LIVRE VI
me Ta commandé; difficile ou non, je ne refuse rien. En ce moment jecours portera ma bien-aimée cet oiseau que vous voyez, ce flamant du Nil qu'elle m'a demandé. — A quelle facile maîtresse vous vous êtes attaché, dit Nausiclès, et qu'elle est par trop bonne de vous demander si peu de chose, un simple flamant, au lieu d'exiger le phénix lui-même qui nous vient de l'Ethiopie ou de l'Inde ! — C'est ainsi, dit-il, qu'elle a coutume de se jouer, de moi et de mon amour. Mais vous, où allez vous et dans quel but? » Ils répondirent qu'ils se rendaient auprès de Mitranès. « Vous perdez votre peine, dit-il, et vous n'avez que faire de vous tant hâter; car pour le moment Mitranès n'est pas dans le pays, il est parti cette nuit, et marche contre les pâtres du bourg de Bessa ; parce que ces Besséens, commandés par Thyamis, qu'ils viennent de nommer leur chef, ont enlevé dans une de leurs courses et retiennent prisonnier un jeune captif grec, qu'il faisait conduire à Memphis auprès d'Oroondatès, pour être envoyé de là, je crois, en présent au Grand Roi.
IV. Il parlait encore que déjà il avait repris sa course, en disant : a 11 faut que je vole vers elle ; sans doute elle me cherche de tous ses yeux, et le moindre retard pourrait compromettre mon amour ; car avec moi les accusations sans raison, les récriminations et les mauvais traitements ne lui coûtent guère. » En apprenant ce nouveau contre -temps, qui renversait inopinément leurs espérances, ils restèrent longtemps immobiles. A la fin, Nausiclès essaya de réconforter ses compagnons : il leur dit que, s'ils avaient échoué pour le moment, ce n'était pas une raison pour désespérer d'une meilleure issue dans un prochain avenir ; qu'il fallait d'abord retourner à Chemmis, délibérer sur ce qu'ils avaient à faire et se préparera une excursion plus longue; qu'ils iraient ensuite, toujours soutenus par l'espoir de retrouver heureusement Théagène, le chercher soit chez les pâtres, soit en tout autre lieu où ils appren- II. • 15
166 THEAGKNE ET CHARICLEE.
(iraient qu'il pourrait se trouver; que dès à présent il regardait comme un fait providentiel celte rencontre d'une personne de connaissance, dont les indications k% conduisaient comme par la main dans la direction où ils devaient chercher Théagène, si bien qu'ils n'avaient plus maintenant qu'à tourner leurs pas vers le bourg des pâtres, comme vers un but assuré.
V. Ils se rendirent sans peine à cet avis : carceqo'ils venaient d'apprendre leur donnait sans doute quel-* que nouvelle lueur d'espérance ; Cnémon, d'ailleurs, affirmait à Calasiris qu'il n^avait aucune crainte à concevoir et que Thyamis sauverait Théagène. Ils se décidèrent donc à revenir. A teur retour, ils trouvèrent Chariclée sur le seuil, promenant au loin ses regards dans toutes les directions. Lorsqu'elle vit que Théagène n'était pas avec eux, elle poussa un cri déchirant. « mon père ! dit-elle, me revenez-vous seul et comnoe vous êtes parti d'ici? Théagène est mort, sans doute, je le vois. Si vous avez quelque chose à me dire, parlez sans tarder, au nom des Dieuy; n'ajoutez pas à mon infortune en me faisant attendre cette nouvelle ; il y a quelque humanité à annoncer brusquement un malheur; car l'âme, mise subitement en présence de la douleur, est accablée par elle et la sent moins vivement. » Pour couper court aussitôt à l'excès de son chagrin, Cnémon lui dit : « Quel tourment vous voas donnez, Chariclée, vous êtes toujours disposée à voir tout en noir dans vos prédictions, et toujours vous vous trompez, fort heureusement du reste ! Théagène est sain et sauf, grâce aux Dieux. » Et il lui dit, en quelques mots, où il était, et par suite de quelles circonstances. Calaris reprit : « Vous n'avez jamais aimé, Cnémon ; on le voit à vos paroles ; vous sauriez que les amants tremblent, même là où il n'y a rien à craindre ; quand il s'agit de ce qu'ils aiment, ils n'en croient que le témoignage de leurs yeux ; l'absence seule suffit pour troubler et torturer l'âme aimante. Cela tient à