FIN DE UATKUI.OO
10 CENTIMES ROMANS NATIONAUX ILLUSTRES PAR RIOU. lO centimes.
*^LES VOLONTAIRES DE 92 <Jy<\
ERCKMANN-CHATRIAN
Le dnct'iir .Un oh W.ijner.
riou» Vivions dans une paix profonde au village d'Anstalt , au milieu des Vosges allemandes, mon oncle le docteur Jacob Wagner, sa vieille servante Lisbeth et moi. Depuis la mort de sa sœur Christine, l'oncle Jacob m'avait recueilli chez lui. J'approchais de mes dix ans-, j'étaii blond, rose et frais comme un ché-
rubin. J'avais un bonnet de coton, une petiv veste de velours brun, provenant d'une ancienne culotte de mon oncle, des pantalons de toile grise et des sabols garnis au-dessus d'un flocon de laine. On m'appelait le petit Fritzel au village, et chaque soir, en rentrant de ses courses, l'oncle Jacob me laisait asseoir sur ses
genoux pour m'apprendre à lire en français dans l'Histoire naturelle de M. de ButFon.
Il me semble encore être dans notre chambre basse, le plafond rayé de poutres enfumées. Je vois, à gauche, la petite porte de l'allée et l'armoire de chêne ; à droite, l'alcôve fermée d'un rideau de serge verte ; au fond, l'entrée de la cuisine, près du poêle de fonte aux grosses moulures représentant les douze mois de l'année,— le Cerf, les Poissons, le Capricorne, le Verseau, la Gerbe, etc., — et, du côté de la riie, les deux petites 'fenêtres qui regardent à travers les feuilles de vigne sur la place de la Fontaine.
Je vois aussi l'oncle Jacob, élancé, le front haut, surmonté de sa belle chevelure blonde dessinant ses larges tempes avec grâce, le nez légèrement aquilin, les yeux bleus, le menton arrondi, les lèvres tendres et bonnes. Il est en culotte de ratine noire, habit bleu de ciel à boutons de cuivre, et bottes molles à retroussis jaune clair, devant lesquelles pend un gland de soie. Assis dans son fauteuil de cuir, les bras sur la table, il lit, et le soleil fait trembloter l'ombre des feuilles de vigne sur sa figure un peu longue et hâlée par le grand air.
C'était un homme sentimental, amateur de la paix; il approchait de la quarantaine et passait pour être le meilleur médecin du pays. J'ai su depuis qu'il se plaisait à faire des tliéories sur la fraternité universelle, et que les paquets de livres que lui apportait de temps en temps le messager Fritz concernaient cet objet important.
Tout cela je le vois, sans oublier nôtre Lisbeth, une bonne vieille, souriante et ridée, en casaquin et jupe de toile bleue, qui Ole dans un coin; ni le chat Roi 1er, qui rêve, assis sur sa queue, derrière le fourneau, ses gros yeux dorés ouverts dans l'ombre comme un hibou.
Il me semble que je n'ai qu'à traverser l'allée pour me glisser dans le fruitier aux bonnes odeurs, que je n'ai qu'à grimper l'escalier de bois de la cuisine pour monter dans ma chambre, où je lâchais les mésanges que le petit Hans Aden, le fils du sabotier, et moi, nous allions prendre à la pipée. Il y en avait de bleues et de vertes. La petite Elisa Meyer, la fille du bourgmestre, venait souvent les voir et m'en demander; et quand Hans Aden, Ludvvig, Frantz Sépel, Karl Slenger et moi nous condiiis'ons ensemlde les vacht s et les chèvres à la ppturc, STir la côte du Birkenwald, elle s'accrooliait toujours à ma veste en m.e disant :
- Frilzel, laisse-moi conduire votre vache.... ijf me chasse pas! »
Et je lui donnais mon fouet; nous allions
faire du feu dans le gazon et cuire des pommes de terre sous la cendre.
Oh ! le bon temps I Comme tout était calme, paisible autour de nous! Comme- tout se faisait régulièrement! Jamais le moindre trouble : le lundi, le mardi, le mercredi, tous les jours de la semaine se suivaient exactement pareils.
Chaque jour on se levait à la même heure, on s'habillait, on s'asseyait devant la bonne soupe à la farine apprêtée par Lisbeth. L'oncle parlait à clieval; moi, j'allais faire des trébuchets et des lacets pour les grives , les moineaux ou les verdiers, selon la saison.
