I. Camarades
Personne ne tourna seulement la tête. A vingt pas plus loin se trouvait une vieille cassine toute criblée de boulets, mais elle avait encore la moitié de son toit de chaume; c'est pourquoi le sergent Rabot la choisit, et nous entrâmes dans ce réduit à la file.
On n'y voyait pas plus que dans un four ; le sergent fit partir une amorce, et nous vîmes que c'était une cuisine ; l'âtre à droite, l'escalier à gauche, et cinq ou six Prussiens et Français étendus à terre, blancs comme de la cire, et les yeux ouverts.
• Allons, dit le sergent, voici la chambrée,
que chacun s'arrange; les camarades de lit ne nous donneront pas de coups de pied, •
Comme on voyait bien qu'il ne fallait pas compter sur la distribution, chacun, sans rien dire, déboucla son sac, le mit au pied du mur et s'étendit l'oreille dessus. On entendait encore la fusillade, mais bien loin sur la côte. La pluie tombait à verse. Le sergent lira la porte qui grinçait, puis il alluma sa pipe tranquillement, pendant que plusieurs ronflaient déjà ; je le regardais debout contre la petite fenêtre, dont toutes les vitres étaient éclatées; il fumait.
C'était un homme dur et juste, il avait trois chevrons et savait lire et écrire ; il aurait dû passer officier, ayant des blessures, mais il n'était pas bien bâti. 11 finit aussi par se coucher sur son sac, et bientôt après nous dormions tous.
Cela durait depuis longtemps, lorsque je fus réveillé par un bruit... On rôdait autour de notre cassine... je me levai sur la main pour écouter... Dans le même instant, on essayait d'ouvrir la porte. Alors je ne pus retenir un cri.
« Qu'est-ce que c'est? » demanda le sergent.
Et comme des pas s'éloignaient en courant, il dit en se retournaut sur son sac :
« Ahl les oiseaux de nuit... Allez... canailles!... allez, ou je vais vous envoyer une balle ! »
Ensuite il ne dit plus rien. Moi, je m'étais approché de la fenêtre, et je voyais tout le long de la ruelle des maraudeurs en train de fouiller les blessés et les morts. Ils allaient doucement de l'un à l'autre, la pluie tombait par torrents : — c'était quelque chose d'horrible.
Je me teoquchai pourtant et me rendormis à cause de la grande fatigue.
Au petit jour, le sergent était debout et criait :
« En route ! »
Nous ressortimes de la cassine en remontant la ruelle. Le cuirassier était alors à terre, le cheval attendait toujours.
Le sergent prit ce cheval par la bride et le conduisit une centaine de pas dans les vergers, il lui retira le mors en s'écriant :
« Va, mange : on te retrouvera bientôt. »
Et cette pauvre bête partit doucement.
Nous allongions le pas dans un sentier qui longe Ligny; les sillons et quelques carrés de jardinage aboutissaient sur ce chemin. — Le sergent regardait en passant; il se baissa pour déterrer quelques restes de carottes et de na3 vêts. Je me dépêchai de faire comme lui, pendant que les camarades se pressaient sans tourner la tête.
WATERLOO
Je vis là que c'est une bonne chose de connaître les fruits de laterre, car je trouvai deux beaux navets et des carottes, qui sont très-bonnes crues ; mais je suivis l'exemple du sergent et je les mis dans mon shako.
Je courus ensuite pour rattraper le peloton, qui se dirigeait sur les feux de Sombref.
Et quant au leste, je n'ai pas seulement l'idée de vous peindre le plateau derrière Ligny, 011 nos cuirassiers et nos dragons avaient tout massacré. Ce n'étaient que des tas d'hommes et de chevaux : les chevaux, leur long cou allongé à terre; les hommes pris dessous, morts ou blessés. Quelques-uns levaient la main pour faire signe ; les chevaux essayaient de se lever et les écrasaient encore mieux en retombant.
Du sangl toujours du sang! La direction des boulets et de la mitraille était marquée en trÇJnées rouges sur les pentes, comme on voit ctiez nous, à la fonte des neiges, le passage des torrents dans le sable. Eh bien! voulez- vous savoir la vérité ? Cela ne me touchait presque plus.
Avant de partir pour Lutzen,un pareil spectacle m'aurait fait tomber à la renverse. J'aurais pensé :
• Nos maîtres regardent donc les hommes comme des animaux? Est-ce que le bon Dieu nous donne à manger aux loups? Est-co que nous avons des mères, des sœurs, des amis, des êtres qui nous aiment sur la terre et qui ne crient pas vengeance ? »
J'aurais pensé mille choses pareilles, encore plus fortes et plus justes ; mais alors je ne pensais rien. A force d'avoir vu des massacres et des injustices en masse, de toutes les façons et tous lesjours, je me disais :
« Les plus forts ont toujours raison. L'Empereur est le plus fort, il nous fait signe de venir, et malgré tout, il faut arriver de Phalsbourg, de Saverue ou d'ailleurs, se mettre eu rang et marcher. Celui qui ferait seulement la mine de résister serait fusillé tout de suite. Les maréchaux, les généraux, les officiers, les sous-ofliciers elles soldats, depuis le premier jusqu'au dernier, suivent la consigne, ils n'osent pas faire un mouvement sans ordre ; et les autres obéissent à l'armée. C'est l'Empereur qui veut tout, qui peut tout et qui fait tout. Eh bien ! est-ce que Joseph Bertha no serait pas une bête d'oser seulement croire que l'Empereur peut avoir une seule fois tort dans sa vie ? Est-ce que ce ne serait pas contraire au bon sens ? »
Voilà ce que nous pensions tous, et si l'Empeieur était resté, toute la France aujourd'hui n'aurait pas d'autre idée.
Mon seul plaisir alors, c'était d'avoir des carottes et des navets, car en passant derrière les bivouacs pour demander la place du bataillon, nous avions appris que les distributions n'avaient pas été faites; on n'avait reçu que la ration d'eau-de-vie et des cartouches.
Les anciens étaient en roule pour remplir les marmites. Les conscrits, qui ne savaient pas encore la manière de vivre en campagne, et qui par malheur avaient déjà mangé leur pain, comme il arrive à vingt ans, lorsqu'on marche et qu'on a bon appétit, ceux-là devaient se passer de tremper la cuiller.
Vers sept heures nous arrivâmes enfin au bivouac. Zébédé, en me voyant, parut joyeux; il vint à ma rencontre et me dit :
• Je suis content de te voir, Joseph, mais qu'est-ce que tu apportes? Nous avons trouvé un biquet bien gras, nous avons aussi du sel, mais pas une croûte de pain. »
Je lui fis voir le riz qui me restait, mes carottes et mes navets. — Il me dit :
« C'est bien ; nous allons avoir le meilleur bouillon du bataillon. •
Je voulus que Bûche pût aussi manger avec nous, elles six hommes de notre marmite qui s'en étaient tous réchappes par hasard, avec des coups de crosse et des égratignures, y coq^ sentirent. Le tambour-màrirë Pàdoue dit en riant :
«Les anciens sont toujours les anciens, ils n'arriventjamais les mains vides. »
Nous regardions de côté la marmite de cinq conscrits, où l'on ne voyait bouillir que du riz dans de l'eau claire, et nous clignions de l'œil, car nous avions une bonne soupe gr^ase, qui répandait son odeur dans tous les environs.
A huit heures, nous mangeâmes avec un appétit qu'on peut s'imaginer. Non, pas même le jour de mes noces, je n'ai fait un meilleur repas; c'est encore une satisfaction aujourd'hui pour moi d'y penser. Quand l'âge arrive, on n'a plus l'enthousiasme de la jeunesse pour de pareilles choses; mais ce sont toujours d'agréables souvenirs. El ce bon repas nous a soutenus longtemps; les pauvres conscrits, avec leur reste de pain trempé comme de la pâte par l'averse, devaient en voir de dures le lendemain 18. Nous devions avoir une campagne bien courte et bien tej-rible. Enfin tout est passé maintenant; mais ce n'est pas sans attendrissement qu'on songe à ces grandes misères , et qu'on remercie Dieu d'en être réchappé.
Le temps semblait se remelti-e au beau , le soleil recommençait à briller dans les nuages. Nous venions à peine de manger que le rappel battait sur toute la ligne.
BUMANS NATIONAUX.
Il faut savoir qu'en ce moment les Prussiens retii'aient seulement leur arrière-garde de Sombref, et qu'il était question de se mettre à leur poursuite. Plusieurs môme disaient qu'on . aurait dû commencer par là, en envoyant bien loin notre cavalerie légère pour récolter des prisonniers. Mais on ne les écoutait pas; l'Empereur savait bien ce qu'il faisait.
Je me rappelle pourtant que tout le monde s'étonnait, parce que c'est l'habitude de profiter des victoires. Les anciens n'avaient jamais vu cela. On croyait que l'Empereur préparait un grand coup, qu'il avait fait tourner l'ennemi par Ney, et d'autres choses semblables.
En attendant, l'appel commença; le général Gérard vint passer la revue du 4° corps. Notre bataillon avait le plus souffert, à cause des trois attaques où nous avions toujours été en tête : — nous avions le commandant Gémeau et le capitaine Vidal blessés; les capitaines Grégoire et Vignot tués; sept lieutenants et sous-lieutenants et trois cents soixante hommes hors de combat.
Zébédé disait que c'était pire qu'à Montmirail, et qu'on allait nous compléter pour sûr avant de partir.
Heureusement le quatrième bataillon, commandant Delong, arrivant de Metz, vint alors nous remplacer en ligne.
Le capitaine Florentin, qui nous commandait, cria :
« Par file à gauche!» — et nous descendîmes au village jusque près de l'église, où stationnaient une quantité de charrettes.
On nous distribua par escouades pour surveiller l'enlèvement des blessés. Quelques détachements de chasseurs eurent l'ordre d'escorter les convois jusqu'à Fleurus, parce qu'à Ligny la place manquait; l'église était déjà pleine de ces malheureux.
Ce n'est pas nous qui choisissions les blessés, mais les chirurgiens militaires et quelques médecins du pays mis en réquisition; il était trop difficile de reconnaître un grand nombre de ces blessés d'entre les morts. Nous aidions seulement à les- étendre sur la paille, dans les charrettes.
Je connaissais cela depuis Lutzen ; je savais ce qu'il fallait souffiir pour réchapper d'une balle, d'un biscaïen, ou d'un coup de pointe comme en donnent nos cuirassiers. Chaque fois que je voyais enlever un de ces malheureux, je louais le Seigneur de ne pas m'avoir réduit à cet état, et, pensant que la même chose aurait pu m'arriver, je me disais : « Tu ne sais pas combien de balles et de morceaux de mitraille ont passé près de toi; sans cela, cette idée te ferait horreur. »
Je m'étonnais que tant d'entre nous eussent pu réchapper de ce carnage, — bien pire qu'à Lutzen et même qu'à Leipzig, — parce que la bataille n'avait duré que cinq heures, et que les morts, dans bien des endroits, s'élevaient jusqu'à deux et trois pieds. Le sang coulait audessous comme des ruisseaux. Dans toute la grande rue, où les pièces avaient passé, c'était de la boue rouge : de la boue de chair et d'os écrasés.
Il faut bien qu'on dise cela pour éclairer la jeunesse. Moi, je n'irai plus me battre, j'ai dépassé l'âge, Dieu merci ! Mais tous ces jeunes gens qui ne pensent qu'à la guerre, au lieu de vouloir travailler honnêtement et d'aider leurs vieux parents, doivent savoir comment les hommes sont traités. Ils doivent se figurer ce que les malheureux qui n'ont pas rempli leurs devoirs pensent, lorsqu'ils sont là couchés dans une rue, ou sur la grande route avec un membre de moins, et qu'ils entendent arriver ces pièces de canon qui pèsent douze à quinze mille et leurs gros chevaux bien ferrés qui sautent en hennissant.
C'est dans cette minute qu'ils doivent voir les pauvres vieux qui leur tendaient les bras devant la petite maison du village, pendant qu'ils s'éloignaient en s'écriant :
• Je pars!... je reviendrai avec la croix et les épaulettes! »
Oui! oui! s'ils pouvaient pleurer et demander pardon à Dieu, ceux-là, on entendrait leurs cris et leurs plaintes! Mais il n'est plus temps, — les canons et les caissons avec leurs charges d'obus et de boulets arrivent, — ils entendent eux-mêmes craquer leurs os d'avance... et tout cela leur passe sur le corps comme dans de la boue.
Quand on est vieux et qu'on a des enfants qu'on aime, c'est une chose abominable de songer que des malheurs pareils pourraient leur arriver. On donnerait jusqu'à sa dernière chemise pour les empêcher de partir.
Mais tout cela ne sert à rien ; les mauvais cœurs sont incorrigibles, et les bons font leur devoir. S'il leur arrive des malheurs, au moins la confiance dans la justice de Dieu leur reste. Ceux-ci ne vont pas tuer leurs semblables pour l'amour de la gloire... ils y vont par force ; ils n'ont pas de reproches à se faire : ils défendent leur vie, et le sang répandu ne retombe pas sur eux.
Enfin, il faut pourtant que je finisse de vous raconter cette bataille et ce relèvement des blessés.
J'ai vu là des choses qu'on ne peut presque pas croire : des hommes tués au moment de la plus grande fureur, et dont les figures horri-
WATERLOO
blés n'étaient pas changées; ils tenaient encore leurs fusils, debout contre les murs, et rien qu'en les regardant il vous semblait les entendre crier :
• A la baïonnette I Pas de quartier ! •
C'est avec cetie pensée et ce cri qu'ils étaient arrivés d'un seul coup devant Dieu... C'était lui qui les attendait. Il pouvait leur dire :
« Me voilà... tu veux tuer tes frères?... tu ne veux pas de quartier? On n'en fera point ! •
J'en ai vu d'autres à demi morts qui s'étranglaient entre eux. Et vous saurez qu'à Fleurus il fallait séparer les Prussiens des Français, parce qu'ils se levaient de leurs lits ou de leurs bottes de paille pour se déchirer et se dévorer!
La guerre!... ceux qui veulent la guerre, ceux qui rendent les hommes semblables à des animaux féroces doivent avoir un compte terrible à régler là-haut!...
Le relèvement des blessés continua jusqu'au soir. — Vers midi, les cris de : Vive l'Emperew! se prolongeaient sur toute la ligne de nos bivouacs, depuis le village de Bry jusqu'à Sombref. Napoléon avait quitté Fleurus avec son état- major; il passait la revue de l'armée sur le plateau. Ces cris durèrent environ une heure, puis tout se tut; l'armée devait être alors en marche.
Nous attendîmes longtemps l'ordre de suivre; comme il ne venait pas, le capitaine Florentin finit par aller voir, et revint ventre à terre en criant :
• Battez le rappel! »
Les détachements du bataillon se réunirent, et l'on se mit à remonter le village au pas accéléré. Tout était parti. Bien d'auti-es pelotons n'avaient pas reçu d'ordres, et du côté de Saint- Amand les rues étaient pleines de soldats. Quelques compagnies, restées en arrière, gagnaient à travers champs la route à gauche, où l'on voyait s'étendre une queue de colonne à perle de vue : des caissons, des fourgons, des bagages de loule sorte.
J'ai souvent pensé que nous aurions eu de la chance en ce jour d'être laissés en arrière, comme la division Gérard à Saint- Arnaud; on n'aurait jamais pu nous faire de reproches, l'uisque nous avions l'ordre de relever les blessés, nous éiious en règle; mais le capitaine l'ioventin se serait cru déshonoré.
Nous marchions en allongeant le pas. Il s'é-
tait remis à pleuvoir, on glissait dans la boue, et la nuit venait. Jamais je n'ai vu do temps plus abominable, pas même en Alleinagno, à la retraite de Leipzig; la pluie louibait comme d'un arrosoir, et nous allions en arrondissant le dos, le fusil sous le bras, le pan de la capote sur la batterie, tellement trempés qu'en traversant une rivière ce n'aurait pas été pire. — Et quelle boue! — Avec cela on recommençait à sentir la faim. Bûche me répétait de temps en temps :
« C'est égal, une douzaine de grosses pommes de terre cuites sous la cendre, comme au Harberg, me réjouiraient joliment la vue. On ne mange pas tous les jours de la viande chez nous, mais on a des pommes de terre ! »
Moi je revoyais en rêve notre petite chambre de Phalsbourg, bien chaude, la table blanche, le père Goulden assis devant son assiette, et Catherine qui nous servait de la bonne soupe grasse, pendant que les côtelettes fumaient sur le gril. La tristesse d'être là m'accablait; s'il n'avait fallu que me souhaiter la mort pour être débarrassé de tout, depuis longtemps je ne serais plus de ce monde.
La nuit était venue; elle était toute grise; sans les ornières où l'on enfonçait jusqu'aux genoux, on aurait eu de la peine à reconnaître son chemin; mais on n'avait qu'à marcher dans la boue, et l'on était sur de ne pas se tromper.
