‹ Romans nationaux (volume 2)Chapitre 10 sur 11 · I.a vieille des vieilles est toujours là! ( l'agn 1C · texte numérisé non relu

I.a vieille des vieilles est toujours là! ( l'agn 1C

— Je comprends ; c'est beau ce que vous faites là, Catherine.

— Bah ! c'est beau... c'est beau! répliqua la vieille, c'est tout simple: je veux me venger! Ces Autrichiens , ces Prussiens , ces hommes roux qui nous ont déjà exterminés, eh bien ! je leur en veux... je les exècre de père en fils... Voilà! — Vous achèterez la poudre, et ce gueux de fou verra si nous rebâtissons ses châteaux ! »

Hullin s'aperçut alors qu'elle songeait toujours à l'histoire de Yégof ; mais voyant combien elle était exaspérée, et que d'ailleurs son idée contribuait à la défense du pays, il ne fit aucune observation à ce sujet, etdit simplemen t:

• Ainsi, Catherine, c'est entendu, je vais chez Marc Divès demain ?

— Oui ; vous achèterez toute sa poudreet son

plomb. Il faudrait aussi faire un tour dans les villages de la montagne, prévenir les gens de ce qui se passe, et convenir avec eux d'un signal pour se réunir en cas d'attaque.

— Soyez tranquille, dit Jean-Claude, je m'en charge. »

Tous deux s'étaient levés et se dirigeaient vers la porte. Depuis une demi-heure, le bruit avait cessé dans la cuisine : les gens de la ferme étaient allés se coucher. La vieille déposa sa lampe au coin de l'âtre et tira les verrous. Au dehors, le froid était vif, l'air calme et limpide. Toutes les cimes d'alentour et les sapins du Jaîgerthâl se détachaient sur le ciel, par masses sombres ou lumineuses. Au loin, bien loin derrière la côte, un renard à la chasse glapissait dans la vallée du Blanru.

« Bonne nuit, HuUin, dit !a mcrc Lefèvre.

— Bonne nuit, Caiherine. »

Jean Claude s'éloigna rapidement surla pente des bruyères, et la fermière, après l'avoir suivi des yeux une seconde, referma sa porte.

Je vous laisse à penser la joie de Louise, lorsqu elle apprit que Gaspard était sain et sauf. La pauvre enfant, depuis deux mois, ne vivait plus. Hullin se garda bien de lui montrer le nuage sombre qui s'avançait à l'horizon. Toute la nuit , il l'entendit caqueter dans sa petite chambre, se parler à elle-même comme pour se féliciter, murmurer le nom de Gaspard, et ouvrir ses tiroirs, ses boites, sans doute afin d'y retrouver quelques souvenirs et leur parler d'amour.

Ainsi la fauvette inondée par l'orag^e, tout en grelottant se met à chanter et à sautiller de branche en branche, au premier rayon de soleil.

Lorsque Jean Claude Hullin, en manches de chemise, poussa le lendemain les contrevents de sa maisonnette, il vit toutes les montagnes voisines — le Jaegerthâl, le Grosmann, le Donon — couvertes de neige. Ce premier aspect de l'hiver, survenu pendant notre sommeil, a quelque chose de saisissant: les vieux sapins, les rochers moussus, parés encore la veille de leur verdure , et maintenant scintillants de givre , remplissent notre âme d'une tristesse indéfinissable. « Encore une année finie , se dit-on, encore une rude saison à passer avant le retour des fleurs ! » Et l'on s'empresse de revêtir la grosse houppelande, d'allumer le feu. Votre sombre réduit est plein de blanche lumière, et dehors, pour la première fois, vous entendez les moineaux , les pauvres moineaux blottis sous le chaume, la plume ébouriffée, crier : • Pas de déjeuner ce matin, pas de déjeuner I •

Hullin mit ses gros souliers ferrés à double semelle, et passa sur sa veste la grande camisole de bure.

Il entendait Louise marcher au-dessus de sa tête dans la petite mansarde.

« Louise, cria-t-il, je pars!

— Comment! vous sortez encore aujourd'hui?

—Oui, mon enfant, il le faut; mes affaires ne sont pas terminées. »

Puis , s'étant coiffé de son large feutre, il monta l'escalier et dit à demi-voix :

« Tu ne m'attendras pas de sitôt, mon en-

fant. J'ai des courses à faire assez loin. Ne sois pas inquiète, Si l'on te demande où je suis, tu répondras : « Chez le cousin Mathias , à Saverne. »

— Vous ne déjeunez donc pas avant de partir?

— Non; j'ai mis une croûte de pain et la petite gourde d'eau-de-vie dans ma poche. Adieu, mon enfant; réjouis-toi, rêve à Gaspard. »

Et, sans attendre de nouvelles questions, il prit son bâton et sortit de la maisonnette, en se dirigeant vers la colline des Bouleaux, à gauche du village. Au bout d'un quart d'heure environ, il l'avait dépassé et gagnait le sentier des Trois-Fontaines, qui tourne autour du Falkenstein, en suivant un petit mur de pierres sèches. Les premières neiges, qui ne tiennent jamais à l'ombre humide des vallons, commençaient à se fondre et s'écoulaient dans le sentier. Hullin monta sur le mur pour gravir la côte. Jetant alors par hasard un coup d'oeil sur le village, à deux portées de carabine, il vit quelques commères balayer le devant de leur porte, quelques bons vieux se souhaiter le bonjour, en fumant leur première pipe sur le seuil des chaumières. Ce calme profond de la vie, en présence des pensées qui l'agitaient, le saisit; il poursuivit sa route tout songeur, se disant : « Commetout est tranquillelà-bas!... Personne ne se doute de rien, et, dans quelques jours, quelles clameurs, quels roulements de fusillade vont déchirer l'air! •

Gomme il s'agissait d'abord de se procurer de la poudre, Catherine Lefèvre avait tout naturellement jeté les yeux sur Marc Divès , le contrebandier, et sa vertueuse épouse, Hexe- Baizel.

Ces gens vivaient de l'autre côté du Falkenstein , sous la roche même du vieux biirg en ruine; ils s'étaient creusé là-dedans une sorte de tanière fort commode, laquelle n'avait qu'une porte d'entrée et deux lucarnes, mais qui, d'après certaines rumeurs, communiquait à de vieux souterrains par une crevasse ; jamais les douaniers n'avaient pu la découvrir, malgré de nombreuses visites domiciliaires pratiquées dans ce but. Jean-Claude et Marc Divès se connaissaient depuis leur enfance; ils avaient déniché ensemble des éperviers et des chouettes, et depuis ils se voyaient presque toutes les semaines au moins une fois, à la scierie du Valtin. Hullin se croyait donc sur du contrebandier, mais il doutait un peu de madanio Hexe-Baizel, personne fort circonspect e, et qui n'abonderait pput-étre pas dans le sens do la bataille. « Enfin, se disait-il, tout en marchant, nous allons voir. ■•

11 avait allumé sa pipe, et, de temps en temps, il se retournait pour contempler l'immense

L'INVASION

paysage, dont les limites s'étendaient de plus en plus.

Rien de beau comme ces montagnes boisées, s'élevant les unes par-dessus les autres dans le ciel pâle — comme ces vastes bruyères s'étendant, à perte de vue, toutes blanches de neige , — comme ces ravins noirs encaissés entre les bois , leur torrent, au fond, courant sur les galets verdâtres polis comme du bronze.

Et puis, le silence — ce grand silence de l'hiver... — cette neige encore tendre, tombant de la cime des hauts sapins sur les branches inférieures qui s'inclinent ; les oiseaux de proie tourbillonnant par couple au-dessus des forêts, en jetant leur cri de guerre : voilà ce qu'il faut voir, voilà ce qu'on ne peut décrire!

Environ une heure après son départ du village des Charmes, Hullin, grimpant le sommet du pic, atteignait la base du rocher des Arbousiers. Tout autour de cette masse granitique s'étend une sorte de terrasse rocailleuse, large de trois à quatre pieds. Cet étroit passage, entouré des plus hautes cimes des sapins élancés du précipice, a quelque chose de sinistre, mais il est sûr : à moins de vertige, on ne risque rien à le parcourir. Au-dessus s'avance en demivoùle la roche couverte de ruines.

Jean-Claude approchait de la retraite du contrebandier. Il s'arrêta quelques secondes sur la terrasse, remit sa pipe en poche, puis s'avança sur le passage, qui décrit un demicercle et se termine de l'autre côté par une brèche. Tout au bout et presque au bord de cette brèche, il aperçut les deux lucarnes de la tanière et la porte entr'ouverle. Un gros tas de fumier se trouvait amoncelé sur le seuil.

Dans le même instant apparut Hexe-Baizel, repoussant, avec un grand balai de genêts verts, le fumier dans l'abîme. Cette femme était petite, sèche; elle avait les cheveux roux ébouriffés, les joues creuses, le nez pointu, les y^eux petits, brillants comme deux étincelles, la bouche mince, garnie de dents Irès-blanches, et le teint rougeàtre. Quant à son costume, il se composait d'une jupe de laine très-courte et très-sale, d'une chemise de grosse toile assez blanche; ses petits bras bruns musculeux, recouverts d'une sorte de duvet jaune, étaient nus jusqu'aux coudes, malgré le froid excessif de l'hiver à cette hauteur; enfin, pour toute chaussure, elle traînait deux longues savates en lambeaux.

• Hé! bonjour, Hexe-Baizel, lui cria Jean- Claude d'un ton de bonne humeur railleuse. Vous êtes donc toujours grosse et grasse, contente et réjouie? Ça me fait plaisir! »

Hexe-Baizel s'était retournée comme une belette surprise à l'affût; sa chevelure rousse

avait frémi, et ses petits yeux lançaient des éclairs. Cependant, elle se calma tout de suite, et s'écria d'une voix brève, comme se parlant à elle-même :

«Hullin !... le sabotier!... Qu'est-ce qu'il veut?

— Je viens voir mon ami Marc, belle Hexe- Baizel , répondit Jean-Claude ; nous avons à causer d'afiàires.

— Quelles affaires ?

— Ah! cela nous regarde. Voyons, laissezmoi passer, que je lui parle.

— Marc dort.

— Eh bien! il faut l'éveiller, le temps presse.»

Ce disant, Hullin se courbait sous la porte et pénétrait dans un caveau dont la voûte, au lieu d'être ronde, affectait des courbes irrégulières sillonnées de ûssures. Tout près de l'entrée, à deux pieds du sol, la roche formait une sorte d'âtre naturel ; sur l'àtre brûlaient quelques charbons et des branches de genévrier, l'ous les ustensiles de cuisine de Hexe-Baizel consistaient en une marmite de fonte, un pot de grès rouge, deux assiettes ébréchées et trois ou quatre fourchettes d'étain ; tout son mobilier en un escabeau de bois, une hachette à' fendre des bûches, une boite à sel accrochée contre la roche, et son grand balai de genêts verts. A gauche de celte cuisine, s'ouvrait une autre caverne, à porte irrégulière, plus large du haut que du bas, se fermant au moyen de deux planches et d'une traverse.

« Eh bien 1 où est donc Marc ? dit Hullin en s'asseyant au coin de l'àtre.

— Je vous ai déjà dit qu'il dort. Il est revenu hier très-tard. Il faut que mon homme dorme, entendez- vous?

— J'entends très-bien, chère Hexe-Baizel; mais je n'ai pas le temps d'attendre.

— Alors allez- vous-en.

— Allez-vous-en, c'est bientôt dit; seulement je ne veux pas m'en aller. Je n'ai pas fait une lieue pour m'en retourmer les mains dans les poches.

— C'est toi, Hullin ? interrompit une voix brusque sortant de la cave voisine .

— Oui, Marc.

— Ah ! j'arrive. »

On entendit un bruit de paille remuée, puis le couvercle de bois fut tiré : un grand corps, large de trois pieds d'une épaule à l'autre, sec, osseux, voûté, le cou et les oreilles couleur de brique, les cheveux bruns touffus, se courba sous l'ouverture, et Marc Divès se dressa devant Hullin, en bâillant et détirant ses longs bras avec un soupir saccadé.

Au premier abord, la physionomie de Marc Divès semblait assez pacifique : son front large et bas, les tempes dégarnies, ses cheveux

courts, frisés, s'avançanten pointe jusque prés des sourcils, son nez droit et long, son menton allongé, surtout l'expression calme de ses yeux bruns, l'eussent fait classer dans la famille des l'uminants, plutôt que des fauves; mais on aurait eu tort de s'y fier. Certains bruits couraient dans le pays que Marc Divès, en cas d'attaque des douaniers, ne se faisait nul scrupule de se servir de la hache et de la carabine pour en finir plus vite ; c'est à lui qu'on attribuait plusieurs accidents graves survenus aux agents du fisc ; mais les preuves manquaient absolument. Le contrebandier, grâce à sa connaissance approfondie de tous les défilés de la montagne, et de tous les chemins de traverse de Dagsburg à Sairbrtlck, et de Raon-L'Élape à Bâle en Suisse, se trouvait toujours à quinze lieues de tous les endroits où l'on avait comuiis un mauvais coup. Et puis il avait l'air bonasse, et ceux qui faisai-ent courir sur son compte de mauvais bruits finissaient toujours mal, — ce qui prouve bien la justice du Seigneur en ce monde.

« Ma foi, HuUin, s'écria Marc après être sorti de son trou, je pensais à toi hier soir, et, si tu n'étais pas venu, j'aurais été tout exprès à la scierie du Valtin pour te rencontrer. Assiedstoi; Hexe-Baizel, donne la chaise à HuUin! »

Puis il s'assit lui-même sur l'âlre, le dos au feu, en face de la porte ouverte, où soufQaient tous les venls de l'Alsace et de la Suisse.

Par cette ouverture on jouissait d'une vue magnifique : on aurait dit un véritable tableau encadré dans le roc, mais un tableau immense, embrassant toute la vallée du Rhin, et par delà des montagnes qui se fondaient dans la brume. Et puis on respirait frais, et le petit feu, qui dansait dans le nid de hiboux, faisait plaisir à voir avec ses teintes rouges, lorsqu'on s'était baigné les yeux dans l'étendue bleuâtre.

« Marc, dit Hullin après un instant de silence, puis-je parler devant ta femme ?

— Elle et moi nous ne faisons qu'un.

— Eh bien I Marc, je viens l'acheter de la poudre et du plomb.

— Pour tirer des lièvres, n'est-ce pas? fit le contrebandier en clignant des yeux.

— Non, pour nous battre contre les Allemands et les Russes. •

Il y eut un instant de silence.

« El il te faudra beaucoup de poudre et de plomb.

— Tout ce que tu pourras fournir.

— Je puis en fournir aujourd'hui pour trois mille francs, dit le contrebandier.

— Je les prends.

— lù autant dans huit jours, ajouta Marc, du même ton calme et l'œil attentif.

— Je les prends.

— Vous les prenez 1 s'écria Hexe-Baizel, vous les prenez ! je le crois bien ! mais qui est-ce qui les paye?

— Tais-toi, dit Marc d'un ton rude, HuUin les prend ; sa parole me suffit. •

Puis, lui tendant sa large main avec une expression cordiale :

« Jean-Ciaude, voici ma main : la poudre et le plomb sont à toi; mais je veux en dépenser nia part, tu comprends I

— Oui, Marc; seulement je compte te payer tout de suite.

— 11 payera! dit Hexe-Baizel, tu l'entends?

— Ehl je ne suis pas sourd! Baizel, va nous chercher une bouteille de brimbeUe-wasser, que nous nous réchauffions un peu le cœur. Ce que Hullin vient de me dire me réjouit. Ces gueux de kaiscrliks n'auront pas aussi beau jeu contre nous que je le croyais. Il parait qu'on veut se défendre, et solidement.

— Oui, solidement !

— Et il y a des gens qui payent?

— C'est Catherine Lefèvre qui paye, et c'est elle qui m'envoie, » dit Hullin.

Alors Marc Divès se leva, et d'une voix grave, la main étendue vers les précipices, il s'écria :

« C'est une femme., une femme aussi grande que ce rocher là-bas, l'Oxenstein, le plus grand que j'aie jamais vu de ma vie ! — Je bois à sa santé ! — Bois aussi, Jean-Claude ! »

Hullin but, puis la vieille.

« Maintenant tout est dit, s'écria Divés, mais écoute, Hullin, il ne faut pas croire que ce sera facile de se mettre en travers; tous les braconniers, tous les ségares*, tous les schiitteurs, tous les bûcherons de la montagne ne seront pas de trop. J'arrive de l'autre côté du Rhin. 11 y en a... des Russes, des Autrichiens, des Bavarois, des Prussiens, des Cosaques, des houzards... il y en a... la terre en est toute noire ! Les villages ne peuvent pas les tenir ; ils campent dans les plaines, dans les vallons, sur les hauteurs, dans les villes, en plein air, partout, partout il y en a 1 »

En ce moment, un cri aigu traversa l'air.

« C'est un busard à la chasse ! » fit Marc en s'interrompant.

Mais au même instant une ombre passa sur le rocher. Un nuage de pinsons franchissait l'abîme, et des centaines de busards, d'éperviers se débattaient au-dessus d'un vol rapide, anguleux, avec des cris siridents pour effrayer leur proie, tandis que la masse semblait iir mobile, tant elle était dense. Le mouvenieus régulier de ces milliers d'ailes produisait dans

* Les ségares sont les ouvriers d'une scierie.

L'INVASION

le silence un brait semblable à celui des feuilles mortes traînées parla bise.

« Voici le départ des pinsons d'Ardennes, dit II allia.

— Oui, c'est le dei'nier passage ; la faine est enterrée dans la neige et les semailles aussi. Eh bien 1 regarde : il y a plus d'hommes là-bas que d'oiseaux dans cette passe. C'est égal, Jean- Claude, nous en viendrons à bout, pourvu que tout le monde s'en mêle! — Hexe-Baizel, allume la lanterne, je vais montrer à Hullin nos provisions de poudre et de plomb. »

Hexe-Baizel, à cette proposition, ne put retenir une primace.

• Personne, depuis vingt ans, dit-elle, n'est entré dans la cave. Il peut bien nous croire sur parole. Nous croyons bien, nous, qu'il nous payera. Je n'allumerai pas la lanterne, non! »

Marc, sans rien dire, étendit la main et saisit près du bûcher une grosse trique; alors la vieille, toute hérissée, disparut dans le trou voisin comme un furet, et, deux secondes après, elle en sortait avec une grande lanterne de corne, que Divès îalluma tranquillement au feu de l'âtre.

< Baizel, dit-il en replaçant le bâton dans son coin, tu sauras que Jean-Claude est mon vieil ami d'enfance, et que je me fie beaucoup plus à lui qu'à toi, vieille fouine ; car *i tu n'avais pas peur d'être pendue le même jour que moi, il y a longtemps que je me balancerais au bout d'une corde. — Allons, Hullin, suis-moi.»

Ils sortirent, et le contrebandier tournant à gauche, se dirigea droit vers la brèche, qui formait saillie sur le Valtin, à deux cents pieds dans les airs. Il écarta de la main le feuillage d'un petit chêne enraciné au-dessous, allongea la jambe et disparut comme lancé dans l'àbime. Jean-Claude frémit; mais presque aussitôt il vit, contre la paroi du roc, s'avancer la téta de Divès, qui lui cria :

« Hullin, pose ta main à gauche, il y a un trou; étends le pied hardiment, tu sentiras une marche, et puis tourne sur le talon. »

Maître Jean-Claude obéit, non sans trembler; il sentit le trou dans le roc, il rencontra la marche, et, faisant un demi-tour, il se trou\a face à face avec son camarade dans une sorte de niche en ogive, aboutissant autrefois sans doute à quelque poterne. Au fond de la niche s'ouvrait une voûte basse.

« Comment diable as-tu découvert cela?

s'écria Hullin tout émerveillé.

— C'est en cherchant des nids il y a trentecinq ans. J'étais un jour sur la roche, et j'avais vu sortir souvent de là un grand-duc avec sa femelle, deux oiseaux magnifiques , la tête grosse comme mon poing et les aifes larges de

six pieds. J'entendais crier leurs petits, et je me di.sais : « Ils sont près de la caverne, au bout de la terrasse. Si je pouvais tourner un peu plus loin que la brèche, je les aurais! ' A force de regarder, de me pencher, je finis par voir un coin de la marche au-dessus du précipice. Il y avait un houx solide à côté. J'empoigne le houx, j'élends la jambe, et, ma foi, j'arrive ici. Quelle bataille, Hullin ! Le vieux et la vieille voulaient m'arracher les yeux. Heureusement il faisait jour. Ils sautaient sur moi comme des coqs, ouvraient le bec, sifflaient; mais le soleil les éblouissait. Je leur donnais des coups de pied. A la fin ils allèrent tomber sur la pointe d'un vieux sapin, la-bas," et tous les geais du pays, les grives, les pinsons, les mésanges, volèrent autour d'eux jusqu'à la nuit pour leur arracher des plumes. Tu ne peux pas te figurer, Jean-Claude, la maste d'os, de peaux de rats, de levreaux, de charognes de toute espèce qu'ils avaient entassée dans cette niche. C'était une véritable peste. Je pousse tout ça dans le Jœgerthâl, et je vois ce conduit. Il faut te dire qu'il y avait deux petits. Je commençai par leur tordre le cou et par les fourrer dans mon sac. Après cela, bitn tranquille, j'entre, et tu vas voir ce que je ti'ouve. Arrive ! »

Ils se glissèrent alors sous la voûte étroite et basse, formée de pierres rouges énormes, où la lumière projetait en fuyant sa lueur vacillante.

Au bout de trente pas environ, un vaste caveau de forme circulaire, effondré par le haut et bâti sur le roc vif, apparut à Hullin. Au fond s'élevaient une cinquantaine de petites tonnes en pyramides, et, sur les côtés, un grand nombre de hngots de plomb, des sacs de tabac, dont la forte odeur imprégnait l'air.

Marc avait déposé sa lanterne à l'entrée de la voûte, et regardait son repaire, le front haut, le sourire aux lèvres.

« Voilà ce que je découvris, dit-il; la cave était vide, seulement au milieu se trouvait la carcasse d'une béte aussi blanche que la neige, — San s doute quelque renard mort de vieillesse, — le gueux avait connu le passage avant moi, il dormait ici sur les deux oreilles : qui diable aurait eu l'idée de le suivre ! Dans ce temps-là, Jean-Claude, j'avais douze ans. Je pensai tout de suite que cette cachette pourrait un jour ni'être utile. Je ne savais pas encore à quoi... mais, plus tard, quand j'eus fait mes premières tournées de contrebande à Landau, Rhel, Bâle, avec Jacob Zimmer, et que durant deux hivers tous les douaniers furent à nos trousses, l'idée de mon vieux caveau se mit à me poursuivre du matin au soir. J'avais fait la connaissance

de Hexe-Baizel, qui était alors servante à la ferme du Bois-do-Chênes, chez le père de Catherine. Elle m'apporta vingt-cinq louis en dot, et nous vînmes nous établir dans la caverne des Arbousiers. »

Divès se tut, et Hullin tout rêveur lui demanda :

• Ce trou te plait donc beaucoup, Marc?

— S'il me plait!... c'est-à-dire que je ne voudrais pas aller demeurer dans la plus belle maison de Strasbourg, quand on me ferait deux mille livres de rente. Il va vingt-trois ans que je cache par ici mes marchandises : sucre, café, poudre, tabac, eau-de-vie; tout y passe. J'ai huit chevaux toujours en route.

— Mais tu ne jouis de rien.

— Je ne jouis de rien ! Tu trouves donc que ce n'est rien de se moquer des gendarmes, des rats de cave, des douaniers, de les faire enrager, de les dépister, d'entendre dire partout : « Ce gueux de Marc, est-il fin!... Comme il vous mène ses affaires!... Il mettrait toute la régie sur les dents... Et ceci... et cela. » Hé! hé! hé ! Je te réponds, moi, que c'est le plus grand plaisir du monde. Et puis les gens vous aiment : on leur vend tout à moitié prix ; on rend service aux pauvres, et l'on s'entretient Testomac chaud.

—Oui, mais quels dangers!

— Bah ! jamais un douanier n'aura l'idée de passer la brèche.

— Je le crois bien ! pensa Hullin, en songeant qu'il lui faudrait de nouveau franchir le précipice.

— C'est égal, reprit Marc, tu n'as pas tout à fait tort, Jean-Claude. Dans les premiers temps, lorsqu'il me fallait entrer ici avec ces petites tonnes-là sur l'épaule, je suais à grosses gouttes; maintenant j'y suis habitué.

— Et si le pied te glissait î

— Eh bien ! ce serait fini ! Autant mourir embroché dans un sapin, que de tousser des semaines et des mois sur une paillasse. »

Divès éclairait alors de sa lanterne iles piles de tonnes entassées jusqu'à la voûte.

« C'est de la poudre fine anglaise, dit-il ; ça coule conmie des grains d'argent sur la main, et ça chasse en diable; Il n'en faut pas beaucoup, un dé à coudre suffît. Et voici du plomb sans mélange d'étain. Dès ce soir, Hexe-Baizel fondra des balles. Elle s'y connaît; tu verras. »

Ils s'apprêtaient à reprendre le chemin de la brèche, lorsque tout à coup un bruit confus de paroles se mit à bourdonner dans l'air. Marc souffla sa lanterne ; ils restèrent plongés dans les ténèbres.

« Quelqu'un marche là-haut , dit tout bas le

contrebandier; qui diable a pu grimper sur le Falkenstein par ce temps déneige? »

Ils écoutèrent, retenant leur haleine, l'oeil fixé sur le rayon de lumière bleuâtre qui descendait d'une étroite fissure au fond de la caverne. Autour de cette fente croissaient quelques broussailles scintillantes de givre ; plus haut, on apercevait la crête d'un vieux mur. Comme ils regardaient ainsi dans le plus profond silence, voilà qu'au pied du mur apparut une grosse tète ébouriffée, le front serré dans un cercle luisant, la face allongée, puis une barbe rousse en pointe, le tout se découpant en silhouette bizarre sur le ciel blanc de l'hiver.

« C'est le Roi de Carreau, fit Marc en riant.

— Pauvie diable, murmura HuUin d'un ton grave, il vient se promener dans son château, les pieds nus sur la glace, et sa couronne de fer-blanc sur la tête! Tiens, regarde, le voilà qui parle ; il donne des ordres à ses chevaliers, à sa cour; il étend son scepti'e au nord et au midi, tout est à lui; il est maître du ciel et de la terre!... Pauvi'e diable! rien qu'à le voir avec son caleçon et sa peau de chien râpée sur le dos, j'ai froid le long des reins.

—Oui, Jean-Claude, ça me produit l'effet d'un bourgmestre ou d'un maire de village, qui s'arrondit le ventre comme un bouvreuil , et so-uffle dans ses joues rouges en disant : « Moi, je suis HansAden, j'ai dix arpents debeaux prés, j'ai deux maisons, j'ai une vigne, mon verger, mon jardin, hum! humtj'ai ceci, j'ai cela! » Le lendemain, il lui arrive une petite colique, et... bonsoir! — Les fous, les fous... qui est-ce qui n'est pas fou? — Allons-nous-en, Hullin, la vue de ce malheureux qui parle au vent, et de son corbeau qui chante la famine me font claquer les dents. •

Ils entrèrent dans le couloir, et l'éclat du jour, au sortir des ténèbres , faillit éblouir Hullin. Heureusement, la haute taille de son camarade, debout devant lui, le préserva du vertige.

« Appuie-toi solidement, dit Marc, imite-moi; la main droite dans le trou, le pied droit en avant sur la marche, un demi-tour; nous y sommes! »

Ils revinrent dans la cuisine, où Hexe-Baizel leur dit que Yégof était dans les ruines du vieux burg.

« Nous le savons, répondit Marc, nous venons de le voir prendre le frais là-haut ; chacun son goût. »

Au môme instant, le corbeau Hans, planant au-dessus de l'abîme, passa devant la porte en poussant un cri rauque; on entendit les broussailles secouer leur grésil, et le fou apparut sur

L'INV/SION

la terrasse. Il était tout hagard, et, lançant un coup d'œil vers le foyer, il s'écria :

■ Marc Divès, tâche de déménager bientôt. Je t'en préviens, je suis las de ce désordre. Les fortifications de mes domaines doivent être libres. Je ne souffrirai pas que la vermine se niche chez moi. Prends tes mesures en conséquence. •

Puis, apercevant Jean-Claude, son front se dérida.

« Toi ici, Hullin? dit-il. Serais-tu enfin assez clairvoyant pour accepter les propositions que j'ai daigné te faire? Sentirais-tu qu'une alliance telle que la mienne est le seul moyen de vous préserver de la destruction totale de votre race? S'il en est ainsi, je te félicite, tu montres plus de bon sens que je ne t'en supposais. »

Hullin ne put s'empêcher de rire,

• Non, Yégof, non, le ciel ne m'a pas encore assez éclairé, dit-il, pour que j'accepte l'honneur que tu veux bien me faire. D'ailleurs, Louise n'est pas encore d'âge à se marier. «

Le fou était redevenu grave et sombre. Debout au bord de la terrasse, le dos à l'abîme, il semblait là comme chez lui, et son corbeau, tourbillonnant à droite, à gauche, ne pouvait le troubler.

Il leva son sceptre, fronça le sourcil et s'écria:

• Donc c'est pour la seconde fois, Hullin, que je te réitère ma demande, et c'est pour la seconde fois que tu oses me refuser ! Maintenant je la renouvellerai encore une fois — une fois, entends-tu ? — Puis , que les destinées s'accomplissent! •

Et tournant gravement les talons, le pas ferme, la tête haute et droite malgré l'extrême rapidité de la pente, il descendit le sentier de la roche.

Hullin, Marc Divès et Hexe-Baizel elle-même partirent d'un grand éclat de rire.

« C'est un grand fou, dit Hexe-Baizel.

— Je crois que tu n'as pas tout à fait tort, lui répondit le contrebandier. Ce pauvre Yégof, décidément il perd la tête. Mais il ne s'agit pas de ça ; Baizel , écoute-moi bien : tu vas commencer à fondre des balles de tous les calibres ; moi, je vais me mettre en route pour la Suisse. Dans huit jours au plus lard , le reste de nos munitions sera ici. Donne-moi mes bottes. »

Puis, frappant du talon et se liant autour du cou une grosse cravate de laine rouge, il décrocha de la muraille un de ces manteaux vert sombre, comme en portent les pâtres, le jeta sur ses épaules, se coiffa d'un vieux feutre râpé, prit un gourdin et s'écria :

t N'onblie pas ce que je viens de te dire, vieille, ou gare! En route, Jean-Claude! »

Hullin le suivit sur la terrasse, sans souhaiter

le bonjour à Hexe-Baizel, qui, de son côté, ne daigna pas même s'avancer sur le seuil pour les voir partir. Lorsqu'ils furent à la base du rocher, Marc Divès, s'arrêtant, dit:

« Tu vas dans les villages de la montagne, n'est-ce pas, HuUin ?

— Oui, c'est la première chose à faire ; il faut que je prévienne les bûcherons, les charbonniers, les flotteurs, de ce qui se passe.

— Sans doute ; n'oublie pas Materne du Hengst et ses deux garçons, Labarbe de Dagsburg, Jérôme de Saint-Quirin. Dis-leur qu'il y aura de la poudre, des balles; que nous en sommes, Catherine Lefévre, moi, Marc Divès, et tous les braves gens du pays.

— Sois tranquille, Marc, je connais mes hommes.

— Alors, à bientôt. »

Ils se donnèrent une vigoureuse poignée de main.

Le contrebandier prit le sentier à droite, vers le Donon ; Hullin le sentier à gauche, vers la Sarre.

Ils s'éloignaient d'un bon pas, lorsque Hullin rappela son camarade :

" Hé ! Mai-c, avertis en passant Catherine Lefévre que tout marche bien. Dis-lui que je vais dans la montagne. »

L'autre répondit par un signe de tête qu'il avait compris, et tous deux poursuivirent leur route.

Une agitation extraordinaire régnait alors sur toute la ligne des Vosges; le bruit de l'invasion prochaine se répandait de village en village, jusque dans les fermes et les maisons forestières du Hengst et du Nideck. Les colporteurs , les rouliers, les chaudronniers, toute cette population flottante, qui va sans cesse de la montagne à la plaine et de la plaine à la montagne, apportaient chaque jour, de l'Alsace et des bords du Rhin, une foule de nouvelles étranges: « Les places, disaient ces gens, se mettent en état de défense ; on fait des sorties pour les approvisionner en blé, en viande; les routes de Metz, de Nancy, de Huningue, de Strasbourg, sont sillonnées de convois. On ne rencontre partout que des caissons de poudre, de boulets et d'obus ; de la cavalerie, du l'infanterie, des artilleurs se j endant à leur poste. Le maréchal Victor , avec ses douze mille hommes, tient encore la route de Saverne; mais les ponts des places fortes sont déjà levés de sept heures du soir à huit heures du matia. •

« .Inan Claiiiie, voici ma main, n (Page S0.\

Chacun pensait que tout cela n'annonçait rien de bon. Cependant — si plusieurs éprouvaient une crainte sérieuse de la guerre, si les vieilles femmes levaient les mains au ciel en criant : « Jésus-Marie-Joseph 1 » — le plus grand nombre songeait au moyen de se défendre. Jean-Claude liullin, en do telles circonstances, fut bien reçu partout.

