B^^^HI^^^^I
^nH^I
'^?9ï^> ^ «"^^^^S^Hi^^ESRnH
^Éi-r^^^ftB
'^^^HBl^i*'lfe|«|aHE^ip^
B^^ NMi^ -gsilBiiiMi
t?fe5
Krantz rajustait di'ji (juaml, il iri('']V lui, un v:t aiiparailiu u:.c aul:v iaiice . . . J'agn 77.)
— Attendez un peu, dit le contrebandier, nous n'avons rien à craindre. »
II parlait encore , qu'une nappe de flamme immense étendait ses deux ailes pourpres d'une montagne à l'autre, éclairant les bois jusqu'au faite, les rochers, la petite maison forestière, à quinze cents mètres au-dessous ; puis il y eut une détonation telle que la terre en trembla.
Et, comme tous les assistants éblouis se regardaient les uns les autres, muets d'épouvante, les éclats de rire de Marc se mêlèrent aux bourdonnements de leuis oreilles.
« Ha! ha! ha! s'écriait-il, j'étais sûr que les gueux s'arrêteraient autour du fourgon, pour boire mon eau-de-vie , et que la mèche aurait le temps de gagner les poudres !... Croyez-vous qu'ils vont ncus suivre? Leurs bras et leurs
jambes pendent maintenant aux branches des sapins!... Allons, hue!... El fasse le ciel qu'il en arrive autant à tous ceux qui viennent de passer le Rhin ! .. •
Toute l'escorte, les partisans, le docteur, tout le monde, était devenu silencieux. Tant d'émotions terribles inspiraient à chacun des pensées sans lin, telles que la vie ordinaire n'en a jamais. Et chacun se disait : « Qu'est-ce que les hommes, pour se détruire ainsi, pour se tourmenter, se déchirer, se ruiner? Que se sont-ils fait pour se haïr? Et quel est l'esprit, l'âme féroce qui les excite, si ce n'est le démon lui-même?
Divès seul et ses gens ne s'émouvaient pas de ces choses, et, tout en galopant, riant, et s'applaudissaul ;
l'iLMS. Juit;3 Umidvei
L'INVASION
y en a beaucoup <iui ne Vfi-ront plus les leurs. (Page 82.)
« Moi, criait le grand conirebandier , jp n'ai jamais vu de farce pareille... Ha! ha ! ha ! dans mille ans j'en rirais encore. »
Puis il devenait sombre et criait :
« C'est égal, tout cela doit venir de Yégof. Il faudrait être aveugle pour ne pas reconnaître que c'est lui qui a conduit les Allemands au Blutfeld. Je serais fâché qu'il eût été éclaboussé par un morceau de ma charrette ; je lui garde quelque chose de mieux que ça. Tout ce que je désire, c'est qu'il continue à bien se porter, jusqu'à ce que nous nous rencontrions quelque part, au coin d'un bois. Que ce soit dans un an, dix ans, vingt ans, n'importe, pourvu que la chose arrive ! Plus j'aurai attendu, plus j'aurai d'appétit : les bons morceaux se mangent froids, comme la hure de sanglier au vin blanc. »
11 disait cela d'un air honliommc, mais ceux qui le connaissaient devinaient là -dessous quelque chose de très-dangereux pour Yégof.
Une demi-heure après , tout le monde arrivait sur le plateau de la ferme du Bois-de- Chênes.
Jérôme de Saint-Quirin avait opéré sa retraite sur kl ferme. Depuis minuit, il en occupait le plateau.
« Qui vive! crièrent ses sentinelles à l'approche de l'escorle.
—C'est nous, ceux du village des Charmes, » répondit Marc Divès de sa voix tonnante.
Ou vint les reconnaître, puis ils pas^èrent.
La ferme était silencieuse; une sentinelle, l'arme au bras, se promenait devant la grange, 011 dormaient sur la paille une trentaine de partisans. Cadierine, à la vue de ces grands toits sombres, de ces vieux hangars, de ces étables, de toute celte antique demeure où s'était passée sa jeunesse, où son père, son grand-pére avaient écoulé ir.-vnquillement leur paisible et laboiieuse existence. et,qu'elle allait abandonner peut-être pour toujours, Catherine éprouva un -serrement de cœur terri) île; mais elle n'en dit rien, et, sautant du traîneau, comme autrefois au retour du marché :
« Allons, Louise, dit-elle, nous voilà chez nous, grâce à Dieu. »
Le vieux Dachêne avait poussé la porte eu criant :
« C'est vous, madame Lefèvre?
— Oui, c'est nous!... Pas de nouvelles de Jean-Claude ?
— Non, madame. •
Aloi's tout le monde entra dans la grande cuisine.
Ou Iques charbons brillaient encore sur l'ùtie, et sous l'immense manteau de la cheminée était assis dans l'ombre Jérôme de Saint Qnirin, avec sa grande capote de bure, sa longue barbe fauve en pointe, le gros bâton de COI mier entre les genoux et la carabine appuyée au mur.
« Ile, bonjour, Jéi-ôme! lui cria la vieille fermière.
— Bonjour, Catherine, répondit le chef grave et solennel du Grosmaun. Vous arrivez du Donon?
— Oui... Ça va mal, mon pauvre Jérômo^J Les kaiscrlicks altaquaient la ferme quand nous avons quitté le plateau. On ne voyait que des habits blancs de tous les côtés. Ils commençaient à franchir les abatis...
— Alors vous croyez que Hullin sera forcé d'abandonner la route?
— Si Piorelte ne vient pas à son secours, c'est possible! »
Les partisans s'étaient rapprochés du feu. Marc Divès se penchait sur la braise pour allumer sa pipe; en se relevant, il s'écria :
« Moi, Jérôme, je ne le demande qu'une chose; je sais d'avance qu'on s'est bien battu où tu coumiandais...
— On a iait son devoir, répondit le cordonnier; il y a soixante hommes étendus sur la penle du Giosmann, qui pouiront le dire au dernier jugement.
—Oui; mais qui donc a conduit les AUe-
lémands? ils n'pnt pu trouver d'eux-mêmes le passage du Blutfeld.
— C'et-t Y( gof, le fou Yégof, dit Jérôme, dont les yeux gris, entourés de gro>ses rides et couverts d'épais souicils blancs parurent s'illuminer dans les ténèbres.-
— .4h!... tu en es bien sûr?
— Les hommes de Labarbe l'ont vu monter ; il conduisait les autres. »
Les pariisans se regardèren! avec indignation.
En ce moment, le docteur Lorquin , resté dehors jiour dételer le cheval, ouvj'it la porte en criant:
« La bataille est perdue! Voici nos hommes du Dnnon ; je viens d'entendre la corne de Lagarmiile, »
Il est facile de s'imaginer l'émotion des assistants à cette nouvelle. Chacun se prit à songer aux parents, aux amis, (ju'on ne reveirait peut être jamais, et tous, ceux de la cuisine et de la grange, se précipitèrent à la fois sur le plateau. Dans le même instant , Robin et Duliourg, placés en sentinelle au haut du Bois-de- Chênes, crièrent:
« Qui vive !
— France! » i-épondit une voix.
Et, malgré la dislance, Louise, croyant reconnaitre la voix de son père, fut saisie d'une émotion telle, que Çatheiiue dut la soutenir.
Pj'esque aussitôt un grand nombre de pas retentirent sur la neige durcie, et Louise, n'y pouvant tenir, cria d'une voix frémissante :
« Papa Jean-Ciaude !. ..
— J'arj'ive, l'épondit llullin, j'arrive !
—Mon père?, s'écria Franiz Materne' en courant au-devant de Jean Claude.
— 11 est avec nous, Frantz.
— EtKasper?
— Il a reçu un petit atout, mais ce n'est rien; tu vas les voir tous les deux. »
Catherine se jetait au même instant dans les bras do Hullin.
. Oh ! Jean-Claude , quel bonheur de vous revoir! ^
— Oui, fit le brave homme d'une voix sourde, il y en a beaucoup qui ne verront plus les leurs !
— Frantz, criait alors le vieux Materne, hé! par ici ! »
Et, de tous côtés, dans l'ombra, on ne voyait que des gens se chercher, se serrer la main et s'embrasser.' D'autres appe'aient: « Niclau I Sai.lu'iil 0 mais pius d'un ne répondit jias.
Alors les voix devenaient rauques, comme étranglées, et finissaiint par se laire. La joie des uns et la consternation des autres donnaient une sorte d'épouvante. Louise était
dans les bras in HuUin, et pleurait à chaudes larmes.
«Ah! Jeàn-Clande, disait la mère Lefèvre, vous en appiendiez sur cette enfant-là. Mciintenant je ne vous dirai rien, mais nous avons été altaqués...
— Oui... nous causerons de cela plus tard.... le temps presse, dit Ilullin; la route du Donon est perdue, les Cosaques peuvent être ici au pelit jour, et nous avons encore bien des choses à faire. •
II tourna le coin et entra dans la ferme ; tout le monde le suivit; Duchêne venait de jeler un fagot sur le feu. Toutes ces figures noires de poudre, encore animées par le combat, les habits déchirés de coups de baïonnetle, iiuclquesunes sanelanles, s'avançant des ténèbres en pleine lumière, offraient un spectacle étrange. Kasper, le front bandé de son mouchoir, avait reçu un c^up de sabre ; sa baïoiuielfe, ses buffleleries et ses hautes guèires de toile bleue étaient tachées de sang. Le vieux Materne, lui," grâce à sa présence d'esprit imperturbable, revenait sain et sauf de la liagarre. Les débris des deii.\ troupes de Jérôme et de IluHin se triiuva-eiit ainsi réunis. C'étaient les mêmes physionomies sauvages , animées de la même éiiertiie el du même esprit de vengeance ; seulement les dernieis, harassés de l'aligne, s'asseyaient à droite, à gauche, sur les fagots, sur la pierre de l'éviei-, sur la dalle bassi' de l'âire, la tête entre les mains, les coudes aux genoux. Les autres regardaient en tous sens, et, ne pouvant se convaincre de la^diï^pariiion de Hans, de Joson, de Daniel , échangeaient des questions que suivaient de longs silences. Les deux his de .Materne se tenaient par le bras, comme s'ils avaient eu peur de se perdre, et leur père, derrière eux, appuyé contre le mur, le coude sur sa carabine, les regardait d'un œil satisfait. « Ils sont la, je les vois, seinblait-il se dire ; ce sont de fameux gaillards ! Us oui sauve leur peau tous les deux ! » Et le brave homme toussait dans sa main. Quelqu'un venait-il lui parler de Pierre, de Jacques, de iN'icolas, de son lils ou de son frère, il rèpcuidait au hasard: « Oui, oui , il y en a beaucoup là-bas, sur le dos... Que voulez-vous? c'est la guerre. ..Votre Nicolas a fait son devoir... il faut se consoler. • En attendant il pensait: • Les nnens sont hors de la na>se, voilà le principal ! »
Catherine dressait la table avec Louise. Bientôt Duchêne, remontant de la cave une tonne de vin sur l'ép iule, la dé[)Osa j-ur le buffe' ; il en fil saut(!r la bonde, el chaque partisan vint présenter son verre, son pot ou sa cruche, à la gerbe pourpre qui miroitait aux reflets du foyer.
« Mangez et buvez! leur criait la vieille fermière ; tout n'e.st pas fini, vous aurez encore besoin de forces. Hé ! Frantz , dècioche-moi donc ces jambons! Voici le pain, les couteaux. Asseyez-vous, mf s enfants.» »
Frantz, avec sa baïonnette, embrochait les janiljons dans la cheminée.
On avançait les bancs, on s'asseyait, et, malgré le chagrin, on mangeait de "ce vigoureux appétit que ni les douleurs présentes, ni les préoccupations de l'avenir ne peuvent faire oublier aux montagnards. Tout cela n'empêchait pas une tristesse poignante de serrer la gorge de ces braves gens, et tantôt l'un, lantôt l'autre, s'arrêtant tout à coup, laissait tomber Scifoui'chetLe et s'en allait de table disant: «J'en ai assez ! »"
Pendant que les partisans réparaient ainsi leurs forces, les chefs s'éiaii'nt réunis dans la sal e voi.sine, pour prendre les dernières résolutions de la déleuse. Ils étaient as^is autour do la table, éclairée pa'r une lampe defer-blanc, le docteur Lorquin, son grand chien Phtioti. le nez en l'air près de lui, Jôiôine dans l'angle il'une fenéire à dmite, Ilullin à gauche, tout pâle. Marc Divès, le coude sur la table, la joue dans la main, tournait ses larges épaules à la porte ; il ne montrait que son prefil bnin et l'un des coins de sa longue moustache. Materne seul restait debout, selon son habitude, contre le mur, derrière la chaise de Lorquin, la carabine au pied. Dans la cuisine bouulonnait le tumulte.