Entre sept et huit heures, on entendit au loin comme des roulements de tonnerre; les uns disaient :
• C'est l'orage ! »
Les autres :
« C'est le canon ! »
Beaucoup de soldats débandés nous suivaient. A huit heui'es, nous arrivâmes aux Quatre-Bras. Ce sont deux maisons en face l'une de l'autre, au croisement de la route de Nivelles à Namur avec celle de Bruxelles à Charleroi; ces maisons étaient encombrées de blessés. — C'est là que le maréchal Ney avait livré bataille aux Anglais, pour les empêcher d'arriver au secours des Prussiens, par le chemin que nous venions de suivre. Il n'avait que vingt mille hommes contre quarante mille, et Nicolas Cloutier, le tanneur, soutient encore aujourd'hui qu'il aurait dû nous envoyer la moitié de ses troupes pour prendre les Prussiens par derrière, comme si ce n'avait pas été bien assez d'arrêter les autres. Enfin, pour des gens pareils, tout est facile; seulement, s'ils commandaient eux-mêmes, on les mettrait en déroute avec quatre hommes et un caporal.
Au-dessous , dans les champs d'orge et d'avoine, tout était plein de morts. C'est là que
je vis les premiers habits rouges étendus sur la route.
Le capitaine nous ordonna de faire halte; il entra seul dans la maison à droite. Nous attendions depuis quelque temps à la pluie, lorsqu'il ressortit sur la porte avec le général de division Donzelot, qui riait parce que nous aurions dû suivre l'armée de Grouchy du côté de Namur, et que le manque d'ordres nous avait fait tourner vers les Quatre-Bras. Nous reçûmes pourtant l'ordre de continuer notre chemin sans nous arrêter.
Je croyais à chaque minute tomber en faiblesse; mais cela devint encoi-e pire lorsque nous eûmes rattrapé les bagages; car il fallait marcher sur le revers de la route, dans les champs, et plus on avançait, plus on enfonçait dans la terre grasse.
Vers onze heures, nous arrivâmes dans un grand village appelé Genappe, qui s'étend sur les deux côles de la roule. L'encombrement des fourgons, des canons et des bagages dans cette rue nous força de passer la Thy à droite sur im pont, et depuis cet endroit nous ne fîmes plus que marcher à travers les champs, dans les blés, dans les chanvres, comme des sauvages qui ne respectent rien. La nuit était si sombre que des dragons à cheval, posés de deux cents pas en deux cents pas, comme des poteaux, vous criaient :
« Par ici 1 par ici ! »
Nous arrivâmes à minuit au tournant d'un chemin, près d'une espèce de ferme couverte en chaume et pleine d'ofïiciers supérieurs. Ce n'était pas loin de la grande route, car on entendait défiler \l cavalerie, l'artillerie et les équipages comme un torrent.
Le capitaine venait à peine d'entrer à la ferme, que plusieurs d'entre nous se précipitèrent dans le jardin à travers les haies. Je fis comme les autres, et j'empoignai des raves. Presque aussitôt tout le bataillon suivit ce mouvement, malgré les cris des officiers; chacun se mit à déterrer ce qu'il put avec sa baïonnette, et, deux minutes après, il ne restait plus rien. Les sergents et les caporaux étaient venus avec nous ; lorsque le capitaine revint, on avait déjà repris les rangs.
Ceux qui volent et pillent en campagne méritent d'êire fusillés, mais que voulez-vous? les villagesqu'on rencontrait n'avaient pas le quart de vivres qu'il aurait fallu pour nourrir tant de monde. Les Anglais avaient déjà presque tout pris. Il nous restait bien encore? *un peu de riz, mais le riz sans viande ne soutient pas beaucoup. Les Anglais, eux, recevaient des bœufs et des moutons de Bruxelles; ils étaient bien nourris et tout luisants de bonne santé.
Nous autres, nous étions venus trop vite, les convois de vivres étaient en retard: et le lendemain, qui devait être la terrible bataille deWaterloo, nous ne reçûmes que la ration d'eau-de-vie.
Enfin, en partant de là, nous montâmes une petite côte, et malgré la pluie, nous aperçûmes les bivouacs des Anglais. On nous fit prendre position dans les blés entre plusieurs régiments qu'on ne voyait pas, parce qu'on avait l'ordre de ne pas allumer de feu, de peur d'effaroucher l'ennemi s'il nous voyait en ligne, et de le décider à continuer sa retraite.
Maintenant représentez-vous des hommes couchés dans l«s blés, sous une pluie battante, comme de véritables Bohémiens, grelottant de froid, songeant à massacrer leurs semblables, et bien heureux d'avoir un navet, une rave ou n'importe quoi pour soutenir un peu leurs forces. Est-ce que c'est la vie d'honnêtes gens? Est-ce que c'est pour cela que Dieu nous a créés et mis au monde? Est-ce que ce n'est pas une véritable abomiuation de penser qu'un roi, un empereur, au lieu de surveiller les affaires de son pays, d'encourager le commerce, .de répandre l'instruction, la liberté et les bons exemples, viennenous réduire par centaines de mille à cet état?... Je sais bien qu'on appelle cela de la gloire; mais les peuples sont bien bêles de glorifier des gens pareils... Oui, il faut avoir perdu toute espèce de bon sens, de cœur et de religion.
Tout cela ne nous empêchait pas de claquer des dents, et de voir en face de nous les Anglais, qui se réchauffaient et se gobergeaient au'.our de leurs grands feux^ après^oir reçli leux' ration de bœuf, d'eau-de-vie et de tabac. Je pensais :
« C'est nous pauvres diables trempés jusqu'à la moelle des os, qui sommes forcés d'attaquer ces hommes remplis de confiance en euxmêmes, et qui ne manquent ni de cauons, ni de munitions, ni de rien; qui dorment les pieds au feu, la panse bien garnie, pendant que nous couchons dans la boue !
Toute la nuit ce spectacle me révoltait. Bûche disait :
« La pluie ne me fait rien, j'en ai supporté bien d'autres à l'affût; mais au moins j'avais une croûte de pain, des oignons et du sel. •
Il se fâchait. Pour ma part, j'étais attendri sur mon propre sort et je ne disais rien.
Entre deux et trois heures de la nuit, la pluie avait cessé. Bûche et moi, nous étions dos à dos dans le creux d'un sillon, pour nous réchauffer, et la grande fatigue avait fini par m'endormir.
Une chose que je n'oublierai jauiais, c'est le moment où je me réveillai vers les cinq heures
du matin : les cloches des villages sonnaient matines sur cette grande plaine ; et, regardant les blés renversés, les camarades couchés à droite et à gauche, le ciel gris, celle grande désolation me fit grelotter le cœur. Le son des cloches qui se répondaient de Planchenois à Genappe, à Frichemont, à Waterloo me rappelaient Phalsbourg; je me disais :
• C'est aujourd'hui dimanche, un jour de paix et de repos. M. Goulden a mis hier son bel habit au dos de la chaise, avec une chemise blanche. 11 se lève maintenant et pense à moi... Catherine aussi se lève dans notre petite chambre; elle est assise sur le lit et pleure; et la la tante Grédel aux Qualre-Vents pousse ses volets; elle a tiré de l'armoire son livre de prières pour aller à la messe.
Et j'entendais les cloches de Dann, de Mitlelbronn, de Bigelberg bourdonner dans le silence. Je me flguiais cette bonne vie tranquille... J'aurais voulu fondre en larmes! Mais le roulement commençait, un roulement Fourd comme dans les temps humides, quelque chose de sinistre. Du côté de la grande route, à gauche, on battait la générale, les trompettes de cavalerie sonnaient le réveil. On se levait, on regardait par-dessus les blés. Ces trois jours de marche et de combats, le mauvais temps et l'oubli des rations 'avaient rendu les hommes plus sombres. On ne parlait pas comme à Ligny; chacun regardait et réfléchissait pour son propre compte.
On voyait aussi que ce serait une plus grande bataille, parce qu'au lieu d'avoir des villages bien occupés en première ligne, et qui font autant de combats séparés, ici c'était une grande plaine élevée, nue, occupée parles Anglais; derrière leurs lignes, au haut de la côte, se trouvait le village de Mont-Sainl-Jean, et beaucoup plus loin, à près d'une lieue etdemie, une grande forêt qui bordait le ciel.
Entre les Anglais et nous, le terrain descendait doucement et se relevait de notre côté; mais il fallait avoir l'habitude de la campagne pour voir ce petit vallon, qui devenait plus profond à droite et se resserrait en forme de ravin. Sur la pente de ce ravin, de notre côté, derrière des haies, des peupliei s et d'autres arbres, quelques maisons couvertes de chaume indiquaient un hameau: c'était Planchenois. Dans la même direction, mais bien plus haut et der. rièrelagauchedel'ennemi, s'étendait une plaine à perte de vue, parsemée de petits villages.
C'est en temps de pluie, après un orage, que ces choses se distinguent le mieux ; tout est bleu sombre sur un fond clair. On découvrait j jusqu'au petit village de Saint-Lambert, à trois lieues de nous sur la droite.
A notre gauche, et derrière la droite des Anglais, se voyaient aussi d'autres petits villages dont je n'ai jamais su le nom.
Voilà ce que nous découvrions au premier coup d'œil, dans ce grand pays plein de magni. fiques récoltes encore en fleur, et chacun se demandait pourquoi les Anglais étaient là, quel avantage ils avaient à garder cette position. Alors on observait mieux leur ligne, à quinze cents ou deux mille mètres de nous, et l'on voyait que la grande route que nous avions suivie depuis les Qualre-Bras, et qui se rend à Bruxelles, cette route large, bien arrondie et même pavée au milieu, traversait la position de l'ennemi à peu près au centre; elle était droite, et l'on pouvait la suivre des yeux jusqu'au village de Mont-Saint-Jean, et même plus loin, jusqu'à l'entrée de la grande forêt de Soignes. Les Anglais voulaient donc la défendre, pour nous empêcher d'aller à Bruxelles.
En regardant bien, on voyait que leur ligne de bataille se courbait un peu de notre côté sur les deux ailes, et suivait un chemin creux qui coupai t la route de Bruxelles en croix . Ce chemin était tout à fait creux à gauche de la route; à droite il était bordé de grandes haies de houx et de petits hêtres, comme il s'en trouve dans ce pays. — Là derrière étaient postés des masses d'habits rouges, qui nous observaient de leur chemin couvert; le devant de leur côte descendait en pente comme des glacis : c'était trèsdangereux.
Et sur leurs ailes, qui se prolongeaient à''environ trois quarts de lieue, était de la cavalerie innombrable. On voyait aussi de la cavalerie sur le haut du plateau, dans l'endroit où la grande route, après avoir passé la colline, descend avant de remonter vers Mont-Saint-Jeau ; car on comprenait très-bien qu'il se trouvait un creux entre la position des Anglais et ce village, pas bien profond, puisque les plumets de la cavalerie s'apercevaient, mais assez profond pour y tenir de grandes forces en réserve à l'abri de nos boulets.
J'avais déjà vu Weissenfelz, Lutzen, Leipzig et Ligny : je commençais à comprendre ce que les choses veulent dire, pourquoi l'on se place d'une manière plutôt que d'une autre, et je trouvais que ces Anglais s'étaient très-bien arrangés dans leur chemin pour défendre la route, et que leurs réserves, bien abritées sur le plateau, montraient chez ces gens beaucoup de bon sens naturel.
Malgré cela, trois choses me parurent alors avantageuses pour nous. Ces Anglais, avec leur chemin couvert et leurs réserves bien cachées étaient comme dans une grande fortification. Mais tout le monde sait qu'en temps de guerre
Ju me léveillai vers les cin(| licuas du nia!in. il'iige 87.)
on démolit toL.t de suile, aiiloiir des places fortes, les bâtiments trop près des remparts, pour empêcher l'ennemi de s'en emparer et de s'abriter derrière. Eh bien! juste sur leur cencentre, le long de la grande route et sur la pente de leurs glacis, se trouvait une ferme dans le genre de la Roulette, aux Quatre- Vents, mais cinq ou six fois plus grande. Je la voyais très-bien de la hauteur où nous étions : c'était un grand carré, les bâtisses, la maison, les écuries et les granges en triangle du côté des Anglais, et l'autre moitié du triangle, formée d'un mur et de hangars, de notre côté ; la cour à l'intérieur. L'un des pans de ce mur donnait sur les champs avec une petite porte, et l'autre sur la route, avec une porte cochère pour les voitures. C'était construit en briques
bien solide. Naturellement les Anglais l'avaient garnie de troupes, comme une espèce de demilune; mais si nous avions la chance de l'enlever, nous étions tout près de leur centre, et nous pouvions lancer sur eux nos colonnes d'attaque, sans rester longtemps sous leur feu.
Voilà ce que nous avions de meilleur pour nous. Catte ferme s'appelait la Haie-Sainle, comme nous l'avons su depuis.
Plus loin, en avant de leur aile droite, dans un fond, se trouvait une autre ferme avec un petit bois, que nous pouvions aussi tàcherd'enlever. Cette ferme, d'où j'étais, on ne la voyait pas, mais elle devait être encore plus sclide que la Ilaie-Sainte, puisqu'un verger entouré de murs et plus loin un bois la couvraient. Le feu des fenêtres donnait dans le verger, le feu du
Cii'a. Juiej Bvinaventure, ùn^nmeur.
WATERLOO
A la lin, il lumliu. (Page 9-2.)
\ erger donnait dans le bois, le feu du bois don. naît sur la côte, l'ennemi pouvait battre en ro traite de l'un dans l'autre.
Ces choses, je ne les ai pas vues de mes propres yeux, mais quelques anciens m'ont raconté plus tard l'attaque de cette ferme, appelée Hougoumont.
11 faut tout expliquer, quand on parle d'une bataille pareille ; mais les choses qu'on a vues soi-même sont le principal ; on peut dire : " Je les ai vuesl et les autres, je les ai seulement apprises par d'honnêtes gens incapables de tromper ni de mentir. •
Enfin, en avant de leur aile gauche, où descendait le chemin de Wavre, à quelque cent pas- de notre côté, se trouvaient encore ies fermes de Papelotte et de la Haye, occupées par
des Allemands, et les pelits hameaux de Smohain, du Cheval -de-Bois, de Jean-Loo, que par la suite des temps j'ai voulu connaître, pour me rendre compte à moi-même de tout ce qui s'était passé. — Ces hameaux, je les voyais bien alors, mais je n'y faisais pas grande attention, d'autant plus qu'ils étaient en dehors de notre ligne de bataille, sur la droite, et qu'on n'y remarquait pas de troupes.
Donc chacun maintenant se figure la position des Anglais en face de nous, la grande route de Bruxelles qui la, traverse, le chemin qui la couvre, le plateau derrière, où sont les réserves, et les trois bâtisses de Hougoumont, de la Haie- Sainte et de Papelotte, en avant, bien défendues. Chacun doit penser que c'était difficile à prendre.
Je regardais cela vers les six heures du matin, très-attentivement, comme un homme qui risque de perdre sa vie, ou d'avoir les os cassés dans une entreprise, et qui veut au moins savoir s'il a quelque chance d'en réchapper.
Zébédé, le sergent Rabot, le capitaine Florentin, Bûche, enfin tout le monde, en se levant, jetait un coup d'œil de ce côté sans rien dire. Ensuite, on regardait autour de soi les grands carrés d'infanterie, les escadrons de cuirassiers , de dragons , de chasseurs, de lanciers, etc., campés au milieu des récoltes.
Alors personne n'avait plus la crainte de voir les Anglais battre en retraite ; on allumait des feux tant qu'on voulait, et la fumée de la paille humide s'étendait dans les airs. Ceux auxquels il restait encore un peu de riz suspendaient la marmite, les autres regardaient en pensant :
« Chacun son tour, hier nous avions de la viande, nous nous moquions du riz; maintenant nous voudrions bien en avoir. »
Vers huit heures, il arriva des fourgons avec des cartouches et des tonnes d'eau-de-vie. Chaque soldat reçut double ration ; avec une croi\te de pain on aurait pu s'en contenter, mais le pain manquait. Qu'on juge, d'après cela, quelle mine on avait. C'est tout ce que nous reçûmes en ce jour, car aussitôt après commencèrent les grands mouvements. Les régiments se réunirent à leurs brigades , les brigades à leurs divisions, les divisions reformèrent leurs corps. Les officiers à cheval couraient porter les ordres, tout était en route«
Le bataillon se réunit à la division Donzelot; les autres divisions n'avaient que huit bataillons, elle en eut neuf.
J'ai souvent entendu raconter par nos anciens l'ordre de bataille donné par l'Empereur; le corps de Reille à gauche de la route, en face de Hougoumont; d'Erlon à droite, en face de la Haie-Sainte; Ney à cheval sur la chaussée, et Napoléon d'errière, avec la vieille garde, les escadrons de service, les lanciers, les chasseurs, etc. C'est tout ce que j'ai compris, car lorsqu'ils se mettent à parler du mouvement des onze colonnes, de la distance des déploiements, et qu'ils nomment tous les généraux les uns après les autres, il me semble entendre parler de choses que je n'ai pas vues. J'aime donc mieux vous raconter simplement ce que je me rappelle moi-même. Et d'abord, à huit heures et demie, nos quatre divisions reçurent l'ordre de se porter en avant , à droite de la grand'route. Nous étions de quinze à vingt mille hommes, nous marchions sur deux lignes, l'arme à volonté, et nous enfoncions jusqu'aux genoux. Personne ne disait rien.