Ce jour même, vers cinq heures du soir, il atteignit la cime du Hengst, et s'arrêta chez le patriarche des chasseurs forestiers , le vieux Materne. C'est là qu'il passa la nuit, car, en / temps d'hiver, les journées sont courtes et les chemins difficiles. Materne promit de surveiller le défilé de la Zorn avec ses deux filsKasperel Frantz, et de répondre au premier signal qui lui serait fait du Falkenstein.

Le lendemain, Jean-Claude se rendit de bonne heure à Dagsburg, pour s'entendre avec son ami Labarbe le bûcheron. Ils allèrent ensemble visiter les hameaux du voisinage, ranimer dans les cœurs l'amour du pays, et, le jour suivant, Labarbe accompagna Hullin jusque chez l'anabaptiste Christ-Nickel, le fermier de la Painbach , homme respectable et de grand sens, mais qu'ils ne purent entraîner dans leur glorieuse entreprise. Christ-Nickel n'avait qu'une réponse à toutes les observaiions: « C'est bien... c'est juste... mais l'Evangile a dit: — Remettez votre bâton en son lieu... Celui qui se sert de l'épée périra par l'épée. • Il leur promit, cependant, de faire des vœux pour la bonne cause ; c'est tout ce qu'ils en purent obtenir.

Ils allèrent de là jusqu'à Walsch, échanj;er

Il y eut un en ^ôiiiral de : « Vive lu 1'" route ! » (l'âge 30.,

de solides poignées de main avec Daniel Hirsch, ancien canonnier de marine, qui leur promit d'enlrainer tous les gens de sa commune.

En cet endroit, Labarbe laissa Jean-Claude poursuivre seul sa roule.

Durant huit jours encore, il ne fit que battre la montagne, de Soldatenthal au Léonsberg, à Meienlhâl, à Abreschwiller, Voyer, Loëttenbach,Cirey, Petit-Mont, Saint-Sauveur, et le neuvième jour il se rendit chez le cordonnier Jérôme, à Saint-Quirin. Ils visitèrent ensemble le défilé du Blanru, après quoi Hullin, satisfait de sa tournée, reprit enfin le chemin du village.

Il marchait depuis environ deux heures d'un bon nas, se représentant la vie des camps, le bivac, la fusillade, les marches et les contre-

marches, toute celle existence du soldat qu'il avait regrettée tant de fois, et qu'il voyait revenir avec enthousiasme, quand, au loin, bien loin encore, dans les ombres du crépuscule, il découvrit le hameau des Charmes aux teintes bleuâtres, sa petite cassine, déroulant sur la nuée blanche un écheveau de fumée presque imperceptible, les petits jardins entourés de palissades, les toits de bardeaux, et, sur la gauche, à mi-côte, la grande ferme du Bois-de- Chênes, avec la scierie du Valtin au fond, dans le ravin déjà sombre.

Alors, tout à coup, et sans savoir pourquoi, son âmé fut remplie d'une grande tristesse.

Il ralentit le pas, songeant à la vie calme, paisible, qu'il abandonnait peut-être ])our toujours ; à sa petite chambre, si chaude eu hiver

et si gaie au printemps, lorsqu'il ouvrait 1 s petites fenêtres à la brise des bois; au tic-l;:c monotone de la vieille hoi-loge,et surtoul i Louise, à sa bonne petite Louise, filant dans le silence, les paupières baissées, en chanta; I quelque vieil air de sa voix pure et pènétranio, aux heures du soir, où l'ennui les gagnait tous deux. Ce souvenir le saisit si vivement que les moindres objets , chaque instrument de son métier, — les longues tarières luisantes, la hachette à manche courbe, les maillets, le petit poêle, la vieille armoire, les écuelles de terre vernissée , l'antique image de saint Michel clouée au mur, le vieux ht à baldaquin au fond de l'alcôve, l'escabeau, le bahut, la lampe à bec de cuivre — tout se retraça dans son esprit comme une vivante peinture, et les larmes lui en vinrent aux yeux.

Mais c'est surtout Louise, sa chère enfant, qu'il plaignait. Qu'elle allait répandre de larmes! qu'elle allait le suppher de renoncer à la guerre ! El comme elle allait se pendre à son cou, lui disant: « Oh! ne me quittez pas, papa Jean-Claude! Oh! je vous aimerai bien! Oh! n'est-ce pas que vous ne voulez pas m'abandonner? »

Et le brave homme voyait ses beaux yeux effrayés ; il sentait ses bras à son cou. Il songeait à la. tromper, à lui faire croire quelque chose, n'importe quoi, pour expliquer son absence et la rassurer; mais de tels moyens n'entraient pas dans son caractère, et sa tristesse en devenait plus grande.

En passant devant la ferme du Bois-de- Chénes, il entra pour dire à Catherine Lefèvre que tout allait bien, et que les montagnards n'attendaient plus que le signal.

Un quart d'heure après, maître Jean-Claude débouchait par le sentier des Houx en face de sa maisonnette.

Avant de pousser la porte criarde, l'idée lui vint de voir ce que faisait Louise en ce moment. Il jeta donc un coup d'œil dans la petite chambre, par la fenêtre : Louise était debout contre les rideaux de l'alcôve; elle semblait fort animée, ai'rangeant, pliant et dépliant des habits étendus sur le lit. Sa douce figure rayonnait de bonheur, et ses grands yeux bleus brillaient d'une sorte d'enthousiasme ; elle parlait même tout haut. Hullin prêta l'oreille, mais une charrette passait justement dans la rue, il ne put rien entendre.

Prenant alors sa résolution à deux mains, il entra en disant d'une voix ferme :

« Louise, me voilà de retour. »

Aussitôt la jeune fille, toute joyeuse et bondissant comme une biche, accourut l'embrasser.

« Ah! c'est vous, papa Jean-Claude, je vous attendais. Mon Dieu! mon Dieu! que vous êtes donc resté longtemps ! Enfin vous voilà.

— C'est que, mon enfant, répondit le brave homme d'un accent moins décidé, en déposant son bâton derrière la porte et son chapeau sur la table, c'est que... »

Il ne put en dire davantage.

« Oui, oui, vous êtes allé voir nos amis, dit Louise en riant; je sais tout, maman Lefèvre m'a tout dit.

— Comment, tu sais?... Et ça ne te fait rien?... Tant mieux, tant mieux, cela prouve ton bon sens. Moi qui craignais de te voir pleurer 1

— Pleurer ! et pourquoi donc, papa Jean- Claude ? Oh ! j'ai du courage ; vous ne me connaissez pas , allez! »

Elle prit un petit air résolu qui lit sourire Hullin, mais ce sourire s'elTaça bien vite quand elle ajouta :

« Nous allons faire la guerre... nous allons nous battre... nous allons courir la monlagne...

— Comment? nous allons! nous allons!...

s'écria le brave homme tout ébahi.

— Mais oui. Est-ce que nous ne partons pas? dit-elle d'un ton de regret.

— C'est-à-dire... il faut que je te quitte pour quelque temps, mon enfant.

— Me quitter... oh! que non; je pars avec vous, c'est convenu. Tenez, voyez, mon petit paquet est déjà prêt, et voici le vôtre que j'arrange. Ne vous inquiétez de rien, laissez-moi faire, et vous serez content! »

Hullin ne revenait pas de sa stupeur.

« Mais, Louise, s'écria-t-il, tu n'y songes pas. . . Réfléchis donc : il faudra passer des nuits dehors, marcher, courir; et le froid, la neige, les coups de fusil! Cela ne se peut pas.

— Voyons, s'écria la jeune fille d'une voix pleine de larmes en se jetant dans ses bras, ne me faites pas de peine! Vous voulez rire de votre petite Louise... vous ne pouvez pas l'abandonner!

— Mais tu seras bien mieux ici... tu auras chaud... tu recevras de nos nouvelles tous les jours.

— Non, non, je ne veux pas, moi; je veux sortir. Le froid ne- me fait rien. Il y a trop longtemps que je suis enfermée ; je veux prendre un peu d'air aussi. Est-ce que les oiseaux ne sortent pas? Les rouges-gorges sont dehors tout l'hiver. Est-ce que je n'ai pas senti le froid toute petite? et la faim encore! »

Elle frappait du pied, puis pour la troisième fois entourant le cou de Jean-Claude de ses bras :

L'NVASION.

• Allons, papa Hullin, dit-elle d'une voix tendre, maman Lefèvre a dit oui... Serez-vous plus méchant qu'elle? Ahl si vous saviez comme je vous aime! •

Le brave homme tout attendri s'était assis, et détournait la tête, pour ne pas se laisser fléchir, et ne pas permettre qu'on l'embrassât.

« Oh! que vous êtes méchant aujourd'hui, papa Jean-Claudel

— C'est pour toi, naon enfant.

— Eh bien! tant pis... je me sauverai, je courrai après vous! Le froid... qu'est-ce que le froid? Et si vous êtes blessé, si vous demandez à voir votre petite Louise pour la dernière fois, et qu'elle ne se trouve pas là, près de vous, pour vous soigner, pour vous aimer jusqu'à la fm!..: Oh ! vous me croyez donc bien mauvais cœur! »

Elle sanglotait. Hullin ne put y tenir davantage.

• Est-ce bien vrai que maman Lefèvre consent? demanda-t-il.

— Oh! oui, oh! oui, elle me l'a dit. Elle m'a dit : « Tâche de décider papa Jean-Claude; moi, je ne demande pas mieux; je suis conlenle. »

— Eh bien!... que puis-je faire contre vous deux?. ..tu viendras avecnous... c'est entendu.»

Alors ce fut un cri de joie dont toute la cîissine retentit :

« Oh! que vous êtes bon! »

Et d'un tour de main les larmes furent essuyées :

« Nous allons partir, courir les bois, faire la guerre !

— Hé! s'écria Hullin en hochant la tête, je le vois maintenant, tu es toujoui-s la petite heimalhslos. Allez donc apprivoiser une hirondelle 1 »

Puis, l'attirant sur ses genoux :

« Tiens, Louise, voilà maintenant douze ans passésque je t'ai trouvéedansla neige; tu étais toute bleue, pauvre petite! Et quand nous fûmes dans la baraque, près d'un bon feu, et que tu revins tout doucement, la première chose que tu fis, ce fut de me sourire. Et depuis j'ai toujours voulu ce que tu as voulu. Avec ce sourire-là, lu m'as conduit par tous les chemins. »

Alors Louise se mit à lui sourire, et ils s'embrassèrent :

« Eh bien donc, regardons les paquets, dit le brave homme avec un soupir. Sont-ils bien faits au moins? •

H s'approcha du lit etregarda tout émerveillé ses plus chauds habits, ses gilels do flanelle, tout cela bien brossé, bien plié, bien empaqueté ; puis le paquet de Louise avec ses bonnes

robes, ses jupes et ses gros souliers en un bel ordre. A la fin, il ne put s'empêcher de rire et de s'écrier :

« 0 heimalhslos, heimalhslos, il n'y a que vous pour faire les beaux paquets, et vous en aller sans tourner la tète ! •

Louise sourit.

« Vous êtes content !

— Il le faut bien 1 Mais, pendant tout ce bel ouvrage, tu n'as pas songé, j'en suis sdr, à préparer mon souper.

— Oh ! ce sera bientôt fait! Je ne savais pas que vous reviendriez ce soir, papa Jean- Claude.

— C'est juste, mon enfant. Apprête-moi donc quelque chose, n'importe quoi, mais vite, car j'ai bon appétit. En attendant, je vais fumer une pipe.

— Oui, c'est cela, fumez une pipe. »

Il s'assit au coin de l'établi et battit le briquet tout rêveur. Louise courait à droite, à gauche, comme un véritable lutin, ranimant le feu, cassant les œufs dans la poêle, et faisant sauter une omelette en un clin d'œil. Jamais elle n'avait été si leste, si riante, si jolie. Hullin, le coude sur la table, la joue dans la main la regardait faire gravement, pensant à tout ce qu'il y avait de volonté, de fermeté, de résolution, dans ce petit être, léger comme une fée et décidé comme un hussard. Au bout d'un instant, elle vint lui servir l'omelette sur un grand plat fleuronné, le pain, le verre et la bouteille.

« Voilà, papa Jean-Claude, régalez-vous! »

Elle le regardait manger d'un œil tendre.

La flamme sautait dans le poêle, éclairant de sa vive lumière les poutres basses, l'escalier de bois dans l'ombre, le grand lit au fond de l'alcôve, toute celte demeure tant de fois égayée par l'humeur joyeuse du sabotier, les chansonnettes de sa fille et l'entrain au travail. Et tout cela, Loiiise le quittait sans peine; elle ne songeait qu'aux bois, au sentier neigeux, aux montagnes sans fin allant du village à la Suisse, et bien plus loin encore. Ah ! maître Jean-Claude avait bien raison de crier: " HeUmalhslos! heimalhslos/ » L'hirondelle ne peut s'apprivoiser, il lui faut le grand air, le ciel immense, le voyage éternel! Ni l'orage, ni le vent, ni la pluie par torrents ne l'eûVayent à l'heure du départ. Elle n'a plus qu'une pensée, plus qu'un soupir, un cri : « En route ! en route ! »

Le repas terminé, Hullin se leva et dit à sa fille :

« Je suis las, mon enfant; embrasse-moi, et allons nous coucher.

— Oui, mais n'oubliez pas de m'éveiller, papa Jean-Claude, si vous partez avant le jour.

— Sois donc tranquille. C'est entendu , tu viendras avec nous. «,

Puis, la regardant grimper l'escalier et disparaître dans la petite mansarde.

« A-t-elle peur de rester au nid ! » se dit-il.

Le silence était grand au dehors. Onze heures sonnaient à l'église du village. Le bonhomme s'assit pour défaire ses souliers. Eu ce moment, ses regards rencontrèrent par hasard son fusil de munition suspendu au-dessus de la porte. Il le décrocha, puis il l'essuya lentement et en fit jouer la batterie. Toute son âme était à cette besogne.

« Gela va bien encore, » murmura-t-il.

Et d'une voix grave :

« C'est drôle, c'est drôle; la dernière fois que je le tenais... àMarengo...ilyaquatorze ans... il me semble que c'était hier! »

Tout à coup, au dehors, la neige durcie cria sous un pas rapide. Il prêta l'oreille : • Quelju'un... »

Presque aussitôt deujc petits coups secs retentirent aux vitres. Il courut à la fenêtre et l'ouvrit. La tête de Marc Divés, avec son large feutre tout roide de glace, se pencha dans l'ombre.

• Eh bien, Marc, quelles nouvelles?

— As-tu prévenu les montagnards. Materne, Jérôme, Labarbe?

— Oui, tous,

— Il n'est que temps : l'ennemi a passé.

— Passé?

— Oui... sur toute la ligne... J'ai fait quinze lieues dans les neiges depuis ce matin pour te l'annoncer.

— Bon! il faut donner le signal : un grand feu sur le Falkeinslein. •

Hullin était tout pâle ; il remit ses souliers. Deux minutes après, sa grosse camisole sur les épaules et son bâton au poing, il ouvrait doucement la porte, et suivait Marc Divès à grands pas dans le sentier duFalkênstein.

A partir de minuit jusqu'à six heures du malin, une flamme bi-illa dans les ténèbres sur la cime du Falkenstein, et toute la montagne fut debout.

Tous les amis de llullin, de Marc Divès et de la mère Lefèvre, les hautes guêtres aux jambes, le vieux fusil sur l'épaule, s'acheminèrent, dans le silence des bois, vers les gorges du Valtin. La pensée de l'ennemi, traversant les plaines de l'Alsace pour venir surprendre

les défilés, était présente à l'esprit de tous. Le tocsin de Dagsburg , d'Abreschwiller , de Walsch, de Saint-Quirin et de tous les autres villages ne cessait point d'appeler les défenseurs du pays aux armes.

Maintenant il faut se représenter le Jœgerthâl au pied du vieux burg, par un temps de neige extraordinaire, à cette heure matinale où les grands massifs d'arbres commencent à sortir de l'ombre, où le froid excessif de la nuit s'adoucit à l'approche du jour. Il faut se figurer la vieille scierie avec sa large toiture plate, sa roue pesante chargée de glaçons, sa hutte trapue vaguement éclairée par un feu de sapin, dont la lumière pâlit aux lueurs du crépuscule; et, tout autour du feu, des bonnets de peau, des feutres, de noirs profils regardant les uns par-dessus les autres et se serrant comme une muraille; plus loin, le long des bois, dans toutes les sinuosités du vallon, d'autres feux éclairant des groupes d'hommes et de femmes accroupis dans la neige.

L'agitation commençait à se calmer. A mesure que le ciel grisonnait, les gens se reconnaissaient.

« Tiens, le cousin Daniel de Soldatenthal! vous êtes donc aussi venu?

— Mais oui, comme vous voyez, Heinrich, avec ma femme encore.

— Comment ! la cousine Nanette ! Mais où donc est-elle?

— Là-bas, près du grand chêne, au feu de l'oncle Hans. •

On se serrait la main. D'autres faisaient entendre de longs bâillements, d'autres jetaient au feu des débris de planches. On se passait les gourdes; on se retirait du cercle pour faire place aux voisins qui grelottaient. Cependant l'impatience gagnait la foule.

• Ah ça! criait-on,nous ne sommes pas venus ici pour nous roussir la plante des pieds. Il serait temps de voir, de s'entendre.

— Oui, oui, qu'on s'entende! qu'on nomme des chefs !

—Non ! tout le monde n'est pas encore réuni. Voyez, il en arrive toujours de Dagsburg et de Saint-Quirin. »

En effet, plus le jour grandissait, plus on découvrait de gens accourant de tous les sentiers de la montagne. Il y avait bien alors quelques centaines d'hommes dans la vallée : bûcherons, charbonniers, flotteurs — sans compter les femmes et les enfants.

Rien de pittoresque comme cette halte au milieu des neiges, au fond du défilé encaissé de hauts sapins jusqu'aux nuages; à droite, les vallées s'engrenant les unes dans les autres à perte de vue; à gauche, les ruines du Falken-

L'INVASION

stein debout dans le ciel. On aurait dit de loin des bandes de grues abattues sur les glaces ; mais de près il fallait voir ces bomnies rudes, )a barbe hérissée comme la soie du sanglier, l'œil sombre, les épaules larges et carrées, les mains calleuses. Quelques-uns, plus hauts de taille, apparlenaient à cette race des roux ardent, blancs de peau, poilus jusqu'au bout des doigts et forts à déraciner des chênes. De ce nombre étaient le vieux Materne du Hengst et ses deux fils Frantz et Kasper. Ces gaillards-là, tous trois armésdepetites carabines d'Inspruck, les hautes guêtres de toile bleue à boutons de cuir remontant au-dessus des genonx, les reins couverts d'une sorte de casaque en peau de chèvre, le feutre rabattu sur la nuque, n'avaient pas même daigné s'approcher du feu. Depuis une heure ils étaient assis sur une troncc* au bord de la rivière, l'œil au guet, les pieds dans la neige comme à l'affût. De temps en temps le vieux disait à ses fils :

« Qu'ont-ils donc à grelotter là-bas? Je n'ai jamais vu de nuit plus douce pour la saison ; c'est une nuit de chevreuil; les rivières ne sont pas même prises!- »

Tous les chasseurs forestiers du pays , en passant, venaient leur serrer la main, puis se réunissaient autour d'eux , et formaient en quelque sorte bande à part. Ces gens-là causaient peu, ayant l'habitude de se taire des journées et des nuits entières, de peur d'effaroucher le gibier.

Marc Divès, debout au milieu d'un autre groupe qu'il dominait de toute la tête, parlait et gesticulait, désignant tantôt un point de la montagne, tantôt un autre. En face de lui, se tenait le vieux pâtre Lagarmitte, avec sa grande souquenille de toile grise, sa longue trompe d'écorce sur l'épaule, et son chien. Il écoutait le contrebandier, la bouche béante, et de temps en temps inclinait la tête. Du reste, toute la bande semblait attentive ; elle se composai t surtout de bûcherons et de flotteurs, avec lesquels le contrebandier se trouvait journellement en rapport.

Entre la scierie et le premier feu, sur la Iraverse de l'écluse, était assis le cordonnier Jérôme de Saint-Quirin, un homme de cinquante à soixante ans, la face longue, brune, les yeux caves, le nez gros, les oreilles couvertes d'un bonnet de peau de loutre, la barbe jaune descendant en pointe jusqu'à la ceinture. Ses mains, couvertes de gants de grosse laine vertgcnouille, s'appuyaient sur un énorme bâton de cormier noueux. Il était vêtu d'une longue capote de bure ; on l'aurait pris pour un ermite.

Tronc d'arbre non (î'quarri.

Chaque fois que des rumeurs s'élevaient quelque part, le père Jérôme tournait lentement Ja tôle, et prêtait l'oreille en fronçant le sourcil.

Jean Labarbe, lui, le coude sur le manche de sa hache, restait impassible. C'était un homme aux joues pâles, au nez aquilin , aux lèvres minces. Il exerçait une grande influence sur ceux de Dagsburg par sa résolution et la netleté de son esprit. Quand on criait autour de lui : « Il faut déUbérer ! nous ne pouvons rester là sans rier faire ! » il se bornait simplement à dire : « Attendons; HuUin n'est pas encore arrivé, ni Catherine Lefèvre. Rien ne presse. » Tout le monde alors se taisait , regardant avec impatience vers le sentier des Charmes.

Le icg'are Piorette, petit homme sec, maigre, énergique, les sourcils noirs joints sur le front, un bout de pipe aux dents, se tenait sur le seuil de sa hutte, et contemplait, d'un œil vif et profond à la fois, l'ensemble de cette scène.

Cependant , l'impatience grandissait de minute en minute. Quelques maires de village, en habit carré et chapeau à cornes, se dirigeaient vers la scierie , appelant leurs communes à délibérer. Fort heureusement , la charrette de Catherine Lefèvre apparut enfin dans le sentier, et mille cris d'enthousiasme s'élevèrent aussitôt de tous côtés :

« Les voilà! les voilà! ils arrivent! »

Le vieux Materne se dressa sur une Ironce, et descendit gravement, disant :

« Ce sont eux ! »

Il se fit une grande agitation. Les groupes éloignés se rapprochèrent , chacun accourut. Une sorte de frisson d'impatience dominait la foule. A peine vit-on distinctement la vieille feimière, le fouet en main, sur sa botte de paille avec la petite Louise , que de toutes parts retentirent jusqu'au fond des échos les cris de :

«Vive la France! — vive la mère Catherine! »

Hullin, resté en arrière, son grand chapeau sur la nuque, le fusil de munition en bandoulière, traversait alors la prairie de l'Eichmath, distribuant des poignées de main énergiques :

« Bonjour, Daniel! bonjour, Colon ! bonjour, bonjour!

— Hé! cela va chauffer, Hullin!

—Oui, oui, nous allons entendre éclater les marrons cet hiver. Bonjour, mon vieux Jérôme, nous voilà dans les grandes affaires.

— Mais oui, Jean-Claude. Il faut espérer que nous en sortirons avec la grâce de Dieu. »

Catherine, arrivée devant la scierie, disait alors à Labarbe de déposer à terre une petite tonne d'eau-de-vie qu'elle avait amenée de la

ferme, et de chercher la cruche du ségare dans la hutte.

Quelque temps après, Hullin , en s'approchant du feu, rencontra Materne et ses deux garçons.

« Vous arrivez tard ! lui dit le vieux chasseur.

— Hé ! oui. Que veux-tu ? il a fallu descendre du Falkenstein , prendre le fusil , embarquer les femmes. Knfni, nous voilà, ne perdons plus de temps; Lagarmitte, souffle dans ta corne, que tout le monde se réunisse! Avant tout, il faut s'entendre, il faut nommer dos chefs. »

Lagarmitte soufflait déjà dans sa longue trompe, les joues gonflées jusqu'aux oreilles, et les bandes encore dispersées le long des sentiers, sur la lisière des bois, hâtaient le pas pour arriver à temps. Bientôt tous ces braves gens furent réunis en face de la scierie. Hullin, devenu grave, monta sur une pile de tronces, et, promenant sur la foule des regards profonds, il dit au milieu du plus grand silence:

« L'ennemi a passé le Rhin avant-hier soir; il marche sur la montagne pour entrer en Lorraine : Strasbourg et Huningue sont bloqués. Il faut nous attendre à voir les Allemands et les Russes dans trois ou quatre jours. »

Il y eut un cri général de « Vive la France! «

« Oui, vive la France, reprit Jean- Claude, car si les alliés arrivent à Paris, ils sont maîtres de tout ; ils peuvent rétablir les corvées, les dîmes, les couvents, les privilèges et les potences! Si vous voulez ravoir tout ça , vous n'avez qu'à les laisser passer. »

On ne saurait peindre la fureur sombre de toutes ces figures en ce moment.

« Voilà ce que j'avais à vous dire ! cria Hullin tout pâle. Puisque vous êtes ici, c'est pour vous hallro.

—Oui! oui!

— C'est bien ; mais écoutez-moi. Je ne veux pas vous prendre en traîtres. Il y a parmi vous des pères de famille. Nous serons un contre dix, contre cinquante: il fautnous attendre à périr! Ainsi, que les iiommes qui n'auraient pas réfléchi à la chose,, qui ne se sentiraient pas le cœur de faire leur devoir jusqu'à la fin, s'en aillent; on ne leur en voudra pas. Chacun est libre.»

Puis il se tut regardant autour de lui. Tout le monde restait immobile ; c'est pourquoi d'une voix plus ferme il finit ainsi :

« Personne ne se relire ! tous, tous, vous êtes d'accord pour vous battre! £h bien, cela me réjouit de voir qu'il n'y a pas un seul gueux parmi nous ! Maintenant il faut nommer un chef. Dans les grands dangers , la premièie chose est l'ordre, la discipline. Le chef que vous allez nommer aura tous les droits de

commander et d'être obéi. Ainsi, réfléchissez bien, car de cet homme va dépendre le sort de chacun. »

Ayant dit cela, Jean-Claude descendit des ironces, et l'agitation fut extrême. Chaque village délibérait séparément, chaque maire proposait son homme; cependant l'heure avançait. Catherine Lefèvre se consumait d'impatience. Enfin, n'y tenant plus, elle se leva sur son siège et fit signe qu'elle voulait parler.

Catherine jouissait d'une grande considération. D'abord quelques-uns, puis un grand nombre s'approchèrent pour savoir ce qu'elle voulait leur communiquer.

" Mes amis , dit-elle, nous perdons trop de temps. Que vous faut-il ? Un homme sûr, n'estce pas? un soldat, un homme qui ait fait la guerre et qui sache profiter de nos positions? Eh bien ! pourquoi ne choisissez - vous pas Hullin? En est-il un seul qui puisse trouver mieux? Qu'il parle tout de suite et l'on décidera. Moi, je propose Jean-Claude Hullin. Hé! là-bas! entendez-vous? Si cela continue, les Autrichiens seront ici avant qu'on ait un cbef.

— Oui! oui! Hullin! s'écrièrent Labarbe, Divès, Jérôme et plusieurs autres. Voyons, qu'on vote pour ou contre ! »

Marc Divès, grimpant alors sur les tronces, s'écria d'une voix tonnante:

• Que ceux qui ne veulent pas de Jean-Claude Hullin pour chef lèvent la main. •

Pas une main ne se leva.

« Que ceux qui veulent Jean-Claude Hullin pour chef lèvent la main. »

On ne vit que des mains en l'air.

• Jean-Claude, dit le contrebandier, monte ici, regarde... c'est toi qu'on veut! »

Maître Jean- Claude étant monté vit qu'il était nommé, et tout aussitôt d'un ton ferme il dit:

• C'est bon! vous me nommez votre chef: j'accepte! Que Materne, le vieux, Labarbe de Dagsburg, Jérôme de Saint-Quirin, Marc Divès, Piorette le ségare et Catherine Lefèvre entrent dans la scierie. Nous allons délibérer. Dans un quart d'heure ou vingt minutes, je donnerai les ordres. En attendant , chaque village va fournir deux hommes à Marc Divès, pour chercher de la poudre et des balles au Falkenstein. •

Tous ceux que Jean-Claude Hullin avait désignés se réunirent dans la hutte du ségare, sous le manteau de l'immense cheminée. Une

L'INVASION

sorte de bonne humeur rayonnait sur la figure de ces braves gens.

« Depuis vingt ans que j'entends parler de Russes, d'Autrichiens et de Cosaques, disait le vieux Materne en souriant, je ne serai pas fâché d'en voir quelques-uns au bout de mon fusil ; ça change les idées.

—Oui, lépondit Bnbarbe, nous allons en voir de drôles; les petits enfants de la montagne pouri'ont en raconter sur leurs pères et leurs grands-pères! Et les vieilles, à la veillée, vontelles en faire des histoires dans cinquante ans d'ici !

— Camarades, dit HuUin, vous connaissez tous le pays, vous avez la montagne sous les yeux, depuis ïhann jusqu'à Wisscmbourg.

Vous savez que deux grandes routes , , deux routes impériales , traversent l'Alsace et les Vosges. Elles partent toutes les deux de Bâle ; l'une longe le Rhin jusqu'à Strasbourg, de là elle va remonter la côte de Saverne et entre en Lorraine. Huningue, Neuf-Brisach, Strasbourg et Plialsbourg la défendent. L'autre tourne à gauche et passe à Schlestadt; de Schlestadt elle entre dans la monlagnc et gagne Saint-Dié, Raon-l'Etape, Baccarat et Lunôville. L'ennemi voudra d'abord forcer ces deux routes, les meilleures pour la cavalerie, l'arlillerie et les bagages; mais, comme elles sont défendues, nous n'avons pas à nous en inquiéter. Si les alliés font le siège des places fortes — ce qui traînerait la campagne en longueur — alors nous n'aurons rien à craindre ; mais c'est peu probable. Après avoir sommé Huningue de se rendre , Belfort , Schlestadt , Strasbourg et Phalsbourg de ce côté des Vosges ; Bitche, Lutzelstein et Sarrebruck de l'autre, je crois qu'ils tomberont sur nous. Maintenant, écoutez-moi bien. Entre Phalsbourg et Saint-Dié, il y a plusieurs défilés pour l'infanterie ; mais il n'y a qu'une route praticable au canon : c'est la route de Strasbourg à Raon-les-Leaux par Urinatt, Mutzig, Lutzelhouse, Phrainond, Giandfonlaine. L'ne fois maîtres de ce passage, les alliés pourraient déboucher en Lorraine. Cette route passe au Donon, à deux lieues d'ici, sur notre droite. La première chose à faire est de s'y établir solidement , dans l'endroit le plus favorable à la défense, c'est-à-dire sur le plateau de la montagne; de la couper, de casser les ponts et de jeter en travers de solides abatis. Quelques centaines de gros arbres en travers d'un passage, avec toutes leurs branches, valent des remparts. Ce sont les meilleures embuscades, on est bien à couvert et l'on voit venir. Ces gros arbres tiennent endiablé! 11 fairt les dépecer morceau par morceau ; on ne peut jeter des ponts dessus; enlin, c'est ce qu'il

y a de mieux. Tout cela , camarades, sera fait demain »oir ou après-demain au plus tard, je m'en charge ; mais ce n'est pas tout d'occuper une position et de la mettre en bon état de défense, il faut encore faire en sorte que l'ennemi ne puisse la tourner...

— Justement j'y pensais, dit Materne; une fois dans la vallée de la Bruche, les Allemands peuvent entrer avec de l'infanterie dans les collines de Haslach et tourner notre gauche. Rien ne les empêchera d'essayer la même manœuvre sur notre droite, s'ils parviennent à gagner Raon-1'Étape...

— Oui, mais pour leur ôter ces idées-là, nous avons une chose bien simple à faire : c'est d'occuper les défilés de la Zorn et de la Sarre sur notre gauche, et celui du Blanru sur notre droite. On ne garde un défilé qu'en tenant les hauteurs; c'est pourquoi Piorette va se mettre avec cent hommes, du côté de Raon-les-Leaux; Jérôme, sur le Grosmaiin, avec un même nombre, pour fermer la vallée de la Sarre ; et Labarbe, à la tête du reste, sur la grande côte pour surveiller les collines de Haslach. Vous choisirez votre monde parmi ceux des villages les plus voisins. Il ne faut pas que les femmes aient beaucoup de chemin àfaiie pour apporter des vivres. Et puis les blessés seront plus près de chez eux, ce qu'il faut aussi considérer. Voilà provisoirement tout ce que j'avais à vous dire. Les chefs de poste auront soin de m'envoyer chaque jour au Donon, où je vais établir ce soir notre quartier général, un bon marcheur pour m'avertir de ce qui se passe et recevoir le mot d'ordre. Nous organiserons aussi une réserve ; mais, comme il faut aller au plus pressé, nous parlerons de cela quand vous serez tous en position, et qu'il n'y aura plus de surprise à craindre de la part de l'ennemi.

— Et moi, s'écria Marc Divès, je n'aurai donc rien à faire? Je resterai les bras croisés à regarder les autres se battre?

— Toi, tu surveilleras le transport des munitions; aucun de nous ne saurait traiter la poudre comme toi, la préserver du feu et de l'humidité, fondre des balles, faire des cartouches.

— Mais c'est un ouvrage de femme cela, s'écria le contrebandier; Hexe-Baizel le ferait aussi bien que moi. Comment I je ne tirerai pas un coup de fusil!

— Sois tranquille, Marc, répondit HuUin en riant, les occasions ne te manqueront pas. D'abord le Falkenstein est le centre de notre ligne, c'est notre arsenal et notre point de retraite en cas de malheur. L'ennemi saura par ses espions, que nos convois partent de là; il essayera probablement de les enlever ; les balles

Le doclcur Lorquin. (Page 33.,

et les coups de baïonnette ne te manqueront pas. D'ailleurs, quand tu serais à couvert, cela n'en vaudrait que mieux, car on ne peut confier tes caves au premier venu. Cependant, si tu voulais absolument...