A midi nous étions de retour. On mangeait du lai'd aux choux, des noudels ou des knœpfds. Puis j'allais pâturer, ou visiter mes lacets, ou bien me baigner dans la Queich quand il faisait chaud.
Le soir, j'avais bon appétit, l'oncle et Lisbeth aussi, et nous louions à table le Seigneur de ses grâces.
Tous les jours, vers la fin du souper, au moment où la nuit grisâtre commençait à s'étendre dans la salle, un pas lourd traversait l'allée, la porte s'ouvrait, et sur le. seuil apparaissait un homme trapu, carré, large des épaules, coiffé d'un grand feutre, et qui disait:
« Bonsoii', monsieur le docteur.
— Asseyez- vous, mauser ', répondait l'oncle. Lisbeth, ouvre la cuisine.
Lisbeth poussait la porte, et la flamme rouge, dansant sur Fâtre, nous montrait le taupier en face de notre table, regardant de ses petits yeux gris ce que nous mangions. C'était une véritable mine de rat des champs : le nez long, la bouche petite, le menton rentrant, les oreilles droites, quatre poils de moustache jaunes, ébouriffés. Sa souquenille de toile grise lui descendait à peine au bas de l'échiné; son grand gilet rouge, aux poches profondes, ballottait sur ses cuisses, et ses énormes souliers, tout jaunes de glèbe, avaient de gros clous qui luisaient sur le devant, en forme de griffes, jusqu'au haut des épaisses semelles.
Le mauser pouvait avoir cinquante ans; ses cheveux grisonnaient, de grosses rides sillonnaient son front rougeâlre , et des sourcils blancs, à reflets d'or, lui tombaient jusque sur le globe de l'œil.
On le voyait toujours aux champs en train de poser ses attrapes, ou bien à la porte do son rucher à mi-côte, dans les bruyères du Birkenwald, avec son masque de fil de fer, ses grosses moulltrs de toile et sa grande cuiller tranchante pour dénicher le miel des ruches.
A la fin de l'automne, durant un mois, il
« Taupier.
MADAME THÉRÈSE
quittait le village, son bissac en travers da dos, d'un côté le grand pot à miel, de l'autre la cire jaune en briques, qu'il allait vendre aux curés des environs pour faire des cierges.
Tel était le mauser.
Après avoir bien regardé sur la table, il disait :
« Qi, c'est du fromage.... ça, ce sont des noisettes.
— Oui, répondait l'oncle ; à votre service.
— Merci ; j'aime mieux fumer une pipe maintenant. •
Alors il tirait de sa poche une pipe noire, garnie d'un couvercle de cuivre à petite chaînette. Il la bourrait avec soin, continuant de regarder, puis il entrait dans la cuisine, prenait une braise dans le creux de sa main calleuse, et la plaçait sur le tabac. Je crois encore le voir, avec sa mine de rat, le nez en Talr, tirer de grosses boulfées en face de l'àtre pourpre ; puis rentrer et s'asseoir dans l'ombre, au coin du fourneau, les jambes repliées.
En dehors des taupes et des abeilles, du miel et de la cire, le mauser avait encore une autre occupation grave : il prédisait l'avenir moyennant le passage des oiseaux, l'abondance des sauterelles et des chenilles, et certaines traditions inscrites dans un gros livre à couvercle de bois, qu'il avait hérité d'un« vieille tante de Héming, et qui l'éclairait sur les choses futures.
Mais pour entamer le chapitre de ses prédictions, il lui fallait la présence de son ami Koffél, le menuisier, le tourneur, l'horloger, le tondeur de chiens, le guérisseur de bêles, bref, le plus beau génie d'Anstatt et des environs.
Koffei faisait de tout: il rafistolait la vaisselle fêlée avec du fil de fer, il étamait les casseroles, il réparait les vieux meubles détraqués, il remettait l'orgue en bon état quand les flûtes ou les soufflets étaient dérangés; l'oncle Jacob avait même dû lui défendre de redresser les jambes et les bras cassés, car il se sentait aussi du talent pour la médecine. Le mauser l'admirait beaucoup et disait quelquefois : « Quel dommage que Koffel n'ait pas étudié!... quel dommage! • Et toutes les commères du pays le regardaient comme un être universel.
