l'empire de ce sentiment, les Phéniciens, quoique dépouillés de la fortune dont l'espoir reposait sur leur vaisseau, semblèrent n'avoir rien perdu ; on eût dit plutôt qu'ils allaient faire un gain considérable, tant était grand leur empressement à se devancer mutuellement dans la chaloupe, tant chacun se hâtait de mettre avant tout sa vie en sûreté.

XXVI. » Lorsque nous arrivâmes, nous aussi, pour obéir h la loi du vainqueur, Trachinus mit la main sur Chariclée, et lui dit : « Cette guerre ne vous concerne pas, ma très-chère ; et pourtant c'est en vue de vous qu'elle a été entreprise. Depuis longtemps, depuis le jour où vous avez quitté Zacynthe, je vous suis ; c'est pour vous que j'ai bravé l'immensité de ces mers et tous ces dangers. Soyez donc sans crainte et regardez-vous comme maîtresse avec moi de toutes ces richesses. » Ainsi parla Trachinus. Chariclée dût s'accommoder sur-le-champ à la situation (chose qui exige une rare habileté). Mettant en même temps mes préceptes en pratique, elle bannit à l'instant la tristesse que les circonstances avaient répandue sur son visage et s'efforça de lui montrer* un air riant : a Grâces soient rendues aux Dieux, dit-elle, de vous inspirer ce bon vouloir à mon égard. Mais si votre intention est que je sois et reste véritablement sans crainte, donnezmoi une première preuve de bienveillance : sauvez avec moi mon frère que voici, sauvez aussi mon père,

et ne permettez pas qu'ils quittent le vaisseau ; car je ne saurais vivre séparée d'eux. A ces mots, elle se jeta à ses genoux et les tint longtemps embrassés, dans la posture d'une suppliante. Trachinus, charmé de ces embrassements, différait à dessein sa réponse ; à la fin, touché par ses larmes, déjà asservi à sa volonté par ses regards, il releva la jeune fille : a Pour votre frère, dit-il, je vous l'accorde avec plaisir; car je vois que c'est un jeune homme plein d'ardeur et tout à fait propre à mener notre genre de vie. Quant à ce vieillard, qui n'est après tout qu'un poids inutile pour nous, qu'il reste, j'y consens, mais seulement pour l'amour de vous.

XXVII. » Pendant ces événements et cet entretien, le soleil était arrivé juste au terme de sa course; à ce moment qui sépare le jour de la nuit, il se fit une obscurité profonde : la mer s'agita tout-à-coup, soit qu'il faille attribuer cette perturbation à la nature elle-même, soit qu'elle fût due à quelque interverftion de la fortune. On entendait le bruissement du vent qui descendait vers nous; l'orage mugissait, violent, impétueux, prêt à nous frapper, et remplissait d'un trouble soudain les pirates consternés. Ils avaient abandonné leur propre barque, et, comme la tempête les avait surpris occupés à piller le chargement du navire, ils ne savaient, dans leur inexpérience, quel parti tirer d'un aussi grand bâtiment. Chacun, au hasard, s'improvisait lui-même dans les diverses fonctions de la manœuvre ; chacun , sans rien connaître à l'art nautique, mettait hardiment la main à toutes choses. Les uns carguaient confusément les voiles ; les autres disposaient au hasard les cordages. Celui-ci manœuvraitii la proue, sans y rien entendre ; celui-là avait en partage la poupe et le gouvernail. Ce qui contribua surtout à nous mettre dans le dernier péril, ce ne fut pas la violence de la tempête (car la mer était encore tenable), mais bien l'ignorance du pilote. 11 avait tenu bon tant que brillèrent encore

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