— Non, dit le contrebandier, que la réflexion de Hullin sur ses caves avait touché, non, tout bien considéré, je crois que tu as raison, Jean- Claude; j'ai mes hommes, ils sont bien armés, nous défendrons le Falkenstein, et si l'occasion de placer une balle se présente, je serai plus libre.

— Voilà donc une affaire entendue et bien comprise? demanda Hullin.

— Oui, oui, c'est entendu.

— Eh bien, camarades, s'écria le brave homme d'un accent joyeux, allons nous ré-

chauffer le cœur avec quelques bons verres de vin. Il est dix heures, que chacun retourne à son village et fasse ses provisions. Demain matin au plus tard, il faut que tous les défilés soient occupés solidement. »

Ils sortirent alors de la hutte, et Hullin, en présence de tout le monde, nomma Labarbe, Jérôme, Piorette, chefs de défilés; puis il dit à tous ceux de la Saire de se réunir le plus tôt possible près de la ferme du Bois-de-Chèncs avec des haches, des pioches et des fusils.

« Nous partirons à deux heures, leur dit- il, et nous camperons sur le Donon, en travers de la route. Demain au petit jour, nous commencerons les abatis. »

Il retint le vieux Materne et ses deux garçons Fiantzet Kasper, leur annonçant que la bataille

rarn.~linprîiiiem Doiu.'ci.lure et Ducessoia.

L'INVASION

Louise jetant ses bras au cou de Gaspard. . . (l'age 37.)

commencerait sans doute au Donon, et qu'il fallait de ce côté de bons tireurs, ce qui leur fit plaisir.

La mère Lefèvre n'avait jamais paru plus heureuse; en remontant sur sa charrette elle embrassa Louise et lui dit à l'oreille :

• Tout vabien... Jean-Claude est un homme... il voit tout... il entraîne tout le monde... Moi, qui le connais depuis quarante ans, il m'étonne. •

Puis se tournant :

« Jean-Claude, s'écria-t-elle, nous avons làbas un jambon qui nous attend, et quelques vieilles bouteilles, que les Allemands ne boiront pas.

— Non, Catherine, ils ne les boiront pas. Allez toujours; j'arrive. »

Mais au moment de donner le coup de (ouet, et comme déjà bon nombre de montagnards grimpaient la côte pour regagner leurs villages, voilà que tout au loin on vit poindre, dans le sentier des Trois-Fontaines, un homme grand, maigre , enfourché sur une longue bique rousse , la casquette de peau de lièvre, à large visière plate, enfoncée jusqu'au cou, le nez en l'air. Un grand chien berger à longs poils noirs bondissait près de lui, et les pans de son immense redingote flottaient comme des ailes, Tout le monde s'écria :

« C'est le docteur Lorquin de la plaine, celui qui soigne les pauvres gens gratis; il arrive avec son chien Pluton : c'est un brave homme ! •

En effet, c'était bien lui; il galopait en criant:

• Halte!... arrêtezl... halte!... •

El sa face rouge, ses gros yeux vifs, sa barbe d'unbrun roussâlre, seslarges épaules voûtées, son grand cheval et son chien; tout cela fendait l'air et grandissait à vue d'oeil. En deux minutes, il eut atteint le pied de la montagne, traversé la prairie, et il déboucha du pont en face de la hutte. Aussitôt d'une voix essoufflée il se prit à dire :

« Ah! les sournois, qui veulent entrer en campagne sans moi ! Ils me le payeront 1 »

Et frappant sur un petit coffre qu'il portait en croupe :

« Attendez, mes gaillards, attendez : j'ai làdedans quelque chose dont vous me donnerez des nouvelles; j'ai là-dedans de petits couteaux et des grands, des ronds et des pointus, pour vous repêcher les balles, les biscaïens, les mitrailles de toute sorte dont on va vous régaler. »

Alors il partit d'un grand éclat de rire, et tous les assistants eurent la chair de poule.

Ayant fait celte plaisanterie agréable, le docteur Lorquin reprit d'un ton plus grave :

« Hullin, il faut que je vous tire les oreilles. Gomment, lorsqu'il s'agit de défendre le pays, vous m'oubliez! il faut que d'autres m'avertissent. Il me semble pourtant qu'un médecin n'est pas de trop ici. Je vous en veux!

— Pardonnez-moi, docteur, j'ai tort, dit Hullin en lui serrant la main. Depuis huit jours il s'est passé tant de choses ! On ne pense pas toujours à tout. Et, d'ailleurs, un homme comme vous n'a pas besoin d'être prévenu pour remplir son devoir. »

Le docteur se radoucit :

« Tout cela est bel et bon, s'écria-t-il, mais cela n'empêche pas que, par votre faute, j'arrive trop tard; les bonnes places sont prises, les croix distribuées. Voyftios, où est le général, que je me plaigne!

— C'est moi.

— Oh ! oh ! vraiment?

— Oui, docteur, c'est moi, et je vous nomme notre chirurgien en chef.

— Chirurgien en chef des partisans des Vosges! Eh bien, cela me va. Sans ïancune, Jean-Claude. »

S'approchant alors de la voiture, le brave homme dit à Cathenue qu'il comptait sur elle pour l'organisation des ambulances.

« Soyez tranquille, docteur, répondit la fermière , tout sera prêt. Louise et moi, nous allons nous en occuper dès ce soir; n'est-ce pas, Louise ?

— Oh ! oui, maman Lefèvre, s'écria la jeune fille, ravie de voir qu'on entrait décidément en campagne, nous allons bien travailler, nous passerons la nuit, s'il le faut. M. Lorquin sera content.

— Eh bien donc! en route! Vous dînez avec nous, docteur. •

La charrette partit au trot. Tout en la suivant, le brave docteur racontait en riant à Catherine comment la nouvelle du soulèvement général lui était parvenue, la désolation de sa vieille gouvernante Marie, qui voulait l'empêcher d'aller se faire massacrer par les kaiser- Ucks, enfin les différents épisodes de sou voyage, depuis Quibolo jusqu'au village des Charmes, Hullin, Materne et ses garçons marchaient à quelques pas en arrière , la carabine sur l'épaule, et c'est ainsi qu'ils montèrent la côte, se dirigeant vers la ferme du Bois-de-Chênes.

On peut se figurer l'animation de la ferme, les allées et les venues des domestiques, les cris d'enthousiasme de tout le monde, le cliquetis des verres et -des fourchettes, la joie peinte sur toutes ces figures, lorsque Jean- Claude, le docteur Lorquin, les Materne et tous ceux qui avaient suivi la voiture de Catherine furent installés dans la grande salle, autour d'un magnifique jambon, et se mirent à célébrer leurs futurs triomphes la cruche en main.

C'était justement un mardi, jour de cuite A la ferme.

La cuisine flamboyait depuis le matin; le vieux Duchêne, en manches de chemise, le bonnet de coton sur la nuque, retirait du four des miches de pain innombrables, dont la bonne odeur remplissait toute la nftiison: Annette les recevait et les empilait au coin de l'àtre, Louise servait les convives et Catherine Lefèvre veillait à tout, criant :

« Dépêchez- vous , mes enfants, dépêchezvous. Il faut que la troisième fournée soit prête lorsque ceux de la Sarre arriveront. Ça fera six livres de pain par homme. •

Hullin, de sa place, regardait la vieille fermière aller et venir.

« Quelle femme! disait-il, quelle femme ! Elle n'oublie rien. Allez donc en trouver deux pareilles dans tout le pays! A la santé de Catherine Lefèvre !

— A la santé de Catherine, répondaient les autres.

Les verres s'entre-choquaient et l'on se remettait à causer de combats, d'attaques, de retranchements. Chacun se sentait animé d'une confiance invincible, chacun se disait en luimême : • Tout ira bien ! »

Mais le ciel leur réservait encore une grande

satisfaction en ce jour, surtout à Louise et à la mère Lefèvre. Vers midi, comme un beau rayon de soleil d'hiver blanchissait la neige et faisait fondre le givre des vitres, et que le grand coq rouge, sortant la tête du poulailler, lançait sou cri de triomphe dans les échos du Valtin en battant de l'aile, tout à coup le chien de garde, le vieux Yohan, toutédenté et presque aveugle, se mit à pousser des aboiements si joyeux et si plaintifs à la fois, que tout le monde prêta l'oreille.

On était dans le plus grand feu de la cuisine; la troisième fournée sortait du four, et pourtant Catherine Lefèvre elle-même s'arrêta.

« Quelque chose se passe, » dit-elle à voix basse.

Puis elle ajouta tout émue :

• Depuis le départ de mon garçon, Yohan n'a pas aboyé comme ça. »

Dans le même instant des pas rapides traversaient la cour; Louise s'élançant vers la porte, criait : « C'est lui ! c'est lui 1 » Et presque aussitôt une main cherchait la clenche en frémissant ; la porte s'ouvrait, et un soldat paraissait sur le seuil, — mais un soldat si sec, si hâle, si décharné, sa vieille capote grise à boutons d'étain si râpée, ses hautes guêtres de toile si déchirées, que tous les assistants en furent saisis.

Il ne semblait pouvoir faire un pas de plus, et posa lentement la crosse de son fusil à terre. Le bout de son nez d'aigle, — le nez de la mère Lefèvre,— luisait comme du bronze, ses moustaches rousses tremblaient : on eut dit un de ces grands éperviers maigres, que la famine pousse en hiver jusqu'à la porte des étables. Il regardait dans la cuisine, tout pâle sous les couches brunes de ses joues, et ses grands yeux creux remplis de larmes, sans pouvoir avancer ni dire un mot.

Dehors le vieux chien bondissait, pleurait, secouait sa chaîne; à l'intérieur, on entendait le feu pétiller, tant le silence était grand; mais bientôt, Catherine Lefèvre d'une voix déchirante s'écria :

« Gaspard!... mon enfant!... C'est toi!

— Oui , ma mère! » répondit le soldat tout bas, comme sulfoqué.

Et, dans la nême seconde, Louise se prit à sangloter, taudis que dans la grande salle s'élevait comme un bruit de tonnerre.

Tous les amis accouraient , maître Jean- Claude en tête, criant: « Gaspard!... Gaspard Lefèvre! •

En arrivant, ils virent Gaspard et sa mère qui s'embrassaient: cette femme si forte, si courageuse pleurait à chaudes larmes; lui ne pleurait pas, il la tenait serrée sur sa poitrine.

ses moustaches rousses dans ses cheveux gris, et murmurait:

• Ma mère!... ma mère!... Ah! que j'ai souvent pensé à vous! ■

Puis d'une voix plus haute :

« Louise! dit-il, j'ai vu Louise! •

Et Louise se précipitait dans ses bras : leurs baisers se confondaient.

« Ah! tu ne m'as pas reconnu, Louise!

— Oh! que si... oh! que si... je t'ai reconnu rien qu'à ta marche. »

Le vieux Duchêne , son bonnet de coton à la main, près du feu, bégayait :

« Seigneur Dieu... est-ce possible?... mon pauvre enfant... comme le voilà fait! •

II avait élevé Gaspard et se le représentait toujours, depuis son départ, frais et joufïlu, dans un bel uniforme à parements rouges. Cela dérangeait toutes ses idées de le voir autrement.

En ce moment HuIIin, élevant la voix, dit :

« Et nous autres, Gaspard, nous tous, tes vieux amis , tu veux donc nous laisser en friche? »

Alors le brave garçon se retourna et ne fît qu'un cri d'enthousiasme :

« Hullin! Le docteur Lorquin! Materne!

Frantz! Tous, tous, ils sont tous là! •

Et les embrassades recommencèrent, mais cette fois plus joyeuses , avec des éclats de rire et des poignées de main qui n'en finissaient plus. •

« Ah! docteur, c'est vous! — Ah ! mon vieux papa Jean-Claude! •

On se regardait dans le blanc des yeux, la figure épanouie; on s'entraînait bras dessus, bras dessous dans la salle, et la mère Catherine avec le sac, Louise avec le fusil, Duchêne avec le grand shako, suivaient riant, s'essuyant les yeux et les joues ; on n'avait jamais rien vu de pareiL

« Asseyons-nous... buvons! s'écriait le docteur Lorquin ; voici le bouquet de la fête.

— Ah! mon pauvre Gaspard, que je suis donc content de te revoir sain et sauf, disait Hullin. Hé! hé! sans te flatter, je t'aime mieux comme ça qu'avec tes grosses joues rouges. Tu es un homme maintenant, morbleu! Tu me rappelles les vieux de notre temps, ceux de la Sambre, de l'Egypte, ha! ha! ha! nous n'avions pas le nez rond, nous n'étions pas luisants de graisse ; nous regardions comme des rats maigres qui voient un fromage, et nous avions les dents longues et blanches!

— Oui, oui , ça ne m'étonne pas, papa Jean- Claude, répondait Gaspard. Asseyons-nous, asseyons-nous; on cause plus à l'aise. Ah çal pourquoi donc êtes- vous tous à la ferme?

— Cv^mment, tu ne sais pas? Tout le pays est en l'air, de la Houpe à Saint-Sauveur, pour se défendre.

—Oui, l'anabaptiste de la Painbach m'a dit deux mots décela, comme je passais; c'est donc vrai?

— Si c'est vrai ! Tout le monde s'en mêle. Et moi je suis général en chef.

— A la bonne heure, à la bonne beure, mille tonnerres! Que ces gueux de kaiserlicks ne nous mangent pas la laine sur le dos dans notre pays; ça me fait plaisir! Mais passez-moi donc le couteau. C'est égal, on est heureux de se letrouver chez soi. Hé! Louise, viens donc nn peu t'asseoir ici. Tenez , papa Jean-Claude, avec cette pelile-là d'un côté, le jambon de l'autre, la cruche en avant sur la ligne, il ne me faudrait pas quinze jours pour me remplumer , les camarades ne me reconnaîtraient plus à la compagnie. »

Tout le monde s'était assis et s'émerveillait de voir le brave gai-çon tailler, déchiqueter, lever le coude, puis regarder Louise et sa mère les yeux attendris, et de l'en tendre répondre aux lins et aux autres sans perdre un coup de dent.

Les gens de la ferme, Duchène, Annette, Robin, Dubourg, rangés en demi-cercle, regardaient Gaspard d'un air d'extase; Louise remplissait son verre, la mère Lefèvre, assise près du fourneau, visitait son sac, et, n'y trouvant que deux veilles chemises toutes noires, avec des trous gros coînme le poing, des souliers éculés, de la cire à giberne, un peigne à trois dents et une bouteille vide, elle levait les mains au ciel et se dépêchait d'ouvrir l'armoire au linge en murmurant :

« Seigneur! faut-il s'étonner si tant de monde périt de misère I »

Le docteur Lorquin, en présence d'un si vigoureux appétit, se frottait les mains tout joyeux et murmurait dans sa grosse barbe :

«Quel gaillard! quel estomac! quel râtelier! Il croquerait des cailloux comme des noisettes. »

Et le vieux Materne lui-même disait à ses garçons :

« Dans le temps, après deux ou trois jours de chasse dans la haute montagne, en hiver, il m'arrivait aussi d'avoir une faim de loup et de manger un cuissot de chevreuil sur le pouce ; maintenant je me fais vieux, une ou deux livres de viande me suffisent. Ce que c'est pourtant que l'âge I »

Hulliu avait allumé sa pipe et paraissait tout rêveur; évidemment quelque chose le tracassait. Au bout de quelques minutes, voyant l'appétit de Gaspard se ralentir, il s'écria brusquement:

"Dis donc, Gaspard, sans t'inleiifiinpre, comment diable se fait-il (pie lu sois ici? nous te croyions encore sur le bord du Rhin , dii cô:é de Strasbourg.

— Ah! ah! l'ancien, je comprends, dit le fils Lefèvre en clignant de l'œil: il y a tant de déserteuis, n'est-ce pas?

— Oh ! une idée pareille ne me viendra jamais, et cependant...

-Vous ne seriez pas fâché de savoir si nous sommes en règle! Je ne puis vous donner tort, papa Jean-Claude, vous êtes dans votre droit; celui qui manque à l'appel quandles kaiserlicks sont en France mérite d'être fusillé! Soyez tranquille, voici ma permission. »

Uullin, qui n'avait pas de fausse délicatesse, lut ;

« Permission de vingt-quatre heures au gre- • nadier Gaspard Lefèvre, de la 2» du 1*'.

< Ce jourd'hui, 3 janvier 1814.

« Gèmeav, chef de bataillon. »

« Bon , bon, fit-il , serre ça dans ton sac; tu pourrais la perdre. »

Toute sa bonne humeur était revenue.

« Voyez-vous, mes enfants, dit-il, je connais l'amour: c'est très-beau et c'est très-mauvais; mais c'est mauvais particulièrement pour les jeunes soldats qui s'apin'ochent trop de leur village après une campagne. Ils sont capables de s'oublier jusqu'à revenir avec deux ou trois gendarmes à leurs trousses. J'ai vu ça. Enfin, puisque tout est en ordre, buvons un verre de rikcvir. Qu'en pensez-vous, Catherine? Ceux de la Sarre peuvent arriver d'une minute à l'autre, et nous n'avons pas un instant à perdre.

— Vous avez raison, Jean-Claude, répondit la vieille fermière fort triste. Annette, descends à la cave, apporte trois bouteilles du petit cellier. •

La servante sortit en courant.

« Mais cette permission, Gaspard, reprit Catherine, depuis combien de temps dure-elle'?

— Je l'ai reçue hier, à huit heures du soir, à Vasselonne , ma mère. Le régiment est en retraite sur la Lorraine; je dois le rejoindre ce soir à Phalsbourg.

— C'est bien ; tu as encore sept heures devant toi; il ne t'en faudra pas plus de six pour arriver, quoiqu'il y ait beaucoup de neige au Foxthâl. •

La brave femme vint se rasseoir près de son flls, le cœur gros; elle no pouvait cacher son • trouble. Tout le monde était ému. Louise, le bras sur la vieille épaulelle r;îpée de Gaspard, la joue sur son oreille, sanglotait. Hullin vi-

L'INVASION

dait les cendres do sa pipe au bout de la table, les sourcils froncés, sans rien dire ; mais quand les bouteilles arrivèrent et qu'on les eut déboucbées :

« Allons, Louise, s'écria-t-il, du courage, morbleu! Tout cela ne peut durer longtemps; il faut que ça finisse d'une manière ou d'une autre, et je dis, moi, que ça finira bien; Gaspard l'eviendra, et nous ferons la noce. »

Il remplissait les verres, et Catherine s'essuyait les yeux en murmurant :

« Et dire que tous ces brigands sont cause de ce qui nous arrive. Ah! qu'ils viennent, qu'ils viennent par ici ! »

On but d'un air mélancolique ; mais le vieux rikevir, entrant dans l'âme de ces braves gens, ne tarda point à les l'animer. Gaspard, plus ferme qu'il ne l'avait paru d'abord, se mit à raconter les terribles atïaires de Bauizen, de Lutzen, de Leipzig et de Hanau, où les conscrits s'étaient battus comme des anciens, remportant victoire sur victoire, jusqu'à ce que les traîtres se missent de la partie.

Tout le monde l'écoutailen silence. Louise, dans les moments de grand danger, — au passage des rivières sous le feu de l'ennemi, à l'enlèvement d'une batterie à la baïonnette, — lui serrait le bras comme pour le défendre. Les yeux de Jean-Claude étincelaient; le docteur demandait chaque fois la position de l'ambulance; Materne et ses garçons allongeaient le cou, leursgrosses mâchoires rousses serrées ; et, le vin vieux aidant, l'enthousiasme grandissait de minute en minute : Ah! les gueux! ah! les brigands! Gare, gare, tout n'est pas fini !... »

La mère Lefèvre admirait le courage et le bonheur de son fils au milieu de ces événements, dont les siècles des siècles garderont le souvenir.

Mais quand Lagarmitte, grave et solennel dans sa longue jaquette de toile grise, son large feutre noir sur les boucles blanches do ses cheveux, et sa longue trompe d'écorcesur l'épaule, traversa la cuisine et parut à l'entrée de la salle, disant: «Ceux de la Sarre arrivent!» Alors toute cette exaltation disparut, et l'on se leva, songeant à la lutte terrible qui bientôt allait s'engager dans la montagne-

Louise, jetant ses bras au cou de Gaspard, s'écria :

« Gaspard, ne t'en va pas!... Reste avec nous ! •

Il devint tout pâle.

• Je suis soldat, dit il ; je m'appelle Gaspard Lefèvre; je t'aime mille fois plus que ma propre vie ; mais un Lefèvre ne connaît que son devoir. •

Et il dénoua sf!s bras. Louise, alors, s'affais-

iant sur la table, se mit à gémir tout haut. Gaspard se leva. HuUin se posa entre eux, et lui scri'ant les mains avec force, les joues frémissantes :

« A la bonne heure ! s écria-t-il, tu viens de parler comme un homme. •

Sa mère s'avança d'un air calme, pour lui boucler le sac sur les épaules. Elle fit cela, les sourcils froncés , les lèvres serrées sous son grand nez crochu , sans pousser un soupir; mais deux grosses larmes suivaient lentement les rides de ses joues. Et quand elle eut fini, se détournant, la manche sur les yeux, elle dit:

« C'est bien... va... va .. mon enfant, ta mère te bénit. Si la guerre te prend, tu ne seras pas mort... tiens, Gaspard, voici ta place, là, entre Louise et moi: tu y seras toujours! Cette pauvre enfant n'est pas encore assez vieille pour savoir que vivre c'est souffrirl...»

Tout le monde sortit ; Louise seule resta dans la salle, à se lamenter. Quelques instants après, comme la crosse du fusil retentissait sur les dalles de la cuisine, et que la porle extérieure s'ouvrait, elle jeta un cri déchirant, et se précipitant dehors :

• Gaspard! Gaspard! dit-elle, regarde, j'ai du courage, je ne pleure pas ; je ne veux pas te retenir, non, mais ne me quitte pas fàclaé; aie pitié do moi !

— Fâché ! fâché contre toi, ma bonne Louise. Oh! non, non, flt-il. Mais de te voir si malheureuse, ça me crève le cœur... Ah! si tu avais un peu de courage... maintenant je serais heureux !

— Eh bien, j'en ai , embrassons-nous ! Regarde, je ne suis plus la même ; je veux être comme maman Lefèvre ! »

Ils se donnèrent les embrassades d'adieu avec calme. IluUin tenait le fusil ; Catherine agita la main comme pour dire : • Va ! va ! c'est assez ! »

Et lui, saisissant tout à coup son arme, s'éloigna d'un pas ferme et sans tourner la tête.

De l'autre côté, ceux de la Sarre, avec leurs pioches et leurs haches, grimpaient à la file le sentier du Vallin.

Au bout de cinq minutes, au détour du gros chêne, Gaspard se retouina levant la main ; Catherine et Louise lui répondirent. Ilullin s'avançait alors à la rencontre de son monde. Le docteur Lorquin seul restait avec les femmes; quand Gaspard, poursuivant sa route, eut disparu, il s'écria :

« Catherine Lefèvre, vous pouvez vous glorifier d'avoir pour fils un homme de cœur. Dieu veuille qu'il ail de la chance! »

On entendait les voix loinlaines des arrivants

qui riaient entre eux, et marchaient à la guerre comme on court à la noce.

Tandis que HuUin, à la tête des montagnards, prenait ses mesures pour la défense, le fou Yégof — cet être sans conscience de lui-même, ce malheureux couronné de fer-blanc, cette image désolante de l'âme humaine frappée dans ce qu'elle a de plus noble, de plus grand, de plus vital: l'intelligence! — le fou Yégof, la poitrine ouverte à tous les vents, les pieds nus, insensible au froid, comme le reptile dans sa prison de glace, vaguait de montagne en montagne, au milieu des neiges.

D'où vient que l'insensé résiste aux atteintes les plus âpres de la température, alors que l'être intelligent y succombe? Est-ce une concentration plus puissante de la vie, une circulation plus rapide du sang, un état de fièvre continu? Est-ce l'effet delà surexcitation des sens, ou toute autre cause ignorée ?

La science n'en dit rien. Elle n'admet que les causes matérielles, impuissantes à rendre compte de tels phénomènes.

Yégof allait donc au hasard, et la nuit venait, le froid redoublait, le renard claquait des dents à la poursuite d'un gibier invisible : la buse atfamée retombait les serres vides sur les broussailles, en jetant un cri de détresse. Lui, son corbeau sur l'épaule, gesticulant, parlant comme en rêve, marchait, marchait toujours, du Holderloch au Sonneberg, du Sonneberg au Blutfeld.

Or, en cette nuit, le vieux pâtre Robin de la ferme du Bois-de-Ghêne devait être témoin du plus étrange et du plus épcuvantable spectacle.

Quelques jours auparavant, ayant été surpris par les premières neiges au fond de la gorge du Blutfeld, il avait laissé là sa charrette, pour reconduire son troupeau à la ferme; mais s'étant aperçu qu'il avait oublié sa peau de mouton dans la guérite ambulante, il s'était ce jourlà, sa besogne faite, mis en route, vers quatre heures du soir, pour aller la chercher.

Le Blutfeld, situé entre le Schnéeberg et le Grosmann, est une gorge étroite bordée de rochers à pic. Un filet d'eau y serpente, été comme hiver, à l'ombre de hautes broussailles, et dans le fond s'étend un grand pâturage tout parsemé 3o laiges pierres grises.

On descend rarement dans ce défilé, car le Bluiitild a quelque chose de sinistre, surtout

au clair de lune d'hiver. Les gens instruits du pays, le maître d'école de Dagsburg, celui de Hazlach, disent qu'en cet endroit s'est livrée la grande bataille des Triboques contre les Germains, lesquels voulaient pénétrer dans les Gaules , sous la conduite d'un chef nommé Luitprandt. Ils disent que les Triboques, des cimes d'alentour, précipitant sur leurs ennemis des masses de rochers, les broyèrent là dedans comme dans un mortier, et que de co grand carnage, la gorge a conservé le nom de Blutfeld (champ du sang). On y trouve des pots cassés, des fers de lance rouilles, des morceaux de casques, et des épées longues de deux aunes, en forme de croix.

La nuit, lorsque la lune éclaire ce champ et ces grosses pierres couvertes de neige, lorsque la bise souffle , agitant les buissons glacés comme des cymbales, il semble qu'on entend le grand cri des Germains au moment de la surprise, les pleurs des femmes, les hennissements des chevaux, le roulement immense des chariots dans le défilé; car il parait que ces gens conduisaient, dans leurs voitures couvertes de peaux, femmes, enfants, vieillards, et tout ce qu'ils possédaient en or, en argent, en meubles, comme les Allemands qui partent pour l'Amérique.

Les Triboques ne se lassèrent point de les massacrer pendant deux jours, et, le troisième, ils remontèrent au Donon, au Schnéeberg, au Grosmann , au Giromâni , au Hengst-, leurs larges épaules courbées sous le butin.

Voilà ce qu'on raconte touchant le Blutfeld ; et certes, à voir cette gorge encaissée dans les montagnes comme une immense citerne, sans autre issue qu'un étroit sentier, on comprend que les Germains ne devaient pas s'y trouvera leur aise.

Robin n'arriva qu'entre sept et huit heures, au lever de la lune.

Le brave homme était descendu cent fois dans le précipice, mais il ne l'avait jamais vu si vivement éclairé et si morne.

De loin, sa charrette blanche, au fond de l'abîme, lui produisait l'effet d'une de ces grosses pierres couvertes de neige, sous lesquelles on avait enterré les Germains. Elle était à l'entrée du gouffre, derrière un gros massif de broussailles, et le petit torrent murmurait auprès et se répandait dans les flèches d'eau, brillantes comme des glaives.

Ariivé là, le pâtre se mit à chercher la clef du cadenas, puis, ayant ouvert sa guérite, et se traînant sur les mains et les genoux , il retrouva fort heureusement sa casaque, et même une vieille hachette à laquelle il ne pensait plus.

L'INVASION

Mais qu'on juge de sa surprise, lorsqu'en se retournant pour sortir, il vit le fou Yégof ap- ' paraître au détour du sentier, et s'avancer droit à lui sous les vifs rayons de la lune.

Le brave homme se rappela tout de suite l'histoire terrible de la cuisine du Bois-de- Chênes, et il eut peur 1... mais ce fut bien autre chose , lorsque derrière le fou , à quinze ou vingt pas, débouchèrent à leur tour cinq loups gris, deux grands et trois petits.

D'abord il crut que c'étaient des chiens, mais c'étaient des loups. Ils suivaient Yégof pas à pas , et lui ne semblait pas les voir ; son corbeau voltigeait, allant de la pleine lumière dans l'ombre des rochers, puis revenant ; les loups, les yeux brillants , leurs naseaux pointus en l'air, flairaient; le fou levait son sceptre.

Le pâtre tira la porte de sa guérite aussi prompt que l'éclair, mais Yégof ne le vit pas. 11 s'avança dans la gorge comme dans une salle immense ; à droite et à gauche se dressaient les rochers à pic, au-dessus brillaient des milliards d'étoiles. On aurait entendu voler une mouche; les loups ne faisaient aucun bruit en marchant, et le corbeau venait de se poser à la cime d'un vieux chêne desséché sur l'une des roches en face ; son plumage luisant paraissait bleu sombre, il tournait la tête et semblait écouter.

C'était étrange.

Robin se dit :

« Le fou ne voit rien, il n'entend rien; ils vont le dévorer. S'il trébuche, s'il glisse, c'est fini ! »

Mais, au milieu de la gorge, Yégof s'étant retourné, s'assit sur une pierre, et les cinq loups, tout autour de lui, le nez en l'air, s'assirent dans la neige.

Alors, chose vraiment terrible, le fou, levant son sceptre, leur fit un discours en les appelant par leurs noms.

Les loups lui répondaient pas des cris lugubres.

Or, voici, ce qu'il leur disait:

« Hé ! Ghild, Bléed, Merweg, et toi, Sirimar, mon vieux, nous voilà donc encore une fois ensemble I Vous êtes revenus gras.... il y a eu bonne chère en Allemagne, hél •

Puis, montrant la gorge blanche :

« Vous rappelez-vous la grande bataille? »

L'un des loups se mit à hurler lentement d'une voix plaintive, puis un autre, puis tous les cinq ensemble.

Cela dura bien dix minutes.

Le corbeau, perché sur la branche desséchée, ne bougeait pas.

Robin aurait voulu fuir; il priait, invoquant tous les saints, et surtout son patron, pour le-

quel les pâtres de la montagne ont la plus grande vénération.

Mais les loups hurlaient toujours, et U'ras les échos du Blutfeld avec eux.

A la fin, l'un, le plus vieux, se tut, puis un autre, puis tous, et Yégof reprit :

« Oui, oui, c'est une triste histoire. — Ohl regardez. Voici la rivière où coulait notre sang! — C'est égal, Merweg, c'est égal, les autres ont aussi laissé de leurs os dans la bruyère. — Et la lune a vu leurs femmes s'arracher les cheveux durant trois jours et trois nuits 1 — Oh! la terrible journée! — Oh! les chiens, ont-ils été fiers de leur grande victoire! — Qu'ils soient maudits... maudits! «

Le fou avait jeté sa couronne à terre; il la ramassa en gémissant.

Les loups, toujours assis, l'écoutaient comme des personnes attentives. Le plus grand se mit à hurler, et Yégof lui répondit :

« Tu as faim, Sirimar! réjouis-toi, réjouistoi, la chair ne manquera pas longtemps : les nôtres arrivent; ou va recommencer la bataille. »

Puis, se levant et frappant de son sceptre une pierre :

« Tiens, voilà tes os ! »

Il s'approcha d'une autre :

« Et. les tiens, Merweg, les voilà! » fit- il. ,

Toute la bande le suivit; lui, se dressant sur une petite roche et regardant le gouffre silencieux, s'écria :

« Notre chant de guerre est mort! notre chant de guerre est un gémissement! l'heure est proche, il va se réveiller! — Et vous serez des guerriers; vous aurez encore une fois ces vallons et ces montagnes.

« Ohl ces bruits de charrettes, ces cris de femmes, ces coups de masse, je les entends, l'air en est plein.

« Oui, oui, ils de.icendaient delà-haut, et nous étions entourés! '— Et maintenant tout est mort; écoutez, tout est mort; vos os dorment, mais vos enfants arrivent, votre tour reviendra : — chantez, c-hantez ! »

Et lui-même se mit à hurler, tandis que les loups reprenaient leur chant sauvage.

Ces plaintes devenaient de plus en plus navrantes, et le silence des rochers d'alentour, les uns sombres, les autres éclairés de face ; rimmobiUté des bois sous leur ftirdeau de neige ; les échos lointains répondant au lugubre concert d'une voix mystérieuse, tout était fnit pour saisir le vieux pâtre d'une horreur éti,rnelle.

Cependant il craignait moins, car Yégof et son funèbre cortège se trouvaient plus loin de lui, et s'éloignaient vers Hazlach.

1,1' Ibu, 1( \aal son sceptre, leur lit un discours. (Page 3'J.)

A son tour le corbeau, jetant un cri rauque, déploya ses ailes et prit son vol dans l'azur pâle.

Toute cette scène disparut comme un rêve !