Mais tout cela ne faisait pas bouillir sa marmite, et le plus clair de ses ressources était encore d'aller couper de la choucroute en automne, son tiroir à rabots sur le dos en forme de haile, criant de porte en porte : « Pas de choux? pas de choux? •
Voilà pourtant comment les grands esprits sont récompensés.
Kolïe!, petit, maigre, noir de barbe et de cheveux, le nez effilé, descendant tout droit en
pointe comme le bec d'une sarcelle, ne tardait pas à paraître, les poings dans les poches de sa petite veste fonde, le bonnet de coton sur la nuque, la pointe entre les épaules, sa culotte et ses gros bas bleus , tachés de colle-forte, flottant sur ses jambes minces comme des fils d'archal, et ses savates découpées en plusieuss endroits pour faire place à ses oignons. Il entrait quelques instants après le mauser, et, s'avançant à petits pas, il disait d'un air grave:
« Bon appétit, monsieur le docteur.
— Si le cœur vous en dit? répondait l'oncle.
—Bien des remerciments ; nous avons mangé ce soir de la salade; c'est ce que j'aime le mieux. »
Après ces paroles, Kofiel allait s'asseoir derrière le fourneau et ne bougeait pas jusqu'au moment où l'oncle disait :
• Allons, Lisbeih, allume la chandelle et lève la nappe. »
. Alors, à son tour, l'oncle bourrait sa pipe et se rapprochait du fourneau. On se mettait à causer de la pluie et du beau temps, des récoltes, etc.; le taupier avait posé tant d'attrapes pendant la journée, il avait détourné l'eau de tel pré durant l'orage ; ou bien il venait de retirer tant de miel de ses ruches; ses abeilles devaient bientôt essaimer, elles formaient barbe, et d'avance le mauser préparait des paniers pour recevoir les jeunes.
Kofiel, lui, ruminait toujours quelque invention ; il parlait de son horloge sans poids, où les douze apôtres devaient paraître au coup de midi, pendant que le coq chanterait et que la mort faucherait; ou bien de sa charrue, qui devait marcher toute seule, en la remontant comme une pendule, ou de telle autre découverte merveilleuse.
L"oncle écoutait gravement; il approuvait d'un signe de tête, en rêvant à ses malades.
En été, les voisines, assises sur le banc de pierre, devant nos fenêtres ouvertes, s'entretenaient avec Lisbeth des choses de leurs ménages : l'une avait filé tant d'aunes de toile l'hiver dernier; les poules d'une autre avaient pondu tant d'œufs dans la journée.
Moi, je profitais d'un bon moment pour courir à la forge de Klipfel,dont la flamme brillait de loin, dans la nuit, au bout du village. Hans Aden, Frantz Sépel et plusieurs autres s'y trouvaient déjà réunis. Nous regardions les étincelles partir comme des éclairs sous les coups •de marteau; nous sifflions au bruit de l'enciume. Se présentait-il une vieille rosse à ferrer, nous aidions à lui lever la jambe. Les plus vieux d'entre nous essayaient ^e fumei des feuilles de noyer, ce qui leur retournait l'estomac; quelques autres se glorifiaient d'aller
déjà tous les dimanches à la danse, c'étaient ceux de quinze à seize ans. Ils se plantaient le chapeau sur l'oreille et fumaient d'un air d'importance, les mains dans les poches.
Enfin, à dix heures, toute la bande se dispersait; chacun rentrait chez soi.
Ainsi se passaient les jours ordinaires de la semaine; mais les lundis et les vendredis l'oncle recevait la Gazette de Francfort, et ces jours-là les réunions étaient plus nombreuses à la maison. Outre le mauser et KofFel, nous voyions arriver notre bourgmestre Christian Meyer et M. Karolus Richter, le petit-fils d'un ancien valet du comtç de Salm-Salm. Ni l'un ni l'autre ne voulait s'abonner à la gazette, mais ils aimaient d'en entendre la lecture pour rien.
Que de fois je me suis rappelé depuis notre gros bourgmestre aux oreilles écarlates, avec sa camisole de laine et son bonnet de coton blanc, assis dans le fauteuil, à la place ordinaire de l'oncle ! Il semblait songer à des choses profondes; mais sa grande préoccupation était de retenir les nouvelles pour en faire part à sa femme, la vertueuse Barbara, qui gouvernait la commune sous son nom.