Plusieurs racontent que nous étions tout ré-
jouis et que nous chantions , mais c'est faux 1 Quand on a marché toute la nuit sans recevoir de ration, quand on a couché dans l'eau, avec défense d'allumer des feux et qu'on va recevoir de la mitraille, cela vous ôte l'envie de chanter; nous étions bien contents de retirer nos souliers des trous où l'on enfonçait à chaque pas ; les blés mouillés vous rafraîchissaient les cuisses , et les plus courageux, les plus durs avaient l'air ennuyé.
11 est vrai que les musiques jouaient les marches de leurs régiments, et que les trompettes de la cavalerie , les tambours de l'infanterie, les grosses caisses et les trombones mêlés ensemble produisaient un effet terrible, comme toujours. 11 est aussi vrai que tous ces milliers d'hommes en bon ordre, allongeant le pas, le sac au dos , le fusil sur l'épaule; les lignes blanches des cuirassiers qui suivaient les lignes rouges, brunes, vertes des dragons , des hussards, des lanciers dont les petits drapeaux en queue d'hirondelle remplissaient l'air ; les canonniers dans l'intervalle des brigades, à cheval autour de leurs pièces, qui coupaient la terre jusqu'aux essieux — tout cela traversant les moissons dont pas un épi ne restait debout — il est très-vrai qu'on ne pouvait rien voir de plus épouvantable.
Et les Anglais en face, bien rangés, leurs canonniers la mèche allumée, étaient aussi quelque chose qui vous faisait réfléchir. Mais cela ne vous réjouissait pas la vue autant que plusieurs le disent ; les gens amoureux de recevoir des coups de canon sont encore assez rares.
Le père Goulden me disait bien que, dans son temps, les soldats chantaient; mais c'est qu'ils étaient partis volontairement et non par force. Ils se battaient pour garder leurs champs et les droits de l'homme, qu'ils aimaient mieux que les yeux de leur tête, et ce n'était pas la même chose que de se faire éreinter pour savoir si l'on aurait d'anciens nobles ou de nouveaux. Moi, je n'ai jamais entendu chanter ni à Leipzig ni à Waterloo.
Nous marchions, les musiques jouaient par ordre supérieur; et lorsque les musiques se turent, le plus grand silence suivit. Alors nous étions au haut du petit vallon', à mille ou douze cenis pas de la gauche des Anglais. Nous formions le centre de notre armée; des chasseurs s'étendaient sur notre flanc droit avec des lanciers.
On prit les distances , on resserra les intervalles, la première brigade de la première division obliqua sur la gauche et se mit à cheval sur la chaussée. Notre bataillon faisait partie de la seconde division ; nous fûmes donc en
WATERLOO
première ligne, avec une seule brigade de la première devant nous. — On fit passer toutes les pièces sur notre front ; celles des Anglais se voyaient en face, à la même hauteur. Et bien longtemps encore d'autres divisions vinrent nous appuyer. On aurait cru que toute la terre marchait ; les anciens disaient :
• Voici les cuirassiers de Milhaud ! voici les chasseurs de Lefebvre-Desnoëttes ! voilà là-bas le corps de Lobau I »
De tous les côtés, aussi loin que pouvait s'étendre la vue, on ne voyait que des cuirasses, des casques , des colbacks , des sabres , des lances, des files de baïonnettes.
« Quelle bataille ! s'écriait Bûche ; malheur aux Anglais ! »
Et je pensais comme lui , je croyais que pas un Anglais n'en réchapperait. On peut dire que nous avons eu du malheur en ce jour; sans les Prussiens, je crois encore que nous aurions tout exterminé.
Durant deux heures que nous restâmes l'arme au pied, nous n'eûmes pas même le temps de voir la moitié de nos régiments et de nos escadrons ; c'était toujours du nouveau. Je me souviens qu'au bout d'une heure, on entendit tout à coup, sur la gauche, s'élever comme un orage les cris de: Vive t' Empereur I et que ces cris se rapprochaient en grandissant toujours, qu'on se dressait sur la pointe des pieds en allongeant le cou; que cela se répandait dans tous les rangs ; que, derrière, les chevaux euxmêmes hennissaient comme s'ils avaient voulu crier, et que dans ce moment un tourbillon d'officiers généraux passa devant notre ligne ventre à terre.Napoléon s'y trouvait,je crois bien l'avoir vu, mais je n'en suis pas sûr; il allait si vite, et tant d'honmies levaient leur shakos au bout de leurs baïonnettes, qu'on avait à peine le temps de reconnaître son dos rond et sa capote grise au milieu des uniformes galonnés. Quand le capitaine avait crié: « Portez armes 1 Présentez armes ! . c'était fini.
Voilà comment on le voyait presque toujours, à moins d'être de la garde.
Quand il fut passé, quand les cris se furent prolongés à droite, toujours plus loin, l'idée vint à tout le monde que dans vingt minutes la bataille serait commencée. Mais cela dura bien plus longtemps. L'impatience vous gagnait; les conscrits du corps de d'Erlon , qui n'avait pas donné la veille, se mettaient à crier : • En avant ! » quand enfin , vers midi , le canon gronda sur la gauche, et dans la même seconde des feux de bataillon suivirent , puis des feux de file. On ne voyait rien, c'était de l'autre ôté de la route, l'attaque de Houeoumont. Aussitôt les cris de: Vive /"empereur/ écla-
tèrent. Les canonniers de nos quatre divisions étaient à leurs pièces à vingt pas l'une de l'autre, tout le long de la côte. Au premier coup de canon, ils commencèrent à charger. Je les vois encore tous en ligne mettre la gargousse, refouler tous ensemble, se redresser, secouer la mèche sur leur bras; on aurait dit un seul mouvement , et cela vous donnait froid. Les chefs de pièces derrière, presque tous de vieux officiers, commandaient comme à la parade ; et quand ces quatre-vingts pièces partirent ensemble, on n'entendit plus rien, tout le vallon fut couvert de fumée.
Au bout d'une seconde, la voix calme de ces vieux, à travers le sifflement de vos oreilles, s'entendit de nouveau :
« Chargez! Refoulez! Pointez! Feu! • ■ Et cela continua sans interruption une demiheure. On ne se voyait déjà plus: mais, de l'autre côté, les Anglais avaient aussi commencé le feu ; le ronflement de leurs boulels dans l'air, leur bruit sec dans la boue, et l'autre bruit dans les rangs, lorsque les fusils sont brgyéSj et les hommes jetés à vingt pas en arrière tout désossés, comme des sacs, ou qu'ils s'affaissent avec un bras ou une jambe de moins, ce bruit se mêlait au roulement sourd : — la démolition commençait.
Quelques cris de blessés troublaient ce grand bruit. On entendait aussi des chevaux hennir d'une voix perçante ; c'est un cri terrible, car ces animaux sont naturellement féroces ; ils n'ont de bonheui" que dans le carnage, on ne peurt pres(]ue pas les retenir. Derrière nous, à plus d'une demi-lieue, on n'entendait que ce tumulte: les chevaux voulaient partir.
Et comme on ne voyait plus, depuis longtemps, que les ombres de nos canonniers manœuvrer dans la fumée au bord du ravin, le commandement: « Cessez le feu! • s'entendit. En même temps, la voix éclatante des colonels de nos quatre divisions s'éleva :
• Serrez les rangs en bataille ! »
Toutes les lignes se rapprochèrent.
« Voici notre tour, dis-je à Bûche.
—Oui, fit-il, tenons toujours ensemble. » La fumée de nos pièces montait alors , et nous vîmes les batteries des Anglais qui continuaient le feu tout le long des haies qui bordaient leur chemin. La première brigade de la division Alix s'avançait sur la route vers la Haie-Sainte; elle allait au pas accéléré. Je reconnus derrière le maréchal Ney avec quelques officiers d'état-major.
Toutes les fenêtres de la ferme, le jardin et les murs où l'on avait percé des trous, tout était en feu; à chaque pas, quelques homm<^s restaient en arrière étendus sur la route. ---
Ney , à cheval , son grand chapeau de travers, observait l'action du milieu de la chaussée. Je dis à Bûche :
« Voilà le maréchal Ney; la seconde brigade va soutenir la première, et nous arriverons ensuite. »
Mais je me trompais; en ce moment même, le premier bataillon de la seconde brigade reçut l'ordre de marcher en ligne, à droite de la route, le deuxième bataillon derrière le premier, le troisième derrière le second, enfin le quatrième comme au défilé. On n'avait pas le temps de nous former en colonnes d'attaque, mais cela paraissait solide tout de même ; nous étions les uns derrière les autres, sur cent cinquante à deux cents hommes de front; les capitaines entre les compagnies, les commandants entre les bataillons. Seulement, les boulets, au heu d'enlever deux hommes, en enlevaient huit d'un coup ; ceux de derrière ne pouvaient pas tirer, parce que les premiers rangs les gênaient ; et l'on vit aussi par la suite qu'on ne pouvait pas se former en carrés. Il aurait fallu penser à cela d'avance, mais l'ardeur d'enfoncer les Anglais et de gagner tout de suite était trop grande.
On fit marcher notre division dans le même ordre : à mesure que le premier bataillon s'avançait, le second emboîtait le pas, ainsi de suite. Comme on commençait par la gauche, je vis avec plaisir que nous allions être au vinglcinquième rang, et qu'il faudrait en hacher terriblement avant d'arriver sur nous.
Les deux divisions à notre droite se formèrent également en colonnes massives, les colonnes à trois cents pas l'une de l'autre.
C'est ainsi que nous descendîmes dans le vallon, malgré le feu des Anglais. La terre grasse où l'on enfonçait retardait noire marche; nous criions tous ensemble : « A la baïonnette ! •
A la montée, nous recevions une grêle de balles par-dessus la chaussée à gauche. Si nous n'avions pas été si touffus, cette fusillade épouvantable nous aurait peut-être arrêtés. La charge battait... Les officiers criaient : « Appuyez à gauche 1 » Mais ce feu terrible nous faisait allonger malgré nous la jambe droite plus que l'autre ; de sorte qu'en arrivant près du chemin bordé de haies, nous avions perdu nos distances, et que notre division ne formait pour ainsi dire plus qu'un grand carré plein avec la troisième.
Alors deux batteries se mirent à nous balayer, la mitraille qui sortait d'entre les haies, à cent pas, nous perçait d'outre en outre. Ce ne fut qu'un cri d'horreur, et l'on se mit à courir sur les batteries, en bousculant les habits rouges qui voulaient nous arrêter,
Dans ce moment, je vis pour la première fois de près les Anglais , qui sont des gens solides, blancs, bien rasés, comme de bons bourgeois. Ils se défendent bien, mais nous les valons! Ce n'est pas notre faute à nous autres simples soldats s'ils nous ont vaincus, tout le monde sait que nous avons montré autant et plus de courage qu'eux !
On a dit que nous n'étions plus les soldats d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland, de la Moskowa; sans doute! mais ceux-là, puisqu'ils étaient si bons, il aurait fallu les ménager. Nous n'aurions pas mieux demandé que de les voir à notre place.
Tous les coups des Anglais portaient, ce qui nous força de rompre les rangs : les hommes ne sont pas des palissades : ils ont besoin de se défendre quand on les fusille.
Un grand nombre s'étaient donc détachés, quand des milliers d'Anglais se levèrent du milieu des orges et tirèrent sur eux à bout portant, ce qui produisit un grand carnage; à chaque seconde, d'autres rangs allaient au secours des camarades, et nous aurions fini par nous répandre comme une fourmilière sur la côte, si l'on n'avait entendu crier :
« Attention ! la cavalerie !» *
Presque aussitôt nous vîmes arriver une masse de dragons rouges sur des chevaux gris, ils arrivaient comme le vent; tous ceux qui s'étaient écartés furent hachés sans miséricorde.
Il ne faut pas croire que ces dragons tombèrent sur nos colonnes pour les enfoncer, elles étaient trop profondes et trop massives; ils descendirent entre nos divisions, sabrant à droite et à gauche, et poussant leurs chevaux dans le flanc des colonnes pour les couper en deux, mais ilg ne purent y réussir; seulement ils nous tuèrent beaucoup de monde, et nous mirent dans un grand désordre.
C'est un des plus terribles moments de ma vie. Comme ancien soldat, j'étais à la droite du bataillon; j'avais vu de loin ce que ces gens allaient faire : ils passaient eu s'allongeanl de côté sur leurs chevaux tant qu'ils pouvaient, pour faucher dans les rangs; leurs coups se suivaient comme des éclairs, et, plus de vingt fois, je crus avoir la tête en bas des épaules. Heureusement pour moi, le sergent Rabot était en serre-file ; c'est lui qui reçut cette averse épouvantable, en se défendant jusqu'à la mort. A chaque coup, il criait :
« Lâches ! lâches ! »
Et son sang sautait sur moi comme de la pluie. A la fin, il tomba. J'avais encore mon fusil chargé, et voyant l'uu de ces dragons, qui, de loin, me regardait d'avance, en se pen-
WATERLOO
chant pour me lancer son coup de pointe , je l'abattis à bout portant. Voilà le seul homme que j'aie vu tomber devant mon coup de feu.
Le pire, c'est que dans le même instant, leurs fantassins ralliés recommencèrent à nous fusiller, et qu'ils prirent même l'audace de nous attaquer à la baïonnette. Les deux pi'eniiers rangs pouvaient seuls se défendre. C'était une véritable abomination de nous avoir rangés de cette manière.
Alors les dragons rouges, pêle-mêle avec nos colonnes, descendirent dans le vallon.
' Notre division s'était encore le mieux défendue, car nous conservions nos drapeaux, et les deux autres, à côté de nous, avaient perdu deux aigles.
Nous redescendîmes donc de cette façon dans la boue, à travers les pièces qu'on avait amenées pour nous soutenir , et dont les attelages venaient d'être sabrés par les dragons. Nous courions de tous les côtés , Bûche et moi toujours ensemble ; et ce ne fut qu'au bout de dix minutes qu'on parvint à nous rallier près de la chaussée, par pelotons de tous les régiments.
Ceux qui veulent se mêler de commander à la guerre devraient toujours avoir de pareils exemples sous les yeux et réfléchir avant de faire de nouvelles inventions; ces inventions coûtent cher à ceux qui sont forcés d'y entrer.
Nous regardions derrière nous en reprenant haleine, et nous voyions déjà les dragons rouges monter la côte pour enlever notre grande batterie de quatre-vingts pièces; mais. Dieu merci ! leur tour était aussi venu d'être massacrés. L'Empereur avait vu de loin notre retraite, et, comme ces dragons montaient, deux régiments de cuirassiers à droite, avec un régiment de lanciers à gauche, tombèrent sur eux en flanc comme le tonnerre ; le temps de regarder, ils étaient dessus. On entendait chaque coup glisser sur les cuirasses, les chevaux souffler; on voyait, à cent pas, les lances monter et descendre , les grands sabres s'allonger, les hommes se courber pour piquer en dessous, les chevaux furieux se dresser et mordre en hennissant d'une voix terrible; et puis les hommes à terre sous les pieds des chevaux, essayer de se lever en se garant de la main.
Quelle horrible chose que les batailles! — Bûche criait : « Hardi ! » Moi , je sentais la sueur me couler du front. D'autres, avec des balafres et les yeux pleins de sang, s'essuyaient en riant d'un air féroce.
En dix minutes, sept cents dragons étaient hors de combat; leurs chevaux gris couraient de tous les côtés, le mors aux dents. Quelques centaines d'entre eux rentraient dans leurs
batteries, mais plus d'un ballottait et se cramponnait à la crinière de son cheval. — Ils avaient vu que ce n'est pas tout de tomber sur les gens, et qu'il peut aussi vous arriver des choses auxquelles on ne s'attend pas.
De tout ce spectacle affreux, ce qui m'est le plus resté dans l'esprit, c'est que nos cuirassiers en revenant, leurs grands sabres rouges jusqu'à la garde, riaient entre eux, et qu'un gros capitaine, avec de grandes moustaches brunes, en passant près de nous, clignait de l'œil d'un air de bonne humeur, comme pour nous dire :
« Eh bien!... vous avez vu... nous les avons ramenés vivement. »
Oui, mais il en restait trois mille des nôtres dans ce vallon 1 — Et ce n'était pas fini, les compagnies, les bataillons et les brigades se reformaient ; du côté de la Haie-Sainte, la fusillade roulait; plus loin, près de Hougoumont, le canon tonnait. Tout cela n'était qu'un petit commencement, les officiers disaient :
« C'est à recommencer. •
On aurait cru que la vie des hommes ne coûtait rien.
Enfin il fallait emporter la Haie-Sainte ; il fallait forcer à tout prix le passage de la grande route au centre de l'ennemi, comme on enfonce la porte d'une place forte, à travers le feu des avancées et des demi -lunes. Nous avions été repoussés la première fois, mais la bataille était engagée, on ne pouvait plus reculer.
