‹ Romans nationaux (volume 2)Chapitre 4 sur 11 · PAR · texte numérisé non relu

PAR

ERCKMANN-CHATRIAN

La paix revenait. J'age 3.)

Je n'ai jamais rien vu d'aussi joyeux que le retour de Louis XVIII, en 1814. C'était au printemps, qiumd les haies, les jardins et les vergers redeurissent. On avait eu tant de misères depuis des années, on avait craint tant de fois d'être pris par la conscription et de ne plus revenir, on était si las de toutes ces batailles, de toute

cette gloire, de tous ces canons enlevés, de tous ces Te Deum, qu'on ne pensait plus qu'à vivre en paix, à jouir du repos, à tâcher d'acquérir un peu d'aisance et d'élever honnêtement sa famille par le travail et la bonne conduite.

Oui, tout le monde était content, e.xcepté les vieux soldats et les maîtres d'armes. Je me rap-

pelle que, le 3 mai , quand l'ordre arriva de monter le drapeau blanc sur l'église, toute la ville en tremblait , à cause des soldats de la garnison, et qu'il fallut donner six louis à Nicolas Passauf , le couvreur, pour accomplir cette action courageuse. On le voyait de toutes les rues avec son drapeau de soie blanche, la fleur de lis au bout, et de toutes les fenêtres des deux casernes les canonniers de marine tiraient sur lui. ^Passauf planta le drapeau tout de même, et descendit ensuite se cacher dans la grange des Tr ois-Maisons, pendant que les marins le cherchaient en ville pour le massacrer.

C'est ainsi que ces gens se conduisaient. Mais les ouvriers, les paysans et les bourgeois en masse criaient : « Vive la paix ! A bas la conscription et les droits réunis! » parce que tout le monde était las de vivre comme l'oiseau sur la branche, et de se faire casser les os pour des choses qui ne nous regardaient pas.

On pense bien qu'au milieu de cette grande joie, le plus heureux c'était moi ; les autres n'avaient pas eu le bonheur de réchapper des terribles batailles de Weissenfelz , de Lutzen, de Leipzig, et du typhus ; moi, je connaissais la gloire, et cela me donnait encore plus l'amour de la paix et l'horreur de la conscription.

J'étais revenu chez le père Goulden, et toute ma vie je me rappellerai la manière dont il m'avait reçu , toute ma vie je l'entendrai crier en me tendant les bras : « C'est toi, Joseph 1... Ah! mon cher enfant, je te croyais perdu! » Nous pleurions en nous embrassant. Et depuis nous vivions ensemble comme deux véritables amis ; il ma faisait raconter mille et mille fois nos batailles, et m'appelait en riant: le vieux soldat.

Ensuite, c'est lui qui me racontait le blocus de Phalsbourg ; comment les ennemis étaient arrivés devant la ville en janvier, comment les anciens de la RépubUque , restés seuls avec quelques centaines de canonniers de marine, s'étaient dépêchés de monter nos canons sur les remparts; comment il avait fallu manger du cheval à cause de la disette, et casser les fourneaux des bourgeois pour faire de la mitraille. Le père Goulden , malgré ses soixante ans , avait été pointeur sur le bastion de la poudrière, du côté de Bichelberg, et je me le figurais toujours avec son bonnet de soie noire et ses besicles, en train de pointer une grande pièce de vingt-quatre; cela nous faisait rire tous les deux et nous aidait à passer le temps.

Nous avions repris toutes nos vieilles habitudes ; c'est moi qui dressais la table et qui iaisai? le pot-au-feu. J'étais aussi rentré dans ma petite chambre, et je rêvais à Catherine lour et nuit. Seulement, au lieu d'avoir peur

de la conscription, comme en 1813, alors c'était autre chose. Les hommes ne sont jamais tout à fait heureux ; il faut toujours des misères qui les tracassent ; combien de fois n'ai-je pas vu cela 3ans ma vie! Enfin, voici ce qui me donnait du chagrin :

Vous saurez que je devais me marier avec Catherine; nous étions d'accord, et la tante Grédel ne demandait pas piieux. Malheureusement , on avait bien licencié les conscrits de 1815, mais ceux de 1813 restaient toujours soldats. Ce n'était plus aussi dangereux d'être soldat que sous l'Empire. Beaucoup d'entre ceux qui s'étaient retirés dans leur village vivaient tranquillement sans voir arriver les gendarmes; mais cela n'empêchait pas que, pour me marier, il fallait une permission. Le nouveau maire, M. Jourdan, n'aurait jamais voulu m'inscrire sur les registres, sans avoir cette permission, et voilà ce qui me. troublait.

Tout de suite à l'ouverture des portes, le père Goulden avait écrit au ministre de la guerre, qui s'appelait Dupont, que je me trouvais à Phalsbourg, encore un peu malade, et que je boitais, depuis ma naissance, comme un malheureux, mais qu'on m'avait pris tout de même dans la presse; — que j'étais un mauvais soldat, qui ferait un très-bon père de famille, et que ce serait un véritable meurtre de m'empêcher de me marier, parce qu'on n'avait jamais vu d'homme plus mal bâti ni plus criblé de défauts ; qu'il faudrait me mettre dans un hôpital, etc., etc.

C'était une très-belle lettre et qui disait aussi la vérité. Rien que l'idée de repartir m'aurait rendu malade.

Enfin, de jour en jour, nous attendions la réponse du ministre, la tante Grédel, le père Goulden, Catherine et moi. J'avais une impatience qu'on ne peut pas se figurer; quand le facteur Brainstein, le fils du sonneur de cloches, passait dans la rue, je l'entendais venir d'une demi-lieue; cela me troublait, je ne pouvais plus rien faire et je me penchais à la fenêtre. Je le regardais entrer dans toutes les maisons, et quand il s'arrêtait un peu trop, je m'écriais en moi-même : « Qu'est-ce qu'il a donc à bavarder si longtemps ? Est-ce qu'il ne pourrait pas donner sa lettre tout de suite et ressortir? C'est une véritable commère, ce fils Brainstein ! • Je le prenais en grippe, quelquefois même je descendais et je courais à sa rencontre en lui disant :

« Vous n'avez rien pour moi ?

— Non, rnonsieur Joseph, non, je n'ai rien,» disait-il en regardant ses lettres.

Alors je revenais bien triste , et le père Goulden, qui m'avait vu, criait:

WATERLOO

« Enfant ! enfant I voyons , un peu de patience, que diable I cela viendra.... cela viendra... nous ne sommes plus en temps de guerre.

— Mais il aurait déjà pu répondre dix fois, monsieur Goulden.

— Est-ce que tu crois qu'il n'a d'affaire que la tienne ? Il lui arrive des centaines de lettres pareilles tous les jours ; chacun reçoit la réponse à son tour, Joseph. Et puis , tout est bouleversé maintenant de fond en comble. Allons , allons , nous ne sommes pas seuls au monde ; beaucoup d'autres braves garçons, qui veulent se marier, attendent leur permission.»

Je trouvais ses raisons bien bonnes, mais je m'écriais en moi-même : « Ah ! si ce ministre savait le plaisir qu'il peut nous faire en écrivant deux mots, je suis sûr qu'il écrirait tout de suite. Comme nous le bénirions, Catherine et moi, et la tante Grédel et tout le monde ! » Enfin, il fallait toujours attendre.

Les «dimanches , on pense bien aussi que j'avais repris mon habitude d'aller auxQuatre- Vents, et ces jours-là je m'éveillais de grand matin. Je ne sais quoi me réveillait. Dans les premiers temps, je croyais encore être soldat; cela me donnait froid. Ensuite j'ouvrais les yeux, je regardais le plafond et je pensais: « Tu es chez le père Goulden, à Phalsbourg, dans ta petite chambre. C'est aujourd'hui dimanche et tu vas chez Catherine ! » Cette idée me réveillait tout à» fait ; je voyais Catherine d'avance, avec ses bonnes joues roses et ses yeux bleus. J'aurais voulu me lever tout de suite, m'habiller et partir ; mais l'horloge sonnait quatre heures , les portes de la ville étaient encore fermées.

Il fallait rester; ce retard m'ennuyait beau- N;oup. Ppur prendre patience, je recommençais depuis le commencement toutes nos amours ; je me figurais les premiers temps : la peur de la coifscription , le mauvais numéro , le Bon pour le service ! du vieux gendarme Werner à la mairie ; le départ , la route, Mayence, la grande rue de Capougnerstrasse , la bonne femme qui m'avait fait un bain de pieds ; plus loin, Francfort, Erfurt, où j'avais reçu la première lettre, deux jours avant la bataille ; les Russes, les Prussiens, enfin tout... Et je pleurais en moi-même. — Mon idée de Catherine revenait toujours. Cinq heures sonnaient, alors je sautais du lit, je me lavais, je me faisais la barbe, je m'habillais, et le père Goulden, encore sous ses grands rideaux, le nez en l'air, me disait :

« Hé! je t'entends, je t'entends. Depuis une demi-heure, tu te tournes, tu te retournes* Hél hé! hé! c'est dimanche aujourd''hui! » Cela le faisait rire, et moi je riais aussi en le

saluant et descendant l'escalier d'un trait.

Bien peu de gens étaient déjà dans la rue ; Iç boucher Sépel me criait chaque fois :

« Hé ! Joseph , arrive donc, il faut que je te raconte quelque chose. »

Mais je ne tournais seulement pas la tête, et deux minutes après j'étais déjà sur la grande route des Quatre-Vents , hors de ravancée et des glacis. Ah! le bon temps, la belle année ; comme tout verdissait et fleurissait, et comme les gens se dépêchaient de rattraper le temps perdu, de planter leurs choux hâtifs, leurs petites raves, de remuer la terre piétinée par la cavalerie ; comme on reprenaitcourage, comme on espérait de la bonté de Dieu, le soleil et la pluie dont on avait si grand besoin I

Toute le long de la route, dans les petits jardins , les femmes , les vieillards , tout le monde bêchait , travaillait , tout courait avec les arrosoirs.

« Hé! père Thiébeau, criais-je, hél la mère Furst, du courage, du courage !

— Oui, oui, monsieur Joseph, vous avez bien raison, il en faut; ce blocus a tout retardé, nous n'avons pas de temps à perdre. »

Et les brouettes , les chariots de briques, de tuiles, de planches, de poutres, de madriers, conr.'Me tout cela roulait de bonne heure vers Hviho, pour rebâtir les maisons et relever les îbils enfoncés par les obus ! Comme les fouets claquaient (.^t comme les marteaux retentissaient au loin dans la campagne! De tous les côtés on voyait les charpentiers et les maçons .autour des glojietles. Le père Ulrich et ses trois garçons étaient déjà sur le toit du Panier'Fleuri, rasé par les boulets de la ville, en train d'affermir la charpente neuve ; on les entendait siffler et frapper en cadence. Ah! oui, c'était un temps d'activité ; la paix revenait ! Ce n'est pas alors qu'on redemandait la guerre, non , non ! chacun savait ce que vaut la tranquillité chez soi; chacun ne demandait qu'à réparer autant que possible toutes ces misères; on savait qu'un coup de scie ou de rabot vaut mieux qu'un coup de canon ; on savait ce qu'il en coûte de fatigues et de larmes, pouK relever en dix ans ce que les bombes renversent en deux minutes.

Et comme je courais joyeux alors! Plus de marches, plus de contre-marches ; je savais bien où j'allais, sans en avoir reçu la consigne du sergent Pinto. Et ces alouettes qui s'élevaient et montaient au ciel en tremblotant, comme elles chantaient bien, et les cailles, les linottes! Dieu du ciel, on n'est jeune qu'une fois! Et la bonne fraîcheur du malin, la bonne odeur des églantiers le long des haies; et la pointe du vieux tcàl des Quatre-Vents, la petite

cheminée qui fume. • C'est Catherine qui fait du feu là-bas, elle prépare notre café... » Ah 1 comme je courais! Enfin me voilà près du village, je marche un peu plus doucement pour reprendre haleine, en regardant nos petites fenêtres et riaiit d'avance. La porte s'ouvre, et la mèi-e Grédel, encore en jupon de laine, un grand balai à la main, se retourne ; je l'entends qui crie : « Le voilà!.-, le voilà!... » Presque aussitôt Catherine, toujours de plus belle en plus belle , avec sa petite ÇOTnetle bleue , accourt : « Ah! c'est bon... c'est bon... je l'attendais 1 » Gomme elle est heureuse I et comme je l'embrasse ! Ah ! vive la jeunesse! Tout cela, je le vois. J'entre dans la vieille chambre avec Catherine; et la taule Grédel, en levant son balai d'un air d'enthousiasme, crie :

• Plus de conscription... c'est fini! »

Nous rions de bon cœur, on me fait asseoir; et, pendant que Catherine me regarde, la tante recommence :

« Eh bien ! ce gueux de ministre n'a pas encore écrit? il n'écrira donc jamais? Est-ce qu'il nous prend pour des bêtes? L'autre se remuait trop, et celui-ci ne se remue pas assez! C'est pourtant bien ennuyeux, qu'il faille toujours être commandé. Tu n'es plus soldat, puisqu'on t'avait laissé pour mort; c'est nous qui t'avons sauvé, tu ne les regardes plus.

— Sans doute, sans doute, vous avez raison, lante Grédel, lui disais-je; mais nous ne pouvons pourtant pas nous marier sans aller à la mairie, et si [nous n'allons pas à la mairie, le curé n'osera pas nous marier à l'église. »

La tante alors devenait grave et finissait toujours par dire :

« Vois-tu, Joseph, ces gens-là, depuis le premier jusqu'au dernier, ont tout arrangé pour eux. Qui est-ce qui paye les gendarmes et lès juges? qui est-ce qui paye les curés? qui estce qui paye tout le monde? C'est nous. Eh bien! ils n'osent pas seulement nous marier. C'est une chose abominable ! Si cela continue, nous irons nous marier en Suisse. »

Ces paroles nous calmaient un peu, et nous passions le reste de la journée à chanter et à rire !

Au milieu de cette grande impatience, je voyais tous les jours des choses nouvelles, qui me reviennent maintenant comme une véri^ table comédie qu'on joue sur la foire : je voyais les maires, les adjoints, les conseillers muni-

cipaux des villages, les marchands de grains et de bois , les gardes forestiers et les gardes champêtres, tous ces gens que l'on regardait depuis dix ans comme les meilleurs amis de l'Empereur, — et qui même étaient très-sévères quand on disait un mot contre Sa Majesté, — je les voyais, soit à la halle, soit au marché, soit ailleurs, crier contre le tyran, contre l'usurpateur et l'ogre de Corse. On aurait dit que Napoléon leur avait fait beaucoup de mal, taudis qu'eux et leurs familles avaient toujours eu les meilleures places.

J'ai pensé bien souvent depuis que c'est ainsi qu'on a toujours les bonnes jilaces sous tous les gouvei'nemenls, et malgré cela j'aurais eu honte de crier contre ceux qui ne peuvent plus vous répondre et qu'on a flattés mille fois; j'aurais mieux aimé rester pauvre en travaillant, que de devenir riche et considéré par ce moyen. Enfin voilà les hommes ! ^

Je dois reconnaître aussi que notre ancien maire et trois ou quatre conseillers ne suivaient pas cet exemple; M. Goulden disait qu'au moins ceux-là se respectaient, et que les criards n'avaient pas d'honneur.

Je me rappelle même qu'un jour le maire de lîacmatl étant venu faire raccommoder sa montre chez nous, se mit "tellement à parler contre l'Enpereur, que le père Goulden, se levant tout à coup, lui dit :

• Tenez, monsieur Michel, voici votre montre, je ne veux pas travailler pour vous. Comment... comment ! vous qui disiez encoie l'année dernière « Le grand homme ! » à tout bout de chemin, et qui ne pouviez jamais apjieler Bonaparte, Empereur; tout court, mais qui disiez « l'Empereur et Roi, protecteur de la Conlédération helvétique, » comme si vous aviez eu la bouche pleine de bouiUie, vous criez maintenant que c'est un ogre, et vous appelez Louis XVIII, Louis le Bien-Aimé? Allez... vous devriez rougir 1 Vous prenez donc les gens pour des bêtes, vous croyez qu'ils n'ont pas de mémoire? •

Alors l'autre répondit :

« On voit bien que vous êtes un vieux jacobin.

— Ce que je suis ne regarde personne, fit le père Goulden; mais, dans tous les cas, je ne suis pas un flagorneu£. »

Il était tout pâle et finit par crier :

« Allez, monsieur Michel, allez... les gueux

sont des gueux sous tons les gouvernements. •

•Ce jour-là son indignation était si grande,

qu'il ne pouvait presque pas travailler, et qu'il

se levait à chaque minute en criant :

« Joseph, si j'avais eu du goût pour les Bou ibons, ce tas de gueux m'en auraient déjà dégoûté. Ce sont des individus de cette espèce

WATERLOO

qui perdent tout, car ils approuvent tout, ils trouvent tout beau, tout magnifique, ils ne voient de défaut en rien; ils lèvent les mains au ciel avec des cris d'admiration quand le roi tousse ; enfin ils veulent avoir leur part du gâteau. Et quand, à force de les entendre s'extasier, les rois et les empereurs finissent par se croire des dieux, et qu'il arrive des révolutions, alors des gueux pareils les abandonnent, el recommencent la même comédie sous les autres. De cette façon, ils restent toujours en haut, et les honnêtes gens sont toujours dans la misère ! •

Cela se passait au commencement du mois de mai, dans le temps où l'on affichait à la mairie que le roi venait de faire son entrée solennelle à Paris, au milieu des maréchaux de l'Empire, « que la plus grande partie de la population s'était précipitée à sa rencontre, que les vieillards, les femmes et les petits enfants avaient grimpé sur les balcons pour jouir de sa vue, et qu'il était entré d'abord dans l'église Notre-Dame, rendre grâces au Seigneur, et seulement ensuite dans son palais des Tuileries. »

On affichait aussi que le sénat avait eu l'honneur de lui faire un discours magnifique, disant qu'il ne fallait pas s'effrayer de tous nos désordres, qu'il fallait prendre courage, et que les sénateurs l'aideraient à sortir d'embarras. Chacun approuvait ce discours.

Mais peu de temps après nous devions jouir d'un nouveau spectacle, nous devions voir revenir les émigrés du fond de l'Allemagne et de la Russie. Ils arrivaient les uns en gatache, les autres en simples paniers à salade, qui sont des espèces de chariots en osier, à deux et quatre roues. Les dames avaient des robes à grands ramages , et les hommes portaient presque tous le vieil habit à la française, avec la petite .culotte, et le grand gilet pendant jusque sur les cuisses, comme on les représente dans les images du temps de la République.

Tous ces gens semblaient fiers et joyeux; ils étaient contents de revenir dans leur pays.

Malgré les vieilles haridelles qui les traînaient, malgré leurs misérables voitures remplies de paille, et les paysans qu'ils faisaient monter devant en guise de postillons, malgré tout, cela m'attendrissait; je me rappelais la joie que j'avais eue, cinq mois avant, de revoir la France, et je me disais : « Pauvres gens, vont-ils pleurer en revoyant Paris, vont-ils être heureux ! »

Comme ils s'arrêtaient au Bœu/'-Tîoujie, l'hôtel des anciens ambassadeurs, des maréchaux, des princes, des ducs et de tous ces richards qui ne venaient plus, on les voyait dans les chambres en train de se peigner, de s'habiller, de

se faire la barbe eux-mêmes. Sur les midi, tous descendaient, criant, appelant: «Jean! Claude! Germain! » avecimpalience, ordonnant comme des personnages, et s'asseyant autour des grandes tables, leurs vieux domestiques tout râpés debout derrrière eux, la serviette sur le bras. Etcesgens,avecleurs habits del'ancien régime, leur air joyeux et leurs belles manières, faisaient toutde même bonne figure; on se disait: « Voilà des Français qui reviennent de loin ; ils ont eu tort de partir et d'exciter l'Europe contre nous; mais à tout péché miséricorde; qu'ils soient heureux, qu'ils se portent bien, c'est tout le mal qu'on leur souhaite. »

Quelques-uns de ces émigrés arrivaient en voiture de poste; alors notre nouveau maire, M. Jourdan, chevalier de Saint-Louis, M. le curé Loth , et le nouveau commandant de place, M. Robert de la Faisanderie, en grand uniforme brodé, les attendaient devant la grille ; quand les coups de fouet retentissaient dans les remparts, ils s'avançaient la figure riante, comme lorsqu'il vous arrive un grand bonheur; et dès que la voiture s'arrêtait , le commandant courait ouvrir, en poussant des cris d'enthoysiasme. Quelquefois aussi , par respect, ils ne bougeaient pas, et j'ai vu que ces gens se saluaient lentement, gravement, une fois, deux fois, trois fois, en s' approchant toujours un peu plus.

Le père Goulden, derrière nos vitres, disait en souriant :

• Vois-tu, Joseph, c'est le grand genre, le genre noble de l'ancien régime. Rien que de regarder à notre fenêtre, nous pouvons apprendre les belles manières, pour nous en servir quand nous serons ducs ou princes. •

D'autres fois, il disait:

« Ces vieux-là, Joseph, ont fait le coup de feu contre nous aux lignes de Wissembourg; c'étaient de bons cavaliers, ils se battaient bien, comme tous les Français se battent : — nous les avons dénichés tout de même ! »

Il clignait des yeux et se reme^ttait à l'ouvrage tout joyeux.

Mais le bruit s'étant répandu, par les servantes et les domestiques du Bœuf-Rouge, que ces gens ne se gênaient pas de dire entre eux « qu'ils nous avaient enfin vaincus ; qu'ils étaient nos maîtres; que le roi Louis XVIII avait toujours régné depuis Louis XVII, le fils de Louis XVI ; que nous étions des rebelles, et qu'ils venaient nous remettre à l'ordre! » le père Goulden me dit d'un air de mauvaise humeur :

« Cela va mal, Joseph! Sais-tu ce que ces gens vont faire à Paris? Ils vont redemander leurs étangs, leurs forêts, leurs parcs, leurs châteaux, leurs pensions, sans parler des

bonnes places, des grandeurs et des respects do toute sorte. Tu trouves leurs robes et leurs perruques bien vieilles, eh bien, leurs idées sont encore plus vieilles que leurs robes et leurs perruques ! Ces gens-là sont plus dangereux pour nous que les Russes et les Atitricliiens, car les Russes et les Autrichiens vont partir, et ceux-ci resteront. Ils voudront détruire ce que nous avons fait depuis vingt-cinq ans. Tu vois comme ils sont fiers! Beaucoup d'entre e.ux ont pourtant vécu dans une grande misère de l'autre côté du Rhin ; mais ils croient qu'ils sont d'une autre race que nous, d'une race supérieure; ils croient que le peuple est toujours prêt à se laisser tondre, comme avant 89. — On dit que Louis XVIII a du bon sens, tant mieux pour luil car s'il a le malheur d'écouter ces gens-là, si l'on devine seulement qu'il est capable de suivre leurs conseils, tout est perdu. Ce sera la guerre contre la nation. Le peuple a réfléchi depuis vingt-cinq ans, il connaît ses droits, il sait qu'un homme en vaut un autre, et que toutes leurs races nobles sont des plaisanteries : chacun veut garder son champ, chacun veut avoir l'égalité des droits, cfiacun se défendra jusqu'à la mort. »

Voilà ce que me dit le père Goulden; et comme la permission n'arrivait pas, je pensai que Je ministre n'avait pas le temps de nous répondre, avec tous ces comtes, ces vicomtes, ces ducs et ces marquis sur le dos, qui lui redemandaient leurs bois, leurs étangs et leurs bonnes places. Je m'indignais et m'écriais : « Quelle misère , Seigneur Dieu ! lorsqu'un malheur est fini, tout de suite un autre recommence, et ce sont toujours les gens, paisibles qui souffrent par la faute des autres. Mon Dieu ! délivrez-nous des anciens et des nouveaux nobles! Comblez-les de vos bénédictions, mais qu'ils nous laissent tranquilles.»

Un matin, la tante Grédel vint nous voir, un vendredi, jour de marché. Elle avait son panier sous le bras et paraissait joyeuse. Je regardais déjà du côté de la porte, pensant que Catherine arrivait derrière elle, et je dis :

« Eh! bonjour, tante Grédel; Catherine est bien sûr en ville, elle va venir?

— Non, Joseph, non, elle est aux Quatre- Vents, répondit la tante; nous avons de l'ouvfage par-dessus la tête, à cause des semailles^»

Comme je devenais triste et que même cela me lâchait intérieurement, parce que je m'étais réjoui d'avance, la tante posa son panier sur la table, et dit en levant la serviette :

« Tiens, voici quelque chose pour toi, Joseph, quelque chose de Catherine. »

Je vis un gros bouquet de petites roses de mai, des violettes et trois gros lilas autour,

avec leurs feuilles ; cette vue me fit plaisir, je me mis à rire en disant :

« Cela sent bon ! »

Et le père Goulden, qui s'était retourné, riait aussi :

« Tu vois qu'on pense toujours à toi, Joseph,» disait-il.

Nous riions tous ensemble.

Enfin cela m'avait tout à fait remis, j'embrassai la tante Grédel :

« Vous porterez cela de ma part à Catherine, » luidis-je.

Et tout aussitôt j'allai mettre le bouquet dans un vase au bord de la fenêtre, près de mon lit. Je le sentais, en me figurant que Catherine était sortie de grand matih cueillir les violettes et les petites roses à la fraîcheur, qu'elle les avait arrangées l'une après l'autre dans la rosée, les gros lilas par-dessus, en les sentant aussi, de sorte que l'odeur m'en paraissait encore meilleure, et que je ne cessais de les regarder. A la fin, je sortis en me disant :

« Tu pourras les sentir toute la nuit; demain matin tu leur metiras de l'eau fraîche ; aprèsdemain ce sera dimanche, alors tu verras Catherine, et tu l'embrasseras pour la remercier. »

Je rentrai donc dans la chambre, où la tante Grédel causait avec M. Goulden du marché, du prix des grains, etc., tous deux de bonne humeur. La tante avait mis son panier à terre et me dit :

• Eh bien ! Joseph, la permission n'est pas encore venue !

— Non... pas encore... C'est pourtant terrible.

— Oui, répondit-elle, tous ces ministres ne valent pas mieux les uns que les autres; il faut qu'on choisisse tout ce qu'il y a de plus mauvais, de plus fainéant pour remplir cette place! »

Ensuite elle ajouta :

« Mais sois tranquille, j'ai maintenant une idée qui va tout changer! »

Elle riait, ef comme le père Goulden et moi nous écoutions :

« Tout à l'heure, reprit-elle, pendant que j'étais à la halle, le sergent de ville Harmantier a publié qu'on allait dire une grande messe pour le repos des âmes de Louis XVI, dePichegru, de Moreau et d'un autre.

— Oui, de Georges Cadoudal, fit le père Goulden brusquement; j'ai lu cela hier soir dans la gazette.

— Justement, de Cadoudal, dit la tante. Eh bien I vois-tu, Joseph, en écoutant les publications, j'ai pensé tout de suite : « Cette fois, nous aurons la permission!... On va faire despro-

WATERLOO

cessions, des expiations; nous irons tous ensemble, Joseph, Catherine et moi; nous serons dans les premiers, et tout le monde dira : « Ceuxci sont de bons royalistes, des gens de bien... M. le curé l'apprendra; — maintenant les curés ont le bras long, comme dans le temps les généraux et les colonels; — nous irons le voir... il nous recevra bien... il nous fera même une pétition ! • Et je vous dis que cela marchera, que cela ne peut pas manquer ! »

En nous expliquant ces choses, la tante Grédel parlait bas, elle levait la main et paraissait bien contente de sa finesse. — Moi, j'étais aussi content et je pensais : « Elle a raison, voilà ce qu'il faut faire. Cette tante Grédel est une femme remplie de bon sens. » Mais ensuite, regardant le père Goulden , je vis qu'il était devenu très-grave, et même qu'il s'était retourné, comme pour regarder dans une montre avec la loupe, en fronçant ses gros sourcils blancs. Je voyais d'abord à sa figure lorsqu'une chose ne lui plaisait pas, et je dis :

« Ecoutez, tante Grédel, moi je crois que cela peut aller; mais avant de ne rien faire, je voudrais savoir ce que M. Goulden en pense. »

Alors il se retourna et dit :

« Chacun est libre, Joseph, chacun doit suivre sa conscience. Faire un service en expiation de la mort de Louis XVI... boni... les honnêtes gens de tous les partis n'ont rien à dire, pourvu qu'on soit royaliste, bien entendu... car si l'on s'agenouille par intérêt, il vaudrait mieux rester chez soi. Je passe donc sur Louis XVL Mais pour Pichegru, pour Moreau, pour Gadoudal, c'est autre chose. Pichegru a voulu livrer son armée à l'ennemi, Moreau s'est battu contre la France, et Georges Cadoudal est un assassin; trois espèces d'hommes ambitieux qui ne demandaient qu'à nous assertir, et qui tous les trois ont mérité leur" sortrVoilà ce que je pense.

~Hé! mon Dieu! s'écria la mère Grédel, qu'est-ce que cela nous fait? Nous n'irons pas là pour eux, nous'irons pour avoir la permission. Je me moque bien du reste, et Joseph aussi. N'est-ce pas, Joseph ? »

J'étais bien embarrassé, car ce que venait de dire M. Goulden me paraissait juste. Lui, voyant cela, dit :

« Je comprends l'amour des jeunes gens; mais il ne faut jamais, mère Grédel, se servir de pareils moyens pour entraîner un jeune homme à sacrifier ce qui lui parait honnête. Si Joseph n'a pas les mêmes idées que moi sur Pichegru, Cadoudal et Moreau, qu'il aille à la procession, c'est très-bien ; jamais il ne m'arrivera de lui faire des reproches à ce sujet. Mais, quant à moi, je n'irai pas.

— Et ni moi non plus, dis-je alors; je pense comme M. Goulden. »

Je vis que la tante Grédel allait se fâcher, elle devint toute rouge; mais elle se calma presque aussitôt et dit :

« Eh bien ! Catherine et moi nous irons, parce que nous nous moquons de toutes ces vieilles idées. »

Le Ipère Goulden ne put s'empêcher.de sourire en voyant sa colère :

« Oui, dit-il, tout le monde est libre ; faites ce qu'il vous plaira ! •

La tante alors reprit son panier et sortit, et lui riant, me fit signe de la reconduire. '

Je mis ma redingote bien vite et je rattrapai la tante au coin de la rue.

« Ecoute, Joseph, me dit-elle en remontant vers la place, ce père Goulden est un brave homme, mais c'est un vieux fou. Depuis les premiers temps que je le connais, il n'a jamais été content de rien. 11 n'ose pas le dire, mais son idée c'est toujours la République... il ne pense qu'à sa vieille République, où tout le monde était souverain : les mendiants, les chaudronniers, les savetiers, les juifs et les chrétiens. Ça n'a pas de bon sens. Enfin que veut-on faire? Si ce n'était pas un si brave homme, je ne me gênerais pas tant avec lui; mais il faut penser que sans lui tu n'aurais jamais appris un bon état, qu'il nous a fait beaucoup de bien, et que nous lui devons le respect. Voilà pourquoi je me suis dépêchée de partir, car j'aurais été capable de me fâcher.

— Vous avez bien fait, lui dis-je; j'aime M. Goulden comme un père, et vous comme si vous étiez ma propre mère; rien ne pourrait me causer plus de peine que de vous voir brouillés ensemble.

— Moi, me brouiller avec un homme pareil! répondit la tante Grédel, j'aimerais mieux sauter par la fenêtre... Non, non... Mais il ne faut pas non plus écouter tout ce qu'il dit, Joseph, car je soutiens, moi, que cette procession est une très-bonne chose pour nous, que M. le curé nous aura la permission, et voilà le principal. Catherine et moi nous irons ; loi, puisque M. Goulden reste à la maison, tu resteras aussi. Mais je suis sûre que les trois quarts de la ville et des environs viendront; et que ce soit pour Moreau, pour Pichegru, pour Cadoudal ou n'importe qui, ce sera très-beau, tu verras.

— Je vous crois, lui dis-je. »

Nous étions arrivés à la porte d'Allemagne; j'embrassai de nouveau la tante, et je revins tout joyeux.

bi';> S,'-.11S.-,C vlllLllOIll i;niH'i!l,lil. ,r,i^f-

Si je me rappelle cette visite de la tante Grédel, c'est que huit jours après commencèrent les processions, les expiations et les prédications, qui ne cessèrent qu'au retour de l'Empereur en 1815, et qui reprirent ensuile jusqu'au départ de Charles X en 1830. Tous ceux de ce temps savent que cela ne finissait plus. Aussi, quand je pense à Napoléon, j'entends le canon de l'arsenal tonner le matin et nos petites vitres grelotter ; le père Goulden me crie de son lit : « Encore une victoire, Joseph!... Hé! hé! hé! toujours des victoires! » Et qnand je pense à Louis XVIII, j'entends sonner les cloches ; je me figure le père Brain-

stein et ses deux grands garçons po- dus a toutes les cordes de l'église, et M. Goulden qui me dit en riant : « Ça, Joseph, c'est pour saint Magloire ou saint Polycarpe! »

Je ne puis pas me représenter ces temps d'ime autre manière.

Sous l'Empire, je vois aussi, à la nuit tombante, le père Coiffé, Nicolas Rolfo et cinq ou six autres vétérans qui bourrent leur canon pour répéter les vingt et un coups, pendant que la moitié de Phalsbourg, sur le bastion en face, regarde la lumière rouge, la fumée, et les bourres qui sautent dans les fossés; puis le soir les illuminations , les pétards , les fusées,

l'diis. Jaies D^i.aventurt!,

WATERLOO

Des paysaiiî urrivaicnl |'.r,i bandes, (l'ago Vi.)

les enfants qui crient Vive l'Empereur! et, quelques jours après, les actes de décès et la «conscription.

Sous Louis XVIII, je vois les reposoirg^ les paysans qui viennent avec des voilures de mousse, de genêts et de petits sapins , les dames qui sortent des maisons avec les grands vases de fleurs, les gens qui prêtent leurs chandeliers et leurs crucifix, et ensuite les processions : M. le curé et ses vicaires ; les enfants de chœur Jacob Gloutier, Purrhus et Tribou qui chantent ; le bedeau Kœkli en robe rouge, avec la bannière qui balaye le ciel ; les cloches qui sonnent à pleines volées; M. Jourdan, le nouveau maire, avec sa grosse figure rouge, son bel uniforme et sa croix de Saint- Louis ; le nouveau commandant de place ,

M. Robert de la Faisanderie, son tricorne sous le bras, sa grosse perruque poudrée à frimas, et ses broderies étincelant au soleil ; et, derrière, le conseil municipal et les cierges innombrables qu'on rallume l'un à l'autre quand il fait du vent; le suisse Jean-Pierre Sirou, la barbe bleue bien rasée, son magnifique chapeau en travers des épaules, le large baudrier en soie blanche, parsemé de fleurs de lis, sur la poitrine, la hallebarde toute droite, qui reluit en l'air comme un plat d'argent; les jeunes filles, les dames et les milliers de gens de la campagne en habit des dimanches , gui prient tous ensemble ; les vieilles en tête de chaque village, qui répètent sans cesse d'une voix claire : « Bett fer ouns! Bell fer ounsi*' les rues * Priez pour nousl priez pour nous!

pleines de feuilles, les gnirlandes et les drapeaux blancs aux fenêtres ; les juifs et les luthériens derrière leurs persiennes en haut, qui regardent dans l'ombre , pendant que le soleil éclaire ce beau spectacle ! — Oui, cela dura depuis 1814 jusqu'en 1830, excepté les Cent- Jours, sans parler des missions, de la tournée des évêques et des autres cérémonies extraordinaires. J'aime autant vous dire cela tout de suite , car de vous raconter chaque procession l'une après l'autre, ce serait trop long.

Eh bien! cela commença le 19 mai 1814. Et le jour même où Harmàntier pubhait la grande expiation , il nous arriva cinq prédicateurs ^e Nancy, des jeunes gens qui se mirent à prêcher toute la semaine, depuis le matin jusqu'à minuit. C'était pour préparer l'expiation ; on ne parlait que d'eux en ville, et les gens se convertissaient ; toutes les femmes et les flUes allaient à confesse.

Le bruit courait aussi qu'il faudrait rendre les biens nationaux, et que la procession séparerait les gueux d'avec les honnêtes gens, parce que les gueux n'oseraient pas s'y montrer. On peut se figurer mon chagrin, de rester en quelque sorte malgré moi parmi les gueux. Dieu merci! je n'avais rien à me reprocher pour la mort de Louis XVI, je n'avais pas non plus de biens nationaux, et tout ce que je souhaitais, c'était d'obtenir la permission de me' marier avec Catherine. Je pensais aussi, comme la tante Grédel, que M. Goulden avait tort de s'obstiner; mais je n'aurais jamais osé lui parler de cela. J'étais bien malheureux , d'autant plus que ceux qui venaient nous apporter leurs montres à réparer , des gens respectables , des maires, des gardes forestiers, approuvaient tous les prédications, et disaient qu'on n'avait jamais rien entendu de pareil. M. Goulden, en les écoutant , continuait son ouvrage sans répondre, et quand c'était prêt, il se retournait en disant : « Voici, monsieur Christophe, ou monsieur Nicolas... cela fait tant. » Il n'avait pas l'air de s'intéresser à ces choses, et seulement, lorsque l'un ou l'autre venait à parler des biens nationaux, de la rébellion do vingtcinq ans, de l'expiation des anciens crimes, alors il ôtait ses besicles enJevant Ja tête pour écouter, et disait d'un air surpris :

« Ahbahîahbah!... Gomment... comment...

c'est aussi beau que cela, monsieur Claude? Tiens... tiens... vous m'étonnez... Ces jeunes prédicateurs parlent si bien !... Ah ! si l'ouvrage ne pressait pas tant, j'irais aussi les entendre... j'aurais aussi besoin de m'éclairer. »

Je pensais toujours qu'il changerait d'idée sur la procession de Louis XVI, et la veille au soir, comme nous finissions de souper, je fus

bien content lorsqu'il me dit tout à coup d'un air de bonne humeur :

« Hé ! Joseph, est-ce que tu ne serais pas curieux d'entendre les prédicateurs'? On raconte tant de belles choses sur leur compte, que je voudrais pourtant savoir ce qu'il en est.

— Ah 1 monsieur Goulden , lui dis-je, je ne demande pas mieux ; mais il ne faudrait pas perdre de temps, car l'église est toujours pleine au secondcoup.

— Eh bien I partons, dit-il en se levant et décrochant son chapeau; oui, je suis curieux de voir cela... Ces jeunes gens m'étonnent. Allons. »

Nous descendîmes. La lune brillait tellement dehors, qu'on reconnaissait les gens comme en plein jour. Au coin de Fouquet , nous voyions déjà le perron de l'église couvert de monde. Deux ou trois vieilles : Annette Petit , la mère Balaie, Jeannette Baltzer, avec leurs grands châles bien serrés et leurs bonnets à longues franges sur les yeux, passaient auprès de nous en se dépêchant.

• Hé! fit M. Goulden, voici les anciennes; hé I hé ! hé! toujours les mêmes! »

Il riait, et dit en marchant que depuis le père Colin on n'avait pas vu tant de monde au service du soir. Je ne pouvais pas me figurer qu'il parlait du vieux cabaretier des Trois-Roses, en face du quartier d'infanterie, et je lui dis :

« C'était un prêtre, monsieur Goulden ?

— Non, non, répondit-il en souriant, je parle du vieux Colin. En 1792, quand nous avions le club à l'église , tout le monde pouvait prêcher, mais c'est Colin qui parlait le mieux. 11 avait une voix superbe, il disait des choses fortes et justes ; on venait de Saverne , de Sarrebourg, et même de plus loin pour l'entendre ; les dames et les demoiselles, — les citoyennes, comme on les appelait alors, — remplissaient le chœur, les galeries et les bancs ; elles avaient de petites cocardes au bonnet, et chantaient la Marseillaise pour animer la jeunesse. Tu n'as jamais rien vu de pareil. Tiens, Annette Petit, la mère Baltzer, toutes celles que tu vois courir devant nous avec leur livre d'heures, étaient les premières ; mais elles avaient alors des dents et des cheveux ; elles aimaient la liberté, l'égalité et la fraternité. — Hé ! hé ! hé ! pauvre Bôvel, pauvre Annette... maintenant elles vont se repentir; c'étaient pourtant de bien bonnes patriotes, et je crois que le bon Dieu leur pardonnera... »

Il riait en se rappelant ces vieilles histoires. Mais sur les marches de l'église, il devint triste et dit :

« Oui... oui... tout change... tout change! Je me rappelle que, le jour où Colin parla de

WATERLOO

la patrie en danger, en 93, trois cents garçons du pays partirent pour l'armée de Hoche; lui les suivit et devint leur commandant; c'était un terrible homme au milieu de ses grenadiers. Il refusa de signer pour nommer Bonaparte empereur. Maintenant il verse des petits verres sur un comptoir. »

Puis me regardant, comme étonné de ses propres pensées :

« Entrons, Joseph, » dit-il.

Nous entrâmes sous les gros piliers de l'orgue. Nous étions serrés l'un contre l'autre. Il ne disait plus rien. Quelques lumières brillaient au fond du chœur, par-dessus les têtes. Les bancs qui s'ouvraii3nt et se refermaient troublaient seuls le silence. Cela dura bien dix mi-' nutes; les gens venaient toujours derrière nous. Enfin on entendit la hallebarde de Sirou retentir sur le pavé, et M. Goulden me dit :

« Le voilà 1 »

Une lumière, au haut du bénitier, nous donnait un peu de jour. En même temps une ombre monta dans la chaire à gauche, et la perche de Kœkli alluma deux ou trois cierges autour. — Ce prédicateur pouvait avoir de vingt-cinq à trente ans; il avait une bonne figure rose, et de grands cheveux blonds au-dessous de sa *ons;urri, qui lui tombaient en boucles sur la nuque.