Robin, longtemps encore, écouta les hurlements qui s'éloignaient. Ils avaient complètement cessé depuis plus de vingt minutes, et le silence de l'hiver régnait seul dans l'espace, lorsque le brave homme se sentit assez rassuré pour sortir de sa guérite, et reprendre en courant le chemin de la ferme.

En arrivant au Bois-de-Chênes, il trouva tout le monde en l'air. On était en train d'abattre un bœuf pour la troupe du Donon. HuUin, le docteur Lorquin, Louise, étaient partis avec ceux de la Sarre. Catherine Lefèvre faisait charger sa grande voiture à quatre cheveaux, de pain,

de viande et d'eau-de-vie. On allait, on courait, tout le monde prêtait la main aux préparatifs.

Robin ne put raconter à personne ce qu'il avait vu. D'ailleurs, cela lui paraissait à luimême tellement incroyable, qu'il n'osait en ouvrir la bouche.

Lorsqu'il fut couché dans sa crèche, au milieu de l'étable, il finit par se dire que Yégof avait sans doute apprivoisé dans le temps une nichée de loups, et qu'ils parlait de ses folies avec eux, comme on parle quelquefois à son chien.

Mais il lui resta toujours de cette rencontre une crainte superstitieuse, et, même dans l'âge le plus avancé, le brave homme ne parla jamais de ces choses qu'en frémissant.

l'di't^. Juies Uouaveiiluri.', niipniucur.

L'INVASION

Une vinglaine lio Cosaques, Uliail>e jaune ébouiiBëe... (Page 41.)

Tout ce que Hullin avait ordonné s'était accompli : les défilés de la Zorne, de la Sarre étaient gardés solidement; celui du Blanru, point extrême de la position, avait été mis en état de défense par Jean-Claude lui-même et les trois cents hommes qui formaient sa force principale.

C'est là, sur le versant oriental du Donon, à deux kilomètres de Grandfontaine, qu'il faut nous porter pour attendre les événements ultérieurs.

Au-dessus de la grande route, qui longe la côte en écharpe jusqu'aux deux tiers de la cime on remarquait alors une ferme entourée de

quelques arpents de terre cultivée, la métairie de Pelsly l'anabaptiste, une large construction à toiture plate, telle qu'il la fallait pour ne pas être enlevée par les grands courants d'air. Les étables et les réduits à porcs s'étendaient derrière, vers le sommet de la montagne.

Les partisans bivouaquaient aux alentours ; à leurs pieds se découvraient Grandfontaine et Pramont, serrés dans une gorge étroite ; plus loin, au tournant de la vallée, Schirmeck et son vieua pan de ruines féodales; enfin, dans les ondulations de la chaîne, la Bruche s'éloignant en zigzag, sous les brumes grisâtres de l'Alsace. A leur gauche montait la cime aride du Donon,

Bernée de rochers et de quelques sapins rabougris. Devant eux se trouvait la route effondrée : les talus écroulés sur la neige, de grands arbres jetés à la traverse avec toutes leurs branches.

La neige fondante laissait paraître la glèbe jaune de loin en loin ; ailleurs, elle formait de grosses vagues gercées par la bise.

C'était un coup d'oeil sévère et grandiose. Pas un piéton, pas une voiture n'apparaissait le long du chemin de la vallée, qui serpente sous les taillis à perle de vue : on aurait dit un désert.

Les quelques feux éparpillés autour de la métairie, envoyant au ciel leurs bouflées de fumée humide, iudiquaienfcseuls l'emplacement du bivouac. ;•-

Les montagnards, assis autour de leurs marmites, le feuire rabattu sur la nuque, le fusil en bandoulière, étaient tout' mélancoliques : depuis trois jours ils attendaient l'ennemi. Dans un de ces groupes, les jambes repliées, le dos arrondi, la pipe aux lèvres, se trouvaient le vieux Materne et ses deux garçons.

De temps en temps, Louise apparaissait sur le seuil de la ferme, puis elle rentrait bien vite se remettre à l'ouvrage. Un grand coq grattait le fumier de la patle, chantant d'une voix enrouée; deux ou trois poules se promenaient le long des broussailles. Tout cela réjoui.ssait la vue; mais la grande consolation des partisans était de contempler de magnifiques quartiers de lard, aux côtes blanches et rouges, embrochés dans des piquets de bois vert, fondant leur graisse goutte à goutte sur la braise, et d'aller remplir leurs cruches à une petite tonne d'eaude-vie posée sur la charrette de Catherine Lefèvre.

Vers huit heures du matin, un homme se montra subitement entre le grand et le petit Donon : les sentinelles le découvrirent aussitôt; il descendait en agitant son feutre.

Au bout de quelques minutes, on reconnut Nickel Bentz, l'ancien garde forestier de la Houpe.

Tout le camp fut en éveil ; on courut avertir HuUin, qui dormait depuis une heure dans la métairie, sur une grande paillasse, côte à côie avec le docteur Lorquin et son chien Pluton.

Ils sortirent tous les trois, accompagnés du vieux pâtre Lagarniilte, qu'on avait nommé trompette, et de.l'anabaptiste Pelsly, homme grave, les bras enfoncés jusqu'aux coudes dans les larges poches de sa tunique de laine grise garnie d'agrafes de laiton, un largo collier de barbe autour des mâchoires, et la houppe de son bonnet de coton au milieu du dos.

Jean-Claude semblait joyeux.

« Eh bien, Nickel, que se passe-t-il là-bas? s'écria-t-il.

— Jusqu'à présent, rien de nouveau, maître Jean-Claude; seulement du côté de Phalsbourg, on entend gronder comme un orage. Labarbe dit que c'est le canon, car toute la nuit on

•voyait passer des éclairs sur la forêt de Hildehouse, et, depuis ce matin des nuages gris s'étendent sur la plaine.

— La ville est attaquée, dit Hullin; mais du côté de Lutzelstein?

— On n'entend rien, répondit BeUtz.

— Alors, c'est que l'ennemi essaye de tourner la place. Dans tous les cas, les alliés sont là-bas: il doit y avoir terriblement de monde en Alsace. •

Puis se tournant vers Materne, debout derrière lui :

« Nous ne pouvons plus rester dans l'incertitude, dit-il, tu vas partir avec les deux fils eu reconnaissance. »

La figure du vieux chasseur s'éclaircit.

« A la bonne heure ! je vais donc pouvoir me dégourdir un peu les jambes, dit-il, et tâcher de décrocher uu de ces gueux d'Autrichiens ou de Cosaques.

— Un instant, mon vieux, il ne s'agit pas ici de décrocher quelqu'un ; il s'agit de voir ce qui se passe. Frantz et Kasper resteront armés, mais toi, je te connais, tu vas laisser ici ta carabine, ta corne à poudre et ton couteau de chasse.

— Pourquoi cela?

— Parce qu'il faut entrer dans les villages, et que si l'on te prenait armé, tu serais fusillé tout de suite.

— Fusillé?

— Sans doute. Nous ne sommes pas des troupes régulières; on ne nous fait pas prisonniers, on nous fusille. Tu suivras donc la route de Schirmeck, un bâton à la main, et tes flls t'accompagneront de loin dans les taillis, à demi-portée de carabine. Si quelques maraudeurs l'attaquent, ils viendront à ton secours, mais si c'est une colonne, un peloton, ils te laisseront prendre.

— Ils me laisseront prendre ! s'écria le vieux chasseur indigné, je voudrais bien voir ça.

— Oui, Materne, et ce sera le plus simple, car un homme désarmé, on le relâche; un homme armé, on le fusille. Je n'ai pas besoin de te dire qu'il ne faut pas chanter aux Allemands que tu viens les espionner.

— Ah! ahl je comprends. Oui, oui, ça n'est pas mal vu; moi, je ne quitte jamais ma carabine, Jean-Claude, mais à la guerre comme à la guerre; tiens, la voilà ma carabine, et ma corne, et mon couteau. Qui est-ce qui me prêtera sa blouse et son bâton? »

L'INVASION

Nickel Ben Iz lui passa son sarrau bleu et son feutre. Tout le monde les entourait avec admiration.

Lorsqu'il eut changé d'habits, malgré ses grosses moustaches grises, on aurait pris le vieux chasseur pour un simple paysan de la haute montagne.

Ses deux garçons, tout fiers d'être de cette première expédition, vérifiaient l'amorce de leurs carabines et mettaient au bout du canon la biiïonnette du sanglier droite et longue comme vme épée. Ils tàtaient leur couteau de chasse, poussaient la gibecière d'un mouvement d'épaules sur leurs reins, et s'assuraient que tout se trouvait bien en ordre, promenant autour d'eux des regards étincelants.

« Ah ça! leur dit le docteur Lorquin en riant, n'oubliez pas la recommandation de maître Jean-Claude : de la prudence 1 Un Allemand de plus ou de moins sur cent mille n'embellirait pas considérablement nos affaires ; tandis que si vous nous reveniez endommagés l'un ou l'autre, on vous remplacerait difflcilement.

— Oh! ne craignez rien, docteur, nous allons ouviir l'œil.

— Mes garçons, répondit fièrement Materne, sont de vrais chasseurs : ils savent attendre et profiter du moment. Ils ne tireront que si j'appelle. Vous pouvez être tranquille I Et maintenant, en route; il faut que nous soyons de retour avant la nuit. »

Ils partirent.

« Bonne chance! » leur cria Hullin, tandis qu'ils remontaient dans les neiges, pour faire le lourdes abatis.

Ils descendirent bientôt vers le petit sentier qui coupe au court sur la droite de la montagne.

Les partisans les suivaient du regard. — Leurs giands cheveux roux frisés, leurs longues jambes sèches, leurs larges épaules, leurs mouvements souples, rapides, tout annonçait qu'en cas de rencontre, cinq ou six kaiserliclcs n'auraient pas beau jeu contre de pareils gaillards.

Au bout d'un quart d'heure ils tournèrent la sapinière et disparurent.

Alors Hullin rentra tranquillement à la ferme, en causant avec Nickel Benlz.

Le docteur Lorquin marchait derrière, suivi de Pluton, et tous les autres allèrent reprendre leurs places autour des feux de bivouac.

Materne et ses deux garçons marchèrent

longtemps en silence; le temps s'était mis au beau; le pâle soleil d'hiver brillait sur la neige éblouissante sans parvenir à la dissoudre; le sol restait ferm,e et sonore. Au loin, dans la vallée, se dessinaient avec une netteté surprenante les flèches des sapins, la pointe rougeâtre des rochers, les toits des hameaux, avec leurs stalactites de glace suspendues aux tuiles, leurs petites fenêtres scintillantes, et leurs pignons aigus.

Les gens se promenaient dans la rue de Grandfonlaine; une troupe de jeunes filles stationnait autour du lavoir, quelques vieux en bonnet de coton fumaient leur pipe sur le seuil des maisonnettes. Tout ce petit monde, au fond de l'étendue bleuâtre, allait, venait et vivait, sans qu'un souffle, un soupir parvint à l'oreille des forestiers.

Le vieux chasseur fit halte à la lisière du bois, et dit à ses fils :

« Je vais descendre au village, chez Dubreuil, l'aubergiste de la Pomme de pin. •

Il leur désignait de son bâton une longue bâtisse blanche, les fenêtres et la porte entourées d'une bordure jaune, et une branche de pin suspendue à la muraille en guise d'enseigne.

« Vous m'attendrez ici ; s'il n'y a pas de danger, je sortirai sur le pas de la porte et je lèverai mon chapeau, vous pourrez alors venir prendre un verre de vin avec moi. »

Il descendit aussitôt la côte neigeuse, jusqu'aux petits jardins échelonnés au-dessus de Grandfoiitaiiie, ce qui dura bien dix minutes, puis il prit entre deux sillons, gagna la prairie, traversa la place du village, et ses deux garçons, l'arme au pied, le virent entrer à l'auberge. Quelques instants après, il reparut sur le seuil et leva son chapeau, ce qui leur fit plaisir.

Au bout d'un quart d'heure, ils avaient rejoint leur père dans la grande salle de la Pomme de pin; une pièce basse, chauffée par un grand fourneau de fonte bleui à la mine de plomb, le plancher sablé, et les longues tables de sapin bien récurées à la couronne de prêle.

Sauf l'aubergiste Dubreuil, — le plus gros et le plus apoplectique des cabaretiers des Vosges, le ventre replié en outre sur ses cuisses énormes, les yeux ronds, le nez épaté, une verrue sur la joue droite et le triple menton retombant en cascade sur son col rabattu à la Colin, — sauf ce curieux personnage, assis dans un grand fauteuil de cuir près du fourneau, Materne se trouvait seul. Il venait de remplir les verres; la vieille horloge sonnait neuf heures, et son coq de bois battait de l'aile avec un grincement bizarre.

« Salut, père Dubreuil, dirent les deux garçons d'une voix rude.

— Bonjour, mes braves, bonjour, » répondit l'aubergiste en grimaçant un sourire.

Puis, d'une voix grasse, il demanda :

« Rien de neuf?

— Ma foi, non ! répondit Kasper, voici l'hiver, le temps du sanglier. »

Puis tous deux, posant leur carabine dans l'angle de la fenêtre, à portée de la main en cas d'éveil, ils passèrent une jambe au-dessus du banc, et s'assirent en face de leur père, qui tenait le haut bout de la table.

En même temps ils burent, en disant : • A notre santé! • Ce qu'ils avaient toujours soin de faire.

« Ainsi, dit Materne en se retournant vers le gros homme, comme pour reprendre la suite d'une conversation interrompue, vous pensez, père Dubreuil, que nous n'aurons rien à craindre au bois des Baronies, et que nous pourrons chasser tranquillement le sanglier?

— Oh ! pour ça, je n'en sais rien, s'écria l'aubergiste; seulement, jusqu'à présent, les alliés n'ont pas encore dépassé Mutzig. Et puis, ils ne font de mal à personne; ils reçoivent tous les gens de bonne volonté, pour combattre l'usurpateur.

— L'usurpateur? qu'est-ce donc?

— Hé I Napoléon Bonaparte, l'usurpateur, c'est connu. Regardez un peu au mur. »

11 leur désignait une grande pancarte de papier collée à la muraille, près de l'horloge.

« Regardez ça, et vous verrez que les Autrichiens sont nos véritables amis. •

Les sourcils du vieux Materne se rapprochèrent, mais réprimant aussitôt ce tressaillement:

. Ah bah! fit-il.

— Oui, lisez ça.

— Mais je ne sais pas lire, monsieur Dubreuil, ni mes garçons non plus; expliqueznous seulement la chose. »

Alors le vieux cabaretier, appuyant ses deux grosses mains rouges aux bras de son fauteuil, se leva en soufflant comme un veau, et fut se poser devant la pancarte, les bras croisés sur sa croupe énorme. Puis, d'un ton majestueux, il lut une proclamation des souverains alliés, déclarant • qu'ils faisaient la guerre à Napoléon en personne, et non pas à la France. En conséquence de quoi, tout le monde devait se tenir tranquille et ne pas se mêler de leurs affaires, sous peine d'être brûlé, pillé et fusillé. »

Les trois chasseurs écoutaient cela, se regardant l'un l'autre d'un œil étrange.

Quand Dubreuil eut fini, il alla se rasseoir et dit :

« Vous voyez bien !

— Et d'où tenez- vous ça? demanda Kasper.

— Ça, mon garçon, c'est affiché partout!

— Eh bien, ça nous fait plaisir, dit Materne, en portant la main sur le bras de Frantz, qui se levait les yeux étincelants. Tu veux du fou, Frantz? voici mon briquet. »

Frantz se rassit, et le vieux reprit d'un air bonhomme :

« Et nos bons amis les Allemands ne prennent rien à personne?

— Tous les gens tranquilles n'ont rien à craindre, mais les mauvais gueux qui se lèvent on leur prend tout, et c'est juste, il ne faut pas que les bons pâtissent pour les mauvais. Ainsi, vous, par exemple, au lieu de vous faire du mal, on vous recevrait très-bien au quartier général des alliés. Vous connaissez le pays, vous serviriez de guides, et l'on vous payerait grassement. ■

11 y eut un instant de silence; les trois chasseurs se regardèrent de nouveau, le père avait étendu les mains sur la table, tout au large, comme pour recommander le calme à ses fils. Cependant il était tout pâle.

L'aubergiste qui ne s'apercevait de rien reprit :

« Vous auriez bien plutôt à craindre, au bois des Baronies, ces brigands de Dagsburg, de la Sarre et du Blanru qui se sont révoltés en niasse et qui veulent recommencer 93.

— En êtes-vous bien sûr? demanda Materne, faisant effort pour se dominer.

— Si j'en suis sûr! Vous n'avez qu'à regarder par la fenêtre, et vous les verrez sur la route du Donon. Ils ont surpris l'anabaptiste Pelsly; ils l'ont attaché au pied de son lit; ils pillent, ils volent, ils défoncent les routes, mais gare, gare ! D'ici quelques jours ils vont en voir de drôles. Ce n'est pas avec des mille hommes qu'on va les attaquer, pas avec des dix mille, mais avec des milliards de milUasses... Ils seront tous pendus! »

Materne se leva.

« Il est temps de se remettre en route, dit-il d'un ton bref. A deux heures il faut être au bois, et nous sommes là tranquillement à causer comme des pies. Au revoir, père Dubreuil. »

Ils sortirent précipitamment, n'y tenant plus de rage.

« Réfléchissez bien à ce que je vous ai dit ! • leur cria l'aubergiste de son fauteuil.

Une fois dehors, Materne se retournant les lèvres frémissantes, s'écria :

« Si je ne m'étais pas retenu, j'allais lui casser la bouteille sur la tête.

—Et moi, dit Frantz, je lui passais ma baïonnette dans le ventre. »

L'INVASION

ih

Kasper, an pied sur la marche, semblait vouloir rentrer; il serrait le manche de son couteau de chasse, sa figure avait une expression terrible. Mais le vieux le prit par le bras, et l'entraîna en disant :

• Allons... allons... nous retrouverons ça plus tard! Me conseiller, à moi, de trahir le pays! HuUin nous avait bien dit d'être sur nos gardes; il avait raison. »

Ils descendirent alors la rue, jetant à droite et à gauche des yeux hagards. Les gens se demandaient entre eux : « Qu'est-ce qu'ils ont donc? »

Arrivés au bout du village, en face de la vieille croix, tout près de l'église, ils firent halte, et Materne, d'un ton plus calme, leur montrant le sentier qui tourne autour de Phrâmond, dans les bruyères, dit à ses fils :

« Vous allez prendre ce chemin-là. Moi, je suis la route jusqu'à Schirmeck. Je n'irai pas trop vite, pour vous laisser le temps d'arriver avec moi. »

Ils se séparèrent, et le vieux chasseur tout pensif, la tête inclinée, marcha longtemps, se demandant par quelle force intérieure il avait pu s'empêcher de casser la tôle au gros aubergiste. Il se dit que c'était sans doute la peur de compromettre ses fils.

Tout en rêvant à ces choses. Materne rencontrait de temps en temps des troupeaux de bœufs, de moutons et de chèvres qu'on menait dans la montagne. 11 y en avait qui venaient de Wisch, d'Urmatt, et même de Mutzig; les pauvres bêtes n'en pouvaient plus.

« Où diable courez-vous si vite? criaille vieux chasseur aux pâtres mélancoliques; vous n'avez donc pas confiance dans la proclamation des Russes et des Autrichiens, vous autres? »

Et ces gens, de mauvaise humeur, lui répondaient :

« Il vous est facile de rire. Les proclamations! nous savons ce qu'elles valent maintenant. On pille tout, on vole tout, on met des contributions forcées, on enlève les chevaux, les vaches, les bœufs, les voitures.

— Tiens! tiens! tiens! pas possible... Qu'estce que vous me racontez là? faisait Materne, ça me renverse, des gens si braves, de si bons amis, des sauveurs de la France! Je ne peux pas vous croire. Une si belle proclamation !

— Eh bien, descendez en Alsace, et vous verrez! »

Les pauvres gens s'en allaient, hochant la tête d'un air d'indignation profonde, et, lui, riait dans sa barbe.

Plus Materne avançait, plus le nombre des troupeaux devenait grand; il n'y avait plus seulement des troupeaux de bétail, beuglant.

mugissant, mais encore des bandes d'oies à perte de vue, criant, nasillant, se tramant sur le ventre tout le long du chemin, les ailes levées, les pattes à demi gelées : cela faisait pitié !

En approchant de Schirmeck, c'était bien pis encore; les gens se sauvaient en masse avec leurs grandes voitures chargées de tonneaux, de viandes fumées, de meubles, de femmes et d'enfants, frappant les chevaux à les faire périr sur place, et disant d'une voix lamentable : « Nous sommes perdus ; les Cosaques arrivent. »

Ce cri : « les Cosaques ! les Cosaques! » passait d'un bout de la route à l'autre comme un coup de vent ; les femmes se retournaient bouche béante, et les enfants se dressaient sur les voitures pour voir de plus loin. On n'avait jamais rien vu de pareil, et Materne, indigné, rougissait de la peur de ces gens, qui pouvaient se défendre, tandis que l'égoïsme et le désir de sauver leurs biens les faisaient fuir lâchement.

A l'embranchement du Fond des Saules, tout près de Schirmeck, Kasper et Frantz rejoignirent leur père, et tous trois entrèrent au bouchon de laC/e/"-d'OrJque tenait la veuve Faltaux, à droite de la route, au premier tiers de la côte.

La pauvre femme et ses deux filles regardaient d'une fenêtre la grande émigration, en joignant les mains.

En effet, le tumulte grandissait de seconde en seconde ; le bétail, les voitures et les gens semblaient vouloir passer sur le dos les ims des autres. On ne se possédait plus, on hurlait, on frappait pour avoir de la place.

Materne poussant la porte et voyant les femmes plus mortes que vives, pâles, échevelées, cria, frappant de son bâton sur le plancher :

« Hé! la mère, devenez-vous folle? Comment, vous qui devez le bon exemple à vos filles, vous perdez tout courage: c'est honteux I •

Alors la vieille se retournant, répondit d'une voix lamentable :

« Ah ! mon pauvre Materne, si vous saviez, si vous saviez !

— Eh bien, quoi? L'ennemi arrive; il ne vous mangera pas.

— Non, mais il dévore tout sans miséricorde. La vieille Ursule de Schlestadt, arrivée hier soir, dit que les Autrichien ne veulent que des knoépfe et des noudely les Russes du schnaps, et les Bavarois de la choucroute. Et quand on les a bourrés de tout cela jusqu'à la gorge, ils crient encore la bouche pleine: schokolale! schokolale*! Mon Dieu... mon Dieu... comment nourrir tous ces gens?

* Du chocolat.

—Je sais bien que c'est difficile, dit le vieux chasseur; les geais n'ont jamais assez de fromage blanc. Mais, d'abord, où sont-ils ces Gosacjues, ces Bavarois et ces Autrichiens? Depuis Grandfontaine, nous n'en avons pas rencontré un seul.

— Ils sont en Alsace, du côté d'Urmatt, et c'est ici qu'ils viennent I

— En attendant, dit Kasper, servez-nous une cruche de vin ; voici un écu de trois livres, vous le cacherez plus facilement que vos tonneaux. »

L'une des filles descendit à la cave, et, dans le même instant, plusieurs autres personnes entrèrent : un marchand d'almanachs du côté de Strasbourg, un routier en blouse de Saryebrtlck et deux ou trois bourgeois de Mutzig, de Wisch et de Schirmeck, qui se sauvaient avec leurs troupeaux, et n'en pouvaient plus à force de crier.

Tous s'assirent à la même table, en face des fenêtres, pour surveiller la route ; on leur servit du vin, et chacun se mit à raconter ce qu'il savait; l'un disait que les alliés étaient si nombreux , qu'on les faisait coucher côte à côte dans la vallée de Hirschenthal , et si remplis de vermine, qu'après leur départ, les feuilles mortes marchaient toutes seules dans les bois ; — un autre, que les Cosaques avaient mis le feu'dans un village d'Alsace, parce qu'on leur avait refusé des chandelles pour dessert après leur dîner; que certains d'entre eux, surtout les Kalmoucks , mangeaient le savon comme du fromage, et la corne de lard comme de la galette; qu'un grand nombre buvaient l'eaude-vie à la chope , après avoir eu soin d'y mettre des poignées de poivre; qu'il fallait tout leur cacher, car tout leur était bon à manger et à boire.

Le roulier dit à ce propss que , trois jours avant, un corps d'armée russe étant passé, la nuit, sous le canon de Bitsch, il avait dû stationner plus d'une heure sur la glace, dans le petit village de Rorbach, et que tout ce corps d'armée avait bu dans une bassinoire, oubliée sur la fenêtre d'une vieille femme de quatrevingts ans; que ces races de sauvages cassaient la glace pour se baigner, et se mettaient ensuite dans les fours à brique, pour se sécher; enfin , qu'ils n'avaient peur que du caporal schlague !

Ces braves gens se communiquaient l'un à l'autre des choses si singulières — qu'ils prétendaient avoir vues de leurs propres yeux, ou tenir de personnes sûres — qu'on pouvait à peine y croire.

Au dehors, le tumulte, le roulement des voitures, le beuglement des troupeaux, le cri des

pâtres, les clameurs des fuyards continuaient toujours, et produisaient l'effet d'un immense bourdonnement.

Vers midi, Materne et ses garçons allaient partir, lorsqu'un cri, plus grand, plus prolongé que les autres, se fit entendre : « Les Cosaques! les Cosaques 1 »

Alors tout le monde s'élança au dehors, excepté les chasseurs, qui se contentèrent d'ouvrir une fenêtre et de regarder: tout le monde se sauvait à travers champs ; hommes, troupeaux, voitures, tout se dispersait comme les feuilles au vent d'automne.

En moins de deux minutes, la route fut libre, sauf dans Schirmeck, où régnait un encombrement tel, qu'on n'aurait pu faire quatre pas. Materne portant le regard au loin sur la route, s'écria :

« J'ai beau regarder, je ne vois rien.

— Ni moi, reprit Kasper.

— Allons, allons, s'écria le vieux chasseur, je vois bien que lapeur de tout ce monde donne plus de force à l'ennemi qu'il n'en a. Ce n'est pas d'j cette manière que nous recevrons les Cosaques dans la montagne, ils trouveronj à qui parler! »

Puis, haussant les épaules avec une expression de dégoût :

« La peur est une vilaine chose, dit-il; nous n'avons pourtant qu'une pauvre vie à perdre ! Allons-nous-en. »

Us sortirent de l'auberge, et le vieux ayant pris le chemin de la vallée, pour gravir en face la cime du Hirschberg, ses fils le suivirent. Bientôt ils eurent atteint la lisière du bois, Jlaterne dit alors qu'il fallait monter le plus haut possible , afin de découvrir la plaine, et de rapporter des nouvelles positives au bivouac; que tous les propos de ces fuyards ne valaient pas un simple coup d'œil sur le terrain.

Kasper et Frantz en demeurèrent d'accord, et tous trois se mirent à grimper la côte, qui forme une sorte de promontoire avancé sur la plaine.

Lorsqu'ils en eurent atteint le sommet, ils virent distinctement la position de l'ennemi, à trois lieues de là, entre Urmatt et Lutzelhouse; c'étaient de grandes lignes noires sur la neige; plus loin, quelques masses sombres, sans doute l'aiHillerie et les bagages. D'autres masses tournaient autour des villages, et , malgré la distance, le scintillement des ba'ionnettes annonçait qu'une colonne venait de se mettre en marche pour Visch.

Après avoir longtemps contemplé ce tableau d'un œil rêveur, le vieux dit ;

• Nous avons bien là trente mille hommes sous les yeux. Ils s'avancent de notre côté ;

L'INVASION

nous serons attaqués demain ou après-demain ail plus tard. Ce ne sera pas une petite affaire, mes garçons ; mais, s'ils sont beaucoup, nous avons la bonne place, et puis c'est toujours agréable de tirer dans des tas : il n'y a pas do balles perdues. •

Ayant fait ces réflexions judicieuses , il regarda la hauteur du soleil, et ajouta :

1 11 est maintenant deiix heures; nous savons tout ce que nous voulions savoir. Retournons au bivouac. »

Les deux garçons mirent leur carabine en bandoulière, et laissant sur leur gauche la vallée de la Bi'ocque, Schirmeck et Framont, ils gravirent la pente rapide du Hengsbach, que domine le Petit Donon à deux lieues ; ils redescendirent de l'autre côté , sans suivre aucun sentier dans les neiges, ne se guidant que sur les cimes, pour couper au court.

Ils allaient ainsi depuis environ deux heures, le soleil d'hiver s'inclinait à l'iiorizon, la nuit venait, mais lumineuse et calme. Ils n'avaient plus qu'à descendre et à remonter de l'autre côté la gorge solitaire du Riel formant un largo bassin circulaire au milieu des bois, et renfermant un petit étang bleuâtre, où viennent s'abreuver parfois les chevreuils.

Tout à*coup, et comme ils sortaient du fourré, ne sonj-'eant à rien, le vieux, s'arrêtant derrière un rideau de broussailles, dit:

. Chut ! »

Et, levant la main , il indiqua le pelit lac, alors couvert d'une glace mince et transparente. Les deux garçons n'eurent qu'à lancer »n coup d'œil de ce côté pour jouir du plus étrange i-pectacle : une vingtaine de Cosaques, la barbe jaune ébouriffée, la tête couverte de vieux bonnets de peau en forme de tuyau de poêle, leur m;iigre échine drapée de longues guenilles, le pied dans l'étrier de corde, étaient assis sur leurs petits chevaux, à la crinière flottant jusqu'au poitrail , à la queue rare, à la croupe lachelée de jaune, de noir et de blanc comme des chèvres. Les uns avaient pour toute arme une grande lance , d'autres un sabre, d'autres une hachette suspendue par une corde à la selle, et un grand pistolet d'arçon passé dans la ceinture. Plusieurs, le nez en l'air, regardaient avec extase la cime verdoyante des sapins échaufaudés d'assise en assise jusque dans les nuages. Un grand maigre cassait la glace du gros bout de sa lance, tandis que son pelit cheval buvait, le cou tendu et la crinière tombant en barbe sur la joue. Quelques-uns, ayant mis pied à terre, écartaient la neige et désignaient le bois ; sans doute pour indiquer que c'était une bonne place de campement. Leurs camarades, encore à cheval, causaient,

'montrant à leur droite le fond de la vallée, qui s'abaisse en forme de brèche jusqu'au Grinderwald.

Enfin, c'était une halte, et rien ne saurait rendre ce que ces êtres venus de si loin avec leurs physionomies cuivrées , leurs longues barbes, leurs yeux noirs, leur front plat, leur nez épaté, leurs guenilles grises, avaient d'é- Irange et de pittoresque au bord de celle mare, et sous les hauts rochers à pic, portant les sapins verdâlres dans le ciel.

C'était un monde nouveau dans le nôtre, une espèce de gibier inconnu, curieux, bizarre, que les trois chasseurs roux se prirent à contempler d'abord avec une curiosité singulière. Mais, cela fait, au bout de cinq minutes, Kasper et Franlz mirent leurs longues baïonnettes au bout de leurs carabines, puis reculèrent d'environ vingt pas dans le fourré. Ils atteignirent une roche haute de quinze à vingt pied?, où Materne moula, n'ayant pas d'arme, puis, après quelques paro les échangées à voix basse , Kasper examina son amorce et épaula lentement, tandis que son fi'ère se tenait prêt.

Un des Cosaques, celui qui faisait boire son cheval, se trouvait environ à deux cents pas. Le coup partit, retentissant dans les échos profonds de la gorge , et le Cosaque, filant j^rdossus la tête de sa mouture, disparut sous la glace de la mare.

Impossible de rendre la stupeur de la halte à celte détonation. Les regards de ce." gens se •portaient en tout sens, et l'écho répondait toujours comme au bruit de la fusillade , tandis qu'un large flocon de fumée montait au-dessus du bouquet d'arbres où se tenaient les chasseurs.

Kasper, en moins d'un quart de minute, avait rechargé son arme, mais, dans le même espace de temps, les Cosaques à terre avaient bondi sur leurs chevaux et tous partaient sur la pente du Hartz, se suivant à la file, comme (les chevreuils, et criant d'une voix sauvage : « Hourah ! hourah ! »

Cette fuite ue fut qu'une vision ; au moment où Kasper épaulait pour la seconde fois, la queue du dernier cheval disparaissait dans le laillis>

Le cheval du Cosaque mort restait seul près de l'eau, retenu par une circonstance bizarre: son maître, la tête dans la vase jusqu'à mi-corps, avait encore le pied à l'étrier. *

Materne sur son rocher écouta, puis il dit d'un ton joyeux :

• Ils sont partis 1 eh bien..,, allons voir

Franlz, reste ici... s'il en revenait quelquesuns... »

Malgré cette recommandation , tous trois

Kai|itr i'|ia .la l.'iitiimcnt. (l'agc il.)

descendirent prés du cheval; Materne saisit aussitôt la bride en disant :

« Eh ! vieux, nous allons t'apprendre à parler français.

— Allons-nous-en I s'écria Kasper.

— Non, il faut voir ce que nous avons tiré ; voyez-vous, ça fera du Lien aux camarades ; les chiens qui n'ont pas senti la peau de la bête ne sont jamais bien dressés.