Lors(ine Catherine, mandée par Jean-Claude, entia, elle entendit une sorte de gémissemen* qui la fit tret^saillir ; c'était Hullin qui parlait.
« Tous ces braves enfants, tous ces pères de famille qui tombaient les uns après les autres, criait-il d'une voix déchirante, croyez-vous que cela ne me prenait pas au cœur? Croyez-vous que je n'aurais pas mieux aimé mille fois être uiMS^acré moi-même? Ah ! dans celte nuit, vous ne savez pas ce que j'ai souffert ! Perdre la vie, ce n'est rien; mais porter seul une responsabiliié pareille!... •
Il se tut; le frémissement de ses lèvres, une larme qui coulait lentement sur sa joue, son altitude, tout montrait les scrupules de l'honnête h(muue, en face d'une de ces situations on la conscience elle-même hésite et cherche d(' nouveaux appuis. Catherine alla tout doucement s'asseoir dans le grand fauteuil à L'anche. Au bout de quelques secondes , Hullin ajouta d'un ton phis calme :
« Entre onze heures et minuit, Zimmer arrive en criant: « Nous sommes tournés! Les Allemands descoi.denl du Grosmann ; Labarbe est écrasé ; Jérôme ne peut plus tenir ! <> Et puis
il ne dit plus rien. Que faire?... Est-ce que je pouvais battre en retraite ? est-ce que je pouvais abandonner une position qui nous avait coûté tant de sang, la route du Donon, le chemin de Paris? Si je l'avais fait, est-ce que je n'aurais pas été un misérable ? Mais je n'avais que trois cents hommes contre quatre mille à Grandfontaine, et je ne sais combien qui descendaient de la montagne ! Eh bien! coûte que coûte, je me décide à tenir; c'était notre devoir. Je me dis : ■ La vie n'est rien sans l'honneur!... nous mourrons tous ; mais on ne dira pas que nous avons livré le chemin de la France. Non, non, on ne le dira pas ! »
En ce moment, la voix de HuUin reprit son timbre frémissant ; ses yeux se gonflèrent de larmes, et il ajouta :
« Nous avons tenu ; mes braves enfants ont tenu jusqu'à deux heures. Jeles voyiiis tomber. Ils tombaient en criant : <i Vi\e la France! !! » Dès le commencement de l'action, j'avais fait prévenir Piorette. Il arriva au pas de course, avec une cinquantaine d'hommes solides. Il était déjà trop tard.! L'ennemi nous débordait :i droite et à gauche ; il tenait les trois quarts du plateau, et nous avait refoulés dans les sapinières du côté de Blanru; son feu plongeait sur nous. Tout ce que je pus faire, ce fut de réunir mes blessés, ceux qui se traînaient encore, et de les mettre sous l'escorte de Piorette; une centaine de mes hommes se joignirent à lui. Moi , je n'en gardai que cinquante pour aller occuper le Falkenstein. Nous avons passé sur le ventre des Allemands qui voulaient nous i couner la retraite. Heureusement, la nuit était noire ; sans cela , pas un seul d'entre nous n'aurait réchappé. Voilà donc où nous en sommes ; tout est perdu ! Le Falkenstein seul nous reste, et nous sommes réduits à trois cents hommes. Maintenant il s'agit de savoir si nous voulons aller jusqu'au bout. Moi, je vous l'ai dit, je souffre de porter seul une responsabilité si grande. Tant qu'il a été question de défendre la route du Donon, il ne pouvait y avoir aucun doute : chacun se doit à la patrie; mais cette route est perdue; il nous faudrait dix mille hommes pour la reprendre, et, dans ce moment, l'ennemi entre en Lorraine.., Voyons, que fautil faire?
— Il faut aller jusqu'au bout, dit Jérôme.
— Oui, oui ! crièrent les autres.
— Est-ce votre avis, Catherine?
— Certainement ! -• s'écria la vieille fermière, dont les traits exprimaient une ténacité inflexible.
Alors lluUin , d'un ton plus ferme, exposa son plan:
• Le Falkenstein est notre point de retraite.
C'est notre arsenal, c'est là que nous avons nos munitions; l'ennemi le sait, il va tenter un coup de main de ce côté. 11 faut que nous tous, ici présents, nous y allions pour le défendre; il faut que tout le pays nous voie, qu'on se dise : « Catherine Lefèvre , Jérôme, Materne et ses garçons, Ilullin , le docteur Lorquin sont là. Ils ne veulent pas déposer les armes! » Cette idée ranimera le courage de tous les gens de cœur. En outre, Piorette tiendra dans les bois ; sa troupe se grossira de jour en jour. Le pays va se couvrir de Cosaques, de pillards de toute espèce; lorsque l'armée ennemie sera entrée en Lorraine, je ferai un signe à Piorette ; il se jetera entre le Donon et la route, et tous les traînards éparpillés dans la montagne seront pris comme dans un épervier. Nous pourrons aussi profiter des chances favorables, pour enlever les convois des Allemands, inquiéter leurs réserves, et, si le bonheur veut, comme il faut l'espérer, que tons ces kaiserlicks soient battus en Lorraine par notre armée, alors nous leurs couperons la retraite. «
Toutle monde se leva, et HuUin, entrant dans la cuisine, fit aux montagnards cette simple allocution :
« Mes amis, nous venons de décider que l'on pousserait la résistance jusqu'au bout. Cependant chacun est libre do faire ce qu'il voudra, de déposer les armes, de retourner à son village; mais que ceux qui veulent se venger se réunissent à nous! ils partageront notre dernier morceau de pain et notre dernière cartouche. » ,
Le vieux flotteur Colon se leva et dit :
« Ilullin, nous sommes tous avec toi; nous avons commencé à nous battre tous ensemble, nous finirons tous ensemble.
— Oui, oui! s'écrièrent les autres.
— Vous êtes tous décidés? Eh bien ! écoutezmoi. Le frère de Jérôme va prendre le commandement.
—Mon frère est mort, interrompit Jérôme ; il est resté sur la côt^du Grosmann. »
11 y eut un instant de silence; puis, d'une voix forte, Hullin poursuivit :
« Colon, tu vas prendre le commandement de tous ceux qui restent, à l'exception des hommes qui formaient l'escorte de Catherine Lefèvre, et que je retiens avec moi. Tu iras rejoindre Piorette dans la vallée du Blanru, en passant par les Deux-Rivières.
— Et les munitions? s'écria Marc Divès.
— J'ai ramené mon fourgon, dit Jérôme; Colon pourra s'en servir.
— Qu'on attelle aussi le traîneau, s'écria Catherine ; les Cosaques arrivent, ils pilleront, tout. Il ne faut pas que nos gens partent les
L'INVASION
mains vides; qu'ils emmènenl les bœufs, les vielles et les chèvres; qu'ils eniporlent tout: c'est autant de gagné sur l'ennemi. •
Cinq minutes après, la ferme était au pillage ; on chargeait le traîneau de jambons, de viandes fumées, de pain; on faisait soitir le bélail des écuries, on attelait les chevaux à la grande voiture, et bientôt le convoi se mit en marche, Robin en tête , soufflant dans sa grande trompe d'écorce, et les partisans derrière poussant aux roues. Lorsqu'il eut disparu dans le bois, et que le silence succéda subitement à tout ce bruit, Catherine, en se retournant, vit Hnllin derrière elle, pâle comme un mort.
■I Eh bien, Catherine, lui dit-il, tout est fini !.. . Nous allons monter là-haut! »
Franlz, Kasper et ceux de l'escorte, Marc Dives, Materne,' tous l'arme au pied dans la cuisine, attendaient.
« Duchêne, dit la brave femme, descendez au village; il ne faut pas que l'ennemi vous maltraite à cause de moi. » •
Le vieiix serviteur, secouant alors sa tête blanche, les yeux pleins de larmes, répondit :
« Autant que je meure ici, madame Lefèvre. Voilà bientôt cinquante ans que je suis arrivé à la ferme. . . Ne me forcez pas de m'en aller : ce serait ma mort.
— Comme vous voudrez, mon pauvre Duchêne, répondit Catherine attendrie; voici les clefs do la maison. »
Et le pauvre vieux alla s'asseoir au fond de latre, sur un escabeau, les yeux fixes, la bouche entr'ouverle, comme perdu dans une immense et douloureuse rêverie.
On se mit en route pourleFalkenstein. Marc Divès, à cheval, sa grande latte pendue au poing, formait l'arrière-garde. Frantz et Hullin, à gauche, observaient le plateau; Kasper et Jérôme, à droite, la vallée; Materne et les hommes de l'escorte entouraient les femmes. Chose bizarre! devant les chaumières du village des Charmes, sur le seuil des maisonnette^, aux lucarnes, aux fenêtres, apparaissaient des figures jeunes et vieilles, regardant d'un œil curieux cette fuite de la mère Lefèvre, et les mauvaises langues ne l'épargnaient pas: • Ah! les voilà dénichés! criait-on; mêlezvous donc de ce qui ne vous regarde pas! •
D'autres faisaient la réflexion, tout haut, que Catherine avait été riche assez longtemps, et que c'était à chacun son tour de. traîner la semelle. Ouîint aux travaux, à la sagesse, à la bonté de cœur, à toutes les vertus de la vieille fermière, au patriotisme de Jean-Claude, au courage de Jérôme et des trois Materne, au ('ésintéressement du docteur Lorquin,au dé-
vouement de Marc Divès, personne n'en disait rien : — ils étaient vaincus!
x.xir
Au fond de la vallée des Bouleaux, à deux portées de fusil du village dos Charmes, sur la gaucl.e, la petite troupe se mit à gravir lentement lo sentier du vieux burg. Hullin, se rappelant qu'il avait suivi -le même chemin, lorsqu'il éiait allô acheter de la poudre à Marc Divès, no put se défendre d'une tristesse profonde. Alors, malgré son voyage, I Phalsbourg, malgré le spectacle des blessés de Hanau et de Leipzig, malgré le récit du vieux sergent, il ne désespérait de rien; il conservait toute son énergie, et ne doutait pas du succès de la défense. Maintenant tout était perdu : l'ennemi descendait en Lorraine , les montagnards fuyaient. Marc Divès côtoyait le mur dans la neige ; son grand cheval, accoutumé sans doute à ce voyage, hennissait, levant la tête et l'abaissant sous le poitrail par brusques saccades. Le contrebandier se retournait de temps en te.mps, pour jeter un coup d'œil sur le plateau du Bois-de-Chênes en face. Tout à coup il s'écria : « Hé! voici les Cosaques qui se montrent! » A cette exclamation toute la troupe fit halte pour regarder. On était déjà bien haut sur la montagne au-dessus du village et même de la ferme du Bois-de-Chênes. Le jour gris de l'hiver dispersait les vapeurs matinales, et, dans les replis de la côte, on découvrait la silhouette -de plusieurs Cosaques, le nez en l'air, le pistolet levé, s'approchantau pelitpasdela vieille métairie. Ils étaient espacés en tirailleurs, et semblaient craindre une surprise. Quelques instants après, on en vit poindre d'autres, remontant la vallée des Houx, puis d'autres encore, et tous, dans la même attitude, debout sur leurs étiiers pour voir de loin, comme, des gens qui vont à la découverte. Les premiers, ayant dépassé la ferme et n'observant rien de menaçant, agitèrent leurs lances etfirent demitour. Tous les autres accoururent alors ventre à terre, comme les corbeaux qui suivent à tired'aile celui d'entre eux qui s'élève, supposant qu'il vient d'apercevoir une proie. En quelques secondes, la ferme fut entourée, la porte ouverte. Deux minutes plus tard, les vitres volaient en éclats; les meubles, les paillasses, le hnge, tombaient par les fenêtres de tous les côtés à la fois. Catherine, son nez crochu recourbé sur la lèvre, regardait tout ce ravage d'un air calm(;. Longtemps elle ne dit rien,
mais, voyant tout àcoup Yégof, qu'elle n'avait pas aperçu jusqu'alors, frapper Diichône du manche de sa lance et le pousser hors de la ferme, elle ne put retenir un cr"î d'indignation :
« Oh! le gueux!.. . Faut-il être lâche pour frapper un pauvre vieux qui ne peut se défendre. . . Ah ! brigand, si je te tenais !
— -liions, Catherine, iTia Jean-Claude en voilà bien assez; à ijuoi bon se rassasier d'an pareil spectacle?