On commença par chanter un cantique ; c'étaient les demoiselles de la ville qui clian talent en chœur : • Quel bonheur d'être chrétien ! • Après cela, le prédicateur dans sa chaire dit qu'il venait défendre la foi, la religion, le droit divin de Louis XVIII, et demanda si quelqu'un aurait l'audace de soutenir le contraire. Mais personne n'avait envie d'êfre lapidé; chacun gardait le silence. Au même instant, un grand maigre, dans le banc en face, un homme de six pieds, brun, avec une capote noire, se leva en criant :

« Moi... moi... je soutiens que la foi, la religion, le droit des rois et le reste sont de véritables superstitions. — Je soutiens que la république est juste , que le culte de la raison vaut mieux que toutl... »

Ainsi de suite. Les gens étaient indignés ; jamais on n'avait rien vu de semblable. Quand il eut fini de parler, je regardai M. Goulden j il riait tout bas et me dit :

« Ecoute... écoute! •

Naturellement j'écoutai : le jeune prédicateur priait Dieu pour cet infidèle ; ensuite il se mit à tellement bien parler, que la foule eu était dans le ravissement. Et le grand maigre répondait, disant « qu'on avait bien fait de guillotiner LouisXVI, Marie-Antoinette et toute la famille ! » En sorte que l'indignation gran-

dissait toujours, et que vers la fin les Bai'aquins du Bois-de-Chènes , et principalement leurs femmes, voulurent enti'er dans le banc pour l'assommer. Mais alors Sirou arriva criant :

« Place ! . . . place ! ... »

Et le vieux Kœkli, en robe rouge, se précipita devant cet homme, qui se sauva dans la sacristie, levant les deux mains au ciel et s'écriant qu'il était converti, qu'il renonçait à Satan, à ses pompes et à ses œuvres. L'autre fit une prière pour l'âme de ce pécheur ; — ce fut un véritable triomphe pour la religion.

Tout le monde sortit vers onze heures, et l'on annonça que la procession aurait heu le lendemain dimanche.

A cause de la grande presse qui nous avait repoussés dans un coin, M. Goulden et moi nous restâmes les derniers; quand nous sortîmes, les paysans des Quatre- Vents, des Baraques, de Saint-Jean-des-Choux, du Bigelberg étaient déjà hors de la porte d'Allemagne. On n'entendait plus que les volets des gens de la ville se refermer, et quelques vieilles s'en aller dans la rue de l'Arsenal, causant entre elles de ces choses extraordinaires.

Le père Goulden et moi nous marchions de notre côté dans ce grand silence; il ne disait rien et souriait la tête penchée. C'est ainsi que nous arrivâmes dans notre chambre.

J'allumai la chandelle, et pendant qu'Use déshabillait, je lui dis :

t Eh bien ! monsieur Goulden, est-ce qu'ils parlent bien?

—Oui!... mais oui, Joseph, répondit-il en souriant; pour des jeunes gens qui n'ont rien vu, ce n'es't pas mal. •

Ensuite il se mit à rire tout haut, et dit :

« Mais si le vieux Colin avait représenté le jacobin, je crois tout de même qu'il aurait terriblement embarrassé le jeune homme. »

J'étais bien étonné de cela. Comme j'attendais encore, pour entendre ce que M. Goulden allait dire, il tira lentement son bonnet de soie noire sur ses oreilles, en disant d'un air pensif :

« C'est égal... c'est égal... ces gens-là vont trop vite.., beaucoup trop vite! On ne me fera jamais croire que LouisXVIII sache tout cela... Non! il a vu trop de choses dans sa vie, pour ne pas mieux connaître les hommes. Enfin, bonsoir! Joseph, bonsoir! Espérons qu'il arrivera bientôt un ordre de Paris pour renvoyer ces jeunes gens dans leur séminaire. . . Bonne nuit! »

J'entrai dans ma chambre, et m'étant couché, je rêvai longtemps de Cq.therine, du jacobin et de la procession que nous allions voir.

Le lendemain les cloches commencèrent à sonner au petit jour. Je me levai, je poussai mes volets, et je vis le soleil rouge qui montait derrière la poudrière, au-dessus du bois de la Bonne-Fontaine. Il pouvait être cinq heures; on sentait d'avance la chaleur qu'il allait faire, et l'odeur des feuilles de chêne, de hêtre et de houx répandues dans les rues remplissait l'air. — Des paysans arrivaient déjà par bandes, causant au milieu du silence. On reconnaissait tous les villages : ceux de Wéchem, de Metting, du Graufthal, de Dosenheim, à leurs grands tricornes rabattus en visière, à leurs habits carrés, les femmes en longues robes noires et gros bonnets piqués en forme de matelas, sur lanuque; — ceux du Dagsberg, deliildehouse, du llarberg, de laHoupe, àleurs larges feutres ronds, les femmes en cheveux et jupe courte, petites, brunes, sèches et vives comme la poudre. Les enfants suivaient, tenant leurs souliers dans les mains; mais ils s'asseyaient tous à la file sur les poteaux de Luterspech, etsechaussaient pour la procession.

Quelques curés arrivaient aussi par trois ou quatre derrière leurs villages, causant et riant entre eux de bonne humeur.

Moi, les coudes sur ma fenêtre, je regardais cela, me représentant que ces gens avaient dû se mettre en route avant minuit, pour arriver de si grand matin, qu'ils avaient dû traverser leurs montagnes, marchant sous les arbres pendant des heures, et passant sur les petits ponts au clair de lune. Je pensais que la religion était pourtant une belle chose, que ceux des villes ne le savaient pas, mais que des milliers de travailleurs aux champs, des bûcherons, des laboureui's, des êtres rudes et bons tout de même, aimant leur femme et leurs enfants, honorant la vieillesse de leurs parents, les aidant et leur fermant les yeux dans l'espoir d'une vie meilleure, n'avaient que cette unique consolation sur la terre.

Et, regardant la foule qui passait sans cesse, je me figurais que la tante Grédel et Catherine avaient les mêmes idées; j'étais heureux do savoir qu'elles priaient pour moi.

Le jour montait, les cloches sonnaient, je regardais toujours. J'entendais aussi M. Gouldenqui se levait et s'habillait; quelques instants après il entra dans ma chambre en manches de chemise, et, me voyant là tout pensif, il s'écria :

« Joseph, ce qu'on peut voir de plus beau dans le monde, c'est la religion du peuple I »

Et comme j'étais tout étonné de l'entendre dire justement ce que je. pensais :

« Oui, fit-il, l'amour de Dieu, l'amour de la patrie, l'amour de la famille ne sont qu'une même chose. Seulement ce qui vous rend triste quelquefois, c'est de voir que l'amour de la patrie soit détourné pour satisfaire l'ambition d'un homme, et l'amour de Dieu pour exalter l'orgueil et l'esprit de domination d'un petit nombre. »

Ces paroles me frappèrent; j'en ai gardé le souvenir, et j'ai pensé depuis bien souvent que c'était la triste vérité.

Enfin, pour en revenir à ce jour, vous saurez que depuis le blocus nous travaillions aussi le dimanche, parce que M. Goulden, en faisant le service des pièces sur les remparts, avait négligé son ouvrage, et que nous étions en retard. Ce jour-là donc, comme les autres, j'allumai le feu dans notre petit poêle et je préparai le déjeuner. Les fenêtres restaient ouvertes, on entendait la grande rumeur du dehors.

Le père Goulden, penché à l'une des fenêtres, disait :

« Tiens, toutes les boutiques restent fermées... excepté les auberges et les cabarets. ■

Il riait, et je lui dis :

« Est-ce que nous ouvrirons notre devanture, monsieur Goulden? Cela peut nous causer beaucoup de tort. »

Il se retourna comme surpris :

• Écoute, Joseph, dit-il, je n'ai jamais connu de meilleur garçon que toi, mais tu manques de caractère. Pourquoi donc est-ce que nous fermerions notre devanture ? Paixe que Dieu a créé le monde en six jours et qu'il s'est reposé le septième? Mais nous n'avons pas créé le monde, nous, et nous avons besoin de travailler pour vivre. Si nous fermions noti'e devanture par intérêt, si nous voulions faire les bons apôtres et gagner ainsi de nouvelles pratiques, ce serait de l'hypocrisie. Tu parles quelquefois sans réfléchir. »

Je vis aussitôt que j'avais eu tort et je répondis :

« Monsieur Goulden, laissons plutôt notre devanture ouverte, on verra que nous vendons des montres; cela ne peut faire de tort à personne. »

WATERLOO

Nous n'étions pas plutôt à table, que la tante Grédel et Catherine arrivèrent. Catherine était habillée tout en noir, à cause du service de Louis XVI; elle avait un petit bonnet de tulle noir, une robe très-bien faite, et cela lui donnait un teint si blanc, si rose, si délicat, que je ne pouvais pas croire en quelque sorte que c'était l'amoureuse de Joseph Bertha; son cou était blanc comme de la neige, et sans ses lèvres et son petit menton rose, sans ses yeux bleus et ses cheveux blonds, j'aurais cru que c'en était une autre qui lui ressembhait, mais encore plus belle. Elle riait, voyant mon admiration extraordinaire. A la fin, je lui dis :

« Catherine, maintenant tu es trop belle, je n'ose plus l'embrasser.

— Oh bien ! dit-elle, il ne faut pas te gêner tout de même. »

Et comme elle se penchait sur mon épaule, je l'embrassai longtemps, de sorte que le père Goulden et la tante se regardaient en riant, et que j'aurais voulu les voir bien loin, pour dire à Catherine que je l'aimais de plus en plus, et que je donnerais ma vie mille et mille fois pour elle; mais devant eux, cela ne convenait pas. Je pensais ces choses et j'en étais attendri. La tante avait aussi sa robe noire, et son livre d'heures sous le bras.

« Viens donc aussi m'embrasser, Joseph, ditelle; tu vois bien que j'ai ma robe noire, comme Catherine. •

Je l'embrassai pendant que le père Goulden disait :

« Vous viendrez dîner avec nous... c'est une affaire entendue. . . , mais en attendant vous allez prendre quelque chose.

—Nous avons déjeuné, répondit la tante.

"^Cela ne fait rien... cette procession finira Dieu sait quand. . . vous serez toujours sur pied... il faut se soutenir. »

Alors elles s'assirent, la tante à ma droite, Catherine à gauche, le père Goulden en face. On but un bon verre de vin, et la tante dit que la procession serait magnifique... qu'il y aurait au moins vingt-cinq curés des environs... que M. le curé Hubert des Quatre-Vents était aussi venu... que le grand reposoir du quartier de cavaleriemontait jusque par-dessus les toits... que les sapins et les peupliers autour avaient des crêpes, et que l'autel était couvert d'un drap noir. — Elle parla de tout, pendant que je regardais Catherine et que nous pensions ensemble sans rien dire:» Oh! mon Dieu! quand aurons -nous la permission de nous marier !... Quand ce gueux de ministre prendra-t-il le temps d'écrire : Mariez-vous et laissez-moi tranquille ! •

Enfin, vers neuf heures, le second coup s'étant mis à sonner, il fallut bien se séparer ; la lante dit:

« C'est le second coup... eh bien ! nous viendrons dîner le plus tôt possible.

— Oui... oui... mère Grédel, répondit M. Goulden, nous vous attendrons... »

Aussitôt elles se levèrent. Je reconduisis Catherine jusqu'au bas de l'escalier, pour l'embrasser encore une fois. La tante Grédel criait ;

« Dépêchons-nous ! dépêchons-nous ! »

Elles sortirent, et je montai me remettre à l'ouvrage. — Mais, depuis ce moment jusque vers onze heures, je ne pus rien faire. La foule de monde était tellement grande, qu'on n'entendait plus dehors qu'un bruit immense, un bruit de feuilles sur lesquelles on marche ; et quand la procession sortit de l'église, cela produisit un effet si grandiose, que M. Goulden lui-même cessa de travailler, pour écouter ces chants et ces prières.

Moi, je me figurais Catherine dans la multitude, plus belle que toutes les autres, et la tante Grédel auprès d'elle, répétant d'une voix clsiive :Bett fer ounsf Bett fer ouns * I... — Je me les représentais bien fatiguées, et toutes ces voix, tous ces chants me faisaient rêver; je tenais bien une montre et j'essayais de travailler, mais mon esprit était ailleurs... Plus le soleil montait, plus mon ennui redoublait, lorsque tout à coup M. Goulden me dit en riant :

■ Hé ! Joseph, cela ne marche donc pas aujourd'hui?»

Et comme je devenais tout rouge :

• Oui... fit-il, dans le temps, quand je rêvais à Louise Bénédum , j'avais beau regarder les ressorts et les roues, c'était toujours ses yeux bleus que je voyais. »

Il fit un soupir; moi je me mis à soupirer aussi, pensant: « Ah! vous avez bien raison, monsieur Goulden, vous avez bien raison ! »

« C'est assez, Joseph, dit-il au bout d'un instant, en me prenant la montre des mains. Va, mon enfant , tâche de retrouver Catherine... On ne peut pas surmonter son amour... c'est plus fort que soi I •

En l'entendant me dire ces paroles, j'aurais

voulu m'écrier : « Oh! homme bon Oh!

homme juste... Oh! vous ne saurez jamais combien je vous aime ! • Mais il s'était levé pour s'essuyer les mains à la serviette derrière la porte, et je lui dis:

« Puisque vous le voulez absolument, monsieur Goulden...

— Oui... oui... absolument. »

Je n'en écoutai pas davantage, mon cœur

' Priez pour nouai

sautait de joie; je mis mon chapeau et je descendis d'un trait en m'écriant :

« Dans une heure, monsieur Goulden. »

J'étais déjà dehors. Mais quel monde... quel monde!... tout fourmillait': les tricornes, les feutres, les bonnets, et au-dessus de tout cela^ l'église sonnait lentement.

Durant plus d'une minute, sur nos marches, je regardai sans savoir où tourner ; et voyant à la fin qu'il n'était pas possible de faire Un pas dans cette foule, je pris la ruelle de Lanche pour gagner les remparts et courir attendre la procession sur le talus de la porte d'Allemagne, car alors elle remontait la rue du Collège. — Il pouvait être onze heures. En ce jour, je devais voir des choses qui m'ont fait réfléchir depuis bien souvent : c'étaient les signes de grands malheurs , et personne ne les voyait, personne n'avait le bon sens de comprendre ce que cela signifiait. Ce n'est que plus tard, quand tout le monde fut encore dans la misère jusqu'au cou, quand il' fallut reprendre le sac et le fusil, pour se faire hacher en morceaux ; c'est alors seulement que chacun se dit : « Ah! si l'on avait eu du bon sens... si l'on avait eu de la justice... si l'on. avait eu de la prudence! Nous étions si bien!... Nous serions encore chez nous, au lieu que maintenant la débâcle recominence. Qu'est-ce qu'il fallait faire? Rien du tout... nous n'avions qu'à nous tenir en repos... ce n'était pourtant pas bien difficile. » Quelle misère !

Je remontais donc la ruelle de Lanche, où l'on fusillait les déserteurs sous l'Empire. Le bruit s'éloignait, les chants, les prières, le son des cloches aussi! Toutes les portes et les fenê-très étaient fermées, tout le monde avait suivi la procession. Au milieu de ce grand silence, je m'arrêtai quelques instants à l'ombre du vieux quartier pour reprendre haleine ; un petit vent frais soufilait des champs par-dessus les remparts; j'écoutais le tumulte au loin, je m'essuyais la figure couverte de sueur, et je pensais :

« Où trouver Catherine maintenant? »

J'allais repartir en grimpant l'escalier de la poterne, lorsque j'entendis quelqu'un s'écrier; « Margarot, marquez donc les points ! » Et seulement alors je vis les fenêtres du père Colin ouvertes au premier, et des gens en bras de chemise qui jouaient au billard. C'étarènt des figures de vieux soldats, les cheveux courts et les moustaches en brosse. Ils allaient e^ venaient, criant autour du billard, sans s'inquiéter de Louis XVI, ni du maire, ni du commandant, ni des bourgeois. L'un d'eux, court, tj;apu, les favorisen canon de pistolet, selon la mode des hussards, la cravate défaite, se pencha même

dehors, sa queue de billard appuyée au bord de la fenêtre, et regarda du côté de la place en criant :

« Nous remettons la partie en cinquante! »

L'idée me vint aussitôt que ce devaient être des officiers en demi-solde, qui dépensaient là leurs derniers liards, et qui seraient bientôt embarrassés pour vivre. J'avais repris mon chemin, et j'allongeais le pas sous la voûte de la poudrièrCj derrière le collège, rêvant à- ces choses ; mais, une fois sur le talus,de la porte d'Allemagne, tout fut oublié; la procession tournait au coin de Bockholtz, les chants éclataient en face du reposoir comme des trompettes; les jeunes prêtres de Nancy couraient dans la foule, la croix en l'air, pour maintenir le bon ordre; le suisse Sirou se dressait majestueusement sous la bannière ; devant, tous les prêtres et les enfants de chœur chantaient, les prières s'élevaient jusqu'au ciel ; derrière , la foule répondait, et cela produisait un murmure sourd et terrible.

Moi, sur la pointe des pieds, à demi-couvert parle hangar, je ne songeais plus qu'à Catherine, j'aurais voulu la découvrir au milieu de cette multitude.; mais combien de drapeaux, de tricornes et de bonnets je vis défiler dans la rue d'Ulrich! On n'aurait jamais pu s'imaginer que tant de monde existait dans notre pays; il faut que pas une âme — excepté les petits enfants et quelques vieilles pour les garder — ne soit restée dans les A'illages.

Gela durait depuis au moins vingt minutes, et je n'espérais plus apercevoir Catherine, lorsque tout à coup je la vis avec la tante Grédel. La tante priait d'une voix si claire, qu'on l'entendait par-dessus toutes les autres; Catherine, elle, ne disait rien et s'avançait à petits pas, les yeux baissés. — Ah! si j'avais pu l'appeler, elle m'aurait peut-être entendu ; mais c'était bien assez de ne pas aller à la procession, sans faire encore du scandale. Tout ce que je puis dire, et pas un ancien de Phàlsbourg ne soutiendra le contraire, c'est que Catherine n'était pas la moins jolie fille du pays et que Joseph Bertha n'était pas à plaindre.

Enfin, depuisun bon moment, elle avaitpassé, la procession venait de faire halte sur la place d'Armes, devant le grand reposoir, à droite de l'église ; M. le curé officiait, le silence s'étendait sur toute la ville. Dans les petites ruelles , à droite et à gauche, tout se taisait comme si on avait pu voir le prêtre à l'autel , un grand nombre s'agenouillaient, d'autres se reposaient sur les marches des maisons, car la chaleur était excessive et plusieurs étaient partis avant le jour. Ce spectacle me touchait, je priais pour la patrie, pour la paix, pour tout ce que je sen-

WATERLOO

tais en moi ; et je me souviens que dans ce moment même des voix s'entendaient au bas du talus, sous la porte d'Allemagne, des voix qui disaient d'un ton de bonne humeur :

« Allons... allons... un peu de place, mes amis! »

La procession barrait la route, les voyageurs se trouvaient arrêtés, et ces voix troublaient un peu le recueillement de la înultitude. Quelques personnes , devant la porte , se dérangeaient; le suisse et le bedeau regardaient de loin ; moi-même, par curiosité, je m'étais un peu rapproché de la Jâmpe, sous le hangar. Alors, cinq on six vieux soldats, tout blancs de poussière, les épaules courbées et l'air abîmé de fatigue, se glissèrent contre le talus, pour gagner la ruelle de l'Arsenal , où sans doute ils espéraient trouver le passage libre. Je crois encore les voir avec leurs souliers usés, leurs guêtres blanches, le vieil uniforme j-apiécé, et le lourd shako défoncé par la pluie, le soleil et les misères de la campagne ; ils s'avançaient à la file, un peu sur le gazon de la rampe, pour gêner le moins possible les gens assis en bas, un vieux à trois chevrons, qui marchait devant et qui ressemblait à mon pauvre sergent Pinto, tué près du Hinterthôr, à Leipzig, m'attendrisait le cœur ; il avait les mêmes longues moustaches grisonnantes, les mêmes joues creuses et le même air content, malgré les souffrances et l'infortune ; il souriait, un petit paquet au bout de son bâton, et disait tout bas: « Faites excuse, Mesdames et Messieurs, faites excuse.» Les autres le suivaient pas à pas.

C'étaient les premiers prisonniers que nous rendait la convention du 23 avrU ; depuis, nous en avons vu passer tous lesjours jusqu'en juillet. Ceux-là sans doute avaient doublé les étapes pour revoir plus tôt la France.

En arrivant au bout de la ruelle, ils s'aperçurent que la foule allait encore bien loin du côté de l'arsenal ; pour ne pas déranger le monde davantage, ils entrèrent dans l'enfonceinentde la poterne et s'assirent sur la marche humide, leurs petits paquets à terre auprès d'eux , attendant le départ de la procession ; ils revenaient de loin , sachant à peine ce qui s'était passé chez nous.

Malheureusement, lesBaraquins du Bois-de- Chênes , le grand Horni , Zaphéri RoUer, Nicolas Cochart le cardeur, Pinacle le colporteur — qu'on avait fait maire pour le récompenser d'avoir montré le chemin du Falberg et du Giaufthal aux alliés pendant le blocus — tous ce' gueux, et d'autres encore, qui voulaient avoir la fleur de lis — comme si la fleur de lis avait pu les rendre meilleurs — malheureusement, toute cette mauvaise race, qui vit ^.e

fagots volés dans les bois, avait découveit de loin la vieille cocarde tricolore au haut des shakos, et chacun pensait : " Voici l'occasion de montrer que nous sommes les vrais soutiens du trône e'c de l'autel. »

Ils arrivaient en bousculant le monde. Pinacle, le cou dans une grosse cravate noire, un crêpe d'une aune à son chapeau, le col de sa chemise à deux lignes au-dessus des oreilles, et l'air grave comme un bandit qui veut se donner une mine d'honnête homme. Pinacle arriva le premier. Le vieux soldat à trois chevrons ayant découvert de loin ces gens qui les menaçaient, s'était levé pour voir ce que cela signifiait.

« Allons, ne vous pressez pas tant, disait-il... nous n'avons pas l'habitude de nous sauver... Voyons, qu'est-ce qu'on nous veut ? »

Mais Pinacle aurait craint de perdre une si belle occasion de montrer son zèle pour Louis XVIIl; au lieu de lui répondre, il abattit son shako d'un grand soufflet, en criant :

« A bas la cocarde ! •

Naturellement, ce vétéran indigné voulut se défendre, mais ceux des Baraques arïivaient en masse, hommes et femmes; ils se précipitèrent sur les soldats, les renversèrent, leur arrachèrent la cocarde, les épaulettes, et les foulèrent aux pieds sans honte ni pitié. Le pauvre vieux se releva plusieurs fois, en criant d'une voix qui vous déchirait le cœur :

« Ah! tas de lâches!... Ah! vous êtes Fran'çais!... Ahl canailles!... »

Et chaque fois il recevait de nouveaux coups. Finalement on les laissa dans ce coin, tout pleins de sang, les habits déchirés; et M. le commandant de la Faisanderie étant arrivé dit qu'il fallait les conduire au violon.

Moi, si j'avais pu descendre, sans réfléchir à Catherine, à la tante Grédel, à M. Goulden, j'aurais été capable d'aller à leur secours , et lesBaraquins m'auraient assommé comme eux. Quand j'y pense aujourd'hui, cela me fait frémir ; heureusement le mur de la poterne a plus de vingt pieds, et voyant qu'on les emmenait tout couverts de sang, voyant cette chose abominable, je me mis à courir du côté de l'arsenal, et je rentrai chez nous tellement pâle que le père Goulden s'écria :

« Joseph, est-ce que tu viens d'être écrasé ?

— Non, monsieur Goulden, non, lui dis-je, mais je viens de voir quelque chose d'affreux. »

Et je me mis à pleurer en lui racontant ce que j'avais vu. Il se promenait de long en large, les mains sur le dos, et s'arrêtait de temps eu temps pour m'écouter, les yeux brillants et les lèvres serrées.

M. Pinacle et les liarariiiins. (Page lô.)

« Joseph, me disait-il, ces gens ont fait quelque chose ?

— Non, monsieur Goulden.

— C'est impossible... ces hommes ont dû s'attirer ce traitement... Nous ne sommes pas des sauvages, que diable ! Les Baraquins eux-mêmes doivent avoir d'autres raisons que la cocarde. »

Il ne pouvait pas me croire ; ce n'est qu'après avoir tout entendu deux fois dans les détails, qu'il finit par dire:

« Eh bien! jeté crois... Oui, puisque tout s'est passé sous tes yeux, je te crois. Et c'est un plus grand malheur que tu ne penses, Joseph. Si cela continue, si l'on ne mot pas une bride solide à tous ces vauriens, si les Pinacles doivent avoir le dessus, les honnêtes gens ouvriront l'œil. »

Il n'en dit pas plus, car la procession étant finie, Catherine et la tante Grédel arrivaient.

Nous dînâmes ensemble; la tante était bien contente et Catherine aussi ; mais tout le plaisir que j'avais à les voir ne m'empêchait pas de conserver quelque chose sur le cœur. M. Goulden était tout pensif."

Enfin, à la nuit, je reconduisis Catherine et la tante jusqu'à la Roulette, et là, nous étant embrassés, je leur souhaitai le bonsoir. Il pouvait être huit heures, je rentrai tout de suite. M. Goulden était sorti lire !a gazette à la brasserie de l'Homme sauvage, selon son habitude les dimanches. Je me couchai. Vers dix heures, il rentra, et, voyant encore ma chandelle briller sur la table, il poussa la porte et me dit :

iJtci i JI><t«>^Iii>

WATERLOO

Il faisait ud beau clair du Imie. (l'âge 19.)

• li paraît que l'on fait des processions partout, Joseph ; on ne voit que cela dans la gazette. »

Il médit aussi que quatre- vingt mille prisonniers allaient rentrer, et que c'était heureu.x pour le pays.

Lo lendemain, il fallut remonter les horloges en ville; M. Goulden, qui se faisait vieux, m'avait chargé de ce soin, et je sortisde bonne l'.eure. Un co\ip de vent, pendant la nuit, avait chassé les feuilles le lonçr des murs; chacun

venait reprendre aux reposoirs, l'un ses flambeaux, l'autre ses vases de fleurs. Ce spectacle me rendait triste et je pensais : « Maintenant ils ont fait leur service funèbre, ils doivent être contents! Pourvu que la permission arrive, tout sera bien; mais si ces gens croient nous amuser avec des cantiques, ils se trompent. Du temps de l'Empereur, on partait pour la Russie ou pour l'Espagne, c'est vrai; mais au moins les ministres ne faisaient pas languir la jeunesse. Je voudrais bien savoir à quoi sert la paix, si ce n'est pas pour se marier. »

Ces idées me mettaient en colère ; j'en voulais à Louis XVIII, au comte d'Artois, aux émigrés, à tout le monde, et je m'écriais : • Les nobles se moquent du peuple ! »

En rentrant chez nous, je trauvai M. Goul-

den qui venait de dresser la table ; pendant le déjeuner, je lui dis tout ce que je pensais; il m'écoutait en souriant et disait :

t Prends garde, Joseph, prends garde! ne te laisse pas emporter, tu m'as l'air de devenir jacobin ! »

Il s"était levé pour ouvrir l'armoire; je le regardais, pensant qu'il allait prendre une bouteille , lorsqu'il me tendit une grosse lettre carrée, avec un large timbre rouge.

« Tiens, Joseph, me dit-il , voici quelque chose que le brigadier Werner m'a chargé de te remettre. »

En ce moment , je sentis mon cœur remuer, et je regardai la lettre les yeux troubles.

« Allons ; ouvre donc ! • me disait le père Goulden.

J'ouvris et j'essayai de lire, mais il me fallut du temps, et tout à coup je m'écriai ;

• Monsieur Goulden, c'est la permission !

— Tu crois? dit-il.

— Oui , c'est la permission ! m'écriai-je les deux mains en l'air.

— Ah ! le gueux de ministre, il n'en fait pas d'autres, » dit M. Goulden. •

Mais je lui répondis :

« Ecvmtez, moi je ne connais rien à la politique; puisque la permission est venue, eh bien ! le reste ne me regarde pas. •

Il riait tout haut et s'écriait :

« Ah 1 bon Joseph ! bon Joseph ! »

Je voyais bien qu'il se moquait un peu de moi, mais cela m'était égal.

« Maintenant il faut tout de suite prévenir Catherine et la tante Grédel, m'écriai-je dans la joie de mon cœur; il faut bien vite envoyer le fils Chardron.

— Hé 1 vas-y toi-même , cela vaudra mieux, me dit cet excellent homme.

— Et le travail, monsieur Goulden ?

— Bah ! bah ! dans une occasion pareille, on oublie le travail. Va, mon enfant, dépêche-toi. Comment voudrais-tu travailler à cette heure ? Tu ne vois plus clair 1 »

C'était vrai, je n'aurais rien pu faire. Je me levai tellementcontent que j'en pleurais. J'embrassai même M. Goulden; puis, sans prendre le temps de changer d'habit, je' partis en courant. Et voyez ce que fait la joie, j'avais déjà dépassé depuis longtemps la porte d'Allemagne, le pont, l'avancée, l'auberge de la Roulette et la poste aux chevaux sans rien voir, et ce n'est qu'en découvrant, à deux ou trois cents pas le village, notre cheminée et les petites fenêtres, que je me rappelai tout comme un rêve, et que je me remis à relire la permission et à me répéter: « C'est vrai! oui, c'est vrai!... Quel honneur j... Qu'est-ce qu'elles vont dire ? •

Voilà comment j'arrivai devant chez nous. Je poussai la porte en criant :

« La permission ! »

La tante Grédel, en sabots, balayait justement la cuisine, et Catherine descendait le vieil escalier de bois à droite, les bras nus, son mouchoir bleu en croix autour des seins. Elle venait de chercher des copeaux dans le grenier, et toutes deux, en me voyant et m'entendant crier : « La permission ! » restèrent comme saisies. Mais je répétai : « La permission ! » Et la tante Grédel d'un seul coup se mit à lever les deux mains, comme j'avais fait , en criant :

« Vive le roi ! »

Catherine, toute pâle, s'appuyait sur la rampe. Dans le même instant, je fus près d'elle, et je me mis à l'embrasser tellement , qu'elle finit par se reposer sur mon épaule en pleurant comme une Madeleine, et que je la portai pour ainsi dire en bas , pendant que la tante sautait, tournait autour de nous et criait :

« Vive le roi I vive le miiiistre ! »

Enfin on n'avait jamais rien vu de pareil. Notre voisin, le vieux forgeron Rupper, avec son tablier de cuir et sa chemise débraillée, arriva même en disant :

« Eh bien... eh bien! qu'est-ce que c'est donc, voisine ? »

II tenait sa grosse pince et regardait en ouvrant ses petits yeux. Alors nous reprimes un peu de calme, et je répondis :

« Nous avons reçu la permission pour nous marier.

— Ah! c'est donc ça! dit-il; maintenant, je comprends... je comprends. »

Il avait laissé la porte ouverte, et cinq ou six voisins et voisines , Anna Schmoutz la fileuse, Christophe Wagner le garde champêtre, Zaphéri Gross et plusieurs autres arrivèrent aussitôt; la salle était pleine de monde. Je me mis à lire la permission tout haut. Chacun écoutait ; quand ce fut fini, Catherine se reprit à pleurer et la tante dit :

1» • Ce ministre, vois-tu, Joseph, c'est le meilleur des hommes... S'il était ici, je l'embrasserais et je l'inviterais à la noce ; il auraitla place d'honneur avec M. Goulden. »

Ensuite les voisines étant parties pour répandre la nouvelle, je me remis à faire des déclarations à Catherine, comme si les anciennes n'avaient pas compté, et je lui fis aussi répéter mille et mille fois qu'elle n'avait jamais aimé que moi, de sorte que nous étions attendris, et puis joyeux, et puis encore attendris,^ .et puis encore joyeux, ainsi de suite jusqu'au soir. La tante, qui faisait la cuisine, criait, se parlant à elle-même : « Voilà ce qu'on peut

WATERLOO

appeler un bon roi ! » Ou bien : « Si mon pauvre Frantz revenait sur la terre, il aurait du bonheur en ce jour, mais on ne peut pas toul avoir ! »

Elle disait aussi que la procession nous avait fait du bien. Catherine et moi nous r.c répondions rien, notre joie était trop grande. Nous dînions, nous goûtions, nous soupious sans rien voir et sans rien entendre; et ce n'est que vers neuf heures du soir que je m'aperçus tout à coup qu'il était nuit et qu'il fallait repartir. Alors, la tante, Catherine et moi nous sortîmes ensemble. Il faisait un beau clair de lune. Elles me reconduisirent jusqu'à la Roulette , et pendant la route nous tombâmes d'accord que le mariage aurait lieu dans la quinzaine. Devant la ferme, sous les vieux peupliers, la tante m'embrassa, moi j'embrassai Catherine , ensuite je les regardai remonter la côte jusqu'au village. Elles se retournaient en levant la main, et je levais aussi la mienne. EuQn, quand elles furent rentrées, jo me remis en route pour la ville, où j'arrivai sur les dix heures. Jo traversai la grande place et je rentrai chez nous.

M. Goulden veillait encore dans son lit; il m'entendit ouvrir la porte tout doucement. Gomme ji? venais d'allumer la lampe et que j'allais entrer dans ma chambre , il m'appela :

« Joseph ! »

Aussitôt je m'approchai, et, me regardant tout attendri, il me tendit les bras. Nous nous embrassâmes, puis il me dit :

« C'est bien, mon enfant, tu es heureux et tu le mérites., Va le coucher maintenant; demain, nous causerons. »

Alors j'allai me coucher , mais longtemps je ne pus dormir j à chaque instant, je me réveillais en pensant : « Est-ce que c'est vrai? est-ce que la permission est venue? » Et je m'éCriais en moi-même : « Oui, c'est' vrai ! • Vers le matin pourtant, je finis par m'endormir. Quand je m'éveillai, le grand jour était là; je sautai du lit pour m'habiller; dans le même instant M. Goulden , de la chambre voisine , me criait tout joyeux :

« Joseph, viens donc te mettre à table !

— Ah I pardon, monsieur Goulden, luidis-je, j'étais si content, que je n'ai presque pas pu m'endormir.

— Oui... oui... je t'ai bien entendu, » réponiit-il en riant.

J'entrai dans notre atelier, où la table était iè'yd mise.

Après le bonheur d'épouser Catherine, ma plus grande joie était de penser que j'allais devenir un bourgeois ; car de se battre pour le roi de Prusse, ou do travailler pour son propre compte , cela fait une grande différence. M. Goulden m'avait dit qu'il m'associerait à son commerce , et je me figurais d'avance Joseph Bertha qui conduisait sa petite femme les dimanches à la messe, puis à la promenade, du côté de la Roche-Plate ou de la Bonne-Fontaine. Cette vue me produisait un bon effet. En attendant, j'allais tous les jours voir Catherine; elle m'attendait dans le verger, pendant que la tante Grédel préparait les kuchkn et les kougelhof de la noce ; nous nous regardions des heures entières ; elle était fraîche et riante, elle embellissait tous les jours.

M. Goulden, en me voyant rentrer le soir toujours plus content, me disait :

« Eh bien 1 Joseph , cela m'a l'air d'aller mieux que du côté de Leipzig ! »

Quelquefois j'aurais voulu me remettre au travail, mais il m'en empêchait, disant :

« Bah! les jours de bonheur sont si rares dans la vie! Va voir Catherine, va! Plus tard, si l'idée me prend aussi de me marier, tu travailleras pour nous deux. »

Il riait. Ahl des hommes pareils devraient vivre cent ans. Quel bon cœur ! quel homme juste et simple ! c'était pour nous un véritable père; et souvent encore aujourd'hui, quand je me le représente avec son bonnet de soie noire tiré sur les oreilles, sa barbe grise longue de huit jours, ses yeux plissés d'un air de bonne humeur et le sourire' sur les lèvres, souvent, après tant d'années, il me semble entendre encore sa voix, et les larmes m'en viennent aux yeux.

Mais à cette heure je dois vous raconter une chose qui survint l'avant-veille de notre mariage, et dont le souvenir ne s'eli'acera jamais de ma mémoire. C'était le 6 juillet, les noces devaient avoir lieu le 8 ; toute la nuit je n'avais fait que rêver de cela. Le matin, entre six et sept heures , je me lève ; le père Goulden travaillait déjà, les fenêtres ouvertes. Je me lavais la figure , pensant à courir aux Quatre-Vcnts; mais voilà qu'un coup de trompette et deux coups de baguette de tambour retentissent sous la porte de France, comme lorsqu'un régiment arrive : les trompettes essayent leur en)bouchure , et les tambours donnent deux ou trois

petits coups pour bien s'emmancher les baguettes. Rien que d'entendre cela, les cheveux m'en dressèrent sur la tête, et je criai :

• Monsieur Goulden, c'est le 6"^!

— Eh ! oui, dit-il , depuis huit jours toute la ville en parle, mais toi tu n'écoutes plus rien ; c'est le bouquet de la noce, Joseph , j'ai voulu te garder cette surprise ! »

Alors je n'écoutai plus riep, je traversai la chambre comme le vent et je descendis d'un trait. Notre vieux tambour-maître , Padoue, levait déjà sa canne sous la porte sombre, les tambours arrivaient derrière en se balançant sur les hanches. ; et plus loin le commandant Gémeau, à cheval, les grands plumets rouges de nos grenadiers et les baïonnettes s'avançaient lentement : c'était le 3° bataillon. La marche commença et mon sang ne fit qu'un tour. Du premier coup d'œil, je reconnus les longues capotes grises que nous avions reçues le 22 octobre 1813 sur les glacis d'Erfurt ; elles étaient devenues toutes vertes par la pluie, la neige et les vents. C'était pire qu'après Leipzig. Les vieux shakos avaient des trous de balles, le drapeau seul était neuf, dans son bel é[ui de toile cirée, la fleur de lis au bout...

Ah! ceux qui n'ont pas fait campagne ne sauront jamais ce que c'est de revoir son régiment, d'entendre les mêmes roulements de tambour qu'en face de l'ennemi et de se dire : " Voici tes camarades qui reviennent battus, humiliés, écrasés! les voilà qui penchent la tête avec une autre cocarde. » Non, je n'ai rien senti de pareil. Plus tard, beaucoup de ces hommes du 6«, mes anciens officiers, mes anciens sergents, sont venus s'établir à Phalsbourg, où les vieux soldats ont toujours été bien reçus : ce sont les Laflèche, les Carabin, les Lavergne, les Mouyot, les Padoue, les Chazi et bien d'autres encore. Ceux qui m'avaient commandé à la guerre'ont été mes scieurs de bois, mes hommes de peine, mes couvreurs, mes charpentiers, mes maçons... Après m'avoir donné des ordres, ils ont dû m'obéir, car moi j'avais un bon état, j'avais un commerce; eux, ils étaient de simples ouvriers; mais c'est égal, en leur parlant , j'ai toujours conservé le respect de mes anciens chefs, j'ai toujours pensé : « Là-bas, à Weissenfelz, à Lutzen, à Leipzig, ces gens forcés de se courber et de travailler péniblement pour faire vivre leur famille, là-bas , à l'avant-garde , ils représentaient l'honneur et le courage de la France. » Ces changements sont arrivés après Waterloo!... et notre ancien porte-aigle , Faizart , a balayé quinze ans le pont de la porte d'Allemagne. Ce n'est pas beau... non... la patrie devrait être pfus reconnaissante!

C'était donc le 3e bataillon, qui revenait dans une misère qui saignait le cœur des honnêles gens. Zébédé m"a raconté qu'ils étaient partis de Versailles le 3 1 mars , après la capitulation de Paris, et qu'on les avait fait marcher de Versailles à Chartres, à Châteaudun, à Blois, à Orléans, ainsi de suite, comme de véritables bohémiens, pendant six semaines, sans solde et sans équipements. Enfin, à Rouen, ils avaient reçu Tordre de traverser toute la France pour revenir à Phalsboiirg, et partout les processions, les services funèbres avaient excité le peuple contre eux. Il avait fallu tout supporter! même de bivouaquer dans les champs, lorsque les Russes, les Autrichiens, les Prussiens et les autres gueux vivaient tranquillement dans nos villages.

En me racontant ces misères beaucoup plus tard, Zébédé en pleurait de rage :

« Est-ce que la France n'est plus la France? disait-il. Est-ce que nous n'avons pas défendu son honneur ? »

Mais ce qui me fait encore plaisir dans mes vieux jours, c'est la manière dont le 6' fut reçu chez nous. On savait déjà que le 1" bataillon arrivait aussi d'Espagne, et que les débris du régiment et ceux du W d'infanterie légère devaient former le 6= régiment de Berry ; de sorte que toute la ville se réjouissait en pensant que nous allions avoir deux mille hommes de garnison, au lieu de quelques canonniers de marine qui ressemblaient à des vétérans. — C'était une grande joie, tout le monde criait : « Vive ie 6° ! » Les enfants avaient couru jusque sur la côte de Saint-Jean à sa rencontre, et le bataillon n'avait été reçu nulle part de cette manière depuis 1813. Plusieurs vieux en pleuraient, criant dans les rangs : « Vive la France!» Malgré cela, les officiers baissaient la tête d'un air abattu; seulement ils faisaient signe de la main , comme pour remercier les gens d'un si bon accueil.

Moi, sur le pas de notre maison, je regardais défiler ces trois ou quatre cents hommes, si déguenillés que je ne reconnaissais plus que notre numéro. Mais tout à coup je vis Zébédé, — qui marchait en serre-flle, — tellement maigre que son grand nez crochu lui sortait de la tête comme un bec, sa vieille capote lui pendait en franges le long du dos ; mais il avait les galons de sergent, et ses larges épaules osseuses, comme un brancard, lui donnaient l'air solide. En le voyant, je fis un cri qu'on entendit par-dessus le roulement des tambours :

« Zébédé! •

Il se retourna; je lui sautai dans les bras, pendant qu'il posait la crosse à terre au coin

WATERLOO

de Fouquet. Je pleurais comme un enfant; lui disait :

« C'est toi, Joseph? Ah! ça fait au moins; qu'il en reste deux.

— Oui, c'est moi, lui dis-je, et je vais me marier avec Catherine; tu seras mon garçon d'honneur. »

Nous continuâmes alors à marcher. Plus loin, au coin de Hoùte, le vieux Fuvst atlendait " en regardant, les yeux troubles. Ce pauvre vieux pensait : • Maintenant mon fils pourrait aussi revenir! » Et voyant Zébédé s'approcher avec moi, il rentra bien vite dans la petite allée sombre de sa maison. Sur la place , le père Klipfel et cinq ou six autres regardaient aussi le bataillon en ligne. Ils avaient bien reçu les actes de décès , mais c'est égal , ils espéraient que peut-être on avait commis des erreurs, car leurs garçons n'aimaient pas écrire. Ils regardèrent, et ensuite ils partirent pendant le roulement.