Après la charge des cuirassiers, il fallut du temps pour nous reformer. — La bataille continuait à Hougoumont ; la canonnade recommençait à notre droite ; on avait amené deux batteries pour nettoyer la chaussée en arrière de la Haie-Sainte, où la route entre dans la côte. Chacun voyait que l'attaque allait se porter là. •
Nous attendions l'arme au bras, lorsque, vers trois heures, Bûche, regardant en arrière sur la route, me dit :
« Voici l'Empereur qui vient. »
Et d'autres encore disaient dans les rangs ;
« Voici l'Empereur! »
La fumée était tellement épaisse qu'on voyait à peiuc, sur la petite butte de Rossomme, les bonnets à poil de la vieille garde. Je m'étais aussi retourné pour voir l'Empereur, mais bientôt nous reconnûmes le maréchal Ney, avec cinq ou six officiers d'état-major; il arrivait du quartier général et poussait droit sur nous au galop à travers champs. Nous lui tournions le dos. Nos commandants se portèrent à sa rencontre, et nous les entendîmes parler, sans rien comprendre, à cause du bruit qui vous remplissait les oreilles. „
Aussitôt le maréchal passa sur le fron- de
nos deux bataillons et tira l'épée. Depuis la grande revue d'Ascliaffenbourg, je ne l'avais pas vu d'aussi près; il semblait plus vieux, plus maigre, plus osseux, mais c'était toujours le môme homme; il nous regardait avec ses yeux gris clair, et l'on aurait cru qu'il nous voyait tous, chacun se figurait que c'était lui qu'il regardait. — Au bout d'un instant, il étendit son épée du côté de la Haie-Sainte, en nous criant :
« Nous allons enlever ça!... Vous aurez de l'ensemble... C'est le nœud de la bataille... Je vais vous conduire moi-même. Bataillons, par file à gauche ! »
Nous partîmes au pas accéléré. Sur la chaussée, on nous fit marcher par compagnies sur trois rangs; je me trouvais dans le deuxième. Le maréchal Ney était devant, à cheval, avec les deux commandants et le capitaine Florentin; il avait remis son épée dans le fourreau. Les balles sifflaient par centaines, le canon grondait tellement dans le fond de Hougoumont, à gauche et sur notre droite en arrière, que c'était comme une grosse cloche dont on n'entend plus les coups à la fin, mais seulement le bourdonnement. Tantôt l'un, tantôt l'autre de nous s'affaissait, et l'on passait pardessus.
Deux ou trois fois, le maréchal se retourna pour voir si nous marchions bien réunis; il avait l'air si calme, que je trouvais pour ainsi dire naturel de n'avoir pas peur ; sa mine donnait de la confiance à tout le monde, chacun pensait :
« Ney est avec nous... les autres sont perdus! »
Voilà pourtant la bêtise du genre humain, puisque tant de gens restaient en route. Enfin, mesure que nous approchions de cette grande bâtisse, le bruit de la fusillade devenait plus clair au milieu du roulement des canons; et l'on voyait aussi mieux la flamme des coups de fusil qui sortaient des fenêtres, le grand toit noir au-dessus dans la fumée, et la route encombrée de pierres.
Nous longions une haie, derrière cette haie pétillait le feu de nos tirailleurs, car la première brigade de la division Alix n'avait pas quitté les vergers; en nous voyant défiler sur la chaussée, elle se mit à crier : Vive VEmpereurl Et comme toute la fusillade des Allemands se dirigeait alors sur nous, le maréchal Ney, tirant son épée, cria d'une voix qui s'entendit au loin :
« En avant ! »
J partit dans la fumée avec deux ou trois autres officiers. Nous courions tous, la giberne ballottdnt sur les reins et l'arme prèle. Der-
rière, bien loin, la charge battait, on ne voyait plus le maréchal, et ce n'est que près d'un hangar qui sépai'e le jardin de la route, que nous le découvrîmes à cheval devant la porte cochère. Il paraît que d'autres avaient déjà voulu forcer cette porte, car des tas de morts, de poutres, de pavés et de décombres s'élevaient contre, jusqu'au milieu de la route. Le feu sortait de tous les trous de la bâtisse, on ne sentait que l'odeur épaisse de la poudre.
« Enfoncez-moi cela! » criait le maréchal, dont la figure était toute changée.
Et nous tous, à quinze, vingt, nous jetions nos fusils, nous levions les poutres, et nous les poussions contre cette porte qui criait, en retentissant comme le tonnerre. A chaque coup", on aurait cru qu'elle allait tomber. A travers ses ais, on voyait les pavés à l'intérieur entassés jusqu'au haut. Elle était criblée. En tombant, elle nous aurait écrasés, mais la fureur nous rendait aveugles. Nous ne ressemblions plus à des hommes : les uns n'avaient plus de shakos, les autres étaient déchirés, presque en chemise, le sang leur coulait sur les mains, le long des cuisses; et dans le roulement de la fusillade, des coups de mitraille arrivaient de la côte, les pavés autour de nous sautaient en poussière.
Je regardais, maisje ne voyais plusni fijiche, ni Zébédé, ni personne Cela compagnie. Le maréchal était a.\xtÀ parti. Notre acharnement redoublait. Et comme les poutres allaient et venaient, comme on devenait fou de rage, en voyant que cette porte ne voulait pas s'enfoncer, tout à coup les cris ,'.e : Vive l' Empereur I éclatèrent dans la cour avec un tumulte épouvantable. Chacun comprit que nos troupes étaient dans la ferme; on se dépêchait de làcher les poutres, de reprendre les fusils et de sauter par les brèclies dans le jardin, pour aller voir où les autres étaient entrés. C'est der- j rière la ferme, par une porte qui donnait dans ■ une grange. On entrait à la file comme des bandes de loups. L'intérieur de cette vieille bâtisse, pleine de paille, de greniers à foin, les écuries recouvertes de chaume, ressemblait ^ à l'un de ces nids pleine de sang où les éperviers ont passé.
Sur un grand fu:,j;cr, àa milieu de la cour, on perçait les Allemands, qui poussaient des cris et des jurements sauvages.
J'allais à travers ce massacre au hasard. J 'entendais aussi crier : ; Joseph! Joseph! «et je regardais, pensant: - -"'gst Bûche qui m'appelle. » Dans le jnême rWant, je l'aperçus à droite, devant la porte d'un bûcher, qui croisait la baïonnette contre cinq ou six des nôtref , \ Je vis en même temps Zébédé, car notre com-
WATERLOO
pagnie se trouvait dans ce coin, et, courant au secours de Buclie, je criai :
. Zébédé 1 .
Ensuite, fendant la presse :
« Qu'est-ce que c'est? dis-je à Bûche.
— Ils veulent massacrer mes prisonniers. »
Je me mis avec lui. Les autres dans leur fureur, chargeaient leurs fusils pour nous tuer; c'étaient des voltigeurs d'un autre bataillon. Zébédé vint avec plusieurs hommes delà compagnie, et, sans savoir ce que cela voulait dire, il empoigna l'un des plus terribles à la gorge, en criant :
« Je m'appelle Zébédé, sergent au 6' léger... Après l'affaire, nous aurons une explication ensemble. »
Alors les autres s'en allèrent, et Zébédé me demanda :
• Qu'est-ce que c'est, Joseph? •
Je lui dis que nous avions des prisonniers, et tout de suite il devint pâle de colère contre nous; mais, étant entré dans le bûcher, il vit un vieux major qui lui présentait la garde de son sabre en silence, et un soldat qui disait en allemand :
• Laissez-moi la vie. Français !. . . Ne m'ôtez pas la vie ! »
Dans un moment pareil, où les cris de ceux qu'on tuait remplissaient encore la cour, cela vous retournait le cœur. Zébédé leur dit :
• C'est bon... je vous reçois mes piisonniers. •
Il ressortit et tira la porte. Nous ne quittâmes plus de là jusqu'au moment où Ton se mit à battre le rappel. Alors les hommes ayant repris les rangs, Zébédé prévint le capitaine Florentin que nous avions un major et un soldat prisonniers. On les fit sortir, ils traversèrent la cour sans armes, et furent réunis dans une chambre, avec trois ou qulre autres : c'est tout ce qui restait des deux bataillons de Nassau chargés de la défense àe la Haie-Sainte
Pendant que ceci se passait, deux autres bataillons de Nassau, qui venaient au secours de leurs camarades, avaient été massacrés dehors par nos cuirassiers, de sorte qu'en ce moment nous avions la victoire : nous étions maîtres de la principale avancée des Anglais, nous pouvions commencer les grandes attaques au centre, couper à l'ennemi la route de Bruxelles, et le jeter dans les mauvais chemins de la forêt de Soignes. Nous avions eu de la peine, mais le principal de la bataille était fait. A deux cents pas de la ligne des Anglais, bien à couvert, nous pouvions tomber sur eux, et, sans vouloir nous glorifier, je crois qu'à la baïonnette et bien appuyés par noire cavalerie, nous aurions peicé leur ligne; il ne fallait pas plus d'une
heure , en se ramassant bien , pour en finir.
Mais, pendant que nous étions dans la joie, pendant que les officiers, les soldats, les tambours, les trompettes, encore tous pêle-mêle sur les décombres, ne songeaient qu'à s'allonger les jambes, à reprendre haleine, à se réjouir, tout à coup la nouvelle se répand que les Prussiens arrivent, qu'ils vont nous tomber en flanc, que nous allons avoir deux batailles, l'une en face et l'autre à droite, et que nous risquons d'être entourés par des forces doubles de la nôtre.
C'était une nouvelle terrible, eh bien I plusieurs êtres dépourvus de bon sens disaient :
« Tant mieux ! que les Prussiens arrivent... nous les écraserons tous ensemble! »
Mais les gens qui n'avaient pas perdu la tête comprirent aussitôt combien nous avions eu tort de ne pas profiler de notre victoire de Ligny, de laisser les Prussiens s'en aller tranquillement pendant la nuit, sans envoyer de cavalerie à leur poursuite, comme cela se fait toujours. — On peut dire hardiment que cette grande faute est cause de notre désastre de Waterloo ! — L'Empereur avait bien envoyé le lendemain, à midi, le maréchal Grouchy avec Irenle-deux mille hommes à la recherche de ces Prussiens, mais c'était beaucoup trop tard : ils avaient eu le temps de se reformer pendant ces quinze heures, de prendre de l'avance et de s'entendre avec les Anglais. 11 faut savoir que le lendemain de Ligny les Prussiens conservaient quatre-vingt-dix mille hommes, dont trente mille de troupes fraîches, et deux cent soixante-quinze canons. Avec une armée pareille, ils pouvaient faire ce qu'il leur plairait; ils pouvaient même livrer une seconde bataille à l'Empereur ; mais ce qui leur plaisait le plus c'était de nous tomber en flanc, pendant que nous avions les Anglais en tête. C'est tellement clair et simple, qu'on ne comprend pas que des gens trouvent que c'est étonnant. Bltlcher nous avait déjà fait le même tour à Leipzig, et maintenant il nous le faisait encore, en laissant Grouchy le poursuivre bien loin derrière. Est-ce que Grouchy pouvait le forcer de revenir sur lui, pendant que Blûcher voulait aller en avant? Est-ce qu'il pouvait l'empêcher de laisser trente ou quarante mille hommes , pour arrêter les troupes qui le poursuivaient, et de courir avec le reste au secours de WeUington?
Notre seule espérance était qu'on avait envoyé l'ordre à Grouchy de venir nous rejoindre, et qu'il allait arriver derrière les Prussiens; mais l'Empereur n'avait pas envoyé cet ordre.
Vous pensez bien que ce n'était pas à no>)s autres simples soldats que ces idées venaitrdi.
liOMANS NATIONAUX.
t iMilonccz-moi cela ! » criait le maréchal Ney. (l^agb 94.)
c'est à nos ofiiciers, à nos généraux; nous autres, nous ne savions rien, nous étions Jà comme des innocents qui ne se doutent pas que leur heure est proche.
Enfin j'ai dit tout ce que je pense, et maintenant je vais vous raconter le reste de la bataille, selon ce que j'ai vu moi-même, afin que chacun en sache autant que moi. ■
Presque aussitôt après la nouvelle de l'arrivée des Prussiens, le rappel se mit à battre; les bataillons se démêlèrent, le nôtre, avec un
autre de la brigade Quiot, resta pour garder la Haie-Sainte, et tout le reste suivit pour se joindre au corps du général d'Erlon, qui s'avançait de nouveau dans le vallon et tâchait de déborder les Anglais par la gauche.
Nos deux bataillons se dépêchèrent de reboucher les portes et les brèches comme on put, avec des poutres et des pavés. On mit des hommes en embuscade à tous les trous que l'ennemi avait faits du côté du verger et de la route.
C'est au-dessus d'une étable, au coin de la ferme, à mille ou douze cents pas de Hougoumont, que Zébédé, Bûche et moi nous fûmes postés avec le reste de la compagnie. Je vois encore les trous en ligne, à hauteur d'homme, que les Allemands avaient percés dans le mur
Pdr'ii. Jules Bor.avemure, '.n.pnii;eur.
WATERLOO
Coinliat (le la ferme de Hougouinnnt. (Page 91).)
pour défendre le verger. A mesure que nous montions, nous regardions par ces trous notre ligne de bataille, la grande route de Bruxelles à Gharleroi, les petites fermes de Belle-Alliance, de Rossomme, du Gros-Caillou qui la bordaient de loin en loin, la vieille garde l'arme au bras en travers de la chaussée, l'état-major sur une petite éminence à gauche; et plus loin, dans la même direction, en arrière du ravin de Planchenois, la fumée blanche qui s'étendait audessus des arbres et se renouvelait sans cesse : c'était l'attaque du premier corps des Prussiens. Nous avons su plus tard que l'Empereur avait envoyé dix mille hommes sous les ordres de Lobau, pour les arrêter. Le combat était engagé ; mais la vieille garde et la jeune garde, les cuirassiers de Milhaud, ceux de Kellermann
et les chasseurs de Lefèbre-Desnoëtles, enfin toute notre magnifique cavalerie restait en position : la grande, la véritable bataille était toujours contre les Anglais.
Que de pensées vous venaient devant ce spectacle grandiose, et cette plaine immense, que l'Empereur devait voir en esprit, mieux que nous avec nos propres yeux ! Nous serions restés là durant des heures, si le capitaine Florentin n'était pas monté tout à coup.
« Eh bienl que faites-vous donc là? s'écriat-il; est-ce que nous allons défendre la route contre la garde? Voyons... dépêchons-nous.. . percez-moi ce mur du côté de l'ennemi. •
Chacun ramassa les pioches et les pics que les Allemands avpient laissées sur le plancher, et l'on fit des trous dans le mur du pignon.
Cela ne prit pas un quart d'heure, et l'on vit alors le combat de Hougoumont; les bâtisses en feu, les obus qui de seconde en seconde éclataient dans les décombres, les chasseurs écossais embusqués dans le chemin derrière; et surnotre droite, tout près de nous, à deux portées de fusil, les Anglais en train de reculer leur première ligne au centre, et d'emmener plus haut leurs pièces, que nos tirailleurs commençaient à démonter. — Mais le reste de leur ligne ne bougeait pas, ils avaient des carrés rouges et des carrés noirs en échiquier, les uns en avant, les autres en arrière du chemin creux ; ces carrés se rapprochaient par les coins ; pour les attaquer, il fallait passer à travers leurs feux croisés ; leurs pièces restaient en position au bord du plateau ; plusloin, dans le pli de la côte de Mont-Saint-Jean, leur cavalerie attendait.
La position de ces Anglais me parut encore plus forte que le matin; et comme nous n'avions déjà pas réussi contre leur aile gauche, comme les Prussiens nous attaquaient eu flanc, l'idée me vint pour la premièi-e fois que nous n'étions pas sûrs de gagner la bataille. Je me figurai notre déroute épouvantable, — si par malheur nous perdions, — entre deux armées, l'une en tête et l'autre en flanc , la seconde invasion, les contributions forcées, le siège des places, le retour des émigrés et les vengeances.
Je sentis que cette pensée me rendait tout pâle.
Dans le même instant, des cris de : Vive l'Empereur ! s'élevaient par milliers derrière nous. Bûche se trouvait près de moi dans le coin du grenier ; il criait avec tous les camarades : Vive l' Empereur 1 et m'étant penché sur son épaule, je vis toute notre cavalerie de l'aile droite : les cuirassiers de Milhaud, les lanciers et les chasseurs de la garde, plus de cinq mille hommes qui s'avançaient au trot; ils traversèrent la chaussée en écharpe, et descendirent dans levallon entre Hougoumont et la Haie-Sainte. Je compris qu'ils allaient attaquer les carrés anglais et que notre sort était en jeu.
Les chefs de pièces anglais commandaient dune voix si perçante , qu'oa les entendait à travers le tumulte et les cris innombrables de ; Vive l'Empereur !
Ce fut un moment terrible, lorsque nos cuirassiers passèrent dans le vallon; je crus voir un torrent à la fonte des neiges, quand le soleil brille sur les glaçons par milliards. Les chevaux, avec leur gios porte-manteau bleu sur la croupe, allongeaient tous la hanche ensenjble comme des cerfs, en défonçant la terre , les
trompettes sonnaient d'un air sauvage au milieu du roulement sourd ; et dans l'instant qu'ils passaient, la première décharge à mitraille faisait trembler notre vieux hangar. Le vent soufilait de Hougoumont et remplissait de fumée toutes les ouvertures ; nous nous penchions au dehors : la seconde décharge, puis la troisième arrivaient coup sur coup.