— Vous^ avez raison, dit la vieille fermière; jjartons : je serais capable de descendre pour me venger toute seule. »
Plus ou montait, plus l'air devenait vif. Louise, la flUe des Heimalhslô.s, un petit panier de provisions au bras, grimpait en tête de la troupe. Le ciel iilenàtre, les plaines d'Alsace et de lorraine, et, tout au bout de l'iiorizon, celles delà Champagne, toute celte immensité sans bornes où se iienlait le regard, lui donnait des éblouissements d'enthousiasme. 11 lui semblait avoir des ailes et plonger dans l'azur, comme ces grands aiseaux qui glissent de la cime des arbres dans les abîmes, en jetant leur cri d'indépendance. Toutes les misères de ce bas monde, toutes ses injustices et ses souffrances étaient oubliées. Louise se revoyait toute petite sur le dos de sa mère, la pauvre bohème errante, et se disait : « Je n'ai jamais été plus heureuse, je n'ai jamais eu moins tie soucis, je n'ai jamais tant ri, tant chanté! Pourtant le pain nous manquait souvent alors. Ah! les beaux jour-s! » El des bribes de vieilles chansons lui revenaient à l'esprit.
Aux approches du rocher rougeâtre, incrusté de gros cailloux blancs et noirs, et penché sur le précipice comme les arceaux d'une immense cathédrale, Louire et Catherine s'arrêtèrent en extase. Au-dessus, le ciel leur paraissait encore plus profond, le sentier creusé en volute dans le roc plus étroit. Les vallées à perte de vue, les bois infinis, les étangs lointains de la Lorraine, le ruban bleu du Rhin sur leur droite, tout, ce grand spectacle les émut, et la vieille fermière dit avec une sorie de recueillement:
« Jean- Claude, celui qui a taillé ce ro^ dans le ciel, qui a cj'eusé ces vallées, qui a semé sur tout cela les forêts, les bruyères et les mousses, celui-là peut nous rendre la justice que nous méritons. »
Comme ils regardaient ainsi sur la première assise du rocher, Mar(; conduisit son cheval dans une caverne assez proche, puis il revint, et, se mettant à grimper tievant eux, il leur dit :
• Prenez, garde, oji peut g'issor! •
En Uiême temps il leur montrait à droite le précipice tout bleu, avec des cimes de sapins au fond. Tout le monde devint silencieux jus-
qu'à la terrasse, où commençait la voûte. Là, chacun respira plus librement On vit, au milieu du passage, les contrebandiers Brenn , Pfeifer, et Toubac, avec leurs grands manteaux gris et leurs feutres noirs, assis autour d'un feu qui s'étendait le long de la roche. Marc Divès leur dit :
« Nous voilà! Les kaiscrUcks sont les maîtres... Zirnmer a été lue celte nuit... Hexe- Baizel est-elle là-haut?
— Oiii, répondit Brenn, elle fait des carlouches.
— Cela peut encore servir, dit Marc. Ayezl'œil ouvert, et si quelqu'un monte, lirez dessus. »
Les Materne s'étaient arrêtés au bord de la roche, et ces trois grands gaillards roux, le feutre retroussé , la corne à poudre sur la hanche, la carabine sur l'épaule, les jambes sèches, musculeuses, solideriient établis à la pointe riu roc, offraient un groupe étrange siule font bleuâtre de l'abîme. Le vieux Materne, la main étendue, désignait au loin, bieu loin, un point blanc presque impercepiible au milieu des sapinières, en disant :
■ Reconnaissez vous cela, mes garçens? •
Et tous trois regardaient les yeux à demi fermés.
« C'est notre maison, répondait Kaspcr.
« Pauvre Magrédel ! reprit le vieux chasseur après un instant de silence; doit-elle être iu-^ quiète depuis huit jours ! doit-elle faire des vœux [)Our nous à sainte Odile ! »
En ce moment, Marc Divès, qui marchait le premier, poussa un cri de surprise.
« Mère Leiëvre, dit-il en s'arrêtant, les cosaqiU'S ont mis le feu à votre ferme! •
Catherine reçut cette nouvelle avec le plus grand calme, et s'avança jusqu'au bord delà terrasse; Louise et J. -an-Claude la suivirent. Au fond de l'abime s'étendait un grand nuage blanc; on voyait, à travers ce nuage, une étincelle sur la côte du Bois-de-Uhênes, c'était tout; mais, par instants, lorsque soul'flait la bise, l'incendie apparaissait : les deux hauts pignons noirs, le grenier à foin embrasé, les petites écuries flamboyantes; puis tout disparaissait de nouveau.
« C'est déjà presque fini, dit Hullin à voix basse.
—Oui, répondit la vieille fermière, voilà quarante ans de travail et de peines qui s'envolent en fumée ; mais c'est égal, ils ne peuvent brûler mes bonnes terres, Ja granJe prairie de rEa'hmalh. Nous recommencerons à travailler, tjasfiard et Louise referont tout cela. Moi, je ne me rep'ns de rien. »
Au bout d'un quart d'heure, des niill eiv d'é-
L'INVASION
tincelles sY'levèvpnt, et tout s'écroulii. I/'s pignons noirs iest(!renl seuls debout. Alors on se remit à grimper le sentier. Au moment d'atteindre la terrasse snpérieure, on entendit la voix aigre de Hexe-Iîaizel :
« C'est toi, Catherine? criait-elle. Ah! je ne pensais jamais que tu viendrais me voir dans mon pauvre trou. »
Baizel et Catherine Lefèvre avaient été jadis à l'école ensemble,et elles se tutoyaient.
« Ni moi non plus, répondit la vieille fermière; c'est égal, Eaizel, dans le maliieur, on est contente de retrouver une vieille camarade d'enfance. » Baizel semblait touchée.
« Tout ce qui est ici, Catherine, est à toi, s'écria-t-elle, tout !... »
Elle montrait son pauvre escabeau', son balai de genêts vei ts et les cinq ou six Imches de son âlre. Cathoi'ine regarda tout cela quelques inst.tnts en silence et dit :
« Ce n'est pas grand, mais c'est si ilide ; on ne brillera pas la maison , à toi 1
— Non, ils ne la brûleront pas, dit Ilexe- Baizelrn riant; il leur faudrait tous les bois du comté de Dabo pour la chauller un ptu. Hé ! hé ! hé ! »
Les [larlisans, après tant d"e fatigues, sentaient: le besoin du repos; chacun se liâtiât d'appuyer sou fusil an mur et de s'éleudre sur le sol. Marc Divès leur ouvrit la seconde caverne, oi< ils étaient du moins à l'abri; puis il soitil avec Iluilin pour examiner la position.
Sur la roche du Falkenstein, à la cime des' airs, s'élève une tour ronde, effondrée à sa bai-e. Cette tour, couverte de ronces, d'épines blanches et de myitiles, est vieille comme la montagne; ni les Français, ni les Allemands, ni les Suédois ne l'ont détruite. La pierre et le ciment sont relies avec une telle solidité, qn"on ne peut en d(Machor le moindre fragment. Elle a un air sombre et mystérieux qui vous reporte à des temps reculés, où la mémoire de 1 homme ne peut atteindre. A l'époque du passage des oies sauvages, Marc Divès s'y embusquait d'habitude, lorsqu'il n'avait rien de mieux à faire, Lt quelquefois, à la tombée du jour, au moment où les bandes arrivent à travers la brume et décrivent un largo circuit avant de se reposer, il en abattait deux ou trois, ce qui réjouissait Ilexe-Baizel, toujours fort empressée de les mettre à la 'broche. Souvent aussi , en automne/ Marc tendait dans les broussailles des lacets,
où les grives se prenaient volontiers; enfin la vieilli; liurlui S'i vnit de bùrher. Combien de fois Hexe-Baizel, lorsque le vent du nord soufflait à décorner des boeufs, et que le bruit, le craquement des branches et le gémissement immense des forêts d'alentour montaient làhaut comme la clameur d une mer en furie, combien de fois Hexe Baizel avait-ulle failli être enlevée jusque sur la Kilbéri en lace! Mais elle se tenait cramponnée aux brou>sailles, des deux mains, et le vent ne réussissait qu'à faire flotter ses cheveux roux.
Divès, s'étant aperçu que son bois, couvert de neige et trempé par la pluie, donnait plus de fumée que de flamme, avait abrité la vieille tour d'un toit en planchi's. A cette occasion, le contrebandier racontait une singulière histoire:—11 prétendait avoir découvert, en posant les chevrons, au fond d'une fissure, une chouetie blanche comme neige, aveugle et débile, pourvue en abondance de mulots et de chauves-souris. C'est pourquoi il l'avait appelée la (jrand'iiière du pays, supposant que tous les oiseaux venaiiMit l'entretenir à cause de son extrême vieillesse.
A la fin de ce jour, les partisans, placés en observation, comme les locataires d'un vaste hôtel, à tous les étages de la roche , virent les uniformes blancs apparaître dans les gorges d'alentour. Ils débouchaient en masses profondes de tous Kis côtés à la fois ,ce qui démontrait clairement leur intention de bloquer le Falkeusteiu. Marc-Divès, voyant cela, devint plus rêveur. « S'ils nous entourent, pensait-il, nous ne pourrons plus nous procurer de vivres ; il faudra nous rendre ou mourir de faim. »
On distinguait parfaitement l'etat-major ennemi, statioî nant à cheval autour de la fontaine du village des Charmes. Là se trouvait un grand chef a large pause, qui contemplait la roche avec une longue lunette ; derrière lui se tenait Yégof, et il te retournait de temps on temps pour l'interroger. Les lemmes et les enfants formaient cercle plus loin, d'un air d'extase, et cin I ou six cosaiiues caracolaient. Le lontrebaiidier ne put y tenir davantage ; il prit HuUin à part.
« Regarde, lui dit-il, cette longue file de shakos qui se glissent le long de la Sarre, et, dece côté-ci, les autres qui remontent la vallée comme des lièvres, en allongeant les jambes : ce sont des kaiscrlicks, n'est-ce pas? Ehbienl que \ ont-ils l'aire là, Jean-Claude ?
— Ils vont entourer la montagne.
— C'est très-clair. Combien crois-tu qu'il y ait là de monde?
— De trois à qiiatre mille hommes.
— Sans compter ceux qui se prom^'fuent dans
Vuilii ([uaraiilc ans de travail et de (iciiies qui s'tiivulcnt en fumée. (Page 80.)
la campagne. Eli bien! que veux-tu qtie i'iorelte fasse contre ce tas de vagabonds, avec tes trois cents hommes? Je te le demande franchement, Huliin.
— 11 ne pourra rien faire, répondit le brave homme simplement. Les Allemands savent que nos munitions sont au Falkenstein ; ils craignent un soulèvement après leur entrée en Lorraine, et veulent assurer leurs derrières. Le général ennemi a reconnu qu'on ne peut nous prendre de vive force; il se décide à nous réduire par la famine. Tout cela, Marc, est posi-' lif , mais nous sommes des hommes, nous ferons notre devoir : nous mourrons ici ! »
Il y eut un instant de silence; Marc Divès fronçait le sourcil, et ne paraissait pas du tout convaincu.
« iMous mourrons ! repiit-il en se grattant la nuque; moi, je ne vois pas du tout pourquoi nous devons mourir; cela n'entre pas dans nos idées de mourir : il y a trop de gens qui seraient contents!
— Que veux-tu faire? dit Huliin d'un ton sec ; tu veux te rendre ?
— Me rendre t cria le contrebandier. Me prends-tu pour un lâche ?
— Alors explique-toi.
—Ce soir, je pars pour Phalsbourg. Je risque ma peau en traversant les lignes de l'ennemi, mais j'aime encore mieux cela que de me croiser les bras ici et de périr par la famine. J'entrerai dans la place à la première sortie, ou je tjlcherai de gagner une poterne. Le commandant Meunier me connaît ; je lui vends du tabac
Tari^. —Imprimerie Conavcuturs ot Ducesseil*
L'INVASION
Depuis trois jours les vivres nianri«aicnt complclcmcnt (Page 9
depuis trois ans. Il a fait comme loi les campagnes d'Italie et d'Egypte. £h bien ! je lui exposerai la chose. Je verrai Gaspard Lefèvre. Je ferai tant, qu'on nous donnera peut-être une compagnie. Rien que l'uniforme, vois-tu, Jean- Claude, et nous sommes sauvés : tout ce qui reste de braves gens se réunit à Piorette, et, dans tous les cas, on peut nous délivrer. Enfin, voilà mon idée; qu'en penses-tu?
Il regardait lluUin, dont l'œil fixe et sombre l'inquiétait.
« Voyons, est-ce que ce n'est pas une chance I
—C'est une idée, dit enfin Jean-Claude. Je ne m'y oppose pas. »
Et regardant le contrebandier à son tour dans le blanc des yeux :
« Tu me jures de faire Ion possible pour entrer dans la "place?