On fit l'appel ; dans ce moment, le vieux fossoyeur arriva. Il avait toujours sa petite veste de velours jaune et son bonnet de coton gris. Il regarda derrière les rangs, où je causais avec Zébédé, et Zébédé s'étant retourné, le vit; alors il devint tout pâle. Ils se regardèrent un instant. Je pris le fusil, et le vieux embrassa son fils. Ils ne disaient rien et restèrent longtemps embrassés. Après cela, comme le bataillon faisait par file à droite pour aller à la caserne, Zébédé demanda la permission au capitaine Vidal d'aller avec son père, et remit i-on fusil au premier soldat. Nous partîmes ensemble pour la rue des Capucins. Le père disait :

« Tu sauras que la grand'mère est si vieille, qu'elle ne peut plus se lever du lit; sans cela, elle ferait aussi venue. »

Je les suivis jusque sur la porte et je dis :

« Vous viendrez dîner chez nous, père Zébédé, et toi aussi.

— Je veux bien, répondit le père; oui, Joseph, nous viendrons. »

Ils entrèrent alors chez eux, et je revins prévenir M. Goulden de mon invitation, ce qui le réjouit d'autant plus que Catherine et la tante Grédel devaient aussi venir.

Moi, je n'avais jamais clé plus heureux qu'en pensant que mon meilleur ami, mon amoureuse et tous ceux que j'aimais sefaient à la maison ensemble.

Ce jour-là, sur les onze heures, notre grande chambre au premier offrait un joyeux coup d'œil : le plancher bien i:éeuré, la table ronde au milieu , couverte d'une belle nappe à filets rouges, et six gios couverts d'argent autour; les serviettes pliéesen bateau dans les assiettes

élincelantes; la salière, les bouteilles cachetées, les gros verres à facettes, tout brillait aTa lumière du soleil, qui s'étendait par-dessus les caisses de lilas rangées au bord des fenêtres.

M. Goulden avait voulu que tout fût fait largement, grandement et magnifiquement, comme pour des princes et des ambassadeurs; il avait tiré de la corbeille son argenterie, chose tout à fait extraordinaire, et sauf le pot-au-feu, — que j'avais surveillé moi-même, — où se trouvaient trois livres de bonne viande, une tête de chou, des carottes en abondance, enfin tout ce qu'il fallait, sauf cela, qu'on ne peut jamais avoir aussi bcm à l'hôtel, tout le reste devait venir de la Ville de Metz, où M. Goulden était allé lui-même commander le dîner.

De sorte que, vers midi, nous nous regardions l'un l'autre, souriant et nous frottant les mains ; — lui dans son bel habit noisette, bien rasé, sa grosse perruque un peu rousse à la place du bonnet de soie noire, sa culotte marron bouclée proprement sur ses gros bas de laine, les souliers à larges boucles aux pieds; et moi dans mon habit bleu de ciel à la dernière mode, la chemise fine plissée sur le devant, et le contentement dans le cœur.

Il ne manquait plus que les convives : Catherine, la tante Grédel, le fossoyeur et Zébédé. Nous nous promenions de long en large, la figure riante, nous disant : « Tout est bien, tout est à sa place; maintenant il faut dresser la soupière. » Et de temps en temps je jetais un regard dehors, pour voir si l'on venait.

Enfin la tante Grédel et Catherine tournèrent le coin de Fouquet, — elles rentraient de la messe, le livre de prières sous le bras; — et plus loin je vis le vieux fossoyeur dans son bel habit à larges manches, l'ancien chapeau à cornes en travers les épaules, et Zébédé, qui avait changé de chemise et s'était fait la barbe. Ils ai-rivaient du côté des remparts, en se donnant le bras d'un air grave, comme des gens attendris, parce qu'ils sont tout à fait heureux.

Alors je dis :

« Les voilà, monsieur Goulden ! »

Nous n'eûmes que le temps de verser le bouillon sur le pain déjà grillé, et de poser la grande soupière fumante au miheu de la table, ce qui se fit heureusement. Presque aussitôt Catherine et la tante Grédel entrèrent. Je vous laisse à penser leur surprise en voyant cette belle table. Nous nous étions à peine embrassés que la tante s'écriait :

« C'est donc aujourd'hui la noce, moEsieur Goulden?

—Oui , madame Grédel, répondit le brtive

homme en souriant, — car les jours de cérémonie il l'appelait madame Grédel, au lieu de ma commère ou de mère Grédel, — oui, c'est la noce des bons amis. Vous saurez que Zébédé ■vient de revenir et qu'il dîne chez nous avec le vieux fossoyeur.

— Ab 1 dit la tante, cela me fait plaisir. »

Et Catherine, devenue toute rouge, me dit tout bas :

« Maintenant tout est bien... Voilà ce quinous manquait pour être tout à fait contents. »

Elle me regardait en me tenant la main. Et comme nous attendions, quelqu'un ouvrit la porte; le vieux Laurent, de la Ville de Melz, avec deux hauts paniers à anses, où les plats étaient rangés dans un bel ordre les uns audessus des autres, cria de l'allée :

« Monsieur Goulden, voici le dîner.

— Cun, bon, répondit M. Goulden, arrangeznous cela sur la table vous-même. »

Laurent mit alors les petits radis, la fricassée de poulet, une belle oie grasse à droite et à gauche le bœuf, que nous avions nous-mêmes posé dans du persil: il mit aussi un bon plaide choucroute avec de petites saucisses, près de la soupière, de sorte que jamais notre chambre n'avait vu de diner pareil.

Dans le même instant nous entendîmes le vieux fossoyeur et Zébédé nîonter ; le père Goulden et moi nous courûmes à leur rencontre, et M. Goulden, embrassant Zébédé, lui dit:

• Je suis content de te voir! Oui, je sais que tu t'es montré bon camarade pour Joseph, au milieu des plus grands périls. »

Ensuite il serra la main du vieux fossoyeur en lui disant :

« Père Zébédé, je vous glorifie d'avoir un fils pareil. »

Et comme Catherine était arrivée derrière nous, elle dit à Zébédé :

« Je ne peux faire de plus jjrand plaisir à Joseph qu'en vous embrassant. Vous avez voulu le porter à Hanau, lorsque les forces vous ont manqué... Je Vous regarde comme un frère. »

Zébédé, tout p;lle, embrassa Catherine sans rien répondre, et nous entràme.i dans la chambre en silence, Catherine, Zébédé et moi; le père Goulden et le vieux fossoyeur derrière. La tante Grédel arrangeait encore les plats, et aussitôt elle s'écria :

« Soyez les bienvenus! soyez les bienvenus! Ceux qui se sont rencontrés dans le malheur se retrouvent dans la joie. Le Seigneur étend ses regards sur tout le monde. »

Elle embrassa Zébédé, qui lui dit en souriant :

• Toujours fraîche et bien portante, ma-

dame Grédel; c'est un plaisir de vous voirl

— Voyons, père Zébédé, mettez-vous ici, à la tête de la table, criait M. Goulden tout réjoui ; et toi, Zébédé, là, — que je vous aie à ma droite et à ma gauche; — et plus loin, Joseph, en face de Catherine, près de Zébédé ; et madame Grédel, à l'autre bout, pour surveiller. »

Chacun était content de sa place; Zébédé me regardait en souriant, comme pour me dire : • Si nous avions et; le quart d'un dîner pareil à Hanau, nous ne serions pas tombés au bord de la route! » Enfin la joie et le bon appétit brillaient sur toutes les figures. Le père Goulden, devenu grave, enfonça la grosse poche d'argent dans la soupière, sous les yeux des convives ; il servit d'abord le vieux fossoyeur, qui ne disait rien et semblait attendri de ces honneurs ; ensuite son fils,; après cela Catherine , la tante Grédel, moi et lui. Et le dîner commença dans une sorte de recueillement.

Zébédé clignait de l'œil et me regardait de temps en temps d'un air de satisfaction. On déboucha la première bouteille et l'on emplit l«s verres. On but de ce vin ordinaire très-bon; mais il devait en arriver de meilleur, c'est pourquoi l'on attendit pour boire à la santé les uns des autres. On mangea une bonne tranche de bœuf. Le vieux fossoyeur disait :

« Voilà quelque chose de bon... c'est du bon bœuf! »

Et comme il trouvait aussi la fricassée de poulet très-bonne, je vis que Catherine était une femme d'esprit, car elle dit :

• Vous saurez, monsieur Zébédé, que nous aurions invité votre grand'mère Marguerite, que je vais voir de temps en temps, mais elle est trop vieille pour se lever; c'est pourquoi, si vous le voulez bien, puisqu'elle ne peut venir, qu'elle mange au moins un morceau avec nous, et qu'elle boive un verre de vin à la santé de son petiL-flls. Qu'en pensez-vous, père Zébédé ?

—Justement, dit le vieux fossoyeur, je pensais à cela. »

Le père Goulden regardait Catherine les larmes aux yeux; comme elle se levait pour choisir un morceau convenable, il l'embrassa, et j'entendis qu'il l'appelait sa fille !

Elle sortit avec une bouteille et une assiette. Pendant qu'elle était dehors, Zébédé me dit :

« Joseph, celle qui bientôt sera ta femme mérite tous les bonheurs; ce n'est pas seulement une honnête fille, ce n'est pas seulement une femme qui mérite l'amour, elle mérite aussi le respect, car elle a de l'esprit qui vient du cœur. Elle a vu ce que mon père et moi nous pensions devant ce bon dîner; elle a vu

WATERLOO

qu'il nous ferait mille fois plus de plaisir si la graud'mère en avait sa part, et voilà pourquoi je l'aimerai toujours comme une sœur. »

En même temps, il détourna la tête et me dit tout bas :

« Joseph, c'est dans la joie que l'on sent \e chagrin d'être pauvre; ce n'est pas assez de donner son sang pour la patrie, il faut qu'à cause de cela la misère reste à la maison, et quand on revient, il faut qu'on ait ce spectacle! »

Moi, comprenant qu'il allait devenir triste, je remplis son verre, nous Mmes, et ces pensées se dissipèrent. — Catherine revint aussi, disant que la grand'mère était très-heureuse, qu'elle remerciait M. Goulden, que c'était un beau jour pour elle!... enfin cela réveilla tout le monde. Et comme le dîner continuait, la tante Grédel, ayant entendu sonner les vêpres, sortit; mais Catherine resta, et l'animation que vous inspire le bon vin étant venue, on se mit à parler de la dernière campagne.

C'est alors que nous connûmes cette grand;' marche en retraite depuis le Rhin jusque derrière Paris; les combats du bataillon à Bibelskirchen et à Sarrebruck, — où le lieutenant Baubia avait passé la Sarre à la nai^e, pendant qu'il gelait à pierre fendre, pour détruire quelques barques encore au pouvoir de l'ennemi; — le passage à Narbefontaine, à Courcelles, à Metz, à Enzelvin, à Champion, à Verdun, toujours en retraite; la bataille de Brienne. Il ne restait déjà plus d'hommes, mais' le 4 février on avait remonté le bataillon avec les restes du 5« léger, et depuis ce moment tous les jours on était au feu : le 5, le 6 et le 7 à Méry-sur-Seine; le 8 à Sézanne, où les soldats mouraient dans la boue, n'ayant plus la force de s'en'retirer; le 9 et le 10, à Mûrs, où Zébédé, le soir, s'était enterré dans le fumier d'une ferme pour se réchauffer; le 11, la terrible bataille de Marché, où le commandant Philippe avait été blessé d'un coup de baïonnette; le 12 et le 13, le passage à Montmirail; le 14, la bataille de Beauchamp ; le 1 5 et le 16, la marche rétrograde sur Montmirail, où les Prussiens étaient revenus; les combats de la Ferté-Gauché, de Jouarre, de Gué-;i-Train, de Neufchettes, ainsi de suite! Quand on avait battu les Prussiens, arrivaient les Russes; après les Russes, les Autrichiens, les Bavarois, les Wurtembergeois, les Hessois, les Saxons, les Badois.

J'ai souvent entendu raconter cette campapne de France, mais jamais comme par Zébédé. Quandll parlait, sa grande figure maigre g-relottait, son long nez se recourbait sur se's 'juatre poils de moustaches jaunes et ses yeur' devenaient troubles; il étendait la main "dans

sa vieille manche creuse, et ce qu'il disait on croyait le voir :— on voyait ces grandes plaines de la Champagne, où les villages fumaient à droite et à gauche ; les femmes, les enfants, les vieillards qui s'en allaient par bandes, à demi nus, emportant l'un sa vieille paillasse, l'autre quelques vieux meubles sur une charrette; pendant que la neige descendait du ciel, que le canon grondait dans le lointain, et que les Cosaques couraient comme le vent, les batteries de cuisine et même les vieilles horloges pendues à leurs sellas, en criant: — Hourrah!

On voyait ces batailles furieuses, un contre dix; les paysans désespérés qui venaient aussi avec leurs fourches; et le soir l'Empereur, dehors, à cheval sur une chaise, le menton au bord du bâton sur ses mains croisées, en face d'un petit feu, les généraux autour. C'est ainsi qu'il dormait et qu'il rêvait ! Il devait lui passer terriblement d'idées par la tête depuis Marengo, Austerlitz et Wagram !

Ah ! de se battre, de souffrir la faim, le froid, la misère, les marches.et les contre-marches, ce n'est rien, disait Zébédé; mais d'entendre pleurer et gémir en français des femmes et des enfants au milieu de tous ces décombres, de savoir qu'on ne peut pas les sauver; que plus on tue d'ennemis, plus il en revient; qu'il faut reculer, toujours reculer, malgré les victoires, malgré le courage, malgré tout... voilà ce qui vous déchire le cœur, monsieur Goulden ! •

En l'écoutant, nous nous regardions les uns les autres; personne n'avait plus envie de boire, et le père Goulden, sa grosse tête penchée d'un air rêveur, disait tout bas :

« Oui... oui... voilà ce que coûte la gloire! Ce n'est pas assez de perdre la liberté, de perdre tous les droits qu'on avait gagnés avec tant de peine ,• il faut encore être pillé, saccagé, brûlé, haché par des bandes de Cosaques; il faut voir ce qu'on n'avait jamais vu depuis des centaines d'années : des tas de brigands qui vous font la la loi! Va... va... nous t'écoutons... raconte tout! »

Catherine, voyant notre tristesse, remplissait les verres : '

• Allons, à la santé de M. Goulden ! à la santé du père Zébédé ! disait-elle ; tous ces malheurs sont passés... ils ne reviendront plus.

Et nous buvions! Et Zébédé racontait comment il avait fallu renouveler encore une fois le bataillon, sur la roule de Soissons, avec des soldats du 16° léger; comment ils étaient arrivés à Meaux, où l'hôpital de la Piété répandait la pei te, malgré l'hiver, à cause des masses de liless( s qu'on ne pouvait pas soigner.

G'é.aiî «^jouvantable ! Mais le pire de tout.

Ds se regard èrciU im iiistaiil. il'age'il.)

c'nst qua:id il nous raconta leur arrivée à Paris, par la barrière de Charenton : l'Impératrice, le roi Joseph, le roi de Rome, les miiiistresl les nouveaux princes, les nouveaux ducs, tout ce grand monde qui se sauvait dans des calèches du côté de Blois, abandonnant la capitale à l'ennemi; — pendant que les pauvres ouvriers en blouse, — qui n'avaient pourtant rien eu de l'Empire que d'être forcés de lui donner leurs enfants, — Fe précipitaient par milliers autour des mairies, en demandant des armes pour défendre l'honneur de la France, et que la vieille garde les repoussait à la baïonnelle 1... — Alors le père Goulden tout à coup s'ccria :

"C'est assez! c'est bon, Zébédé... Tiens... laissons cela... parlons plutôt d'autre chose ! »

• Il avait pâli d'un coup. Dans le même instant la mère Grédel étant revenue des vêpres et nous voyant là tous muets et M. Goulden bouleversé, demanda :

« Hé ! qu'est-ce qui se passe donc ici ?

— Nous parlions de rimpéralrice et des ministres de l'Empereur, répondit le père Goulden en riant d'un air étrange.

— Ah ! je ne m'étonne plus si le vin vous tourne sur le cœur, dit-elle. Moi, chaque fois que j'y pense et que je me regarde par hasard dans le miroir, je vois que cela me rend toute verte. Ah! les gueux! Heureusement ils sont partis. »

Zébédé semblait de mauvaise humeur ; M. Goulden s'en aperçut et s'écria :

€ C'e.st égal, la France est toujours un grand

WATERLOO

Deux ioiirs après eut lieu mon mariage avec Callicrine. (Page 26.)

et glorieux pays. Si les nouveaux nobles valent juste autant que les anciens, le peuple au moins est ferme. On abeau faire, les bourgeois, les ouvriers et les paysans sont ensemble; ils ont les mêmes intérêts, ils ne lâcheront pas ce qu'ils tiennent, et ne se laisseront pas non plus mettre le pied sur la nuque. — Et maintenant mes amis, allons prendre l'air. Il se fait tard; la mère Grédel ot Catherine ont du chemin pour retourner aux Quatre-Vents, Joseph les accompagnera.

— Non, dit Catherine, aujourd'hui Joseph doit rester avec son ami, nous retournerons toutes seules.

— Eh bien! soit, Catherine a raison, dit M. Goulden; un jour pareil, les amis doivent tous rester ensemble. »

Nous étions sortis bras dessus bras dessous ; la nuit venait. Sur la place d'Armes on s'embrassa de nouveau ; la tante et Catherine prirent le chemin du village, et nous, après avoir fait quelques tours sous les grands tilleuls, nous entrâmes à la brasserie de l'Homme sauvage. On se rafraîchit avec de la bonne bière mousseuse. M. Gouden raconta le blocus, l'attaque de la tuilerie de Pernette, les sorties au Bigelberg, aux baraques d'en haut, et le bombardement. C'est là que j'appris pour la première fois qu'il avait été chef de pièce, et qu'il avait eu le premier l'idée de casser les fourneaux de fonte pour faire de la mitraille. Ces histoires se prolongèrent jusqu'à la retraite de dix heures. Enfin Zébédé nous quitta pour aller à la cal^serne, le vieux fossoyeur retourna dans la rue

des Capucins, et nous dans notre lit, où nous dormîmes jusqu'au lendemain huit heures.

Deux jours après eut lieu mon mariage avec Catherine, chez la tante Grédel, aux Quatre- Vents. M. Goulden représentait mon père; j'avais choisi Zébédé pour garçon d'honneur, et quelques anciens camarades, restés au bataillon, étaient aussi de la noce.

Le lendemain, Catherine et moi nous demeurions déjà chez M. Goulden, dans les deux petites chambres au-dessus de l'atelier.

Bien des années se sont écoulées depuis. M. Goulden, la tante Grédel et les camarades ont disparu de ce monde, Catherine est devenue toute blanche; eh bienJ souvent encore, quand je la regarde, ces temps lointains ressuscitent: il me semble la revoir comme à vingt ans, blonde et rose : je la vois ranger nos pots de fleurs au bord des fenêtres en haut, je l'entends chanter tout bas, je vois le soleil en face; je crois encore descendre avec elle le petit escalier un peu igide, et dire ensemble en entrant dans l'atelier : « Bonjour, monsieur Goulden. » Lui, se retourne en souriant, et nous répond : « Bonjour, mes enfants, bonjour. » Il embrasse Catherine qui se met à balayer, à cirer les meubles, à dresser le pot-au-feu, pendant que nous regardons le travail qu'il faudra faire dans la journée. — Ah! le bon temps!... la belle vie!... Quelle joie... quelle satisfaction d'être jeune, d'avoir une femme simple, bonne, laborieuse! Comme tout rit dans votre âme... Comme on voit l'avenir s'étendre devant soi, loin... bien loin!... On ne sera jamais vieux... on s'aimera toujours... On conservera toujours ceux que l'on aime... On aura toujours du courage... On ira toujours se promener le dimanche bras dessus bras dessous, à la Bonne-Fontaine ! On s'assiéra toujours sur la mousse dans les bois, en écoutant les abeilles et les hannetons bourdonner autour des grands arbres pleins de lumière... On se sourira toujours!... Quelle existence, mon Dieu, quelle existence!

Et puis, le soir on rentrera tout doucement au nid ; et les grandes traînées d'or qui s'étendent dans le ciel, de Wéchem au bois de Mittelbronn, on les regardera longtemps en silence, en se serrant la main, quand la petite cloche de Phalsbourg commence à sonner VAnçjelus, et que toutes celles des villages lui répondent sur la campagne déjà sombre... au! la jeunesse... la vie 1 ... tout est encore là devant moi, c'est la

même chose aujourd'hui qu'il y a cinquante ans, d'autres alouettes et d'autres fauvettes nichent au printemps, d'autres fleurs blanchissent les grands pommiers... faut-il donc que nous ayons changé ! faut-il que nous soyons devenus vieux, comme d'autres étaient vieux de notre temps ! — Rien que cela me ferait croire que nous redeviendrons jeunes, que nous nous aimerons encore, que nous retrouverons le père Goulden, la tante Grédel et tous les autres honnêtes gens. Autrement, ce serait trop malheureux de vieillir : Dieu ne voudrait pas nous donner ce chagrin sans espérance. Catherine pense aussi comme moi.

Enfin nous étions tout à fait heureux, nous voyions tout en beau ; rien ne pouvait troubler notre bonheur.

C'était le temps où les alliés, par centaines de mille, infanterie, cavalerie et artillerie, à pied et à cheval, avec des feuilles de chêne sar leurs shakos, sur leurs casques, au bout de leurs fusils et de leurs lances, passaient autour de la ville pour retourner chez eux. Ils poussaient des cris de joie qu'on entendait d'une lieue, comme on entend les cris des pinsons, des grives, des merles et des mille autres oiseaux du ciel à la saison des faînsa, Dans un autre temps, cela m'aurait fait de la peine, parce que c'était le signe de notre défaite ; mais alors je me consolais en pensant : « Qu'ils s'en aillent, et qu'ils ne reviennent plus !» Et quand Zébédé venait me dire que tous les jours des officiers russes, autrichiens, prussiens, bavarois, traversaient la ville pour aller voir notre commandant de place, M. de la Faisanderie, un ancien émigré qui les comblait d'honneurs; que tel officier du bataillon avait provoqué l'un de ces étrangers; que tel autre officier eu demi-solde en avait tué deux ou trois en duel, soit à la Roulette, à V Arbre vert ou bien au Panier fleuri, — car on s'alignait 'partout, les nôtres ne pouvaient supporter la vue des ennemis, partout on jetait son habit dans l'herbe, et les brancards de l'hôpital ne faisaient qu'aller et venir,— quand Zébédé me racontait ces choses, ou qu'il nous disait qu'on avait mis tant d'officiers en demi-solde, pour les remplacer par d'autres de Goblentz; que les soldats allaient être forcés d'assister en grande tenue à la messe; que les curés étaient tout, et que l'épaulette n'était plus rien ! — au lieu de me chagriner, je me disais : « Bah ! bah ! tout cela finira par s'arranger... Pourvu que nous conservions le repos, pourvu que nous puissions travailler et vivre en paix, c'est le principal.

Je ne pensais pas que, pour conserver la paix, ce n'est pas assez d'être content soi-mênie,

« >lVvV>'^ '^

WATERLOO

mais qu'il faut que les autres le soient aussi. J'étais comme la tante Grédel, qui trouvait tout très-bien depuis notre mariage. Elle venait souvent nous voir, son panier plein d'œufs frais, de fruits, de légumes et de gjalettes pour notre ménage, et s'écriait :

« Hél monsieur Goulden, on n'a pas besoin de demander si les enfants vont bien, on n'a qu'à regarder leur mine. •

Elle me disait aussi :»

« Hél Joseph, ça fait une différence d'être marié, n'est-ce pas, ou de se trimballer avec un sac et un fusil du côté de Lutzen?

— Oui... oui.:, maman Grédel, je vous crois!" lui répondais-je en riant de bon cœur. •

Alors elle s'asseyait, les mains sur ses genoux et disait :

« Tout cela vient de la paix... la paix fait le bonheur de tout le monde ! et quand on pense qu'un tas de gueux, de va -nu-pieds osent encore crier contre le roi ! »

D'abordM. Goulden, qui travaillait, ne répondait pas ; mais quand elle continuait, il disait :

«Allons, mère Gréde|l, un peu de calme, que diable 1 Vous savez bien que maintenant les opinions sont libres; nous avons deux chambres, nous avons une constitution, chacun peut avoir son avis.

— C'est pourtant la vérité, faisait la tante en me regardant de côté d'un air de malice ; du temps de l'autre, il fallait se taire, cela montre encore une différence ! »

M. Goulden n'allait pas plus loin, car il considérait la tante comme une bonne femme mais qui ne valait pas la peine d'être convertie. Il souriait même quand elle ne criait pas trop fort, et les choses se passaient ainsi sans aigreur, lorsqu'il arriva du nouveau.

D'abord un ordre arriva de Nancy, pour forcer les gens de fermer les devantures de leurs boutiques pendant l'office du dimanche ; les juifs et les luthériens étaient forcés de fermer comme les autres. Depuis ce moment , on ne criait plus dans les auberges, ni dans les cabarets; tout était comme mort en ville pendant la messe et les vêpres; les gens ne disaient plus rien, on se regardait comme si on avait eu peur.

Le dimanche où l'on ferma pour la première fois notre devanture, comme nous dînions dans l'ombre, le père Goulden, qui paraissait triste, dit:

« J'avais espéré, mes enfants, que tout serait Uni, que l'on respecterait le bon sens, et que nous aurions le calme pour des années; je vois malheureusemeut que ces Bourbons sont des espèces de Dagobert... Tout cela devient g^dve 1 »

Il n'en dit pas plus ce dimanche , et sortit dans l'après-midi pour lire les gazettes. Tous les gens qui savaient lire, — pendant que les paysans étaient à la messe, — allaient lire les journaux, après avoir fermé leur boutique. C'est depuis ce temps que les bourgeois et les maîtres ouvriers ont pris l'habitude de lire 1^ gazette, et même un peu plus tard ils voulurent avoir un casino.

Je me rappelle que tout le monde parlait de Benjamin Constant et qu'on mettait sa confiance en lui. M. Goulden l'aimait beaucoup; comme il avait pris l'habitude de sortir tous les soirs, pour lire chez le père Colin ce qui se passait, nous savions aussi les nouvelles. Il nous disait : « Le duc d'Angoulême est à Bordeaux,— le comte d'Artois est à Marseille, — ils promettent ceci, — ils ont dit cela. • Catherine était plus curieuse que moi, elle aimait à entendre les nouvelles du pays , et quand M. Goulden disait quelque chose, je voyais dans ses yeux qu'elle lui donnait raison. — Un soir, il nous dit :

« Le duc de Berry vient chez nous. •

Nous fûmes bien étonnés.

• Qu'est-ce qu'il vient donc faire ici, monsieur Goulden? lui demanda Catherine,

— Il vient passer la revue du régiment, dit-il en souriant. Je suis curieux de le voir ; les journaux racontent qu'il ressemble à Bonaparte, j mais qu'il a beaucoup plus d'esprit. Ce n'est pas étonnant pour un prince légitime; s'il n'avait pas plus d'esprit que le fils d'un paysan, ce serait bien malheureux! Enfin, toi, Joseph, qui connais l'autre, tu jugeras de la chose. »

On pense combien cette nouvelle réveilla le pays. Depuis ce jour, on ne pensait plus qu'à dresser des arcs de triomphe , à faire des drapeaux blancs; tous les villages des environs devaient arriver sur des charrettes enguirlandées.— Ou fit un arc de triomphe à Phalsbourg et un auti-e sur la côte de Saverne. Cela se passait à la fin du mois de septembre. Tous les jours Catherine et moi, le soir après notre souper, nous allions voir avancer l'arc de triomphe ; il était entre l'hôtel de la Ville de Metz et le confiseur Dilrr, sur la route. Le vieux charpentier Ulrich et ses garçons relevaient; c'était comme une grande porte, que l'on couvrait de guirlandes en feuilles de chêne, et sur les façades se déployaient des drapeaux blancs magnifiques.

Pendant qu'on finissait cet ouvrage, Zèbédé vint nous voir deux ou trois fois ; le prince devait arriver par Metz ; on recevait des lettres au régiment, des lettres qui le représentaient comme aussi sévère que s'il avait gagné cinquante batailles. Mais ce qui fâchait surtout

Zébédé, c'est que le prince appelait nos anciens ofBciers, des officiers de fortune.

Enfin il arriva le i" octobre à six heures du soir; on tirait déjà le canon, qu'il était encore sur la côte du GerberhofT. Il descendit à la Ville de Metz, sans passer sous l'arc de triomphe. La place était encombrée d'officiers en grande tenue; de toutes les fenêtres on criait : Vive le roi! vive le duc de Berry I comme on avait crié, du temps de Napoléon : Vive l'Empereur !

M. Goulden, Catherine et moi, nous ne pouvions pas approcher, tant la place était encombrée de monde; nous vîmes seulement défiler les calèches et les hussards. Un piquet, du côté de chez nous, fermait la route.

Ce môme soir, le duc reçut le corps d'officiers ; il daigna accepter un dîner que les officiers du G" lui firent offrir, mais il n'invita que le colonel Zaepfel. A la suite du dîner, qui se prolongea jusqu'à dix heures, les notables lui donnèrent un bal au collège. Tous les officiers, tous les amis des Bourbons, en habit noir, culotte et bas de soie blancs, s'y rendirent avec le prince; les demoiselles de bonne famille, en robe blanche, s'y trouvaient en foule. Je crois encore entendre, au milieu de la nuit, les chevaux du cortège passer, et les mille cris de : Vive le roi/... vive le duc de Berry !

Toutes les fenêtres étaient illuminées; devant celles du commandant de place , on voyait un grand écusson bleu de ciel ; la couronne et les trois fleurs de hs en or brillaient dans l'ombre. La grande salle du collège retentissait de la musique du régiment. Mademoiselle Brémer, qui possédait une très-jolie voix, devait chanter au prince l'air de Vive Henri IV! Mais toute la ville sut le lendemain qu'elle avait été comme éblouie par la vue du priuce, ce qui l'avait empêchée de dire un seul mot, et tout le monde répétait :

« Pauvre mademoiselle Félicité ! pauvre mademoiselle Félicité ! »

Le bal se prolongea toute la nuit. Depuis longtemps Catherine, M. Goulden et moi nous dormions, lorsque vers trois heures du malin, le passage des hussards et les cris de : Vive le duc de Berry ! nous réveillèrent. Il faut pourtant que les princes aient une bonne santé pour aller à tous ces bals, à tous ces dîners qu'on leur otfre le long de la route. Ce doit être pour eux un bien grand ennui, surtout à la longue, quand on les appelle :— Sa Majesté 1 Sa Dignité I Son Excellence I Sa Bonté ! Sa Justice ! enfin tout ce qu'on peut inventer d'extraordinaire et de nouveau, pour leur faire croire qu'on les adore et qu'on les regarde comme des dieux. Oui, s'ils finissent par mépriser les hommes, co n'est pas étonnant : si on nous en

faisait autant, nous finirions aussi par croire que nous sommes des aigles.

Enfin, ce que je viens de raconter est l'exacte vérité, et je n'ai rien dit de trop.

Le lendemain, cela recommença pour ainsi dire avec un nouvel enthousiasme. 11 faisait très-beau temps; mais comme le prince avait mal dormi, comme il s'était beaucoup ennuyé de voir ces petits bouigeois, qui voulaient imiter la cour sans réussii-; comme il trouvait aussi peut-être qu'on ne lui faisait pas encore assez d'honneur et qu'on ne criait pas assez Vive le roi ! vive le duc de Berry ! — car tous les soldats gardaient le silence, — il était de trèsmau\'àise humeur.

Ce jour-là, je le vis très-bien pendaut la revue qui tenait les côtés de la place; nous étions, M. Goulden, Catherine et moi , chez le marchand de cuir Wittman, au premier , et pendant la bénédiction du drapeau et le Te Dcuni à l'église, nous le vîmes aussi, car nous avions le quatrième banc en face du chœur. On disait bien qu'il ressemblait à Napoléon, mais ce n'était pas vrai ; c'était un bon gros garçon court et trapu, les joues pâles à cause de la fatigue, et pas vif du tout, au contraire. Pendant tout l'office, il ne faisait que bâiller et se balancer sur les hanches lentement, comme un pendule. Je vous dis ce que j'ai vu moi-même , et cela montre combien les gens sont aveugles ; ils veulent trouver des ressemblances parto\it.

, Pendant les revues, je me souviens aussi que l'Empereur venait à cheval, et que d'un coup d'ceil il découvrait si tout était en ordre ; au lieu que le duc s'approcha des rangs à pied, et même deux ou trois fois il fit des reproches à de vieux soldats en les regardant du haut en bas. Ce fut le pire. Il avait regardé Zébédé de cette manière, et Zébédé n'a jamais pu lui pardonner.

Voilà pour la revue. Mais une chose plus grave, c'est la distribution des croix et des fleurs de lis. Quand je vous dirai que tous les maires, les adjoints, les conseillers des Baraques-d'en-Haut, des Baraques du Bois-de-Chênes, du Holderloch et de Hirschland reçurent la fleur de lis, parce qu'ils étaient en tête de leur village, avec le drapeau blanc, et que Pinacle, — pour être arrivé le premier, avec la musique du bohémien Waldteufel qui jouait : Vive Henri IV, et cinq ou six drapeaux blancs, plus grands que les autres, —reçut la croix d'honneur! quand je vous dirai cela, vous comprendrez ce que pensaient les gens raisonnables : ce fut un véritable scandale.

Dans l'après-midi, vers quatre heures, le prince partit pour Strasbourg, accompagna de

tous les royalistes du pays, à cheval les uns sur de bons chevaux, les autres, comme Pinacle, sur de vieilles rosses. On lui avait préparé le dîner sur la côte de Saverne.

Une chose que tous les Phalsbourgeois de ce temps se rappellent encore, c'est que le prince était déjà dans sa calèche et qu'il partait lentement, lorsqu'un officier émigré, la tête nue, en uniforme, se mit à courir derrière, en criant d'une voix lamentable qu'on entendait sur toute la place :

« Du pain! . . . mon prince.. . du pain pour mes enfants! »

Cela faisait rougir les gens, qui se sauvaient de honte.

Nous étions rentrés chez nous en silence; le père Goulden semblait rêveur, lorsque la tante Grédel arriva.

« Eh bien ! mère Grédel, lui dit-il, vous devez être contente ?

1— Et pourquoi?

— Pinacle est décoré. »

Elle devint toute verte et s'assit en disant au bout d'une minute :

« Ça c'est la plus grande gueuserie qu'on puisse voir. Mais si le prince avait su ce que Pinacle vaut, monsieur Goulden, au lieu de lui donner la croix, il l'aurait plutôt fait pendre.

— Voilà justement le mal, répondit M. Goulden; ces gens-là font beaucoup de choses pareilles sans le savoir, et quand ils le sauront, ce sera peut-être trop tard. •

C'est ainsi que Mgr le duc de Berry visita les départements de l'Est; le bruit de ses moindres paroles se répandit au loin ; les uns célébraient ses grâces infinies, et les autres gardaient le silence.

Depuis ce moment, plus d'une fois l'idée me vint que tous ces émigrés, tous ces officiers en demi-solde, tous ces prédicateurs avec leurs processions et leurs expiations, finiraient par tout bouleverser; et quelque temps après, à l'entrée de l'hiver, nous sûmes que ce n'était pas seulement chez nous, mais que c'était jusqu'au fond de l'Alsace, que les aifaires se gâtaient de la sorte.

Un matin que le père Goulden et moi nous travaillions, entre onze heures et midi, rêvant chacun à sa manière, et que Catherine dressait la taMe, je sortis me laver les mains à la pompe, ce que je faisais toujours avant de dîner. Une vieille, au bas de l'escalier, s'es-

suyait les pieds sur le paillasson; elle secouait ses jupes couvertes de boue et tenait un bâton avec un grand chapelet qui lui pendait au coude. Comme je la regardais du haut de la rampe, elle se mita monter, et je reconnus tout de suite, à ses petits yeux plissés et à sa petite bouche' entourée de rides innombrables, que c'était Anna-Marie, la pèlerine de Saint- Witt.

Cette pauvre vieille nous apportait souvent des montres à raccommoder, pour les personnes pieuses qui mettaient leur confiance en elle; sa vue réjouissait toujours le père Goulden.

« Hé! s'écriait-il, c'est Anna-Marie; nous allons prendre une bonne prise. Et comment va M. le curé un tel? Comment se porte M. le vicaire un tel? A-t-il toujours bonne mine? Et M. Jacob de tel endroit? Et le vieux sacristain Niclausse? c'est toujours lui qui sonne les cloches à Dann, àHirschland, à Saint-Jean? Il commence à se faire bien vieux !

— Ah ! monsieur Goulden, merci pour M. Jacob ; vous savez qu'il a perdu mademoiselle Christine la semaine dernière.

—Comment. . . comment. . . mademoiselle Christine!. ..

— Mon Dieu, oui. . .

"—Quel malheur!... Enfin, il faut penser que nous sommes tous mortels.

— Oui, monsieur Goulden; et puis, quand on a la grâce de recevoir les saintes consolations de l'Église. . .

— Sans doute... sans donte... c'est le principal! »

Voilà comment ils causaient, et le père Goulden riait intérieurement. Il savait tout ce qui se passait dans la sacristie à six lieues autour de la ville. De temps en temps, il me lançait un regard malin. J'avais vu cela cent fois depuis mon apprentissage; mais on comprend combien M. Goulden devait être encore plus curieux ce jour-là d'apprendre ce qui se passait au pays.

»Hé! c'est Anna-Marie, dit-il en se levant; depuis combien de temps on ne vous a pas vue?

—Depuis trois mois, monsieur Goulden, trois grands mois; j'ai fait des pèlerinages à Saint-Witt, à Sainte-Odile, à Marienthal, à Hazlache ; j'avais des vœux pour tous les saints en Alsace, en Lorraine et dans les Vosges. Enfin me voilà presque débarrassée; il ne me reste plus que Saint-Qpirin.

—Ah ! tant mieux, vos affaires vont bien, cela me fait plaisir. Asseyez-vous, Anna-Marie, reposez-vous. »

Je voyais dans ses yeux combien il était con-

tent de faire dévider son chapelet à la vieille. Mais il parait qu'Anna-Marie avait des afïaires ailleurs.

Ah! monsieur Goulden, dit- elle, je ne peux pas aujourd'hui, les autres sont en avance : la mère Evig, Gaspard Rosenkrantz et Jacob Heilig. Il faut que j'aille encore à Saint- Quirin ce soir; je suis seulement entrée pour vous dire que l'horloge de Dosenheim est dérangée, et qu'on vous attend pour la remettre.

— Bah ! bah I restez donc un instant.

— Non, je ne peux pas; je suis bien fâchée, monsieur Goulden, mais il faut que je finisse ma tournée. »

Elle avait déjà repris son paquet, et M. Goulden paraissait contrarié, lorsque Catherine, posant le grand plat de choux sur la table, se mit à dire :

« Gomment! vous voulez partir, Marie-Anne? Vous n'y pensez pas. . . Voici déjà votre assiette. »

Alors elle, tournant la tête, vit la grande soupière fumante, et les choux qui répandaient une odeur délicieuse.

« Je suis bien pressée, dit-elle.

— Bah ! vous avez de bonnes jambes, répondit Catherine en clignant de l'œil du coté de M. Goulden.

— Ah ! pour cela, Dieu merci, les jambes sont encore bonnes.

— Eh bien donc, asseyez-vous, reprenez un peu de force; c'est un métier bien dur de marcher toujours.

—Oui, madame Bertha, certainement; on gagne bien les trente sous qu'on vous donne, allez ! »

J'avançais les chaises :

• Asseyez- vous, Marie-Anne, et donnez-moi votre bâton.

— Il faut donc que je vous écoute, dit-elle; mais je ne m'arrêterai pas longtemps; je ne veux prendre qu'une bouchée, ensuite je pars.

— Oui, oui, c'est entendu, Marie-Anne, on ne vous retardera pas trop, » dit M. Goulden.

Chacun avait pris sa place. M. Goulden servait déjà, Catherine me regardait en souriant, et je me disais:

« Les femmes sont pourtant plus fines que nous! »

J'étais tout réjoui. — Qu'est-ce qu'un homme peut souhaiter de mieux que d'avoir une femme d'esprit? C'est un véritable trésor, et j'ai vu souvent que les hommes sont heureux en se laissant conduire par des femmes pareilles.

On pense bien qu'une fois à table, près d'un bon poêle, — au lieu d'être dehors^ ]es pieàs dans la boue, et de sentir la bj^^ de novembre soufller dans ses jupes ^^ pense qu'Anna-

Marie ne songeait plus à se mettre en route. C'était une bonne créature, qui soutenait encore à soixante-cinq ans deux petits enfants de son fils, mort depuis quelques années. Et de courir le pays à cet âge, de recevoir le vent, la pluie et la neige sur le dos, de dormir dans les granges et les étables sur la paille, de ne manger les trois quarts du temps que des pommes déterre, et pas toujours autant qu'on en voudrait, ce n'est pas pour vous faire mépriser une bonne assiettée de soupe bien chaude, un bon morceau de lard fumé, avec de bons choux, et deux ou trois verres de vin q;ii vous réchauffent le cœur I Non, il faut voir les choses comme elles sont; la vie de ces pauvres gens est bien triste, chacun ferait bien d'aller en pèlerinage pour son propre compte.

Enfin Anna-Marie comprenait la différence d'être à table ou sur la route; elle mangeait de bon appétit, et se faisait un véritable plaisir de nous raconter ce qu'elle avait appris dans sa dernière tournée.