Alors ils repêchèrent le Cosaque dans la vase, et l'ayant posé en travers du cheval, ils se mirent à grimper la côte du Donon par un sentier tellement rapide, que Materne répéta plus de cent fois : « Le cheval ne peut passer là. »

Mais le cheval, avec sa longue échine de chèvre, passait plus facilement qu'eux; c'est pourquoi le vieux chasseur finit par dire :

<• Ces Cosaques ont de fameux chevaux. Si je deviens tout à fait vieux, je garderai celui-ci pour aller au chevreuil. Nous avons un fameux cheval, garçons ; avec son air de vache, il vaut un cheval de roulier. »

De temps en temps il faisait aussi ses réflexions sur le Cosaque :

« Quelle drôle de figure, hein ? un nez rond et un front comme une boite à fromage. Il y a pourtant de drôles d'hommes dans le monde! Tu l'as bien pris, Kasper: juste au milieu de îa poitrine; et regarde, la balle est sortie parle dos. De la fameuse poudre! Divès a toujours de la bonne marchandise. »

Vers six heures, ils entendirent le premier cri de leurs sentinelles :

« Oni vive?

Faris. Jultia Dunavmilurc , iinpi-iua'ur.

L'INVASION

Le gros Di;!jicu!1,' l'ami des alliés ;P;:gi' .M.;

— France! » répondit Materne en s'avançant.

Tout le monde accourut à leur rencontre : « Voici Materne ! »

Hullin lui-même, aussi curieux que les autres, ne put s'empêcher d'accourir avec le docteur Lorquin. Les partisans stationnaient déjà autour du cheval, le cou tendu, la bouche béante , à côté d'un grand feu où cuisait le souper.

« C'est un Cosaque, dit Hullin, en serrant la main de Materne.

—Oui, Jean-Claude, nous l'avons pris à l'élang du Riel ; c'est Kasper qui a tiré. »

On étendit le cadavre près du feu. Sa figure, d'un jaune rance, avait des reflets bizarres aux rayons de la flamme.

Le docteur Lorquin, l'ayant regardé, dit :

« C'est un bel échantillon de la race lartare ; si j'avais le temps, je le ferais mitonner dans un bain de chaux, pour me procurer une sque^ lette de celte famille. »

Puis, s'agenouillant, et lui ouvrant sa longue souqueuille :

« La balle a traversé le péricarde, ce qui produit à peu près l'efTet d'un anévrisme qui crève. »

Les autres gardaient le silence.

Kasper, la main appuyée sur le canon de sa carabine, semblait tout content de son gibier, elle vieux Materne, se frottant les mains, disait:

« J'étais sûr de vous rapporter quelque chose; nous ne revenons jamais, mes garçons et moi, les mains vides. Eufm, voilà! »

Hullin alors, le tirant à part, .ils entrèrent

ensemble à la ferme, tandis qu'après le premier moment de surprise, chacun commençait à faire ses réflexions personnelles sur le Cosaque.

Celte nuit-là, qui tombait la veille d'un samedi, la petile métairie de l'anabaptiste ne cessa pas une miuule d'être remplie par les allants et venants.

Ilullin avait établi son quartier général dans la grande salle du rez-de-chaussée, à droite de la grange, faisant l'ace à Framont; de l'autre côio de l'allée se trouvait l'ambulance; audessus lialjilaient les gens de la ferme.

Quoique la nuit fût très-calme et parsemée d'étoiles innombrables , le froid était si vif, qu'il y avait près d'un pouce de givre sur les vitres.

Au dehors, on entendait le « qui vive? » des sentinelles, le passasse des rondes, et sur les cimes d'alentour, les hurlements des loups qui suivaient nos armées par centaines depuis 18 12. Ces animaux carnassiers, assis sur les glaces, leur museau pointu entre les pattes, et la faim aux enii-ailles , s'appelaient du Grosmann au Donon avec des plaintes semblables à celles de la bise.

Plus d'un mor.lagnard alors se sentait pâlir : « C'est la mort qui chante, pensaient-ils, elle flaire la bataille, elle nous appelle ! »

Les bœufs mugissaient à l'étable, et les chevaux lançaient des ruades teriibles.

Une trentaine de feux brillaient sur leplateau; tout le bûcher de l'anabaptiste était ravagé, on entassait bûche sur bûche, on se rôtissait la figure, et le dos grelottait; on se chauffait le dos, et le givre se pendait aux moustaches.

Ilullin, soûl, en face de la grande table de sapin, songeait à tout. — D'après les derniers rapports de la soirée, annonçant l'arrivée des Cosaques à Framont, il était convaincu que la première attaque aurait lieu le lendemain. Il avait fait distribuer les cartouches , il avait doublé les sentinelles, ordonné des patrouilles, et marqué tous les postes le long des abatis. Chacun connaissait d'avance la place qu'il devait prendre. Hulliu avait aussi envoyé l'ordre à Piorette, à Jérôme de Saint-Quirin et à Labarbe de lui détacher leurs meilleurs tireurs.

La petite allée noire, éclairée par une lanterne graisseuse, était pleine de neige, et, à chaque instant , on voyait passer, sous la lumière immobile , les chefs d'embuscade , le feutre enfoncé jusqu'aux oreilles, les larges

manches de leurs houppelandes tirées sur le poing, les yeux sombres, et la barbe hérissée de glace.

Pluion ne grondait plus au pas lourd de ces hommes. HuUin rêveur, la tête entre les mains, les coudes sur la table, écoutait tous les rapports :

« Maitre Jean-Claude, on voit remuer quelque chose du côté de Grandfontaine ; on entend galoper.

— Jlaître Jean-Claude, l'eau-dc-vie estgelée.

— Maitre Jean-Claude, plusieurs demandent de la poudre.

— On manque de ceci... de cela.

— Qu'on observe Grandfontaine , et qu'on change les senlinelles de ce côté toutes les demi-heures. — Qu'on approche l'eau-de-vie du feu. — Attendez que Divès arrive; il nous amène des munitions. — Qu'on disinbue le reste des cartouches ; — que ceux qui en ont plus de vingt en donnent à leurs camarades. »

Et ce fut ainsi toute la nuit.

Vers cinq heures du matin, Kasper, le flls de Materne, vint dire à Ilullin que Marc Divès, avec un tombereau de carlouches, Catherine Lefèvre sur une voiture, et un détachement de Labarbe venaient d'arriver ensemble, et qu'ils étaient déjà sur le plateau.

Cette nouvelle lui fit grand plaisir, surtout à cause des cartouches, car il avait craint un retard.

Aussitôt il se leva et sortit avec Kasper.

Le plateau présentait un coup d'œil étrange.

A l'approche du jour, des masses de brume commençaient à s'élever de la vallée, les feux pétillaient à l'humidilé, et tout autour se voyaient des gens endormis; l'un étendu sur le dos , les deux mains nouées derrière son feutre, la face pourpre, les jambes repliées ; l'autre la joue sur son bras, les reins à la flamme; la plupart assis, la tête penchée et le fusil en bandoulière. Tout cela silencieux, enveloppé d'un flot de lumière pourpre ou de teintes grises, selon que le feu montait ou s'abaissait. Puis, dans le lointain, se dessinait le profil des sentinelles , l'arme au bras ou la crosse au pied, regardant dans l'abîme plein de nuages.

Sur la droite, à cinquante pas du dernier feu , on entendait hennir des chevaux et des gens frapper du pied pour se rechauffer, en causant tout haut.

« Maitre Jean-Claude arrive, » dit Kasper en s' avançant de ce côté.

L'un des partisans ayant jeté dans le feu quelques brindilles de bois sec, il y eut un éclair, et les hommes de Marc Divès à cheval, douze grands gaillards enveloppés de leurs

L'INVASION

longs manteaux gris, le feutre rabattu sur les épaules, les grosses moustaches retroussées ou retombant jusque sur leur col , le sabre au poing, immobiles autour du tombereau; plus loin , Catherine Lefèvre accroupie entre les échelles de sa voiture, la capuche sur le nez, les jambes dans la paille, le dos contre une grosse tonne ; derrière elle, une marmite, un gril, un porc frais éventré, nettoyé, blanc et rouge, quelques bottes d'oignons et des tètes de choux pour faire de la soupe : tout cela sortit une seconde de l'ombre, puis retomba dans la nuit.

Divès s'était détaché du convoi, et s'avançait sur son grand cheval.

• C'est toi, Jean-Claude?

— Oui, Marc.

— J'ai là quelques milles de cartouches. Hexc- Baizel travaille jour et nuit.

— Bon, bon!

—Oui, mon vieux. Et Catherine Lefèvre apporte aussi des vivres; elle a tué hier.

-C'est bien, Marc, nous aurons besoin de tout cela. La bataille approche.

— Oui, oui, je m'en doute ; nous sommes arrivés à fond de train. Où faut -il mettre la poudre?

— Là-bas, sous le hangar, derrière la ferme. Hél c'est vous, Catherine?

— Mais oui , Jean-Claude ; il fait joliment froid ce matin.

— Vous serez donc toujours la même; vous n'avez peur de rien?

— Tiens! est-ce que je serais femme, si je n'étais pas curieuse ? Il faut que je fourre mon nez partout.

— Oui, vous avez toujours des excuses pour ce que vous faites de beau et de bien.

— HuUin, vous êtes un rabâcheur; laissezmoi tranquille avec vos compliments. Est-ce qu'il ne faut pas que ces gens-là mangent? Est-ce qu'ils peuvent vivre de l'air dp. temps? -Avec ça qu'il est nourrissant l'air du bon Dieu, par un froid pareil : des aiguilles et des rasoirs ! Aussi, j'ai pris mes mesures ; hier nous avons abattu un bœuf, — vous savez , ce pauvre Schioartz, — il pesait bien neuf cents; j'en apjjorte le quartier de derrière, pour la soupe de ce malin.

— Catherine, j'ai beau vous connaître, s'écria Jean-Glande attendii, vous m'étonnez toujours. Rien ne vous coûte, rien : ni l'argent, ni les soins, ni les peines.

—Ah! répondit la vieille fermière en se levantct sautantdo sa voilure, tenez, vous m'ennuyez, lluliin. Je vais me chauffer. »

Elle remit les l'ênes de ses chevaux à Dubourg, puis se retournant :

« C'est égal, Jean-Claude, ces feux-là font plaisir à voir! Mais Louise, où est-elle?

— Louise a passé la nuit à découper et à coudre des bandages avec les deux filles de Pelsly. Elle est à l'ambulance; voyez, là-bas, où brille ma lumière.

— Pauvre enfant, dit Catherine, je cours l'aider. Ça me réchauffera. »

Hullin, la regardant s'élojgner , fit un geste comme pour dire : « Quelle femme ! »

En ce moment, Divès et ses gens conduisaient la poudre au hangar, et comme Jean- Claude se rapprochait du feu le plus voisin, quelle ne fut pas sa surprise devoir, au nombre des partisans, le fou Yégof, la couronne en tête, gravement assis sur une pierre, les pieds à la braise, et drapé de ses guenilles comme d'un manteau royal.

Rien d'étrange comme cette figure à la lueur du foyer; Yégof était le seul éveillé de la troupe; on l'eût réellement pris pour quelque roi barbare rêvant au milieu de sa horde endormie.

Hullin, lui, n'y vit qu'un fou, et lui posant doucement la main sur l'épaule :

« Salut, Yégof! dit-il d'un ton ironique; tu viens donc nous prêter le secours de ton bras invincible et de tes innombrables armées ! »

Le fou, sans montrer la moindre surprise, répondit :

« Cela dépend de toi, Hullin; ton sort, et celui de tout ce monde, est entre tes mains. J'ai suspendu ma colère, et je le laisserai prononcer l'arrêt.

— Quel arrêt? » demanda Jean Claude.

L'autre, sans répondre, poursuivit d'une voix basse et solennelle :

« Nous voici tous les deux comme il y a seize cents ans, à la veille d'une giande bataille. Alors, moi, le chef de tant de peuples, j'étais venu dans ton klan te demander le passage...

—Il y a seize cents ans! dit Hullin; diable, Yégof, ça nous fait terriblement vieux! Enfin n'importe, chac\m son idée.

— Oui, reprit le fou , mais avec tim obstination ordinaire, tu ne voulus rien entendre : il y euî. des morts au Blulfeld, et ces morts crient vengeance !

— Ah ! le Blutfeld, dit Jean-Claude, oui, oui, une vieille histoire; il me semble en avoir entendu parler. •

Yégof rougit, ses yeux étincelèrent :

« Tu te glorifies de ta victoire! s'écria-t-il ; mais prends garde, prends garde : le sang appelle le sang!... •

Puis d'un ton radouci :

« Écoute, ajouta-t-il, je ne t'en veux pas : tu e3 brave , les enfants de ta race peuvent se

confondre avec ceux de la mienne, i 'ambitionne ton alliance^ lu le sais...

— Allons, le voilà qui revient à Louise, » pensa Jean-Claude.

Et prévoyant une demande en forme :

« Yégof, dit-il, j'en suis fâché, mais il faut que je te quitte; j'ai tant dé choses à voir... »

Le fou n'attendit pas la fin de ce congé , et se levant la face bouleversée d'indignation :

« Tu me refuses ta fille ! s'écria-t-iï en levant le doigt d'un air solennel.

—Nous causerons de cela plus tard.

— Tu me refuses !

— Voyons, Yégof, tes cris vont éveiller tout le monde...

— Tu me refuses ! ... Et c'est pour la troisième fois!... Prends garde!... Prends garde!... »

Hullin, désespérant de lui faire entendre raison, s'éloignait à grands pas, mais le fou, d'un accent furieux, le poursuivit de ces étranges paroles :

« Huldrix, malheur à toi ! Ta dernière heure est proche; les loups vont se repaître de ta chair. Tout est fini : je déchaîne les tempêtes de ma colère ; qu'il n'y ait pour toi et pour les tiens, ni grâce, ni pitié, ni mei'ci. Tu l'as voulu! *

Et, jetant sur son épaule gauche un pan de ses guenilles , le malheureux s'éloigna rapidement vers la cime du Donon.

Plusieurs des partisans , à demi éveillés par ses cris, le regardèrent d'un œil terne s'enfoncer dans les ténèbres. Ils entendirent uu battement d'ailes autour du feu ; puis, comme dans la vision d'un rêve , ils se retournèrent et se rendormirent.

Environ une heure après, la corne de Lagarmilte sonnaille réveil. En quelques secondes, tout le monde fut debout.

Les chefs d'embuscade réunissaient leur monde; les uns se dirigeaient vers le hangar, où l'on distribuait des cartouches; les autres emplissaient leur gourde d'eau- de-vie à la tonne : tout cela se faisait avec ordre, le chef en tête, puis chaque peloton s'éloignait dans le demi-jour, vers les abatis aux flancs de la côte.

Quand le soleil parut, le plateau était désert, et, sauf cinq ou six feux qui fumaient encore, rien n'annonçait que les partisans occupaient tous les points de la montagne et qu'ils avaient passé la nuit dans cet endroit.

Hullin mangeait alors un morceau sur le pouce et buvait un verre de vin avec ses amis, le docteur Lorquin et l'anabaptiste Pelsly.

Lagarmilte était avec eux, car il ne devait pas quitter maître Jean-Claude tout le jour, et transmettre ses ordres en cas de besoin.

A sept heures, aucun mouvement n'apparaissait encore dans la vallée.

De temps en temps , le docteur Lorquin ouvrait le châssis d'une fenêtre de la grande salle et regardait : rien ne bougeait; les feux étaient éteints, tout restait calme.

En face de la ferme, à cent pas, sur un talus, on voyait le Cosaque tué la veille par Kasper ; il était blanc de givre et dur comme un caillou.

A l'intérieur, on avait fait du feu dans le grand poêle de fonte.

Louise, assise près de son père, le regardait avec une douceur inexprimable; on aurait dit qu'elle avait peur de ne plus le revoir; ses yeux rouges annonçaient qu'elle venait de répandre des larmes.

Hullin , quoique ferme, paraissait ému.

Le docteur et l'anabaptiste, tous deux graves et solennels, causaient des affaires présentes, et Lagarmitte, derrière le fourneau, les écoutait avec recueillement.

« Nous avons non-seulement le droit, mais encore le devoir de nous défendre, disait le docteur ; nos pères ont défriché ces bois, ils les ont cultivés : c'est notre bien légitime.

— Sans doute, répondait l'anabaptiste d'un ton sentencieux, mais il est écrit : « Tu ne tueras point ! Tu ne répandras point le sang de tes frères! •

Catherine Lefèvre, alors en train de dépêcher une tranche de jambon, et que cette conversation impatientait sans doute, se retourna bi'usquement et répondit :

« Ça fait que si nous avions votre religion, les Allemands, les Russes et tous ces hommes roux nous mangeraient la laine sur le dos. Elle est fameuse, votre religion, oui, fameuse et agréable pour les gueux ! Ça lem- procure des facilités pour houspiller les gens de bien. Les alliés nous en souhaiteraient bien une pareille, j'en suis sûre ! Malheureusement tout le monde n'a pas de goût au métier de mouton. Moi, sans vouloir vous faire injure, Pelsly, je trouve que c'est un peu bête de s'engraisser pour les autres. Enfin, vous êtes de braves gens, on ne peut pas vous en vouloir ; vous avez été nourris de père en fils dans les mêmes idées : là où le grandpère a sauté, le pelit-fils saute aussi. Mais nous allons vous défendre malgré vous, et vous nous ferez des discours plus tard sur la paix éternelle. J'aime beaucoup les discours sur la paix, quand

je n'ai rien à faire , et que je rumine après le dîner : ça me réjouit le cœur. •

Ayant parlé de la sorte , elle se retourna et finit tranquillement son jambon.

Pelsly restait la bouche béante, et le docteur Lorquin ne pouvait s'empêcher de sourire.

Au même instant la porte s'ouvrit, et l'une des sentinelles restées en observation sur le bord du plateau, cria :

« Maître Jean -Claude , venez voir, je crois qu'ils veulent monter.

— C'est bien, Simon, j'arrive, dit Hullin en se levant. Louise, embrasse-moi; du courage, mon enfant ; n'aie pas peur, tout ira bien I »

Il la pressait sur sa poitrine les yeux gonflés de larmes. Elle semblait plus morte que vive.

« Et surtout, dit le brave homme, en s'adres-, sant à Catherine, que personne ne sorte ; qu'on n'approche pas des fenêtres I »

Puis il s'élança dans l'allée.

Tous les assistants étaient devenus pâles.

Lorsque maître Jean-Claude eut atteint le bord de la terrasse, plongeant les yeux sur Grandfontaine et Framont à trois mille mètres au-dessous de lui, voici ce qu'il vit :

Les Allemands arrivés la veille au soir , quelques heures après les Cosaques , ayant passé la nuit , au nombre de cinq ou six mille dans les granges, les écuries, les hangars, s'agitaient alors comme une vraie fourmilière. Ils sortaient de toutes les portes par files de dix, quinze, vingt, se hâtant de boucler leurs sacs, d'accrocher leurs sabres, de mettre leurs baïonnettes.

D'autres, les cavaliers, — hulans, Cosaques, hussards, en habits verts, gris, bleus, — galonnés de rouge, de jaune ; en toque de toile cirée, de peau d'agneau, colbacs, casquettes, — sellaient leurs chevaux et roulaient leurs grands carriclss à la hâte.

Les officiers, le manteau en écharpe, descendaient les petits escaliers, quelques-uns le nez levé regaidant le pays, les autres embrassant les femmes sur le seuil des maisons.

Des trompettes, le poing sur la hanche, le coude en l'air, monnaient le rappel à tous les coins de rues ; les tambours serraient les cordes de leurs caisses. Bref, dans cet espace grand comme la main, on pouvait voir toutes les attitudes militair,?s au moment du départ.

Quelques paysans, penchés à leurs fenêtres, regardaient cela; les femmes se montraient aux lucarnes des greniers. Les aubergistes remplissaient les gourdes, le caporal M/t/apue debout à côté d'eux.

Hullin avait l'œil perçant , rien ne lui échappait ; d'ailleurs il connaissait toutes ces choses depuis longues années; mais Lagarmitte, qui

n'avait jamais rien vu de pareil, était stupéfait :

« Ils sont beaucoup I faisait-il en hochant la tête.

— Bah! qu'est-ce que ça prouve? dit Hullin. De mon temps, nous en avons exterminé trois armées de cinquante mille de la même race, en six mois; nous n'étions pas un contre quatre. Tout ce que tu vois là n'aurait pas fait notre déjeuner. Et puis, sois tranquille, nous n'aurons pas besoin de les tuer tous ; ils vont se sauver comme des lièvres. J'ai vu ça! »

Après ces réflexions judicieuses, il voulut encore visiter son monde.

« Arrive! » dit-il au pâtre.

Tous deux s'avançant alors derrière les abatis, suivirent une tranchée pratiquée dans les neiges deux jours auparavant. Ces neiges, durcies par la gelée, étaient devenues de la glace. Les arbres, tombés au-devant et tout couverts de grésil , formaient une barrière infranchissable, qui s'étendait environ à six cents mètres. La route effondrée passait au-dessous.

En approchant, Jean-Claude vit les montagnards du Dagsberg, accroupis de vingt pas en vingt pas, dans des espèces de nids ronds qu'ils s'étaient creusés.

Tous ces braves gens se tenaient assis sur leur havresac, la gourde à droite, le feutre ou le bonnet de peau de renard enfoncé sur la nuque, le fusil entre les genoux. Ils n'avaient qu'à se lever, pourvoir la route à cinquante pas au-dessous d'eux, au basd'une rampe glissante.

L'arrivée de Hullin leur fit plaisir.

« Hé! maître Jean-Claude, va-t-on bientôt commencer?

— Oui, mes garçons, ne vous ennuyez pas; avant une heure l'affaire sera en train.

— Ah I tant mieux !

— Oui, mais surtout visez bien, à hauteur de poitrine, ne vous pressez pas, et ne montrez pas plus de chair qu'il ne faut.

— Soyez tranquille, maître Jean-Claude. » Il allait plus loin; partout on le recevait de

même.

« N'oubliez pas, disait- il, de cesser le feu, quand Lagarmitte sonnera de la corne, ce seraient des balles pei-dues. »

Arrivés près du vieux Materne, qui commandait tous ces hommes, au nombre d'environ deux cent cinquante, il trouva le vieux chasseur en train de fumer une pipe, le nez rouge comme une braise, et la barbe hérissée de froid comme un sanglier.

« Hél c'est toi, Jean-Claude.

— Oui, je viens te serrer la main.

— A la bonne" heure. Mais dis donc, ils ne se pressent guère de venir; s'ils allaient passer ailleurs.

— Ne crains rien, il leur faut la route pour rarlillerie et les bagages. Regarde, on sonne le boute-selle.

— Oui, j'ai déjà regardé ; ils se préparent. » Puis, riant tout bas :

« Tu ne sais pas, Jean-Claude, tout à l'heure, comme je regardais du côté de Grandfontaine, j'ai vu quelque chose de drôle.

— Quoi, mon vieux?

— J'ai vu quatre Allemands empoigner le gros Du'breuil, l'ami des alliés ; ils l'ont couché sur le banc de pierre, à sa porte, et un grand maigre lui a donné je ne sais combien de coups de trique sur les reins. Hé! hé! hé! devait-il crier, le vieux gueux I Je parie, qu'il aura refusé quelque chose ta ses bons amis; par exemple, son vin de l'an XL»

5 Huliin n'écoutait plus, car, jetant par hasard un coup d'œil dans la vallée, il venait de voir un régiment d'infanterie déboucher sur la route. Plus loin, dans la rue, s'avançait de la cavalerie, et cinq ou six officiers galopaient en avant.

« Ah ! ah ! les voilà qui viennent ! s'écria le vieux soldat, dont la figure prit tout à coup une expression d'énergie et d'enthousiasme étrange. Enfin., ils se décident! »

Puis il s'élança de la tranchée en criant :

« Mes enfants, attention ! »

En passant, il vit encore Riffi, le petit tailleur des Charmes, penché sur un grand fusil de munition ; le petit homme s'était fait une marche dans la neige pour ajuster. Plus haut, il reconnut aussi le vieux bûcheron Rflchart, avec ses gros sabots garnis de peau de mouton; il buvait un bon coup à sa gourde, et se dressait lentement, la carabine sous le bras et le bonnet de coton sur l'oreille.

Ce fut tout; car pour dominer l'ensemble de l'action, il lui fallait grimper jusqu'à la cime du Donon, où se trouve un rocher.

Lagarmitte suivait, allongeant ses grandes jambes comme des échasses. Dix minules après, lorsqu'ils atteignirent le haut de la roche tout haletants, ils aperçurent à quinze cents mètres au-dessous d'eux la colonne ennemie, forte d'environ trois mille hommes, avec les grands habits blancs, les buHleteries, les guêtres, do toile , les shakos évasés , les moustaches rousses; les jeunes officiers à casquette plate, dans l'intervalle des compagnies, se dandinani à cheval l'épée au poing, et se retournant pour crier d'une voix grêle : « Forvertz! forvcrtzl ' »

Tout cela hérissé de baïonnettes scintillantes, et montant au pas de charge vers les abatis.

Le vieux Materne, son grand nez d'épervier

* Ed «rani! en avantl

relevé au-dessus d'une brindille de genéviier et le sourcil haut, observait aussi l'arrivée des Allemands. Et comme il avait la vue trés-natte, il distinguait même les figures de celte foule, et choissait l'homme qu'il voulait abattre.

An milieu de la colonne, sur un grand cheval bai, s'avançait tout droit un vieil officier à perruque blanche, le chapeau à cornes galonné d'or, la taille enveloppée d'une écharpe jaune, et la poitrine décorée de rubans. Lorsque ce personnage relevait la tête, la corne de son chapeau, surmonté d'une touffe de plumes noires, formait visière. Il avait de grandes rides le long des joues, et ne semblait pas tendre.

« Voilà mon homme ! » se dit le vieux chasseur en épaulant lentement.

Il ajusta, fit feu, et quand il regarda, le vieil officier avait disparu.

Aussitôt la côte se mit à pétiller de coups de fusil tout le long des retranchements; mais les Allemands, sans répondre, continuèrent d'avancer vers les abatis, le fusil sur l'épaule, et les rangs bien alignés comme à la parade.

Pour dire la vérité, plus d'un brave montagnard, père de famille, voyant monter cette forêt de baïonnettes, malgré la fusillade, pensa qu'il aurait peut-être mieux fait de rester au village, que de se fourrer dans une pareille affaire. Mais comme dit le proverbe : « Le vin était tiré; il fallait le boire! »

Riffi, le petit tailleur, .se rappela les paroles judicieuses de sa femme Sapience : « Riffi, vous vous ferez estropier, et ce sera bien fait!»

11 promit un ea;-uo/o superbe à là chapelle do Saint-Léon, s'il revenait de la guerre; mais en même temps, il résolut de faire bon usage de son grand fusil de munition.

A deux cents pas des abatis, les Allemands firent halle et commencèrent un feu roulant tel qu'on n'en avait jamais entendu dans la montagne : c'était un véritable bourdonnement de coups de fusil; les balles, par centaines, liachaient les branches, faisaient sauter des morceaux de glace, s'écrasaient sur les rochers, à droite, à gauche, en avant, par derricne. Elles ricochaient avec des sifflements bizarres, et passaient parfois comme des volées de pi- geons.

Gela n'empêchait pas les montagnards de continuer leur feu, mais on ne l'entendait plus. Toute la côte s'enveloppait d'une fuméebleuâtre qui empêchait d'ajuster.

Au bout d'environ dix minutes, il y eut un roulement de tambour, et toute cette masse d'hommes se prit à courir sur les aljatis, leurs officiers comme les autres, criant « Forverlzl»

La terre en tremblait.

Materne, se dressant de toute sa hauteur, à côté de la tranchée, les joues frémissantes, la voix terrible, s'écria :

« Debout!... Debout!... »

Il était temps, car bon nombre de ces Allemands, presque tous des étudiants en philosophie, en droit, en médecine, balafrés dans les brasseries de Munich, d'Iéna et d'ailleurs, et qui se battaient contre nous, parce qu'on avait promis de leur accorder des libertés après la chute de Napoléon, tous ces gaillards intrépides grimpaient des pieds et des mains le long des glaces, et voulaient sauter dans les retranchements.

Mais à mesure qu'ils grimpaient, on les assommait à coups de crosse, et ils retombaient dans leurs rangs comme la grêle.

C'est en ce moment qu'on vit la belle conduite du vieux bûcheron Rochart. A lui seul, il renversa plus de dix de ces enfants de la vieille Germanie. Il les saisissait sous les bras et les lançait sur la route. Le vieux Materne avait sa baïonnette toute gluante de sang. Et le petit Uifli ne cessait pas de charger son grand fusil, et de tirer dans le tas avec enthousiasme; et Joseph Larnette, qui reçut malheureusement un coup de fusil dans l'œil; Hans Baumgarten qui eut l'épaule fracassée ; Daniel Spilz qui perdit deux doigts d'un coup de sabre, et une foule d'autres, dont les noms devront être honorés et vénérés de siècle en siècle, ne cessèrent pas une seconde, charger et de décharger leurs fusils.

Au-dessous de la rampe, on entendait des cris affreux, et quand on regardait par-dessus, on voyait des baïonnettes hérissées, des hommes à cheval.

Cela dura bien un bon quart d'heure. On ne savait ce que les Allemands voulaient faire, puisqu'il n'y avait pas de passage. Mais, tout à coup, ils se décidèrent à s'en aller. Presque tous les étudiants avaient succombé, et les autres, vieux routiers habitués aux retraites honorables, ne s'acharnaient pas avec le même enthousiasme.

Ils commencèrent par battre lentement en retraite, puis plus vite. Les ofTiciers, derrière eux, les frappaient du plat de leur épée, les coups de fusil les suivaient, et finalement, ils se sauvèrent avec autant de précipitation, qu'ils avaient mis d'ordre à venir.

Materne, debout sur le talus avec cinquante autres, brandissait sa carabine en riant de bon cœur.

Au bas de la rampe se traînaient à terre des masses de blessés. La neige trépignée était rouge^de sang. Au milieu des morts entassés, on voyait deux jeunes officiers encore vivants

engagés sous les cadavres de leurs chevaux.

C'était horrible ! Mais les hommes sont vraiment féroces : il n'y en avait pas un parmi les montagnards qui plaignit ces malheureux; au contraire, plus ils en voyaient, plus ils étaient réjouis.

Le petit Riffi, en ce moment, transporté d'un noble enthousiasme, se laissa glisser le long du talus. Il venait d'apercevoir, un peu à gauche, au-dessous des abatis, un superbe cheval, celui du colonel tué par Materne, et qui s'était retiré dans cet angle sain et sauf.

« Tu seras à moi, se disait-il; c'est Sapience qui va être étonnée ! »

Tous les autres l'enviaient. Il saisit le cheval par la bride et monta dessus. Mais qu'on juge de la stupéfaction générale, et surtout de celle de Riffi, lorsque ce noble animal prit sa coui'se ventre à terre du côté des Allemands.

Le petit tailleur levait les mains au ciel, implorant Dieu et les saints.

Materne eut envie de tirer, mais il ne l'osa pas, le cheval allait trop vite.

A peine au milieu des baïonnettes ennemies Rifil disparut.

Tout le monde crut qu'il avait été massacré; seulement, une heure plus tard, on le vit passer dans la grand rue de Grandfontaine, les mains liées sur le dos, et le caporal schlague derrière lui, la baguette en l'air.

Pauvre Riffi ! seul, il ne jouit pas du triomphe et ses camarades finirent même par rire de son triste sort, comme s'il se fût agi d'un kaiserlick.

Tel est le caractère des hommes; pourvu qu'ils soient contents, la misère des autres les touche peu.

Les montagnards ne se connaissaient plus d'enthousiasme ; ils levaient les mains, se glorifiant les uns les autres, et se regardant comme les héros des héros.

Catherine, Louise, le docteur Lorquin, tout le monde était sorti de la ferme, criant, se félicitant, regardant les traces des balles, les talus noircis par la poudre ; puis , Joseph Larnette,' la tête fracassée,' étendu dans son trou; Baumgarten, le bras pendant, qui se rendait à l'ambulance tout pâle, et Daniel Spitz qui, malgré Bon coup de sabre, voulait j'estcr et se battre; mais le docteur n'entendit pas de cette oreille, et le força d'entrer à la ferme.

Louise, arrivée avec la petite charrette, versait de l'eau-de-vie aux combattants, et Gathe-

A mesure qu'ils grimpaient, on les assommait à coup de crosse. (Page 55.)

rine Lefèvre, debout au bord de la rampe, regardait les morts et les blessés épars sur la route, au bout de longues traînées de sang. Il y avait là de pauvres jeunes gens et des vieux, la figure blanche comme de la cire, les yeu.x tout grands ouverts , les bras étendus. Quelques-uns cherchaient à se relever et retombaient aussitôt ; d'autres regardaient en l'air, comme s'ils avaient encore pour de recevoir des coups de fusil. Ils se traînaient le long du talus pour se mettre à l'abri des balles.

Plusieurs semblaient résignés et cherchaient une place pour mourir, ou bien ils regardaient au loin leur régiment qui s'en allait à Framont; ce régiment, avec lequel ils avaient quitté leur village, avec lequel ils venaient de faire une longue campagne, et qui les abandonnait! « Il

reverra la vieille Allemagne! pensaient-ils. Et quand on demandera au capitaine, au sergent: « Avez-vous connu un tel : Hans, Kasper , Nickel delà l"ou de la 2' compagnie? «ils répondront: « Attendez... c'est bien possible... n'avait-il pas une balafre à l'oreille ou sur la joue? les cheveux blonds ou bruns, cinq pied six pouces? Oui, je l'ai connu. Il est resté en France, du côté d'un petit village dont je ne me rappelle plus le nom. Des montagnards l'ont massacré le même jour que le gros major Yéri-Peter; c'était un brave garçon. • Et puis bonssirl »

Peut-être, dans le nombre, s'en trcuvaitil qui songeaient à leur mère... à une jolie fille de là-bas, Grelchen ou Lotchen, qui leur avait donné un ruban en pleurant à chaudes larmes au moment du départ: • J'attendrai ton

TbI'IS. Jui«S Il3IUV.-lllll:-t',

L'INVASION

I! ci.j.MJl (11 iiiriiii.' tc:i.ps le grand officiel' à moiistaclits bloiulis vl'.ii;i' ('0 i

retour, Kasper; je no me marierai qu'avec toi ! • Oui, oui, tu attendras longtemps !