— Je ne jure rien du tout, répondit Marc, dont les joues brunes se couvrirent d'une rougeur subite; je laisse ici tout ce que j'ai : mon bien, ma femme, mes camarades, Catherine Lefèvre, et toi, mon plus vieil ami !... Si je ne reviens pas, je serai un traître ; mais si je reviens, Jean-C!aude, tu m'expliqueras un pou ce que tu viens de me demander : nous éclair' cirons ce petit compte entre nous!
— Marc, dit HuUin, pardonne-moi; ces joursci j'ai trop souffert! j'ai eu tort; le malheur rend défiant... Donne-moi la main... Va, sauve-nous , sauve Catherine, sauve mon enfant! Je te le dis maintenant : nous n'avons plus de ressource qu'en toi. »
La voix de Hullin tremblait. Divès se laissa fléchir; seulement il ajouta :
« C'est égal, Jean-Claude, tu n'aurais pas dû me dire cela dans un pareil moment ; n'en paillons plus jamais!... Je laisserai ma peau en route, ou bien je reviendrai vous délivrer. Ce soir, à la nuit, je partirai. Les kaiserlicks cernent déjà la montagne; n'importe, j'ai un bon cheval, et puis j'ai toujours eu de la chance. »
A six heures, les dernières cimes étaient desr cendues dans les ténèbres. Des centaines de feux, scintillant au fond des gorges, annonçaient que les Allemands préparaient leur repas. Marc Divès descendit la brèche en tâtonnant. Hullin écouta quelques secondes encore les pas de son camarade ; puis il se dirigea, tout soucieux, vers la vieille tour, où l'on avait étabU le quartier général. 11 souleva la grosse couverture de laine qui fermait le nid de hiboux, et vit Catherine, Louise et les autres accroupis autour d'un petit feu , qui éclairait les murailles grises. La vieille fermière, assise sur un bloc de chêne, les mains nouées autour des genoux, regardait la flamme d'un œil fixe, les lèvres serrées, le teint verdâtre. Louise, adossée au mur, semblait rêveuse. Jérôme, debout derrière Catherine, les mains croisées sur son bâton , touchait de son gros bonnet de louU'e le toit vermoulu. Tous étaient tristes et découragés. Hexe-Baizel , qui soulevait le couvercle d'une marmite , et le docteur Lorquin, qui grattait le crépi du vieux mur avec la pointe de son sabre, conservaient seuls leur physionomie habituelle.
« Nous voilà, dit le docteur, revenus aux temps des Triboques. Ces murs-là ont plus de deux mille ans. Il a dû couler une bonne quantité d'eau des hauteurs du Falkenstein et du Grosmann, parla Sarre au Rhin, depuis qu'on n'a pas fait de feu dans cette tour.
— Oui , répondit Catherine comme au sortir d'un rêve, et bien d'autres que nous ont soulfert ici le froid , la faim et la misère. Qui l'a su? Personne. Et dans cent, deux cents, trois cents ans, d'autres peut-être viendront encore s'abriter à cette même place. Ils trouveront, comme nous, la muraille froide, la terre humide. Ils feront un peu de feu. Ils regarderont, comme nous regardons, et ils diront comme nous : « Qui a souffert avant nous ici? Pourquoi ont-ils souiîert ? Ils étaient donc poursuivis, chassés comme nous le sommes, pour venir se cacher dans ce misérable trou? » Et ils songeront aux temps passés... et personne ne pourra leur répondre ! »
Jean- Claude s'était rapproché. Au bout de quelques secondes, la vieille fermière, relevant la cête, se prit à dire en le regardant :
« Eh bien ! nous sommes bloqués : l'ennemi veut nous prendre par la famine!
— C'est vrai , Catherine , répondit Hullin. Je ne m'attendais pas à cela. Je comptais sur une attaque de vive force; mais les kaiserlicks n'en sont pas encore où ils pensent. Divès vient de partir pour Phalsbourg; il connaît le commandant de place... et si l'on envoie seulement quelques centaines d'hommes à notre secours. . .
— Il ne faut pas compter là-dessus, interrompit la vieille. Marc peut être pris ou tué par les Allemands, et puis, à supposer qu'il parvienne à traverser leurs lignes, comment pourra-t-il entrer à Phalsbourg? Vous savez bien que la place est assiégée parles Russes! •
Alors tout le monde resta silencieux.
Hexe-Baizel apporta bientôt la soupe, et l'on fit cercle autour de la grande écuelle fumante.
Catherine Lefèvre sortit de l'antique masure vers sept heures du matin; Louise et Hexe- Baizel dormaient encore ; mais le grand jour, le jour splendide des hautes régions, remplissait déjà les abîmes. Au fond, à travers l'azur, se dessinaient les bois, les vallons, les rochers, comme les mousses et les cailloux d'un lac sous le cristal bleuâtre. Pas un souffle ne troublait l'air; et Catherine, en face de ce spectacle immense, se sentit plus calme, plus tranquille que dans le sommeil même. « Que sont nos misères d'un jour, se dit-elle, nos inquiétudes et nos. souffrances? Pourquoi fatiguer le ciel de nos gémissements ? pourquoi redouter l'avenir? Tout cela ne dure qu'une seconde; nos plaintes ne comptent pas plus que le soupir de la cigale en automne : est-ce que ses cris empêchent l'hiver d'arriver? Ne faut-il pas que les temps s'accomplissent, que tout meure pour renaître? Nous sommes déjà morts, et nous sommes revenus; nous mourrons encore, et nous reviendrons. Et les montagnes, avec leurs forêts, leurs rochers et leurs ruines, seront toujours là pour nous dire : « Souviens-toi! souviens-toi! Tu m'as vu, regarde encore, et tu me reverras dans les siècles des siècles ! »
Ainsi rêvait la vieille , et l'avenir ne lui faisait plus peur; les pensées pour elle n'étaient que des souvenirs.
Et comme elle était là depuis quelques instants, tout à coup un bourdonnement de voix vint frapper ses oreilles, elle se retourna, et vit Hullin avec les trois, contrebandiers, qui causaient gravement entre eux, de l'autre côté
L'INVASION
du plateau. Ils ne Tavaient pas aperçue, et semblaient engagés dans une discussion sérieuse.
Le vieux Brenn, au bord de la roche, un bout de pipe noire entre les dénis, la joue ridée comme une vieille feuille de choux, le nez rond, la moustache grise, la paypière flasque, plissée sur son œil roux , et les longues manches de sa houppelande retombant à ses côtés, regardait différents points que lui montrait Hullin dans la montagne; et les deux autres, enveloppés de leurs longs manteaux gris, s'avançaient, reculaient, levaient la main au-dessus du sourcil, et paraissaient absorbés par une attention profonde.
Catherine s'était rapprochée, bientôt elle entendit :
« Alors vous ne croyez pas qu'il soit possible de descendre d'aucun côté?
— Non, Jean-Claude, il n'y a pas moyen, répondit Brenn ; ces brigands-là connaissent le pays à fond : tous les sentiers sont gardés. Tiens, regarde le paquis des Chevreuils le long de cette mare : jamais les gardes n'ont eu l'idée de l'observer seulement; eh bien! eux, ils le défendent. Et là-bas, le passage du Rothstein, un vrai chemin de chèvres, où l'on ne passe pas une fois en dix ans... tu vois briller une baïonnette derrière la roche, n'est-ce pas? Et cetautre, ici, où j'ai filé huit ans avec mes sacs, sans rencontrer un gendarme, ils le tiennent aussi : il faut que le diable leur ait montré tous les défilés.
— Oui, s'écria le grand Toubac, et si ce n'est pas le diable qui s'en mêle, c'est au moins Yégof !
— Mais, reprit Hullin, il me semble que trois ou quatre hommes solides, décidés, pourraient enlever un de ces postes.
— Non, ils s'appuient l'un sur l'autre; au premier coup de fusil, on aurait un régiment sur le dos, répondit Brenn. D'ailleurs supposons qu'on ait la chance de passer, comment revenir avec des vivres? Moi, voilà mon avis : c'est impossible ! »
Il y eut quelques instants de silence.
■ Après ça, dit Toubac, si Hullin veut, nous essayerons tout de même.
— Nous essayerons quoi, dit Brenn; de nous faire casser les reins pour nous échapper, nous, et laisser les autres dans le filet. Ça m'est égal; si l'on va, j'irai ! Mais quant à dire que nous reviendrons avec des provisions, je soutiens que c'est impossible. Voyons, Toubac, par où veux-tu passer et pai où veux-tu revenir? Il ne s'agit pas ici de promettre, il faut tenir. Si tu connais un passage, dis-le moi. Depuis vingt ans j'ai battu la montagne avec Marc, je connais tous les chemins, tous les sentiers à dix
lieues d'ici, et je ne vois pas d'autre passage que dans le ciel ! »
Hullin se retourna en ce moment et vit la mère Lefèvre, qui se tenait à quelques pas, l'oreille attentive.
« Tiens ! vous étiez là, Catherine? dit-il. Nos affaires prennent une vilaine tournure.
— Oui, j'entends : il n'y a pas moyen de renouveler nos provisions.
— Nos provisions 1 dit Brenn avec un sou- rire étrange; savez-vous, mère Lefèvre, pour combien de temps nous en avons ?
— Mais pour une quinzaine, répondit la brave femme.
— Nous en avons pour huit jours, fit le contrebandier, en vidant les cendres de sa pipe sur son ongle.
— C'est la vérité, dit Hullin. Marc Divès et moi, nous croyions à une attaque du Falkenstein ; nous ne pensions jamais que l'ennemi songerait à le bloquer comme une place forte . Nous nous sommes trompés !...
— Et qu'allons-nous faire? demanda Catherine toute pâle.
— Nous allons réduire la ration de chacun à la moitié. Si, dans quinze jours, Marc n'arrive pas, nous n'aurons plus rien... alors nous verrons ! »
Ce disant, Hullin, Catherine et les contrebandiers, la tête inclinée, reprirent le chemin de la brèche. Ils mettaient le pied sur la pente, lorsqu'à trente pas au-dessous d'eux apparut Materne, qui grimpai t tout essoufilé dans les décombres , et s'accrochait aux broussailles pour aller plus vite.
« Eh bien, lui cria Jean-Claude, que se passe-t-il, mon vieux ?
— Ahl te voilà... J'allais te trouver; un officier ennemi s'avance sur le mur du vieux burg, avec un petit drapeau blanc; il a l'air de vouloir nous parler. »
HuUin, se dirigeant aussitôt vers la pente de la roche, vit, en effet, un officier allemand debout sur le mur, et qui semblait attendre qu'on lui fit signe de monter. 11 était à deux portées de carabine ; plus loin stationnaient cinq ou six soldats l'arme au pied. Après avoir inspecté ce groupe, Jean-Claude se retourna et dit :
« C'est un parlementaire qui vient sans doute nous sommer de rendre la place.
— Qu'on lui tire un coup de fusil ! s'écria Catherine; c'est tout ce que nous avons de mieux à lui répondre. »
Tous les autres paraissaient du même avis, excepté Hullin, qui, sans faire aucune observation, descendit à la terrasse, où se trouvait le reste des partisans.
« Mes enfants, dit-il, l'ennemi nous envoiy un
paiiemeniaire. Nous ne savons pas ce qu'il nous veut. Je suppose que c'est une sommation de mettre bas les armes, mais il est possible que soit autre chose. Frantz et Kasper vont aller à sa rencontre; ils lui banderont les yeux au pied de la roche et l'amèneront ici. »
Personne n'ayant d'objection à faire, les fils de Materne passèrent leur carabine en sautoir et s'éloignèrent sous la voûte en spirale. Au bout de dix minutes environ, les deux grands chasseurs roux arrivèrent près de l'ofTicier; il y eut une rapide conférence entre eux, après quoi tous les trois se mirent à grimper au Falkenstein. A mesure que montait la petite troupe on distinguait mieux l'uniforme du parlementaire et même sa physionomie : c'était un homme maigre, aux cheveux blond cendré, à la taille bien prise, aux mouvements résolus. Au bas de la roche, Frantz et Kasper lui bandèrent les yeux, et bientôt on entendit leurs pas sous la voûte. Jean-Claude, allant à leur rencontre, dénoua lui-même le mouchoir en disant:
« Vous désirez me communiquer quelque chose, monsieur : je vous écoute. »
Les partisans étaient alors à quinze pas de ce groupe. Catherine Lefèvre, la plus avancée, fronçait les sourcils; — sa figure osseuse, son nez long et recourbé, les trois ou quatre mèches de ses cheveux giis, tombant au hasard sur ses tempes plates et surles pommettes de ses joues creuses, la pression de ses lèvres et la fixité de son regard parurent d'abord attirer l'attention de l'ofRcier allemand, puis la douce et pâle figure de Louise derrière elle, puis Jérôme à la longue barbe fauve, drapé dans sa tunique de bure, puis le vieux Materne appuyé sur sa courte carabine, puis les autres, et enfin lahaute voûle rouge, dont les masses colossales, pétries de silex et de granit, pendaient au-dessus du précipice avec quelques ronces desséchées. Hexe- Baizel, derrière Materne, son long balai de genêts verts à la main, le cou tendu et le talon au bord de la roche, parut l'étonner une seconde.
