‹ Romans grecsChapitre 88 sur 179 · LIVRE VI. len · texte numérisé non relu

LIVRE VI. len

ce qu'ils se persuadent que ce qu'ils ont de plus cher au monde ne saurait rester éloigné, si quelque malheur ne s'interposait entre eux. Ainsi, mon cher Cnémon, pardonnons à Chariclée, qui ressent bien et dûment les atteintes du mai d'amour ; pour nous, rentrons et voyons à aviser. »

YI. £n même temps il prit la main de Chariclée et la fit entrer, avec une sollicitude toute paternelle. Cependant Nausiclës, pour les distraire un peu de leurs pensées, tout en poursuivant lui-même un autre dessein, fit préparer un souper plus somptueux que de coutume, et n'y admit, outre ses hôtes, que sa propre fille, parée avec plus d'élégance et de richesse que d'ordinaire. Lorsqu'il lui sembla qu'on avait assez accordé au plaisir de la table, il commença à leur parler ainsi : « Les Dieux me soient témoiqs, mes amis, de ce que je vais dire : je m'estimerais heureux qu'il vous plût de vous fixer ici, auprès do moi, pour partager mes biens et tout ce que j'ai de plus cher ; car je ne vous considère plus comme des hôtes étrangers ; vous êtes désormais pour moi des amis véritables et affectueux ; rien de ce que je pourrai faire pour vous ne saurait me œûter. Je suis prêt même, si vous le voulez, à vous aider de tout mon pouvoir, tant que je serai auprès de vous, dans la recherche de ceux qui vous sont chers. Mais vous n'ignorez pas vous-mêmes que ma vie est le commerce ; c'est là comme le champ que je laboure ; vous savez que depuis longtempis déjà le souffle favorable des zéphirs a ouvert la mer à la navigation et promet aux marchands une heureuse traversée. D'ailleurs, une afi'alre m'appelle et me crie en quelque sorte de me mettre en route pour la Grèce. Vous ferez donc bien de me communiquer vos intentions, pour que je puisse moi-même m'accommoder à vos vues. »

VU. a Cher Nausiclès, reprit Calasiris, après un instant de silence, puissent d'heureux auspices présider à votre navigation; puissent Mercure, Dieu du gain, et

168 THÉAGENE ET CHARICLÉE.

Neptune, qui donne le calme, vous accompagner et vous conduire ; puissent-ils n'avoir que des mers unies, des vents favorables, des ports sûrs, des îles facilement accessibles et bienveillantes aux commerçants, pour vous qui nous avez entourés de tant de bienveillance pendant notre séjour, qui^naintenant nous laissez partir quand nous le voulons, en observant religieusement avec nous les lois de rhôspitalité et de Tamitié. Quelque pénible qu'il nous soit de nous éloigner de vous et de votre maison, que vous nous aviez habitués à regarder comme la nôtre, c'est pour nous une nécessité absolue, inévitable, de nous attacher, quoi qu'il arrive, à la recherche de ce que nous avons de plus cher. Telle est ma résolution et celle de Chariclée. Quant à Cnémon, il est ici et pourra nous dire lui-même s'il est disposé à errer avec nous et à nous prêter son concours, ou s'il a quelqu'autre vue. » Cnémon voulait répondre: mais au moment de parler, il éclata tout-à-coup en sanglots. Un torrent de larmes brûlantes étouffa sa voix. A la fin cependant il reprit haleine et poussa un profond soupir : « caprices de la destinée humaine! s'écria-t-il, quelle est votre instabilité et votre inconstance ! Dans quel flux et reflux de maux vous vous êtes plu à me plonger japrès tant d'autres ! Vous m'avez arraché à ma famille, à la maison paternelle, chassé de ma patrie, de ma ville chérie, jeté ensuite sur la terre d'Egypte (pour ne point parler de tant d'autres maux que j'ai éprouvés dans l'intervalle). Vousm'avez livré aux mains des pâtres, des brigands. Un instant vous m'aviez fait entrevoir quelque douce lueur d'espérance par la rencontre d'hommes, malheureux sans doute, mais Grecs comme moi ; et voici que cette consolation même m'est enlevée, je le vois. Où me tourner et que faire? abandonner Chariclée avant qu'elle ait retrouvé Théagène? Mais, par la terre, ce serait un crime, une indignité ! La suivre et le cherher avec elle? Si nous étions assurés de le rencontrer, il serait beau

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