« Oui, maintenant tout va bien, disait-elle; toutes ces processions et ces expiations que vous avez vues ne sont encore rien, il faut que cela grandisse de jour en jour. Et vous saurez qu'il va venir parmi nous des missionnaires, comme dans le temps parmi les sauvages, pour nous convertir, et qu'ils viennent de M. de Forbin-Janson et de M. de Rauzan, parce que la corruption du siècle est trop grande. Et l'on va rebâtir partout les couvents; et l'on remettra les barrières sur les routes, comme avant la rébellion de vingt-cinq ans ! Et quand les pèlerins arrivei'ont à la porte des couvents, ils n'auront qu'à sonner, on leur ouvrira tout de suite; le frère servant viendra leur apporter des écuelles de soupe grasse, entremêlées de viande les jours ordinaires,- et des écuelles de soupe maigre, avec du poisson, les vendredis, les samedis et tout le temps du carême. — De cette manière, la piété grandira, tout le monde voudra se faire pèlerin. Mais les dames rehgieuses de Bichofsheim ont dit que les anciens pèlerins de père en fils, comme nous, oseraient seuls aller en pèlerinage, parce que chacun doit rester dans son état : les paysans doivent être attachés à la terre , et les seigneurs doivent ravoir leurs châteaux pour gouverner. J'ai moi-même entendu ces choses de mes propres oreilles,' chez les dames religieuses, qui vont aussi ravoir leurs dots, parce qu'elles sont revenues de l'exil, et qu'il faut leur restituer la dot pour rebâtir la chapelle; c'est une chose très-sûre.

—Ah! Seigneur, si c'était déjà fait seu ment, et que je puisse en profiter dans ma vieillesse. Voilà' bien assez longtemps que js

WATERLOO

jeune, et mes petites- filles aussi. Je les mènerais avec moi, je leur apprendrais les prières, et j'aurais la consolation, à ma mort, de leur laisser un bon état. •

En l'écoutant raconter ces choses contraires au: bon sens, nous étions encore tout émus, parce qu'elle pleurait d'attendrissement de voir d'avance ses petites-filles mendier à la porte des couvents, et le frère servant leur apporter de la soupe.

« Et vous saurez aussi, dit-elle, que M. de Rauzan et le révérend père Tarin veulent qu'on rebâtisse les châteaux , qu'on rende les bois, les prés, les champs aux nobles , et qu'on remette tous les étangs en eau provisoirement, parce que les étangs sont aux révérends pères, qui n'ont pas le temps de labourer, de semer ni de récolter : il faut que tout vienne seul.

— Mais dites donc, Marie-Anne, ce que vous racontez là, demandait le père Goulden, est-ce bien sûr ? Je ne puis presque pas croire qu'un si grand bonheur nous soit réservé.

— C'est tout à fait sûr, monsieur Goulden, disait-elle; M. le comte d'Artois veut faire son salut, et pour qu'il puisse faire son salut, tout doit rentrer dans l'ordre. A Marienthal, M. le vicaire Antoine disait encore ces choses la semaine dernière. Ce sont des choses, voyez-vous, qui viennent d'en haut. Seulement, il faut un peu de patience, il faut que le cœur des gens s'habitue par les prédications et les expiations. Ceux qui ne voudront pas s'habituer, comme les juifs et les luthériens, on les forcera. Et les jacobins... »

En parlant des jacobins, Anna-Marie regarda tout à coup M. Goulden, et devint rouge jusqu'aux oreilles ; mais elle se remit , car il souriait.

• Parmi les jacobins, dit-elle alors, il s'en trouve quelques-uns de très-bons tout demême; mais il faut pourtant que les pauvres vivent...

.les jacobins ont pris les biens des pauvres, ce n'est pas beau.

— Mais où donc et quand ont-ils pris les biens des pauvres, Marie-Anne?

— Ecoulez, monsieur Goulden, les moines et les capucins avaient les biens des pauvres, et les jacobins se sont tout partagé entre eux.

— Ah! je comprends, je comprends, dit le père Goulden, les moines et les capucins avaient votre bien , Marie-Anne ? Je n'aurais jamais deviné cela. »

M. Goulden souriait toujours, et Marie-Anne dit:

• Je savais bien que nous serions d'accord à la fin.

— Oui , oui , nous sommes d'accord, » fit-il avec bonté.

Moi j'écoutais sans rien dire, étant naturellement curieux d'apprendre ce qui pouvait nous arriver. Il était facile de voir que Marie- .4nne nous rapportait ce qu'elle avait entendu dans son dernier voyage.

Elle disait aussi que les miracles allaient revenir; que saint Quirin, sainte Odile et les autres n'avaient pas voulu faire des miracles sous l'usurpateur; mais que maintenant les miracles recommençaient déjà, que le petit saint Jean noirà Kortzerolh, en voyant revenir l'ancien prieur de l'exil, s'était mis à verser des larmes.

« Oui, oui, je comprends, dit M. Goulden, cela ne m'étonne pas, après les expiations et les processions , il faut aussi que les saints fassent des miracles; c'est tout naturel, Marie- Anne, c'est tout naturel.

— Sans doute, monsieur Goulden ; et quand on verra les miracles, la foi reviendra.

— C'est clair, c'est clair. »

Le dîner était alors fini ; Marie-Anne , ne voyant plus rien venir, se souvint qu'elle était en retard et s'écria :

• Seigneur Dieu, voici une heure qui sonne, les autres doivent être déjà près d'Ercheviller. Maintenant il est temps que je vous quitte. »

^lle s'était levée et prenait son bâton d'un air affairé.

« Allons, bon voyage, Anne-Marie, lui dit M. Goulden, et ne vous faites plus si longtemps attendre.

— Ah ! monsieur Goulden, fit-elle à la porte, si je ne suis pas tous les jours assise à votre table, ce n'est pas ma faute. »

Elle riait , et dit encore en prenant son paquet :

« Allons, au revoir; et, pour tout le bien que vous me faites , je vais prier le bienheureux saint Quirin de vous envoyer un bon gros garçon, rose et frais comme une pomme d'api. Voilà, madame Bertha, tout ce qu'une pauvre vieille femme comme moi peut faire.

En entendant ces bonnes paroles, je me dis :

« Cette pauvre vieille Anne-Marie est pourtant une bonne âme. Justement ce qu'elle vient de dire, c'est ce que je souhaite le plus au monde. Que Dieu l'entende! »

J'étais attendri de ce bon souhait. Elle alors descendait l'escalier, et lorsqu'on l'entendit refermer la porte en bas, Catherine se mil à rire en disant :

« Cette fois elle a bien vidé son sac.

— Oui , mes enfants , répondit M. Goulden, qui semblait tout pensif, voilà bien ce qu'on peut appeler l'ignorance humaine. On voudrait croire que cette pauvre créature invente tout cela ; malheureusement , elle ramasse tout à

« Hé! c'est Annu-Maiio, » dil-il en se levant. (Page 29.)

droite et à gauche ; c'est mot à mot ce que pensent les émigrés, c'est ce que répètent leurs journaux tous les jours, et ce que les prédicateurs prêchent ouvertement dans toutes les églises. Louis XVIII les gène ; il a trop de bon senspour eux ; leur véritable roi, c'est Mgr le comte d'Artois , qui veut faire son salut; et pour que monseigneur fasse son salut, il faut que tout soit rétabli comme avant la rébellion de vingt-cinq ans ; il faut que les biens nationaux soient rendus à leurs anciens maîtres, il faut que la noblesse ait ses droits et privilèges comme en 1788, et qu'elle occupe tous les grades de l'armée ; il faut que la religion catholique, apostolique etromaine soitla seule religion de l'Etat; il faut l'observation des dimanches et jours de fêtes ; il faut que les hérétiques

soient chassés de toutes les places, et que les prêtres donnent seuls l'instruction aux enfants du peuple ; il faut que cette grande et terrible nation, qui pendant vingt-cinq ans a porté ses idées de liberté, d'égalité , de fraternité dans tout l'univers, à force de bon sens et de victoires — et qui n'aurait jamais été vaincue si l'empereur n'avait pas fait alliance avec les rois à Tilsitt ; — il faut que cette nation , qui dans quelques années a produit autant de grands capitaines , de grands orateurs, de grands savants et de génies de toute sorte, que ces races nobles en deux mille ans, il faut qu'elle cède tout, qu'elle se remette à gratter la terre, pendant que les autres, qui ne sont pas un contre mille, se gobergeront de père en fils et feront les jolis cœurs à ses dépens 1 Ohl bien sûr

f^ris. Ju.es OjT.avdfAure, .lupriu;.; jT.

WATERLOO

• C'est ce qu'on pculaiipitior uno inontni Je pr'ii.:e. » (Page 30.

qu'elle va rendre les champs , les prés , les étangs, comme dit Anna-Marie, et qu'elle rebâtira les châteaux et les couvents, cela ne peut manquer ; pour êlre agréable à M. le comte d'Artois et l'aider à faire son salut, c'est bien le moins qu'elle lui doive.. Un si grand prince! »

Alors le père Goulden, joignant les mains et regardant le plafond, se mit à dire :

• Seigneur Dieu... Seigneur Dieu... vous qui faites faire tant de miracles au petit saint Jean noir de Kortzeroth, si vous faisiez seulement entrer un seul rayon de bon sens dans la tête de monseigneur et de ses amis, je crois que ce serait encore plus beau que les larmes du petit saint! — Et l'autre, là-bas dans son île, avec ses yeux clairs, c'est comme un épervier qui

fait semblant de dormir, en regardant des oies patauger dans une mare... Seigneur Dieu, songez qu'en cinq ou six coups d'aile il sera dessus... les oies se sauveront; mais nous autres, nous aurons encore une fois l'Europe sur le dos ! •

Il disait ces choses d'un air grave, et moi je regardais Catherine, pour savoir s'il fallait rire ou pleurer. Tout à coup il s'assit en disant :

« Allons, Joseph, tout cela n'est pas gai; mais qu'est-ce que nous pouvons y faire? 11 est temps de se remettre à l'ouvrage. Regarde un peu ce qui manque à la montre de M. le curé Jacob. »

Catherine alors levait la nappe, et chacun se remettait au travail.

rx

L'hiver était venu ; c'était un hiver pluvieux, mêlé de neige et de vent. Les toits , dans ce temps , n'avaient pas encore de chéneaux, !a pluie tombait des tuiles, et le vent la chassait jusqu'au milieu des rues. On entendait ce clapotement toute la journée , pendant que le poêle bourdonnait, que Catherine courait autour de nous, surveillait le feu , levait le couvercle des marmites, et quelquefois se mettait à chanter tout bas, en s'asseyant à son rouet. Le père Goulden et moi, nous étions alors tellement habitués à cette existence, que l'ouvrage se faisait en quelque sorte sans y penser. Nous n'avions plus à nous inquiéter de rien; la table était mise et le dîner servi juste sur le coup de midi. C'était la vie de famille.

Le soir, M. Goulden sortait après le souper, pour aller lire la gazette au café Hoffmann, son vieux manteau bien tiré sur les épaules, et son gros bonnet de renard enfoncé dans la nuque. Malgré cela, souvent, le soir après dix heures, lorsque nous étions déjà couchés, nous l'entendions revenir en toussant, il avait eu les pieds mouillés; Catherine me disait :

« Le voilà maintenant qui tousse, il se croit toujours jeune comme à vingt ans. »

Et le matin, elle ne se gênait pas pour lui faire des reproches.

« Monsieur Goulden, disait-elle, vous n'êtes pas raisonnable, vous avez un gros rhume, et vous sortez tous les soirs.

— Hé ! que veux-tu, mon enfant, maintenant j'ai l'habitude de lire la gazette; c'est plus fort que moi, je veux savoir ce que disent Benjamin Constant et les autres; c'est comme une seconde vie, et bien souvent je pense : • Ils auraient encore dû parler de telle chose... Si Melchior Goulden avait été là, il aurait encore réclamé sur tel chapitre, et cela n'aurait pas manqué de produire un grand effet. »

Alors il riait en hochant la tête, et disait:

« Chacun croit avoir plus d'esprit et de bon sens que les autres, mais Benjamin Constant me fait toujours plaisir. •

Nous ne savions que répondre, car son amour pour la gazette était trop grand. Un jour Catherine lui dit :

« Monsieur Goulden , puisque maintenant vous voulez savoir les nouvelles, ce n'est pas iwie raison pour vous rendre malade. Vous n'avez qu'à faire comme le vieux menuisicî" Carabin ; il s'est entendu la semaine dernière

avec le père Hoffmann, qui lui envoie le journal après sept heures — quand les autres l'ont déjà lu — moyennant trois francs par mois. De cette manière, sans se déranger, Carabin sait tout ce que se passe, et sa femme, la vieille Bével, aussi; ils causent entre eux de ces choses au coin du feu, ils disputent ensemble, et voilà ce que vous devriez faire.

— Hé ! sais-tu, Catherine, que c'est une fameuse idée ! dit M. Goulden. Oui... mais trois francs!...

— Les trois francs ne sont rien, dis-je alors, le principal, c'est de ne pas tomber malade; vous toussez tous les soirs comme un malheureux, et cela ne peut pas continuer. »

Ces paroles, bien loin de le fâcher, le réjouissaient, car il voyait que nous lui parlions ainsi par affection, et qu'il devait nous croire.

« Eh bien ! dit-il, nous tâcherons d'arranger les choses comme vous voulez; d'autant plus qu'une masse d'officiers en demi-solde remplissent le café du matin au soir, qu'ils se passent les gazettes les uns aux autres, et qu'il faut attendre quelquefois deux heures pour en attraper îme. Oui, Catherine a raison.

Et ce jour même il alla voir le père Hoffmann, de sorte que Michel, l'un des garçons du café, nous apportait la gazette tous les soirs après sept heures , au moment de nous lever de table. Chaque fois que nous l'entendions monter , c'était une véritable joie pour nous, tout le monde disait :

« Voici la gazette! »

Ou se levait; Catherine se dépêchait de lever la nappe et de tout mettre en ordre ; je fourrais une bonne bûche au fourneau ; M. Goulden tirait ses besicles de l'étui, et pendant que Catherine filait, que je fumais ma pipe comme un vieux soldat, en regardant la flamme danser dans le poêle, il nous lisait les nouvelles de Paris. — Ce que nous avions de bonheur et de satisfaction d'entendre Benjamin Constant et detix ou trois autres, soutenir ce que nous pensions nous-mêmes, ne peut pas s'imaginer. Quelquefois M. Goulden était forcé de s'interrompre pour essuyer ses lunettes, et Catherine s'écriait aussitôt :

« Comme ces gens parlent bien ! Voilà ce qui s'appelle des -hommes de bon sens... Oui , tout ce qu'ils soutiennent est juste, c'est la pure vérité. »

Chacun de nous approuvait. Le père Goulden

WATERLOO

seulement pensait qu'il aurait encore fallu parler de ceci ou de cela, mais que le reste était bien. Il reprenait sa lecture, qui nous menait jusqu'à dix heures, et l'on allait ensuite se coucher en rêvant à ce qu'on venait d'entendre.

Dehors, le vent soufQait comme il souffle à Phalsbourg, les girouettes tournaient sur leur tringle en grinçant, la pluie fouettait les murs; et nous, bien au chaud, nous écoulions et nous bénissions le Seigneur, jusqu'à ce que le sommeil vînt nous faire tout oublier. — Ah! que l'on dort bien et qu'on est heureux avec la paix de l'âme, la force , la. santé, l'amour et le respect de ce qu'on aime ! Que peut-on souhaiter de plus dans ce monde? — Les jours, les semaines, les mois se passaient ainsi; nous devenions en quelque sorte des politiques, et quand les ministres allaient parler, nous pensions d'avance :

" Ah ! les gueux, ils veulent nous tromper... Ah! la mauvaise espèce... on devrait tous les chasser. »

Catherine surtout ne pouvait pas souffrir ces gens, et quand la mère Grédel venait nous palier, comme autrefois, de notre bon roi Louis XVIII, nous la laissions dire par respect, en la plaignant d'être aveugle sur les affaires du pays.

Il faut reconnaître aussi que ces émigrés, ces ministres et ces princes se conduisaient vis-àvis de nous comme de véritables insolents. Si M. le comte d'Artois et ses fils s'étaient mis à la tête des Vendéens et des Bretons, s'ils avaient marché sur Paris et remporté la victoire, ils auraient eu raison de nous dire : « Nous sommes vos maîtres et nous vous donnons la loi. » Mais d'avoir été chassés d'abord , puis d'avoir été ramenés chez nous par les Pi-ussiens et les Russes, et de venir ensuite nous humiher, voilà quelque chose de bien méprisable! Plus j'avance en âge , plus je suis dans cette idée : — c'était honteux.

Zébédé venait aussi de temps en temps nous voir, et tout ce que nous lisions dans la gazette, il le savait. C'est lui qui nous apprit le premier que de jeunes émigrés avaient chassé le général Vandamme de la présence du roi. Ce vieux soldat, qui revenait des prisons de Russie , et que toute l'armée respectait malgré son malheur de Kulm, ils l'avaient conduit dehors, en lui disant que ce n'était pas sa place. Vandamme avait été colonel d'un régiment à Phalsbourg, toute la ville le connaissait; on ne peut pas se figurer l'indignation des honnêtes gens à cette nouvelle.

C'est encore Zébédé qui nous dit qu'on faisait des procès aux généraux en demi-solde, et

qu'on volait leurs lettres à la poste , pour les faire considérer comme des traîtres. — Il nous dit un peu plus tard qu'on allait renvoyer .les filles des anciens officiers , qui se trouvaient à l'école de Saint-Denis, en leur donnant une pension de deux cents francs , — et, plus tard, que les émigrés voulaient seuls avoir le droit de mettre leurs fils aux écoles de Saint-Cyr et de la Flèche, pour sortir comme officiers; pendant que le peuple resterait soldat à cinq centimes par jour dans les siècles des siècles !

Les gazettes racontaien* les mêmes choses, mais Zébédé savait bien d'autres détails; les derniers soldats savaient tout. Je ne pourrais jamais vous représenter la figure de Zébédé, assis derrière le fourneau, son bout de pipe noire entre les dents, lorsqu'il nous racontait ces misères ; son grand nez pâlissait, il avait des tremblements aux coins de ses yeux grisclair, et de temps en temps il faisait semblant de rire et murmurait :

« Ça marche !... ça marche 1...

— Et qu'est-ce que les autres soldats pensent de tout cela? demandait le père Goulden.

— Hé ! ils pensent que ça va bien. Quand on a donné son sang vingt ans pour la France, quand on a dix, quinze, vingt campagnes, trois chevrons et qu'on est criblé de blessures : d'apprendre qu'on chasse vos anciens chefs, qu'on met leurs filles dehors, et que les fils de ces gens-là vont devenir vos officiers à perpétuité, ça vous réjouit, père Goulden, faisait-il pendant que ses joues tremblotaient jusqu'à ses oreilles.

— Sans doute, sans doute, c'est malheureux, disait M. Goulden ; mais la discipline est toujours là ; les maréchaux obéissent aux ministres, les officiers aux maréchaux, et les soldats aux officiers.

— Vous avez raison , répondait Zébédé. Mais voici qu'on bat le rappel. »

Il nous serrait la main et se dépêchait de courir à la caserne.

Tout l'hiver s'écoula de la sorte ; l'indignation augmentait de jour en joui-. La ville était pleine d'officiers en demi-solde qui n'osaient plus rester à Paris : des lieutenants, des capitaines, des commandants, des colonels de tous les régiments de cavalerie et d'infanterie; des gens qui vivaient d'une croûte de pain et d'un petit verre, et d'autant plus malheureux qu'ils étaient forcés d'avoir une tenue. Qu'on se représente des hommes pareils, les joues creuses, les cheveux coupés ras, les yeux luisants, avec leurs grosses moustaches et leurs vieilles capotes d'uniforme, dont il avait fallu changer les boutons. Qu'on se les représente qui se promènent par trois, six, dix sur la place, la

grande canne à épée pendue à la boulonnière, le grand chapeau à cornes en travers des épaules, toujours bien brossés, mais tellement râpés, tellement minables, que l'idée vous venait tout de suite qu'ils ne mangeaient pas au quart de leur appétit. On était pourtant forcé de se dire : « Voilà les vainqueuis de Jemmapes, de Fleurus, de Zurich, de Hohenlinden, de Marengo, d'Austerlitz, de Friediand, de Wagram... Si nous sommes fiers d'être Français, ce n'est pas le comte d'Artois, ni le duc de Berry ou d'Angouléme qui peuvent se vanter d'en être cause, ce sont bien ceux-ci. Et maintenant on les laisse dépérir, on leur refuse jusqu'au pain , pour mettre des émigrés à leur place. C'est une véritable abomination. » Il ne fallait pas avoir beaucoup de bon sens , ni de cœur, ni de justice , pour reconnaître que c'était contre nature.

Moi, je ne pouvais pas voir ces malheureux, cela me retournait le cœur. Quand on a servi, ce ne serait que six mois, le respect de vos anciens chefs, de ceux qu'on a vus les premiers au feuj vous reste toujours. J'étais honteux pour mon pays de souffrir des indignités pareilles.

Une chose que je n'oublierai jamais, c'est qu'à la fm du mois de janvier 1815, deux de ces officiers en demi-solde, — dont l'un grand, sec, la tête déjà grise, connu sous le nom de colonel Falconette, et qui semblait avoir servi dans l'infanterie; l'autre petit, trapu, qu'on appelait le commandant Margarot, et qui conservait encore les favoris des hussards, — vinrent nous proposer d'acheter une montre superbe. Il pouvait être dix heures du matin; je les vois encore entrer gravement, le colonel avec son col relevé , et l'autre la tête dans les épaules. Leur montre était en or, à double bassin et sonnerie, elle marquait les secondes et se remontait tous les huit jours; je n'en avais jamais vu d'aussi belle. Comme M. Goulden l'examinait, moi, tourné sur ma chaise, je continuais à regarder ces hommes , qui paraissaient avoir un grand besoin d'argent. Le hussard surtout, avec sa figure brune, osseuse, ses grandes moustaches roussâtres, ses petits yeux bruns , ses larges épaules et ses longs bras qui lui pendaient jusqu'aux genoux , m'inspirait un grand respect. Je pensais : « Quand celui-là tenait son sabre de hussard au bout de son bras, cela devait aller loin ; ses petits yeux devaient briller sous ses gros sourcils; la parade et la riposte devaient arriver comme un éclair. . Je me le figurais dans une charge, à moitié caché derrière la tête de son cheval , la pointe en avant ,. de sorte que mon admiration s'en augmentait d'autant plus.

Je me rappelai tout à coup que le commandant Margarot et le colonel Falconette avaient tué des officiers russes et autrichiens en duel derrière l'Arbre vert, et que toute la ville ne parlait que d'eux quatre ou cinq mois auparavant, au passage des alliés. Le grand alors, avec son col sans chemise, quoique mince, sec et pâle , les tempes grises et l'air froid, me parut aussi très-respectable.

J'attendais ce que le père Goulden allait dire de leur montre. Lui ne levait pas les yeux, il regardait avec une sorte d'admirationprofonde; tandis que ces deux hommes attendaient d'un air calme, mais comme dt^s gens qui souffrent de ne plus pouvoir cacher leur gêne.

M. Goulden finit par dire : "~ « Ceci, messieurs, est un ouvrage de toute beauté ; c'est ce qu'on peut appeler une montie de prince .

— Sans doute, répondit le hussard, et c'est aussi d'un prince que je l'ai reçue, après la bâtai lie de Rabbe. »

Il jeta un coup d'œil à l'autre qui ne dit rien. M. Goulden, les regardant alors, vit qu'ils étaient dans un grand besoin; il ôta son bonnet de soie noire et se leva lentement en disant : « Messieurs , ne vous oflensez pas de ce que je vais vous dire, je suis comme vous un ancien soldat, j'ai servi la France sous la République, et je crois que ce doit être un véritable déchirement de cœur d'être forcé de vendre un objet pareil, un objet qui nous rappelle une belle action de notre vie et le souvenir d'un chef qui nous est cher. »

Je n'avais jamais entendu le père Goulden parler avec un pareil attendrissement , sa tête chauve , courbée d'un air triste , et les yeux à terre, comme pour ne pas voir la douleur de ceux auxquels il parlait. Le commandant était devenu tout rouge, ses petits yeux semblaient troubles, ses grands doigts s'agitaient; le colonel était pâle comme un mort. J'aurais voulu m'en aller. M. Goulden reprit :

« Cette montre vaut plus de mille francs, je n'ai pas cette somme en main, et d'ailleurs vous auriez sans doute un grand regret de vous séparer d'un tel souvenir. Voici doue ce que je vous offre : la montre restera, si vous voulez, à ma devanture; — elle sera toujours à vous, — et je vais vous avancer deux cents francs, que vous me rendi-ez en venant la reprendre. » En entendant cela, le hussard étendit ses deux grandes mains \;giufî5 , comme pour embrasser le père Goulden.

« Vous êtes un bon patriote, vous! s'écriat-il. Cohn nousl'avait bien dit... Ah! monsieur, je n'oublierai jamais le service que vous me

WATERLOO

rendez... Celte montre... je l'ai reçue du prince Eugène pour une action d'éclat... J'y tiens comme à mon propre sang... Mais la misère...

— Commandant! » fit l'autre tout pâle.

Mais le hussard ne voulut pas Técouter et s'écria en l'écartant du bras :

« Non, colonel, laissez-moi.., nous sommes entre nous... un vieux soldat peut nous entendre..- On nous affame. .. on se conduit vis-à-vis de nous comme des Cosaques... On est trop lâche pour nous fusiller! »

Il remplissait toute la maison de ses cris. Moi, j'avais couru dans la cuisine avec Catherine , pour ne pas voir ce triste spectacle. M. Goulden le modérait; nous écoutions:

« Oui, je sais tout cela, messieurs, disait-il, je me mets dans votre position...

— Allons... Margarot... ducalmel disait le colonel. »

Ces cris durèrent près d'un quart d'heure. A la fm nous entendîmes M. Goulden compter l'argent, et le hussard lui dire :

« Merci, monsieur, merci I Si jamais l'occasion se présente, souvenez-vous du commandant Margarot. »

En même temps la porte s'ouvrit, et ils descendirent l'escalier, ce qui nous soulagea beaucoup, Catherine et moi, car nous avions le cœur serré. Nous rentrâmes dans la chambre. M. Goulden, qui venait de reconduire ces officiers, remonta presque aussitôt, la tête nue. Il était bouleversé.

« Ces malheureux ont raison, dit-il en remettant son bonnet, la conduite du gouvernement à leur égard est horrible ; mais ces choses-là se payent tôt ou tard . »

Tout le reste de cette journée nous étions tristes. M, Goulden pourtant m'expliqua les beautés de la montre, et me dit qu'on devrait toujours avoir de semblables modèles sous les yeux ; ensuite nous la suspendîmes à notre devanture.

Depuis ce moment, l'idée ne me quitta plus que tout finirait mal, et que, même en s'arrêtant, les émigrés en avaient déjà trop fait. J'entendais toujours la voix du commandant crier dans notre chambre qu'on se conduisait vis-à-vis de l'armée comme des Cosaques ! Le souvenir des processions, des expiations, des prédications sur la rébellion de vingt-cinq ans et la restitution des biens nationaux, le rétablissement des couvents et le reste... tout cela me parais.sait un terrible mélange, qui ne devait rien produire de bon.

Nous en étions là quand, au commencement du mois de mars, le bruit se répandit comme un coup de vent que l'Empereur venait de débarquer à Cannes. D'où venait ce bruit ? Personne n'a jamais pu le dire ; Phalsbourg est à deux cents lieues de la mer : bien des plaines et des montagnes le séparent du Midi. — Moimôme je me rappelle une chose extraordinaire. Le 5 mars , en me levant, j'avais poussé la fenêtre de notre petite chambre, qui s'ouvrait au bord du toit; je regardais en face les vieilles cheminées noires du boulanger Spitz, il restait encore un peu de neige derrière ; le froid était vif, pourtant le soleil donnait, et je pensais : « 'Voilà ce qui s'appelle un bon temps pour la marche ! » Je me souvenais comme nous étions contents en Allemagne, après avoir éteint les feux le matin au petit jour, de partir par un temps pareil, le fusil sur l'épaule, et d'entendre les semelles du bataillon retentir sur la terre durcie. Et je ne sais comment, tout à coup l'idée de l'Empereur me vint ; je le vis avec sa capote grise, le dos rond, la tête enfoncée dans son chapeau, qui marchait , la vieille garde derrière lui. Catherine balayait notre petite chambre. C'était comme un rêve par ce temps clair et sec.

Pendant que j'étais là , nous entendîmes qaelqu'un monter l'escalier, et Catherine en s'arrêtant dit :

• C'est M. Goulden. »

Aussitôt je reconnus le pas de M. Goulden, co qui me sui-prit, car il ne venait pour ainsi dire jamais chez nous. Il ouvrit la porte et nous dit tout bas :

« 5'es enfants , l'Empereur a débarqué le [" mars à Cannes , près de Toulon ; il marche sur Paris. »

Il n'en dit pas plus et s'assit pour respirer. On pense comme noiis nous regardions l'un l'autre ; seulement au bout d'un instant Catherine demanda :

« C'est dans la gazette, monsieurGoulden? »

— Non, fit-il, on ne sait encore rien là-bas, ou bien on nous cache tout. Mais, au nom du ciel, pas un mot de tout cela, nous serions arrêtés! Ce matin, Zébédé, qui montait la garde à la porte do France, est venu me prévenir vers cinq heures; il frappait en bas, vous l'avez sans doute entendu ?

— Non, monsieur Goulden, nous dormions.

— Eh bien! j'ai ouvert la fenêtre pour savoir

ce que c'était, et je suis descendu tirer le verrou. Zébédé m'a raconté la chose comme tout à fait sûre ; le régiment reste consigné à la caserne jusqu'à nouvel ordre. Il paraît qu'on a peur des soldats ; mais alors comment arrêter Bonaparte? Ce ne sont pas non plus les paysans, auxquels on veut ôter leurs biens, qu'on peut envoyer contre lui, ni les bourgeois, qu'on traite de jacobins. Voilà maintenant ttne bonne occasion pour les émigrés de se montrer. Mais surtout le plus grand silence... le plus grand silence I... »

11 levait la main en disant cela, et nous descendîmes dans l'atelier. Catherine fit un bon feu, chacun se remit au travail comme à l'ordinaire.

Ce jour-là tout resta tranquille, et le lendemain aussi. Quelques voisins, le père Réboc et Offran vinrent bien nous voir, soi-disant pour faire nettoyer leur montre.

« Rien de nouveau, voisin? disaient-ils.

— Mon Dieu ! répondait M. Goulden, les affaires sont toujours calmes. Vous ne savez rien non plus?

— Non. •

Et l'on voyait pourtant dans leurs yeux qu'ils savaient la grande nouvelle. Zébédé restait à la caserne. Les ofiiciers en demi-solde remplissaient le café du matin au soir, mais pas un mot encore ne transpirait : c'était trop grave.

Le troisième jour seulement, ces ofiiciers en demi-solde, qui bouillonnaient dans leur peau, commencèrent à perdre patience; onles voyait aller et venir, et rien qu'à leur figure il était facile de reconnaître leur terrible inquiétude. S'ils avaient eu des chevaux ou seulement des armes, je suis sûr qu'ils auraient tenté quelque chose. Mais la gendarmerie, le vieux Chancel en tête, allait et venait aussi; toutes les heures on voyait un gendarme partir en estafette pour Sarrebourg,

L'agitation augmentait; personne n'avait plus de goût au travail. Bientôt on apprit, par des voyageurs de commerce arrivés à la Ville de Baie, que le Haut-Rhin- et le Jura étaient en l'air; que des régiments de cavalerie et d'infanterie se suivaient à la file du côté de Besançon; que des masses de forces se portaient à la rencontre de l'usurpateur, etc. Un de ces voyageurs, qui parlait trop, reçut l'ordre d'évacuer la ville à la minute; le brigadier avait visité ses papiers, heureusement ils se trouvaient en règle.

J'ai vu depuis d'autres révolutions, mais jamais une agitation pareille, surtout le 8 mars, entre quatre et cinq heures du soir, quand l'ordre arriva de faire partir sans retard le l*'' e't le 2' bataillon armés en guerre, pour Lons-

le-Saunier. C'est alors que l'on comprit tout le danger, et que chacun pensa : « Ce n'est pas le duc d'Angouléme ou le duc de Berry qu'il faudrait pour arrêter Bonaparte, c'est toute l'Europe. »

Enfin les ofiiciers en demi-solde respiraient; leur mine était comme éclairée d'un coup de soleil.

A cinq heures, le premier roulement bourdonnait sur la place, lorsque Zébédé entra brusquement.

« Eh bien ? lui cria le père Goulden.

— Eh bien! dit-il, les deux premiers bataillons partent. »

11 était pâle.

« On les envoie pour l'arrêter , dit M. Goulden.

— Oui, ils vont l'arrêter! » fit-il enchgnant de l'œil.

Le roulement continuait.

n se mit à redescendre quatre à quatre. Je le suivais. En bas, et déjà le pied sur la première marche, il m'attii-a par le bras et me dit à l'oreille en levant son shako :

• Regarde au fond, Joseph, la reconnais-tu? •

Je vis la vieille cocarde tricolore dans la çoifie.

« C'est la nôtre, celle-là, fit-il. Eh bien I tous les soldats en ont autant. »

J'avais à peine eu le temps de voir, qu'il me serrait la main et tournait, eu allongeant ie pas, au coin de Fouquet. Je remontai, me disant en moi-même : « Voici la débâcle qui recommence, voici l'Europe qui se remet en travers; voici la conscription, Joseph, l'abolition de toutes les permissions, et caetera, comme on lit dans les gazettes. Au lieu d'être tranquille, il va falloir se remuer; au lieu d'entendre les cloches, on entendra le canon; au lieu de parler des couvents, on parlera de l'arsenal; au lieu de sentir l'encens et les guirlandes , on sentira la poudre. Dieu du ciel, cela ne finira donc jamais ! Tout pouvait aller si bien sans les missionnaires et les émigrés ! Quelle misère!... quelle misère !... Etc'est toujours nous autres, qui travaillons et qui ne demandons rien, c'est toujours nous qui payons... C'est toujours pour noire bonheur qu'on fait toutes les injustices, pendant qu'on se moque de nous et qu'on nous traite comme de véritables bûches ! »

Bien d'autres idées justes me passaient par la tête ; mais à quoi cela me servait-il ? Je n'étais pas le comte d'Artois ni le duc de Berry ; il faut être prince, pour que les idées servent à quelque chose et que chaque parole qu'on dit passe pour un miracle.

Depuis ce moment jusqu'au soir , le père Goulden ne tenait plus en place ; il avait la

■ ,H .i. ^llfMi^ -

WATERLOO

même impatience que moi du temps où j'attendais la permission de me marier; à chaque instant, il regardait par la fenêtre et disait :

• Aujourd'hui, les grandes nouvelles vont venir... les ordres sont donnés... on n'a plus besoin de rien nous cacher. »

Et de minute en minute il s'écriait :

• Chut !... voici la malle-poste. »

Nous écoutions : c'était la charrette de Lanche avec ses vieilles haridelles, ou la patache de Baptiste qui passait sur le pont.

La nuit était venue, Catherine avait mis la nappe, lorsque, pour la vingtième fois, M. Goulden dit :

• Écoutez ! «

Cette fois un grondement lointain s'entendait dans l'avancée. Alors, lui, sans attendre, courut dans l'alcôve et mit sa grosse camisole en criant :

« Joseph, arrive! »

Il descendait pour ainsi dire en roulant; moi, rien que de le voir si pressé, l'idée d'avoir des nouvelles me gagnait aussi et je le suivais. — Nous arrivions à peine sur les marches de la rue, que la malle SQrtait de la porte sombre . avec ses deux lanternes rouges , et passait devant nous comme le tonnerre. Nous courions, mais nous n'étions pas les seuls; de tous les côtés on entendait galoper et les gens crier :

I La voilà 1... la voilà... •

Le bureau de poste se trouvait dans la rue des Foins, près de la porte d'Allemagne; la malle descendait tout droit jusqu'au coin du collège et puis elle tournait à droite. — Plus nous courions , plus la rue fourmillait de monde, il en sortait de toutes les portes; l'ancien maire , M. Parmentier, son secrétaire Eschbach, le percepteur Cauchois et beaucoup d'autres notables couraient aussi , se parlant entre eux et disant :

« Voici le grand moment ! »

Lorsque nous arrivâmes au tournant de la place d'Armes, nous vîmes le monde qui stationnait déjà devant le bureau de poste, et des figures innombrables qui se penchaient le long de la balustrade en fer, écoulant, s'allongeant les uns par-dessus les autres, interrogeant le courrier, qui ne répondait pas.

Le maître de poste, M. Pernette, ouvrit la fenêtre éclairée à l'intérieur, le paquet de lettres et de journaux vola du haut de la chaise dans la chambre, la fenêtre se referma, et les coups de fouet du postillon avertirent la foule de s'écarter.

« Les journaux 1 les journaux! »

On n'entendait que cela de tous les côtés. La malle se remit à courir et s'engouffra sous la porte d'Allemagne.

• Allons au café Hoffmann, me dit M. Goulden, dépêchons-nous, les journaux vont venir; si nous attendons, il n'y aura plus moyen d'entrer. »

Comme nous traversions la place, nous entendions déjà courir derrière nous. Le commandant Margarot disait de sa voix claire et forte :

« Arrivez... je les tiens!...»

Tous les officiers en demi-solde le suivaient; la lune donnait : on les voyait approcher à grands pas. — Nous entrâmes dans le café bien vite, et nous étions à peine assis près du grand poêle de faïence, que tout le monde se précipitait à la fois par les deux portes.

C'est la figure des officiers en demi-solde qu'il aurait fallu voir dans ce moment 1 Leurs grands chapeaux à cornes , défilant sous les (juinguots, leurs mines décharnées, leurs moustaches pendantes, leurs yeux luisants qui regardaient dans l'ombre les faisaient ressembler à des êtres sauvages en train de rôder autour de quelque chose; plusieurs louchaient à force d'impatience et d'inquiétude, et je crois qu'ils ne voyaient rien , mais que leur esprit était ailleurs, avec Bonaparte : — cela faisait peur.

Les gens entraient, entraient toujours, tellement qu'on étouffait et qu'il fallut ouvrir les fenêtres. Dehors, la rue de la Caserne de cavalerie et la place de la Fontaine étaient pleines de rumeurs.

• Nous avons bien fait de venir tout de suite, » me dit M. Goulden en se dressant sur sa chaise, la main sur la pjaque du grand fourneau, car beaucoup d'autres venaient de se dresser de la sorte.

Je suivis le même exemple, et je ne vis plus autour de moi que des têtes attentives, les grands chapeaux des ofQciers au milieu de la salle, et la foulé qui s'étendait sur la place au clair de lune. — Le tumulte redoublait. Une voix cria ;

« Silence! »

C'était le commandant Margarot, qui venait de monter sur une table. Derrière lui, sous la double porte, les gendarmes Keltz et Werner regardaient; et, de toutes les fenêtres ouvertes, des gens se penchaient à l'intérieur. Dans le môme instant, jusque sur la place, on répétait : « Silence! silence! • Et le silence devint si profond, qu'on aurait dit que pas une âme ne se trouvait là.

Le commandant lisait la gazette. Cette voix claire , qui prononçait chaque mot avec une sorte de frémissement intérieur, ressemblait au tic-tac de notre horloge dans la nuit profonde ; on devait l'entendre jusqu'au milieu de la place d'Armes. Et cela dura longtemps,

On entendait les gens crier : « La voilà ! la voilà ! ;> t Page 39.)

parce que le commandant lisait tout, sans rien passer. Je me souviens que la gazette commençait par dire que le nommé Buonaparte, l'ennemi du bien public, celui qui pendant quinze ans avait tenu la France dans la servitude du despotisme, s'était échappé de son lie, et qu'il avait eu l'audace de remettre les pieds dans un pays inondé de sang par sa faute; mais que les troupes , fidèles au roi et fidèles à la nation, étaient en marche pour l'arrêter; et que, voyant cette horreur générale, Buonaparte venait de se jeter dans les montagnes avec la poignée de gueux qui le suivaient ; qu'il était entouré de tous les côtés, et qu'il ne pouvait manquer d'être pris.

Je me souviens aussi que, selon cette gazette, tous les maréchaux s'étaient empressés d'aller

mettre leur épêe glorieuse au service du roi, le père du peuple et de la nation ; et que l'illustre maréchal Ney, prince de la Moskowa, lui avait baisé la main, promettant de ramener Buonaparte à Paris mort ou vif.

Après cela venaient des mots latins que je ne comprenais pas, et qu'on avait mis sans doute pour les curés.

De temps en temps j'entendais derrière moi des gens rire et se moquer du journal. Ayant tourné la tète, je vis que c'étaient M. le professeur Bnrguet et deux ou trois autres notables, qu'on a pris après les Cent-Jours et qu'on a forcés de demeurer à Bourges , parce qu'ils avaient trop d'esprit, à ce que disait le père Goulden. — Ce qui montre bien qu'il vaut mieux se taire dans des occasions pareilles, lorsqu'on

rxrts. iJmi lisii^vumuit

WATERI Ou.

• Vive l'empereur ! • (l'âge M.)

n'a pas envie de se battre pour ou contre, car les paroles ne font ni chaud ni froid, et ne servent qu'à nous attirer des désagréments.

Mais une chose bien plus forte, c'est vers la fin, quand le commandant se mit à lire les ordonnances. La première marquait le mouvement des troupes, et la seconde ordonnait à tous les Français de courir sur Buonaparte, de l'arrêter et de le livrer mort ou vif. . . parce qu'il s'était mis lui-même hors la loi. En ce moment, le commandant, qui jusqu'alors s'était contenté de rire en prononçant le nom de Buonaparte

— et dont la figure osseuse, près du quinquet, avait eu seulement de petits frémissements, tandis que les autres au-dessous l'écoutaient ;

— en ce moment sa figure changea, je n'ai jamais rien \\i de plus terrible ; ce n'était plus

que pli sur pli, ses petits yeux brillaient comme ceux d'un chat, ses moustaches et ses favoris se dressaient. Il prit la gazette et se mit à la déchirer en mille morceaux ; puis il devint tout pâle, et se dressant, ses deux longs bras étendus, il poussa un cri de : Vive l'Empereur ! d'une voix tellement forte, que cela nous donna la chair de poule. A peine avait-il poussé ce cri, que tous les officiers en demi-solde levèrent leurs grands chapeaux, les uns à la main, les autres au bout de leurs cannes à épée, en répétant d'un seul coup : Vive VEmpereur! — On aurait dit que le plafond allait tomber. Moi, c'était comme si l'on m'avait versé de l'eau froide dans le dos. « A cette heure, me dis-je en moi-même, tout est fini... Allez rionc prê- 1 cher l'amour de la paix à des gens pareils. •

Tl.'