Lui-même était l'objet d'une attention singuhôre. On reconnaissait dans son attitude, dans sa phyiionomie longue, fine et brune, dans ses yeux gris-clair, dans sa moustache rare, dans la délicatesse de ses membres durcis par les travaux de la guerre, une race aristocratique : il y avait en lui quelque chose du vieux routier et de l'homme du monde, du sabreur et du diplomate.
Cette inspection réciproque terminée en un clin d'œil, le parlementaire dit eu bon français:
« C'est au commandant Hulhn que j'ai Thon- . neur de m'adresser?
— Oui, monsieur, • répondit Jean-Claude
Et comme l'autre promenait un regard indécis autour du cercle :
« Parlez haut, monsieur, s"écria-t-il, que tout le monde vous entende ! Lorsqu'il s'agit d'honneur et de patrie, personne n'est de trop en France, les femmes s'y entendent aussi bien que nous. Vous avez des propositions à me faire? Et d'abord de quelle part?
— De la part du général commandant en chef. Voici ma commission.
— Bon ! nous vous éco'utons, monsieur. » Alors l'ofTicier, élevant la voix, dit d'un ton
ferme :
• Permettez-moi d'abord, commandant, de vous dire que vous avez magnifiquement rempli votre devoir : vous avez forcé l'estime de vos ennemis.
— En matière de devoir, répondit Hullin, il n'y a pas de plus ou de moins; nous avons fait notre possible.
— Oui, ajouta Catherine d'un ton sec, et puisque nos ennemis nous estiment à cause de cela, eh bien, ils nous estimeront encore plus dans huit ou quinze jours, car nous ne sommes pas au bout de la guerre. On en verra d'autres •
L'officier tourna la tête, et resta comme stupéfait de l'énergie sauvage empreinte dans le regard de la vieille.
« Ce sont de nobles sentiments, reprit-il après un instant de silence ; mais l'humanité a ses droits, et répandre le sang inutilement c'est faire le mal pour le mal.
— Alors pourquoi venez -vous dans notre pays? cria Catherine d'une voix d'aigle. Allezvous-en, et nous vous laisserons tranquilles!»
Puis elle ajouta :
« Vous faites la guerre comme des brigands: vous volez, vous pillez, vous brûlez ! Vous méritez tous d'être pendus. On devrait vous précipiter de cette roche pour le bon exemple. •
L'officier pâlit, car la vieille lui parut capable d'exécuter sa menace; cependant il se remit presque aussitôt, et répliqua d'un ton calme :
« Je sais que les Cosaques ont mis le feu à la ferme qui se voit en face de ce rocher; ce sont des pillards, comme il s'en trouve à la suite de toutes les armées, et cet acte isolé ne prouve rien contre la discipline de nos troupes. Les soldats français en ont fait bien d'autres en Allemagne, et particuhùrement dans le Tyrol; non contents de piller et d'incendier les villages, ils fusillaient impitoyablement tous les montagnards soupçonnés d'avoir pris les armes pour défendre leur pays. Nous pourrions user de représailles, ce serait notre droit, mais nous ne sommes point des barbares ; nous comprenons ce que le patriotisme a de noble et de
L'INVASION
grand, môme dans ses inspirations les plus regreltables. D'ailleurs, ce n'est pas au peuple français que nous faisons la guerre , c'est à l'empereur Napoléon. Aussi le général, en apprenant la conduite des Cosaques, a flétri publiquement cet acte de vandalisme, et, de plus, il a décidé qu'une indemnité serait accordée au propriétaire de la ferme...
— Je ne veux rien de vous, interrompit Catherine brusquement; je veux rester avec mon injustice... et me venger! t
Le parlementaire comprit, à l'accent de la vieille , qu'il ne pourrait lui faire entendre raison, et qu'il était même dangereux de lui donner la réplique. 11 se retourna donc vers HuUin et lui dit :
« Je suis chargé, commandant, de vous offrir les honneurs de la guerre, si vous consentez à rendre cette position. Vous n'avez point de vivres, nous le savons. D'ici à quelques jours, vous seriez forcés de mettre bas les armes. L'estime que vous porte le général en cîief l'a seule décidé à vous faire ces conditions honorables. Une plus longue résistance n'aboutirait à rien. Nous sommes maîtres du Donon, notre corps d'armée passe en Lorraine ; ce n'est pas ici que se décidera la campagne , vous n'avez donc aucun intérêt à défendre un point inutile. Nous voulons vous épargner les horreurs de la famine sur cette roche. Voyons, commandant, décidez. »
Hullin se tourna vers les partisans et leur dit simplement:
« Vous avez entendu ?... Iiloi, je refuse ; mais je me soumettrai, si tout le monde accepte les propositions de l'ennemi.
— Nous refusons tous! dit Jérôme.
—Oui, oui, tous! » répétèrent les autres.
Catherine Lefèvre, jusqu'alors inflexible, regardant par hasard Louise, parut attendrie; elle la prit par le bras, et, se tournant vers le parlementaire, elle lui dit :
« Nous avons une enfant avec nous ; est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de l'envoyer chez un de nos parents à Saverne ? >
A peine Louise eut-elle entendu ces mots, que-, se précipitant dans les bras de IluUin avec une sorte d'effroi, elle s'éci-ia :
« Non, non I Je veux rester avec vous, papa Jean-Claude, je veux mourir avec vous !...
—C'est bien, monsieur, dit Hullin tout pâle; allez, dites à votre général ce que vous avez vu ; dites-lui que le Falkenstein nous restera jusqu'à la mort! — Kasper, Frantz, reconduisez le parlementaire. »
L'olTicier semblait hésiter; mais, comme il ouvrait la bouche pour faire une observation Calhfii ine, tout verte de colère, s'écria :
* « Allez... allez... vous n'êtes pas encore où vous pensez. C'est ce brigand de Yégof qui vous a dit que nous n'avions pas de vivres, mais nous en avons pour deux mois, et dans deux mois notre armée vous aui'a tous exterminés. Les traîtres n'auront pas toujours beau jeu: malheur à vous ! »
Et comme elle s'animait de plus en plus, le parlementaire jugea prudent de s'en aller; il se retourna vers ses guides, qui lui remirent le bandeau et le conduisirent jusqu'au pied du FalkensSein.
Ce que Hullin avait ordonné au sujet des vivres fut exécuté le jour même ; chacun reçut la demi-ration pour la journée. Une sentinelle fut placée devant la caverne de Hexe-Baizel, où se trouvaient les provisions ; on en barricada la porte, et Jean-Claude décida que les distributions se feraient en présence de tout le monde, afin d'empêcher les injustices; mais toutes ces précautionsne devaientpas préserver les malheureux de la plus horrible famine.
Depuis trois jours les vivres manquaient complètement au Falkenstein, et Divès n'avait pas donné signe de vie. Combien de fois, durant ces longues journéesd'agouie, les montagnards avaient-ils tourné les yeux vers Phalsbourg! combien de fois avaient- ils prêté l'oreille, croyant entendre les pas du contrebandier, tandis que le vague murmure de l'air remplissait seul l'espace!
C'est au milieu des tçurtures de la faim que s'écoula tout entière la dix-neuvième journée depuis l'arrivée des partisans au Falkenstein. Ils ne parlaient plus; accroupis à terre, la face amaigrie, ils restaient perdus dans une rêverie sans lin. Parfois, ils se regardaient les uns les auti'es d'un œil étincelant, comme prêts à se dévorer; puis ils redevenaient calmes et moi'ues.
Lorsque le corbeau de Yégof, volant de cime en cime, s'approchait de ce lieu de malheur, le vieux Materne épaulait sa carabine ; mais aussitôt l'oiseau de mauvais augure s'éloignait à lire-d'aile, en poussant des croassements lugubres, et le bras du vieux chasseur retombait inerte. Et, comme si l'épuisement de la faim n'eût pas suffi pour combler la mesure de tant de misère , les malheureux n'ouvraient la bouche que pour s'accuser et se menacer les uns les autres.
• Ne me touchez pas criait Hexe-Baizel d'une
voix de fouine, à ceux qui la regardaient ; ne me regardez pas, ou je vous mords! »
Louise délirait ; ses grands yeux bleus , au lieu d'objets réels, ne voyaient plus que des ombres voltiger sur le plateau , raser la cime des buissons et se poser sur la vieille tour.
« Voici des vivres ! • disait-elle.
Alors les autres s'emportaient contre la pauvre enfant, criant avec fureur qu'elle voulait se moquer d'eux, et qu'elle prît garde !
Jérôme seul restait encore parfaitement calme; mais la grande quantité de neige qu'il avait bue, pour apaiser le déchirement de ses entrailles, inondait tout son corps et sa face osseuse de sueur froide.
Le docteur Lorquin avait noué un mouchoir autour de ses reins, et le serrait de plus en plus, prétendant satisfaire ainsi son estomac. Il s'était assis contre la tour, les yeux fermés ; d'heure en heure, il les ouvrait, disant:
« Nous en sommes à la première... à la seconde... àla troisième période. Encore un jour, et tout sera fini I »
Il se mettait ensuite à disserter sur les druides, sur Odin, Brahma, Pythagore, faisant des citations latines et grecques , annonçant la transformation prochaine de ceux du Harberg en loups , en renards , en animaux de toute sorte.
• Moi, criait-il, je serai lion! je mangerai quinze livres de bœuf par jour! »
Puis se reprenant :
« Non, je veux être homme ; je prêcherai la paix, la fraternité, la justice! » Ahl mes amis, disait-il, nous souffrons par notre propre faute. Qu'avons-nous fait de l'autre côté du Rhin depuis dix ans? De quel droit voulions - nous imposer des maîtres à ces peuples? Pourquoi n'échangions-nous pas nos idées, nos sentiments, les produits de nos arts et de notre industrie avec eux? Pourquoi n'allions-nous pas les trouver en frères, au lieu de vouloir les asservir? Nous aurions été bien reçus ! Qu'ils ont dû souffrir, les malheureux, pendant ces dix années de violence et de rapine !... Maintenant ils se vengent... et c'est justice!... Que la malédiction du ciel retombe sur les misérables qui divisent les peuples pour les opprimer ! »
.\près ces moments d'exaltation, il s'affaissait contre le mur de la tour et murmurait :
« Du pain... oh 1 rien qu'un morceau do pain! »
Les garçons de Materne , accroupis dans les broussailles, la carabine à l'épaule, semblaient attendre le passage d'un gibier qui n'arrivait jamais; l'idée de l'affût éternel soiitenait leurs forces t'xpirantes.
Queli|ues-uns, repliés sur eux-mêmes, grelottaient et se sentaient dévorés par la fièvre;
ils accusaient Jean-Claude de les avoir conduits au Falkenstein.
HuUin, avec une force de caractère surhumaine, allait et venait encore, observant ce qui se passait dans les vallées d'alentour, sans rien dire.
Parfois il s'avançait jusqu'au bord de la roche, et ses larges mâchoires serrées, l'œil étincelant, il regardait Yégof assis devant un grand feu, sur le plateau du Bois-de-Chênes, au milieu d'une bande de cosaques. Depuis l'arrivée des Allemands dans la vallée des Charmes, le fou n'avait pas quitté ce poste : il semblait de là surveiller l'agonie de ses victimes.
Tel était l'aspect de ces malheureux sous le ciel immense.
Le supplice de la faim, au fond d'un cachot, est effrayant sans doute, mais sous le ciel inondé de lumière, aux yeux de tout un pays, en face des ressources de la nature, cela dépasse toute expression.
