‹ Romans grecsChapitre 95 sur 179 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

blés du Destin, et sonder par vos conjurations des mystères interdits aux mortels : car le respect pour ceux à qui on doit le jour persiste, autant qu'il se peut, même chez les morts. Mais vous m'arrachez même ce respect, autant qu'il est en vous, par votre insistance : il ne vous suffit pas du sacrilège par lequel vous avez débuté; vous poursuivez, vous mettez maintenant le comble à l'abomination ; vous forcez un cadavre non plus seulement à se dresser et à faire un signe, mais même à parler ; vous néglis:ez le soin de ma sépulture et m'empêchez de me réunir aux autres âmes, uniquement pour vos convenances personsonnelles : écoutez donc les révélations devant lesquelles je recule depuis longtemps déjà : votre fils ne reviendra pas sain et sauf; vous-même, vous n'échapperez pas à la mort par le fer. Votre vie, consumée tout entière dans des pratiques impies, ne tardera à être couronnée par la fin tragique réservée à quiconque vous ressemble. Ce n'est point seulement en secret avec vous-même, c'est publiquement que vous avez osé accomplir ces criminels mystères, réservés au silence et aux ténèbres; c'est en présence de pareils témoins que vous révélez les secrets du tombeau : l'un est un pontife (mais ce n'est pas sa présence qui vous condamne le plus; car il est assez sage pour ne point révéler de telles choses, et pour les renfermer dans le silence; il est d'ailleurs ami des Dieux. Il arrêtera et séparera par sa présence, s'il se hâte, ses deux fils engagés dans un combat sanglant et déjà armés du glaives). Mais, ce qu'il y a de plus affreux, c'est qu'une jeune fille voit les conjurations dont je suis l'objet, et qu'elle entend tout. C'est une enfant tourmentée par l'amour, errante en quelque sorte par toute la terre, à la recherche de son amant. Après mille traverses et mille dangers, elle trouvera aux extrémités de la terre une brillante et royale existence. » Après ces paroles, le cadavre retomba lourdement à terre. La vieille, comprenant que II. 16.

182 THÉAGENE ET CHARICLEE.

les témoins en question étaient les deux étrangers, s6 précipita aussitôt contre eux, dans i*état où elle se trouvait, Tépée à la main, folle de fureur. Elle errait de tous côtés à travers les cadavres, persuadée qu'ils s'étaient cachés au milieu des morts, et bien décidée, si elle les rencontrait, à les tuer comme des espions dont la présence avait contrarié ses enchantements Mais tandis que furieuse, acharnée à leur poursuite, elle errait ainsi sans précaution parmi les morts, un tronçon de lance fiché en terre, contre lequel elle alla donner, sans le voir, lui traversa Taine. Elle tomba sans vie ; châtiment bien mérité, et qui réalisait à l'instant même la prédiction de son fils.

Page 1