Dehors , au milieu des groupes de bourgeois, les soldats du poste de l'Hôtel de ville répétaient le cri de : Vive l'Empereur! Et comme je regardais dans un grand trouble ce que les gendarmes allaient faire, ils se retirèrent sans rien dire, étant aussi de vieux soldats.

Mais ce n'était pas encore fini ; au moment où le commandant voulait descendre de sa table, un officier cria qu'il fallait le porter en triomphe, «t tout aussitôt les autres le prirent par les jambes et le portèrent autour de la salle, en repoussant le monde, et criant comme des forcenés : Vive l'Empereur! — Lui , ses deux longues mains velues sur leurs épaules et sa tête au-dessus de leurs chapeaux, en se voyant porter en triomphe par ses camarades, et les entendant crier ce qu'il aimait le mieux, il pleurait!... et l'on n'aurait jamais cru qu'une figure pareille pouvait pleurer ; cela seul vous bouleversait et vous faisait frémir. — Il ne disait rien, ses yeux étaient fermés, et les larmes coulaient au-dessous jusqu'au bout de sonnez et le long de ses moustaches.

Je regardais, comme on peut s'imaginer, quand le père Goulden me tira par le bras; il était descendu de sa chaise et me disait ;

• Joseph! partons, partons... il est temps! »

Derrière nous la salle était déjà vide, tout le monde s'était dépêché de sortir par l'allée du brasseur Klein, dans la crainte d'être mêlé dans une mauvaise affaire ; nous sortîmes aussi par là.

« Ceci risque de prendre une mauvaise tournure, me dit le père Goulden en traversant la place. Demain la gendarmerie peut se mettre en campagne... Le commandant Margarot et les autres n'ont pas l'air de gens qui se laissent arrêter... Les soldats du 3» bataillon se mettront de leur côté, s'ils n'y sont déjà... La ville est à eux I «

Il se faisait ces réflexions à lui-même, et je pensais comme lui. —Chez nous, dans l'atelier, Catherine tout inquiète nous attendait. Nous lui dîmes ce qui venait de se passer. La table était mise, mais personne n'avait faim. Après avoir pris un verre de vin , M. Goulden, en ôtant ses souliers, nous répéta:

« Mes enfants, d'après ce que vous venez de voir, l'Empereur arrivera pour sûr à Paris ; les soldats le veulent, les paysans — qu'on a menacé dans leurs biens — le veulent aussi ; et les bourgeois, pourvu qu'il ait fait de bonnes réflexions dans son lie, qu'il renonce à ses idées de guerre et qu'il accepte les traités , ne demanderont pas mieux, surtout avec une bonne Constitution qui garantisse à chacun sa liberté, le plus grand des biens. — Souhaitons-le pour nous et pour lui. — Et bonsoir! »

Le lendemain, vendredi, jour de marché, toute la ville n'était pleine que de la grande nouvelle. Des quantités de paysans d'Alsace et de Lorraine, en blouse, en veste, en tricorne, en bonnet de coton, arrivaient à la file sur leurs charrettes, soi-disant vendre du blé, de l'orge ou de l'avoine, mais pour savoir ce qui se passait. On n'entendait crier dehors que: « Hue, Foux ! — Hue, Schimmel ! » et les voitures rouler, les fouets claquer. Les femmes n'étaient pas non plus les dernières; elles arrivaient de laHoupe, du Dagsberg, d'Ercheviller, de Lutzelbourg, des Baraques, en petite jupe relevée, leurs grands paniers sur la tête, allongeant le pas et se dépêchant. Tout ce monde passait sous nos fenêtres, et M. Goulden disait:

« Comme toiit s'agite! comme tout galope !... Ne croirait-on pas que l'esprit de l'autre est déjà dans le pays ? On ne marche plus maintenant en arrondissant la jambe, avec des cierges à la main et des surplis sur le dos. »

Il paraissait content, ce qui prouve combien toutes ces cérémonies l'avaient ennuyé. Enfin, vers huit heures, il fallut pourtant se remettre à l'ouvrage, et Catherine sortit, comme à l'ordinaire, acheter notre beurre, nos œufs et quelques légumes pour la semaine. A dix heures, elle revint :

« Ah! Seigneur Dieu! dit-elle, tout est déjà retourné. »

Elle nous raconta que les officiers en demisolde se promenaient avec leurs grandes cannes à épée — le commandant Margarot au milieu d'eux — et que sur la place, à la halle, entre les bancs , autour des étalages , partout , les paysans, les bourgeois, tout le monde se serrait la giain, s'offrait des prises et se disait :

« Eh ! eh ! le commerce reprend. »

Elle nous dit aussi que la nuit dernière on avait affiché des proclamations de Bonaparte à la mairie, sur les trois portes de l'église, et même contre les piliers de la halle ; mais que les gendarmes les avaient arrachées de bonne heure ; enfin, que tout se remettait en mouvement. Le père Goulden s'était levé de notre établi pour l'écouter; moi, retourné sur ma chaise, je pensais :

« Oui, c'est bon... c'est très-bon... mais a cette heure mon congé va bientôt finir. Puisque tout remue, il va falloiraussiteremuer,Joseph! Au lieu de rester ici tranquillement avec ta femme, on va bientôt te remettre la giberne,

WATERLOO

le sac, le fusil et deux paquets de cartouches suile dos! » Et regardant Catherine, qui ne ne songeait pas au vilain côté de la chose, Weissenfelz, Lutzen, Leipzig me repassaient dans l'esprit ; je devenais mélancolique.

Pendant que nous étions là tout pensifs, voilà que la porte s'ouvre et que la tante Grédel entre. D'abord on aurait cru qu'elle était paisible.

• Bonjour, monsieur Goulden ; bonjour, mes enfants, dit-elle en posant son panier derrière le fourneau.

— Vous allez toujours bien , mère Grédel? lui demanda M. Goulden.

— lié! la santé... la santé!... • fit-elle.

Je voyais déjà qu'elle serrait les dents et qu'elle avait des plaques rouges sur les joues. Elle fourra d'un seul coup sous son bonnet ses cheveux, qui lui pendaient le long des oreilles, et nous regarda l'un après l'autre av(;c ses yeux gris, pour voir ce que nous pensions ; ensuite elle commença d'une voix claire :

« Il parait que le gueux s'est sauvé de son île?

— De quel gueux parlez-vous, mère Grédel? lui demanda M. Goulden d'un ton calme.

— Hé! vous savez bien de qui je parle, fitelle, je parle de votre Eonaparte. •

Le père Goulden, qui voyait sa colère, s'était remis à notre établi pour tâcher d'éviter une digpuLe; il avait l'air de regarder dans une montre, et moi je faisais comme lui.

• Oui, dit-elle en criant encore plus haut, le voilà qui recommence ses mauvais coups, quand on croyait tout fini... le voilà qui revient pire qu'auparavant... Quelle peste ! »

J'entendais sa voix qui tremblait en dessous. M. Goulden, lui, faisait semblant de continuer son ouvrage,

« A qui la faute, mère Grédel ? dit-il sans se retourner. Croyez- vous donc que ces processions, ces expiations, ces prédications contre les biens nationaux et la rébellion de vingtcinq ans, ces menaces continuelles de rétablir l'ancien régime, l'ordre de fermer les boutiques pendant les offices..., etc., etc., croyez-vous que cela pouvait continuer? Je vous le demande I a-t-on jamais rien de vu de pareil depuis qae le monde existe, de plus capable de soulever une nation contre ceux qui voulaient la rayalgi';? Est-ce qu'on n'aurait pas dit que Bonaparte lui-même soufflait à l'oreille de ces Bourbons toutes les sottises capables de dégoûter le peuple? Dites... ne fallait-il pas s'attendre à ce qui se passe ? •

Il regardait toujours samontre avec la loupe, pour rester paisible; moi, pendant ce discours, l'observais la mère Grédel du coin de l'œil.

Elle avait changé deux ou trois fois de couleur, et Catherine dans le fond, près du fourneau, lui faisait signe de ne pas commencer un esclandre chez nous; mais cette femme obstinée se moquait bien des signes.

« Vous êtes donc aussi content, vous? ditelle. Vous changez du jour au lendemain comme les autres... Vous plantez là votre République quand ça vous convient! »

Le père Goulden,. en entendant cela, toussa tout bas, comme si quelque chose l'avait gêné dans la gorge, et pendant plus d'une demi-minute il eut l'air de réfléchir; latante, derrière nous, regardait. A la fin, M. Goulden, qui s'était remis, répondit lentement :

« Vous avez tort, madame Grédel, de me faire un pareil reproche ; si j'avais voulu changer, j'aurais commencé plus tôt. Au lieu d'être horloger à Phalsbourg, je serais colonel ou général tout comme un autre; mais j'ai toujours été, je suis et je resterai jusqu'à la mort pour la République et les Droits de l'homme. »

Ensuite il se retourna brusquement, et regardant la tante de bas en haut, en élevant la voix :

« Et c'est à cause de cela que j'aime encore mieux Napoléon Bonaparte que le comte d'Artois, les émigrés, les missionnaires et les faiseurs de miracles, dit-il ; au moins il est forcé de conserver quelque chose de notre Révolution, il est forcé de respecter les bitns nationaux, de garantir à chacun ses propriétés, ses grades, et tout ce qu'il a gagné d'après les nouvelles lois. Sans cela, quelle raison aurait-il d'être empereur? S'il ne maintenait pas l'égalité, quelle raison la nation aurait-elle de le vouloir? Les autres au contraire ont tout attaqué... Ils veulent détruire tout ce que nous avons fait... Voilà pourquoi j'aime mieux celui-ci, comprenez-vous?

—Hé! s'écria la mère Grédel, c'est du nouveau! »

Elle riait d'un air de mépris, et j'aurais tout donné pour la voir aux Quatre-Vents.

< Dans le temps, vous parliez autrement, s'écria-t-elle; quand l'autre rétablissait les évêques, les archevêques et les cardinaux; quand il se faisait couronner par le pape, avec de l'huile sauvée de la sainte ampoule; quand il rappelait les émigrés, quand il rendait les châteaux et les bois aux grandes familles ; quand il nommait des princes, des ducs, des barons par douzaines, combien de fois ne vous ai-je pas entendu dire que c'était abominable... qu'il trahissait la Révolution... que vous auriez mieux aimé les Bourbons... qu'au moins ceux-là ne connaissaient pas autre chose; qu'ils étaient comme les merles, qui sifflent

toujours le même air parce qu'ils n'en connaissent pas d'autre, et qu'ils croient que c'est le le plus bel air du monde!... Au lieu que lui sortait de la Révolution... que son père avait eu quelques douzaines de chèvres dans les montagnes de la Corse, et que cela devait lui montrer dès l'enfance que les hommes sont égaux, que le courage, le génie seul les élève ! que toutes ces vieilles guenilles, il aurait dil les mépriser, et qu'il n'aurait dû faire la guerre que pour défendre les nouveaux droits, les nouvelles idées, qui sont justes, et que rien ne pourra jamais arrêter! L'avez-vous dit, quand vous causiez avec le père Colin, derrière, dans notre jardin, de peur d'être arrêtés si l'on vous entendait? N'est-ce pas cela que vous disiez entre vous, et devant moi? •

Le père Goulden était devenu tout pâle; il regardait à ses pieds et faisait tourner sa tabatière entre ses doigts, tomme lorsqu'il rêvait; je voyais même une sorte d'attendrissement peint sur sa ligure.

« Oui, je l'ai dit, fit-il, et je le pense encore. Vous avez bonne mémoire, mère Grôdel. C'est vrai, pendant dix ans, Colin et moi nous avons été forcés de nous cacher pour dire des choses justes, qui finiront par s'accomplir, et c'est le despotisme d'un seul homme né parmi nous, que nous avions élevé de notre propre sang, qui nous a contraints à cela. Mais aujourd'hui les choses sont changées; cet homme, auquel on ne peut refuser le génie, a vu ses flagorneurs l'abandonner et le trahir; il a vu que sa vraie racine est dans le peuple, et que, ces grandes alliances dont il avait la faiblesse d'être si fier ont causé sa perte. Eh bien ! il vient nous débarrasser maintenant des autres, et j'en suis content.

— Vous n'avez donc pas de courage vousmême? Avez-vous donc besoin de lui? cria la tante Grédel. Si les processions vous gênaient, et si vous étiez ce que vous dites : — le peuple 1 — pourquoi donc avez-vous besoin de lui? »

Alors le père Goulden se mit à sourire et dit :

« Si tout le monde avait la franchise d'agir d'après sa conscience, si bien des personnes ne s'étaient pas mises de ces processions, les unes par vanité, pour montrer leurs belles robes, les autres par intérêt, pour avoir de bonnes places ou pour obtenir des permissions, alors vous auriez raison, madame Grédel, on n'aurait pas eu besoin de Bonaparte pour renverser tout cela; on aurait vu que les trois quarts et demi de la nation ont du bon sens, et peut-être que le comte d'Artois lui-même aurait crié : « Halle! » Mais, comme l'hypocrisie et l'intérêt cachent et obscurcissent tout et font la nuit eu

plein jour, il faut malheureusement des coups de tonnerre pareils pour voir clair. C'est vous et tous ceux qui vous ressemblent qui êtes la cause que les gens comme moi, qui n'ont jamais changé d"idée, sont forcés de se réjouir quand la lièvi'C remplace la colique. •

Le père Goulden avait fini par se lever; il se promenait de long en large avec une grande agitation; et comme la tante Grédel voulait encore parler, il prit son bonnet et sortit en disant :

« Je vous ai dit ce que je pense ; maintenant parlez avec Joseph, qui vous donnera toujours raison. »

Aussitôt il sortit, et la mère Grédel s'écria :

« C'est un vieux fou... il a toujours été le même. Maintenant, toi, si tu ne t'en vas pas en Suisse, je te préviens qu'il faudra aller Dieu sait où. Mais nous recauserons de cela, mes enfants; le principal, c'est que nous soyons prévenus. Il faut attendre ce qui va se passer ; peut-être que les gendarmes arrêteront Bonaparte, mais s'il arrive à Paris, nous courrons ailleurs. •

Elle nous embrassa, reprit son panier et sortit.

Quelques instants après, le père Goulden, étant revenu, se remit à l'ouvrage avec moi, sans plus causer de ces choses. Nous étions tous pensifs, et, le soir, ce qui me surprit le plus, c'est que Catherine me dit :

• Nous écouterons toujours M. Goulden... il a raison... Il eu sait plus que ma mère, et ne nous donnera que de bons conseils. •

En entendant cela, je pensai :

« Elle tient avec le père Goulden, parce qu'ils lisent la gazette ensemble. Cette gazette dit toujours ce qui leur plaît le plus; mais cela u'empêche pas que, s'il faut reprendre le sac et partir, ce sera terrible, et qu'il vaudrait mieux être en Suisse, soit à Genève, ou bien à la fabrique du père Rulle, de la Chaux-de-Fonds, qu'à Leipzig ou ailleurs. »

Je ne voulais pas contrarier Catherine, mais ses pai'oles m'ennuyaient beaucoup.

Depuis ce moment la confusion était partout; les officiers en demi-solde criaient : Vive VEmpereur! Le commandant de place aurait bien donné l'ordre de les arrêter , mais le bataillon tenait avec eux , et les gendarmes avaient l'air de ne rien entendre. On ne travaillait plus v les percepteurs, les contrôleurs, les droits réunis.

WATERLOO

le maire, les adjoints, etc., se faisaient des cheveux gris et ne savaient plus sur quel pied danser. Personne n'osait se déclarer pour Bonaparte ni pour Louis XVIII, excepté les couvreurs, les maçons, les charpentiers, les gagnepetit, qu'on ne pouvait pas destituer, et qui n'auraient pas mieux demandé que de voir les autres à leur place. Ceux-là, leur hachette dans la ceinture de cuir et le paquet d'étèles sur l'épaule , ne se gênaient pas pour crier : A bas les émigrés! — Ils riaient même de la débâcle, qui grandissait à vue d'œil. Un jour la gazette disait : « L'usurpateur est à Grenoble, — le lendemain, — il est à Lyon, — le lendemain, il est'à Màcon, — le lendemain, — à Auxerre; • ainsi de suite.

M. Goulden, en lisant ces nouvelles le soir, se faisait du bon sang.

« On voit maintenant, s'écriait-il, que les Français sont pour la llévolution, et que le reste ne pourra jamais tenir. Tout le monde crie : A bas les émigrés! — Quelle leçon pour ceux qui voient clair ! Ces Bourbons voulaient nous rendre tous Vendéens ; ils doivent se réjouir maintenant d'avoir si bien réussi. »

Mais une chose l'inquiétait encore, c'était la grande bataille qu'on annonçait entre Ney et Napoléon.

«Quoique Ney ait baisé la main de Louis XVIII, disait-il, c'est toujours un vieux soldat de la Révolution, etje ne croirai jamais qu'il se batte contre la volonté du peuple... Non, ce n'est pas possible; il se rappellera le vieux tonnelier de Sarrelouis,quilui casserait la tête avec son marteau, s'il vivait encore, en apprenant que Michel a trahi la nation pour faire plaisir au roi. »

Voilà ce que disait M. Goulden; mais cela n'empêchait pas les gens d'être inquiets, quand tout à coup la nouvelle arriva que Ney avait suivi l'exemple de l'armée, des bourgeois, de tous ceux qui voulaient être débarrassés des expiations, et qu'il s'était rallié. Alors la confiance fut plus grande, mais la crainte d'un coup extraordinaire réduisait encore les hommes prudents au silence.

Le 21 mars, entre cinq et six heures du soir, M. Goulden et moi nous travaillions, la nuit venait; dehors, une petite pluie coulait sur le vitrage, et Catherine allumait la lampe. Théodore Rœber, qui dirigeait le télégraphe, passa ventre à terre sous nos fenêtres; il montait un gros cheval gris çomniel^éj l'air enflait sa blouse, tant il courâTTvite; d'une main il tenait son grand feutre sur sa tête, et de l'autre il^*apait encore avec un bâton sur son cheval, qui galopait comme le vent. M. Goulden, essuyant la vitre, se pencha pour mieux y voir ei dit :

. C'est Rœber qui vient du télégraphe ; une grande nouvelle est arrivée! »

Ses joues un peu pâles rougirent; moi, je sentis mon cœur battre avec violence. Catherine vint poser la lampe auprès de nous, et j'ouvris la fenêtre pour tirer le volet. Cela m'avait pris quelques instants, car il fallait déranger les verres de l'établi, pour ouvrir la fenêtre et décrocher les montres. M. Goulden rêvait. Comme je mettais le crochet , nous entendîmes battre le rappel des deux côtés de la ville à la fois, près du bastion de Mittelbronn et sur celui de Bigelberg; les échos des remparts et ceux du vallon de la cible répondaient, et ce bourdonnement sourd remplissait toute la place, à l'heure où la nuit commence.

M. Goulden s'était levé :

« Les affaires sont décidées maintenant, ditil d'une voix qui me donna froid ; ou bien on se bat aux environs de Paris, ou bien l'Empereur est dans son vieux palais comme en 1 809. •

Catherine courait déjà chercher son manteau, car elle voyait bien qu'il allait sortir, malgré la pluie. Lui, tout en parlant, ses grands yeux gris ouverts, se laissait mettre les manches sans y faire attention ; puis il sortit, et Callierine, me touchant l'épaule, car je restais là, me dit :

" Va donc, Joseph, suis-le. »

Je descendis aussitôt. Nous arrivâmes sur la place au moment où le bataillon débouchait de la grande rue , au coin de la mairie, derrière les tambours qui couraient la caisse sur l'épaule. Une foule de monde les suivait. Sous les vieux tilleuls, le roulement commença; les soldats en tumulte prirent leurs rangs , et presque aussitôt le commandant Gémeau, qui souffrait de ses blessures et ne sortait pas depuis deux mois, parut en uniforme sur les marches de la maison Minque. Le sapeur de planton tenait son cheval à la main, et lui prêta l'épaule pour monter. De tous les côtés on regardait. L'appel était commencé.

Le commandant traversa la place, les capitaines allèrent vivement à sa rencontre ; ils se dirent quelques mots; ensuite le commandant passa devant le front du bataillon, pendant que derrière lui s'avançait un simple sergent à trois chevrons , qui portait un drapeau dans son étui de toile cirée.

La foule grandissait toujours. M. Gotilden et moi nous venions de monter sur la borne, en face de la voûte du corps de garde. Après l'appel, au bout d'un instant, le commandant tira son épée, et donna l'ordre de former le carré.

Je vous raconte ces choses simplement , parce qu'elles étaient simples et terribles. On voyait à la pâleur du commandant qu'il avait

la fièvre, et pourtant il faisait presque nuit. Les lignes grises du carré sur la place, le commandant à cheval au milieu, les officiers autour, sous la pluie, les bourgeois écoutant, le grand silence, les fenêtres qui s'ouvrent aux environs, tout est encore présent à mon esprit, et voilà qu'il s'est passé bientôt cinquante ans 1

Personne ne parlait , car chacun savait bien qu'on allait apprendre le sort de la France.

« Portez armes!... Arme bras!... cria le capitaine Vidal.»

Après le bruit des armes, on n'entendit plus que 11 voix du commandant, cette voix claire que j'avais entendue de l'autre côté du Rhin, à Lulzen et à Leipzig, celle qui nous criait: • Serrez les rangs! • Elle me traversait jusqu'à la moelle des os.

« Soldats, dit-il, S. M. Louis XVIII a quille Paris !e 20 mars, et l'Empereur Napoléon a fait son entrée dans la capitale le même jour. ■•

Une sorte de frémissement s'étendit partout, mais cela no dura qu'une seconde , et le commandant poursuivit :

« Soldais! le drapeau de la France, c'est le drapeau d'Arcole, de Rivoli , d'Alexandrie, de Chébreisse, des Pyramides, d'Aboukir, de Marengo, d'Austerlitz, diéna, d'Eylau, de Friedland, de Sommo-Sierra, de Madrid, d'Abensberg, d'Eckmûl, d'Essling, de Wagram, de Smolensk, de la Moskowa, de Weissenfelz, de Lutzen, de Bautzen, de Wurtschen, de Dresde, de Bischofswarda, de Hanau, de Brienne, de Saint-Dizier ,. de Champaubert , de Château- Thierry, de Joinvilliers, de Méry-sur-Seine, de iNiontereau, de Monlmirail...— C'est ce drapeau que nous avons teint de notre sang... c'est celui qui fait notre gloire. »

Le vieux sergent avait sorti le drapeau tricolore tout déchiré de son étui. Le commandant le prit :

« Ce drapeau, le voilà !... vous le reconnaissez... c'est celui de la nation... C'est celui que les Russes, les Prussiens, les Autrichiens, tous ceux que nous avions épargnés cent fois, nous ont ôté le jour de leur première victoire, parce qu'ils en avaient peur. »

Un grand nombre de vieux soldats, en entendant ces paroles, détournaient la tête pour cacher leurs larmes ; d'autres, tout pâles, regardaient avec des yeux terribles. ■

« Moi, cria le commandant en levant son epée, je n'en connais pas d'autre. Vive la France. . . Vive V Empereur ! »

A peine avait-il poussé ce cri, que tout éclatait, on ne s'entendait plus; de toutes les fenêtres, sur la place, dans les rues, partout des cris de : Vive l'Empereur ! Vive la France ! partaient comme des coups de trompette. Les

gens et les soldats s'embrassaient; on aurait dit que tout était sauvé , que nous avions retrouvé tout ce que la France avait perdu en

Il faisait presque nuit ; on s'en allait à droite, à gauche, par trois, par six, par vingt, criant : Vive V Empereur! quand du côté de l'hôpital un éclaij «Duge passe dans le ciel... le canon tonne! derrière l'arsenal l'autre lui répond, et cela continue de seconde en seconde.

Le père Goulden et moi nous traversions la place bras dessus bras dessous, en criant aussi : Vive la France! Et comme, à chaque coup de canon dans la nuit sombre, la lumière arrivait jusque sur la place, dans un éclair nous vîmes Catherine qui venait à notre rencontre avec la vieille Madelon Schouler. Elle avait mis son petit capuchon et sa bou^nte; son nez rose était bien caché du brouillard ; elle dit en nous voyant :

« Madeleine, les voilà! L'Empereur est le maître, n'est-ce pas, monsieur Goulden?

— Oui, mon enfant, répondit le père Goulden, c'est décidé! »

Alors Catherine prit mon bras , et je ne sais pas pourquoi je me mis à l'embrasser deux ou trois fois en rentrant chez nous. Je sentais peut-être d'avance qu'il faudrait partir bientôt, et que je ne l'embrasserais plus longtemps. Le père Goulden , devant nous avec Madelon , disait :

« Ce soir , je veux boire un bon coup. Montez, Madeleine, je vous invite. •

Mais elle ne voulut pas, et nous laissa sur la porte.

Tout ce que je puis dire, c'est que la joie du monde était aussi grande qu'à l'arrivée de Louis XVIII, et peut-être encore plus.

Une fois dans notre chambre et débarrassé de son manteau, M. Goulden s'assit à table, car le souper attendait. Catherine courut à la cave chercher une bonne bouteille. Nous buvions et nous riions, et le canon faisait grelotter nos vitres. Quelquefois les gens perdent la tête, même ceux qui n'aiment que la paix ; ces coups de canon nous réjouissaient, nous rentrions en quelque sorte dans nos vieilles habitudes.

M. Goulden disait :

« Le commandant Gémeau a bien parlé ; mais il aurait pu continuer jusqu'à demain, en commençant par Valmy, Hundschott, Wattignies, Fleurus, Neuwied, Ukerath, Frœschwiller, Geisberg, jusqu'à Zurich et Hohenlinden. C'étaient aussi de grandes victoires, et même les plus belles de toutes, puisqu'elles sauvaient la liberté. Ils n'a parlé que des dernières, cela suffit pour le moment. Que les autres arrivent... qu'ils osent remuer! la na-

WATERLOO

tioii veut la paix; mais si les alliés commencent la guerre, malheur à eux ! Maintenant on va reparler de la liberté, de l'égalité; de la l'raternité. Par ce moyen, toute la France se lèvera... je vous en préviens... tous en masse se lèveront. On fera des gardes nationales; les vieux comme moi, les hommes mariés défendront les places; les jeunes marcheront, mais on ne dépassera pas les frontières. L'Empereur, instruit par l'expérience, armera les ouvriers, les paysans et les bourgeois; si les autres viennent, quand ils seraient un million, pas un ne sortira de chez nous. Le temps des soldats est passé; les armées régulières sont bonnes pour la conquête, mais un peuple qui veut se défendre ne craint pas les meilleurs soldats du monde. Nous l'avons fait voir aux Prussiens, aux Autrichiens, aux Anglais, aux Russes, de 1792 jusqu'en 1800; et, depuis, les Espagnols nous l'ont fait voira nous, et même, avant, les Américains l'avaient fait voir aux Anglais. L'Empereur va nous parlerde libertp, soyez en sûrs. S'il veut lancer des proclamations en Allemagne, beaucoup d'Allemands seront avec nous; on leur apromis des liberté.s poui les faire marcher en masse contre la France, et maintenant les souverains réunis à Vienne se moquent bien de tenir leur promesse : leur coup est fait... ils se partagent les gens comme des troupeaux. Les peuples de bon sens tiendront ensemble; de celte façon, la paix s'établira par force. Les rois seuls ont intérêt cà la guerre; les peuples n'ont pas besoin de se conquérir, pourvu qu'ils se fassent du bien par la liberté du commerce, voilà le principal ! »

Dans son exaltation, il voyait tout en beau. Moi-même je trouvais ce qu'il disait tellement naturel, que j'étais sûr que l'Empereur agirait de cette manière. Catherine le croyait aussi. Nous bénissions tous le Seigneur de ce qui venait d'arriver; et vers onze heures, après avoir bien ri, bien parlé, bien crié, nous allâmes nous coucher au milieu des plus belles espérances. Alors toute la ville était illuminée, nous avions mis aussi des lampions à nos fenêtres. A chaque instant on entendait partir des pétards, les enfants crier : Vive l'Empereur: et les soldats sortir des auberges en chantant : A bas les émigrés !

Cela se prolongea bien tard, et seulement vers une heure nous dormions à la grâce de Dieu.

La satisfaction dura bien encore cinq ou six jours. — On renomma les anciens maires, les adjoints, les gardes champêtres, et tous ceux qu'on avait mis de côté quelques mois auparavant. Toute la ville, jusqu'aux dames, portait de petites cocardes tricolores, que les couturières se dépêcha4ent de festonner avec des rubans rouges, blancs et bleus. Ceux qui dans le temps se déchaînaient contre rOgre de Corse n'appelaientplusLouisXVIII que le Roipanade. Le 25 mars on chanta le Te Deum; toute la garnison et les autorités civiles y assistèrent en grande cérémonie.

Après le Te Deum, les autorités donnèrent un dîner magnifique à l'état-major delà place; le temps s'était remis, les fenêtres de la Ville de Metz étaient ouvertes, des grappes de quinquets pendaient au plafond. Catherine et moi nous étions sortis le soir pour jouir de ce spectacle. On voyait les uniformes et les habits noirs fraterniser ensemble autour des longues tables; et jusqu'à minuit, tantôt le maire, tantôt un adjoint, ou le nouveau commandant de place, M. Brancion, se levaient pourboire à la santé de l'Empereur, à la santé de ses ministres, à la santé de la France, à la santé de la paix, à la santé de la victoire, etc., etc.

Les verres tintaient. Dehors les enfants tiraient des pétards ; on avait mis un mât de Cocagne devant l'église; des chevaux de bois étalent arrivés de Saverne avec des joueurs d'orgues; le collège avait congé, dans la cour de Klein, au Bœuf, on livrait un combat de chiens contre deux ânes ; enfin on faisait comme on a fait en 1830, en 1848, et plus tard. C'est toujours la même chose; les gens n'inventent rien de nouveau pour glorifier ceux qui montent et se moquer de ceux qui descendent.

Mais il parait que l'Empereur n'avait pas de temps à perdre en réjouissances. La gazette disait bien que Sa Majesté voulait la paix, qu'elle ne demandait rien, qu'elle était d'accord avec son beau-père l'empereur François, que Marie- Louise et le roi de Rome allaient revenir... qu'on les attendait... — Oui, mais, en attendant, l'ordre d'armer la place arrivait. Deux ans auparavant, Phalsbourg était à cent lieues de la frontière, les remparts tombaient en ruine, les fossés se comblaient, i\ ne restait plus à l'arsenal que de vieilles patraques du temps de Louis XIV, des fusils de remparts qu'on allumait avec des mèches, et des canons tellement

■ Ce drapeau, levuili!... ■ , l'âge 4B.

lourds sur leurs affûts massifs, qu'il fallait des files de chevaux pour les traîner. Les vrais arsenaux étaient à Dresde, à Hambourg, à Erfurt; mais alors, sans avoir remué, nous étions à dix lieues de la Bavière rhénane, et c'est sur nous que devait tomber la première averse d'obus et de boulets. Aussi jour par jour on recevait les ordres de relever les remparts, de nettoyer les fossés, de mettre les patraques en bon état.

Au commencement d'avril, on établit un grand atelier à l'arsenal, pour la réparation des armes. Il arriva des soldats du génie et des artilleurs de Metz, pour faire les terrassemepts à l'intérieur des bastions et les embrasures autour. C'était un mouvement plus grand encore que de 1805 à 1813; et je pensai plus

d'une. fois que les grandes frontières au loin avaient pourtant leur bon côté, puisque ceux de l'intérieur sont préservés des coups et peuvent vivre en paix très-longtemps, pendant qu'on bombarde déjà les autres.

Enfin nous éprouvions de grandes inquiétudes, car naturellement, lorsqu'on replante des palissades neuves sur les glacis, qu'on met des fascines aux demi-lunes, qu'on ajuste des bouches à feu dans tous les recoins des places fortes, c'est qu'il faut aussi du monde pour garder et manœuvrer tout cela. Plus d'une fois, en écoutant lire ces décrets le soir, Catherine et moi nous nous regardions les lèvres serrées. Je sentais bien d'avance qu'au lieu de rester là tranquillement à nettoyer et raccommoder des horloges, il me faudrait peut-être

WATERLOO

La tante GiWel. (Page 50.;

recommencer la charge en douze temps, et cela me produisait un mauvais ellet. La tristesse me gagnait de plus en plus; souvent M. Goalden, en me voyant tout pensif, s'écriait d'un ton joyeux :

« Allons! du courage, Joseph : tout finira bien. »

Il voulait me remonlor le cœur, mais je. pensais ;

• Oui, oui, vous me dites ces choses pour m'encourager; mais, à moins d'être aveugle, on voit bien quelle tournure cela prend. •

Tout marchait tellement vite, que les décrets se suivaient comme la grêle, toujours avec de grands mots pour les embellir. On apprenait que les régiments allaient reprendre leurs anciens numéros « illustrés dans tant de

glorieuses campagnes. » Sans avoir beaucoup de malice, chacun comprenait bien que les vieux numéros sans régiments allaient en ravoir. El comme ce n'était pas encore assez, on apprit que les cadres des 3°, des 4* et des 5' bataillons d'infanterie, des 4' et 5' escadrons de cavalerie, de trente bataillons du train d'artillerie, de vingt régiments de jeune garde, de dix bataillons d'équipages militaires, de vingt régiments de marine, que tous ces cadres allaient être créés, soi-disant pour donner de l'emploi aux ofliciers en demi-solde de toutes les armes de terre et de mer; mais c'était bon à dire : quand on crée des cadres, c'est pour les remplir, et quand ils sont remplis, il faut que les soldats partent. Oh! quand je vis cela, ma confiance fut perdue. El l'on répétait

toujours : « La paix! la paix! la paix!... Nous acceptons le traité de Paris... Les rois et les empereurs réunis à Vienne s'entendent avec nous... Marie-Louise et le roi de Rome sont en route. » Plus on répétait ces nouvelles, plus ma défiance augmentait. M. Goulden avait beau me dire :

« Il a pris Garnot! Carnot est un bon patriote!... Carnot l'empêchera de faire la guerre!.-.. Ou, si nous sommes forcés de faire la guerre, il lui montrera que c'est chez nous qu'il faut attendre l'ennemi... qu'il faut soulever la nation... déclarer la patrie en danger... etc. •

Il avait beau me dire des choses pareilles, je m'écriais toujours en moi-même : • Tous ces cadres ne sont pas pour rien... ces cadres seront remplis... c'est sûr!... »

On apprit aussi que dix mille soldats d'élite alk/ent entrer dans la garde, et que rarlillerie légère était réorganisée. L'artillerie légère suit les armées, chacun sait cela. Pour rester derrière les remparts et se défendre chez soi, l'artillerie légère est inutile. Cette idée me vint tout de suite , et même, le soir, je ne pus m'empêcher de le dire à Catherine; j'avais toujours eu soin de lui cacher mes craintes, mais cette fois c'était trop fort. Elle ne répondit pas, ce qui montre bien qu'elle avait du bon sens, et qu'elle pensait comme moi.

Toutes ces choses m'ôtaient beaucoup de mon enthousiasme pour l'Empereur; quelquefois en travaillant je me disais :

• J'aimerais pourtant mieux voir de ma fenêtre les processions que d'aller me battre contre des gens que je ne connais pas! Au moins cette vue ne me coûterait ni bras ni jambe, et si cela m'ennuyait trop, je pourrais aller faire un tour aux Quatre-Vents. •

Mon chagrin s'augmentait d'autant plus que, depuis sa dispute avec M. Goulden, la tante Grédel ne venait plus nous voir. C'était une femme obstinée; elle n'écoutait pas la raison, et gardait rancune aux gens durant des années et des années. C'était pourtant notre mère et nous devions lui céder; elle ne voulait que notre bien. Mais comment faire pour nous accorder avec elle et M. Goulden? Voilà ce qui nous embarrassait ; car si nous devions noire amour à la tante Grédel, nous devions aussi le plus grand respect à celui qui nous considérait comme ses propres enfants, et nous comblait chaque jour de ses bienfaits.

Ces pensées nous rendaient bien tristes, et j'avais résolu de dire à M. Goulden que Catherine et moi nous étions des jacobins comme lui, mais que, saus vouloir faire tort aux idées aes jacobins et sans les abandonner, nous de-

vions pourtant honorer notre mère et lui demander des nouvelles de sa santé. Je ne savais pas comment il recevrait notre déclaration, lorsqu'un matin, jour de dimanche, en descendant vers huit heures , nous trouvâmes cet excellent homme qui venait de s'habiller ; il paraissait de bonne humeur, et nous dit

« Mes enfants, voici près d'un mois que la tante Grédel n'est pas venue nous voir; elle s'obstine. Eh bien ! je veux montrer plus d'esprit qu'elle, et je veux bien céder. Entre gens comme nous, il ne doit exister aucun nuage. Après déjeuner, nous irons aux Quatre-Vents lui dire qu'elle est une entêtée, et que nous l'aimons malgré ses défauts. Vous verrez comme elle sera honteuse ! »

Il riait, nous étions tout attendris.

« Ah! monsieur Goulden, que vous êtes bon ! lui dit Catherine ; ceux qui ne vous aimeraient pas auraient bien mauvais cœur.

— Hé! s'écria-t-il, ce que je fais n'esl-il pas tout naturel 1 Est-ce qu'il faut rester divisé? pour des mots? Dieu merci, l'âge nous apprend que le plus raisonnable fait toujours le premier pas ; et vous saurez que c'est même écrit dans les Droits de l'homme, afin de maintenir la concorde entre les honnêtes gens. •

Quand il avait cité les Droits de l'homme, tout était dit. On peut s'imaginer notre satisfaction; Catherine, dans sa joie, pouvait attendre à peine la fin du déjeuner ; elle courait à droite, à gauche, chercher la canne, les souliers carrés, la boite où se trouvait la belle perruque fixée sur sa patëre. Elle aidait M. Goulden à passer les manches de son habit noisette ; lui, la regardait en souriant ; il finit par l'embrasser.

« Ah ! je savais bien, dit-il, que cette démarche te rendrait heureuse ; aussi ne perdons pas une minute et partons. »

Nous sortîmes donc ensemble. Le temps était très-beau. M. Goulden donnait le bras à Catherine, gravement, comme il faisait toujours en ville, et moi je marchais derrière, dans la jubilation de mon âme. J'avais sous les yeux les êtres que j'aimais le plus au monde, et je songeais à ce qu'allait dire la mère Grédel. Nous dépassâmes l'avancée, ensuite les glacis, et vingt minutes après, sans nous presser trop, nous arrivions devant la porte de la tante.

Il pouvait être alors dix heures. Comme j'avais pris un peu d'avance à l'auberge de la Roulette, j'entrai d'abord dans l'allée de^-i^!" reaux qui longe la maison, et je regardai par la lucarne ce que faisait la t;mte. Elle était assise juste en face de moi, près de l'âtre qui fumait ; elle avait sa petite jupe à raie^ bleues, les grandes poches par-dessus, son corset de

WATERLOO

toile à bretelles et ses savates. Elle filait les yeux baissés d'un air triste; ses grands bras maigres sortant des manches de la chemise jusqu'au coude, et ses cheveux gris tortillés sur la nuque sans bonnet.

En la voyant ainsi toute seule, je me dis : « Pauvre tante Grédel, elle pense à nous, pour sûr... elle s'obstine dans son chagrin... C'est pourtant une triste vie d'être seule et de ne pas voir ses enfants ! » Cela me serrait le cœui-; quand au môme instant la porte s'ouvrit du côté de la roule, et le père Goulden entra tout joyeux avec Catherine, en s'écriant :

« Ah! vous ne venez plus nous voir, mère Grédel, il faut donc à cette heure, que je vous amène vos enfants, et que je vienne aussi moimême vous embi assert Vous allez nous faire un bon diner, entendez-vous? et que cela vous serve de leçon 1 »

Il paraissait grave dans sa joie. La tante, en les voyant, s'était dépêchée d'accourir et d'embrasser Catherine ; ensuite elle tomba dans les bras de M. Goulden et se pendit à son cou.

• Ah! monsieur Goulden, s'écria-t-elle, que je suis donc heureuse de vous voir I Vous êtes un homme bon, vous valez mille fois mieux que moi. •

Voyant que tout prenait une bonne tournure, je courus à la porte, et je les trouvai tous deux les larmes aux yeux. Le père Goulden disait :

• Nous ne parlerons plus de politique I

— Non I qu'on soit jacobin ou tout ce qu'on voudra, s'écriait la tante , le principal c'est qu'on ail bon cœur. »

Ensuite elle vint aussi m'emhrasser en disant :

« Mon pauvre Joseph, je pensais à vous du matin au soir... Maintenant tout est bien... je suis contente. »

Elle courait déjà dans la cuisine, remuant toutes les marmites pour nous régaler; pendant que M. Goulden déposait sa canne dans un coin, son grand chapeau dessus, et s'asseyait d'un air de contentement auprès de l'àlre.

« Quel beau temps! s'écriait-il, tout verdit, tout refleurit... Gomme je serais heureux de vivre aux champs, de voir des haies par mes fenôtreSjdespommiers, des pruniers tout blancs et tout roses ! •

Il était gai comme ime alouette, et nous l'aurions tous été, sans les idées de guerre qui nous trottaient en tête.

i. Laissez cela, ma mère, disait Catherine, asseyez-vous tranquillement près de M. Goulden. C'est moi qui ferai le diner comme dans le temps.

— Mais tu ne sais plus la place de rien... j'ai tout dérangé, disait la tante.

— levons en prie, asseyez-vous, faisait Catherine ; soyez tranquille, on trouvera le beurre, les œufs, la farine et tout ce qu'il fant.

— Allons... allons... je vais donct'obéir, dit la tante en descendant à la cave. »

Catherine pendit son beau châle au dos de ma chaise, elle mit du bois au feu, du beurre dans la poêle et regai'da dans les marmites pourvoir si tout était bien entrain. Au même instant, la tanle remontait de la cave avec une bouteille de vin blanc.