A travers la fumée, je voyais les canonniers anglais abandonner leurs pièces et se sauver avec leurs attelages; et presque aussitôt nos cuirassiers étaient sur les carrés, dont les feux se dessinaient en zigzags le long de la côte. On n'entendait plus qu'une grande rumeur, des plaintes, des cliquetis sans fin, des hennissements, de temps en temps une décharge ; puis de nouveaux cris, de nouvelles rumeurs, de nouveaux gémissements. Et dans cette épaisse fumée qui s'amassait contre la ferme, des vingtaines de chevaux passaientçomme des ombres, la crinière droite , d'autres traînant leur cavaher la jambe prise dans l'étiier.
Cela dura plus d'une heure !
Après les cuirassiers de Milhaud arrivèrent " les lanciers de Lefebvre-Desnoëttes; après les lanciers, les cuirassiers de Kellermann; après ceux-ci, les grenadiers à cheval de la garde ; après les grenadiers, les dragons... Tout cela montait la côte au trot et courait sur les carrés le sabre en l'air, en poussant des cris de : Vive l'Empereur ! qui s'élevaient jusqu'au ciel.
A chaque nouvelle charge , on aurait cru qu'ils allaient tout enfoncer; mais quand les tompettes sonnaient le ralliement, quand les escadrons pêle-mêle revenaient au galop, — poursuivis parla mitraille, — se reformer au bout du plateau, on voyait toujours les grandes lignes rouges, immobiles dans la fumée comme des murs.
Ces Anglais sont de bons soldats. — Il faut dire aussi qu'ils savaient que Blucher venait à leur secours avec soixante mille hommes, et naturellement cette idée leur donnait un grand courage.
Malgré cela, vers six heures nous avions détruit la moitié de leurs carrés; mais alors les chevaux de nos cuirassiers, épuisés par vingt charges dans ces terres grasses détrempées par la pluie, ne pouvaient plus avancer au milieu des tas de morts.
Et la nuit approchait... Le grand champ de bataille derrière nous se vidait !... A la fin, la grande plaine où nous avions campé la veille était déserte, et là-bas la vieille garde restait seule en travers de la route, l'arme au bras : tout était parti, à droite contre les Prussiens, en face contre les Anglais!
Nous nous regardions dans lépouvante.
WATERLOO.-
11 faisait déjà sombre, lorsque Je capitaine Florentin parut au haut de réchelle, les deux mains sur le plancher, en nous criant d'une voix grave :
« Fusiliers, l'heure est venue de vaincre ou de mourir! »
Je me rappelai que ces paroles étaient dans la proclamation de l'Empereur, et nous descendîmes tous à la file. — Il ne faisait pas encore tout à fait nuit, mais dans la cour dévastée tout était gris et les morts déjà roides sur le fumier et le long des murs.
Le capitaine nous rangea sur la droite de la cour, le commandant de l'autre bataillon rangea ses hommes sur la gauche; nos tambours résonnèrent pour la dernière fois dans la vieille bâtisse, et nous défilâmes par la petite porte de derrière dans le jardin ; il fallut nous baisser l'un après l'autre.
Dehors, les murs du jardin étaient balayés. Les blessés, le long des décombres, se bandaient l'un la tête, l'autre la jambe ouïe bras; une cantintère , avec sa cliarrette et son âne, un grand chapeau de paille aplati sur le dos, se tenait aussi dans ce recoin; je ne sais pas ce que cette malheureuse était venue faire là. Pluï-ieurs chevaux abattus de fatigue , la tête pendante, couverts de boue et de sang, ressemblaient à de vieilles rosses.
Quelle difï'érence avec le matin ! alors les compagnies arrivaient bien à moitié détruites, mais c'étaient des compagnies. Maintenant la confusion approchait ; il n'avait fallu que trois jours pour nous réduire au même état qu'à Leipzig au bout d'un an. Le restant de notre bataillon et de l'autre formaient seuls encore une ligne en bon oidre; et, puisqu'il faut que je vous le dise, l'inquiétude nous gagnait.
Quand des hommes n'ont pas mangé depuis la veille, quand ils se sont battus tout le jour, et qu'à la nuit, après avoir épuisé toutes leurs forces, le tremblement de la faim les prend, la peur vient aussi, les plus courageux perdent l'espoir : — toutes nos grandes retraites si malheureuses viennent de là.
Et pourtant, malgré tout, nous n'étions pas vaincus, les cuirassiers tenaient encore sur le plateau ; de tous les côtés, au milieu du grondement de la canonnade et du tumulte, on n'entendait qu'un cri:
« La garde arrive ! •
Ah ! oui, la garde arrivait... elle arrivait à la fin I Nous voyions de loin, sur la grande route, ses hauts bonnets à poil s'avancer en bon ordre.
Ceux qui n'ont pas vu la garde arriver sur un champ de bataille ne sauront jamais la con-
fiance que les hommes peuvent avoir dans un corps d'élite, l'espèce de respect que vous donnent le courage et la force. Les soldats de la vieille garde étaient presque tous d'anciens paysans d'avant la République, des hommes de cinq pieds six pouces au moins, secs, bien bâtis; ils avaient conduit la charrue dans le temps pour le couvent et le château; plus tard, ils s'étaient levés en masse avec tout le peuple ; ils étaient partis pour l'Allemagne, la Hollande, l'Italie, l'Egypte, la Pologne, l'Espagne, la Russie, d'abord sousKléber, sous Hoche, sous Marceau; ensuite sous Napoléon, qui les ménageait, qui leur faisait une haute paye. Ils se regardaient en quelque sorte comme les propriétaires d'une grosse ferme, qu'il fallait défendre et même agrandir de plus en plus. Cela leur attirait de la considération, c'était leur propre bien qu'ils défendaient. Ils ne connaissaient plus les parents, les cousins, les gens du pays ; ils ne connaissaient plus que l'Empereur, qui était leur Dieu ! et finalement ils avaient adopté le roi de Rome pour hériter de tout avec eux, pour les entretenir et honorer leur vieillesse. On n'a jamais rien vu de pareil ; ilsétaient tellement habitués à marcher, à s'aligner, à charger, à tirer, à croiser la baïonnette, que cela se faisait en quelque sorte tout seul, selon le besoin. Quand ils s'avançaient l'arme au bras, avec leurs grands bonnets, leurs gilets blancs, leurs guêtres, ils se ressemblaient tous; on voyait bien que c'était le bras droit de l'Empereur qui s'avançait. Quand on disait dans les rangs : « La garde va donner ! « c'était comme si l'on avait dit : « La bataille est gagnée ! »
Mais en ce moment, après ce grand massacre,ces terribles attaques repoussées, en voyant les Prussiens nous tomber en flanc, on se disait bien :
« C'est le grand coup ! •
Mais on pensait :
« S'il manque, tout est perdu I
Voilà pourquoi nous regardions tous la garde venir au pas sur la route. — C'est encore Ney qui la conduisait, comme il avait conduit l'attaque des cuirassiers. L'empereur savait bien que personne ne pouvait conduire la garde mieux que Ney , il aurait dû seulement l'envoyer une heure plus tôt, lorsque nos cuirassiers étaient dans les carrés ; alors tout aurait été gagné. Mais l'Empereur tenait à sa garde comme à la chair de sa chair; s'il avait eu sa garde cinq jours après à Paris, Lafayetle et les autres ne seraient pas restés longtemps dans leur chambre pour le destituer; mais il ne l'avait plus ! »
C'est donc à cause de cela qu'il avait attendu
ino
si longtemps pour renvoyer. Il espérait que la cavalerie enfoncerait tout avec Ney, ou que les trente-deux mille hommes de Grouchy viendraient au bruit du canon, et qu'il les enverrait à la place de sa garde, parce qu'on peut toujours remplacer trente ou quarante mille hommes par la conscription, au lieu que, pour avoir une garde pareille, il faut commencer à vingt-cinq ans et remporter cinquante victoires; ce qui reste de meilleur, de plus solide, de plus dur, c'est la garde.
Eh bien! elle arrivait... nous la voyions. Ney le vieux Priant et trois ou quatre autres marchaient devant. On ne voyait plus que cela; le reste, les coups de canon , la fusillade, les cris des blessés, tout était comme oublié. Mais cela ne dura pas longtemps, caries Anglais avaient aussi compris que c'était le grand coup ; ils se dépêchaient de réunir toutes leurs forces pour le recevoir.
On aurait dit que, sur notre gauche, le champ de bataille était vide; on ne tirait plus, soit à cause de l'épuisement des munitions, ou parce que l'ennemi se formait dans un nouvel ordre. A droite, au contraire, du côté de Frichemont, la canonnade redoublait, toute l'affaire semblait s'être portée là-bas, et l'on n'osait pas se dire: «Ce sontles Prussiens qui nous attaquent., une armée de plus qui vient nous écraser! • Non, cette idée vous paraissait trop épouvantable, quand tout à coup un officier d'état-major passa comme un éclair, en criant :
« Grouchy!... le maréchal Grouchy arrive! »
C'était dans le moment où les quatre bataillons de la garde prenaient à gauche de la chaussée, pour remonter derrière le verger et commencer l'attaque.
Combien de fois, depuis cinquante ans, je me suis représenté cette attaque à la nuit, et combien de fois je l'ai entendu raconter par d'autres I En écoutant ces histoires, on croirait que la garde était seule, qu'elle s'avançait comme des rangs de palissade et qu'elle supportait seule la mitraille. Mais tout cela se passait dans la plus grande confusion; cette attaque terrible, c'était toute notre armée, tous les débris de l'aile gauche et du centre qui donnaient, tout ce qui restait de cavalerie épuisée par six heures de combat, tout ce qui pouvait encore se tenir debout et lever le bras : c'était l'infanterie de Reille qui se concentrait sur la gauche, c'était nous autour de la Haie-Sainte, c'était tout ce qui vivait encore et qui ne voulait pas être massacré.
Et qu'on ne vienne pas dire que nous avons eu des terreurs paniques, et que nous voulions nous sauver comme des lâches , ce n'est pas vrai ! Quand le bruit courut que Grouchy ve-
nait, les blessés eux-mêmes se relevèrent et se remirent en rang ; on aurait cru qu'un souffle faisait marcher les morts ; tous ces misérables étendus derrière la Haie-Sainte, la tête, le bras, la jambe bandés, les habits en lambeaux et pleins de sang, tout ce qui pouvait mettre un pied devant l'autre se joignit à la garde, qui passait devant les brèches du jardin, et chacun déchira sa dernière cartouche.
La charge battait, nos canons s'étaient remis à tonner. Sur la côte, tout se taisait; des files de canons anglais restaient abandonnées, on aurait cru les autres partis, et seulement lorsque les bonnets à poil commencèrent à s'élever au-depsus du plateau , cinq ou six volées de mitraille nous avertirent qu'ils nous attendaient.
Alors on comprit que ces Anglais, ces Allemands, ces Belges, ces Hanovriens , tous ces gens que nous avions sabrés et massacrés depuis le matin, s'étaient reformés en arrière, et qu'il fallait leur passer sur le ventre. Bien des blessés se retirèrent en ce moment, et la garde, sur qui tombait le gros de l'averse, s'avança presque seule à travers la fusillade et la mitraille, en culbutant tout; mais elle se resserrait de plus en plus et diminuait à vue d'œil. Au bout de vingt minutes, tous ses officiers à cheval étaient démontés; elle s'arrêta devant un feu de mousqueterie tellement épouvantable, que nous-mêmes, à deux cents pas en arrière, nous n'entendions plus nos propres coups defeu, nous croyions brûler des amorces.
Finalement, toute cette masse d'ennemis, en face, à droite et à gauche, se leva, sa cavalerie sur les flancs, et tomba sur nous. Les quatre bataillons de la garde, réduits de trois mille hommes à douze cents, ne purent supporter une charge pareille, ils reculèrent lentement; et nous reculâmes aussi en nous défendant à coups de fusil et de baïonnette.
Nous avions vu des combats plus terribles, mais celui-ci était le dernier.
Comme nous arrivions au bord du plal(;au pour redescendre, toute la plaine au-dessous, déjà couverte d'ombre, était dans la confusion de la déroute ; tout se débandait et s'en allait, les uns à pied, les autres à cheval; un seul bataillon de la garde, en carré près de la ferme, et trois autres bataillons plus loin, avec un autre carré de la garde, à l'embranchement de Planchenois , restaient immobiles comme des bâtisses, au milieu d'une inondation qui entraîne tout le reste! — Tout s'en allait; hussards, chasseurs, cuirassiers, artillerie, infanterie, pêle-mêle sur la route, à travers champs, comme une armée de barbares qui se sauve. Le long du ravin de Planchenois, le ciel sonibre
était éclairé par la fusillade; le seul carré de la garde tenait encore contre Bulow et l'empêchait de nous couper la route, mais plus près de nous, d'autres Prussiens— de la cavalerie — descendaient dans le vallon, comme un fleuve qui passe au-dessus de ses écluses. Le vieux Blticher venait aussi d'arriver avec quarante mille hommes ; il repliait notre aile droite et la dispersait devant lui.
Qu'est-ce que je peux vous dire encore ? C'était le débordement.... Nous étions entourés partout; les Anglais nous repoussaient dans le vallon, et dans le vallon Blticher arrivait. Nos généraux, nos officiers, l'Empereur lui-même n'avaient plus d'autre ressource que de se mettre dans un carré; et l'on dit que nous autres , pauvres malheureux, nous avions la terreur panique! On n'a jamais vu d'injustice pareille.
Je courais sur la ferme, avec Bûche et cinq ou six camarades; des oLus roulaient autour de nous en éclatant, et nous arrivâmes comme des êtres égarés, près de la route où des Anglais à cheval passaient déjà ventre ci terre, en se criant entre eux :
« No quarter! no quarler'' ! »
Dans ce moment, le carré de la garde se mit en retraite; il faisait feu de tous les côtés, pour écarter les malheureux qui voulaient entrer; les officiers et les généraux seuls pouvaient se sauver.
Ce que je n'oublierai jamais, quand je devrais vivre mille ans, ce sont ces cris immenses, infinis, qui remplissaient la vallée à plus d'une lieue, et tout au loin la grenadière qui battait comme le tocsin au milieu d'un incendie ; mais c'était bien plus terrible encore, c'était le dernier appel de la France, de ce peuple courageux et fier, c'était la voix de la patrie qui disait : « A moi, mes enfants! je meurs! » Non, je ne puis vous peindre celai... Ce bourdonnement du tambour de la vieille garde au milieu de notre désastre était quelque chose d'attendrissant et d'épouvantable. Je sanglotais comme un enfant; Bûche m'entraînait, et je lui criais :
• Jean, laisse-moi... nous sommes perdus... nous avons tout perdu!... •
L'idée de Catherine, de M. Goulden, de Phalsbourg ne me venait pas. Ce qui m'étonne aujourd'hui, c'est que nous n'ayons pas été massacrés cent fois sur rette route où passaient des files d'Anglais et de Prussiens. Ils nous prenaient peut-être pour des Allemands, peut-être aussi couraient-ils après l'Empereur, car tous espéraient l'avoir.
• Pa3 <ie quartierl
En face de la petite ferme de Rosomme, il fallut tourner à droite dans les champs : c'est là que le dernier carré de la garde soutenait encore l'attaque des Prussiens ; mais il ne tint plus longtemps, car, vingt minutes après, les ennemis débordaient sur la route, les chasseurs prussiens s'en allaient par bandes arrêter ceux qui s'écartaient ou qui restaient en arriére. On aurait dit que cette route étai, un pont, et que tous ceux qui ne la suivaient pas tombaient dans le gouffre.
A la descente du ravin, derrière l'auberge de Passe-Avant, des hussards prussiens coururent sur nous. Ils n'étaient pas plus de cinq ou six , et nous criaient de nous rendre : mais si nous avions levé la crosse, ils nous auraient sabrés. Nous les couchâmes en joue, et voyant que nous n'étions pas blessés, ils s'en allèrent plus loin. Cela nous força de regagner la route, dont les cris 'et le tumulte s'entendaient au moins de deux lieues; la cavalerie, l'infanterie, l'artillerie, les ambulances, les bagages, tout pêle-mêle, se traînaient sur la chaussée, hujlant, tagantj hennissant et pleurant. Non, pas même à Leipzig, je n'ai vu de spectacle pareil. La lune se levait au-dessus des bois, derrière Planchenois, elle éclairait cette foule de schapskas, de bonnets à poil, de casques, de sabres, de baïonnettes, de caissons renversés, de canons arrêtés; et de minute en minute l'encombrement augmentait; des hurlements plaintifs s'entendaient d'un bout de la ligne à l'autre, cela montait et descendait les côtes et finissait dans le lointam comme un soupir. Mais le pins triste, c'étaient les cris des femmes, — de ces malheureuses qui suivent les armées, — lorsqu'on les bousculait et qu'on les jetait en bas du talus avec leurs charrettes : elles poussaient des cris qu'on entendait par-dessus ce tumulte immense, et personne ne tournait la tête, pas un homme ne descendait leur tendre la main :
— Chacun pour soi! Je t'écrase, tant pis; je suis le plus fort. — Tu cries... ça m'est égal!... Gare!... gare!:., je suis à cheval... je tape!.. . Place... pourvu que je me sauve!... Les autres font comme moi! — Place pour l'Empereur!... Place pour le maréchal!... Le plus fort écrase le plus faible... il n'y a que la force dans ce monde! — En route!... en route!... Que les canons écrasent tout, pourvu qu'on les sauve !