Or, à la fin de ce dix-neuvième jour, entre quatre et cinq heures du soir, le temps s'était assombri ; de grandes nuées grises s'élevaient derrière la cime neigeuse du Grosmann ; le soleil, rouge comme un boulet qui sort de la fournaise, jetait quelques derniers éclairs dans l'horizon brumeux. Le silence sur la roche était profond. Louise ne donnait plus signe de vie ; Kasper et Frantz conservaient leur immobilité dans les broussailles comme des pierres. Catherine Lefèvre, accroupie à terre, ses genoux pointus entre ses bras décharnés, les traits rigides et durs , les cheveux pendant sur ses joues verdâtres, l'œil hagard et le menton serré comme un élau , ressemblait à quelque vieille sibylle assise au milieu des bruyères. Elle ne parlait plus. Ce soir-là, Hullin, Jérôme, le vieux Materne et le docteur Lorquin s'étaient réunis autour de la vieille fermière pour mourir ensemble. Ils étaient tous silencieux, et les derniers rayons du crépuscule éclairaient leur groupe noir. A droite , derrière une saillie du roc, brillaient dans l'abîme quelques feux des Allemands. Et comme ils étaient là, tout à coup la vieille, sortant de son immense rêverie, murmura d'abord quelques mots inintelligibles.
« Divès arrive ! dit-elle ensuite à voix basse ; je le vois... il sort de la poterne, à droite de l'arsenal... Gaspard le suit, et... »
Alors elle compta lentement :
«Deux cent cinquante hommes... fit-elle; des gardes nationaux et des soldats... Ils traversent le fossé... Ils montent derrière la demi-lune... Gaspard parle avec Marc... Que lui dit-il? •
L'INVASION
Elle parut écouler :
« Dépêchons-nous! » — Oui, dépêchez-vous... le temps presse... Les voilà sur le glacis ! »
Il y eut un long silence ; puis , tout à coup, la vieille, se dressant de toute sa hauteur, les bras écartés, les cheveux hérissés, la bouche toute grande ouverte, hurla d'une voix terrible :
« Courage ! tuez ! tuez ! ah 1 ah ! »
Et elle retomba lourdement.
Ce cri épouvantable avait éveillé tout le monde ; il eût éveillé des morts. Tous les assiégés semblaient renaître. Quelque chose était dans l'air. Était-ce l'espérance, la vie, l'âme? Je ne sais ; mais tous arrivaient à quatre pattes, comme des fauves , retenant leur souffle pour entendre. Louise elle-même se remuait doucement et levait la tête. Frantz et Kasper se traînaient sur les genoux ; et, chose bizarre, Huilin , portant les yeux dans les ténèbres du côté de Phalsbourg, croyait voir un pétillement de fusillade annonçant une sortie.
Catherine avait repris sa première attitude ; mais ses joues, tout à l'heure inertes comme un masque de plâtre, frémissaient sourdement; son œil se recouvrait du voile de la rêverie. Tous les autres prêtaient l'oreille : on eût dit que leur existence était suspendue à ses lèvres. Il s'était passé près d'un quart d'hem'e, quand la vieille reprit lentement :
« Ils ont traversé les lignes ennemies... Ils courent à Lutzelbourg... Je les vois... Gaspard et Divès sont en avant avec Desmarets, Ulrich, Weber et nos amis de la ville... Ils arrivent!... ils arriventl... »
Elle se tut de nouveau ; longtemps encore ou écouta, mais la vision était passée. Les secondes succédaient aux secondes , lentes comme des siècles, quand tout à coup Hexe-Baizel se prit à dire d'une voix aigre :
• Elle est folle ! elle n'a rien vu... — Marc, je le connais. . . il se moque bien de nous. Qu'est-ce que ça lui fait, si nous dépérissons! Pourvu qu'il ait sa bouteille de vin et des andouilles, et qu'il puisse fumer tranquillement sa pipe au coin du feu, le reste lui est bien égal. Ah ! le brigand ! »
Alors tout rentra dans le silence, et les malheureux, un instant ranimés par l'espoir d'une déhvrance prochaine , retombèrent dans le découragement.
« C'est un rêve, pensaient-ils ; Hexe-Baizel a raison ; nous sommes condamnés à mourir de faim! »
Sur ces entrefaites, la nuit était venue. Quand la lune se leva derrière les hautes sapinières, éclairant les groupes mornes des assiégés , Huilin seul veillait encore au miheu des ardeurs de la fièvre. Il entendait au loin, bien loin dans
les gorges, la voix des sentinelles allemandes criant : « Wer dà! wer dàl » les rondes du bivouac allant par les bois , le hennissement grêle des chevaux au piquet, leurs ruades et les cris de leurs gardiens. Vers minuit, le brave homme finit cependant par s'endormir comme les autres. Lorsqu'il se réveilla, l'horlogô du village des Charmes sonnait quatre heures. Huilin, à ces vibrations lointaines, sortit de son engourdissement, il ouvrit les paupières, et, comme il regardait sans conscience de lui-même, cherchant à recueillir ses souvenirs, une vague lueur de torche passa devant ses yeux; il en eut peur, et se dit : « Est-ce que je deviens fou? La nuit est toute noire, et je vois des torches!... »
Pourtant la flamme reparut ; il la regarda mieux, puis se leva brusquement, appuyant durant quelques secondes la main sur sa face contractée. Enfin, hasardant encore un regard, il vit distinctement un feu sur le Giromani, de l'autre côté du Blanru , un feu qui balayait le ciel de son aile pourpre, et faisait tourbillonner l'ombre des sapins sur la neige. Et, se rappelant que ce signal avait été convenu entre lui et Piorette pour annoncer une attaque, il se prit à trembler des pieds à la tète, sa figure se couvrit de sueur, et, marchant dans les ténèbres à tâtons comme un aveugle, les mains étendues, il bégaya :
« Catherine... Louise... Jérôme! »
Mais personne ne lui répondit , et , après avoir tâtonné de la sorte , croyant marcher tandis qu'il ne faisait pas un pas , le malheureux tomba en criant :
« Mes enfants!... Catherine!... on vient!... nous sommes sauvés ! »
Aussitôt il se fit un vague murmure ; on aurai t dit que les morts se réveillaient. Il y eut un éclat de rire sec : c'était Hexe-Baizel devenue folle de souffrance. Puis Catherine s'écria :
« Huilin... Huilin... qui a parlé? »
Jean-Claude, revenu de son émotion, s'écria d'un accent plus ferme :
« Jérôme, Catherine, Materne , et vous tous, êtes-vous morts? Ne voyez-vous pas ce feu, là-bas, du côté du Bianru? C'est Piorette qui vient à notre secours. »
Et, dans le même instant, une détonation profonde roula dans les gorges du Jsegerthâl avec un bruit d'orage. La trompette du jugement dernier n'aurait pas produit plus d'effet sur les assiégés; ils se réveillèrent tout à coup :
« C'est Piorette ! c'est Marc 1 criaient des voix cassées, sèches, des voix de squelettes; on vient à notre secours ! »
Et tous les misérables cherchaient à se rele-
Arrive près du général, Yégof fit quelques gestes. (Page 98.)
ver; quelques-uns sanglotaient, mais ils n'avaient plus de larmes. Une seconde détonation les mit debout.
• Ce sont des feux de peloton, s'écria Hullin, les nôtres tirent aussi par peloton, nous avons des soldats en ligne; — vive la France I
— Oui, répondit Jérôme , la mère Catherine avait raison ; les Phalsbourgeois viennent à notre secours : ils descendent les collines de la Sarre ; et voilà maintenant Piorette qui attaque par le Blanru. •
En effet, la fusillade commençait à pétiller des deux côlés h la fois, vers le plateau du Lois-de-Chênes et les hauteurs de la Kilbéri.
Alors les deux chefs s'embrassèrent; et, C'imme ils marchaient à tâtons dans la nuit profonde, cherchant à gagner le bord de la
roche, tout à coup la voix de Materne leur cria : « Prenez garde, le précipice est là! » Ils s'arrêtèrent, regardant à leurs pieds, mais on ne voyait rien; un courant d'air froid, remontant de l'abîme, vous avertissait seul du danger. Toutes les cimes et les gorges d'alentour étaient plongées dans les ténèbres. Sur les flancs de la côte en face, les lueurs de la fusillade passaient comme des éclairs, illuminant tantôt un vieux chêne, le profil noir d'un rocher, tantôt un coin de bruyères, et des groupes d'hommes allant et venant comme au milieu d'un incendie. — On entendait à deux mille pieds au-dessous , dans les profondeurs de la gcrge, des rumeurs sourdes, le galop des chevaux, des clameurs, des commandements.
Parfois le cri du montagnard qui héle , ce cri
L'INVASION
liciasons-les ! Écrasons-les curame au iJlutfolil !... .Page O.T.)
prolongé qui va d'uno cime à l'aulrc, • lié ! oh ! hé ! » s'élevait jusqu'au Falkenstein comme un soupir.
• C'estMarc, disait Hullin; c'est la voix de Marc.
— Oui, c'est Marc qui nous avertit d'avoir bon courage, » répondait Jérôme.
Tous les autres, accroupis autour d'eux, le cou tendu , les mains au bord de la roche, regardaient. La fusillade continuait toujours avec une vivacité qui trahissait l'acharnement de la balaille, mais impossible de rien voir. Oh ! qu'ils auraient voulu prendre part à cette lutte suprême, les malheureux ! Avec quelle ardeur ils se seraient précipités dans le combat! La crainte d'être encore abandonnés , de voir au jour leurs défenseurs en retraite, les rendait muets d'épouvante.
Cependant le jour commençait à poindre ; le pâle crépuscule montait derrière les cimes noires ; quelques rayons descendaient dans les vallées ténébreuses; une demi-heure après, ils argentaient les brumes de l'abîme. Hullin, jetant un regard à travers les crevasses de ces nuages, reconnut enfin la position. Les Allemands avaient perdu les hauteurs du Valtin et le plateau du Bois-de-Chênes. Ils s'étaient massés dans la vallée des Charmes, au pied du Falkenstein, au tiers de la côte, pour n'être pas dominés par le feu de leurs adversaires. En face de la roche , Piorette, maître du Bois-de-Chênes, ordonnait des abatis du côté de la descente des Charmes. Il allait et venait, son bout de pipe aux dents, le feutre sur l'oreille, la carabine en bandoulière. Les haches bleues des bùche-
rons scintillaient au soleil levant. A gauche du village, sur la côle du Valtin, au milieu des bruyères, Marc Divès, sur un petit cheval noir à longue queue traînante , la latte pendue au poignet, indiquait les ruines et le chemin de schlitte. Un officier d'infanterie et quelques gardes nationaux en habits bleus l'écoutaient. Gaspard Lefèvre, seul, en avant de ce groupe, appuyé sur son fusil, semblait méditatif. On comprenait, à son attitude, les résolutions désespérées qu'il formait pour le moment de l'attaque. Enfin, tout au sommet de la colline, contre le bois, deux ou trois cents hommes, rangés en ligne, l'arme au pied, regardaient aussi.
La vue de ce petit nombre de défenseurs serra le cœur des assiégés ; d'autant plus que les Allemands , sept ou huit fois supérieurs en nombre, commençaient à former deux colonnes d'atlaque, pour reprendre les positions qu'ils avaient perdues. Leur général envoyait des cavaliers de tous côtés porter ses ordres. Les baïonnettes se mettaient à défiler.
« C'est fini! dit Hullin à Jérôme. Qu'est-ce que cinq ou six cents hommes peuvent faire contre quatre mille en ligne de bataille? Les Phalsbourgeois retourneront chez eux et diront: « Nous avons fait notre devoir! » Et Piorette sera écrasé ! »
Tous les atitres pensaient de même ; mais ce qui porta leur désespoir au comble, ce fut de voir tout à coup une longue file de Cosaques déboucher dans la vallée des Charmes ventre à terre, et le fou Yégof à leur tête, galopant comme le vent : sa barbe , la queue de son cheval, sa peau de chien et sa chevelure rousse, tout cela fendait l'air. Il regardait la roche et brandissait sa lance au-dessus de sa tête. Au fond de la vallée, il piqua droit vers l'état-major ennemi. Arrivé près du général, il fit quelques gestes, indiquant l'autre côté du plateau du Bois-de-Chênes.
« Ah le brigand! s'écria Hulhn. Voyez, il dit que Piorette n'a pas d'abatis de ce côté-là, qu'il faut tourner la montagne. »
En effet, une colonne se mit aussitôt en marche dans cette direction, tandis qu'une autre se dirigeait sur les abatis, pour masquer le mouvement de la première.
• Materne, cria Jean-Claude, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen d'envoyer une balle au fou? »
Le vieux chasseur hocha la tête.
« Non, dit-il, c'est impossible ; il est hors de portée. »
En ce moment, Catherine fit entendre un cri sauvage, un cri d'épervier :
« Ecrasons-les 1 .. . Écrasons-les comme au Blutfeld ! »
Et cette vieille, tout à l'heure si faible, alla se jeter sur un quartier de roc, qu'elle enleva des deux mains; puis, ses longs cheveux gris épars, son nez crochu recourbé sur ses lèvres serrées, les joues tendues, les reins plies, elle s'avança d'un pas ferme jusqu'au bord de l'abîme, et la roche partit dans les airs, traçant une courbe immense.