« Vous allez d'abord vous rafraîchir avant le dîner, dit-elle; et pendant que Catherine fera la cuisine, j'irai mettre mon casaquin et me donner un coup de peigne, car, Dieu merci ! j'en ai besoin. Vous... sortez... allez au verger... Tiens, Joseph," prends ces verres et la bouteille... asseyez-vous dans le rucher... le temps est beau... Dans une heure tout sera bien avancé... j'irai boire et trinquer avec vous.

Le père Goulden et moi nous sortîmes donc, traversant.les hautes herbes, les ;^i^senlits jaunes, qui nous montaient jusqu'aux genoux, 'il faisait une grande chaleur, tout bourdonnait. Nous allâmes nous mettre à l'ombre du rucher, regardant ce magnifique soleil enti-e les ruches tourbillonnantes. M. Goulden pendit sa perruque derrière lui pour être plus à l'aise, je débouchai la bouteille et nous bûmes de ce bon petit vin blanc.

« Allons, tout va bien, disait-il; siles hommes font des folies , le Seigneur Dieu veille toujours sur ses affaires. Regarde ces blés, Joseph, comm.e cela pousse... Ouelle moisson dans.trois ou quatre mois d'ici I Et ces naVettes, ces colzas, ces arbustes, ces abeilles, comme tout travaille, comme tout vit, comme tout grandit!... Quel malheur que les hommes ^ne suivent pas un pareil exemple, que les uns travaillent pour nourrir la paresse des autres, et qii'il faille toujours des fainéants de toute espèce qui nous traitent de jacobins, parce que nous voulons l'ordre, la justice et la paix ! »

Ce qu'il aimait le plus au monde, c'était la vue du travail, et non pas seulement celle du nôtre, qui n'est rien, mais des derniers insectes qui courent sur la terre entre les herbes, comme dans des forêts sans fin, qui se bâtissent des demeures, qui s'accouplent, qui couvent leurs œufs, qui les entassent dans des magasins, qui leur donnent de la chaleur en les exposant au soleil, qui les rentrent à la la nuit, qui les défendent contre les ennemis; enfin cette grande vie où tout chante,*où tout est à sa place, depuis l'alouette qui remplit le

ciel de sa musique joyeuse, jusqu'à la fourmi qui va, vient, court, fauche, scie, traîne, et fait tous les métiers. Oui, voilà ce que M. Goulden admirait; mais il n'en parlait qu'aux champs, à la vue de ce grand spectacle ; et naturellement alors il parlait de Dieu, qu'il appelait l'Être suprême, comme les anciens calendriers de la' République , il disait que c'était la raison, la sagesse, la bonté, l'amour, la justice, l'ordre, la vie. Les anciennes idées du calendrier lui revenaient aussi; c'était magnifique de l'entendre parler de pluviôse, saison des pluies; de nivôse, saison des neiges; de ventôse, saison des vents ; et puis de floréal, prairial, fructidor. Il disait que les idées des hommes dans ce temps se rapportaient à celles de Dieu, tandis que juillet, septembre, octobre ne signifiaient rien, et même n'étaient inventés que pour tout embrouiller et tout obscurcir. Une fois sur ce chapitre, il ne finissait jamais, on voyait tout par ses yeux. Malheureusement, je n'ai pas l'instruction que cet homme de bien avait, sans cela je me ferais un véritable plaisir de vous raconter ses idées.

Nous étions justement sur ce chapitre lorsque la mère Grédel, bien lavée, bien peignée, en habits des dimanches, s'avança du coin de la maison vers le rucher, et tout de suite il se tut pour maintenir la concorde.

« Hé! maintenant me voilà, dit la tante; tout est en ordre.

— Allons, asseyez-vous, dit M. Goulden en lui faisant place sur le banc.

— Hé! s'écria la tante, savez-vous l'heure qu'il est? Le temps ne vous dure pas... Écoutez !... »

Alors , prêtant l'oreille , nous entendîmes l'horloge de la ville sonner lentement ses douze coups.

Comment! il est déjà midi ? s'écria le père Goulden ; j'aurais cru que nous n'étions pas entrés depuis dix minutes.

— Eh bien ! il est midi, fit la tante, et le dîner vous attend.

— A la bonne heure, dit M. Goulden en lui prenant le bras; eh bien! arrivez, ma commère : depuis que vous m'avez dit l'heure, j'ai bon appétit. •

Ils traversèrent l'allée bras dessus bras dessous; je les suivais tout joyeux, et lorsque nous fûmes sous la porte, le plus agréable spectacle s'offrit à nos regards : la grande soupière peinte de fleurs rouges fumait sur la table, une poitrine de veau farcie remplissait la chambre de sa bonne odeur, des kuchlen à la cannelle s'élevaient dans un grand plat, au bord du vieux buffet de chêne, et deux bouteilles, avec les verres étincelanls comme du

cristal, brillaient sur la nappe blanche devant les assiettes. Enfin, rien qu'à voir cela, l'idée vous venait que la joie du Seigneur est de combler ses enfants de bônidictions innombrables.

Catherine, avec ses bonnes joues rouges et ses dents blanches, riait de notre satisfaction, et l'on peut dire que pendant tout le diner nos inquiétudes sur l'avenir furent oubliées. On ne songeait qu'à se faire du bien, à rire, à li'ouver que tout était en bon état dans ce bas monde.

Ce n'est que plus tard, en prenant le café, qu'une sorte de tristesse nous revint; sans savoir pourquoi, chacun se mit à réfléchir. On ne voulait pas parler de politique, et ce fut la tante Grédel elle-même qui tout à coup demanda les nouvelles. M. Goulden alors dit que l'Empereur désirait la paix, qu'il se mettait seulement en état de défense, chose nécessaire afin de prévenir les ennemis que nous n'avions pas peur. Il dit que, dans tous les cas, malgré leurs mauvaises intentions, les alliés n'c seraient pas venir chez nous, parce que le beaupère François, sans avoir beaucoup de cœur, en avait pourtant assez pour ne pas vouloir renverser deux fois son gendre, sa propre fille et son petit-fils ; que ce serait contre nature, et que d'ailleurs maintenant la nation se lèverait en masse, qu'on déclarerait la patrie en danger, que ce ne serait plus seulement une guerre de soldats, mais une guerj-e de tous les Français contre ceux qui voudraient les opprimer. Gela devait faire réfléchir les souverains alliés, etc., etc.

Il dit encore bien d'autres choses qui ne me reviennent pas. La tante Grédel écoutait sans répondre. A la fin, elle se leva, ouvrit l'armoire et prit dans une écuelie un papier gris qu'elle remit à M. Goulden, en lui disant :

■1 Lisez un peu , des papiers pareils courent tout le pays ; celui-ci me vient de M. le curé Diemer. Vous allez voir si la paix est sûre. »

M. Goulden n'avait pas ses lunettes, c'est moi qui lus le papier à sa place. J'ai mis tous ces vieux écrits de côté depuis des années; c'est devenu jaune, on n'y pense plus, on n'en parle plus, et pourtant c'est toujours bon à relire. Que peut-on savoir? Les anciens rois, les anciens empereurs qui nous en voulaient, sont morts après nous avoir fait tout le mal possible; mais leurs fils et leurs petits-fils sont toujours là, qui ne nous veulent pas trop de bien ; ce qu'ils ont dit dans le temps, ils peuvent encore le redire , et ceux qui ont aidé les anciens peuvent encore aider les nouveaux. Enfin, voici ce papier :

• Les puissances aUiées, qui ont signé le traité de Paris, réunies en congrès à Vienne,

WATERLOO

informées de l'évasion de Napoléon Bonaparte et de son entrée à main armée en France, doivent à leur dignité et à l'intérêt de l'ordre social une déclaration solennelle des sentiments que cet événement leur a fait éprouver.

« En rompant ainsi la convention qui l'avait établi à l'Ile d'Elbe, Bonaparte détruit le seul litre légal auquel son existence était attachée. En reparaissant en France avec des projets de trouble et de bouleversement, il s'est privé lui-même de la protection des lois et a manifesté à la face de l'univers qu'il ne saurait y avoir ni paix ni trêve avec lui. »

Les alliés continuaient ainsi deux grandes pages; et ces gens qui n'avaient rien de commun avec nous, que nos affaires ne regardaient pas, et qui se donnaient le titre de défenseurs de la paix, finissaient par déclarer qu'ils se réunissaient en masse pour maintenir le traité de Paris et pour rétablir Louis XVIII.

Quand j'eus fini, la tante, regardant M. Goulden, lui demanda :

« Qu'est-ce que vous pensez de cela?

— Je pense, dit-il, que ces gens se moquent des peuples, et qu'ils extermineraient le genre humain sans honte et sans pitié, pour maintenir quinze ou vingt familles dans l'abondance. Je crois que ces gens se regardent comme des dieux, ou qu'ils nous prennent pour des bêtes.

— Sans doute, fit la tante Grédel, je ne dis pas le contraire ; mais tout cela n empêche pas que Joseph sera forcé de partir. »

J'étais tout pâle en voyant que la tante avait raison.

« Oui, répondit M. Goulden, je le savais depuis quelques jours, et voici ce que j'ai fait. Vous avez sans doute appris, mère Grédel, que l'on forme de grands ateliers pour la réparation des armes. Il en existe un à l'arsenal de Phalsbourg, mais les bons ouvriers manquent. Naturellement les bons ouvriers rendent autant de services à l'Etat, en réparant les armes, que ceux qui vont se battre; ils ont plus de peine, mais au moins ils ne risquent pas leur vie et ••estent chez eux. Eh bien ! aussitôt je me suis rendu chez le commandant a'ariillerie , M. de Montravel, et j'ai fait une demande pour que Joseph soit accepté comme ouvrier. La réparation d'une batterie de fusil n'est rien pour un bon horloger; M. de Montravel a tout de suite accepté. Voici son ordre, dit-il, en nous montrant un papier qu'il avait dans sa poche. •

Alors je crus revenir au monde, &t je m'écriai :

• Oh! monsieur Goulden, vous êtes plus que notre père, vous me sauvez la vie. •

fit Catherine, que l'inquiétude suffoquait

depuis longtemps, sortit aussitôt; tandis que la tante Grédel, qui s'était levée, embrassait M. Goulden pour la seconde fois en disant :

■ Oui, vous êtes le meilleur des hommes... un homme de bon sens... un homme de trèsgrand esprit... Ah! si tous les jacobins vous ressemblaient, les femmes ne voudraient plus avoir que des jacobins.

— Mais ce que j'ai fait est tout simple, disait-il.

*— Non... non... ce n'est pas tout simple; c'est le bon cœur qui vous donne de bonnes idées. »

Moi, dans mon étonnement et ma joie, les paroles me manquaient, et pendant que la tante parlait, je sortis au verger prendre l'air. Catherine était là, dans le coin du fouj; elle pleurait à chaudes larmes.

« Ah! maintenant, dit-elle, je respire... je vais revivre. »

Je l'embrassai dans un attendrissement extraordinaire. Je voyais ce qu'elle avait dû souffrir depuis un mois ; mais c'était une femme courageuse, qui me cachait ses inquiétudes ; elle savait bien que j'en avais assez pour mon propre compte. Nous restâmes là plus de dix minutes pour essuyer nos larmes; ensuite étant rentrés, M. Goulden nous dit :

«Eh bien! Joseph, c'est pour demain, tu partiras de bonne heure ; l'ouvrage ne te manquera pas. »

Quel bonheur de penser que je ne serais pas forcé de partir! Ah! j'avais encore d'autres raisons pour vouloir rester : Catherine et moi nous espérions quelque chose!... Mon Dieu! mon Dieu! ceux qui n'ont pas éprouvé cela ne sauront jamais ce que les hommes peuvent souffrir, ni quel poids une bonne nouvelle vous ôte du cœur.

Nous restâmes encore environ une heure aux Quatre-Vents.^Et puis, au moment où les gens revenaient des vêpres, à la nuit tombante, nous repartîmes pour la ville. La tante Grédel nous accompagna jusqu'à la poste aux chevaux, et sur les sept heures nous remontions notre escalier.

C'est ainsi que l'accord se rétablit entre la tante Grédel et M. Goulden. Depuis, elle venait nous voir aussi souvent qu'autrefois. Moi j'allais tous les jours à l'arsenal, et je travaillais à la réparation des batteries. A midi sonnant, je rentrais diner. A une heure, je repartais jusqu'à sept heures. J'étais à la fois soldat et ouvrier, dispensé des appels , mais accablé d'ouvrage. Nous espérions que je resterais dans cette position jusqu'à la fin de la guerre, si par malheur elle commençait , car ou n'était sûr de rien.

La confiance nous était un peu revenue depuis que je travaillais à l'arsenal; mais nous avions pourtant encore de rinquiélude, car des centaines de semestriers, d'anciens soldats rengagés pour une campagne et de conscrits, passaient le sac au dos avec leurs habits de village. Ils criaient tous : Vive l'Empereur! et paraissaient furieux. Dans la grande salle de la mairie, les uns recevaient une capote, les autres un shako, les autres des épaulettes, des guêtres, des souliers aux frais du département. Ils repartaient ainsi pour rejoindre, et je leur souhaitais bon voyage.

Tous les tailleurs de la ville faisaient des uniformes par entreprise, les gendarmes cédaient leurs chevaux pour remonter la cavalerie, et M. le maire, le baron Parmenlier, excitait les jeunes gens de seize à dix-sept ans à s'engager dans les partisans du colonel Brice, qui devait défendre les défilés de la Zorne, de la Zinselle et de la Sarre. M. le baron allait partir pour le Champ de Mai; cela redoublait son enthousiasme :

• Allez!... courage! » leur criait-il, en parlant des Romains qui s'étaient battus pour la patrie.

Je pensais en l'écoutant ; « Puisque tu trouves cela si beau , pourquoi n'y vas-tu pas toi-même? •

On peut se figurer avec quel courage je travaillais à l'arsenal ; rien ne me coûtait, j'aurais passé les jours et les nuits à raccommoder les fusils, <à rajuster les baïonnettes, à serrer les vis. Quand le commandant de Montravel venait noQs voir, il m'admirait : .

« A la bonne heure! disait-il, c'est bien! Je suis content de vous, Bertha. »

Ces paroles me remplissaient de satisfaction, je ne manquais pas de les rapporter à Catherine pour lui remonter le cœur ; nous étions presque sûrs que M. de Montravel me garderait à Phalsbourg.

Les gazettes ne parlaient plus que de la nouvelle Constitution , qu'on appelait l'Acte additionnel , et du Champ de Mai. M. Goulden trouvait toujours à redire, tantôt sur un article, tantôt sur un autre ; mais je ne me mêlais plus de ces afiaires; je me repentais même d'avoir crié contre les processions et les expiations; j'avais bien assez de politique.-

Cela dura jusqu'au 23 mai. Ce jour-là, vers dix heures du matin, je me trouvais dans la

grande salle de l'arsenal , en train de remplir des caisses de fusils. La grande porte restait ouverte à deux battants ; les soldats du train, avec leurs fourgons, attendaient devant le parc à boulets pour charger les caisses. Je clouais la dernière, lorsque le garde du aàpie Robert me toucha l'épaule en me disant tout bas :

« Bertha, le commandant de Montravel désire vous voir; il est au pavillon. »

Qu'est-ce que le commandant avait à me dire? Je n'en savais rien, et tout de suite j'eus peur. Malgré cela, je partis aussitôt en traversant la grande cour, où donne le hangar des ajMts; je montai l'escalier, et je frappai doucement à la porte.

« Entrez! • me dit le commandant.

J'ouvris tout tremblant, le bonnet à la main. Le commandant de Montravel était un homme de haute taille, maigre, brun , la tête un peu penchée. Il se promenait de long en large, au milieu de ses livres, de ses cartes et de ses armes pendues aux murs.

« Ah ! c'est vous, Bertha, dit-il en me voyant; je vais vous apprendre une fâcheuse nouvelle : le 3<= bataillon, dont vous faites partie, part pour Metz. •

En entendant cette terrible nouvelle, je sentis mon cœur se retourner et je ne pus rien répondre.

Le commandant me regardait.

• Ne vous troublez pas, fit-il au bout d'un instant; vous êtes marié depuis quelques mois, et d'ailleurs bon ouvrier, cela mérite considération. Vous remettrez cette lettre au colonel Desmichels, à l'arsenal de Metz; c'est un de mes amis, il vous trouvera de l'emploi dans ses ateliers, soyez-en sûr. »

Je pris la lettre qu'il me tendait , en le remerciant, et je sortis plein d'épouvante.

Chez nous, Zébédé, M, Goulden et Catherine causaient ensemble dans l'atelier; la désolation était peinte sur leurs figures, ils savaient déjà tout.

« Le 3' bataillon part, leur dis-je en entrant; mais cela ne fait rien, M. le commandant de Montravel vient de me donner cette lettre pour le chef de l'arsenal de Metz. N'ayez pas d'inquiétudes, je ne ferai pas aimpagne. »

J'étouffais presque. M. Goulden prit la lettre et dit :

• Elle est ouverte , c'est pour que nous puissions la lire, »

WATERLOO

Alors il lut cette lettre, où M. de Montravel me recommandait à son ami, disant que j'étais marié, bon ouvrier, plein de zèle, nécessaire à ma famille, et que je rendrais de véritables services à l'arsenal. On ne pouvait rien écrire de mieux. Zébédé s'écria :

« Maintenant ton affaire est sûre !

—Oui , dit M. Goulden , te voilà retenu dans l'arsenal de Metz. •

Et Catherine vint m'embrasser, toute pâle, en disant :

« Quel bonheur, Joseph ! »

Tous faisaient semblant de croire que je resterais à Metz, et moi je voulais aussi leur cacher mon épouvante. Mais cela me suffoquait, je ne pouvais presque pas m'empêcher de sangloter; heureusement, l'idée me vint d'aller annoncer la nouvelle à la tante Grédel.

« Ecoutez, leur dis-je, quoique ce ne soit pas pour longtemps et que je doive rester à Metz, 11 faut pourtant que j'annonce cette bonne nouvelle à la tante Grédel. Ce soir, entre cinq et six heures, je reviendrai ; Catherine aura le temps d'arranger mon sac , et nous souperons.

— Oui, va, Joseph, » me dit M. Goulden.

Catherine ne dit rien, car elle avait de la peine à ne pas fondre en larmes. — Je partis comme un fou. Zébédé, qui s'en retournait à la caserne , me prévint sur la porte que l'oflicier d'habillement se trouvait à la mairie, et qu'il faudrait cire là vers cinq heures. J'écoutais ses paroles comme en rêve, et je me sauvai jusque hors de la ville. Sur les glacis, je me mis à courir sans regarder où, dans les chemins couverts; je passai par la fontaine des Trois-Chàteaux et les Baraques-d'en-haut, le long du bois, pour aller aux Quatre-Vents. Les idées qui me traversaient l'esprit ne sont pas à décrire; j'étais effaré, j'aurais voulu courir jusqu'en Suisse.- Mais le pire, c'est quand j'approchai des Quatre-Vents, par le sentier de Dann. Il pouvait être trois heures; la mère Grédel, qui mettait des perches à ses haricots, 'derrière dans le jardin, m'avait vu de loin. Elle s'était dit:

« Mais c'est Joseph!... Qu'est-ce qu'il fait donc au milieu des blés? »

Moi, une fois dans le chemin creux, rempli d'ornières et de sable que le soleil chauffait comme un four, je remontais lentement, la tête penchée, en pensant : « Tu n'oseras jamais entrer! » lorsque tout à coup, derrière la haie, la tante me cria :

« C'est toi, Joseph? •

Alors je frémis, c ' Oui... c'est moi, » lui dis-je.

Elle sortit dans la petite allée de sureaux, et me voyant là tout pâle : '

« Je sais pourquoi tu viens, mon enfant, me dit-elle ; tu pars, n'est-ce pas?

—Oh ! lui dis-je, je suis retenu pour l'arsenal de Metz... Les autres partent... moi je vais rester à Metz... c'est bien heureux ! •

Elle ne dit rien. Nous entrâmes dans la cuisine bien fraîche à cause de la grande chaleur qu'il faisait dehors. Elle s'assit et je lui lus la lettre du commandant. — Elle écoutait et dit :

« Oui... c'est bien heureux ! »

Et nous restâmes à nous regarder l'un l'autre sans palier. Ensuite elle me prit la tête entre les mains et m'embrassa longtemps, et je vis qu'elle pleurait à chaudes larmes sans pousser un soupir.

• Vous pleurez... lui dis-je. Mais puisque je reste à Metz !... »

Elle ne répondit pas et descendit à la cave chercher du vin. Eile m'en fit boire un verre et me demanda :

« Qu'est-ce que dit Catherine?

—Elle est contente de voir que je resterai à l'arsenal, lui dis-je, et M. Goulden aussi.

—C'est bien, fit-elle. Est-ce qu'on te prépare ce qu'il te faut?

—Oui, tante Grédel, et je dois être avant cinq heures à l'hôtel de ville, pour recevoir mon uniforme.

— Eh bien! va, dit-elle, embrasse-moi... Je n'irai pas là- bas... je ne veux pas voir partir le bataillon... je resterai... je veux vivre longtemps... Catherine a besoin que je vive... »

Elle se mettait à crier, mais tout à coup elle se retint et me dit :

« A quelle heure partez-vous?

— Demain, à sept heures, maman Grédel.

— Eh bien! à huit heures j'arriverai... Tu seras déjà loin... mais tu sauras que la mère de ta femme est là... qu'elle reprend sa fille... qu'elle vous aime... qu'elle n'a que vous au monde !... »

En parlant ainsi, cette femme si courageuse se mit à sangloter. Elle me reconduisit dehors sur la route, et je partis. Je n'avais plus une goutte de sang dans les veines. J'arrivai devant la mairie sur le coup de cinq heures. Je montai, je revis cette salle où j'avais perdu, cette salle maudite où tout le monde tirait de mauvais numéros. Je reçus une capote, un habit, un pantalon, des guêtres, des souliers. Zébédé, qui m'attendait là, dit à l'un de ses fusihers de porter tout à la chambrée.

« Tu viendrâsTmettre cela de bonne heure, me dit-il ; ton fusil et ta giberne sont au râte- Ijer depuis ce matin.

— Viens avec moi, lui dis-je.

— Non, fit-il, la vue de Catherine me crève le cœur, et puis il faut aussi que je reste avec

Itfri

La tante me cria : « C'est toi, Josepli ? » (Page 55.)

mon père. Qui sait si je reliouverai le pauvre vieux dans un an? J'ai promis de souper avec vous, mais je n'irai pas. »

Il fallut donc rentrer seul. Mon sac était prêt, mon vieux sac, la seule chose que j'eusse léchappée de Hanau, la tête appuyée dessus, dans le fourgon. M. Goulden travaillait. Il se retourna sans rien me dire.

« Où donc est Catherine? lui demandai-je.

—Elle est en haut. •

Je pensais bien qu'elle pleurait; j'aurais voulu monter, mais les jambes et le courage me manquaient. Je dis à M. Goulden comment les choses s'étaient passées aux Quatre-Yents; ensuite nous attendîmes en rêvant l'un en face de l'autre, sans oser nous regarder. — La nuit venait, elle était déjà sombre lorsque Cathe-

rine descendit. Elle dressa la table dans l'obscurité, puis je lui pris la main et je la fis asseoir sur mes genoux; nous restâmes là près d'une demi-heure encore.

• Zébédé ne vient pas? demanda M. Goulden.

— Non, il est retenu par le service.

— Eh bien! soupons, » fit-il.

Mais personne n'avait faim. Catherine leva la table vers neuf heures, et l'on alla se coucher. C'est la plus terrible nuit que j'ai passée de ma vie. Catherine était comme morte; je l'appelais, elle ne répondait pas. A minuit, j'allai prévenir M. Goulden. Il s'habilla et monta. Nous lui fîmes prendre de l'eau sucrée. Elle revint et se leva. Je ne puis pas tout vous dire ; je sais seulement qu'elle se mit à mes

(•m.-. Jj.e:' Htt(i*v«mjr"-, .luâtruu-îjr.

WATERLOO

bi

Nous étions en loute pour Waterloo. (Fag>: 5S )

genoux, en me priant de ne pas l'abandonner, comme si j'avais fait cela volontairement; mais elle était folle. M. Goulden voulait chercher un médecin, je l'en empêchai. Elle se remit tout à fait vers le jour, elle pleura longtemps et finit par s'endormir dans mes bras. Alors je •u'osai pas seulement l'embrasser, et nous sortîmes tout doucement. C'est là qu'on voit les miiéres de la vie et qu'on pense : « Mon Dieu, pourquoi donc m'avez-vous mis au monde !... pourquoi ne m'avez-vous pas laissé dormir dans les siècles des siècles? Qu'est-ce que j'avais donc fait avant de naître, pour mériter de voir ceux que j'aime souffrir sans ma faute? » Mais ce n'est pas Dieu qui fait de pareilles choses ; ce sont les hommes qui vous arrachent le cœur !

Enfin M. Goulden et moi nous étions descendus ; il me disait :

« Elle dort... elle ne sait rien... c'est un bonheur... tu partiras pendant son sommeil. •

Je bénissais le Seigneur de l'avoir endormie. — Nous rêvions en écoutant les moindres bruits, lorsqu'enfin le rappel se mit à battre. Alors M. Goulden me regarda gravement, et nous nous levâmes. 11 prit le sac et me le boucla sur les épaules en silence.

• Joseph, me dit-il, va voir le commandant de l'arsenal, à Metz, mais ne compte sur rien. Le danger est tellement grave, que la France a besoin de tous ses enfants pour la défendre. Et celte fois il ne s'agit plus de prendre le bien des autres, mais de sauver notre propre pays. Souviens-toi que c'est toi-même, ta femme, tout ce

que lu possèdes de plus cher au monde, qui se trouve en jeu. Je voudrais avoir vingt ans de moins pour t'accompagner et te montrer l'exemple.

Nous descendîmes ensuite sans faire de bruit; nous nous embrassâmes et je gagnai la caserne. Zébédé lui-même me conduisit à la chambrée, où je mis mon uniforme. Tout ce qui me revient encore, après tant d'années, c'est que le père de Zébédé, qui se trouvait là, fit un paquet de mes habits, en disant qu'il irait chez nous après notre départ ; et qu'ensuite le bataillon déûlapar la ruelle de Lanche, sous la porte de France.

Quelques enfants nous suivaient. Les soldats du corps de garde, à l'avancée, portèrent les armes. Nous étions en route pour Waterloo.

A Sarrebourg nous reçûmes des billets de logement. Le mien était pour l'ancien imprimeur Jâreisse, qui connaissait M. Goulden et la tante Grédel; il me fit dîner à sa table avec mon nouveau camarade de lit, Jean Bûche, le fils dun schlitteur du Harberg, qui n'avait jamais mangé que des pommes de terre avant d'être conscrit. Il croquait jusqu'aux os de la viande qu'on nous servait. Moi, j'étais tellement mélancolique, que de l'entendre croquer ces os, cela me tombait sur les nerfs.

Le père Jâreisse voulait me consoler, mais tout ce qu'il me disait augmentait encore mon chagrin.

Nous passâmes le reste de cette journée et la nuit suivante à Sarrebourg. Le lendemain, nous fîmes route jusqu'au village de Mézières, le surlendemain jusqu'à Vie, et puis jusqu'à Soigne ; enfin le cinquième jour nous approchions de Metz.

Je n'ai pas besoin de vous raconter notre marche : les soldats tout blancs de poussière, qui vont d'étape en étape le sac au dos, l'arme à volonté, parlent, rient, traversent les villages en regardant les filles, les charrettes, les fumiers, les hangars, les montées et les descentes, sans s'inquiéter de rien. Et quand on est triste, quand on laisse à la maison sa femme, de vieux amis, des gens qui vous aiment et qu'on ne reverra peut-être jamais, tout défile sous vos yeux comme des ombres; à cent pas plus loin, on n'y pense plus.

Pourtant la vue de Metz, avec sa haute catûédrale, ses vieilles maisons et ses remparts sombres, me réveilla. Deux heures avant d'ar-

river, nous croyions être aux chemins couverts. Il faisait très-chaud, on allongeait le pas pour se mettre plus tôt à l'ombre. Le souvenir du colonel Desmichels me revenait ; j'avais une petite espérance, bien petite, et je m'écriais en moi-même : « Ah ! si la chance voulait ! » Je tâtais ma lettre. Zébédé ne me parlait plus; de temps en temps il se retournait pour me jeter un coup d'oeil. Ce n'était plus tout à fait comme dans le temps; il était sergent, et moi simple soldat. Que voulez-vous? nous nous aimions toujours, mais cela faisait tout de même une différence.

Jean Bûche, lui, marchait près de moi, le dos rond et les pieds en dedans comme les loups. La seule chose qu'il me disait quelquefois, c'est que les souliers vous gênent pour la marche, et qu'on ne devrait les mettre qu'à la parade. Depuis deux mois le sergent instructeur n'avait pu lui retourner les pieds ni lui redresser les épaules; mais il marchait terriblement bien à sa manière, et sans se fatiguer.

Enfin, sur les cinq heures de l'après-midi, nous arrivâmes à l'avancée. On vint nous reconnaître ; le capitaine de garde lui-même nous cria:

« Quand il vous plaira ! »

Les tambours se mirent à battre, et nous entrâmes dans cette ville, la plus vieille que j'aie jamais vue. C'est à Metz que la Seille et la Moselle se rencontrent, et c'est là qu'on voit des maisons de quatre et cinq étages, les murs décrépits pleins de poutrelles , comme à Saverne et à Bouxviller ; des fenêtres rondes et carrées, grandes et petites sur la même ligne, avec des volets et sans volets, avec des vitres et sans vitres. C'est vieux comme les montagnes et les rivières, et tout en haut le toit s'avance de six pieds, en allongeant son ombre dans les eaux noires, où passent des savates, des guenilles et des chiens noyés.

Quand on regarde par hasard en l'air, dans ces recoins, au fond d'une lucarne, on est presque sûr de voir la figure d'un vieux juif, avec sa barbe grise et son nez crochu, ou bien un enfant qui risque de tomber, ou quelque chose de pareil, car, à proprement parler, Metz est une ville de juifs et de soldats. Les pauvres gens n'y manquent pas non plus ; c'est bien pire qu'àMayence,àStrasbourgetmêmeàFrancfort.

A moins qu'on n'ait tout changé depuis ; les gens aiment leurs aises maintenant , et les villes s'embellissent de jour en jour.

Enfin nous traversions ce spectacle, et malgré ma grande tristesse, je ne pouvais m'empêcher de regarder ces ruelles. La ville fourmillait alors de gardes nationaux ; il en arriv.-At de Longwy, de Sarrelouis et d'ailleurs; les soi-

WATERLOO

dais partaient, les gardes nationaux les relevaient.

Nous arrivâmes sur une place encombrée de matelas, de paillasses et d'autres effets de 1^ terie que les bourgeois fournissaient aux troupes. On nous fit meltre l'arme au pied, devant une caserne dont toutes les fenêtres élaieiit ouvertes du haut en bas. Nous attendions, pensant que nous serions logés dans cette caserne; mais au bout de vingt minutes le prêt commença ; nous reçûmes vingl-cinq sous par homme, avec un billet de logement. On fit rompre les rangs, et chacun partit de son côté. Jean Bûche, qui n'avait vu d'autre ville que Phalsbourg, ne me quittait pas.

Notre billet de logement était pour Elias Meyer, boucher dans la rue de Saint- Valéry. Quand nous arrivâmes en face de la maison, ce boucher, — qui découpait de la viande à sa fenêtre en forme de voûte, garnie d'une grille, — se fâcha et nous reçut très-mal. C'était un gros juif tout rouge, la figure ronde, avec des bagues d'argent à ses doigts et des boucles d'oreilles; sa femme, maigre et jaune, descendit en s'écriant qu'ils avaient logé la veille, l'avant- veille... que le secrétaire de la mairie leur en voulait, qu'il leur envoyait des soldats tous les jours , que les voisins n'en avaient pas... ainsi de suite. Ils nous laissèrent pourtant entrer. Leur fille vint nous voir; derrière elle se tenait une grosse servante crépue, trèssale. Il me semble que ces gens sont encore là, devant moi, dans la vieille chambre boisée de chêne, la grande lampe de cuivre pendue au plafond et la fenêtre grillée ouvrant sur un petite cour.

La fille, très-pâle et les yeux noirs, dit quelques mots à sa mère, et la servante reçut l'ordre de nous conduire au grenier, à la chambre des mendiants; car tous les juifs ont des mendiants qu'ils nourrissent le vendredi. Mon camarade du Harberg trouvait cela très-bien; moi, j'étais indigné. Malgré cela, nous montâmes derrière la servante, dans un escalier tournant où l'on glissait à force de crasse; et nous arrivâmes au grenier, dans une chambre formée de lattes à travers desquelles on voyait le linge sale pour la lessive. Le jour venait par une lucarne en tabatière dans le toit. Sans ma désolation, j'aurais trouvé ce lieu vraiment abominable; nous n'avions qu'une seule chaise et une paillasse étendue sur le plancher avec sa couverture pour nous deux. La servante nous regardait encore sur la porte , comme si nous avions dil lui faire des compliments.

Je m'assis et me débarrassai de mon sac, bien triste, comme on pense ; Bûche en fit au-

tant de son côté. La servante se mettait à descendre, quand je lui criai :

« Attendez une minute... Nous descendons aussi... nous ne voulons pas nous casser le cou dans l'escalier.

Après avoir changé de souhers et de bas, nous refermâmes la porte avec un cadenas, et nous descendîmes dans la bou'cherie acheter de la viande. Jean alla chercher du pain chez le boulanger en face, et, comme nous avions place au feu, nous entrâmes dans la cuisine faire la soupe.

Le boucher vint nous voir vers huit heures, il avait une grosse pipe d'Ulm; nous finissions de manger. Il nous demanda de quel pays nous étions ; moi, je ne lui répondis pas, parce que j'étais trop indigné, mais Jean Bûche lui dit que j'étais horloger i Phalsbourg, sur quoi cet homme me prit en considération. Il dit que son frère voyageait en Alsace et en Lorraine pour les montres, les bagues, les chaînes de montres et autres objets d'orfèvrerie et de bijouterie ; qu'il s'appelait Samuel Meyer, et que peut-être nous avions déjà fait des alTaires ensemble. Je lui répondis alors que j'avais vu son frère deux ou trois fois chez M. Goulden, et c'était vrai. Là-dessus il prévint la servante de nous monter un oreiller ; mais il n'en fit pas plus pour nous, et nous allâmes nous coucher. La grande fatigue nous endormit bien vite. Je pensais me lever de bonne heure et courir à l'arsenal; mais je dormais encore quand mon camarade me secoua, en disant :

• Le rappel ! •

J'écoutais; c'était le rappel. Nous n'eûmes que le temps de nous habiller, déboucler noire sac, de prendre le fusil et de descendre. Comme nous arrivions sur la place de la caserne, l'appel commençait. Après l'appel, deux fourgons s'avancèrent, et nous reçûmes cinquante cartouches à balle par homme. Le commandant Gémeau, le capitaine et tous les officiers étaient là. Je vis que tout était fini, qu'il ne fallait plus compter sur rien, et que ma lettre pour le colonel Desmichels serait bonne après la campagne, si j'en réchappais, et s'il fallait finir mes sept ans. — Zébédé me regardaitde loin ; je détournais la tête. Dans le même instant on cria :

t Portez armes ! Arme à volonté ! Par file à gauche, en avant, marche I »

Les tambours battaient, nous marquions le pas ; les toits, les maisons , les fenêtres, les ruelles et les gens défilaient. Nous traversâmes le premier pont, ensuite le pont-levis — Les tambours cessèrent de battre; nous aUions du côté de Thionville.

D'autres troupes suivaient le même chemin ; (le la cavalerie et de l'infanterie.

HOMANS NATIONAUX.

Nous arivâmes le soir au village de Beauregard, le lendemain soir au village de Vitry, près de Thionville, où nous fûmes cantonnés jusqu'au 8 juin. Je logeais, avec Bûche, chez un gros propriétaire qui s'appelait M. Pochon, un honnête homme qui nous faisait boire de bon vin blanc, et qui se plaisait à parler de politique comme M. Goulden.

Pendant notre séjour dans ce village, le général Schœffer arriva de Thionville, et l'on nous fit prendre les armes , pour aller passer la revue près d'une grande ferme, qu'on appelait la ferme de Silvange.

Ce pays est plein de bois ; nous allions à plusieurs nous promener dans les environs. Un jour Zébédé vint me prendre et me conduisit dans la grande fonderie de Moyeuvre, où nous vîmes couler des boulets et des obus. Nous causions de Catherine, de M. Goulden ; il me disait d'écrire, mais j'avais peur en quelque sorte de recevoir des nouvelles; je détournais mon esprit de Phalsbourg.

Le 8 juin, de grand matin, le bataillon partit du village et repassa prés de Metz, mais sans entrer- Les portes de la ville étaient fermées et les canons sur les remparts, comme en temps de guerre. Nous allâmes coucher à Chatel, le lendemain à Etain, le jour suivant à Dannevoux, où je fus logé chez un bon patriote qui s'appelait M. Sébastien Perrin. C'était un homme riche. Il voulait tout savoir en détail, et comme avant nous un grand nombre d'autres bataillons avaient suivi la même route, 11 disait :

• Dans un mois ou peut-être avant, nous saurons de grandes choses... Toutes les troupes marchent sur la Belgique... L'Empereur va tomber sur les Anglais et les Prussiens! •

C'était notre dernière bonne étape, car le lendemain nous arrivâmes à Yong, qui est un mauvais pays. Nous allâmes coucher le 12 juin à Vivier; le 13, à CuI-de-Sard. Plusnous avancions, plus nous rencontrions de troupes , et comme j'avais déjà vu ces choses en Allemagne, je disais à mon camarade Jean Bûche :

« Maintenant ça va chauffer I »

De tous les côtés, dans toutes les directions, la cavalerie, l'infanterie, l'artillerie s'avançaient par files, couvrant les loutes à perte de vue. On ne pouvait voir de plus beau temps ni de plus magnifiques récoltes; seulement il faisait trop chaud. Ce qui m'étonnait, c'était de ne découvrir aucun ennemi, ni devant ni derrière, ni à droite ni à gauche. On ne savait rien. Le bruit courait entre nous que, cette fois, nous allions tomber sur les Anglais. J'avais déjà vu les Prussiens, les Autriciens, les Russes, les Bavarois, les Wurtembergeois, les Suédois; je connais-

sais les gens de tous les pays du monde , et maintenant j'allais aussi connaître les Anglais. Je pensais: « Puisqu'il faut s'exterminer, j'aime autant que ce soit avec ceux-ci qu'avec les Allemands. Nous ne pouvons pas éviter notre sort; si je dois en réchapper, j'en réchapperai; si je dois laisser ici ma peau, tout ce que je ferais pour la sauver, ou rien, ce serait la même chose. Mais il faut en exterminer le plus possible des autres; de cette façon, nous augmentons les chances pour nous. »

Voilà les raisonnements que je me tenais à moi-même, et s'ils ne me faisaient pas de bien, au moins ils ne me causaient pas de mal.

Nous avions passé la Meuse le 12 ; le 1 3 et le 14, nous continuâmes à marcher dans de mauvais chemins bordés de champs de blé, d'Qlge, d'avoine, de chajivre, qui n'en finissaient plus. — Il faisait une chaleur extraordinaire; la sueur me coulait sous le sac et la giberne jusqu'au bas des reins. Quel malheur d'être pauvre, et de ne pas pouvoir s'acheter un homme qui marche et qui reçoive des coups de fusil pour nous ! — Après avoir supporté la pluie, lèvent, la neige et la boue en Allemagne, le tour de la poussière et du soleil était venu.

Je voyais aussi que l'extermination approchait ; on n'entendait plus dans toutes les directions que le son des tambours et des trompettes; quand le bataillon passait sur une hauteur, des files de casques, de lances, de baïonnettes se découvraient à perte de vue. Zébédé, le fusil sur l'épaule, me criait quelquefois d'un air joyeux :

« Eh bien ! Joseph, nous allons donc encore une fois nous regarder le blanc des yeux avec les Prussiens? »

Et j'étais forcé de lui répondre :

« Oh ! oui, la noce va recommencer! »

Comme si j'avais été content de risquer ma vie et de laisser Catherine veuve avant l'âge, pour des choses qui ne me regardaient pas.

Ce jour même, vers sept heures, nous arrivâmes à Rôly. Des hussards occupaient déjà ce village, et l'on nous fit bivouaquer dans un .chemin creux, le long de la côte.

Nos fusils étaient à peine en faisceaux, que plusieurs ofiTiciers supérieurs arrivèrent. Le commandant Gémeau, qui venait de mettre pied à terre, remonta sur sou cheval et courut à leur rencontre ; ils causèrent un instant Ci^-

WATERLOO

semble et descendirent dans notre chemin, où tout le monde regardait en se disant :

« Quelque chose se passe I •

Un des officiers supérieurs, le général Pécheux, que nous avons connu depuis, ordonna le roulement et nous cria :

• Formez le cercle ! »

Mais comme le chemin était trop étroit, les soldats montèrent des deux côtés sur le talus; d'autres restèrent en bas. Tout le bataillon regardait, et le général se mit à dérouler un papier en nous criant :

« Proclamation do l'Empereur ! »

Quand il eut dit cela, le silence devint si grand, qu'on aurait cru qu'il était seul au milieu des champs. Depuis le dernier conscrit jusqu'au com.mandant Gémeau, tout le monde écoutait; etmêmeaujourd'hui, quandj'y pense après cinquante ans, cela me remue le cœur : c'était quelque chose de grand et de terrible.

Voici ce que le général nous lut :

« Soldats I c'est aujourd'hui l'anniversaire « de Marengoet de Friedland, qui décidèrent « deux fois du sort de l'Europe. Alors, comme « après Austerlitz, comme après Wagram, « nous fûmes trop généreux, nous crûmes aux « protestations et aux serments des princes « que nous laissâmes sur le trône. Aujourd'hui « cependant, coalisés entre eux, ils en veulent « à l'indépendance et aux droits les plus sacrés 0 de la France. Ils ont commencé la plus in- « juste des agressions; marchons à leur ren- « contre : eux et nous, ne sommes-nous plus « les mêmes hommes? »

Tout le bataillon frémit et se mit à crier : Vive l'Empereur! Le général leva la main, et l'on se tut en se penchant encore plus pour entendre.