Ce n'était pas gai.

La mère Lefèvre, voyant cela, songeait à Gaspard. Hulliu, qui venait d'arriver avec Lagarmitte, criait d'un Ion joyeux :

« Eli bien, mes garçons, vous avez vu le feu, mille tonnerres! ça marche! — Les Allemands ne se vanteront pas de cette journée. •

Puis il embrassait Louise, et courait à la mère Lefèvre :

« Etes-vous contente, Catherine? voilà nos affaires en bon état ! Mais, qu'avez-vous donc? vous ne riez pas.

— Oui, Jean-Claude, tout va bien... je suis contente ; mais regardez un peu sur la route... quel massacre 1

— C'est la guerre! répouditgravemenlHullin.

—Est-ce qu'il n'y aurait pas moyen d'allei' prendre ce petit Là-bas... qui nous regarde avec ses grands yeux bleus? il me fait de la peine... ou ce grand brun qui se bande la jamlje avec son mouchoir?

— Impossible, Catherine, j'en suis fâché; il faudrait tailler un escalier dans la glace pour descendre, et les Allemands, qui vont revenir dans une ou deux heures, nous suivraient par là. Allons-nous-en. Il faut annoncer la victoire à tous les villages-: à Labarbe, à Jérôme, à Piorette. Hé! Simon, Niklo, Marchai, arrivez ici! vous allez partir tout de suite porter la grande nouvelle aux camarades. Materne, ouvre l'œil ; au moindre mouvement, fais-moi prévenir. »

Jls s'approchèrent de la ferme, et Jean-Claude ■vit, en passant, la' réserve, et Marc Divès à cheval au milieu de ses hommes. Le contrebandier se plaignait amèrement de rester les bras croisés. Il se regardait comme déshonoré de n'avoir rien à faire.

« Bah! lui dit Hullin, tant mieux ! D'ailleurs tu surveilles notre droite. Regarde ce plateau là- bas. Si l'on nous attaque de ce côté, tu marcheras! »

Divès ne dit rien ; il avait une figure à la fois triste et indignée, et ses grands contrebandiers , enveloppés de leurs manteaux , leurs longues brettes pendant au-dessous, ne semblaient pas non plus de bonne humeur: on aurait dit qu'ils méditaient une vengeance.

Hullin, ne pouvant les consoler, entra dans la métairie. Le docteur Lorquin était en train d'extraire la balle de la blessure de Baumgarten, qui jetait des cris terribles.

Pelsly, sur le seuil de sa maison, tremblait de tous ses membres. Jean-Claude lui demanda du papier et de l'encre, pour expédier ses ordres dans la montagne; c'est à peine si le pauvre anabaptiste put les lui donner, tant il était troublé. Cependant, il y parvint, et les piétons partirent tout fiers d'être chargés d'annoncer la première bataille et la victoire.

Quelques montagnards, entrés dans la grande salle, se réchauffaient au fourneau et causaient avec animation. Daniel Spitz avait déjà subi l'amputation de ses deux doigts, et se tenait assis derrière le poêle, la main enveloppée de linge.

Ceux qui avaint été postés dei-rière les abatis avant le jour, n'ayant pas déjeuné, cassaient alors une croûte et vidaient un verre de vin, tout en criant, gesticulant, et se glorifiant la bouche pleine. Puis on sortait, on allait jeter un coup d'oeil dans la tranchée, on revenait se chauffer, et tout le monde, en parlant de RifTi, de ses lamentations à cheval , et de ses cris plaintifs, riait à se tordre les côtes.

Il était onze heures. Ces allées et ces venues durèrent jusqu'à midi, moment où Marc Divès entra tout à coup dans la salle, en criant:

« Hullin ! où est Hullin ?

—Me voilà !

— Eh bien , arrive I »

L'accent du contrebandier avait quelque chose de bizarre ; tout à l'heure, furieux de n'avoir pas pris part au combat, il semblait triomphant. Jean-Claude le suivit fort inquiet, et la grande salle fut évacuée sur-le-champ, tout le monde étant convaincu, d'après l'animation de Marc, qu'il s'agissait d'une affaire grave.

A droite du Donon s'étend le ravin des Mi-

nières, où bouillonne un torrent à la fonte des neiges ; il descend de la cime de la montagne jusqu'au fond de la vallée.

Juste en face du plateau défendu par les partisans, et de l'autre côté de ce ravin, à cinq ou six cents mètres, s'avance une sorte de terrasse découverte à pente escarpée, que Hullin n'avait pas jugé nécessaire d'occuper provisoirement, ne voulant pas diviser ses forces, et voyant, du reste, qu'il lui serait facile de tourner cette position par les sapinières et de s'y établir, si l'ennemi faisait mine de vouloir s'en emparer.

Maintenant, qu'on se figure la consternation du brave homme, lorsqu'arrivé sur le seuil de la métairie, il vit deux compagnies d'Allemands grimper à cette côte, au milieu dt^s jardins de Grandfontaine, avec deux pièces de campagne, enlevées par de forts attelages, et comme suspendues au précipice. Tout le monde poussait aux roues, et dans quelques instants les canons allaient atteindre le plateau. Ce fut un coup de foudre pour Jean-Claude; il pâlit, puis il entra dans une fureur épouvantable contre Divès.

« Ne pouvais-tu m'avertir plus tôt? hurla-til. Est-ce que je no t'avais pas recommandé de surveiller le ravin ? Nous sommes tournés I Ils vont nous prendre en écharpe, couper la route plus loin! tout est au diable ! »

Les assistants et le vieux Materne lui-même, qui venait d'accourir en toute hâte, frémirent du coup d'oeil qu'il lança au contrebandier.

Celui-ci, malgré son audace ordinaire, resta tout interdit, ne sachant que répondre.

« Allons, allons , Joan-Claude, dit-il enfin, calme-toi; ce n'est pas aussi grave que tu le dis. Nous n'avons pas encore donné, nous autres. Et puis, il nous manque des canons, ça fera juste notre aflFaire.

— Oui, notre affaire, grand imbécile! L'amour-propre t'a fait attendre jusqu'à la dernière minute, n'est-ce pas? Tu voulais te battre, pouvoir te vanter, te glorifier. Et, pour cela, tu risques notre peau à tous! Tiens, regarde, voilà déjà les autres qui se préparent à Fram.ont. »

En effet, une nouvelle colonne, beaucoup plus forte que la première , sortait alors de Framont au pas de charge et montait vers les abatis. Divès ne disait mot. Hullin, dominant sa colère, se calma subitement en face du danger.

« Allez reprendre vos postes, dit-il aux assistants d'une voix brève ; que tout le monde soit prêt pour l'attaque qui s'avance. Materne, attention !

Le vieux chasseur inclina la tête.

Cependant, Marc Divès avait repris son aplomb.

L'INVASION

• Au lieu de crier comme une femme, dit-il, lu ferais mieux de me donner l'ordre d'attaquer là-bas, en tournant le ravin par les sapinières.

— Il le faut bien, mitle tonnerres! • répliqua Jean -Claude.

Et d'un ton plus calme:

« Écoute, Marc, je t'en veux à mort! Nous étions vainqueurs, et, par ta faute, loutest remis en question. Si tu manques ton coup, nous nous couperons la gorge ensemble !

— Bon, bon, l'affaire est dans le sac, j'en réponds ! »

Puis, sautant à cheval, et rejetant le pan de son manteau sur l'épaule, il tira sa grande latte d'un air superbe. Ses hommes en firent autant.

Alors Divès , se tournant vers la réserve, composée do cinquante montagnards, leur montra le plateau de la pointe de son sabre, et dit:

« Vous voyez cela, garçons; il nous faut cette position. Ceux de Dagsburg ne diront pas qu'ils ont plus de cœur que ceux de la Sarre. En avant ! »

Et la troupe, pleine d'ardeur, se mit en marche, côtoyant le ravin. Hullin, tout pâle, cria :

• A la baïonnette I »

Le grand contrebandier, sur son immense roussin à la croupe musculeuse et luisante, se retourna, riant du coin de sa moustache; il balança sa latte d'un air expressif, et toute la troupe s'enfonça dans la sapinière.

Au même instant les Allemands, avec leurs pièces de huit, atteignaient le plateau et se mettaient en batterie, tandis que la colonne de Framonl escaladait la côte. Tout se trouvait donc dans le même état qu'avant la bataille; avec cette différence que les boulets ennemis allaient être de la partie, et prendre les montagnards à revers.

On voyait distinctement les deux pièces, les crampons, les leviers, les écouvillons, les artilleurs et l'oflicier, un grand maigre, large des épaules, les longues moustaches blondes flottantes. Les couches d'azur de la vallée rapprochant les distances, on aurait cru pouvoir y porter là main ; mais Hullin et Materne ne s'y trompaient pas : il y avait bien six cents mètres; aucun fusil ne portait jusque-là.

Néanmoins le vieux chasseur, avant de retourner aux abatis, voulut en avoir la conscience nette. Il s'avança donc aussi près que possible du ravin, suivi de son flis Kasper et de quelques montagnards, et, s'appuyant contre un arbre, il ajusta lentement le grand officier aux moustaches blondes.

Tous les assistants retenaient leur haleine,

dans la crainte de troubler cette expérience.

Le coup partit, et lorsque Materne posa sa crosse à terre pour voir, rien n'avait bougé.

« C'est étonnant comme l'âge ti'oubte la vue, dit-il.

— Vous, la vue trouble 1 s'écria Kasper; il n'y en a pas un, des Vosges à la Suisse, qui puisse se vanter de placer une balle à deux cents mètres aussi bien que vous ! »

Le vieux forestier le savait bien, mais il ne voulait pas décourager les autres.

« C'est bon, reprit-il, nous n'avons pas le temps de disputer. Voici les ennemis qui montent ; que chacun fasse son devoir. »

Malgré ces paroles, simples et calmes en apparence. Materne éprouvait un grand trouble intérieur. En entrant dans la tranchée, de vagues rumeurs frappèrent son oreille : le frémissement des armes, le bruit régulier d'une foule de pas; il regarda par-dessus la rampé et vit les Allemands qui arrivaient cette fois avec de longues échelles garnies de crampons.

Ce fut pour le brave homme un coup d'oeil désagréable ; il fit signe à son garçon d'approcher, et lui dit tout bas :

« Kasper, ça va mal, ça va très-mal; les gueux arrivent avec des échelles; donne-moi la main. Je voudrais bien t'avoir près de moi, et Frantz aussi ! m lis nous allons défendre notre peau solidement. •

En ce moment, un choc terrible ébranla tous les abatis jusqu'à la base ; on entendit une voix rauque crier : « Ah 1 mon Dieu ! »

Puis un bruit sourd à cent pas; un sapin se pencha lentement et tomba dans l'abîme. C'était le premier coup de canon : il avait coupé les jambes du vieux Rochart. Ce coup fut suivi presque au même instant d'un autre, qui couvrit tous les montagnards de glace broyée, avec un ronflement terrible. Le vieux Materne luimême s'était courbé sous ce ronflement, mais aussitôt se relevant, il s'écria :

« Vengeons-nous, mes enfants ! Les voici... Vaincre ou mourir ! »

Heureusement l'épouvante des montagnards ne dura qu'une seconde; tous comprirent qu'à la moindre hésitation ils étaient perdus. Deux échelles se dressaient déjà dans les airs malgré la fusillade, et s'abattaient avec leurs crampons sur la rampe. Cette vue fit bondir tous les partisans de la tranchée, et le combat recommença plus terrible, plus désespéré que là première fois.

Hullin avait remarqué les échelles avant Materne, et son indignation contre Divès s'était encore accrue; mais, comme en pareil cas l'indignation n'est bonne à rien, il avait envoyé Lagarmittedire à Frantz Materne, qui se trou-

ÔOMANS NATIONAUX.

vait posté de l'autre côté du Donon, d'arriver eu toute hâte avec la moitié de ses hommes. On peut s'imaginer si le brave garçon, prévenu du danger que courait sou père, perdit une seconde. Déjà l'on voyait les larges feutres noirs grimper la côte à travers les neiges, la carabine en bandoulièi'e. Ils accouraient aussi vite qu'ils pouvaient, et pourtant Jean-Claude, descendant à leur rencontre, la sueur au front, l'œil hagard, leur criait d'une voix vibi'ante :

« Allons- donc... plus vite!... de ce train-là vous n'arriverez jamais! »

Il frémissait de rage, attribuant tout le malheur au contrebandier.

Cependant Marc Divès, au bout d'une demiheure environ, avait fait le tour du ravin, et, du haut de son grand roussin, il commençait à découvrir les deux compagnies d'Allemands, l'arme au pied, à cent pas derrière les pièces qui faisaient feu sur les retranchements. Alors, s'appiochant des montagnards, il leur dit en étoufïant sa voix, tandis que les détonations se répercutaient coup sur coup dans la gorge, et qu'au loin s'entendaient les clameurs de l'assaut :

« Camarades, vous allez tomber sur l'infanterie à la baïonnette ; moi et mes hommes nous nous chargeons du reste. — Est-ce entendu? — Oui, c'est entendu.

— Eh bien donc, en route ! »

Toute la troupe en bon ordre s'avança vers la lisière du bois, le grand Piercy de Soldatenthal en tête. Presque au même instant, il y eut le « vcrda*! » d'une sentinelle ; puis deux coups de fusil ; puis un grand cri : « Vive la France I » et le bruit sourd d'une foule de pas qui s'élancent ensemble : les braves montagnards fondaient sur l'ennemi comme une bande de loups! Divès, debout sur ses étriers, son grand nez en l'air et les moustaches hérissées, les regardait en riant :

« Ça va bien, » disait-il.

La mêlée était épouvantable, la terre en tremblait. Les Allemands, pas plus que les partisans, ne faisaient feu; tout se passait en silence ! le froissement des baïonnettes et le bruit des crosses, traversés de loin en loin par un coup de fusil, des cris de rage, des trépignements, du tumulte : on n'entendait pas autre chose.

Les contrebandiers, le cou tendu, le sabre au poing, flairaient le carnage, attendant le signal de leur chef avec impatience.

« Maintenant, c'est notre tour, dit enfm Marc. A nous les pièces ! »

Et de l'épaisseur du fourré, leurs grands

♦ Qui vive I

manteaux flottant comme des ailes, les reins penchés et la brette en avant, ils partirent. « Ne sabrez pas, pointez, » dit encore Marc. Ce fut tout.

Les douze vautours en une seconde furent sur les pièces. 11 y avait parmi eux quatre vieux dragons d'Espagne et deux anciens cuirassiers de la garde, que le goût du péril attachait à Marc. Je vous laisse à penser ce qu'ils firent. Les coups de levier, d'écouvillon et de sabre, seules armes que les artilleurs eussent sous la main, pleuvaient autour d'eux comme la grêle. Tout était paré d'avance, et chaque riposte mettait un homme à terre.

Marc Divès reçut à bout poi-tant deux coups de pistolet, dont l'un lui noircit la joue gauche et l'autre enleva son feutre. Lui, courbé sur sa selle, son long bras en avant, il clouait en même temps le grand officier à moustaches^ blondes sur une de ses pièces; puis se relevant lentement, et regardant autour de lui, les sourcils froncés :

« Les voilà tous nettoyés, dit-il d'un ton sentencieux ; les canons sont à nous ! »

Pour concevoir l'ensemble de cette scène teriùble, il faut se figurer la mêlée sur le plateau des Minières; les hui'lements, les hennissements des chevaux, les cris de rage, la fuite des uns, jetant leurs armes pour 'courir plus vite, l'acharnement des autres; — au delà du ravin, les échelles, couvertes d'uniformes blancs, hérissées de baïonnettes; — les montagnards sur la rampe, se défendant avec désespoir;— les flancs de la côte, la route et surtout le bas des abatis encombrés de morts et de blessés;— la masse des ennemis, le fusil sur l'épaule, les officiers au milieu d'eux, se pressant de suivre le mouvement, — enfm Materne, debout sur la crête du talus, la crosse en l'air, la bouche ouverte jusqu'aux oreilles, appelant à grands cris son fils Frantz, qui accourait avec sa troupe, maître Jean-Claude en tête, au secours de la défense. — Il faut entendre la fusillade : ces décharges, tantôt par pelotons, tantôt successives; et surtout les cris lointains, vagues, immenses, traversés de plaintes aiguës expirant dans les échos de la montagne. Tout cela concentré dans un seul instant, et sous un coup d'œil : voilà ce qu'il faut se représenter ! Mais Divès n'était pas contemplatif, il ne perdit pas de temps à faire des réflexions poétiques sur le tumulte et l'acharnement de la bataille. D'un regard il eut jugé la situation, et, sautant d'e son cheval, il s'allongea sur la première pièce encore chargée, saisit les leviers de l'afTùt pour en changer la direction, pointa au pied des échelles, et, ramassant une mèche qui fumait à terre, il fit feu.

L'INVASION

Alors, au loin, s'élevèrent des clameurs étranges, et le contrebandier, regardant à travers la fumée, vit une trouée sanglante dans les rangs de Tennemi. Il agita les deux mains en signe de. triomphe, et les montagnards, debout sur les abatis, lui répondirent par un hourra général.

« Allons, pied à terre, dit-il à ses hommes, il ne faut pas s'endormir. Une gargousse par ici, un boulet, du gazon. C'est nous qui allons balayer la route. — Gare ! »

Les contrebandiers se mirent en position, et le feu continua sur les habits blancs avec enthousiasme. Les boulets bondissaient dans leurs rangs en enfilade. A la dixième décharge, ce fut un sauve-qui-peut général.

• Feu ! feu ! » criait Marc.

Et les partisans, enfin appuyés parla troupe de Frantz, et dirigés par Hullin, reprenaient les positions qu'ils avaient un instant perdues.

Tout le long de la côte ce ne furent bientôt que fuyards, morts et blessés. Il était alors quatre heures du soir; la nuit venait. Le dernier boulet tomba dans la rue de Grandfontaine, et, rebondissant sur l'angle du guévoir, il alla renverser la cheminée du Bœuf-Rouge.

Environ six cents hommes périrent en ce jour. Il y eut des montagnards, il y eut des kaiserlichs en bien plus grand nombre. Mais sans la canonnade de Divès, tout était perdu, car les partisans n'étaient pas un contre dix, et l'ennemi commençait à se rendre maître de la tranchée.

Les Allemands, entassés dansGrandfontaine, s'enfuyaient par bandes du côté de Framont, à pied, à cheval, allongeant le pas, traînant leurs caissons, jetant leurs sacs au revers de la route, et regardant derrière eux, comme s'ils eussent craint de voir les partisans à leurs trousses.

Dans Grandfontaine, ils brisaient tout par esprit de vengeance, ils défonçaient les fenêtres et les portes, brutalisaient les gens, demandaient à manger, à boire tout de suite, et poursuivaient les filles jusqu'au grenier. Leurs cris, leurs imprécations, les commandements des chefs, les plaintes des bourgeois, le roulement sourd, continu des pas sur le pont de Framont, le hennissement grêle des chevaux blessés, tout cela montait en rumeurs confuses jusqu'aux abatis.

Sur la côte, on ne voyait que des armes, des

shakos, des morts, enfin tous les signes d'une grande déroute. En face apparaissaient les canons de Marc Divès, braqués sur la vallée et prêts à faire feu en cas d'une nouvelle attaque.

Tout était donc fini, bien fini. Et pourtant pas un cri de triomphe ne s'élevait des retranchements : les pertes des monlagnai'ds avaient été trop cruelles dans ce dernier assaut. Le silence, succédant au tumulte, avait quelque chose de solennel, et tous ces hommes, échappés du carnage, se regardaient l'un l'autre d'un air grave, comme étonnés de se voir. Quelques-uns appelaient un ami, d'autres un frère qui ne répondaient pas. Alors ils se mettaient à leur recherche dans la tranchée, le long des abatis, ou sur la rampe, criant : « Hé 1 Jacob, Philippe, est-ce toi! »

Et puis la nuit venait; ses teintes grises s'étendaient surles retranchements et sur l'abîme, ajoutant le mystère à ce que ces scènes avaient d'effrayant. Les gens allaient et venaient à travers les débris sans se reconnaître.

Materne, après avoir essuyé sa baïonnette, appela ses garçons d'un accent rauque :

« Hé! Kasper! Frantz! »

Et les voyant approcher dans l'ombre, il se prit à leur demander :

« Est-ce vous ? »

— Oui, c'est nous.

— Vous n'avez rien ?

— Non. »

La voix du vieux chasseur, de sourde qu'elle était, devint tremblante :

« Nous voilà donc encore tous les trois réunis ! « flt-il d'un ton bas.

Et lui, qu'on ne pouvait pas accuser d'être tendre, il embrassa fortement ses fils, ce qui les surprit. Ils entendirent quelque chose bouillonner dans sa poitrine, comme des sanglots intérieurs; tous deux en furent émus, et ils se disaient : « Comme il nous aime ! Nous n'aurions jamais cru cela ! »

Eux-mêmes ils se sentirent remués jusqu'aux entrailles.

Mais bientôt, le vieux revenant à ^ui, s'écria :

« C'est égal, voilà une rude journée, mes garçons. Allons boire un coup; j'ai soif. »

Alors, lançant un dernier regard sur le talus sombre, et voyant de trente pas en trente pas les sentinelles que Hullin venait de poser en passant, ils se dirigèrent ensemble du côté de la vieille métairie.

Ils traversaient la tranchée encombrée do morts, levant les pieds lorsqu'ils sentaient quelque chose de mou, quand une voix étouffée leur dit :

« C'est toi. Materne? »

—Ah ! mon pauvre vieux Rochart... pardon. .

pardon, répondit le vieux chasseur en se cour- i bant, je t'ai touché ' Gomment, tu es encore là?

— Oui... ,ie ne peux pas m'en aller... puisque Je n'ai plus de jambes. »

Tous trois restèrent silencieux, et le vieux bûcheron reprit :

« Tu diras à ma femme qu'il y a derrière l'armoire, dans un bas, cinq écus de six livres. J'avais ménagé cola... si nous tombions malade l'un ou l'autre... Moi, je n'en ai plus besoin...

—C'est-à-dire, c'est-à-dire... on en réchappe tout de même... mon pauvre vieux! Nous allons l'emporter.

— Non, ça n'en vaut pas la peine, je n'en ai plus pour une heure; on me ferait traîner. »

Materne, sans répondre, fit signe à Kasper de mettre sa carabine en brancart avec la sienne, et à Frantz, de placer le vieux bùciieron dessus, malgré ses plaintes, ce qui fut fait aussi- | tôt. C'est ainsi qu'ils arrivèrent ensemble à la j ferme. ',

Tous les blessés, qui pendant le combat avaient eu la force de se traîner à l'ambulance, s'y étaient rendus. Le docteur Lorquin et son son confrère Despois, arrivé pendant la j ournée , avaient eu de l'ouvrage par-dessus la tête, et tout n'était pas encore fini de ce côté, tant s'en faut.

Comme Materne, ses garçons et Rochart traversaient l'allée sombre sous la lanterne, ils , entendirent à gauche un cri qui leur donna froid dans les os, et le vieux bûcheron, à moite mort, s'écria :

« Pourquoi m'amenez-vous là? Je ne veux pas, moi... Je ne me laisserai rien faire!

— Ouvre la porte, Frantz, dit Materne, la face couverte d'une sueur froide, ouvre, dépêche-toi ! »

Et Frantz ayant poussé la porte, ils virent sur une grande table de cuisine, au milieu de la salle basse, aux larges poutres brunes, entre six chandelles, le fils Colard étendu tout de son long, un homme à chaque bras, un baquet dessous. Le docteur Lorquin, les manches de sa chemise retroussées jusqu'aux coudes, une scie courte et large de trois doigts au poing, était en train de couper ime jambe au pauvre diable, tandis que Despois tenait une grosse éponge. Le sang clapotait dans le baquet, Golard était plus pâle que la mort. Catherine Lefèvre, debout à côté, un rouleau de charpie sur les bras, semblait ferme ; mais deux grosses rides sillonnaient ses joues le long de son nez crochu, tant elle serrait les dents. Elle regardait à terre sans rien voir.

« C'est fini ! » dit le docteur en se retournant.

Et jetant un coup d'œil sur les nouveaux venus :

« Hé ! c'est vous, père Rochart? flt-il.

— Oui, c'est moi ; mais je ne veux pas qu'on me touche. J'aime mieux finir comme ça! »

Le docteur levant une chandelle, regarda et fit une grimace.

« Il est temps, mon pauvre vieux; vous avez perdu beaucoup de sang, et si nous attendons encore, il sera trop lard.

— Tant mieux ! j'ai assez souffert dans ma vie.

— Gomme vous voudrez. Passons à un autre I »

Il regardait une longue file de j^aillasses au fond de la salle; les deux dernières étaient vides, quoique inondées de sang. Materne et Kasper posèrent le vieux bûcheron sur la dernière, tandis que Despois s'approchait d'un autre blessé, lui disant :

« Nicolas, c'est ton tour ! »

Alors on vit le grand Nicolas Cerf se lever la face pâle et les yeux luisants de frayeur.

« Qu'on lui donne un verre d'eau-de-vie, dit le docteur.

— Non, j'aime mieux fumer ma pipe.

— Où est-elle, ta pipe?

— Dans mon gilet.

— Bon, la voilà, Et le tabac?

— Dans la poche de mon pantalon.

— C'est cela. Bourrez sa pipe, Despois. Il a du courage cet homme ; c'est bien ! ça fait plaisir de voir des gens de cœur. Nous allons t'enlever ton bras en deux temps et trois mouvements.

— Est-ce qu'il n'y a pas moyen de le conserver, monsieur Lorquin, pour élever mes pauvres enfants? c'est leur seule ressource.

— Non, l'os est broyé, ça ne tient plus. Allumez la pipe, Despois. Tiens, Nicolas, fume, fume. •

Le malheureux se prit à fumer sans en avoir grande envie.

« Nous y sommes? demanda le docteur.

— Oui, répondit Nicolas d'une voix étranglée.

— Bon. — Despois, attention ! épongez. » Alors, avec un grand couteau, il fit un tour

rapide dans les chairs, Nicolas grinça des dents. Le sang jaillit. Despois liait quelque chose. La scie grinça deux secondes, et le bras tomba lourdement sur le plancher.

«Voilà ce que j'appelle une opération bien enlevée, » dit Lorquin.

Nicolas ne fumait plus; la pipe était tombée de ses lèvres. David Schlosser de Walsch, qui l'avait tenu, le lâcha. On entoura le moignon de linge, et, tout seul, Nicolas iilla se recoucher sur la paillasse.

« Encore un d'expédié I Epongez bien la

L'INVASION

table. Despeis, et passons à un antre, • fit le docteur en se lavant les mains dans une grande écuelle.

Chaque fois qu'il disait : « Passons à un autre! • tous les blessés se remuaient de frayeur, à cause des cris qu'ils avaient entendus, et des couteaux qu'ils voyaient reluire; mais que faire? Toutes les chambres de la ferme, la grange, les deux pièces d'en haut, tout était encombré. Il ne restait de libre que la grande salle pour les gens de la métairie. Il fallait donc bien opérer sous les yeux de ceux qui, un peu plus tôt, un peu plus tard, devaient avoir leur tour.

Tout ceci s'était passé en quelques instants. Mateineet ses fils avaient regardé comme on regarde les choses horribles, pour savoir ce que c'est; puis ils avaient vu dans un coin, à gauche, sous la vieille horloge de faïence, un tas de bras et de jambes. On avait déjà jeté dessus le bras de Nicolas, et l'on était en train d'extraire une balle de l'épaule d'un montagnard du Harberg aux favoris roux. On lui faisait de larges entailles en croix dans le dos, sa chair frémissait, et de ses reins poilus le sang coulait jusque dans ses bottes.

Chose bizarre, le chien Pluton, derrière le docteur, regardait cela d'un air attentif, comme s'il eût compris, et, de temps en temps, il détirait ses jambes et fléchissait son dos en bâillant jusqu'aux oreilles.

Materne ne put en voir davantage.

n Allons-nous-en, » dit-il.

A peine entrés dans l'allée sombre, ils entendirent le docteur s'écrier : « Je tiens la balle! .

Ce qui dut faire grand plaisir à l'homme du Harberg.

Une fois dehors. Materne respirant l'air froid à pleine poitrine, s'écria :

« Et quand je pense qu'il aurait pu nous en arriver autant !

— Oui, répondit Kasper ; recevoir une balle dans la tête, ça n'est rien; mais être découpé de cette manière, et aller ensuite mendier son pain le reste de ses jours...

— Bah! je ferais comme le vieux Rochart, moi, s'écria Frantz, je me laisserais finir. Il a raison, le vieux; quand on a fait son devoir, est-ce qu'on a besoin d'avoir peur? Le bon Dieu est toujours le bon Diau ! »

En ce moment un bourdonnement de voix s'éleva sur leur droite.

« C'est Marc Divès et Hullin, dit Kasper en prêtant l'oreille.

— Oui, ils viennent bien sûr de faire des abatis derrière la sapinière, pour garder les canons,^ > ajouta Frantz.

Ils écoutèrent de nouveau ; les pas se rapprochaient.

• Te voilà bien embarrassé de ces trois prisonniers, disait Hullin d'un ton brusque; puisque tu retournes au Falkenstein celte nuit, pour chercher des munitions, qu'est-ce qui t'empêche de les emmener ?

— Mais où les mettre ? I

— Parbleu dans la prison communale d'Abreschwiller; nous ne pouvons les garder ici.

— Bon, bon, je comprends, Jean-Claude. Et s'ils veulent s'échapper pendant la route, je leur plante ma lalle entre les deux épaules.

— Ça va sans direl »

Ils arrivaient alors à la porte, et Hullin, apercevant Materne, ne put retenir un cri d'enthousiasme.

« Hé ! c'est toi, mon vieux, je te cherche depuis une heure. Où diable étais-tu?

— Nous avons porté le pauvre Rochart à l'ambulance, Jean-Claude.

— Ah! c'est triste, n'est-ce pas?

— Oui, c'est triste! »

Il y eut un instant de silence; puis la satisfaction du brave homme reprenant le dessus :

« Ça n'est pas gai, fit-il, mais que voulezvous? quand on fait la guerre I Vous n'avez rien, vous autres?

— Non, nous sommes tous les trois sains et saufs.

— Tant mieux, tant mieux. Ceux qui restent peuvent se vanter d'avoir de la chance.

— Oui, s'écria Marc Divès, en riant, j'ai vu le moment où Materne allait battre la chamade; sans les coups de canon de la fin, ma foi, ça prenait une vilaine tournure. »

Materne rougit, et lançant au contrebandier un regard oblique :

« C'est possible, fit-il d'un ton sec, mais sans les coups de canon du commencement, nous n'aurions pas eu besoin de ceux de la fin; le vieux Rochart, et cinquante autres braves gens, auraient encore bras et jambes, ce qui ne gâterait pas notre victoire.

— Bah ! interrompit Hullin, qui voyait poindre la dispute entre deux gaillards peu conciliants de leur nature, laissons cela; tout le monde a fait son devoij', voilà le principal. •

Puis, s'adressant à Materne :

« Je viens d'envoyer un parlementaire à Framont, dit-il, pour avertir les Allemands de faire enlever leurs blessés. Dans une heure ils arriveront sans doute; il faut prévenir nos avantpostes de les laisser approcher, mais sans armes et avec des flambeaux; s'ils arrivaient autrement, qu'on les reçoive à coups de fusil.

— J'y vais tout de suite, répondit le vieux chasseur.

Le docteur Lorniiin, les manelics de sa chemise letrnussées... (Page C2 )

— -lié! Malcrne, lu viendras ensuite souper à la ferme avec tes garçons.

— Cest entendu, Jean-Claude. »

Il s'éloigna.

ilullin dit encore à Frantz et à Kasper de faire allumer de grands feux de bivouac pour la nuit; — à Marc, de donner de l'avoine à ses chevaux, pour aller, sans retard, chercher des munitions, — et, les voyant s'éloigner, il entra dans la métairie.

Au bout de l'allée sombre était la cour de la ferme, où l'on descendait par cinq ou six mar-

ches usées. A gauche s'élevaient le grenier le pressoir, à droite les écuries et le colombier, dont le pignon se découpait en noir sur le ciel obscur et nuageux; enfin, tout en face de la porte, se trouvait la buanderie.

Aucun bruit du dehors n'arrivait là ; Hullin, après tant de scènes tumultueuses, fut saisi de ce profond silence. Il regarda les bottes de paille pendant entre les poutres de la grange jusque sous le toit, les hei'ses, les charrues, les charrettes enfouies dans l'ombre des hangars, avec un sentiment de calme et de bien-êti'e indéfinissable. Un coq grasseyait tout bas au milieu de ses poules endormies le long du nmr. Un gros chat passa comme l'éclair et disparut dans le trou de la cave. Ilalliii croyait sortir d'un rêve.

Tans. Juius llDiuveiiuiri

i; INVASION.