— Les canons ne marchent plus... qu'on dôtjlia, qu'on coupe les traits, et tapons sur les chevaux qui nous emportent!... Qu'ils aillent tant qu'ils pourront, et puis qu'ils crèvent! — Qu'est-ce que nous fait le reste? Si nous ne sommes pas les plus forts, eh bien! notre tour viendra d'être écrasés, nous crierons et l'on te moquera de nos cris! — Sauve qui peut... et
vive l'Empereur!... — Mais l'Empereur est mort I
Tout le inonde croyait que l'empereur était mort avec la vieille garde : — cela paraissait tout naturel.
La cavalerie prussienne passait par files, le sabre en l'air, en criant: « Hourrah! • Elle avait l'air de nous escorter, et sabrait tout ce qui s'écartait de la route, elle ne faisait pas de prisonniers et n'attaquait pas non plus la colonne en masse; quelques coups de fusil partaient dessus à droite et à gauche. Derrière, bien loin, on voyait une flamme rouge dans la nuit : la ferme de Caillou brûlait.
On allongeait le pas, la fatigue, la faim, le désespoir vous écrasaient , on aurait voulu mourir ; et pourtant l'espoir de se sauver vous soutenait. Bûche en marchent me disait :
« Joseph, soutenons-nous!moi,jene t'abandonnerai jamais. »
Et je lui répondais :
« Nous mourrons ensemble... Je ne me tiens plus... c'est trop terrible,.. Il vaudrait mieux se coucher.
— Non!... allons toujours, disait-il; les Prussiens ne font pas de prisonniers. Regarde... ils massacrent tout sans miséricorde , comme nous à Ligny. .
Nous suivions toujours la direction de la route avec des milliers d'autres, mornes, abattus, et qui se retournaient tout de même en masse, et se resserraient pour faire feu, quand un escadron prussien approchait de trop près. Nous étions encore les plus fermes, les plus solides. De loin en loin, on trouvait des affûts, des canons, des caissons abandonnés ; les fossés à droite et à gauche étaient remplis de sacs, de gibernes, de fusils, de sabres : — on avait tout jeté pour aller plus vite!
Mais ce qu'il y avait de plus terrible, c'étaient les grandes voitures de l'ambulance, arrêtées au milieu de la chaussée et remplies de ble.ssés. — Les conducteurs avaient coupé les traits; ils s'étaient sauvés avec leurs chevaux, dans la crainte d'être pris. — Ces malheureux, à demi morts, les bras pendants, qui nous regardaient passer d'un air désespéré, quand j'y pense aujourd'hui, me produisent retfet de ces touffes de paille et de foin qui restent accrochées aux broussailles après l'inondation; on dit : «. Voilà la récolte... voilà nos moit'sons... voilà ce que nous laisse l'orage! » Ah! j'en ai fait des réflexions pareilles depuis cinquante ans !
Ce qui me désolait au milieu de cette déroute, ce qui me déchirait le cœur, c'était de ne plus voir un homme du bataillon, excepté nous. Je me disais : « Ils ne peuvent pour-
tant pas être tous morts! » et je m'écriais:
« Jean, si je retrouvais Zébédé, cela me rendrait courage! »
Mais lui ne me répondait pas et disait :
« Tâchons seulement de nous sauver, Joseph! Moi, si j'ai le bonheur de revoir le Harberg,je ne me plaindrai plus de manger des pommes de terre... Non... non... c'est Dieu qui m'a puni... Je serai bien content de travailler et d'aller au bois la hache sur l'épaule. Pourvu que je ne revienne pas estropié chez nous, et que je ne sois pas forcé de tendre la main au bord d'une grande route pour vivre, comme tant d'autres! Tâchons de nous échapper sains et saufs, »
Je trouvais qu'il était rempli de bon sens.
Vers dix heures et demie, nous approchions de Genappe ; des cris terribles s'entendaient de loin. Comme on avait allumé des feux de paille au milieu de la grande rue pour éclairer le tumulte, nous voyions là-bas les maisons et les lues tellement pleines de monde, de chevaux et de bagages, qu'on ne pouvait faire un pas en avant. Nous comprimes tout de suite que les Prussiens allaient venir d'une minute à l'autre, qu'ils auraient des canons, et qu'il valait mieux, pour nous, passer autour du village que d'être faits prisonniers en masse. C'est pourquoi nous primes à gauche, à travers les blés, avec un grand nombre d'autres. Nous passâmes le Thy, dans l'eau jusqu'à la ceinture, et nous arrivâmes vers minuit aux deux maisons des Quatre-Bras.
Nous avions bien fait de ne pas entrera Genappe, car nous entendions déjà les coups de cacon des Prussiens contre ce village, et la fusillade. Il arrivait aussi beaucoup de fuyards sur la route : des cuirassiers, des lanciers, des chasseurs... Aucun ne s'arrêtait!
La faim nous tourmentait d'une façon horrible. Nous pensions bien que dans ces maisons tout avait été mangé depuis longtemps, malgré cela, nous entrâmes dans celle de gauche. Le plancher était couvert de paille, où se trouvaient étendus des blessés. A peine avions-nous ouvert la porte, que tous se mirent à crier,... et, pour dire la vérité, l'odeur était tellement mauvaise, que nous ressortimes tout de suite, en reprenant le chemin de Charleroi.
La lune était magnifique. Nous découvrions à droite, dans les blés, une quantité de morts qu'on n'avait jms enterrés. Bûche descendit dans un sillon, où l'on voyait trois ou quatre Anglais étendus à vingt- cinq pas plus loin, les uns sur les autres. Je me demandais ce qu'il allait faire au milieu de ces morts, lorsqu'il revint avec une gourde de fer-blanc, — qu'il secouait auprès de son oreille,— etqu'il me dit:
WATERLOO
" Joseph... elle est pleine ! »
Mais, avant de la déboucher, il la trempa dans le fossé rempli d'eau, ensuite il l'ouvrit, et but en disant :
« C'est de l'eau-de-vie 1 »
Il me la passa et je bus aussi. Je sentais la vie qui me revenait, et je lui rendis cette gourde à moitié pleine, en bénissant le Seigneur de la bonne idée qu'il nous avait donnée.
Nous regardions de tous les côtés pour voir si les morts n'auraient pas aussi du pain. Mais comme le tumulte augmentait, et que nous n'étions pas en nombre pour résister aux attaques des Prussiens s'ils nous entouraient, nous repartîmes pleins de force et de courage. Cette eau-de-vie nous faisait déjà tout voir en beau ; je disais :
« Jean, maintenant le plus terrible est passé; nous reverrons encore une fois Phalsbourg et le Harberg. Nous sommes sur une bonne loute qui nous conduit en France. Si nous avions gagné, nous aurions été forcés d'aller plus loin, jusqu'au fond de l'Allemagne. Il aurait fallu battre les Autrichiens et les Russes; et si nous avions eu le bonheur d'en réchapper, nous serions revenus vétérans, avec des cheveux gris, pour tenir garnison à la Petite-Pierre ou bien ailleurs. • •,
Voilà les mauvaises idées qui me passaient parla tête; mais cela ne m'empêchait pas de marcher avec plus de courage, et Bûche disait :
t Les Anglais ont bien raison d'emporter des gourdes de fer-blanc; si je n'avais pas vu le fer-blanc reluire à la lune, l'idée ne me serait jamais venue d'aller voir. »
Pendant que nous parlions ainsi, à chaque instant des cavaliers passaient près de nous; leurs chevaux ne se tenaient presque plus, mais à force de taper dessus et de leur donner des coups d'éperon, ils les faisaient trotter tout de même. Le bruit de la débâcle au loin recommençait avec les coups de feu ; heureusement nous avions de l'avance.
Il pouvait être une heure du matin, nous nous croyions sauvés, quand tout à coup Bûche me dit :
« Joseph... voici des Prussiens!... »
Et, regardant derrière nous, je vis au clair de la lune cinq hussards bruns, du même régiment que ceux qui l'année d'avant avaient haché Klipfel; cela me parut un mauvais signe.
« Est-ce que ton fusil est chargé ! dis-je à Bûche.
— OuL
— Eh bien ! attendons... 11 faut nous défendre-., moi je ne me rends pas.
— Ni moi non plus, dit-il, j'aime encore mieux mourir que de m'en aller prisonnier. »
En même temps l'ofïicier prussien nous criait d'un ton arrogant :
« Mettez bas les armes! »
Et Bûche, au lieu d'attendre comme moi, lui lâchait son coup de fusil dans la poitrine.
Alors les quatre autres tombèrent sur nous. Bûche reçut un coup de sabre qui lui fendit le shako jusqu'à la visière, mais d'un coup de baïonnette il tua celui qui l'avait blessé. 11 en restait encore trois. J'avais mon fusil chargé. Bûche s'était mis le dos contre un noyer; chaque fois que les Prussiens, qui s'élaient reculés, voulaient s'approcher, je les mettais en joue : — aucun d'eux ne voulait être tué le premier ! Et comme nous attendions. Bûche, la baïonnette croisée, moi la crosse à l'épaule, nous entendîmes galoper sur la route; cela nous flt peur, car nous pensions que c'étaient encore des Prussiens, mais c'étaient de nos lanciers. — Les hussards alors descendirent dans les blés, à droite, pendant que Bûche se dépêchait de recharger son fusil .
Nos lanciers passèrent et nous les suivîmes en courant. Un ofTicier qui se trouvait avec eux nous dit que l'Empereur était parti pour Paris, et que le roi Jérôme venait de pi-endre le commandement de l'armée.
Bûche avait toute la peau de la tête fendue, mais l'os était en bon état; le sang lui coulait sur les joues. Il se banda la tête avec son mouchoi^, et, depuis cet endroit, nous ne rencontrâmes plus de Prussiens.
Seulement, vers deux heures du malin, comme nous étions tellement las que nous ne pouvions presque plus marcher, nous vîmes à cinq ou six cents pas, sur la gauche de la route, un petit bois de hêtres, et Bûche me dit :
« Tiens, Joseph, entrons là.., Couchonsnous et dormons. »
Je ne demandais pas mieux.
Nous descendîmes, en traversant les avoines jusqu'au bois, et nous entrâmes dans un fourré toulTu, rien que de petits arbres serrés. Nous avions conservé tous les deux notre fusil, notre sac et notre giberne. Nous mîmes le sac à terre pour nous étendre l'oreille dessus; et le jour était venu depuis longtemps, toute la grande débâcle défilait sur la route depuis des heures, lorsque nous nous éveillâmes et que nous reprîmes tranquillement notre chemin.
Un grand nombre île camarades et de blessés 1 restèrent à Gosselies , mais la masse pour-
Des gueux uou.: appelaieul ISoiiapavlisles- (Page 1 10.)
suivit sa route, et vers neuf heures on commençait à découvrir tout au loin les clochers de Charleroi, quand tout à coup des cris, des plaintes et des coups de feu s'entendirent en avant de nous à plus d'une demi-lieue. Toute l'immense colonne de misérables fit halte en criant :
« La ville ferme ses portes! nous sommes arrêtés ici... »
La désolation et le désespoir se peignaient sur toutes les figures. Mais un instant après le bruit courut que des convois de vivres approchaient et qu'on ne voulait pas laire les distributions.Alors la fureur remplaçarépouvante, et tout le long de la route on n'entendait qu'un cri :
• Tombons dessus ! Assommons les gueux qui nous aflament!.,.. Nous sommes trahis! »
Les plus craintifs, les plus abattus se mirent à presser le pas en levant le sabre, ou en chargeant leur fusil.
On voyait d'avance que ce serait une véritable boucherie, si les conducteurs et l'escorte ne se rendaient pas. — Bûche lui-même criait :
• Il faut tout massacrer... nous sommes trahis ! . . . Arrive , Joseph ! . . . Vengeons-nous ! ... »
Mais, je le retenais par le collet, en lui criant :
« Non, Jean, non!... nous avons déjà bien assez de massacres... Nous sommes réchappes de tout; ce n'est pas ici qu'il faut nous faire tuer par des Français. Arrive 1... »
Il se débattait. Pourtant, à la fin, comme je lui montrais un village à gauche de la route, en lui disant :
Pans. Jaies isondvemurc, iiii|>i'::ueur.
WATERLOO
I/Emperciir l'Iait parti pour Paris, (l'.ige 103.)
• Tiens! voilà le chemin du Harberg, voilà des maisons comme aux Quatre-Vents! Allons plutôt là, demander du pain. J'ai de l'argent, nous en aurons pour srtr. Arrive ! Cela vaudra mieux que d'attaquer les convois comme une bande de loups. •
Il finit par se laisser entraîner. Nous traversâmes encore une fois les récoltes. Sans la faim qui nous pressait, nous nous serions assis au bord du sentier à chaque pas. Mais au bout d'une demi-heure nous arrivâmes, grâce à Dieu, devant une espèce de ferme abandonnée, les fenêtres cassées, la porte ouverte au large, et de gros tas de terre noire autour. Nous entrâmes dans la salle en criant :
• Est-ce qu'il n'y a personne "? »
Nous tapions contre les meubles avec nos
crosses, pas une âme ne répondait. Notre fureur s'augmentait d'autnnt plus, que nous voyions quelques misérables venir par le mêmi; chemin que nous, et que nous pensions : • Ils viennent manger notre pain ! • Ah! ceux qui n'ont pas souffert des privations pareilles ne connaissent pas la fureur dos hommes. C'est horrible!... horrible! Nous avions déjà cassé la porte d'une armoire pleine de linge, et nous bouleversions tout avec nos baïonnettes, quand une vieille femme sortit de dessous une table de cuisine, qui couvrait l'entrée de la cave; elle sanglotait et disait : « Mon Dieu! mon Dieu! ayez pitié de nous! » Cette maison avait été pillée au petit jour. On avait emmené les chevaux; l'homme avait disparu, les domestiques s'étaient sauvés. Mal-
gré notre fureur, la vue de la pauvre vieille nous fit honte de nous-mêmes, et je lui dis :
« N'ayez pas peur. . . nous ne sommes pas des monstres. Seulement donnez-nous du pain, ou nous allons périr. »
Elle, assise sur une vieille chaise, ses mains sèches croisées sur les genoux, disait :
« Je n'ai plus rien. Ils ont tout pris, mon Dieu!... tout... tout! »
Ses cheveux gris lui pendaient sur les joues. J'aurais voulu pleurer pour elle et pour nous.
« Ah! nous allons chercher nous-mêmes, • dis-je à Bûche. — Et nous passâmes dans toutes les chambres, nous entrâmes dans l'écurie. Nous ne voyions rien; tout avait été pillé, cassé.
J'allais ressortir, quand, derrière la vieille porte, dans l'ombre, je vis un placard tjlanchâtre contre le mur. Je m'arrêtai, j'étendis la main ; c'était un sac de toile avec une bretelle, que je décrochai bien vite en tremblant.
Bûche me regardait... Le sac était lourd... je l'ouvris... il y avait deux grosses raves noires, une demi-miche de pain sec et dur comme de la pierre, une grosse paire de ciseaux pour tailler les haies, et, tout au fond, quelques oignons et du sel gris dans un papier.
En voyant cela, nous poussâmes un cri; la peur de voir arriver les autres nous fit courir derrière, bien loin dans les seigles, en nous cachant et nous courbant comme des voleurs. Nous avions repris toutes nos forces, et nous nous assîmes au bord d'un petit ruisseau. Bûche me disait :
« Ecoute, j'ai ma part!
— Oui... la moitié de tout, lui dis-je; tu m'as aussi laissé boire à ta gourde... Je veux partager. »
Alors il se calma.
Je coupai le pain avec mon sabre, disant :
• Choisis, Jean, voici ta rave. . . voici la moitié des oignons, et le sel dans le sac entre nous. »
Nous mangeâmes le pain sans le tremper dans l'eau, nous mangeâmes notre rave, les oignons et le sel. Nous aurions voulu continuer de manger toujours; pourtant nous étions rassasiés ! Nous nous agenouillâmes au bord du ruisseau, les mains dans l'eau, et nous bûmes.
« Maintenant, allons-nous-en, dit Bûche, et laissons-le sac! »
Malgré la fatigue qui nous cassait les jambes, nous repartîmes à gauche, pendant que sur la droite, derrière nous, du côté de Gharleroi, les cris, les coups de fusil redoublaient, et que tout le long de la route on ne voyait que des gens se battre. Mais c'était déjà loin. Nous tournions la tù'ii de temps en temps, et Bûche Tt)d disait :
« Joseph, tu as bien fait de m'entralner... Sans toi, je serais peut-être étendu là-bas, au bord de cette route, assommé par un Français. J'avais trop faim. Mais où nous sauver, à cette heure? »
Je lui répondais :
« Suis-moi ! »
Nous traversâmes bientôt un grand et beau village, aussi pillé et abandonné. Plus loin, nous rencontrâmes des paysans, qui nous regardaient d'un air de défiance, en se rangeant au bord du chemin. Nous devions avoir de mauvaises mines, surtout Bûche avec sa tête bandée et sa barbe de huit jours, épaisse et dure comme les soies^ d'un sanglier.
Vers une heure de l'après-midi, nous avions déjà repassé la Sambre sur le pont du Châtelet; mais comme les Prussiens étaient en route, nous ne fîmes pas encore halte dans cet endroit. J'avais pourtant déjà bonne confiance, je pensais :
« Si les Prussiens continuent leur poursuite, ils suivront certainement la grande masse, pour faire plus de prisonniers, et recueillir des canons, des caissons et des bagages. »
Voila comment étaient forcés de raisonner des hommes qui trois jours auparavant faisaien l trembler le monde !