« Soldats I — A léna, contre ces mêmes Prus- « siens, aujourd'hui si arrogants, nous étions « un contre trois, et à Montmirail, un contre « six. Que ceux d'entre vous qui ont été pri-

■ sonniers des Anglais vous fassent le récit de « leurs pontons et des maux affreux qu'ils y « ont soufferts.

« Les Saxons, les Belges, les Hanovriens, les

• soldats de la Confédération du Rhin gémis- « sent d'être obligés de prêter leurs bi'as à la « cause de princes ennemis de la justice et « des droits de tous les peuples; ils savent que « cette coalition est insatiable : après avoir dé-

■ voré douze millions de Polonais, douze mil- « lions d'Italiens, un million de Saxons, six « millions de Belges, elle devra dévorer les

• Etats de second ordre de l'Allemagne.

' • Les insensés! Un moment de prospérité les

« aveugle; l'oppression et l'humiliation du « peuple français sont hors de leur pouvoir. « S'ils entrent en France, ils y trouveront leur « tombeau.

" Soldats, nous avons des marches forcées a « faire, des batailles à livrer, des périls à cou- • rir; mais avec de la constance, la victoire " sera à nous; les Droits de l'homme et le " bonheur de la patrie seront reconquis. Pour « tout Français qui a du cœur, le moment est « arrivé de vaincre ou de périr.

« Napoléon. »

On ne se figurera jamais les cris qui s'élevèrent alors; c'était un spectacle qui vous grandissait l'âme; on aurait dit que l'Empereur nous avait souillé son esprit des batailles, et nous ne demandions plus qu'à tout massacrer.

Le général était parti depuis longtemps, que les cris continuaient encore, et moi-même j'étais content; je voyais que tout cela c'était la vérité : que les Prussiens, les Autrichiens, les Russes, qui dans le temps ne parlaient que de la délivrance des peuples, avaient profité de la première occasion pour tout happer; que tous ces grands mots de liberté, qu'ils avaient mis en avant en 1813 pour entraîner la jeunesse contre nous, toutes les promesses de constitutions qu'ils avaient faites, ils les avaient mises de côté. Je les regardais comme des gueux, comme des gens qui ne tenaient pas à leur parole, qui se moquaient des peuples, et qui n'avaient qu'une idée très-pelite, très-misérable : c'était de rester toujours à la meilleure place, avec leurs enfants et descendants bons ou mauvais, justes ou injustes, sans s'inqUiéter de la la loi de Dieu.

Voilà ce que je voyais. Cette proclamation me paraissait très-belle. Je pensais même que le père Goulden en serait très-content, parce que l'Empereur n'avait pas oubUé les Droits de l'homme, qui sont la liberté, l'égalité, la justice, et toutes ces grandes idées qui font que les hommes, au lieu d'agir comme les animaux, se respectent eux-mêmes et respectent aussi les droits de leur prochain.

Notre courage était donc beaucoup augmenté par ces paroles fortes et justes. Les anciens disaient en riant :

« Celte fois, nous n'allons pas languir... à la première marche, nous tombons sur les Prussiens! »

Et les conscrits, qui n'avaient pas encore entendu ronfler les boulets, se réjouissaient plus que les autres. Les yeux de Bûche brillaient comme ceux d'un chat ; il s'était assis au bord du chemin, son sac ouvert sur le talus, et repassait lentement son sabre, en es-

savant le fil à la pointe de son soulier. D'autres afiilaient leur baïonnette, ou rajustaient leur pierre à fusil, ce gui se fait toujours en campagne, la veille d'une rencontre. — Dans ces moments, mille idées vous passent par la tête, on fronce le sourcil, on serre les lèvres, on a de mauvaises figures.

Le soleil se penchait de plus en plus derrière les blés; quelques détachements allaient chercher du bois au village, ils en rapportaient aussi des oignons, des poireaux, du sel, et même des quartiers de vache pendus à de grandes perches sur leurs épaules.

C'est autour des feux, lorsque les marmites commençaient à bouillonner et que la fumée tournait dans le ciel, qu'il aurait fallu voir la raine joyeuse qu'on avait; l'un parlait de Lutzen, l'autre d'Austerlitz, l'autre de Wagram, d'Iéna, de Friedland, de l'Espagne, du Portugal, de tous les pays du monde. Tous parlaient ensemble; mais on n'écoutait que les anciens, les bras couverts de chevrons, qui parlaient mieux et montraient les positions à terre avec le doigt, en expliquant les par file à droite et les par file à gauche, par trente ou quarante en bataille. On croyait tout voir en les écoutant.

Chacun avait sa cuiller d'étain à la boutonnière et pensait :

« Le Ijouillon va bien. . . c'est une bonne viande bien grasse. •

La nuit alors élait venue. Après la distribulion on avait l'ordre d'éteindre les feux et de ne pas sonner la retraite, ce qui signifiait que l'ennemi n'était pas loin, et qu'on craignait de l'eilaroucher.

Il commençait à faire clair de lune. Bûche et moi nous mangions à la même gamelle. Quand nous eûmes fini, durant plus de deux heures il me raconta leur vie au Harberg,leur grande misère lorsqu'il fallait tramer des cinq et six stères de bois sur une sclilitle, en risquant d'être écrasés, surtout à la fonte des neiges. L'existence des soldats, la bonne gamelle, le bon pain, la ration régulière, les bons habits chauds, les chemises bien solides en grosse toile, tout cela lui paraissait admirable. Jamais il ne s'était figure qu'on pouvait vivre aussi bien; et la seule idée qui le tourmentait, c'était de faire savoir à ses deux frères, Gaspard et Jacob, sa belle position, pour les décider à s'engager aussitôt qu'ils auraient l'dge.

« Oui, lui disais-je, c'est bien; mais les Russes , les Anglais, les Prussiens. . . tu ne penses pas à cela.

—Je me moque d'eux, faisail-il; mon sabre coupe comme un tranchet, ma bnïonnette

pique comme une aiguille. C'est plutôt eux qui doivent avoir peur de me rencontrer. » <•

Nous étions les meilleurs amis du monde; je l'aimais prescjue autant que mes anciens camarades Rlipfel, Furst et Zébédé. Lui m'aimait bien aussi; je crois qu'il se serait fait hacher pour me tirer d'embarras. — Les anciens camarades de lit ne s'oublient jamais; de mon temps, le vieux Harwig, que j'ai connu plus tard à Phalsbourg, recevait encore une pension de son ancien camarade Bernadotte, roi de Suède. Si j'étais devenu roi, j'aurais aussi fait une pension à Jean Bûche, car s'il n'avait pas un grand esprit, il avait un bon cœur, ce qui vaut encore mieux.

Pendant que nous étions à causer, Zébédé vint me frapper sur l'épaule.

« Tune fumes pas,Joseph?me dit-il.

—Je n'ai pas de tabac. •

Aussitôt il m'en donna la moitié d'un paquet.

Je vis qu'il m'aimait toujours, malgré la différence des grades, et cela m'attendrit. Lui ne se possédait plus de joie, en songeant que nous allions tomber sur les Prussiens.

« Quelle revanche ! s'écriait-il. Pas de quartier... 11 faut que tout soit payé depuis la Katzbach jusqu'à Soissons. »

On aurait cru que ces Prussiens et ces Anglais n'allaient pas se défendre, et que nous ne risquions pas d'attraper des boulets et de la mitraille, comme à Lutzen, à Gross-Beren, à Leipzig et partout. Mais que peut- on dire à des gens qui ne se rappellent rien et qui voient tout en beau? Je fumais tranquillement ma pipe et je répondais : /

«Oui!... oui!... nous allons les arranger, ces gueux-là 1... Nous allons les bousculer... Ils vont en voir des dures... »

J'avais laissé bourrer sa pipe à Jean Bûche; et comme nous étions de garde, Zébédé, vers neuf heures, alla relever les premières sentitinelles à la tête du piquet. Moi, je sortis de notre cercle, et j'allai ra'étendre quelques pas en arrière, l'oreille sur le sac, au bord d'un sillon. Le temps était si chaud, qu'on entendait les cigales chanter longtemps encore après le coucher du soleil; quelques étoiles brillaient au ciel, pas un souffle n'arrivait sur la plaine, les épis restaient droits, et dans le lointain les horloges des villages sonnaient neuf heures, dix heures, onze heures. Je finis par m'endormir. C'était la nuitdu 14 au J5juin 1815.

Entre deux et trois heures du matin, Zébédé vint me secouer.

• Debout ! disait-il, en route ! »

Bûche élait aussi venu s'étendre près de moi; nous nous levâmes. C'était notre tour de rele»

.'L JI.I, '-l.-l-ll.<>'S-."-' '-*-■

vwv.^^mumnji .ji

WATERLOO

ver les postes. Il faisait encore nuit, mais le jour étendait une ligne blanche au bord du ciel, le long des blcs. A trente pas plus loin, le lieutenant Bretonville nous attendaitau milieu du piquet. C'est dur de se lever, quand on dort si bien après une marche de dix heures. Tout en bouclant notre sac, nous avions rejoint le piquet. Au bout de deux cents pas, derrière une haie, je relevai la sentinelle en face de Roly. Le mot d'ordre était : « Jemmapes et Fleurus ! • Cela me revient d'un coup... Comme pourtant les choses dorment dans notre esprit durant des années ! ce mot d'ordre ne m'était pas revenu depuis 1815.

.le crois encore voirie piquet qui rentre dans le chemin, pendant que je renouvelle mon amorce à la lueur des étoiles ; et j'entends au loin les autres sentinelles marcher lentement, tandis que les pas du piquet s'éloignent à l'intérieur de la colline.

Je me mis à marcher l'arme au bras le long de la haie. Le village, avec ses petits toits de chaume et plus loin son clocher d'ardoises, s'élevait au-dessus des moissons. Un hussard à cheval, en sentinelle au milieu du chemin, regardait, son mousqueton appuyé sur la cuisse. C'est tout ce qu'on voyait.

Longtemps j'attendis là, songeant, écoutant et marchant. Tout dormait. La ligne blanche du ciel grandissait.

Gela dura plus d'une demi-heure. La lumière matinale grisonnait au loin le pays; deux ou trois cailles s'appelaient et se répondaient d'un bout de la plaine à l'autre. Je m'étais arrêté tout mélancolique, car en entendant ces voix je me représentais les Quatre-Vents, Danne, les Baraques-du-Bois-de-Chènes; je pensais : «Làbas, dans nos blés, les cailles chantent aussi sur la lisjère du bois de la Bonne-Fontaine. Est-ce que Catherine dort... et la tante Grédel, et M. Goulden, et toute la ville?... Les gardes nationaux de Nancy nous ont relevés maintenant! » Et je voyais les sentinelles des deux poudrières, les corps de garde des deux portes; enfin des idées innombrables me venaient, quand dans le lointain le galop d'un cheval s'entendit. Je regardai d'abord sans rien voir. Ce galop, au bout de quelques minutes, entra dans le village; ensuite tout se tut. Seulement il se fit une rumeur confuse. Qu'est-ce que cela signifiait? Un instant après le cavalier sortit de Roly dans notre chemin, ventreà terre; je m'avançai au bord de la haie, l'arme prête, en criant :

« Qui vive ?

— France !

-H)uel régiment?

— Douzième chasseurs... estafette.

— Quand il vous plaira. »

Il poursuivit sa roule en redoublant de vitesse. Je l'entendis s'arrêter au milieu de notre campement et crier :

« Le commandant ? •

Je m'avançai sur le dos de la colline pour voir ce qui se passait. Presque aussitôt il se fit un grand mouvement : les olTiciers arrivaient; le chasseur, toujours achevai, parlait au commandant Gémeau ; des soldats s'approchaient aussi. J'écoutais, mais c'était trop loin Le chasseur repartit en remontant la côte. Tout paraissait en révolution; on criait, on gesticulait.

Tout à coup laxliane se mit à battre. Le piquet qui relevait les postes tournait au coude du chemin. Zébédé de loin m'avait l'air tout pâle.

« Arrive ! » me dit-il en passant.

Deux sentinelles restaient plus loin sur la gauche. On ne parle pas sous les armes, maigré cela Zébédé me dit tout bas :

« Joseph, nous sommes trahis ; Bourmont, le général de la division d'avant-garde et cinq autres brigands de son espèce viennent de passer à l'ennemi. »

Sa voix tremblait. Tout mon sang ne fit qu'un tour, et regardant les autres du piquet, deux vieux à chevrons, je vis que leurs moustaches grises frissonnaient; ils roulaient des yeux terribles , comme s'ils avaient cherché quelqu'un à tuer, mais ils ne disaient rien.

Nous pressions le pas pour relever les deux autres sentinelles Quelques minutes après, en rentrant au bivouac, nous trouvâmes le bataillon déjà sous les armes, prêt à partir. La fureur et l'indignation étaient peintes sur toutes les figures ; les tambours roulaient. Nous reprîmes nos rangs. Le commandant et le capitaine adjudant-major, à cheval sur le front du bataillon, attendaient, pâles comme des morts. Je me souviens que le commandant, tout à coup tirant son épée pour faire cesser le roulement, voulut dire quelque chose; mais les idées ne lui venaient pas, et, comme un fou, il se mit à crier :

« Ah ! canailles I... ah I misèr-nbles chouans !... Vive r Empereur! Pas de quartier 1... »

Il bredouillait et ne savait plus ce qu'il disait; mais 'tout le bataillon trouvait qu'il parlait très-bien, et l'on se mit à crier tous ensemble comme des loups :

« En avant!... eu avant!,.. A rennemii... Pas de quartier I »

On traversa le village au pas de charge ; le dernier soldat s'indignait de ne pas voir tO"t de suite les Prussiens. Ce n'estqu'au boutd'uue

iJll !;i

:i".al l'Pgardait. iWage OJ ;

heure, apfès avoir fait cliacun ses rèllexions, qu'on se remit à jurer, à crier, d'abord tout baf, ensuite tout haut, de sorte qu'à la finie bataillon était comme des révoltés. Les uns disaient qu'il fallait exterminer tous les officiers de Louis XVIII, les autres qu'on voulait nous livrer tous en masse; et même plusieurs criaient que les maréchaux trahissaient, qu'ils devaient passer au conseil de guerre pour être fusillés, et d'autres choses semblabbles.

Le commandant alors ordonna de faire halte, et passa devant nous en criant « que les traîtres étaient partis trop tard ; que nous allions attaquer le même jour et que l'ennemi n'aurait pas le emps de profiter de la trahison, qu'il serait surpris et culbuté. »

Ces paroles calmèrent la fureur d'un grand

nombre. On se remit en marche, et l'on répétait tout le long de la route que les plans avaient été livrés trop tard.

Mais ce qui changea notre colère en joie, c'est lorsque, vers dix heures, nous entendîmes tout à coup le canon gronder à gauche, à cinq ou si.x lieues, de l'autre côté de la Sambre. C'est alors que les hommes levèrent leurs shakos à la pointe de leurs baïonnettes, et qu'ils se mirent à crier :

« En avant ! Vive l Empereur 1 »

Beaucoup de vieux en pleuraient d'attendrissement. Sur toute cette grande plaine, ce n'était qu'un cri immense; quand un régiment avait fini, l'autre recommençait. Le canon grondait toujours, on redoublait le pas-, ât comme nous marchions sur Gharleroi depuis

t'ar»'. i'Jii>i* Hai.4v.iitiurr.

WATERLOO

J'aime pourtant sentir l'odeur du bois, » disiil liuclie. (l\ijc 6T.]

£apt heures, lordre arriva par estafette d'appuyer à droite.

Je me rappelle aussi que, dans tous les villages où nous passions, les hommes, les femmes, les enfants regardaient par leurs fenêtres et sur leurs portes ; qu'ils levaient les mains d'un air joyeux et criaient:

• Les Français!... les Français!.,. • On voyait que ces gens nous aimaient, qu'ils étaient du même sang que nous ! et même, dans les deux haltes que nous fîmes, ils arrivaient avec leur bon pain de ménage, le couteau de fer-blajic enfoncé dans la croûte, et leurs grosses cruches de bière noire, enli'ous londanl cela sans rien nous demander. Nous étions arrivés en quelque sorte pour leur délivrance sans le savoir. Personne dans leur

pays ne savait rien non plus, ce qui montre bien la finesse de l'Empereur, puisque dans ce coin de la Sambre et de la Meuse nous étions déjà plus de cent mille hommes, sans que la moindre nouvelle en fut arrivée aux ennemis. La trahison de Bourmont nous empêcha de les surprendre dispersés dans leurs cantonnements : tout aurait été fini d'un seul coup; mais alors il était bien plus difficile de les exterminer.

Nous contiHuâmes à marcher toute l'aprèsmidi, par cette grande chaleur, dans la poussière (les chemins. Plus nous avancions, plus nous voyions devant nous d'autres régiments d'infanterie et de cavalerie. On se tassait pour ainsi dire de plus en plus, car derrière nous il en venait encore d'autres. Vers les cinq lieu-

res, nous arrivâmes dans nn village où les bataillons et les escadrons défilaient sur un pont de briques. En traversant ce village, que notre avant-garde avait enlevé, nous vîmes quelques Prussiens étendus à droite et à gauche dans les ruelles. Je dis à Jean Bûche :

« Ça, ce sont des Prussiens... J'en ai vu pas mal du côté de Lutzen et de Leipzig, et tu vas en voir aussi, Jean !

—Tant mieux ! fit-il, c'est tout ce que je demande ! »

Le village que nous traversions s'appelait Châtelet; la rivière, c'était la Sambre : une eau jaune pleine de terre glaise, et profonde ; ceux qui par malheur y tombent ont de la peine à s'en tirer, car les bords sont à pic ; nous avons reconnu cela plus tard.

De l'autre côté du pont, on nous fit bivouaquer le long de la rivière. Nous n'étions pas tout à fait l'avant-garde, puisque des hussards avaient passé avant nous ; mais nous étions la première infanterie du corps de Gérard.

Tout le reste de ce jour, le quatrième corps défila sur le pont, et nous apprîmes à la nuit que l'armée avait passé la Sambre ; qu'on s'était battu près de Charleroi, à Marchiennes et àJumet.

Une fois sur l'autre rive de la Sambre, on mit les armes en faisceaux dans un verger, et chacun put allumer sa pipe et respirer en regardant les hussards, les chasseurs, l'artillerie et l'infanterie défiler d'heure en heure sur le pont et prendre position dans la plaine.

Sur notre front se trouvait une forêt de hêtres; elle s'étendait du côté deFleurus, et pouvait avoir trois lieues d'un bout à l'autre. On voyait à l'intérieur de grandes places jaunes ; c'étaient des chaumes, et même des carrés de blé, au lieu de ronces, de genêts et de bruyères comme chez nous. Une vingtaines de maisons, vieilles et décrépites, dépassaient le pont, car le Châtelet est un village très-grand, plus grand que la ville de Saverne.

Entre les bataillons et les escadrons qui défilaient toujours arrivaient des femmes, des hommes , des enfants avec des cruches de bière vineuse, du pain et de l'eau-de-vie blanche très-forte, qu'ils nous vendaient moyennant quelques sous. Bûche et moi nous cassâmes une croûte en regardant ces choses, et même en riant avec les filles, qui sont blondes et (rès-jolies dans ce pays.

Tout proche de nous se découvrait le petit

village de Catelineau , et sur notre gauuhe, bien loin entre le bois et la rivière , le village de Gilly.

La fusillade^ les coups de canon et les feux de peloton roulaient toujours dans cette direcr tion. La nouvelle arriva bientôt que les Prussiens, repoussés de Charleroi par l'Empereur, s'étaient mis en carrés au coin de la forêt. De minute en minute on s'attendait à marcher pour leur couper la retraite. Mais entre sept et huit heures la fusillade cessa; les Prussiens s'étaient retirés sur Fleurus, après avoir perdu l'un de leurs carrés, le reste s'était sauvé dans Je bois; et nous vîmes arriver deux régiments de tliagons. Ils prirent position à notre droite le long de la Sambre.

Le bruit courut quelques instants après que le général Le Tort, de la garde, venait de recevoir une balle dans le ventre, à l'endroit même où, durant sa jeunesse, il menait paître le bétail d'un fermier. Que de choses étonnantes on voit dans la vie ! Ce général avait combattu partout en Europe depuis vingt ans, et c'est là que la mort l'attendait.

Il pouvait être huit heures du soir, et l'on pensait que nous resterions au Châtelet jusqu'après le défilé de nos trois divisions. Un vieux paysan chauve , en blouse bleue et bonnet de coton, sec comme une chèvre, qui se trouvait avec nous, disait au capitaine Grégoire que de l'autre côté du bois, dans un fond, se trouvaient le village de Fleurus et celui de Lambusart, plus petit et sur la droite; que depuis au moins trois semaines les Prussiens avaient des hommes dans ces villages ; qu'il en était même arrivé d'autres la veille et l'avantveille. Il nous disait aussi que le long d'une grande route blanche, bordée d'arbres, qu'on voyait filer tout droit à deux bonnes lieues sur notre gauche, les Belges et les Hanovriens avaient des postes à Gosselies et aux Quatre- Bras ; — que c'était la grande route de Bruxelles, où les Anglais, les Hanovriens, les Belges avaient toutes leurs forces; tandis que les Prussiens, à quatre ou cinq lieues sur la droite, occupaient la route de Namur ; qu'entre eux et les Anglais, du plateau des Quatre-Bras jusque sur le plateau de Ligny, en arrière de Fleurus, s'étendait une bonne chaussée, où leurs estafettes allaient et venaient du matin au soir, de sorte que les Anglais apprenaient toutes les nouvelles des Prussiens, et les Prussiens toutes celles des Anglais; qu'ils pouvaient ainsi se secourir les uns les autres, en s'envoyant des hommes, des canons et des munitions par cette chaussée.

Naturellement, en entendant cela, l'idée me vint tout de suite que nous n'avions rien de

WATERLOO

mieux à faire que de prendre cette grande traverse, pour les empêcher de s'aider; cela vous tombait sous le bon sens, et je n'étais pas le seul auquel cette idée venait ; mais on ne disait rien dans la crainte d'interrompre ce vieux. Au bout de cinq minutes, la moitié du bataillon était en cercle autour de lui. 11 fumait une pipe de terre el nous montrait toutes les positions avec son tuyau ; étant commissionnaire pour les paquets entre le Châtelet, Fleuriis et Namur, il connaissait les moindres détails du pays et voyait journellement ce qui s'y passait. Il se plaignait beaucoup des Prussiens , disant que c'étaient des êtres fiers, insolents, dangereux pour les femmes; qu'on ne pouvait jamais les contenter, et que les officiers se vantaient de nous avoir ramenés depuis Dresde jusqu'à Paris, en nous faisant courir devant eux comme des lièvres.

Toilà ce qui m'indigna! Je savais qu'ils avaient été deux contre un à Leipzig, que les Russes, les Autrichiens, les Saxons, les Bavarois, les Wurtembergeois, les Suédois, toute l'Europe nous avait accablés, lorsque les trois quarts de notre armée étaient malades du typhus; du froid, de la faim, des marches el des contre-marches; ce qui ne nous avait pas encore empêchés de leur passer sur le ventre à Hanau , et de les battre cinquante fois un contre trois, en Champagne, en Alsace, dans les Vosges et partout. Ces vanteries des Prussiens me révoltaient; je pris leur race en horreur, et je pensai :

« Ce sont pourtant des gueux pareils qui TOUS aigrissent le sang! »

Ce vieux disait aussi que les Prussiens répétaient sans cesse qu'ils allaient bientôt se réjouir à Paris, en buvant les bons vins de France, et que l'armée française n'était qu'une bande de brigands.

En entendant cela,je m'écriai en moi-même:

• Joseph, maintenant c'est trop fort... tu n'auras plus de pitié... C'est l'extermination de l'extermination ! •

Neuf heures et demie tintaient au village du Châtelet, les hussards sonnaient la reti'aite, et chacun s'arrangeait derrière une haie, derrière un rijcher ou dans un sillon pour dormir , lorsque le général de brigade Schœffer vint donner l'ordre au bataillon de se porter de l'autre côté du bois, en avant-garde. Je vis aussitôt que notre malheureux bataillon allait toujours être en avant-garde, comme en 1813. C'est triste pour un régiment d'avoir de la réputation; les hommes changent, mais le numéro reste. Le 6' léger avait un bien beau numéro , et je savais ce que cela coûte d'avoir un si beau numéro !

Ceux d'entre nous qui avaient envie de dormir n'eurent pas longtemps sommeil; car lorsqu'on sait l'ennemi très-proche et qu'on se dit : « Les Prussiens sont peut-être là, qui nous attendent embusqués dans ce bois ! » cela vous fait ouvrir l'œil.

Quelques hussards déployés en éclaireurs à droite et à gauche du chemin précédaient la colonne. Nous marchions au pas ordinaire, nos capitaines dans l'intervalle des compagnies, et le commandant Gémeau à cheval au milieu du bataillon, sur sa petite jument grise.

Avant de partir, chaque homme avait reçu sa miche de trois livres et deux livres de riz ; c'est ainsi que la campagne s'ouvrit pour nous.

Il faisait un clair de lune magnifique, tout le pays et même la forêt, à trois quarts de lieue devant nous , brillait comme de l'argent. Malgré moi je songeais au bois de Leipzig, où j'avais glissé dans un trou de terre glaise avec deux hussards prussiens, pendant que le pauvre Klipfel était haché plu s loin en mille morceaux; cette idée me rendait très-attentif. — Personne ne parlait; Bûche lui-même dressait la tête, en serrant les dents, et Zébédé, sur la gauche de la compagnie, ne regardait pas de mon côté, mais dans l'ombre des arbres, comme tout le monde.

Il nous fallut près d'une heure pour arriver au bois; à deux cents pas on cria : « Halte! » Les hussards se replièrent sur les flancs du bataillon, une compagnie fut déployée en tirailleurs sous bois. On attendit environ cinq minutes, et comme aucun bruit, aucun avertissement n'arrivait, on se remit en marche. Le chemin que nous suivions dans cette forêt était un chemin de charrettes assez large. La colonne marquait le pas dans l'ombre. A chaque instant de grandes places vides donnaient de l'air et de la lumière. On avait fait aussi quelques coupes, et le bois blanc, en stères entre deux piquets, brillait de loin en loin. Du reste, rien ne s'entendait ni ne se voyait.

Bûche me disait tout bas :

« J'aime pourtant sentir l'odeur du bois ; c'est comme au Harberg. »

Et je pensais : • Je me moque bien de l'odeur du bois! pourvu que nous ne recevions pas de coups de fusil, voilà le principal. • Enfin, au bout de deux heures, la lumière reparut au fond du taillis, et nous arrivâmes heureusement de l'autre côté sans avoir rien rencontré. Les hussards qui nous suivaient repartirent aussitôt, et le bataillon mit l'arme au pied.

Nous étions dans un pays de blé comme je n'en ai jamais vu de pareil. Ces blés étaient en fleur, encore un peu verts, les orges étaient déjà presque mûres. Cela s'étendait à perte de

vue. Nous regardions tous au milieu du plus grand silence, et je vis alors que le vieux ne nous avait pas trompés, car au fond d'une espèce de creux, à deux mille pas en avant de nous, et derrière un petit renflement , s'élevaient la pointe d'un vieux clocher et quelques pignons couverts d'ardoises où donnait la lune. Ce devait être Fleurus. Plus proche de nous, sur notre droite, se découvraient des chaumières, quelques maisons et un autre clocher; c'était sans doute Lambusart. Mais beaucoup plus loin, au bout de cette grande plaine , à plus d'une lieue et derrière Fleurus, le terrain se renflait en collines, et ces collines brillaient de feux innombrables. On reconnaissait trèsbien trois gros villages, qui s'étendaient sur ces hauteurs, de gauche à droite, et que nous avons su depuis être Saint-Amand, le plus proche de nous, Ligny au milieu, et plus loin, à deux bonnes lieues au mo-ns , Sombref. Gela se voyait mieux qu'en plein jour, à cause des feux de l'ennemi. L'armée des Prussiens se trouvait là dans les maisons, dans les vergers, dans les champs. Et derrière ces trois villages en ligne, s'en découvrait encore un autre plus haut et plus loin, sur la gauche, où des feux brillaient aussi; c'était celui de Bry, où les gueux devaient avoir leurs réserves.

Tout cela, je le comprenais très-bien, et même je voyais que ce serait très-difficile à prendre. Enfin nous regardions ce spectacle grandiose.

Dans la plaine, sur notre gauche, brillaient aussi des feux , mais il était clair que c'étaient ceux du troisième corps, qui, vers huit heures, avait tourné le coin de la forêt, après avoir -repoussé les Prussiens, et qui s'était arrêté dans quelque village encore bien loin de Fleurus. Quelques feux le long du bois, sur lamême hgne que nous, étaient aufsi de notre armée; je crois me rappeler que nous en avions des deux côtés, mais je n'en suis pas sûr ; la grande masse, dans tous les cas, était à gauche.

On posa tout de suite des sentinelles aux environs, après quoi chacun se coucha sur la lisière du bois, sans allumer de feux, en attendant les nouveaux ordres.

Le général SchœtTer vint encore cette même nuit, avec des officiers de hussards. Le commandant Gémeau veillait sous les armes; ils causèrent tout haut à vingt pas de nous. Le général disait que notre corps d'armée continuait à défiler, mais qu'il était bien en retard ; qu'il ne serait pas même au complet le lendemain; et j'ai vu par la suite qu'il avait raison, puisque notre quatrième bataillon, qui devait nous rejoindre au Chàtelet, n'arriva que le lendemain de la bataille, lorsque nous étions ï

presque tous exterminés dans ce gueux de Ligny , et qu'il ne nous restait plus seulement quatre cents hommes ; au lieu que, s'il avait été là , nous aurions donné ensemble , et qu'il aurait eu sa part de gloire.

Comme j'avais été de garde la veille, je m'étendis tranquillement au pied d'un arbre, côte à côte avec Bûche, au milieu des camarades. 11 pouvait être ime heure du malin. C'était le jour de la terrible bataille de Ligny. La moitié de ceux qui dormaient là devaient laisser leurs os dans ces villages que' nous voyions, et dans ces grandes plaines si riches en grains de toutes sortes; ils devaient aider à faire pousser les blés, les orges et les avoines pendant les siècles des siècles. S'ils l'avaient su, plus d'un n'aurait pas si bien dormi, car les hommes tiennent à leur existence, et ce serait une triste chose de penser : « Aujourd'hui, je respire pour la dernière fois. »

Durant cette nuit l'air était lourd, je m'éveillais toutes les heures malgré la grande fatigue ; les camarades dormaient, quelques-uns parlaient en rêvant. Bûche ne bougeait pas. Tout près de nous, sur la lisière du bois , nos fusils en faisceaux brillaient à la lune.

J'écoutais. Dans le lointain à gauche, on entendait des « Qui vive ? » sur notre front , des : « Ver clà? »

Beaucoup plus près de nous , les sentinelles du bataillon se voyaient immobiles, à deux cents pas, dans les blés jusqu'au ventre. — Je me levais doucement et je regardais : du côté de Sombref, à deux lieues au moins sur notre droite , il arrivait de grandes rumeurs qui montaient et puis cessaient. On aurait dit de petits coups de vent dans les feuilles; mais il ne faisait pas le moindre vent, il ne tombait pas une goutte de rosée, et je pensais :

« Ce sont les canons et les fourgons des Prussiens qui galopent là-bas sur la route de Namur, et leurs bataillons leurs escadrons qui viennent toujours. Mun Dieu: dans quelle position nous allons éti-e demain, avec cette masse de gens devant nous , qui se renforcent encore de minute en minute ! »

Ils avaient éteint leurs feux à Saint-Amand et à Ligny, mais du côté de Sombref il en brillait beaucoup plus : les régiments prussiens, qui venaient d'arriver à marches forcées, faisaient sans doute leur soupe. — Des idées innombrables me passaient par la tête; je me

WATERLOO

fi9

recoachais et je me rendormais pour une demiheure. Quelquefois aussi je me disais :

« Tu t'es sauvé de Lutzen, de Leipzig et de Hanau; pourquoi ne te réchapperais-tu pas encore d'ici? •

Mais ces espérances que je me donnais no m'empêchaient pas de reconnaître que ce serait terrible.

A la fln, je m'étais pourtant endormi tout à fait, lorsque le tambour-maître Padoue se mit à battre lui-même la diane ; il se promenait de long en large sur la lisièi-e du bois, et se complaisait dans ses roulements et ses redoublés. Les officiers étaient déjà réunis sur la colline dans les blés, ils regardaient vers Fleurus, causant entre eux.

Notre diane commence toujours avant celle des Prussiens, des Russes, des Autrichiens et de tous nos ennemis; c'est comme le chant de l'alouette au tout petit jour. Les autres, avec leurs larges tambours, commencent après leurs roulements sourds, qui vous donnent des idées d'enterrement. Mais leurs trompettes ont de jolis aii's pour sonner le réveil, au lieu que les nôtres ne donnent que trois ou quatre coups de langue, et semblent dire :

« En route ! nous n'avons pas de temps à perdre. »

Tout le monde se levait, le soleil magnifique montait sur les blés, on sentait d'avance quelle chaleur il allait faire sur les midi. Bûche et tous les hommes de corvée partaient avec les bidons chercher de l'eau, pendant que d'autres secouaientl'amadou dans une poignée de paille pour allumer les feux. Le bois ne manquait pas, chacun cherchait sa brassé e dans les coupes. Le caporal Duhem, le sergent Rabot et Zébédé vinrent causer avec moi. Nous étions tous partis ensemble en 1813; ils avaient été de ma noce, aux Quatre-Venls, do sorte que, malgré la différence des grades, ils conservaient toujours un bon fonds pour Joseph.

« Eh bien ! me cria Zébédé, la danse va recommencer?

— Oui, » lui dis-je.

Et, me rappelant tout à coup les paroles du pauvre sergent Pinto, le matin de Lulzen,je lui répondis en clignant de l'œil :

• Ça, Zébédé, comme disait le sergent Plnto, c'est une bataille où l'on gagne la croix à travers les coups de rejguloir et de baïonnette; et si l'on n'a pas la chance de l'avoir, il ne faut plus compter dessus. »

Alors tous se mirent à rire, et Zébédé s'écria :

« Oui, le pauvre vieux , il la méritait bien ; mais c'est plus difficile de l'attraper que le bouquet au mât de cocagne. •

Nous riions tous, et comme ils avalent une gourde d'eau-de-vie, nous cassâmes une croûte elTT-igardant les mouvements qui commençaient à se dessiner. Bûche était revenu l'un des premiers avec son bidon ; il se tenait derrière nous, les oreilles tendues comme un renard à l'affût. Des files de cavaliers sortaient du bois et traversaient les blés en se dirigeant sur Saint-Araand, le grand village à gauche de Fleurus.

« Ça, disait Zébédé, c'est la cavalerie légère de Pajol, qui va se déployer en tirailleurs; — ça, ce sont les dragons d'Exelmans. Quand les autres auront éclairé la position ils s'avanceront en ligne, je vous en préviens ; cela se fait toujours de la même manière, et les canons arrivent avec l'infanterie. La cavalerie fait un à droite ou un à gauche ; elle se replie sur les ailes, et l'infanterie se trouve en première ligne. On formera les colonnes d'attaque sur les bons chemins et dans les champs, et l'afTaire s'engagera par la canonnade pendant une demiheure, vingt minutes, plus ou moins; la première distribution est toujours entre canonniers. Quand ils en ont assez, quand la moitié des batteries est à terre, l'Empereur choisit un bon moment pour nous lancer; mais nous autres, c'est de la mitraille que nous attrapons, parce que nous sommes plus près. On s'avance l'arme au bras, au pas accéléré, en bon ordre, et l'on finit toujours au pas de course, à cause de la mitraille qui vous cause des impatiences. Je vous eu préviens, conscrits, pour que vous ne soyez pas étonnés. »

Plus de vingt conscrits étaient venus se ranger derrière nous. La cavalerie sortait toujours du bois.

■ Je parie, dit le caporal Duhem, que le 4« corps est en marche derrière nous depuis la pointe du jour. »

Et Rabot disait qu'il lui faudrait du temps pour arriver en ligne, à cause des mauvaises traverses dans le bois.

Nous étions là comme des généraux qui délibèrent entre eux, et nous regardions aussi la position des Prussiens autour des villages, dans les vergers et derrière les haies, qui s'élèvent à six et sept pieds dans ce pays. Un grand nombre de leurs pièces étaient en batterie entre Ligny et Saint-Amand; on voyait très-bien le bronze reluire au soleil, ce qui vous inspirait des réflexions de toute sorte.

• Je suis sûr, disait Zébédé, qu'ils ont tout barricadé, qu'ils ont creusé des fossés, qu'ils ont percé des ti'ous dans les murs, et qu'on aurait bien fait de pousser hier soir, à la retraite de leurs carrés, jusqu'au premier village sur la hauteur. Si nous étions au même ni'veau

qu'eux, tout irait bien; mais de grimger à travers des haies, sous le feu de l'enaeini, cela coûte du monde, à moins qu'il n'arrive quelque chose par derrière, comme c'est l'habitude del'Empereur. »

De tous les côtés les anciens causaient de la sorte et les conscrits écoutaient.

En attendant, les manrites pendaient sur le feu, mais avec défense expresse d'employer à cela les baïonnettes, qui se détrempent.

Il pouvait être sept heures, tout le monde croyait que la bataille serait livrée à Saint- Amand, celui des trois villages le plus à notre gauche, entouré de haies et d'arbres touffiiSj une grosse tour ronde au milieu; et plus haut, derrière, d'autres maisons avec un chemin tournant bordé de pierres sèches. — Tous les officiers disaient : « C'est là que se portera l'atfaire. »

Parce que nos troupes venant de Charleroi s'étendaient dans la plaine au-dessous; infanterie et cavalerie, tout filait de ce côté : tout le corps de Vandamme et la division Gérard. Des mille et mille casques brillaient au soleil. Bûche, auprès de moi, disait :

«Oh!... ohl... oh!... regarde, Joseph, regarde... il en vient toujours. •

Des files de baïonnettes innombrables se voyaient dans la même direction à perte de vue.

Les Prussiens s'étendaient de plus en plus sur la côte en arrière des villages, où se trouvaient des moulins à vent.

Gemouvementdura jusqu'à huit heures. Personne n'avait faim, mais on mangeait tout de mémo, pourn'avoir pijs de reproches à se faire; car, une fois la bataille commencée, 41 faut aller, quand cela durerait deux jours.

Kntro huit et neuf heures, les premiers bataillons de notre division débouchèrent aussi du bois. Les officiers venaient serrer la main à leurs camarades, mais l'état-major restait encore en arrière.

Tout à coup nous vîmes des hussards et des chasseâ^ passer en prolongeant notre front de bataille sur la droite : c'était la cavalerie de Morin. L'idée nous vint aussitôt que dans le moment où le combat serait engagé sur Saint- Amand, et que les Prussiens auraient porté toutes leurs forces de ce côté, nous leur tojîiberions en flanc par le village de Ligny* Mais les Prussiens eurent la même idée, car depuis ce moment ils ne défilaient plus jusqu'à Saint- Amand et s'arrêtaient à Ligny; ils descendaient même plus bas, et l'on voyait très-bien leurs officiers poster les soldats dans les haies, dans les jardins, derrière les petits murs et les ba raques. On trouvait leur position très-solide. —

Ils continuaient à descendre dans un pli de terrain entre Ligny et Fleurus, et cela nous étonnait; car nous ne savions pas encore que plus bas passe un ruisseau qui partage le village en deux, et qu'ils étaient alors en train de garnir les maisons de notre côté; nous ne savions pas que si nous avions la chance de les bousculer, ils auraient encore leur retraite plus haut, et nous tiendraient toujours sous leur feu.

Si l'on savait tout dans des affaires pareilles, on n'oserait jamais commencer, parce qu'on n'aurait pas l'espoir de venir à bout d'une entreprise si dangereuse; mais ces choses ne se découvrent qu'à mesure, et dans ce jour nous devions en découvrir beaucoup auxquelles on ne s'attendait pas.

Vers huit heures et demie, plusieurs de nos régiments avaient passé le bois; bientôt on battit le rappel, tous les bataillons prirent les armes. Le général comte Gérard et son étatmajor arrivaient. Ils passèrent au galop jusque sur la colline au-dessus de Fleurus, sans nous regarder.

Presque aussitôt la fusillade s'engagea; des tirailleurs du corps de Vandamme s'approchaient du viljage, à gauche; deux pièces de canon partaient aussi traînées par des artilleurs à cheval. Elles tirèrent cinq ou six coups du haut de la colline ; puis la fusillade cessa, nos tirailleurs étaient à Fleurus, et nous voyions trois ou quatre cents Prussiens remonter la côte plus loin, vers Ligny.

Le général Gérard regarda ce petit engagement, puis il revint avec ses ofiiciers d'ordonnance, et passa lentement sur le front de nos bataillons, en nous inspectant d'un air pensif, comme pour voir la mine que nous avions. C'était un homme brun, la figure ronde; il pouvait avoir quarante-cinq ans; il avait le bas de la figure large, le menton pointu, la léte grosse ; on trouve beaucoup de paysans chez nous qui lui ressemblent, ce ne sont pas les plus bétes.

Il ne nous dit rien, et quand il eut parcouru la ligne d'un bout à l'autre, tous les commandants et les colonels se réunirent sur notre droite. On nous commanda de mettre l'arme au pied. — Les officiers d'ordonnance allaient alors comme le vent, on ne voyait que cela; mais rien ne bougeait. Seulement le bruit s'était répandu que le maréchal Grouchy nous commandait en chef, et que l'Empereur attaquait les Anglais à quatre lieues de nous, sur la route de Bruxelles.

Cette nouvelle ne nous rendait pas de bonne humeur ; plus d'un disait :

« Ce n'est pas étonnant que nous soyons encore là depuis ce matin sans rien faire ; si l'Em-

WATERLOO

pereur était avec nous , la bataille serait engagée depuis longtemps ; les Prussiens n'auraient pas eu le temps de se reconnaître. •

Voilà les propos qu'on tenait, ce qui montre bien l'injustice des hommes , car, trois heures après, vers midi , tout à coup des milliers de cris de : Vive l'Empereur/ s'élevèrent à gauche; Napoléon arrivait. Ces cris se rapprochaient comme un orage, et se prolongèrent bientôt jusqu'en face de Sombref. On trouvait que tout était bien ; ce qu'on reprochait au maréchal Grouchy, l'Empereur avait bien fait de le faire, puisque c'était lui.