Végof, les yeux élincelanls, saiuait chaiiiie faiitùme . . . i l'jjje IJ9.J

A[irès quelques instants de celte coiilemplatiou silencieuse, il se dirigea lentement vers la buanderie, dont les trois fenêtres brillaient au milieu des ténèbres. La cuisine de la ferme no pouvant suffire à préparer la nourrituie de trois à quatre cents lioinrnes, on l'avait transportée dans ce local.

Maiire Jean-Claude entendait la voix fraîche de Louise donner des ordres d'un petit ton résolu qui l'étonnail :

« Allons, allons, Katel , dépêchons-nous, le moment du souper approche. Doivent-ils avoir faim, nos gens! Depuis six heures du matin, n'avoir rien pris et toujours se battre ! Il ne faut pas les faire attendre, llop! hop! Lesselé, voyons, ronuiez-vons, du sel, du poivre. •

Le cœur deJean-Claude sautillait à cette voix.

11 no [iiil sV'iUiiêchor de regarder une minute à la lonêlre avant d'entrer. La cuisine était grande, mais assrz basse et l)larichii; à la chaux. Un grand fi;u de hêlro pétillait sur l'âtre, enroulant ses spirales dorées autour des lianes noirs d'une immense marmite. Le manteau de la cheminée, fort haut et peu large, sufTu-ait à peine aux flots de fumée qui s'élevaient de l'àtre. Sur ce fond ardent se dessinait le charmant profil de Louise, eu petite jupe pour courir plus vile, la figure enluminée des plus vives couleurs, et le sciu enfermé dans un petit corsage de toile rouge, laissant à découvert ses l'ondes épaules et son cou gracieux. Elle était kl dans tout le feu de l'actiou, allant, venant, goûtant aux sauces avec son petit air capab!e, dégustant le bouillon, approuvant et critiquant:

« Encore un peu de sel, encore ceci, encore cela. Lesselé, aurez-vous bientôt fini de plumer notre grand coq maigre ? De ce train , nous n'arriverons jamais! •

C'était charmant de la voir commander ainsi; HuUin en avait les larmes aux yeux.

Les deux grandes filles de l'anabaptiste, l'une longue, sèche et pâle, ses larges pieds plats dans des souliers ronds, ses cheveux roux dans une petite coiffe de talTetas noir, sa robe de toile bleue descendant en longs plis jusqu'aux talons; l'autre grasse, joufflue, marchant comme une oie en levant les pieds l'un après l'autre lentement et se balauçant sur les hanches; ces deux braves filles formaient avec Louise le plus étrange contraste.

La grosse Katel allait et venait tout essoufflée sans rien dire, et Lesselé, d'un air rêveur, faisait tout par compas et par mesure.

Enfin, le brave anabaptiste lui-même, assis au fond de la buanderie sur une chaise de bois, les jambes croisées, le nez en l'air, le bonnet de coton sur la nuque et les mains dans les poches de sa souquenille, regardait tout cela d'un air émerveillé, et, de temps eu temps, disait d'une voix sentencieuse :

« Lesselé, Katel, obéissez bien, mes enfants ; que ceci soit pour votre instruction, vous n'avez pas encore vu le monde, il faut marcher plus vite.

— Oui, oui, il l'autse remuer, ajoutait Louise; Seigneur, que deviendrions-nous si l'on réfléchissait des mois et des semaines pour mettre un peu d'ail dans une sauce! Vous, Lesselé, qui êtes la plus grande, décrochez-moi ce paquet d'oignons du plafond. »

Et la grande fille obéissait.

Hullin n'avait j amais eu de plus beau momen t dans sa vie.

« Comme elle fait marcher les autres, se disait-il ; hé I hé 1 hé ! c'est un petit hussard, une maîtresse femme ; je ne m'en doutais pas encore. »

Et seulement, au bout de cinq minutes, après avoir tout vu, il entra.

« Hé ! bon courage, mes enfants 1 »

Louise tenait justement une cuiller à sauce; elle abandonna tout, et courut se jeter dans ses bras en criant :

Papa Jean-Claude, papa Jean-Claude, c'est vous!... vous n'êtes pas blessé?... vous n'avez rien? •

Hullin, à cette voix du cœui , pâlit et ne put répondre. Ce n'est qu'après un long silence, et retenant toujours sa chère enfant pressée tendrement, qu'il dit enfin d'une voix frémissante :

« Non, Louise, non, je me porte bien, je suis bien heureux I

— Asseyez-vous, Jean-Claude, dit l'anabaptiste qui le voyait trembler d'émotion ; tenez, voici ma chaise. »

Hullin s"assit, et Louise, s'asseyant sur ses genoux , les bras sur son épaule , se prit à pleurer.

« Qu'as-tu donc, chère enfant? disait le brave homme tout bas en l'embrassant. Voyons, calme-toi. Tout à l'heure encore, je te voyais si courageuse !

— Oh! oui, je faisais la courageuse; mais, voyez-vous, j'avais bien peur... Je pensais: Pourquoi ne vient-il pas ? »

Elle lui jeta ses bras autour du cou , puis une idée folle lui passant par la tête, elle prit le bonhomme par la main, en criant :

« Allons , papa Jean-Claude , dansons , dansons. »

Et ils firent trois ou quatre tours.

Hullin, souriant malgré lui et se tournant vers l'anabaptiste toujours grave :

« Nous sommes un peu fous, Pelsly, dit-il ; il ne faut pas que cela vous étonne.

— Non, maître Hullin, c'est tout simple. Le roi David lui-même, après sa grande victoire sur les Philistins, dansa devant l'arche. »

Jean-Claude, étonné de ressembler au roi David, ne répondit rien..

« Et pour toi, Louise, reprit-il en s'arrêtant, tun'as pas eu peur pendant la dernière bataille?

— Oh ! dans les premiers moments, tout ce bruit, ces coups de canon!... mais ensuite, je n'ai plus pensé qu'à vous et à maman Lefèvre. •

Maître Jean-Claude devint silencieux :

« Je savais bien, pensait-il, que celte enfantlà était brave. Elle a tout pour elle I »

Louise, alors, le prenant par la main, le conduisit en face d'un régiment de m.armiles au tour du feu, et lui montra, d'un air glorieux, toute sa cuisine:

« Voici le bœuf, voici le rôti, voici le souper du général Jean-Claude, et voici le bouillon pour nos blessés! Ah ! nous nous sonmies remuées! Lesselé et Katel peuvent le dire. Et voici notre grande fournée, dit-elle en montrant une longne file de miches rangées sur la table. C'est maman Lefèvre et moi qui avons brassé la pâle. »

Hullin écoutait tout émerveillé.

« Mais ce n'est pas tout , ajouta-t-elle, venez par ici. •

Elle ôta le couvercle de tôle du four au fond de la buanderie, et la cuisine se remplit aussitôt d'une odeur de galette au lard à vous rô- JDuir le cœur.

Maître Jean-Claude en fut vraiment attendri.

En ce moment, la mère Lefèvre entrait :

. Eh bien ! dit-elle, il faut dresser la table.

L'INVASION

tout le monde attend là-bas. Allons , Katel, allez mettre la nappe. »

La grosse fille sortit en courant.

Et tous ensemble, traversant la cour obscure à la file, se dirigèrent vers la salle. Le docteur Lorquin, Despois, Marc Divès, Materne et ses deux garçons, tous gens bien endentés et pourvus d'un appétit solide, attendaient Je potage avec impatience.

« Et nos blessés , docteur? s'écria Hullin en entrant.

— Tout est lerminé,maitre Jean-Claude. Vous nous avez donné une rude besogne; mais le temps est favorable, il n'y a pas à craindre de lièvres putrides, tout se présente bien. »

Katel, Lesselé et Louise entrèrent bientôt, portant une énorme soupière fumante et deux magnifiques rôtis de bœuf qu'elles déi'osèrent sur la table. On s'assit sans cérémonie, le vieux Materne à la droite de Jean-Claude, Catherine Lefèvre à gauche, et dès lors le cliquetis des cuillers et des fourchettes, le glou-glou des bouleilles remplacèrent la conversation jusqu'à huit heures et demie du soir. On voyait au dehors le reflet de grandes flammes sur les vitres, annonçant que les partisans étaient en train de faire honneur à la cuisine de Louise, et cela contribuait encore à la satisfaction des convives.

A neuf heures, Marc Divès était en route pour le Falkenstein avec les prisonniers. A dix heures, tout le monde dormait à la ferme et sur le plateau, autour des feux du bivouac.

Le silence ne s'interrompait de loin en loin, que par le passage des rondes et le «qui vive! • des sentinelles.

C'est ainsi que se termina cette journée, où les montagnards prouvèrent qu'ils n'avaient pas dégénéré de la vieille race.

D'autres événements, non moins graves, allaient bientôt succéder à ceux qui venaient de s'accomplir, car, ici-bas, un obstacle vaincu, d'autres se présentent. La vie humaine ressemble à la mer agitée : une vague suit l'autre, de l'ancien monde au nouveau, et rien ne j)eut arrêter ce mouvement éternel.

Durant toute la bataille, jusqu'à la nuit close, les gens de Grandfontaine avaient vu le fou Yégof debout à la cime du Petit Donon, la couronn'" en tête, le sceptre levé, transmettre, comme un roi mérovingien, des ordres à ses armées imaginaires. Ce qui se passa dans l'âme

de ce malheureux quand il vit les Allemanas ei pleine déroute, nul ne le sait. Au dei-nier coup de canon, il avait disparu. Où s'était-il sauvé? Voici ce que racontent à ce sujet les gens de Tiefenbach :

Dans ce temps-là, vivaient sur le Bocksijerg deux créatures singulières, deux sœurs, l'une appelée la petite Kateline, et l'autre la grande Brbei. Ces deux êtres déguenillés s'étaient établis dans la caverne de Luitprandt, ainsi nommée, disent les vieilles chroniques, parce que le roi des Germains, avant de descendre en Alsace, fit enterrer sous cette voûte immense de grès rouge les chefs barbares tombés dans la bataille du Blutfeld. La source chaude, qui fume toujours au milieu de la caverne, protégeait les deux sœurs contre les froids rigouioux de l'hiver, et le bûcheron Daniel Horn de Tiefenbach avait eu la charité de fermer l'entrée piincipale de la roche, avec de-grands tas de genêts et de bruyères. A côté de la source chaude se trouve une autre source , froide comme la glace et limpide comme le cristal. La petito Kateline, qui buvait à cette source, n'avait pas quatre pieds de haut; elle était grasse, bouffie, et sa figure étonnée, ses yeux ronds, son goitre énorme, lui donnaient la physionomie singulière d'une grosse dinde en méditation-. Tous les dimanches elle traînait jusqu'au village de Tiefenbach un panier d'osier , que les braves gens remplissaient de pommes de terre cuites, de croûtes de pain, et quelquefois — les jours de fête — de galettes et d'autres débris de leurs festins. Alors le pauvre être, tout essoufflé, remontait à la roche, gloussant, riant, se dandinant et picorant. La grande Berbel se gardait bien de boire à la source froide ; elle était maigre, borgne, décharnée comme une chauve-souris ; elle avait le nez plat, les oreilles larges, l'œil scintillant, et vivait du butin de sa sœur. Jamais elle ne descendait du Bocksberg ; mais en juillet, au temps des grandes chaleurs, elle secouait, du haut de la côte, un chardon sec sur les moissons de ceux qui n'avaient pas rempli régulièrement le panier de Kateline, ce qui leur attirait des orages épouvantables, de la grêle, des rats et des mulots en abondance. Aussi ciaignait-on les sorts de Berbel comme la pe.^te ; on l'appelait partout Wetterltexe*, tandis que la petite Kateline passait pour être le bon génie de Tiefenbach et des environs. De cette façon, Berbel vivait tranquillement à se croiser les bras, et l'autre à glousser sur les quatre chemins.

Malheureusement pour-les deux sœurs, Yégof

* Sorcière des orages. '

avail établi, depuis nombre d'années, sa résidence d'hiver dans la caverne de Liiiii>vandt. C'est de là qu'il parlait au printemps, pour visiter ses châteaux innombrables et pas^snr en revue ses leudes jusqu'à Geiorsteiu, d.uis le Ilundsrûck. Tous les ans donc, vers la fm de novembre, après les premières neiges, il arrivait avec son corbeau, ce qui Taisait toujours jeter des cris d'aigle à Wetterhexe.

« De quoi te plains-tu, disait-il en s'installnnt tranquillement à la meilleure place; ne vivezvous pas sur mes domaines? Je suis encore bien bon de souffiir deux tYi/Zcirics inutiles dans le Valhalla de mes pères! »

Alors Berbel, furieuse, l'accablait d'injures ; Kateline gloussait d'un air fàclié; mais lui, sans y prendre garde, allumait sa pipe de vieux buis, et se mettait à raconter ses pérégrinations | lointaines aux âmes des guerriers gei'niains enterrés dansla caverne depuis seize siècles, les i appelant par leur nom et leur parlant comme i à des personnes vivantes. On peut se (ij^urer si Berbel et Kateline voyaient arriver le fou avec plaisir: c'était pour elles une véritable calamiié.Or, cette année-là,Yégof n'étant pas veiui, les deux sœurs le croyaient mort et se réjouissaient à l'idée de ne plus le revoir. Cependant, depuis quelques jours , Wetterhexe avait remarqué de l'agitation dans les gorges voisines; les gens partaient eii foule, le fusil sur l'épaule, du côté du Falkenstein (>t du Donon. Evidemment quelqucchose d'extraordinaire se passait. La sorcière, se rappelant que, l'année précédent(',Yégof avait raconté aux âmes des guerriers que ses armées innombrables allaient bientôt envahir le pays, éprouvait une vague inquiétude. Elle aurait bien voulu savoir d'où provenait cette agitation ; mais personne ne montait à la roche, et Kateline, ayant fait sa tournée le dimanche précédent, n'aurait pas bougé pour un empire.

Dans cet état, AVetlerhexe allait et venait sur la côte, toujours plus inquiète et plus irritée. Durant cette journée du samedi, ce fut bien autre chose encore. Dès neuf heures du matin, de sourdes et profondes détonations roulèrent comme un bruit d'orage dans les mille échos de la montagne, et tout au loin, vers le Donon, des éclairs rapides sillonnèrent le ciel entre les pics; puis, vers la nuit, des coups plus graves, plus formidables encore, retentirent au fond des gorges silencieuses. A chaque détonation, on entendait les cimes du Hengst, de la Gantzlée, du Giromani, du Grosraann, répondre jusque dans les profondeurs de l'abîme.

« Qu'est-ce que cela? se demandait Berbel. TiSt-ce la fm du monde? »

Alors, rentrant sous la roche et voy^iit Kate-

Jine accroupie dans son coin, qui grignottait une pomme de lerre, clic la secoua rudement, en criant d'une voix sllflarde :

• Idiote, tun'enlendsdoncrien?Tu n'as peur de rien, toi ! Tu manges, tu bois, tu glou^^ses ! Oh ! le monstre ! •

Elle lui relira sa pomme de terre avec fureur, et s'assit toute frémissante près de la source chaude, qui envoyait ses nuages gris à la voûte, l'ne demi-neuie après, les ténèbres étant devenues profondes et le froid excessif, elle alluma un feu de bruyères , qui promena ses p;lles lueurs sur les blocs de grès rouge, jusqu'au fond de l'antre où dormait Kateline, les pieds dans la paille et les genoux au menton. Au dehors, tout bruit avait cessé. Wetterhexe écarta les broussailles pour jeter un coup d'œil sur la côte puis elle l'evint s'accroupir auprès du feu , sa large bouche serrée, ses flasques paupières closes, traçant de grandes rides circulaires autour de ses joues, elle attira sur ses genoux une vieille couveilure do laine et parut s'assoupir. On n'entendit plus qu'à de longs intervalles le bruit delà vapeur condensée, qui retombait de la voûte dans la source avec un clapotement làzarre.

Ce silence diuait depuis environ deux heures; minuit approchait, quand, tout à coup, un bruit lointain de pas, mêlé de clameurs discordantes , se fit entendre sur la côte. Berbel écouta ; elle reconnut des cris humains. Alors, se levant toute tremblante et ai-mée de son grand chardon, elle se glissa jusqu'à l'eati'ée de la roche, écarta les broussailles et vit, à cinquante pas, le fou Yégof qui s'avançait au clair de lune ; il était seul et se débattait, frappant l'air de son scepti'e, comme si des milliers d'êtres invisibles l'eussent entouré.

« A moi, lioug, Bléd, Adelrik ! hurlait-il d'une voix éclatante, la barbe hérissée, sa grande cbevelui'e rousse éparse et sa peau de chien autour du bras comme un bouclier. A moi! bé! m'entendrez-vousà la fin '' Ne voyez-vous pas qu'ils arrivent? Les voilà ipii fondent du ciel comme des vautours. A moi, les hommes roux ! à moi! Que cette race de chiens soit anéantie!

Ah! ah! c'est toi, Minau, c'est toi, Ilochart

Tiens! tiens! »

Et tous les morts du Donon , il les nommait avi^c un ricanement féroce, les défiant comme s'ils eussent été là ; puis il reculait pas à pas, frappant toujours l'air , lançant des imps'écations, appelant les siens et se débattant comme dans ime mêlée. Cette lutte épouvantable contre des êtres invisibles saisit Bei'bel d'une frayeur superstitieuse : elle sentit ses cheveux se dresser sur sa nuque, et voulut se cacher; mais, au même instant, un vague bourdonnement la fit

L'INVASION

se retourner, et qu'on juge de son elTroi, lorsqu'elle vit la source chaude bouillonner plus que d'habitude, et des Ilots de vapeur s'en élever, s'en détacher et s'avancer vers la porte.

Et tandis que,pareils à des fantômes , ces nuages épais s'avançaient Icnlemeut, tout à coup Yégof parut, criant d'une \o\\ brève;

• Enfin, vous voilà ! Vous m'avez entendu !»

Puis , d'un geste rapide , il écarta tous les obstacles : l'airglacial s'engouffra sous la voûte, et les vapeurs se répandirent dans le ciel immense, se tordant et s'élançant au-dessus de la roche, comme si les morls du jour et ceux des siècles écoulés eussent recommencé dans d'au- Ires sphères le combat éternel.

Yégof, la face contractée sous les pâles rayons de la lune, le sceptre étendu, sa large barbe étalée sur la poitrine, les yeux étincelants, saluait chaque fantôme d'un geste et l'appelait par son nom, disant :

« Salut, Bléd, saint, Hong., et vous tous, mes

braves, salut ! L'heure que vous attendiez

depuis des siècles est proche, les aigles aiguisent leur bec, la lene a soif de sang: souvenezvous du Blutfeld ! »

Beibel était anéantie, l'épouvante seule la tenait debout; mais bientôt les derniers nuages s'échappèrent de la caverne et se fondirent dans l'azur sans bornes.

Alors Yégof entra brusquement sous la voûte et s'accroupit près de la source, sa grosse tête entre les mains, les coudes aux genoux, regardant d'im œil hagard bouillonner l'eau.

Kaleline venait de s'éveiller, et gloussait comme on sanglotle; Wetterhexe, plus morte que vive, observait le fou du coin le plus obscur de l'antre.

« Ils sont tous sortis de la terre ! s'écria tout à coup Yégof; tous, tous.' Il n'en reste plus. Ils vont ranimer le courage de mes jeunes hommes, et leur inspirer le mépris delà mort! »

Et, relevant sa face paie, empreinte d'une douleur poignante :

« 0 femme, dit-il, en fixant sur Wetterhexe ses yeux de loup, descendante àes valkiries stériles, toi qui n'as pas recueilli dans ton sein le soulile des guerriers pour leur rendre la vie, toi qui n'as jamais rempli leurs coupes profondes à la table du festin, ni posé devant eux la chair fumanle du sanglier Sérimar, à quoi donc est-tu bonne ! A filer des linceuls ! Eh bien! prends ta quenouille et file jour et juiit, car des milliers de hardis jeunes hommes sont couchés dans la neige!... Ils ont vaillamment combattu Oui, ils ont fait leur devoir; mais

l'heure n'était pas venue!.... Maintenant les corbeaux se disputent leur chair! »

Puis, d'un accent de rage épouvantable, ar-

rachant sa couronne à deux mains avec des poignées do cheveux :

« Oh ! race maiidite! hurla-t-il, tu seras donc toujours sur notre passage? Sans toi, nous aurions déjà conquis l'Europe ; les hommes roux seraient les maîtres de l'univers !... Et je me suis humilié devant le chef de cette race de chiens!... Je luf ai demandé sa fille, au lieu de la prendre et de l'emporter, comme le loup fait de la brebis !... Ah ! Huldrix! Huldrixi... »

Et s'interrompant :

« Écoute, écoute, vaikirie! •< fit-il à voix basse.

Il levait le doigt d'un air solennel.

Wetterhexe écouta : un grand coup de vent venait de s'élever dans la nuit, secouant les vieilles forêts cliargées de givre. Combien de fois la sorcière avait-elle enleudu la bise gémir, durant les nuits d'hiver, sans même y prendre garde ; mais alors elle eut peur!

El conmie elle était là, toute tremblante, voilà qu'un cri rauque se fit entendre au dehors, et, presque aussitôt, le corbeau Hans, plongeant sous la roche, se mit à décrire de grands cercles à la voûte, agitant ses ailes d'un air effaré et poussant des croassement lugubres.

Yégof devint pâle comme un mort.

« Vôd, Vôd, s'écria-t-il d'une voix déchirante, que t'a fait ton fils Luitprandt? Pourquoi le choisir plutôt qu'un autre? »

Et, durant quelques secondes, il resta comme anéanti; mais, tout à coup, transporté d'un sauvage enthousiasme et lirandissant son-sceptre, il s'élança hors de la caverne.

Deux minutes après, Wetterhexe, debout à l'entrée de la roche, le suivait d'i.n regard anxieux.

Il allait droit devant lui, le cou tendu, le pas allongé ; on aurait dit une bête fauve marchant à la découverte. Hans le précédait, voltigeant de place en place.

Ils disparurent bientôt dans la gorge du Blutfeld.

Cette nuit-là, vers deux heures, la neige se mit à tomber ; à la naissance du jour il fallut se secouer et battre de la semelle.

Les Allemands avaient quitté Grandfontaine, Framont et même Schirmeck. Au loin, bien loin, dans les plaines de l'Alsace, on remarquait des points noirs indiquant leurs bataillons en retraite. ,

lluUin, éveillé de bonne heure, fit le tour du bivouac : il s'arrêta quelques instants à rogar-

der sur le plateau, les canons braqués vers la gorge, ](3s partisans étendus autour du feu, la sentinelle l'arme au bras; puis, satisfait de son inspection, il entra dans la ferme où Louise et Catherine dormaient encore.

Lfl jour grisâtre se répandait dans la chambre. Quelques blessés, dans la salle voisine, commençaient à ressentir les ardeurs de la fièvre ; on les entendait appeler leurs femmes 3t leurs enfants. Bientôt le bourdonnement des voix, les allées et les venues rompirent le silence de la nuit. Catherine et Louise s'éveillèrent; elles virent Jean-Claude, assis dans un coin de la fenêtre, qui les regardait avec tendresse, et, honteuses d'être moins matinales que lui, elles se levèrent pour aller l'embrasser.

' Eh bien? demanda Catherine.

— Kli bien, ils sont partis; nous restons maîtres de la route, comme je l'avais prévu. »

Cette assurance ne parut pas tranquilliser la vieille fermière; il lui fallut regarder à travers les vitres, et voir la retraite des Allemands jusqu'au fond de l'Alsace. Encore, tout le reste du jour sa figure sévère conserva-t elle l'empreinte d'une inquiétude indéfinissable.

Entre huit et neuf heui os arriva le curé Saumaize, du village des Charmes. Quelques montagnards descendirent alors jusqu'au bas de la côte relever les morts; puis on creusa sur la droite de la ferme une longue fospe, où partisans H kaiserlicks, avec leurs habits, leurs feutres, leurs shakos, leurs uniformes, furent rangés côteà côte. Le curé Saumaize, un grand vieillard à tête blanche, lut les antiques prières de la mort, de cette voix rapide et mystérieuse qui vous pénètre jusqu'au fond de l'àme, et semble convoquer les générations éteintes, pour attester aux vivants les horreurs de }'j, tombe.

Toute la journée, il arriva des voitures et des schliUes* pour emmener les blessés, qui demandaient à grands cris à revoir leur village. Le docteur Lorquin, craignant d'augmenter leur irritation, était forcé d'y consentir. Vers quatre heures, Catherine et HuUin se trouvaient seuls dans la grande salle; Louise était allée préparer le souper. Au dehors, de gros flocons de neige continuaient à descendre du ciel, et se posaient au rebord des fenêtres, et d'instant en instant on voyait un traîneau partir en silence avec son malade enterré dans de la paille; tantôt une femme, tantôt un homme conduisant le cheval par la bride. Catherine, assise prés delà table, pliait des bandages d'un air préoccupé.

« Qu'avez-vous donc, Catherine? demanda

* Traîneaux Togien»,

HuUin. Depuis ce matin je vous vois toute soucieuse. Pourtant nos affaires marchent bien. »

La vieille fermière alors, d'un geste lent repoussantle linge, répondit :

« C'est vrai, Jean-Claude, je suis inquiète.

— Inquiète, et de quoi? L'ennemi est en pleine retraite. Encore tout à l'heure, Erantz Materne que j'avais envoyé en reconnaissance, et tous les piétons de Piorette, de Jérôme, de Labarbe, sont venus me dire que les Allemands retournent à Mutzig. Le vieux Materne et Kasper, après avoir relevé les morts, ont appris à nrandfontaine qu'on ne voit rien du côté de Saint-Blaize-la-Roche. Tout cela prouve que nos dragons d'Espagne ont solidement reçu l'ennemi sur la route Senones, et qu'il craint d'être tourné par Schirmeck. Je ne vois*~donc pas, Catherine; ce qui vous tourmente. »

Et comme Hullin la regardait d'un air interrogatif :

1 Vous allez encore rire de moi, dit-elle; j'ai fait un rêve.

— Un rêve?

— Oui, le même qu'à la ferme du Bois-de- Ghênes. •

Puiss'animant, et d'une voix presque irritée: « Vous direz ce que vous voudrez, Jean- Claude ; mais un grand danger nous menace. 1. Oui, oui, tout cela pour vous n'a pas l'ombre de bon sens... D'ailleurs ce n'était pas un rêve, c'était comme une vieille histoire qui vous revient, une chose qu'on revoit dans le sommeil et qu'on reconnaît! Tenez, nous étions comme aujourd'hui, après une grande victoire, quelque part... je ne sais où... dans une sorte de grande baraque en bois ti'aversée de grosses poutres, avec des palissades autour. Nous ne pensions à rien;, toutes les figures que je voyais, je les connaissais; c'était vous, Marc Divès, le vieux Duchêne et beaucoup d'autres, des anciens déjà morts : mon père et le vieux Hugues Rochart du Harberg, l'oncle de celui qui vient de mourir, tous en sarrau de grosse toile grise, la barbe longue, le cou nu. Nous avions remporté la même victoire et nous buvions dans de gros pois de terre rouge, quand voilà qu'un cri s'élève : « L'ennemi revient ! » Et Yégof, à cheval, avec sa longue barbe, sa couronne garnie de pointes, une hache à la main, les yeux luisants comme un loup, parait devant moi dans la nuit. Je cours sur lui avec un pieu, il m'attend... et, depuis ce moment, je ne vois plus rien!... Seulement je sens une grande douleur au cou, un vent froid me passe sur la figure, il me semble que ma tête ballotte au bout dune corde : c'est ce gueux de Yégof qui avait pendu ma tête à sa selle et qui galo-

L'INVASION

pait! » dit la vieille fermière d'un tel accent de ; conviction que Hullin en frémit. i

Il y eut quelques instants de silence, puis I Jean-Claude se réveillant de sa stupeur, ré- '■ pondit :

« C'est un rêve... Il m'arrive aussi de faire des rêves... Hier vous avez été lourmenlôe, Catherine, tout ce bruit... ces cris... \

— Non, fit-elle d'un ton ferme en reprenant sa besogne, non ça n'est pas cela. Et, pour vous dire la vérité, pendant toute la bataille, et même au moment où le canon tonnait contre nous, je n'ai pas eu peur; j'étais sûre d'avance que nous ne pouvions pas être battus : j'avais déjà vu ça dans le temps!... maintenant j'ai peur!

- Mais les Allemands ont évacué Schirmeck; toute la ligne des Vosges est défendue ; nous avons plus de monde qu'il ne nous en faut, il nous en arrive de minute en minute.

— N'importe ! »

Hullin haussa les épaules :

« Allons, allons, vous avez la fièvre, Catherine; tâchez de vous calmer, de penser à des choses plus gaies. Tous ces rêves, voyez-vous, moi, je m'en moque comme du Grand Turc avec sa pipe et ses bas bleus. Le principal est de se bien garder, d'avoir des munitions, des hommes et des canons : ça vaut encore mieux que des rêves couleur de rose.

— Vous riez, Jean-Claude?

— Non, mais à entendre une femme de bon sens, de grand courage, parler comme vous faites, on se rappelle malgré soi Yégof, qui se vante d'avoir vécu il y a seize cents ans.

— Qui sait? dit la vieille d'un ton obstiné; s'il se rappelle, lui, ce que les autres ont oublié. »

Hullin allait lui raconter sa conversation de la veille, au bivouac avec le fou, pensant renverser ainsi de fond en comble toutes ses visions lugubres, mais la voyant d'accord avec Yégof sur le chapitre des seize cents ans, le brave homme ne dit plus rien, et reprit sa promenade silencieuse, la tête basse, le front soucieux. » Elle est folle, pensait-il j encore une petite secousse, et c'est fini. »

Catherine, au bout d'un instant de rêverie, allait dire quelque chose, quand Louise entra comme une hirondelle, en criant de sa plus douce voix :

« Maman Lefèvre, maman Lefévre,une lettre de Gaspard ! >

Alors la vieille fermière, dont le nez crochu s'était recourbé jusque sur ses lèvres, tant elle s'indignait de voir Hullin tourner son rêve eu ridicule, releva laiêle, et les grandes rides de ses joues se détendirent. :

Elle prit la lettre, en regarda le cachet rouge, et dit à la jeune fllle : '

« Embrasse-moi, Louise; c'est une bonne lettre. »

Ce que Louise fit avec enthousiasme.

Hullin s'était rapproché, tout heureux de cet incident, et le facteur Brainslein, ses gros souliers roussis par la n«ige, les deux mains appuyées sur son bâton, les épaules atfaissées, stationnait à la porte d'un air harassé.

La vieille mit ses besicles, ouvrit la lettre avec une sorte de recueillement, sous les yeux impatients de Jean-Claude et de Louise, et lut tout haut :

" Celle-ci, ma bonne mère, est à cette fin de « vousprévenirque tout va bien, et que je suis « arrivé le mardi soir à Phalsbourg, juste « comme on fermait les portes. Les Cosaques « étaient déjà sur la côte de Saverne ; il a fallu « tirailler toute la nuit contre leur avant- « garde. Le lendemain, un parlementaire est ' venu nous sommer de rendre la place. Le « commandant îleunier lui a répondu d'aller « se faire pendre ailleurs, et, troisjours après, « les grandes giboulées de bombes et d'obus « ont commencé à pleuvoir sur la ville. Les

• Russes ont trois batteries, l'une sur la côte « de Mittelbronn, l'autre aux Baraques d'en ' haut, et la troisième derrière la tuilerie de « Peruette, près du guévoir ; mais les boulets « rouges nous font le plus de mal : ils brûlent « les maisons do fond en comble, et, qu^^nd

• l'incendie s'allume quelque part, il arrive « des obus en masse qui empéchen t les gens de <i l'éteindre. Les femmes et les enfants ne sor- « tent pas des blockhaus; les bourgeois restent « avec nous sur les remparts : ce sont de " braves gens; i) y a dans le nombre quelques « anciens de Sambre-et-Meuse, d'Italie et d'É- « gypte, qui n'ont pas oublié le service des « pièces. Ça m'attendrit de voir leurs vieilles « moustaches grises s'allonger sur les caro- « nades'pour pointer. Je vous réponds qu'il " n'y a pas de mitraille perdue avec eux. C'est « égal, quand on a fait trembler le monde, » c'est dur tout de même d'être forcé, dans ses

• vieux jours, de défendre sa baraque et son « dernier morceau de pain. »

— > Oui, c'est dur, fit la mère Catherine en essuyant ses yeux, rien que d'y penser, ça vous remue le cœur. » —

Puis elle poursuivit:

« Avant-hier, le gouverneur décida qu'on <' irait défoncer les grilles à boulets de la tui- « lerie. Vous saurez que ces Russes cassent la « glace du guévoir pour se baigner par pelo-

• tons de vingt ou trente, et qu'ils enti ent en- « suite se sécher dans le four de la briquete- " rie. Bon. Vers quatre heures, comme le jour - baissait, nous sortons parla poterne de l'ar-

ItOMANS NATIONAUX.

Lf cuié Suiiinaizu lui les ii.il.Jiuu.'- pi élu, il.: l.i mort. (Page lu.)