Je me souviens qu'en arrivant, sur les trois heures, dans un petit village, nous nous arrêtâmes devant une forge pour demander à boire. Aussitôt les gens du pays nous entourèrent, et le forgeron, un homme grand et brun, nous dit d'entrer dans l'auberge en face, qu'il allait venir, et que nous prendrions une cruche de bière avec lui.
Naturellement cela nous fit plaisir, car nous avions peur d'être arrêtés, et nous voyions que ces gens étaient pour nous.
L'idée me vint aussi qu'il me restait de l'argent dans mon sac, et que j'allais pouvoir m'en servir. »
Nous entrâmes donc dans cette auberge, qui n'était qu'un boudion, les deux petites fenêtres sur la rue, et la porte ronde s'ouvrant à deux battants, comme dans les villages de chez nous Quand nous fûmes assis, la salle se remplit tellement de monde, hommes et femmes, pour avoir des nouvelles, que nous pouvions à peine respirer.
Le forgeron vint. Il avait ôté son tablier de cuir et mis une petite blouse bleue ; et tout de suite, lorsqu'il entra, nous reconnûmes que cinq ou six autres honnêtes bourgeois le suivaient : c'étaient le maire, l'adjoint et les conseillers municipaux de cet endroit.
Ils s'assirent sur les bancs en face de nous, fcXïiûus firent servir de la bière aigre, comme
WATERLOO
on l'aime en ce pays. Bûche ayant demandé du pain, la femme de l'aubergiste nous apporta la miche et un gros morceau de bœuf dans une écuglig. Tous nous disaient :
• Mangez I mangez. »
Quand l'un ou l'autre nous adressait des questions sur la bataille, le maire ou le forgeron s'écriait :
« Laissez donc ces hommes finir. . . vous voyez bien qu'ils arrivent de loin. »
Et seulement à la fin ils nous interrogèrent, nous demandant s'il était vrai que les Français venaient de perdre une grande bataille. On leur avait rapporté d'abord que nous étions vainqueurs, et maintenant un bruit se répandait que nous étions en déroute.
Nous comprîmes bien qu'ils avaient entendu parler de Ligny, et que cela leur troublait les idées.
J'étais honteux de leur avouer notre débâcle; je regardais Bûche, qui dit :
Nous avons été trahis!... Les traîtres ont livré nos plans... L'armée était pleine de traîtres chargés de crier : • Sauve qui peut! » Comment voulez-vous que par ce moyen nous n'ayons pas perdu? •
C'était la première fois que j'entendais parler <le cette trahison; quelques blessés criaient bien : « Nous sommes trahis! » mais je n'avais pas fait attention à leurs paroles; et quand Bûche nous tira d'embarras par ce moyen, j'en fus content et même étonné.
Ces gens alors s'indignèrent avec nous contre les traîtres. Il fallut leur exphquer la bataille et la trahison . Bûche disait que les Prussiens étaient arrivés par la trahison du maréchal Grouchy. Cela me paraissait tout de même trop fort; mais les paysans, remplis d'attendrissement, nous ayant encore fait boire de la bière et même donné du tabac et des pipes, je finis par dire comme Bûche. Ce n'est que plus tard, après être partis de là, que l'idée de nos mensonges abominables me fit honte à moi-même, et que je m'écriai :
« Sais-tu bien, Jean, que nos mensonges sur les traîtres ne sont pas beaux? Si chacun en raconte autant, finalement, nous serons tous des traîtres, et l'Empereur seul sera un honnête homme. C'est honteux pour notre pays, de dire que nous avons tant de traîtres parmi nous... Ce n'est pas vrai!
— Bah! bah!... disait-il, nous avons été trahis; sans cela, jamais des Anglais et des Prussiens ne nous auraient forcés de battre en retraite. »
Et jusqu'à huit heures du soir nous ne fîmes que nous disputer. Nous arrivâmes alors dans un autre village appelé Bouvigny, Nous étions
tellement fatiguésque nos jambes étaient roides comme des piquets, et que depuis longtemps il nous fallait un grand courage pour faire un pas.
Nous croyions être bien loin des Prussiens. Gomme j'avais de l'argent, nous entrâmes dans une auberge en demandant à coucher.
Je sortis une pièce de six livres, pour montrer que nous pouvions payer. J'avais résolu de changer d'habits le lendemain, de planter là mon fusil, mon sac, ma giberne, et de retourner chez nous ; car je croyais la guerre finie, et je me réjouissais, au milieu de tous ces grands malheurs, d'avoir retiré mes bras et mes jambes de l'affaire.
Bûche et moi, ce soir-là, couchés dans une petite chambre, la sainte Vierge et l'enfant Jésus dans une niche au-dessus de nous, entre les rideaux, nous dormîmes comme des bienheureux.
Le lendemain, au lieu de continuer notre route, nous étions si contents de rester assis sur une bonne chaise dans la cuisine, d'allonger nos jambes et de fumer notre pipe, en regardant bouillir la marmite, que nous dîmes :
« Restons ici tranquillement ! Demain nous serons bien reposés; nous achèterons deux pantalons de toile, deux blouses, nous couperons deux bons bâtons dans une haie, et nous retournerons par petites étapes à la maison. •
Cela nous attendrissait de penser à ces choses agréables !
C'est aussi de cette auberge que j'écrivis à Catherine, à la tante Grédel et à M. Goulden. Je ne leur dis qu'un mot :
« Je suis sauvé... Remercions Dieu !... J'arrive.. Je vous embrasse de tout mon cœur mille et mille fois !
« Joseph Bertha. »
En écrivant, je louais le Seigneur; mais bien des choses devaient encore m'arriver avant de monter notre escalier, au coin de Fouquet, en face du Bœuf-Rouge. Quand on est pris par la conscription, il ne faut pas se presser d'écrire qu'on est relâché . Ce bonheur ne dépend pas de nous, et la bonne volonté de s'en aller ne sert de rien.
Enfin ma lettre partit par la poste, et toute cette journée nous restâmes à l'auberge du Moulon-d'Or.
Après avoir bien soupe, nous montâmes dormir. Je disais à Bûche :
« Hél Jean! c'est autre chose de faire ce qu'on veut, ou d'être forcé de répondre à l'appel. »
Nous riions tous les deux, malgré les malheurs de la patrie, — sans y penser, bien en-
tendu , car nous aurions été de véritables gueux.
Enfin, pour la seconde fois, nous étions couchés dans notre bon lit, lorsque, vers une heure du matin, nous fûmes éveillés d'une façon extraordinaire : — le tambour battait... on entendait marcher dans tout le village. — Je poussai Bûche, qui me dit :
« J'entends bien... Les Prussiens sont dehors! »
On peut se figurer notre épouvante. Mais au bout d'un instant, ce fut bien pire, car on frappait à la porte de l'auberge, qui s'ouvrit, et deux secondes après la grande salle était pleine de monde. On montait Tescalier. Bûche et moi nous nous étions levés; il disait :
« Je me défends, si l'on veut me prendre ! »
Moi je n'osais pas songer à ce que j'allais faire.
Nous étions déjà presque habillés, et j'espérais pouvoir me sauver dans la nuit, avant d"être reconnu, quand des coups retentirent à notre porte ; on criait :
« Ouvrez! »
Il fallut bien ouvrir.
Un oflicier d'infanterie, trempé par la pluie, sou gros manteau bleu collé sur les épaulettes, et suivi d'un vieux sergent qui tenait une lanterne, entra. Nous reconnûmes que c'étaient des Français. L'officier nous dit brusquement :
« D'où venez- vous?
— Du Mont-Saint-Jean, mon lieutenant, lui répondis-je.
— De quel régiment êtes-vous?
— Du 6° léger. »
Il regarda le numéro de mon shako sur lu table, et je vis en même temps le sien : c'était aussi du b' léger. »
« De quel bataillon? fll-il en fronçant le sourcil.
—Du 3% .
Bûche, tout pâle, ne disait rien. L'officitr regardait nos fusils, nos sacs, nos gibernes, derrière le lit, dans un coin.
« Vous avez déserté ! fit-il.
— Non, mon lieutenant, nous sommes partis les derniers, sur les huit heures, du Mont- Saint- Jean...
— Descendez, nous allons voir cela. »
Nous descendîmes.
L'officier nous suivait, le sergent marchait devant avec la lanterne.
La grande salle eu bas était pleine d'oûiciers du 12° chasseurs à cheval et du 6^ léger. Le commandant du 4' bataillon du 6' se promenait de long en large, en fumant une petite jiipe de bois. Tous ces gens étaient trempes et couverts de boue.
L'officier dit quatre mots au commaudaut, qui s'arrêta, ses yeux noirs fixés sur nous, et son nez crochu recourbé dans ses moustaches grises. Il n'avait pas l'air tendre, et nous posa de suite cinq ou six questions sur notre départ de Ligny, sur la route des Quatre-Bras et la bataille ; il clignait des yeux en serrant les lèvres. Les autres allaient et venaient, traînant leurs sabres sans écouler. Finalement le commandant dit :
« Sergent... ces deux hommes entrent dans la 2» compagnie. Allez ! »
Il reprit sa pipe au bord de la cheminée, et nous sortîmes avec le sergent, bien heureux d'en être quittes à si bon marché, car on aurait pu nous fusiller comme déserteurs devant l'ennemi. Le sergent nous conduisit à deux cents pas, au bout du village, près d'un hangar. On avait allumé des feux plus loin dans les champs ; des hommes dojinaient sous le hangar, contre les portes d'écurie et les piliers. Il toilibaitune petite pluie fine dans la rue ; toutes les Uaques d'eau tremblotaient à la lune grise et brouillée. Nous restâmes debout sous un pan de toit, au coin de la vieille maison, songeant à nos misères.
Au bout d'une heure, le tambour se mit à rouler sourdement, les hommes secouèrent la paille et le foin de leurs habits, et nous repartîmes; Il faisait encore nuit sombre; derrière nous, les chasseurs sonnaient le boute-selle.
Entre trois et quatre heures, au petit jour, nous vîmes un grand nombre d'autres régiments, cavalerie, infantei'ie et artillerie, en marche comme nous, par différents chemins : — tout le corps du maréchal Giouchy en retraité ! Le temps mouillé, le ciel sombre, ces longues files d'hommes accablés de lassitude, le chagrin d'être repris et de penser que tant d'efforts, tant de sang répandu n'aboutissaient pour la seconde fois qu'à l'invasion, tout cela nous faisait pencher la tête. Ou n'entendait que le bruit des pas dans la boue.
Cette tristesse durait depuis longtemps, lorsqu'une voix me dit :
« Bonjour, Joseph! »
Je m'éveillai, regardant celui qui me parlait, et je reconnus le filsdu tourneur Martin, notre voisin de Phalsbourg; il était caporal au 6", et marchait en serre-file, l'arme à volonté. Nous nous serrâmes la main. Ce fut une véritable consolation pour moi de voir quelqu'un du pays.
Malgré la pluie qui tombait toujours, et la grande fatigue, nous ne fîmes que parler de celle terrible campagne.— Je lui racontai la bataille de Waterloo; lui me dit que le 4» balaillon, à partir de Fleurus, avait fait roule sui' Wâvres avec tout le corps d'armée de Grouchy ;
WATERLOO
que, dans l'après-midi du lendemain 18, on entendait le canon sur la gauche, et que tout le monde voulait marcher dans cette direction ; que c'était aussi l'avis des généraux, mais que le maréchal, ayant reçu des ordres positifs, avait continué sa route sur Wâvres. Ce n'est qu'entre six et sept heures, et quand il fut clairque les Prussii'ns s'étaient échappés, qu'on avait changé de direction à gauche, pour aller rejoindre l'Empereur; malheureusement il était trop tard, et vers minuit il avait fallu prendre position dans les champs. Chaque bataillon avait formé le carré. A trois heures du matin, le canon des Prussiens avait réveillé les hivouacs, et l'on s'était tiraillé jusqu'à deux heures de l'après-midi, moment oii l'ordie était venu de se mettre en retraite. C'était encore une fois bien tard, disait Martin, car une partie de l'armée qui venait de battre celle de l'Empereur, se trouvait déjà sur nos derrières, et cela nous força de marcher tout le restant du jour et la nuit suivante jusqu'à six heures du matin, pour nous en dégager. — A six heures, le bataillon avait pris position près du village de Temploux ; à dix, les Prussiens arrivaient en forces supérieures, on leur avait opposé la plus vigoureuse résistance, pour donner le temps à l'artillerie et aux bagages de passer le pont à Namur. Tout le corps d'armée avait heureusement défilé par la ville, excepté le 4' bataillon, par la faute du commandant Delong, qui s'était laissé tourner à droite de la route, et qui dut se jeter dans la Sambre pour n'être pas coupé. Plusieurs hommes avaient été faits prisonniers, d'autres s'étaient noyés en essayant de passer la rivière à la nage. — C'est tout ce que me raconta Martin; il n'avait aucune nouvelle de chez nous.
Ce même jour, nous passâmes par Givet; ie bataillon bivouaqua près du village de Hierches, une demi-lieue plus loui. Le lendemain, après avoir passé par Fumay et Kocroy, nous couchâmes à Bourg-Fidèle, le 23 juin à Blombay, le 2-i à Saulse-Lenoy, — où l'on apprit l'abdication de l'Empereur, — et les jours suivants à Vilry, prés de Reims, à Jonchery, à Soissons; de là le bataillon prit la route de Villers-Cotterets; mais l'ennemi nous ayant déjà (ievan£Êgt nous changeâmes de direction par La Ferté-Milon, et nous allâaies bivouaquera Neuchelles, village ruiné par l'invasion de 1814, et qui n'avait pas encore été rebâti.
Nous partîmes de cet endroit le 29, vers une heure du matin, et nous passâmes par Meaux. Il fallut prendre la route de Lagny, parce que les Prussiens occupaient celle de Claye; nous poursuivîmes noire route tout le jour et la nuit suivante.
Le 30, à cinq heures du matin, nous étions au pont de Saînt-Maur. Le même jour, à trois heures du soir, nous avions passé hors de Paris, et nous bivouaquions près d'un endroit riche en toutes choses, appelé Vaugirard, sur la route de Versailles. Le 1" juillet, nous étions allés bivouaquer près d'un endroit superbe appelé Meudon. On voyait, aux jardins, aux vergers entourés de murs, à la grandeur extraordinaire des maisons, à leur bon entretien, que c'étaient les environs de la plus belle ville du monde, et pourtant nous vivions au milieu de la misère et des dangers; le cœur nous en saignait ! Les gens sont bons, ils aiment les soldats ; on nous appelait défenseurs de la patrie, et les plus pauvres voulaient se battre avec nous.
Le 1" juillet, nous quittâmes la position à onze heures du soir, pour aller à Saint-Cloud, qui n'est que palais sur palais, jardins sur jardins, grands arbres, allées magnifiques; tout ce qu'on peut se figurer d'admirable. A six heures, nous partîmes de Saint-Cloud, pour revenir prendre position à Vaugirard. Des rumeurs terribles couraient dans la ville... L'Empereur était parti pour Rochefort... On disait :
« Le roi de Rome va revenir... Louis XVIII est en route... »
On ne savait rien dans cette ville, où l'on devrait tout savoir d'abord.
A Vaugirard, l'ennemi vint nous attaquer vers une heure de l'après-midi, dans les euvirons du village d'Issy. Nous nous battîmes jusqu'à minuit pour notre capitale. Le peuple nous aidait, il venait relever nos blessés sous le feu des Prussiens; les femmes avaient pitié de nous.
Notre souffrance d'avoir été menés jusque-là par la force ne peut pas se dire... J'ai vu Bûche lui-même pleurer, parce que nous étions en quelque sorte déshonorés. — J'aurais bien voulu ne pas voir cela! — Douze jours auparavant, je ne me figurais pas si bien la France. En voyant Paris avec ses clochers et ses palais innombrables, qui s'étendent aussi loin que va le ciel, je pensais :
« C'est la France!... Voilà caque depuis des centaines et des centaines d'années nos anciens ont amassé. Quel malheur de dire que les Anglais et que les Prussiens arrivent jusqu'ici I »
A quatre heures du matin, nous attaquâmes les Prussiens avec une nouvelle fureur, et nous leur reprimes les positions perdues la veille.— C'est alors que des généraux vinrent nous annoncer unejsuspensiou d'arfties.— Ces choses se passaient le 3 juillet 1815. Nous pensions que
cette suspension d'armes était pour prévenir l'ennemi que, s'il ne se retirait pas, la France se lèverait comme en 92 et qu'elle l'écraserait! Nous avions des idées pareilles ; et moi, voyant ce peuple qui nous soutenait, je me rappelais les levées en masse dont le père Goulden me parlait toujours.
Malheureusement un grand nombre étaient si las de Napoléon et des soldats, qu'ils sacrifiaient la patrie elle-même pour en être débarrassés; ils mettaient tout sur le dos de l'Empefeur, et disaient que sans lui les autres n'auraient jamais eu ni la force ni le courage de venir, qu'il nous avait épuisés, et que les Prussiens eux-mêmes nous donneraient plus de liberté.