On entendit un fracas horrible au-dessous, des éclats de sapin jaillirent de tous côtés, puis on vit l'énorme pierre rebondir à cent pas d'un nouvel élan, descendre la pente rapide, et, par un dernier bond, arriver sur Yégof et l'écraser aux pieds du général ennemi. Tout cela s'était accompli en quelques secondes.
Catherine, debout au bord de la roche, riait d'un rire de crécelle qui n'en finissait plus.
Et tous les autres, tous ces fantômes, comme animés d'ime vie nouvelle, se précipitaient sur les décombres du vieux burg en criant : • A mort! à mort!... Écrasons-les comme au Blutfeld! .
On n'avait jamais vu de scène plus terrible. Ces êtres, aux portes de la tombe, maigres et décharnés comme des squelettes, retrouvaient leur force pour le carnage. Ils ne trébuchaient plus, ils ne chancelaient plus : ils enlevaient chacun sa pierre et couraient la jeter au précipice, puis revenaient en prendre une autre, sans même regarder ce qui se passait au-dessous.
Maintenant qu'on se figure la stupeur des kaiserliks à ce déluge de décombres et de roches. Tous s'étaient retournés au bruit des pierres bondissant à la file par-dessus les broussailles et les bouquets d'arbres, et d'abord ils étaient restés comme pétrifiés; mais levant les yeux plus haut et voyant d'autres pierres descendre et descendre toujours, et par-dessus tout cela les spectres aller et venir, lever les bras, se décharger et repartir encore; voyant leurs camarades broyés, — des files de quinze à vingt hommes renversées d'un seul coup, — un cri immense avait retenti de la vallée des Charmes jusqu'au Falkenstein, et, malgré la voix des chefs, malgi'é la fusillade qui recommençait à droite et à gauche, tous les Allemands s'étaient débandés pour échapper à cette mort horrible.
Au plus fort de la déroute, le général ennemi était cependant parvenu à rallier un bataillon et descendait au pas vers le village. Cet homme, calme au milieu du désastre, avait quelque chose de grand et de digne. Il se retournait parfois d'un air sombre pour regarder bondir les roches, qui faisaient des trouées sanglantes dans sa colonne.
Jean-Claude l'observait, et, malgré l'enivrement du triomphe, malgré la certitude d'avoir
L'INVASION
échappé à la famine, le vieux soldat ne pouvait se défendre d'un sentiment d'admiration :
« Regarde, disait-il à Jérôme, il fait comme nous autres en revenant du Donon et du Grosmann : il reste le dernier, et ne cède que pas à pas. Décidément il y a des hommes de cœur dans tous les pays ! »
Marc Divès et Piorette, témoins de ce coup de fortune, descendaient alors au milieu des sapinières, pour essayer de couper la retraite au général ennemi, mais ils ne purent y parvenir. Le bataillon, réduit de moitié, forma le carré derrière le village des Charmes, et remonta lentement la vallée de la Sarre, s'arrôtant parfois, comme un sanglier blessé qui fait tête à la meute, lorsque les hommes de Piorctte ou ceux de Phalsbourg essayaient de le serrer de trop près.
Ainsi se termina la grande bataille du Falkenstein, connue dans la montagne sous le nom de Balaille des Roches.
A peine le combat terminé, vers huit heures, Marc Divès, Gaspard et une trentaine de montagnards, avec des hottes de vivres, montèrent au Falkenstein. Quel spectacle les attendait làhaut I Tous les assiégés, étendus à terre semblaient morts. On avait beau les secouer, leur crier dans les oreilles : « Jean-Claude ! . . . Catherine ! . . . Jérôme 1 » ils ne répondaient pas. Gaspard Lefèvre, voyant sa mère et Louise immobiles et les dents serrées, dit à Marc que si elles n'en revenaient pas, il se ferait sauter' la tête avec son fusil. Marc répondit que chacun était libre, mais que, pour sa part, il ne se brûlerait pas la cervelle à cause de Hexe- Baizel. Enfin, le vieux Colon ayant déposé sa hotte sur une pierre, Kasper Materne renifla tout à coup, ouvrit les yeux, et, voyant les vivres, se mit à claquer des dents comme un renard à la chasse.
Alors on comprit ce que cela voulait dire, et Marc Divès, allant de l'un à l'autre, leur passa simplement sa gourde sous le nez, ce qui Suffisait pour les ressusciter. Ils voulaient tout avaler à la fois ; mais le docteur Lorquin, malgré sa fi-ingale, eut encore le bon sens de prévenir Marc de ne pas les écouter, et que le moindre étouffement les ferait périr. C'est pourquoi chacun ne reçut qu'un peu de pain, un œuf et un verre de vin, ce qui ranima singulièrement leur moral ; puis on chargea Ca-
therine, Louise et les autres sur des schlittes, e\ l'on redescendit au village.
Quant à peindre maintenant l'enthousiasme et l'attendrissement de leurs amis, lorqu'on les vit revenir, plus maigres que Lazarus debout dans sa fosse, c'est chose impossible. On se regardait, on s'embrassait, et à chaque nouveau venu d'Abreschwiller, de Dagsburg, de Saint- Quirin ou d'ailleurs, c''était à recommencer.
Marc Divès fut obligé de raconter plus de vingt fois l'histoire de son voyage à Phalsbourg. Le brave contrebandier n'avait pas eu de chance : — après avoir échappé par miracle aux balles des kaiserliks, il était allé tomber, dans la vallée de Spartzprod, au milieu d'une bande de Cosaques, qui l'avaient dévahsé de fond en comble. Il lui avait fallu rôder ensuite durant deux semaines autour des postes russes qui cernaient la ville, essuyant le feu de leurs sentinelles, et risquant vingt fois d'être arrêté comme espion, avant de pouvoir pénétrer dans la place. Enfin, le commandant Meunier, alléguant la faiblesse de la garnison, avait d'abord refusé tout secours, et ce n'est qu'à la sollicitation pressante des bourgeois de la ville, qu'il avait fini par consentir à détacher deux compagnies.
Les montagnards, écoutant ce récit, admiraient le courage de Marc, sa persévérance au milieu des dangers.
« Eh! répondait le grand contrebandier d'un air de bonne humeur à ceux qui le félicitaient, je n'ai fait que mon devoir ; est-ce que je pouvais laisser périr les camarades? Je sais bien que ce n'était pas facile ; ces gueux de Cosaques sont plus fins que les douaniers : ils vous flairent d'une lieue comme les corbeaux; mais c'est égal, nous les avons dépistés tout de même. »
Au bout de cinq ou six jours, tout le monde fut sur pied. Le capitaine Vidal, de Phalsbourg, avait laissé vingt-cinq hommes au Falkenstein, pour garder les poudres; Gaspard Lefèvre était du nombre, et le gaillai'd descendait tous les matins au village. Les alliés avaient tous passé en Lorraine : on n'en voyait plus en Alsace qu'autour des places fortes. Bientôt on apprit les victoires de Champ- Aubert et de Montmirail; mais les temps étaient venus d'un grand malheur : lesaUiés, malgré l'héroïsme de notre armée et le génie de l'Empereur, entrèrent à Paris.
Ce fut un coup terrible pour Jean-Claude, Catherine, Materne, Jérôme et toute la montagne; mais le récit de ces événements n'entre pas dans notre histoire, d'autres ont raconté ces choses.
La paix faite, au printemps, on rebâtit la
ferme du Bois-de-Chéiies : les bûcherons, les sabotiers, les maçons, les flotteurs et tous les ouvriers du pays y mirent la main.
Vers la même époque, l'ai-mèe ayant été licenciée, Gaspard se coupa les moustaches, et son mariage avec Louise eut lieu.
Ce jour-là arrivèrent tous les combattants du Falkenstein et duDonon, et la ferme les reçut portes et fenêtres ouvertes à deux battants. Chacun apportait ses présents aux mariés : Jérôme, des petits souliers pour Louise ; Materne et ses fils, un coq de bruyère, le plus amoureux des oiseaux, comme chacun sait; Divès, des paquets de tabac de contrebande pour Gaspard; et le docteur Lorquin, une layette de fine toile blanche.
Il y eut table ouverte jusque dans les granges et sous les hangars. Ce qu'on consomma de vin, de pain, de viande, de tartes et de kougelhof, je ne puis le dire; mais ce que je sais bien, c'est que Jean-Claude, fort sombre depuis l'entrée des alliés à Paris, se ranima ce jour-là en chantant le vieil air de sa jeunesse, a'issi allègrement que lorsqu'il était parti, le fusil sur l'épaule, pour Véilmy, Jemmapes et Fleurus. Les échos du Falkenstein en face répétèrent au loin ce vieux chant patriotique; le plus grand, le plus noble que l'homme ait jamais entendu sous le ciel. Catherine Lefèvre frappait la mesure sur la table avec le manche de son couteau, et s'il est vrai, comme plusieurs le disent, que les morts viennent écouter quand on parle d'eux, les nôtres durent être
contents, et le Roi de Carreau dal écu.^lordans sa barbe rousse.
Vers minuit, llullin se leva, et s'adressaut aux mariés, il leur dit :
• Vous aurez de braves enfants; je les ferai sauter sur mes genoux, je leur apprendrai ma vieille chanson, et puis j'irai rejoindre les anciens ! •
Cela dit, il embrassa Louise ; et, bras dessus, bras dessous, avec Marc Divès et Jérôme, il descendit à sa cassine, suivi de toute la noce, qui répétait çn chœur le chant sublime. Ou n'avait jamais vu de plus belle nuit : des étoiles innombrables brillaient au ciel dans i'azur sombre; les buissons au bas de la côte, où l'on avait enterré tant de braves gens , frissonnaient tout bas. Chacun se sentait joyeux et attendri. Sur le seuil do la petite baraque, on se serra la main, on se souliaita le bonsoir ; et tous, les uns à droite, les autres à gauche, par petites troupes, s'en retournèrent à leurs villages.
1 Bonne nuit, Materne, Jérôme, Divès, Piorette, bonne nuit! • criait Jean-Claude.
Ses vieux amis se retournaient en agitant leurs feutres, et tous se disaient eu euxmêmes :
« Il y a pourtant des jours où l'on est bien heureux d'être au monde. Ah! s'il n'y avait jamais ni pestes, ni guerres, ni famines, — si les hommes pouvaient s'entendre, s'aimer et se secourir, — s'il ne s'élevait point d'injustes défiances entre eux, — la terre serait un vrai paradis! •
FIN DE L■I^''.ibIO^'.
LE PASSAGE DES RUSSES
LE PASSAGE DES RUSSES
Je vous ai l'aconté nos malheurs pendant la campagne de 1813. Vous avez vu nos batailles clc Weissenfelz, de Lutzen, de Bautzen et do Dresde, où nous étions toujours les maîtres.
Ensuile nos misères de Groos-Béren et de la Ka'izbach, où la pluie, la mauvaise nourriture, les marches et les conlre-marchcs nous avaient en quelque sorte ruinés de fond en comble.
p]nsuite tous les peuples soulevés contre nous, parce qu'ils ne voulaient plus de nos rois, de nos princes, de nos ducs et de notre armée chez eux : Cinq cent quatre- vingt mille liasses, Allemands et Suédois sur notre dos, la défection des Bavarois et des Wurtembergeois, la terrible bataille de Leipzig, la trahison des Saxons, la retraite de Hanau, le typhus en Alsace et en Lorraine, l'invasion, et la défense des Vosges par les montagnards !
Je vous ai raconté ces choses le cœur bien triste.
D'autres auraient voulu cacher la vérité, comme s'il fallait avoir honte de ses malheurs, quand on a fait son devoir, quand on a montré du courage au milieu des plus grandes souffrances, et que les ennemis vous ont écrasés sous le nombre.
Dieu merci ! de pareilles idées ne me viendront jamais. Je pense, au contraiFC, que nos enfants doivent profiter de ces leçons, et que la vie n'est pas assez longue pour les amuser avec des mensonges.
C'est pourquoi je continue, et j'espère que les ggis raisonnables m'approuveront de ne jamais rien dire de trop, car la vérité parle assez d'elle-même, sans qu'on veuille encore lui donner de la force.
Voici donc ce que m'a raconté lu vieil arpe. ,leur Jérôme, des Quatre-Vents, r^ir le passage de la grande armée russe en 18! ;
« Il y a maintenant cinquante ans, Christian, que des peuples barbares ont envahi la France, depuis la Hollande jusqu'à Bàle en Suisse. Il y a cinquante ans que les uhlans, les Croates, les baskirs ont passé comme des bandes de loups au-dessous de Huningue, qu'ils ont investi Beliort, Neuf-Brisach, Schlestadt et Strasbourg, et que l'épouvante s'est répandue dans notre malheureux pays.