• senal, nous montons aux chemins couverts, « et nous enfilons l'allée des Vaches, le fusil « sons le bras, au pas de course. Dix minutes » après, nous commençons un feu roulnnl sui' « ceux du guévoir. Tous les autres sortent de « la tuilerie; ils n'avaient que le temps depas-

■ ser leur giberne, d'empoigner leur fusil et " de se mettre en rangs, tout uusl sur la neige, « comme de véritables sauvages. Malgré cela,

■ les gueux étaient dix fois plus nombreux que ' nous, et ils commençaient un mouvement à < droite, sur la iDetile chapelle de Saint-Jean, > pour nous entourer, quand les pièces de l'ar- < 'senal se mirent à souffler dans leur direc-

• lion une brise carabinée, comme je n'en ai . jamais vu de pareille; la mitraille en enle-

■ vait des files à perte de vue. Au bout d'un

quart d'heure, tous, en masse, se mirent en retraite sur les Quatre- Vents, sans ramasser leurs culottes, les ofliciersen tète, et les boulets de la place en serre-lile. Papa Jean- Claude aurait joliment ri de cette débâcle. Enfin, à la nuit c'ose, nous sommes rentri s en ville, après avoir détruit les grilles à boulets et jeté deux pièces de huit dans le puil.s de la briqueterie : c'est notre première expédition.— Aujourd'hui, je vous écris des Baraques du Bois-de-Chênes, où nous sommes en tournée pour appiovisionner la place. Tout cela peut durer des mois. Je me suis laissé dire que les alliés remontent la vallée de Dosenheini jusqu'à Weschem, et qu'ils gagnent par millers la route de Paris... Ah ! si le bon Dieu voulait que l'empereur eût le

rji-*;,— [[iiprimerie Buiiaventure et Du',c3S;>i*,

L'INVASION

Materne et son lils Kasper tiraient tlu seuil de l'allée . . . (Page "4.)

• dessus en Lorraine ou en Champagne, il n'en

• ivchapporait pas un seul ! Enfin, qui vivra « verra... Voici qu'on sonne la retraite sur

• l'iialsbourg; nous avons récolté pas mal de « 1 œufs, de vaches et de chèvres dans les en- • -virons. On va se battre pour les faire entrer « sains et saufs. Au revoir, ma bonne mère,

• ma chère Louise, papa Jean-Claude; je vous

• embrasse longtemps, comme si je vous tenais « sur mon cœur. •

En finissant, Catherine Lefèvre s'attendrit.

• Quel brave garçon I fit-elle; ça ne connaît que son devoir. Enfin... voilà... Tu entends, Louise , il t'embrasse longtemps 1 »

Louise alors se jetant dans ses bras, elles 8'embrassèrent, cl la mère Catherine, malgré la fermeté de son caractère, ne put retenir deux

grosses lainics, qui suivirent les sillons de ses joues, puis se reuietlaut :

« Allons, allons, dil-ullo, tout va bien ! \'enez, Brainstein, vous allez manger un morceau de bœuf et prendre un verre de vin. Voici toujours un écu de six livres pour votre course ; je voudrais pouvoir vous eu donner autant tous les huit jours pour une lettre pareille. •

Le piéton, charmé de celte aubaine, suivit la vieille: Louise marchait derrière, et Jean- Claude venait ensaito, unpatient d'interroger Brainstein sur ce qu'il avait appris en route, louchant les événements actuels, mais il n'en tira rien de nouveau, sinon que les alliés bloquaient Bitche, Lutzelstein, et qu'ils avaient perdu quelques cenlaines d'hommes, eu essayant de forcer le défilé du Grauliliàl,

KUMAiNb iNATlONAUX.

Vers dix heures du soir, Catherine Lefèvrc et Louise, après avoir souhaité le bonsoir à Hulhn, montèrent dans la chambre au-dessus de la grande salle, pour aller se coucher. 11 y avait là deux grands lits de plume à duvet, de toile bleue rayée de rouge, qui s'élevait jusqu'au plafond.

« Allons, s'écria la vieille fermière en grimpant sur sa chaise , allons, dors bien, mon enfant, moi, je n'en puis plus; je vais m'en donner! »

Elle tira la couverture, et cinq minutesaprès elle dormait profondément.

Louise ne tarda point à suivre son exemple.

Or, cela durait depuis environ deux heures, lorsque la vieille fut éveillée en sursaut par un tumulte épouvantable :

« Aux armes! criait-on; aux armes i — Hé ! par ici, mille tonnerres! ils arrivent! »

Cinq ou six coups de feu se suivirent, illuminant les vitres noires.

« Aux armes ! aux armes ! »

Les coups de fusil retentirent de nouveau. On allait, on venait, on courait.

La voix de Hullin, sèche, vibrante, s'entendait donnant des ordres.

Puis, à gauche de la ferme, bien loin, il y eut comme un pétillement sourd, profond, dans les gorges du Grosmann.

« Louise ! Louise ! cria la vieille fermière, tu entends?

— Oui!... Oh! mon Dieu, c'est terrible ! »

Catherine sauta de son lit.

« Lève-toi, mon enfant, dit-elle ; habillonsnous. >

Les coups de fusil redoublaient, passant sur les vitres comme des éclairs.

« Attention! • criait Materne.

On entendait aussi les hennissements d'un cheval au dehors, et le trépignement d'une foule de monde dans l'allée, dans la cour et devant la ferme : la maison semblait ébranlée jusque dans ses fondements.

Tout à coup les coups de fusil partirent par les fenêtres de la salle du rez-de-chaussée. Les deux femmes s'habillaient à la hâte. En ce moment un pas lourd fit crier l'escalier; la porte s'ouvrit , et Hullin parut avec une lanterne, pâle, les cheveux ébouriffés, les joues frémissantes.

« Dépêchez-vous! s'écria-t-il ; nous n'avons pas une minute à perdre.

—Que se passe-L-il donc? » demanda Catherine.

La fusillade se rapprochait.

. Eh ! hurla Jean-Claude les bras en l'air, est-ce que j'ai le temps de vous l'expliquer? •

La fermière comprit qu'il n'y avait qu'à obéir. Elle prit sa capuche et descendit l'escalier avec Louise. A la lueur tremblotante des coups de feu, Catherine vit Materne, le cou nu, et son fils Kasper, tirant du seuil de l'allée sur les abatis, et dix autres derrière eux qui leur passaient les fusils, de sorte qu'ils n'avaient qu'à épauler et à faire feu. Toutes ces figures entassées, chargeant, armant, avançant le bras, avaient un aspect terrible. Trois ou quatre cadavres, affaissés contre le mur décrépit, ajoutaient à l'horreur du combat; la fumée montait dans la masure.

En arrivant sur l'escalier, Hullin cria :

« Les voici, grâce au ciel ! »

Et tous les braves gens qui se trouvaient là. levant la tête, crièrent :

« Courage ! mère Lefévre ! «

Alors la pauvre vieille, brisée par ces émotions, se prit à pleurer. Elle s'appuya sur l'épaule de Jean-Claude; mais celui-ci l'enleva comme une plume et sortit en courant le long du mur à droite. Louise suivait en sanglotant.

Au dehors, on n'entendait que des sifflements, des coups mats contre le mur; le crépi se détachait , les tuiles roulaient , et tout en face, du côté des abatis, à trois cents pas, on voyait les uniformes blancs, en ligne, éclairés par leur propre feu dans la nuit noire, puis sur leur gauche, de T'autre côté du ravin des Minières, les montagnards qui les prenaient en écharpe.

Hullin disparut à l'angle de la ferme; là tout était sombre : c'est à peine si l'on voyait le docteur Lorquin, à cheval devant un traîneau, un grand sabre de cavalerie au poing, deux pistolets d'arçon passés à la ceinture, et Frantz Materne, avec une douzaine d'hommes, le fusil au pied, frémissant de rage. Hullin assit Catherine dans le traîneau sur une botte de paille, puis Louise à côté d'elle.

« Vous voilà! s'écria le docteur, c'est bien heureux ! »

Et Frantz Materne ajouta :

« Si ce n'était pas pour vous, mère Lefèvre, vous pouvez croire que pas un ne quitterait le

L'INVASION

plateau ce soir; mais pour vous il n'y a rien à dire.

— Non, crièrent les autres, il n'y arien à dire. »

Au même moment, un grand gaillard, aux jambes longues comme celles d'un héron et le dos voûté, passa derrière le mur en courant et criant:

« Ils arrivent... sauve qui peut! •

Hiillin pâlit.

« C'est le grand rémouleur du Harberg, » fit-il, en grinçant des deCts.

Frantz, lui, ne dit rien : I! épaula sa carabine, ajusta et fit feu.

Louise vit le rémouleur, à trente ^/as dans l'ombre, étendre ses deux grands bras et tomber la face contre terre.

Frantz rechargeait son arme en souriant d'un air bizarre.

Hullin dit :

• Camarades, voici notre mère, celle qui nous a donné de la poudre et qui nous a nourris pour la défense du pays, et voici mon enfant ; sauvez-les ! •

Tous répondirent :

• Nous les sauverons, ou nous mourrons avec elles.

— Et n'oubliez pas d'avertir Divès qu'il reste au Falkeinstein jusqu'à nouvel ordre !

— Soyez tranquille, maître Jean-Claude.

— Alors en route, docteur, en route! s'écria le brave homme.

— Et vous, Hullin ? fit Catherine.

— Moi, ma place est ici ; il s'agit de défendre notre position jusqu'à la mort!

— l'apa Jean-Claude I » cria Louise en lui tendant les bras.

Mais il tournait déjà le coin , le docteur frappait son cheval, le traîneau filait sur la neige, et derrière, Frantz Materne et ses hommes, la carabine sur l'épaule, allongeaient le pas, tandis que le roulement de la fusillade continuait autour de la ferme. Voilà ce que Catlierine Lefèvre et Louise virent dans l'espace ûb <]uelques minutes. Il s'était sans doute passé quelque chose d'étrange et de terrible dans celte nuit. La vieille feimière, se rappelant son rêve, devint silencieuse. Louise essuyait ses larmes et jetait un long regard vers le plateau, éclairé comme par un incendie. Le cheval bondissait sous les coups du docteur; les montagnards de l'escorte avaient peine à suivre. Longtemps encore le tumulte, les clameurs du combat, les détonations et le sifllement des balles, hacliant les broussailles, s'entendirent mais tout cela s'affaiblit de plus en plus, et bieniùt, a la descente du sentier, tout disparut comme en rêve.

Le traîneau venait d'atteindre l'autre versant de la montagne, et filait comme une flèche dans les ténèbres. Le galop du cheval, la respiration haletante de l'escorte, de temps en temps le cri du docteur : « hue, Bruno! hue donc! » troublaient seuls le silence.

Une grande nappe d'air froid, remontant des vallées de la Sarre, apportait de bien loin, comme un soupir, les rumeurs éternelles des torrents et des bois. La lune écartait un nuage, et regardait en face les sombres foi-êls du Blanru, avec leurs grands sapins chargés de neige.

Dix minutes après, le traîneau arrivait au coin de ces bois, et le docteur Lorquin, se retournant sur sa selle, s'écriait :

« Maintenant, Frantz, qu'allons-nous faire? Voici le sentiei'qui tourne vers les collines de SaintQuirin, et voici l'autre qui descend au Blanru : lequel prendre? »

Frantz et les hommes de l'escorte s'étaient rapprochés. Comme ils se trouvaient alors sur le versant occidental du Donon, ils commençaient à revoir de l'autre côté, à la cime des airs, la fusillade des Allemands, qui venaient par le Grosmanu. On n'apercevait que le feu, et quelques instants après on entendait la détonation rouler dans les abîmes.

« Le sentier des collines de Saint-Quirin, dit Frantz, est le plus court pour aller à la ferme du Bois-de-Chênes; nous gagnerons au moins trois bons quarts d'heure.

— Oui, s'écria le docteur, mais nous risquons d'être arrêtés par les kaiserlicks, qui tiennent maintenant le défilé de la Sarre. Voyez, ils sont déjà maîtres des hauteurs; ils ont sans doute envoyé des détachements sur la Sarre-Rouge pour tourner le Donon.

— Prenons le sentier du Blanru, dit Frantz, c'est plus long, mais c'est plus sûr. »

Le traîneau descendit à gauche le long des bois. Les partisans à la file, le fusil en arrêt, marchaient sur le haut du talus, et le docteur, à cheval dans le chemin creux, fendait les flots de neige.. Au-dessus pendaient les branches des sapins en demi-voûte, couvrant de leur ombre noire le sentier profond, taudis que la lune éclairait les alentours. Ce passage avait quelque chose de si pittoresque et de si majestueux, qu'en toute autre circonstance Catherine eu eût été émerveillée, et Louise n'aurait pas manqué d'admirer ces longues gerbes de givre, ces lésions scintillant comme le ciislal aux rayons de la pâle lumière; mais alors leur âme était pleine d'inquiétude, et d'ailleurs, lorsque le traîneau fut entré dans la goige. toute clarté dis[)aiut, et les cimes d( s hautes nioulugui s d'alentour restèrent seules éclaiiées. Cdiim.e

ils m;! reliaient ainsi depuis un quart d'heure, en silenee, Catherine, après avoir longtemps relourné sa langue, ne pouvant y tenir davantage, s'écria :

« Docteur Lorquin, maintenant que vous nous tenez dans le fond du Blanru, et que vous pouvez faire de nous tout ce qu'il vous plait, ni'expliquerez-vous enfin pourquoi on nous entraîne de force? Jean-Claude est venu me prendre, il m'a jetée sur cette hotte de paille... et me voilà !

— Hue, Eruno! » fit le docteur.

Puis il répondit gravement :

« Cette nuit, mèi'e Catherine, il nous est arrivé le plus grand des malheurs. Il ne faut pas en vouloir à Jean-Claude, car, par la faute d'un autre, nous perdons le fruit de tous nos sacrifices?

— Par la faute de qui?

— De ce malheureux Labarhe, qui n'a pas gardé le défilé du Blutfeld. 11 est mort ensuite en faisant son devoir; mais cela ne répare pas le désastre, et, si Piorette n'arrive pas à temps pour soutenir Hulliu, tout est perdu; il faudra quitter la route et battre en retraite.

— Comment ! le Blutfeld a été pris?

— Oui, mère Catherine. Qui diable aurait jamais pensé que les Allemands enfreraian t pai là? Un défilé presque impraticable pour les piétons, encaissé entre des rochers à pic, où les pâtres eux-mêmes ont de la peine à descendre avec leurs troupeaux de chèvres. Eh bien! ils ont passé là, deux à deux ; ils ont tourné la Roche-Creuse, ils ont écrasé Labarbe, et puis ils sont tombés sur Jérôme, qui s'est défendu comme un lion jusqu'à neuf heures du soir; mais, à la fin, il a bien fallu se jeter dans les sapinières et laisser le passage aux kaiscrlicks. Voilà le fond de l'histoire. C'est épouvantable. Il faut qu'il y ait eu dans le pays un homme assez lâche, assez misérable pour guider l'ennemi sur nos derrières, et nous livrer pieds et poings liés. — Oh ! le brigand ! s'écria Lorquin d'une voix frémissante, je ne suis pas méchant, mais s'il me tombait sous la patte, comme je vous le disséquerais!... — Hue, Bruno! hue donc ! •

Les partisans marchaient toujours sur le talus, sans rien dire, comme des ombres.

Le traîneau se reprit à galoper, puis sa marche se ralentit; le cheval soufflait.

La vie. Ile fermière restait silencieuse, pour classer ses nouvelles idées dans sa tète.

• Je commence à comprendre, dit-elle au bout de quelques instants; nous avons été attaqués cette nuit de front et de côté.

—Justement, Catherine; par bonheur, dix minutes avant l'attaque, un homme de Marc

Divés, — im contrebandier, Zimmer, rnnrien dragon, — était arrivé ventre à terre nous prévenir. Sans cela nous étions perdus. 11 est tombé dans nos avant-postes, après avoir traversé un détachement de Cosaques sur le plateau du Grosmann. Le pauvre diable avait reçu ui) coup de sabre terrible, ses entrailles pendaient sur la selle; n'est-ce pas, Frantz?

— Oui , répondit le chasseur d'une voix sourde.

— Et qu'a-t-il dit? demanda la vieille fermière.

— Il n'a eu que le temps de crier : « Aux armes! . . . Nous sommes tournés. . . Jérôme m'envoie. . . Labarbe est mort. . . Les Allemands ont passé au Blutfeld. »

— C'était im brave homme! fit Catherine.

— Oui, c'était un brave homme! » répondit Frantz la tète inclinée.

Alors tout redevint silencieux, et longtemps, le traîneau s'avança dans la vallée tortueuse. Par instants, il fallait s'arrêter, tant la neige était profonde , trois ou- quatre montagnards descendaient alors prendre le cheval par la bride, et l'on continuait.

« C'est égal, reprit Catheriue sortant tout à coup de ses rêveries, Hullin aurait bien pu me dire.. .

— Mais s'il vous avait parlé de ces deux attaques, interrompit le docteur, \ous auriez voulu rester.

— Et qui peut m'empêcher de faire ce que je veux? S'il me plaisait de descendre en ce moment du trahieau, est-ce que je ne serais pas libre?. .. J'ai pardonné à Jean-Claude; je m'en repens !

— Oh! maman Lefèvre, s'il allait être tué pendant que vous dites cela! murmura Louise.

— Elle a raison, cette enfant, » pensa Catherine.

Et bien vite elle ajouta :

« Je dis que je m'en repens, mais c'est un si brave homme, qu'on ne peut pas lui en vouloir.. Je lui pardonne de tout mon cœur; à sa place, j'aurais fait comme lui. »

A deux ou trois cents pas plus loin, ils entrèrent dans le défilé des Roches. La neige avait cessé de tomber, la lune brillait entre deux grands nuages blancs et noirs. La gorge étroite, bordée de rochers à pic, se déroulait au loin, et sur les côtés les hautes sapinières s'élevaient à perte de vue. Là, rien ne troublait le calme des grands bois; on se serait cru bien loin de toute agitation humaine. Le silence était si profond, qu'on entendait chaque pas du cheval dans la neige, et, de temps en temps, sa respiration brusque. Frantz Materne s'arrêtait parfois, promenant un coup d'œil sur

L'INVASION

les côtes Fombrps, puis allongeant le pas pour rattiapper les au 1res.

Kt les vallées succédaient aux vallées; le traîneau montait, descendait, tournait à droite, puis à gauche, et les partisans, la baïonnette bleuâtre au bout du fusil, snivaienl sans relâche.

Ils venaient d'atteindre ainsi, vers trois heures du malin, la prairie des Brimbelles, où l'on voit encore de nos jours un grand chêne qui s'avance au tournant de la vallée. De l'autre côté, sur la gauche, au milieu des bruyères toutes blanches de neige, derrière son petit mur de pierres sèches et les palissades de son petit jardin, commençait à poindre la vieille maison forestière du garde Cuny, av(>c ses trois ruches posées sur une planche, son vieux cep de vigne noueux, grimpant jusque sous le toit en auvent, et sa petite cime de sapin suspendue à la gouttière en guise d'enseigne, car Cuny faisait aussi le métier de cabaretier dans cette solitude.

En cet endroit, comme le chemin longe le haut du mur de la prairie, qui se trouve à quatre ou cinq pieds en contre-bas, et qu'un gros nuage voilait la lune, le docteur, craignant de verser, s'arrêta sous le chêne.

« Nous n'avons plus qu'une heure de chemin, mère Lefèvre, cria-t-il; ainsi bon courage, rien ne nous presse.

—Oui, dit Frantz, le plus gros est fait, et nous pouvons laisser souffler le cheval. •

Toute la troupe se réunit autour du traîneau; le docteur mit pied à ferre. Quelquesuns battirent le briquet pour allumer leur pipe; mais on ne disait rien, chacun songeait au Donon. Que se passait-il là-bas? Jean- Claude parviendrait-il à se maintenir sur le plateau jusqu'à l'arrivée de Piorette? Tant do choses pénibles, tant de réflexions désolantes se pressaient dans l'âme de ces braves gens, que pas un n'avait envie de parler.

Comme ils étaient là depuis cinq minutes sous le vieux chêne, au moment où le nuage se retirait lentement, et que la pâle lumière s'avançait du fond de la gorge, tout à coup, à deux cents pas en face d'eux, une figure noire à cheval parut dans le sentier entre les .sapins. Cette figure, haute, sombre, ne tarda point à recevoir un rayon de la lune; alors on vil distinctement un Cosaque avec son bonnet de peau d'agneau, et sa grande lance suspendue sous le bras, la pointe en arrière. Il s'avançait au petit pas; déjà Franiz l'ajustait, quand, derrière lui, on vit apparaître une autre lance, puis un autre Cosaque, puis un autre... Et, dans toute la profondeur de la futaie, sur le fond iiùle du ciel, on ne vit plus alors que s'a-

giler des banderoles en queue d'hirondelle, scintiller des lances et s'avancer des Cosaques à la file, directement vers le traîneau, mais sans se pi'esser, comme des gens qui cherchent, les uns le nez en l'air, les autres penchés sur la selle, pourvoir sous les broussailles : il y en avait plus de trente.

Qu'on juge de l'émotion de Louise et de Catherine, assises au milieu du chemin. Elles regardaient toutes deux la bouche béante. En- .:ore une minute, elles allaient être au milieu de ces bandits. Les montagnards semblaient stupéfaits; impossible de retourner : d'un côté le mur de la prairie à descendre, de l'autre la montagne à gravir. La vieille fermière, dans son trouble, prit Louise par le bras en criant d'une voix élouffée :

« Sauvons-nous dans le bois ! »

¥Ale voulut enjamber le traîneau, mais son soulier resta dans la paille.

Tout à coup, un des Cosaques fit entendre une exclamation gutturale qui parcourut toute la ligne.

• Nous sommes découverts! » cria le docteur Lorquin en tirant son sabre.

A peine avait-il jeté ce cri, que douze coups de fusil éclairaient le sentier d'un bout à l'autre, et qu'un véritable hurlement de sauvages répondait à la détonation : les Cosaijues dé bouchaient du sentier dans la prairie en face, les j'eins affaissés, les jambes pliées en équerre, lançant leurs chevaux à toute bride, et filant vers la maison forestière comme des cerfs.

« Hé ! les voilà qui se sauvent au diable 1 » cria le docteur.

Mais le brave homme s'était trop hâté de parler : à deux ou trois cents pas dans la vallée, tout à coup, les Cosaques se massèrent comme une bande d'étourneaux en décrivant un cercle; puis, lu lance en arrêt, le nez entre les oreilles de leurs chevaux, ils arrivèrent ventre à terre droit sur les partisans, en criant d'une voix rauque : « Hourra! hourra! »

Ce fut un moment terrible.

Franiz et les autres se jetèrent sur le mur, pour couvrir le traîneau.

Deux secondes après, on ne s'entendait plus; les lances froissaient les baïonnettes, les cris de rage répondaient aux imprécations, on ne voyait plus sous l'ombre du grand chêne, où filtraient quelques rayons de lumière blafarde, que des chevaux debout, la crinière hérissée, cherchant à franchir le mur de la prairie, et, au-dessous, de véritables figures barbares, les yeux luisants, le bras levé, lançant leurs coups avec fureur, avançant, reculant, et poussant des cris à vous faire dresser les cheveux sur la tête.

Louise, toute pâle, et la vieille fermière, ses grands cheveux gris épars, se tenaient debout dans la paille.

Le docteur Lorquin, devant elles, parait les coups avec son sabre, et, tout en ferraillant, leur criait :

• Coucliez-voiïs, morbleu 1... couchez-vous donc I... »

Mais elles ne l'entendaient pas.

Louise, au milieu de ce tumulte, de ces hurlements féroces, ne songeait qu'à couvrir Catherine, et la vieille fermière, — qu'on jutie de sa terreur, — venait de reconnaître Yégof sur un grand cheval maigre, Yégof, la couronne de fer-blanc en têle, la barbe hérissée, la lance au poing, et sa longue peau de chien flottant sur les épaules. Elle le voyait là comme en plein jour : c'était lui, dont le sombre profil s'élevait à dix pas, les yeux étincelanls, dardant sa longue flèche bleue dans les ténèbres, et cherchant à l'atteindre. Que faire?... se soumettre, subir son sort!... Ainsi les plus fermes caractères se sentent brisés par un destin inflexible : la vieille se croyait marquée d'avance; elle regardait tous ces gens bondir comme des loups, se porter des coups, les parer au clair de lune. Elle en voyait quelques-uns s'affaisser; des chevaux, la bride sur le cou, s'échapper dans la prairie... Elle voyait la plus haute lucarne de la maison forestière s'ouvrir à gauche, et le vieux Guny, en manches de chemise, mettre son fusil en joue, sans oser tirer daiis la bagarre... Elle voyait toutes ces choses avec une lucidité singulière et se disait : « Le fou est revenu... Quoi qu'on fasse, il pendra ma tête à sa selle. 11 faut que ça finisse comme dans mon rêve ! »

Et tout en eifet semblait justifier ses craintes : les montagnards, trop inférieurs en nombre, reculaient. Bientôt il y eut un tourbillon ; les cosaques, franchissant le mur, arrivaient sur le sentier; un coup de lance, mieux dirigé, fila jusque dans le chignon de la vieille, qui sentit ce fer froid glisser sur sa nuque :

« Oh 1 les miséiables 1 » cria-t-elle en tombant et se retenant des deux mains aux rênes.

Le docteur Lorquin lui-même venait d'être renversé contre le traîneau. Frautz et les autres, cernés par vingt cosaques, ne pouvaient accourir. Louise sentii une main se poser sur son épaule : la main du fou, du haut de sou grand cheval.

A cet instant supi'ême, la pauvre enfant, folle d'épouvante, fit entendre un cri de détresse ; puis elle vit quelque chose reluire dans les ténèbi'es, les pistolets de Loi-quin, et, rapide co.Time l'éclair, les ari-achant de la ceinture du docteur, elle fit feu des deux coups à la fois,

brûlant la barbe de Yégof, dont la face rouge fut illuminée, et brisant la tête d'un cosaque qui so penchait vers elle, les yeux blancs écarquillesde convoitise. Ensuite, elle saisit le fouet de Catherine, et debout, pâle comme une morte, elle cingla les flancs du cheval, qui partit en bondissant. Le traîneau volait dans les broussailles ; il se penchait à droite, à gauche. Tout à coup il y eut un choc : Catherine, Louise, la paille, tout roula dans la neige sur la pente du ravin. Le cheval s'arrêta tout court, renversé sur les jarrets, la bouche pleine d'écume sanglante : il venait de heurter un chêne.

Si rapide qu'eût été cette chute, Louise avait vu quelques ombres passer comme le vent derrière le taillis. Elle avait entendu une voix terrible, celle de ûivès, crier: «En avant! pointez! »

Ce n'était qu'une vision , une de ces apparitions confuses, telles qu'il nous en passe devant les yeux à la dernière heure ; mais, en se relevant, la pauvre jeune fille ne conserva plus aucun doute : on ferraillait à vingt pas de là, deiriôre un rideau d'arbres, et Marc criait : • Hai'di , mes vieux ! . . . pas de quartier ! »

Puis elle vit une douzaine de cosaques grimper la côte en face, au milieu des bruyères, comme des lièvres, et au-dessous, par une éclaircie, Yégof traversant la vallée au clair de lune, comme un oiseau effaré. Plusieurs coups de fusil partirent ; mais le fou ne fut pas atteint, et, se dressant de plein vol sur ses étriers, il se retourna, agitant sa lance d'un air de bravade, et poussant un « hourra! » de cette voix perçante du héron qui vient d'échapper à la serre de l'aigle, et gagne le venta tire-d'aile. Deux coups de fusil partirent encore de la maison forestière ; quelque chose, un lambeau de guenille, se détacha des reins du fou, qui poursuivit sa course, répétant ses « hourra! » d'un accent rauque , en gravissant le sentier qu'avaient suivi ses camarades.

Et toute cette vision disparut comme un rêve.

Alors Louise se retourna; Catherine était debout à côté d'elle, non moins stupéfaite, non moins attentive. Elles se regardèrent un instant, puis elles s'embrassèrent avec un sentiment de bonheur inexprimable.

• Nous sommes sauvées! » murmura Catherine.

Et toutes deux se mirent à pleurer.

. Tu t'es bravement comportée, disait la fermière ; c'est beau, c'est bien. Jean-Claude, Gaspard et moi, nous pouvons être fiers de loi! »

Louise était agitée d'une émotion si profonde, qu'elle en tremblait des pieds à la tête. Le danger passé, sa douce nature reiirmait le dessus;

elle ne pouvait comprendre son courage de tout à l'heure.

Au bout d'un instant, se trouvant un peu remises, elles s'apprêtaient à remonter dans le chemin, lorsqu'elles virent cinq ou six partisans et le docteur qui venaient à leur rencontre.

« Ah! vous avez beau pleurer, Louise, dit Lorquin, vous êtes undragon, un vrai diable. Maintenant vous faites la bouche en cœur; mais nous vous avons tous vue à l'ouvrage. Et, à propos, mes pistolets, où sont-ils?

En ce moment, les broussailles s'écartèrent, et le grand Marc Divès, sa latte pendue au poing, apparut en criant :

« Hé ! mère Catherine, en voilà des secousses. Mille tonnerres ! quelle chance que je me sois trouvé là. Ces gueux vous dévalisaient de fond en comble I

— Oui, dit la vieille fermière en fourrant ses cheveux gris sous son bonnet, c'est un grand bonheur.

— Si c'est un bonheur! Je le crois bien : il n'y a pas plus de dix minutes, j'arrive avec mon fourgon chez le père Cuny. «N'allez pas au Donon qu'il me dit, depuis une heure, le ciel est tout rouge de ce côté... on se bal pour sûr là-haut. — Vous croyez? — Ma foi oui. — Alors Joson va partir en éclaireur, et voir un peu, et nous autres nous viderons un verre en attendant. » Bon! à peine Joson sorti, j'entends des cris du cinq cents diables : « Qu'est-ce que c'est, Cuny? — Je n'en sais rien. » Nous poussons la porte et nous voyons la bagarre. « Hé! s'écria le grand contrebandier, c'est nous qui ne faisons pas long feu. » Je saute sur mon Fox, et en avant. Quelle chance !

— Ah ! dit Catherine , si nous étions sûrs que nos affaires vont aussi bien sur le Donon, nous pourrions nous réjouir.

—Oui, oui, Frantz m'a raconté cela, c'est le diable, il faut toujours que quelque chose cloche, répondit Marc. Enfin... enfin... nous restons là, les pieds dans la neige. Espérons que Piorette ne laissera pas écraser ses camarades, et allons vider nos verres, encore à moitié pleins. »

Quatre autres contrebandiers venaient d'arriver, disant que ce gueux de Yégof pourrait bien revenir avec un tas de brigands de son espèce.

« C'est juste, répondit Divès. Nous allons retourner au Falkenstein, puisque c'est l'ordre de Jean-Claude; mais nous ne pouvons pas emmener notre fourgon , il nous empêcherait de prendre la traverse, et, dans une heure, tous ces bandits nous tomberaient sur le casaquin. Montons toujours chez Cuny; Catherine et Louise ne seront pas fâchées de boire un coup,

ni les autres non plus; ça leur remettra le cœur à la bonne place. Hue, Bruno ! »

Il prit le cheval par la bride. On venait de charger deux hommes blessés sur le traîneau. Deux autres ayant été tués, avec sept ou huit cosaques étendus sur la neige, leurs grandes bottes écartées, tout cela fut abandonné, et l'on se dirigea vers la maison du vieux forestiei . Frantz se consolait de n'être pas au Donon. Il avait éveniré deux cosaques, et la vue de l'auberge le mit d'assez bonne humeur. Devant la porte stationnait le fourgon de cartouches. Cuny sortit en criant :

Il Soyez les bienvenus , mère Lefèvre, quelle nuit pour des femmes ! Asseyez-vous. Que se passe-t-il là-haul? »

Tandis qu'on vidait bouteille à la hâte, il fallut encore une fois tout expliquer. Le bon vieux , vêtu d'une simple casaque et d'une culotte verte, la face ridée, la tête chauve, écoutait, les yeux arrondis, joignant les mains et criant :

« Bon Dieu! bon Dieu! dans quel temps vivons-nous ! On ne peut plus suivre les grands chemins sans risquer d'être altaciué. C'est pire que les vieilles histoires des Suédois. »

Et il hochait la tête.

« Allons, s'écria Divès , le temps presse , en route, en route! »

Tout le monde étant sorti, les contrebandiers conduisirent le fourgon ,qui renfermait quelques milliers de cartouches et deux petites tonnes d'eau-de-vie, à trois cents pas de là, au milieu de la vallée, puis ils dételèrent les chevaux.

« Allez toujours en avant! cria Marc; dans quelques minutes nous vous rejoindrons.

— Mais que veux-tu faire de cette voiture-là? disait Frantz. Puisque nous n'avons pas le temps de l'emmener au Falkenstein , mieux vaudrait la laisser sous le hangar de Cuny, que de l'abandonner au milieu du chemin.

— Oui, pour faire pendre le pauvre vieux, lorsque les cosaques arriveront, car ils seront ici avant une heure. Ne t'inquiète de rien, j'ai mon idée. »

Frantz rejoignit le traîneau , qui s'éloignait. Bientôt on dépassa la scierie du Marquis, et l'on coupa directement à droite, pour gagner la ferme du Bois-de-Chênes, dont la haute cheminée se découvrait sur le plateau, à trois quarts de lieue. Comme on était à mi-côte, Marc Divès et ses hommes arrivèrent, criant :

« Halte ! arrêtez un peu. Regardez là-bas. »

Et tous , ayant tourné les yeux vers le fond de la gorge , virent les cosaques caracoler autour de la charrette, au nombre de deux ou trois cents.

f Ils arrivent, sauvons-nous I cria Louise.

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