Le peuple parlait comme M. Goulden, mais il n'avait pas d'armes ni de carlouches; on avait fait des piques pour lui!...
Et comme on rêvait à ces choses, le 4 on nous annonça l'armistice, par lequel les Prussiens et les Anglais devaient occuper les barrières de Paris, et l'armée française se retirer derrière la Loire.
Alors riiidignation de tous les honnêtes gens fut si grande, que la colère nous rendit furieux; les uns cassaient leurs fusils, les autres déchiraient leurs uniformes, el tout le monde criait :
« Nous sommes trahis... nous sommes livrés... •
Les vieux officiers, pâles comme des morts, restaient là... Les larmes leur coulaient sur les joues. Personne ne pouvait nous apaiser. Nous étions tombés au-dessous de rien : — nous étions un peuple conquis!
Dans deux mille ans, on dira que Paris a été pris par les Prussiens et les Anglais... c'est une honte éternelle, mais cette honte ne repose pas sur nous.
Le bataillon partit de Vaugirard à cinq heures du soir, le 5 juillet, pour aller bivouaquer à Montrouge. Gomme on voyait que le mouvement du côté de la Loire commençait, chacun se dit :
« Qu'est-ce que nous sommes donc? Est-ce que nous obéissons aux Prussiens? Parce que les Prussiens veulent nous voir sur l'autre rive de la Loire, nous sommes forcés d'obéir? Non ! non I cela ne peut pas aller. Puisqu'on nous trahit, eh bien! partons. Tout cela ne nous regarde plus. Nous avons fait notre devoir... Nous ne voulons pas obéir à BlûcherJ »
Et ce même soir la désertion commença.
Tous les soldats partaient, les uns à droite, les autres à gauche. Des hommes en blouse et de pauvres vieilles femmes voulaient nous emmener dans leurs rues innombrables, et tâcher
de nous consoler ; mais nous n'avions pas besoin de consolations. — Je dis à Bûche :
« Laissons tout cela... retournons à Phalsbourg... au Harberg... reprenons notre état, vivons comme d'honnêtes gens. Si les Prussiens, les Autrichiens ou les Russes arrivent là-bas, les montagnards et ceux de la ville saurontbien se défendre. Nous n'aurons pas besoin de grandes batailles pour en exterminer des mille et des mille. Eu route ! »
Nous étions une quinzaine de Lorrains au bataillon; nous partîmes ensemble de Montrouge, où se trouvait le quartier général, et nous passâmes par Ivry et Bercy, qui sont des endroits de toute beauté; mais le chagrin nous empêchait de voir le quart de ce qu'il aurai! fallu regarder. Les uns conservaient l'uniforme, d'autres n'avaient que la capote, d'autres avaient acheté une blouse.
Derrière Saint-Mandé, tout près d'un bois où l'on voit à gauche de hautes tours, et que l'on nous dit être Vincennes, nous trouvâmes enfin la roule de Strasbourg. C'était le 6 au matin, et, depuis cet endroit, nous fimes régulièrement nos douze lieues par jour.
Le 8 juillet, on savait déjà que Louis XVIII allait revenir, el que Mgr le comte d'Artois ferait son salut. Toutes les voitures, les pataches, les diligences portaient déjà le drapeau blanc; dans tous les villages où nous passions, on chantait des Te Deum ; les maires, les adjoints, louaient et glorifiaient le Seigneur du retour de Louis le Bien-Aimé.
Des gueux en nous voyant passer, nous appelaient Bonaparlisles ! ils excitaient même les chiens contre nous... Mais j'aime mieux ne pas parler de cela; les gens de cette espèce sont la honte du genre humain. Nous ne leur répondions que par un coup d'œil de mépris, qui les rendait encore plus insolents et plus furieux. Plusieurs d'entré nous balançaient leur bâton comme pour dire :
• Si nous vous tenions dans un coin, vous seriez doux comme des moutons ! »
Mais les gendarmes soutenaient ces espèces de Pinacles; dans trois ou quatre endroits, les cris de la mauvaise race nous firent arrêter. Les gendarmes arrivaient nous demander nos papiers ; on nous menait à la mairie, et les gueux nous forçaient de crier : Vive le roi/
C'était une véritable abomination ; les vieux soldats, plutôt que de crier, se laissaient conduire en prison. Bûche voulait suivre leur exemple, mais je lui disais :
« Qu'est-ce que cela nous fait de crier : Vive Jean-Claude ou : Vive Jean-Nicolas? Tous ces rois, ces empereurs, anciens ou nouveaux, ne donneraient pai un seul de leurs cheveux poui
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nous sauver la vie, et nous irions nous faire échiner pour crier d'une façon ou d'une autre? Non, cela ne nous regarde pas. Puisque les gens sont si bêtes, et que nous ne sommes pas les plus forts, il faut les satisfaire. Plus tard, ils crieront autre chose, et plus tard encore autre ch(sje... Tout change!... il n'y a que le bon sens et le bon cœur qui restent. »
Bûche ne voulait pas comprendre ces raisons, mais quand les gendarmes arrivaient, il obéissait tout de même.
A mesure que nous avancions, tantôt l'un, tantôt l'autre se détachait de la troupe et s'arrêtait dans son village; de sorte qu'après Toul, Bûche et moi nous étions seuls.
C'est nous qui vîmes encore le plus triste spectacle: desAUemandsetdes Russes en foule, maîtres de la Lorraine et de l'Alsace. Ils faisaient l'exercice à Lunéville, à Blamont, à Sarrebourg, avec des branches de chêne sur leurs mauvais shakos. — Quel chagrin de voir des sauvages pareils vivre et se goberger au compte de nos paysans !... Ah! le père Goulden avait bien raison de dire que la gloire des armes coûte cher... Tout ce queje souhaite, c'est que le Seigneur nous en débarrasse pour les siècles des siècles.
Enfm, le 16 juillet 1815, vers onze heures du mâtin, nous arrivâmes à Mittelbronn, le dernier village sur la côte avant Phalsbourg. Li; blocus était levé depuis l'armistice, des Cosaques, des landwehrs et des kaiserlicks remplissaient le pays ; ils avaient encore leurs batteries en position autour de la place, mais on ne tirait plus; les portes de la ville étaient ouvertes, les gens sortaient pour faire les récoltes.
On avait grand besoin de rentrer les blés et les seigles, car on peut s'imaginer la misère, avec tant de milliers d'êtres inutiles à nourrir, et qui ne se refusaient rien, qui voulaient du schnaps et du lard tous les jours.
Devant toutes les portes, à toutes les fenêtres, on ne voyait que des nez caniards, de ces longues barbes jaunes, crasseuses, de ces habits blancs remplis de vermine, et de ces shakos plats, qui vous regardaient en fumant leur pipe dans la paresse et l'ivrognerie. Il fallait travailler pour eux, et finalement les honnêtes gens furent encore obligés de leur donner deux milliards pour les décider à partir.
Combien de choses on aurait à dire sur tous ces fainéants de la Russie et de l'Allemagne, si nous n'en avions pas fait dix fois plus dans leur pays!... Mais il vaut mieux que chacun réfléchisse pour son propre compte et s'imagine le reste.
Devant l'auberge de Heitz, je dis à Bûche ;
• Entrons... les jambes me manquent. .
La mère Heitz, qui dans ce temps était encore une jeune femme, criait déjà, les mains en l'air :
« Ah! monDieu!...c'eslM. Joseph Bertha!...
Dieu du ciel, quelle surprise en ville !... »
Alors j'entrai, je m'assis, et je me penchai sur la table, pour pleurer à mon aise. La mère Heitz courait chercher une bouteille de vin à la cave; j'entendais aussi Bûche sangloter dans un coin. Nous ne pouvions parler ni l'un ni l'autre, en songeant à la joie de nos parents; la vue du pays nous avait bouleversés, et nous étions contents de penser que nos os reposeraient un jour en paix dans le cimetière de notre village.
En attendant, nous aUions toujours embrasser ceux que nous aimions le plus au monde.
Quand nous fûmes un peu remis, je dis à Bûche :
« Tu vas partir en avant... je te suivrai de loin, pour que ma femme et M. Goulden n'aient pas trop de surprise. Tu commenceras parleur dire que tu m'as rencontré le lendemain de la bataille, sans blessures; ensuite que tu m'as encore rencontré dans les environs de Paris... et même sur la route... et seulement à la fin tu diras : « Je crois qu'il n'est pas loin et qu'il va venir ! » Tu comprends? »
— Oui, je comprends, dit-il en se levant après avoir vidé sou verre, et je ferai la même chose pour la grand'mève, qui m'aime plus que les autres garçons. J'enverrai quelqu'un d'avance. »
Il sortit aussitôt et j'attendis quelques instants. La mère Heitz me parlait, mais je ne l'écoutais pas; je songeais au chemin qu'avait déjà pu faire Bûche, je le voyais près du guévoir, dans l'avancée, sous la porte... Toul à coup je partis en criant :
« Mère Heitz! je vous payerai plus tard. »
Et je me mis à courir. Il me semble bien avoir rencontré trois ou quatre personnes qui disaient :
« Hé! c'est Joseph Bertha!... »
Mais je n'en suis pas sûr. D'un coup, sans savoir comment, je montai l'escalier de notre maiï^on, et puis j'entendis un grand cri. — Catherine était dans mes brasi... J'avais en quelque sorte la tête bouleversée, et seulement un instant après, je sortis comme d'un rêve : je vis la chambre, M. Goulden, Jean Bûche, Catherine, et je me mis tellement à sangloter, qu'on aurait cru qu'il venait de m'arriver le plus grand malheur. M. Goulden ne disait rien, ni Bûche. Je tenais Catherine assise sur mes genoux, je l'embrassais; elle pleurait aussi. Et bien longtemps après je m'écriai :
• Ali! monsieur Goulden, pardounez-nioi 1
Nous arnvàmes devant une leiiiie abandonnée, .l'âge lUO,
J'aurais déjà voulu vous embrasser, vous, mon père, vous que j'aime autant que moi-même !
— C'est bon, Joseph, dit-il tout attendri, je le sais... je ne suis pas jaloux »
Il s'essuyait les yeux.
« Oui... oui... l'amour... la famille... et puis les aimis... C'est naturel, mon enfant... Ne te trouble pas. »
Alors je me levai et j'allai le serrer sur mbn cœur.
Le premier mot que me dit Catherine, ce fut :
« Joseph, je savais que tu reviendrais, j'avais mis ma confiance en Dieu!... Maintenant nos plus grandes misères sont passées. Nous resterons toujours ensemble. »
Te l'avais encore fait asseoir sur mes genoux ,
son bras sur mon épaule, je la regardais, elle baissait les yeux, ton le pâle : ce que nous espérions avant mon départ était arrivé. Nous étions bien heureux !
M. Goulden, près de l'établi, souriait; Jean, debout, à côté de la porte, disait :
« Maintenant je pars, Joseph, je vais au Ilai'berg; le père et la grand'mére m'attendent. »
Il me tendait la main, et je la retenais, di-; sant :
« Jean; reste... tu dîneras avec nous. »
M. Goulden et Catherine l'engageaient aussi, mais il ne voulut pas attendre. Kn l'embrassant sur l'escalier, je sentis que je l'aimais conmie un frère.
Il est revenu bien souvent depuis ; chaque fois qu'il arrivait en ville, pendant trente ans,
WATERLOO
I Joseph ! te voilà donc réchappé de tout! • (Page 113.)
c'est chez moi qu'il descendait. Maintenant il repose derrière l'église de la Hommert ! C'était un brave homme, un homme de cœur... Mais à quoi vais-je penser !
Il faut pourtant que cette histoire finisse, et je n'ai rien dit encore de la tante Grédel, qui vint une heure après. Ah ! c'est elle qui levait les bras, c'est elle qui me serrait en criant :
• Joseph!... Joseph! te voilà donc réchappé de tout! Qu'on vienne te reprendre maintenant... qu'on vienne ! Ah 1 comme je me suis repentie de t'a voir laissé partir... Comme j'ai maudit la conscription et le reste... Mais te voilà... c'est bon... c'est bon ! Le Seigneura eu pitié de nous. »
Oui, tout cela, toutes ces vieilles histoires, juand on y pense, vous font encore venir les
•larmes aux yeux; c'est comme un rêve, un songe oublié depuis des années et des années, et pourtant c'est la vie. Ces joies et ces chagrins qu'on se rappelle sont encore la seule cho.se qui vous rattache à la terre et qui fait que, dans la grande vieillesse, lorsque les forces s'en vont, lorsque la vue baisse, et que l'on n'est plus que l'ombre de soi-même, on ne veut jamais partir, on ne dit jamais : « C'est assez! »
Ces vieux souvenirs sont toujours vivants : quand on parle de ses anciens dangers, on croit encore y être ; de ses vieux amis, on croit encore leur serrer la main ; de celle qu'on aimait, on croit encore la tenir sur ses genoux, et penser en la regardant : « Elle est belle! » Et ce qui vous semblait Juste, honnête, sage autre-
trefois , est encore honnête , juste et sage.
Je me souviens, — et ceci doit finir cette longue histoire, — qu'après mon retour, durant quelques mois et même des années, une grande tristesse régnait dans les familles, et qu'on n'osait plus se parler franchement, ni Taire dcs vœux pour la gloire du pays. Zébédé lui-même, rentré parmi ceux qu'on avait licenciés derrière la Loire, Zébédé lui-même avait perdu courage. Cela venait des vengeances, des jugements et des fusillades, des massacres et des revanches de toute sorte; cela venait de notre humiliation : — des cent cinquante mille Allemands, Anglais et Russes qui tenaient garnison dans nos forteresses, des indemnités de guerre, du milliard des émigrés, des contributions forcées et principalement des lois contre les suspects, contre les sacrilèges, et pour les droits d'aînesse qu'on voulait rétablir.
Toutes ces choses, contraires au bon sens, contraires à l'honneur de la nation, — avec les dénonciations des Pinacles et les aranies qu'on faisait souifrir aux vieux révolutionnaires, — toutes ces choses avaient fini par vous rendre sombres. Aussi, souvent, quand nous étions seuls avec Catherine et le petit Joseph, que Dieu nous avait envoyé pour nous consoler au milieu de ces grandes misères, M. Goulden, tout rêveur, me disait :
« Joseph, notre malheureux pays est bien bas!... Quand Napoléon a pris la Franco, elle ■ était la plus grande, la plus libre, la plus puissante des nations; tous les autres peuples nous admiraient et nous enviaient!... Aujourd'hui, nous sommes vaincus, ruinés, saignés à blanc ; l'ennemi remplit nos forteresses, il nous tient le pied sur la gorge... Ce qui ne s'était jamais vu depuis que la France existe, — l'étranger maître de notre capitale ! — nous l'avons vu deux fois en deux ans! Voilà ce qu'il en coûte de mettre sa liberté, sa fortune, son honneur entre les mains d'un ambitieux!... Oui, nous , sommes dans une bien triste position; on croirait que notre grande Révolution est morte, et que les Droits de l'homme sont anéantis!... Eh bien! il ne faut pas se décourager, tout cela passera! ... Ceux qui marchent contre la justice
et la liberté seront chassés; ceux qui veulent rétablir les privilèges et les titres seront regardés comme des fous. La grande nation se repose, elle réfléchit sur ses fautes, elle observe ceux qui veulent la conduire contre ses intérêts, ellelit dans le fond de leur âme ; et malgré les Suisses, malgré la garde royale, malgré la Sainte-Alliance, quand elle sera lasse de sa misère, elle mettra ces gens dehors du jour au lendemain. Et ce sera fini, car la France veut la liberté, l'égalité et la justice! — La seule chose qui nous manque, c'est l'instruction; mais le peuple s'instruit tous les jours, il profite de notre expérience et de nos malheurs. Je n'aurai peut-être pas le bonheur de voir le réveil de la patrie, je suis trop vieux pour l'espérer; mais toi, tu le verras, et ce spectacle te consolera de tout; tu seras fier d'appartenir à cette nation généreuse, qui marche bien loin en avant des autres depuis 89 ; ses instants de halle ne sont que de petits repos pendant un long voyage. »
Cet homme de bien, jusqu'à sa dernière heure, conserva son calme et sa confiance.
Et j'ai vu l'accomplissement de ses paroles; j'ai vu le retour du drapeau de la liberté, j'ai vu la nation croître en richesse, en bonheur, en instruction ; j'ai vu ceux qui voulaient arrêter la justice et rétablir Fancien régime, forcés de partir; et je vois que l'esprit marche toujours, que les paysans donneraient jusqu'à leur dernière chemise pour avancer leurs enfants.
Jlalheureusement, nous n'avons pas assez de maîtres d'école. Ah! si nous avions moins de soldats et plus de maîtres d'école, tout irait beaucoup plus vite. Mais, patience, cela viendra. Le peuple commence à comprendre ses droits; il sait que les guerres ne lui rapportent que des augmentations de contributions, et quand il dira : « Au lieu d'envoyer mes fils périr par milliers sous le sabre et le canon, je veux qu'on les instruise et qu'on en fasse des hommes! » qui est-ce qui oserait vouloir le contraire, puisque aujourd'hui le peuple est le maître ?
Dans cet espoir, je vous dis adieu, mes amis, et je vous embrasse de tout mon cœur.