• Ils arrivent!... Ils arrivent K.. Ils prennent tout!... Personne ne vient à notre secours... Nous sommes perdus!... •
On n'entendait que cela; tout le monde était en l'air.
A chaque instant, quelqu'un arrivait de Saverne, de Marmoutier, de Wasselonne ou d'ailleurs : un marchand, un garde forestier, un colporteur, en criant :
« Ils remplissent l'Alsace!... Le canon tire de tous lés côtés... Les montagnards se défendent. . . Ils ont coupé la grande route du Donon... Les Cosaques sont à Dosenheim, au Graufthàl, tout le long des bois... Ils vont venir! Les portes de Phalsbourg sont déjà fermées et les canons sur les remparts... Qu'on se dépêche... Que ceux qui veulent garder quelque chose le cachent! •
Et la peur augmentait de minute en minute, comme lorsque les cloches sonnent et qu'on entend crier :
« Au feu!..', au feu!... •
Jamais on ne pourra se figurer une désolalion pareille : tous ces gens qui gagnent les bois avec leurs vaches et leurs chèvres, ces femmes, ces enfants, ces pauvres vieux, qui depuis cinq ou six ans ne remuaient plus derrière leur âtre, et qui maintenant allaient en se traînant au Holderloch, à la Bande-Noire, ou sous la Roche-Plate.
Et puis tout à coup les Cosaques qui traversent les Quatre-Vents sur leurs petites biques; ces espèces de sauvages, comme étonnés et craintifs d'être chez nous, regardant les pauvres baraques vides , observant de loin les remparts de Phalsbourg, debout sur leurs étriers de corde, et repartant ventre à terre annoncer aux autres que tous les passages sont libres, que pas un homme ne garde les défilés, qu'ils n'ont qu'à venir !
Ah ! depuis j'ai pensé bien souvent qu'au.lieu d'aller attaquer le pays des autres, l'Empefeur aurait mieux fait de garder assez d'hommes pour défendre la France : les vieux soldats d'Espagne, ceux d'Allemagne et de Russie nous seraient alors bienvenus! Et ces cosaques, ces ulilans, tous ces autres qui vinrent par centaines de mille, n'auraient pas trouvé nos baraques sans fusils et nos défilés sans canons.
Enfin les choses sont ainsi : à force de remporter des victoires, nous n'avions plus de monde, et le peuple qu'on peut regarder comme le plus brave de l'univers était forcé de supporter une pareille humiliation.
Quand on y songe, tout se révolte en vous!...
Mais je ne veux pas en dire plus... Oublions ce que nous avons fait les uns chez les autres... C'est le bon sens de la vieillesse qui me fait dire cela... J'aime tous les hommes!... Soyons prudents et justes... Et puisqu'un conscrit français de 1813 nous a raconté Leipzig, qu'un vieux soldat prussien raconte léna, un vieux général russe Austerlitz , et un officier autrichieu Wagram. De cette manière, l'amour de la paix viendra à tout le monde, et le Seigneur, qui nous a mis ici-bas pour nous aimer, nous aider et nous secourir, sera content.
Moi, pendant que ces choses se -passaient, j'étais aux Quatre-Vents, dans le grand lit de plumes au fond de l'alcôve, chez ma bo«ne vieille gra'nd'mère Madeleine. Huit jours avant, j'avais eu le malheur de me casser une jambe, en schliltant du bois dans la vallée de la Scierie. Je pouvais à peine me remuer. Et de voir ma sœur tremblante, ma pauvre vieille goand'mère, les lèvres serrées, courir cliez nos voisins dans les plus terribles inquiétudes, cela me déchirait le cœur.
Tout le reste de la semaine, il n'y eut rien de nouveau. Le dimanche qui tombait le 10 janvier 1814, ma grand'mère, à la nuit, ferma notre porto au verrou, comme d'habitude, en disant :
« Je suis siire que ces gueux vont nous laisser en repos ici... Ils prendront le chemin du Fâlberg ou du Graufthàl... Est-ce qu'ils ont besoin de passer près des canons de la ville? »
Je pensais aussi comme elle. Loïse alla se coucher en haut, et la grand'mère resta pour veiller auprès de moi dans le vieux fauteuil.
Tout semblait tranquille aux environs, mais je ne pouvais pas dormir : l'idée que les ennemis remplissaient l'Alsace m'empêchait de fermer l'œil.
La grand'mère dormait depuis longtemps, et, vers onze heures, j'allais éteindre ma petite veilleuse, quand tout à coup un grand murmure attira mon attention au dehors. Il faisait très-froid. En été, j'aurais cru que ce bruit venait d'un coup de vent dans les arbres du jardin, mais nous étions au cœur de l'hiver. J'écoutai mieux, et comme ma grand'mère dormait toujours, je la touchai :
« Qu'est-ce que c'est? fit-elle en se levant. Est-ce que tu veux boire?
— Non... Ecoutez!... »
Nous écoutâmes ensemble, et la grand'mère, au bout d'un instant, me dit :
« Je n'ai jamais rien entendu de pareil. •
En même temps elle alluma la lampe et ouvrit un volet. Mais elle avait à peine ouvert, qu'un Russe, un officier tout blanc de givre, la repoussa en criant :
« Fermez!... fermez!... •
Cela n'avait duré qu'une seconde; et, dans cette seconde, nous avions vu la côte en facoj la route et le vallon au-dessous couverts d'une masse de soldats, qui se touchaient presque et grelottaient ensemble. Ils étaient là peut-être plus de vingt mille, qui défilaient sous les canons de Phalsbourg. Un encombrement au bout du village, ou plus loin au bois de hêtres, les forçait d'attendre.
Le ciel était sombre, on ne pouvait pas les voir de la place ; mais un seul rayon dans cette nuit noire suffisait pour donner l'éveil aux sentinelles.
Tout cela me passa par la tête, et je sentis que je devenais tout pâle.
J'avais aussi reconnu les trois ou quatre appuyés contre notre volet pour être des Russes, à leurs gros bonnets plats et à leurs longues capotes grises, les baudriers noirs en travers.
Et, comme ma grand'mère me regardait dans un grand trouble, voilà qu'on frappe à la porte.
« Us veulent entrer, me dit-elle; qu'est-ce qu'il faut faire, Jérôme!
— Ouvrez!... nous ne sommes pas les plus forts, il faut obéir. »
Alors elle sortit dans l'allée et tira le verrou.
Presque aussitôt cinq ou six officiers russes, avec leurs shakos relevés devant, aplatis derrière, leurs grands manteaux vert sombre, le sabre à la ceinture et les hautes bottes monlant
LE PASSAGE DES RUSSES
jusqu'aux genoux, entrèrent en se penchant sous notre porte, et regardant à droite et à gauche.
La grand'mère les suivait, et le premier d'entre eux, un vieux tout gris, grand, sec, la figure longue, des glaçons pendus à la moustache, dit en hon français :
« Du feu! ma bonne femme , du feu!... Dôpcchons-nous ! »
Jamais je n'ai vu ma pauvre vieille grand'mère aussi troublée ; elle se dépêchait d'obéir, de tirer les braises de la cendre et de mettre dessus un bon fagot, en soufflant de toutes ses forces.
Les autres attendaient au milieu de la chambre, pendant que le vieux, qiri voyait tout, me regardait sous mes rideaux :
« Votre fils est malade? dit-il.
— Mon Dieu oui, répondit la grand'mère en soufflant toujours ; mais ça va mieux.
— Ah! bon... bon... dit l'officier en s'approchant de l'àtre, où la flamme montait dans les feuilles sèches. »
Alors ils se tenaient tous autour du feu, dans le plus grand silence; et la grand'mère me fit signe, en clignant de l'œil, pour me dire :
■ « Ça va bien !»
Elle avait eu terriblement peur: elle avait cru qu'on venait nous piller.
Moi, la pensée qu'une si brave femme était forcée de servir nos ennemis, et de se réjouir encore parce qu'ils ne nous faisaient pas de mal, celte pensée me saignait le cœur.
Au bout de quelques instants, les Russes se mirent à regarder de tous les côtés notre chambre, les poutres du plafond, les images de sainte Madeleine et de saint Nicolas, le petit escalier au fond, la huche à pain, le cuveau, etc. Ils causaient entre eux en russe, et je pense qu'ils parlaient des modes de leur pays auprès des nôtres.
Ils me regardaient aussi d'un air grave.
Geladurait depuis environ un quart d'heure, lorsqu'on entendit dehors leur régiment se remettre en marche. — Aussitôt le vieux demanda si l'on voyait notre maison de la ville, et la grand'mère lui répondit que non, parce qu'elle était au-dessous de la côte. — Les autres étaient déjà sortis, et le vieux finit par dire :
• C'est boni... Vous laisserez la porte ouverte... Les soldais sont fatigués, ils peuvent avoir besoin de boire... de se réchauffer un instant. Soyez tranquille, on ne veut pas vous faire de mal... Au contraire... nous sommes vos amis... nous n'avons affaire qu'à votre empereur.
En même temps il fit un petit signe de tête,
comme pour nous remercier, et ma grand'mère me dil :
— Voilà le plus brave homme que j'aie vu. On ne dirait jamais que c'est un Ilusse. Puisqu'ils ne veulent pas nous faire de mal... que les soldats boivent tant qu'ils voudront... voici le baquet. »
Je ne pouvais pas raisonner contre elle, et lui faire comprendre qu'on dit toujours les mêmes choses lorsqu'on va chez les autres. Elle était trop contente, je ne voulais pas troubler sa joie.
El depuis cet instant, les soldats ne faisaient qu'entrer et sortir par bandes de huit, dix, quinze, et tous en entrant commençaient par faire un signe de tête à ma grand'mère, en l'appelant :
« Moutlcr!... Moutlerf...* »
De sorte qu'elle disait :
<i Ces Russes sont Ions des gens honnêtes et de beaux hommes. Ils voient que je suis vieille, que j'ai la tête grise, et ils m'appellent : — Moutlcr! — Gène sont pas nos soldats à nous, qui se comporteraient aussi bien avec des gens d'âge. »
J'étais ennuyé de l'entendre faire tous ces compliments à nos ennemis; mais ils arrivaient tous les uns après les autres, en l'appelant : — Moutler!... moutter!... — et naturellement elle trouvait tout bien.
On entendait dehors les pas innombrables de cette armée qui passait toujours. C'était quelque chose de terrible. Et comme je savais ce qu'ils nous voulaient, comme j'avais entendu dire bien des fois au vieux cabaretier Colin, de Phalsbourg, que si jamais nous étions battus, les ennemis nous ramèneraient les anciens nobles, qu'ils rétabliraient les couvents, qu'ils rendraient les biens du peuple aux seigneurs et aux moines, comme je savais tout cela, je me disais :
« Mon Dieu... mon Dieu! quel malheur que la nuit soit si noire. . comme on vous faucherait ce tas de gueux... comme on leur lancerait des obus... Mais ceux de Phalsbourg ne savent rien ; ils ne se doutent pas qu'en ce moment l'armée russe défile sous les canons de la place. »
Je regardais ces soldats, avec leurs gros favoris roux, leurs grosses figures carrées, leurs petits yeux ronds, leur nez court; et plus ils appelaient ma grand'mère : — Moutter! Moutter! — plus cela m'indignait.
Enfin la grand'mère était tellement contente de cela, qu'elle avait pris une espèce d'autorité sur ces gens, elle leur montrait les places, et même leur faisait signe, d'un air fâché, de
♦ Mère.
lOi
l'assagc des Russes. (Page 101 .)
marcher doucement pour ne pas éveiller Loïse, et tous olîéissaient en répondant :
• Ya, moulterf... ya, moutler!... * •
On n'a jamais rien vu de pareil.
Ce défilé continua jusque vers quatre heures du matin. Alors deux coups de canon partirent dans le silence, en faisant grelotter nos vitres, et depuis ce moment la canonnade continua sur les traînards et les voitures de l'ai'rièregarde. Mais à quoi cela pouvait-il servir? La grande armée russe avait défilé, en quelques
* Oui, mèrel
heures, sous le canon d'une forteresse qui aurait dit l'arrêter six semaines.
Tous ces coups de canon ou rien, c'était la même chose.
Et le plus triste, c'est que huit jours plus tard on apprit la trahison de Yégof et la défaite des partisans au Donon : soixante mille Autrichiens débouchaient en Lorraine; rien ne les empêchait de se réunir aux Russes et de marcher sur Paris.— Ceux qui n'ont pas vu ces choses-là son t bien heureux 1 »
Jules Uonavcnture, iiiiiiniiiuiir.