Aussitôt l'ordre arriva de se porter à cinq cents pas en avant, en appuyant sur la droite, et nous partîmes à travers les blés , les orges, les seigles , les avoines, qui se courbaient devant nous. La grande ligne de bataille, sur notre gauche, ne bougeait toujours pas.

Gomme nous approchions d'une grande chaussée que nous n'avions pas encore vue, et que nous découvrions aussi Fleurus, à mille pas en avant de nous, avec son ruisseau bordé de saules, on nous cria :

« Halte 1 »

Dans toute la division on n'entendait qu'un murmure :

« Le voilà !»

L'Empereur arrivait à cheval avec un petit état-major ; de loin, on ne reconnaissait que sa capote grise et son chapeau ; sa voiture, entourée de lanciers, était en arrière. — Il entra par la grande route à Fleurus, et resta dans ce village plus d'une heure , pendant que nous rôtissions dans les blés.

Au bout de cette heure, et lorsqu'on pensait que cela ne finirait plus, des files d'officiers d'ordonnance partirent, les reins plies, le nez entre les oreilles de leurs chevaux ; deux s'arrêtèrent auprès du général comte Gérard, un resta, l'autre repartit. Après cela, nous attendîmes encore, et tout à coup, d'un bout du pays à l'autre, toutes les musiques des régiments se mirent à jouer ; tout se mêlait : les tambours, les trompettesl et tout marchait ; cette grande ligne , qui s'étendait bien loin derrière Sainl-Amand jusqu'au bois, se courbait, l'aile droite en avant. Gomme elle dépassait notre division par derrière, on nous fit encore obliquer à droite, puis on nous cria de nouveau :

. Halte ! •

Nous étions en face de la route qui sort de Fleurus. Nous avions à gauche un mur blanc; derrière ce mur s'élevaient des arbres, une grande maison, et devant nous se dressait un moulin à vent en briques rouges, haut comme une tour.

A peine faisions-nous halte, c,ae l'Empereur sortit de ce moulin avec trois ou quatre généraux, et deux paysans en blouse, deux vieux qui tenaient leur bonnet de coton à la main. C'est alors que la division se mit à crier: Vive l'Empereur! et que je le vis bien, car il arrivait juste en face du bataillon par un sentier, les mains derrière le dos et la tête penchée, en écoutant un de ces vieux tout chauve. Lui ne faisait pas attention à nos cris ; deux fois il se retourna, montrant le village de Ligny. Je le voyais comme le père Goulden, lorsque nous étions assis l'un en face de l'autre à table. Il était devenu beaucoup plus gros et plus jaune depuis Leipzig ; s'il n'avait pas eu sa capote grise et son chapeau, je crois qu'on aurait eu de la peine à le reconnaître : il avait l'air vieux et ses joues tombaient. Cela venait sans doute de ses chagrins à l'île d'Elbe, en songeant à toutes les fautes qu'il avait commises ; car c'était un homme rempli de bon sens et qui voyait bien ses fautes: il avait détruit la Révolution qui le soutenait; il avait rappelé les émigrés, qui ne voulaient pas de lui; il avait pris une archiduchesse qui restait à Vienne ; il avait choisi ses plus grands ennemis pour leur demander des conseils... Enfin, il avait tout remis dans le même état qu'avant la Révolution; il n'y manquait plus que Louis XVIII ; alors les rois avaient mis Louis XVIII à sa place. — Maintenant il était venu renverser le roi légitime ; les uns l'appelaient despote et les autres jacobin I C'était malheureux , puisqu'il avait tout arrangé lui-même d'avance pour rétablir les Bourbons. Il ne lui restait plus que son armée ; s'il la perdait, tout était perdu pour lui , parce que, dans la nation, les uns voulaient la liberté, comme le père Goulden, et les autres voulaient l'ordre et la paix, comme la mère Grédel , comme moi, comme tous ceux qu'on enlevait pour la guerre.

Ces choses le forçaient de réfléchir terriblement. H avait perdu la confiance de tout le monde. Les vieux soldats seuls lui conservaient leur attachement ; ils voulaient vaincre ou mourir; avec des idées pareilles, on est toujours sûr que l'un ou l'autre ne vous manquera pas; tout devient très-simple et très clair; mais bien des gens n'avaient pas les mêmes idées, et, pour ma part, j'aimais beaucoup plus Catherine que l'Empereur.

En arrivant au coin du mur, où des hussards l'attendaient , il monta sur son cheval , et le général Gérard, qui l'avait vu, descendit au galop jusque sur la chaussée. Lui se retourna deux secondes pour l'écouter, ensuite ils entrèrent ensemble dans Fleurus.

Il fallut encore attendre.

L'Empoieur, les mains derrière le dos et la tête baissée... (Page 71.)

Siu- les deux heures, le général Gérard revint ; on nous fit obliquer une troisième fois à droite, et toute la division, en colonnes, suivit la grande chaussée de Fleurus, les canons et les caissons dans l'intervalle des brigades. Il faisait une poussière qu'on ne peut s'imaginer. Bûche me disait :

« A la première mare que nous rencontrons, coûte que coûte, il faut que je boive. »

Mais nous ne rencontrions pas d'eau.

Les musiques jouaient toujours; derrière nous arrivaient des masses de cavalerie, principalement des dragons. Nous étions encore en marche, lorsque le roulement de la fusillade et des coups de canon commença, comme une digue qui se rompt , et dont l'eau tombe, eu entraînant tout de fond en comble.

Je connaissais cela, mais Bûche devint tout pâle ; il ne disait rien et me regardait d'un air étonné.

« Oui, oui , Jean , lui dis-je, ce sont les autres là - bas , qui commencent l'attaque de Saint-Amand , mais tout à l'heure notre tour viendra. •

Ce roulement redoublait, les musiques en même temps avaient cessé ; on criait de tous les côtés :

« Halte ! »

La division s'arrêta sur la chaussée, les canonniers sortirent des intervalles et mirent leurs pièces en ligne, à cinquante pas devant nous, les caissons derrière.

Nous étions en face de Ligny. On ne voyait qu'une ligne blanche de maisons à moitié ca-

WATERLOO

Nous lomliùmes tous à la renverse. (Page 78.)

ohées parles vergers — le clocher au-dessus — des rampes de terre jaune, des arbres, des haies, des palissades. Nous étions de douze à quinze mille hommes , sans compter la cavalerie, et nous attendions l'ordre d'attaquer.

La bataille du côté de Saint-Amand continuait, des masses de fumée montaient au ciel.

En attendant notre tour, je me mis à penser avec une tendresse extraordinaire à Catherine ; ridée qu'elle aurait un enfant me traversa l'esprit, je suppliai Dieu de me conserver la vie, mais la bonne pensée me vint aussi que, si je mourais, notre tnfanl serait là pour les consoler tous, Catherine, la tante Grédel et le père Goulden ; que si c'était un garçon, ils l'appelleraient Joseph, et qu'ils le caresseraient; que M. Goulden le ferait danser sur ses genoux,

que la tante Grédel l'aimerait, el que Catherine, en l'embrassant, penserait à moi. Je me dis que je ne serais pas tout à fait mort. Mais j'aurais bien voulu pourtant vivre, et je voyais que ce serait terrible.

Bûche aussi me dit :

« Ecoute, j'ai une croix... si je suis tué... il faut que tu me promettes quelque chose. •

11 me serrait la main.

« Je te le promets, lui dis-je.

— Eh bien ! elle est là sur ma poitrine ; je veux que tu la rapportes au Harberg, et que tu la pendes dans la chapelle , en souvenir de Jean Bûche, mort dans la croyance du J^ère, du fils et du Saint-Esprit. •

Il me parlait gravement , et je trouvais sa volonté très-naturelle, puisque les uns meuren'

'lO

pour les droits de l'homme , d'autres en pensant à leur mère , d'autres à l'exemple des hommes justes qui se sont sacrifiés pour le genre humain : tout cela, c'est une seule et même chose , qu'on appelle autrement , selon sa manière de voir.

Je lui promis donc ce qu'il me demandait, et nous attendîmes encore près d'une demi-heure. Tous ceux qui sortaient du bois vinrent se serrer contre nous ; nous voyions aussi lacavalerie se déployer sur notre droite, comme pour attaquer Sombref.

De notre côté, jusqu'à deux heures et demie, pas un coup de fusil n'avait été tiré, lorsqu'un aide de camp de l'Empereur arriva ventre à terre sur la route de Fleurus, et je pensai tout de suite : « Voici notre tour. Maintenant, que Dieu veille sur nous; car ce n'est pas nous autres, pauvres malheureux, qui pouvons nous sauver dans des massacres pareils ! »

J'avais à peine eu le temps de me faire ces reflexions , que deux bataillons partirent à droite sur la chaussée, avec de l'artillerie, du côté de Sombref, où des uhlans et des hussards prussiens se déployaient en face de nos dragons. Ces deux bataillons eurent la chance de rester en position sur la route toute cette journée pour observer la cavalerie ennemie, pendant que nous allions enlever le village où les Prussiens étaient en force.

On forma les colonnes d'attaque sur le coup de trois heures ; j'étais dans celle de gauche, qui partit la première, au pas accéléré, dans un chemin tournant. De ce côté de Ligny se trouvait une grosse masure en briques ; elle était ronde et percée ^è trous; elle regardait dans le chemin où nous montions, et nous la regardions aussi par-dessus les blés. La seconde colonne au milieu partit ensuite, parce qu'elle n'avait pas tant de chemin à faire et montait tout droit; nous devions la rencontrer à l'entrée du village. Je ne sais pas quand la troisième partit, nous ne l'avons rencontrée que plus tard.

Tout alla bien jusque dans un endroit où le chemin coupe une petite hauteur et redescend plus loin dans le village. Gomme nous entrions entre ces deux petites buttes couvertes de blé, et que nous commencions à découvrir les premières maisons, tout à coup une véritable grêle de balles arriva sur notre tête de colonne avec un bruit épouvantable : de tous les trous de la grosse masure, de toutes les fenêtres et de tontes les lucarnes des maisons, des haies, des vergers, par-dessus les petits murs en pierres sèches, la fusillade se croisait sur nous comme des éclairs. En même temps, d'un champ en airière de la grosse tour à gauche, et plus haut

que Ligny, du côté des moulins à vent, une quinzaine de grosses pièces mises exprès commencèrent un autre roulement, avprès duquel celui de la fusillade n'était encore, pour ainsi dire, rien du tout. Ceux qui , par malheur, avaient déjà dépassé le chemin creux tombaient les uns sur les autres en tas dans la fumée. Et dans le moment où cela nous arrivait, nous entendions aussi le feu de l'autre colonne s'engager à notre droite, et le grondement d'autres canons, sans savoir si c'étaient les nôtres ou ceux des Prussiens qui tiraient.

Heureusement, le bataillon n'avait pas encore dépassé la colline ; les balles sifflaient et les boulets ronflaient dans les blés au-dessus de nous, en rabotant la terre, mais sans nous faire de mal. Chaque fois qu'il passait des rafles pareilles, les conscrits près de moi baissaient la tête. Je me rappelle que Bûche me regardait avec de gros yeux. Les anciens serraient les lèvres.

La colonne s'arrêta. Chacun réfléchissait s'il ne valait pas mieux redescendre, mais cela ne dura qu'une seconde ; dans le moment où la fusillade paraissait se ralentir, tous les officiers, le sabre en l'air, se mirent à crier :

■ En avant I »

Et la colonne repartit au pas de course. Elle se jeta d'abord dans le chemin qui descend à travers les haies, par-dessus les palissades et les murs où les Prussiens embusqués continuaient à nous fusiller. — Malheur à ceux qu'on trouvait, ils se défendaient comme des loups, mais les coups de crosse et de baïonnette les étendaient bientôt dans un coin. Un assez grand nombre, les vieux à moustaches grises, avaient préparé leur retraite; ils s'en allaient d'un pas ferme, en se retournant pour tirer leur dernier coup, et refermaient une porte, ou bien se glissaient dans une brèche. Nous les suivions sans relâche; on n'avait plus de prudence ni de miséricorde, et finalement nous arrivâmes tout débandés aux premières maisons, où la fusillade recommença sur nous des fenêtres, du coin des rues et de partout.

Nous avions bien alors les vergers, les jar dins, les murs de pierres sèches qui descendaient le long de la colline, mais tout saccagés, bouleversés, les palissades arrachées, et qui ne pouvaient plus servir d'abri. Les cassines en face, bien barricadées, continuaient leur feu roulant surnous.En dix minutes, ces Prussiens nous auraient exterminés jusqu'au dernier. Alors, en voyant cela, la colonne se mit à redescendre, les tambours, les sapeurs, les officiers et les soldats pêle-mêle sans tourner la tête. Moi je sautais par-dessus les palissades, où jamais de la vie, dans un autre moment, je

WATERLOO

n'aurais eu l'amour-propre de croire que je pouvais sauter, principalement avec le sac et la giberne sur le dos; et tous les autres faisaient comme moi : — tout dégringolait comme un pan de mur.

Une fois dans le chemin creux, entre les collines, on s'arrêta pour reprendre haleine, car la respiration vous manquait. Plusieurs même se couchaient par terre, d'autres s'essuyaient le dos contre le talus. Les officiers s'indignaient contre nous, comme s'ils n'avaient pas suivi le mouvement de retraite ; beaucoup criaient : « Qu'on fasse avancer les canons ! » D'autres voulaient reformer les rangs, et c'est à peine si l'on s'entendait, au milieu de ce grand bourdonnementdela canonnade, dont l'airtremblait comme pendant un orage.

Je vis Bûche revenir en allongeant le pas ; sa baïonnette était rouge de sang ; il vint se placer près de moi sans rien dire, en rechargeant.

Plus de cent hommes du bataillon, le capitaine Grégoire, le lieutenant Certain, plusieurs sergents et caporaux restaient dans les vergers; les deux premiers bataillons de la colonne avaient autant souffert que nous.

Zébédé, son grand nez crochu, tout pâle, en m'apercevant de loin, se mit à crier :

« Joseph... pas de quartier I »

Des masses de fumée blanche pas.'^aient audessus de la butte. Toute la côte, depuis Ligny jusqu'à Saint-Amand, derrière les saules, les trembles et les peupliers qui bordent ces collines, était en feu.

J'avais grimpé jusqu'au niveau des blés, les deux mains à terre, et voyant ce terrible spectacle, voyant jusqu'au haut de la cote , près des moulins, de grandes lignes d'infanterie noires, l'arme au pied, prêtes à descendre sur nous, et de la cavalerie innombrable sur les ailes, je redescendis en pensant:

• Jamais nous ne viendrons à bout de cette armée; elle remplit les villages, elle garde les chemins, elle couvre la côte à perte de vue, elle a des canons partout ; c'est contraire au bon sens de s'obstiner dans une entreprise pareille ! •

J'étais indigné contre nos généraux , j'en étais même dégoûté.

Tout cela ne prit pas dix minutes. Dieu sait ce que nos deux autres colonnes étaient devenues ; toute cette grande fusillade arrivant de la gauche, et ces volées de mitraille que nous entendions passer dans les airs étaient sans doute pour elles.

Je croyais que nous avions déjà notre bonne part de malheurs, lorsque le général Gérard et deux autres généraux, Vichery et ScliœO'er, ar-

rivèrent de la route au-dessous de nous, ventre à terre, en criant comme des furieux : « En avant I... en avant!... »

Ils allongeaient leurs sabres, et Ton aurait dit que nous n'avions qu'à monter. Ce sont ces êtres obstinés qui poussent les autres à l'extermination, parce que leur fureur gagne tout le monde.

Nos canons, de la route plus bas, ouvraient leur feu dans le même moment sur Ligny; les toits du village s'écroulaient, les murs s'affaissaient; et d'un seul coup on se remit à courir en avant, les généraux en tête,répée à la main, et les tambours par derrière battant la charge. On criait : Vive l'Empereur! Les boulets prussiens vous raflaient par douzaines, les balles arrivaient comme la grêle, les tambours allaient toujours : Pan/... pan!... pan/... On ne voyait plus rien, on n'entendait plus rien, on passait à travers les vergers ; ceux qui tombaient, on n'y faisait pas attention, et deux minutes après on entrait dans le village, on enfonçait les portes à coups de crosse, pendant que les Prussiens vous fusillaient des fenêtres. C'était un vacarme mille fois pire que dehors, parce que les cris de fureur s'y mêlaient; on s'engouffrait dans les maisons à coup de baïonnette; on se massacrait sans miséricorde. De tous les côtés ne s'élevait qu'un cri : " Pas de quartier ! »

Les Prussiens surpris dans les premièresmaisons n'en demandaient pas non plus. C'étaient tous de vieux soldats, qui savaient bien ce que signifiait : « Pas de quartier ! • Ils se défendaient jusqu'à la mort.

Je me souviens qu'à la troisième ou quatrième maison d'une rue assez large, qui passe devant l'église et plus loin sur un petit pont, je me souviens qu'en face de cette maison, à droite, — pendant que les grosses tuiles creuses, les ardoises, les briques pleuvaient dans la rue, que les incendies allumés par nos obus remplissaient l'air de fumée, que tout criait, sifflait, pétillait autour de nous, — Zébédé me prit par le bras d'un air terrible en criant : « Arrive ! »

Et que nous entrâmes dans cette maison, dont la grande chambre en bas, toute sombre parce qu'on avait blindé les fenêtres avec des sacs de terre, était déjà pleine de soldats. On apercevait dans le fond un escalier en bois, très-roide, où le sang coulait; des coups de fusil partaient d'en haut, et leurs éclairs montraient, de seconde en seconde, cinq ou six des nôtres atfaissés contre la rampe, les bras pendants, et les autres qui leur passaient sur le corps, la baïonnette en avant, pour forcer l'entrée de la soupente.

C'était quelque chose d'horrible que tous ces hommes, — avec leurs moustaches, Jeurs joues brunes, la fureur peinte dans les rides, — qui voulaient monter à toute force. En voyant cela, je ne sais quelle rage me prit, et je me mis à crier :

« En avant !... pas de quartier !... »

Si j'avais eu le malheur d'être près de l'escalier, j'aurais été capable de vouloir monter et de me faire hacher. Par bonheur , tous avaient la même idée, pas un n'aurait donné sa place. C'est un vieux tout criblé de coups qui monta sous les baïonnettes. En arrivant à la soupente, il étendit les bras en lâchant son fusil, et se cramponna des deux mains à la balustrade ; deux balles à bout portant ne purent le faire descendre; et derrière lui trois ou quatre autres, qui se bousculaient pour arriver les premiers, le jetèrent dans la chambre en enjambant les dernières marches.

Alors nous entendîmes là-haut un vacarme qu'on ne peut pas se figurer ; les coups de fusil se suivaient dans cette chambre étroite, les piétinements, les cris faisaient croire que la maison s'abîmait, que toutéclalait. Et d'autres montaient toujours! — Lorsque j'arrivai derrière Zébédé, tout était encombré de morts et de blessés, les fenêtres en face avaient sauté, le sang avait éclaboussé les murs, il ne reslait plus un Prussien debout, et cinq ou six des nôtres se tenaient adossés aux meubles en souriant et regardant d'un air féroce; ils avaient presque tous des balles dans le corps ou des coups de baïonnette, mais le plaisir de la vengeance était plus fort que le mal. — Quand je songe à cela, les cheveux m'en dressent sur la tête.

Aussitôt que Zébédé vit que les Prussiens étaient bien morts, il redescendit en me répétant :

« Arrive 1 il n'y a plus rien à faire ici. ■

Et nous sortirpes. Dehors, la colonne avait déjà dépassé l'église; des milliers de coups de fusil pétillaient sur le pont, comme le feu d'une charbonnière qui s'effondre. La seconde colonne, en descendant la grande rue à droite, était venue rejoindre la nôtre; pendant qu'une de ces grandes colonnes de Prussiens, que j'avais vues sur la côte, en arrière de Ligny, descendait pour nous rejeter hors du village. C'est là qu'on se rencontrait pour la première fois en masses. Deux officiers d'élat-major filaient par la rue d'où nous venions.

« Ceux-ci , dit Zébédé, vont chercher des canons. Lorsque nous aurons des canons ici, tu verras, Joseph, si l'on peut nous dénicher.

Il courait, et je le suivais.

L'engagement près du pont continuait. La

vieille église sonnait cinq heures ; nous avions alors exterminé tous les Prussiens de ce côté du ruisseau, excepté ceux qui se trouvaient , embusqués dans la grande masure à gauche, en forme de tour et les murs percés de trous. Des obus avaient mis le feu dans le haut, mais la fusillade continuait au-dessous; il fallait éviter ce passage.

En avant de l'église nous étions en force ; nous trouvâmes la petite place encombrée de troupes, l'arme au bras, prêtes à marcher; il en arrivait encore d'autres par une grande rue qui traverse Ligny dans sa longueur. Une seule tête de colonne restait engagée en face du petit pont. Les Prussiens voulaient la repousser; les feux de file se suivaient sans interruption, comme une eau qui coule. On ne voyait sur la place, à travers la fumée, que des baïonnettes, la façade de l'église, les généraux sur le perron donnant leurs ordres, les officiers d'ordonnance partant au galop, et dans les airs la vieille flèche d'ardoises, où les corneilles tourbillonnaient effrayées de ce bruit.

Le canon de Saint-Amand tonnait toujours. Entre les pignons à gauche, on apercevait sur la côte de grandes lignes bleues et des masses de cavalerie en route du côté de Sombref, pour nous tourner. C'est là-bas, derrière nous, que devaient se livrer des combats à l'arme blanche entre les uhlans et nos hussards! Combien nous en avons vu, le lendemain, de ces uhlans étendus dans la plaine I

Notre bataillon, ayant le plus souff'ert, passait alors en seconde ligne. —Nous retrouvâmes tout de suite notre compagnie, que le capitaine Florentin commandait. Des canons arrivaient aussi par la même rue que nous ; les chevaux galopaient en écumant et secouant la tête comme furieux; les pièces elles caissons écrasaient tout; cela devait produire un grand vacarme; mais, au milieu des coups de canon et du bourdonnement de la fusillade, on n'entendait rien. Tous les soldats criaient, quelques-uns chantaient la main en l'air et le fusil sur l'épaule, mais on ne voyait que leurs bouches ouvertes.

J'avais repris mon rang auprès de Bûche, et je commençais à respirer, lorsque tout se remit en mouvement.

Cette fois, il s'agissait de passer le ruisseau, de rejeter les Prussiens de Ligny, de remonter la côte derrière, et de couper leur armée eu deux; alors la bataille serait gagnée! Chacun comprenait cela, mais avec la masse de troupes qu'ils tenaient en réserve, ce n'était pas une petite affaire.

Tout marchait pour attaquer le pont; on ne voyait que les cinq ou six hommes devant soi.

WATKUI.OO.

J étais content de savoir que la colonne s'étendait bien loin en avant.

Ce qui me fil le plus de plaisir, c'est qu'au milieu de la rue, devant une grange dont la porte était défoncée, le capitaine Florentin arrêta la compagnie, et qu'on posta les restes du bataillon dans ces masures à moitié démolies, pour soutenir la colonne d'attaque en tirant par les fenêtres.

Nous étions quinze hommes dans cette grange, que je vois encore avec son échelle qui monte par un trou carré , deux ou trois Prussiens morts contre les murs, la vieille porte criblée de balles, qui ne tenait plus qu'à l'un de ses gonds, et, dans le fond, une lucarne qui donnait sur l'autre rue derrière. — Zébédo commandait notre poste; le lieutenant Bretonville s'établit avec un autre peloton dans la maison en face, le capitaine Florentin ailleurs.

La rue était garnie de troupes jusqu'aux deux coins, près du ruisseau.

La première chose que nous essayâmes de faire, ce fut de redresser et de raffermir la porte; mais nous avions à peine commencé cet ouvrage, qu'on entendit dans la rue un fracas épouvantable : les murs, les volets, les tuiles, tout était raflé d'un coup; deux hommes du poste , restés dehors pour soutenir la porte, tombèrent comme fauchés. En même temps, dans le lointain, près du ruisseau, les pas de la colonne en retraite se mirent à rouler sur le pont, pendant qu'une dizaine de coups pareils au premier soufflaient dans l'air et vous faisaient reculer malgré vous. Celaient six pièces chargées à mitraille, que Blilcher avait masquées au bout de la rue et qui commençaient leur feu.

Toute la colonne, tambours, soldats, officiers, à pied et à cheval, repassèrent en se poussant et se bousculant, comme un véritable ouragan. Pei'sonne ne regardait en arrière; ceux qui tombaient étaient perdus. — A peine les derniers avaient-ils dépassé notre porte, que Zébédé se pencha dehors pour voir, et, dans la même seconde il nous ci'ia d'une voix terrible :

« Les Prussiens ! »

Il fit feu. Plusieurs d'entre nous étaient déjà sur l'échelle ; mais avant que l'idée de grimper me fût venue, les Prussiens étaient là. Zébédé, Bûche et tous ceux qui n'avaient pas eu le temps de monter les repoussaient à la baïonnette. Il me semble encore voir ces Prussiens, — avec leurs grandes moustaches ; leurs figures rouges et leurs shakos plats, — furieux d'être arrêtés. Je n'ai jamais eu de secousse pareille. Zébédé criait : « Pas de quartier ! » comme si nous avions été les plus forts. Aussitôt il reçut un coup de crosse sur la tête et tombai

Je vis qu'il allait être massacré, cela me retourna le cœur. . . Je sortis en criant : « A la baïonnette! » Ettous ensemble noug tombâmes sur ces gueux, pendant que les camarades tiraient d'en haut, et que les maisons en face commençaient la fusillade.

Ces Prussiens alors reculèrent, mais il en venait plus loin un bataillon tout entier. Bûche prit Zébédé sur ses épaules et monta. Nous n'eûmes que le temps de le suivre, en criant :

« Dépêche-toi ! •

Nous l'aidions de toutes nos forces à grimper. J'étais l'avant-dernier. Je croyais que cette échelle n 'en finirait jamais, car des coups de fusil éclataient déjà dans la grange. Enfin nous arrivâmes heureusement.

Nous avions tous la même idée, c'était de retirer l'échelle ; et voyez quelle chose affreuse ! eu la tirant à travers les coups de fusil qui partaient d'en bas, et qui firent sauter la tête d'un de nos camarades, nous reconnûmes qu'elle était trop grande pour entrer dans le grenier. Cela nous rendit tout pâles. Zébédé, qui se réveillait, nous dit :

« Mettez donc un fusil dans les échelons. »

Et cette idée nous parut inspiration d'en haut.

Mais c'est au-dessous qu'il fallait entendre le vacarme. Toute la rue était pleine de Prussiens, et notre grange aussi. Ces gens ne se possédaient plus de rage; ils étaient pires que nous et répétaient sans cesse :

" Pas de prisonniers ! »

Nos coups de fusil les indignaient; ils enfonçaient les portes, et l'on entendait les combats dans les maisons, les chutes, les malédictions en français et en allemand, les commandements du lieutenant Bretonvilleenface, ceux des officiers prussiens ordonnant d'aller chercher de la paille pour mettre le feu. Par bonheur, les récoltes n'étaient pas faites : ils nous auraient tous brûlés.

On tirait dans notre plancher; mais c'étaient de bons madriers en chêne, où les balles tapaient comme des coups de marteau. Nous, les uns derrière les autres, nous continuions la fusillade dans la rue ; chaque coup portait.

Il parait que ces gens avaient repris la place de l'Eglise, car on n'entendait plus le roulement de notre feu que bien loin. Nous étions seuls, à deux ou trois cents hommes, aumilieu de trois ou quatre mille.

Alors je m'écriai en moi-même :

« Voici ta fin, Joseph ! jamais tu ne te réchapperas d'ici, c'est impossible ! »

Et je n'osais pas seulement penser à Catherine, mon cœur grelottait. Nous n'avions pas de retraite; les Prussiens tenaient les deux bouts de la rue et les ruelles derrière, ils

avaient déjà repris quelques maisons. — Mais tout se taisait... ils préparaient quelque chose: ils cherchaient du foin, de la paille, des fagots, ou bien ils faisaient avancer leurs pièces pour nous démolir.

Nos fusiliers regardaient aux lucarnes et ne voyaient rien, la grange était vide. Ce silence près de nous était plus terrible que le tumulte de tout à l'heure.

Zébédé venait de se relever, le sang lui coulait du nez et de la bouche.

« Attention! disait-il, nous allons voir arriver l'attaque ; les gueux se préparent; — Chargez. .

Il finissait à peine de parler que la maison tout entière, depuis les pignons jusqu'aux fondements, était secouée comme si tout entrait sous terre; les poutres, les lattes, les ardoises, tout descendait dans cette secousse, pendant qu'une tlamme rouge montait d'en bas sous nos pieds jusqu'au-dessus du toit.

Nous tombâmes tous à la renverse. Une bombe allumée, que les Prussiens avaient fait rouler dans la grange, venait d'éclater.

En me relevant, j'entendis un sifflement dans mes oreilles ; mais cela ne m'empêcha pas de voir une échelle se poser à notre lucarne, et Bûche qui lançait au dehors de grands coups de baïonnette.

Les Prussiens voulaient profiter de notre surprise pour monter et nous massacrer; cette vue me donna froid, je courus bien vite au secours de Bûche.

Ceux des camarades qui n'avaient pas été tués arrivèrent aussi criant :

« Vive V Empereur ! «

Je n'entendais pour ainsi dire plus. Le bruit devait être épouvantable, car la fusillade d'en bas et celle des fenêtres éclairaient toute la rue, comme une flamme qui se promène. Nous avions renversé l'échelle, et nous étions encore six : deux sur le devant qui tiraient, quatre derrière qui chargeaient et leur passaient les fusils.

Dans cette extrémité j'étais devenu calme, je me résignais à mon malheur, en pensant : « Tâche de conserver ta vie ! »

Les autres sans doute pensaient la même chose, et nous faisions un grand carnage.

Ce moment de presse dura bien un quart d'heure ; ensuite le canon se mit à tonner, et quelques secondes après, les camarades en avant se penchèrent à la fenêtre et cessèrent le feu.

Ma giberne était presque vide, j'allai reprendre des cartouches chez les morts.

Les cris de Vive l'Empereur ! se rapprochaient: tout à coup notre tête de colonne, son drapeau

tout noir et déchiré, déboucha sur la petite place en gagnant notre rue.

Les Prussiens battaient en retraite. Nous aurions tous voulu descendre, mais deux ou trois fois notre colonne s'arrêta devant la mitraille. Les cris et la canonnade se confondaient de nouveau. Zébédé , qui regardait dehors, courut enfin descendre l'échelle ; notre colonne dépassait la grange , et nous descendîmes tous à la file , sans regarder les camarades, hachés par les éclaboussures de la bombe, et dont plusieurs nous criaient d'une voix déchirante de les emporter.

Mais voilà les hommes : la peur d'être pris les rend barbares !

Longtemps après, ces choses abominables nous reviennent. On donnerait tout pour avoir eu du cœur, de l'humanité; mais il est trop tard.

C'est ainsi que nous sortîmes à six de cette grange, où nous étions entrés quinze ime heure avant. Bûche et Zébédé se trouvaient dans le nombre des vivants; les Phalsbourgeois avaient eu de la chance.

Une fois dehors, il fallut suivre l'attaque.

Nous avancions sur des tas de morts : tout était mou sous nos pieds. On ne regardait pas si l'on marchait sur la figure d'un blessé , sur sa poitrine ou sur ses membres ; on avançait. Nous avons su le lendemain que celte masse de Prussiens entassés dans la rue du petit pont avaient été mitraillés par quelques pièces en batterie devant l'église : l'obstination de ces gens avait causé leur ruine.

Bliicher n'attendait que le moment de nous en faire autant; mais, au lieu de passer le pont, on nous fit obliquer à droite et garnir les maisons qui longent le ruisseau. Les Prussiens tiraient sur nous de toutes les fenêtres en face. Lorsque nous fûmes embusqués dans les maisons, nous ouvrîmes le feu sur leurs pièces, ce qui les força de reculer.

On parlait déjà d'attaquer l'autre partie du village, quand le bruit se répandit qu'une colonne prussienne, forte de quinze à vingt mille hommes, arrivait de Charleroi sur nos derrières. — Personne n'y comprenait plus rien j nous avions tout balayé depuis les rives de la Sambre. Cette colonne , qui nous tombait sur le dos, était donc cachée dans les bois.

Il pouvait être alors six heures et demie, le combat de Saint-Amand semblait grandir,

WATERLOO

Bltlcher portait toutes ses forces de ce côté ; c'était le beau moment pour emporter l'autre partie du village, mais cette colonne nous forçait d'attendre.

Les rangées de maisons, des deux côtés du ruisseau, étaient garnies de troupes : à droite les Français, à gauche les Prussiens. La fusillade avait cessé, quelques coups de fusil partaient bien encore, mais c'étaient des coups visés. On s'observait les uns les autres, comme pour dire :

« Respirons 1 tout à l'heure nous allons nous rempoigner. »

Les Prussiens, dans la maison en face, avec leurs habits bleus , leurs shakos de cuir, leurs moustaches retroussées, étaient tous des hommes solides, de vieux soldats, le menton carré et les oreilles écartées de la tête. On aurait cru qu'ils devaient nous bousculer d"un coup. Les oQiciers regardaient aussi.

Le long des deux rues qui suivent le ruisseau , et dans le ruisseau même , les morts ne formaient que deux longues files; un grand nombre étaient assis le dos au mur : ceux-là, blessés dangereusement pendant le combat, avaient encore eu la force de se retirer de la bagarre; ils s'étaient accroupis contre un mur, où la perte de leur sang les avait fait mourir. Dans le ruisseau , plusieurs restaient debout, les mains cramponnées au bord comme pour grimper, mais ils ne bougeaient plus; et dans les recoins obscurs où descendaient les rayons du soleil, on voyait aussi des malheureux écrasés sous les décombres, des pierres et des poutres en travers du corps.

Le combat de Saint-Amand devenait plus terrible, les roulements de la canonnade semblaient s'élever les uns sur les autres, et, si nous n'avions pas été tous en face de la mort, nous n'aurions pu nous empêcher d'admirer ce bruit grandiose.

A chaque roulement, des centaines d'hommes avaient péri, et cela ne s'interrompait pas; la terre en tremblait.

Nous respirions, mais bientôt nous sentîmes une soif extraordinaire. En se battant, personne n'avait éprouvé cette soif terrible ; alors tout le monde voulait boire.

Notre maison formait le coin à gauche du pont, et le peu d'eau qui coulait sur la bourbe était rouge de sang. Mais entre notre maison et la voisine, au milieu d'un petit jardin, se trouvait un puits d'arrosage; nous regardions tous ce puits avec sa margelle et ses deux poteaux de bois. Malgré la mitraille, les seaux pendaient encore à la chaîne; trois hommes, la face contre terre et les mains en avant, étaient couchés dans le sentier qui menait à cet en-

droit; ils avaient aussi voulu boire, et les Prussiens les avaient tués.

Nous étions donc tous l'arme au pied à regarder le puits. L'un disait :

« Je donnerais la moitié de mon sang pour un verre d'eau. »

L'autre :

" Oui, mais les Prussiens attendent! »

C'était vrai, les Prussiens, à cent pas de nous, et qui peut-être avaient aussi soif, devinaient ce que nous pensions.

Les coups de fusil qu'on tirait encore venaient de cela : quand le long de la rue quelqu'un sortait, on le fusillait aussitôt, et de cette manière nous nous faisions souffrir tous comme des malheureux.

Cela durait au moins depuis une demi-heure, lorsque la canonnade s'étendit entre Saint- Amand et Ligny, et tout de suite nous vîmes qu'on tirait à mitraille sur les Prussiens, à mi-côte entre les deux villages, car à chaque décharge leurs colonnes épaisses étaient traversées; cette nouvelle attaque produisit une grande agitation. Bûche, qui jusqu'àce moment n'avait pas bougé, sortit par la ruelle du jardin et courut au puits; il se mit derrière la margelle, et les deux maisons en face commencèrent la fusillade sur lui, de sorte que bientôt la pierre et les poteaux furent criblés de balles. Mais alors nous recommençâmes à tirer sur les fenêtres, et dans une minute la fusillade fut rallumée d'un bout du village à l'autre; la fumée s'étendait partout.

Dans cet instant, une voix criait en bas : « Joseph,... Joseph !... •

C'était Bûche; il avait eu le courage de tirer le seau, de le décrocher et d'arriver après avoir bu.

Plusieurs anciens voulaient lui prendre le seau, mais il criait :

« Mon camarade d'abord 1 Lâchez, ou je verse tout! »

Il fallut bien m'attendre. Je bus tout ce que je pouvais ; ensuite les autres, et ceux qui restaient en haut descendirent et burent tant qu'il en resta.

C'est en ce moment que Bûche montra qu'il m'aimait.

Nous remontâmes ensemble bien contents.

Je pense qu'il était alors plus de sept heures, le soleil se couchait ; l'ombre de nos maisons s'allongeait jusque sur le ruisseau; celles des Prussiens restaient éclairées , ainsi que la côte de Bry, où de nouvelles troupes descendaient au pas de course. La canonnade n'avait jamais été si forte de notre côté.

Tout le monde sait aujourd'hui qu'entre «ept et huit heures du soir, à la nuit tombante,

Il avait eu le courage de liier le seau. (Pagi! l'.l.i

l'Empereur ayant reconnu que la colonne de Prussiens qu'on avait signalée sur nos derrières était le corps du général d'Erlon, — égaré entre la bataille de Ney aux Quatre-Bras contre les Anglais, et la nôtre, — avait ordonné tout de suite à la vieille garde de nous soutenir.

Un lieutenant, qui se trouvait avec nous, disait :

« Voici la grande attaque. Attention ! »

Toute la cavalerie des Prussiens fourmillait entre les deux villages. On sentait, sans le voir, un grand mouvement derrière nous. Le lieutenant répétait :

« Attention au commandement! Que personne ne reste après le commandement! Voici l'attaque. »

Nous ouvrions tous l'œil.

Plus la nuit s'avançait, plus le ciel devenaii rouge du côté de Saint-Amand. A force d'entendre la canonnade, on n'y faisait plus atleution ; mais à chaque décharge, on peut dire que le ciel prenait feu.

Le tumulte derrière nous augmentait.

Tout à coup, la grande rue qui longe le ruisseau fut pleine de nos troupes , depuis le pont jusqu'à l'autre bout de Ligny. Sur la gauche et plus loin encore, les Prussiens tiraient des fenêtres ; nous ne répondions plus. On criait :

« La garde!... c'est la garde! •

Je ne sais pas comment toute cette masse d'hommes passa le fossé plein de lioutbe ; c'est bien sûr avec des planches, car d'un instant à l'autre nos troupes en masse étaient sur la rive gauche.

Paris. Juies Bonav«titur<!, imprimeur.

WATERLOO

Nous vîmes ce que l'on pcul apinlur une m<!lce de cavalerie. (Page 81.)

La grande batterie des Prussiens au haut du ravin, entre les deux villages, faisait des rues dans nos colonnes; mais elles se refermaient aussitôt et montaient toujours.

Ce qui restait de notre division courait sur le pont ; des canonniers à cheval avec leurs pièces suivaient au galop.

Alors nous descendîmes aussi, mais nous n'étions pas encore au pont que des cuirassiers se mettaient à défiler; après les cuirassiers arrivèrent des dragons et des grenadiers à cheval de la garde. Il en passait partout, à travers et même autour du village : c'était comme une armée toute neuve, une armée innombrable.

Le massacre recommençait en haut; celte fois, c'était la bataille en rase campagne. La

nuit venait, les carrés prussiens se dessinaient en feu sur la côte.

Nous courions, enjambant les morts et les blessés. Une fois hors du village , nous vîmes ce que l'on peut appeler une mêlée de cavalerie; on ne distinguait pour ainsi dire que des cuirasses blanches qui traversaient les lignes des uhlans... Tout se mêlait, puis les cuirassiers se reformaient et repartaient comme un mur.

Il faisait déjà sombre, la masse de fumée empêchait de voir à cinquante pas devant soi. Tout s'ébrajjlait, tout montait vers les moulins; le roulement du galop, les cris, les commandements, les feux de file bien loin, tout se confondait. Plusieurs carrés étaient rompus. De temps en temps, un coup de feu vous montrait

quelques cavaliers, un lancier penché sur son cheval, un cuirassier avec son gros dos blanc, son casque et sa queue de cheval flottante, lancé comme un boulet, deux ou trois fantassins courant au milieu de la bagarre : cela passait comme un éclair! Et les blés foulés, la pluie qui rayait le ciel, car un orage venait d'éclater, les blessés sous les pieds des chevaux, tout sortait de la nuit un quart de seconde.

A chaque coup de fusil ou de pistolet, on voyait des choses pareilles, par mille et par mille, qu'on ne peut s'expliquer. Mais tout montait, tout s'éloignait de Ligny ; nous étions les maîtres, nous avions enfoncé le centre de l'ennemi ; les Prussiens ne se défendaient plus que tout en haut de la colline , près des moulins, et dans la direction de Sombref, sur notre droite : Sainl-Amand et Ligny nous restaient.

Alors, nous autres, à dix ou douze de la compagnie, contre les décombres des çassin^, la giberne presque vide , nous ne savions plus de quel côté tourner. Zébédé, le lieutenant Bretonville et le capitaine Florentin avaient disparu; le sergent Rabot nous commandait. — C'était un petit vieux, sec, mal bâti, mais dur comme du fer; il clignait de l'œil et devait avoir été roux dans sa jeunesse. Rien qu'en parlant de lui, je l'entends nous dire tranquillement :

« La bataille est gagnée ! Par file à droite, en avant, marche ! »

Plusieurs demandaient à faire la soupe, car depuis douze heures on commençait à sentir la faim; et le sergent, le fusil sur l'épaule, descendait la ruelle en riant tout bas, et répétait d'un air moqueur :

« La soupe! la soupe! Attendez, l'administration des vivres va venir. »

Nous le suivions dans la ruelle sombi'e ; vers le milieu se trouvait un cuirassier à cheval qui nous tournait le dos ; il avait un coup de sabre dans le ventre et s'était retiré là ; le cheval s'appuyait au mur pour l'empêcher de tomber. Gomme nous défilions, il nous appela :

Page 1