Et le grand Karolus donc, cette espèce de lévrier en habit de chasse et casquette de cuir bouilli, le plus grand usurier du pays, qui regardait tous les paysans du haut de sa grandeur, parce que son grand-père avait été laquais de Salm-Salm, qui s'imaginait vous faire des grâces en fumant votre tabac, et qui parlait sans cesse de parcs, de faisanderies, de grandes chasses à courre, des droits et des privilèges de monseigneur de Salm-Salm. Combien de fois je l'ai revu en rêve, allant, venant dans notre chambre basse, écoutant, fronçant le sourcil, plongeant tout à coup la main dans la grande poche de l'habit de l'oncle, pour lui prendre son paquet de tabac, bourrant sa pipe et l'allumaut à la chandelle en disant :
« Permettez! »
Oui, toutes ces choses, je les revois.
Pauvre oncle Jacob, qu'il était bonhomme de se laisser fumer son tabac, mais il n'y prenait pas même garde ; il lisait avec tant d'attention les nouvelles du jour. Les Républicains envahissaient le Palatinat, ils descendaient le Rhin, ils osaient regarder en face les trois électeurs, le roi Wilhelm de Prusse et l'empereur Joseph.
Tous les assistants s'étonnaient de leur audace.
M. Richter disait que cela ne pouvait durer, et que tous ces mauvais gueux seraient exterminés jusqu'au dernier.
L'oncle finissait toujours sa lecture par quelque réflexion judicieuse; tout en rephant la gaiiette, il disait:
« Louons le Seigneur de vivre au milieu des bois, plutôt que dans les vignobles, dans la montagne aride, plutôt que dans la plaine féconde. Ces Républicains n'espèrent rien pouvoir happer ici ; voilà ce qui fait notre sécurité, nous pouvons dormir en paix sur les deux oreilles. Mais que d'autres sont exposés à leurs rapines! Ces gens-là veulent tout par la force; or, la force n'a jamais rien produit de bon. Ils nous parlent d'amour, d'égalité, de liberté, mais ils n'appliquent point ces principes ; ils se fient à leur bras et non à la justice de leur cause. Avant eux, et bien longtemps, d'autres sont venus pour délivrer le monde; ceux-là ne frappaient point, ils n'immolaient point, ils périssaient par milliers, et furent représentés dans la suite des siècles par l'agneau que les loups dévorent. On aurait cru que de ces hommes il ne devait plus même rester un souvenir; eh bien! ils ont conquis le monde; ils n'ont pas conquis la chair, mais ils ont conquis l'âme du genre humain, et l'âme, c'est tout! — Pourquoi ceux-ci ne suivent-ils pas le même exemple? »
Aussitôt Karolus Richter s'écriait d'un air dédaigneux :
• Pourquoi? C'est parce qu'ils se moquent bien des âmes, et qu'ils envient les puissants de la terre. Et d'abord, tous ces Républicains sont des athées, depuis le premier jusqu'au dernier, ils ne respectent ni le trône ni l'autel; ils ont renversé des choses établies depuis l'origine des temps; ils ne veulent plus' de noblesse, comme si la noblbsse n'était pas l'essence des choses sur la terre et dans le ciel, comme s'il n'était pas reconnu que, parmi les hommes, les uns naissent pour l'esclavage et les autres pour la domination, comme si l'on ne voyait pas cet ordre établi même dans la nature : les mousses sont sous l'herbe, l'herbe sous les buissons, les buissons sous les arbres, et les arbres sous la voûte céleste. De même, les paysans sont sous la bourgeoisie, la bourgeoisie sous la noblesse de robe, la noblesse de robe sous la noblesse d'épée, la noblesse d'épée sous le roi, et le roi sous le pape, représenté par ses cardinaux, ses archevêques et ses évêques. Voilà l'ordre naturel des choses.
« On aura beau faire, jamais un chardon ne pourra s'élever à la hauleur d'un chêne, et jamais un paysan ne pourra tenir le glaive , comme un descendant de l'illustre race des guerriers.
• Ces Républicains ont obtenu quelques succès éphémères, à cause de la surprise qu'ils ont causée à l'univers par leur audace vraiment incroyable et leur absence de sens commun. En niant toutes les doctrines et tous les prin-
MADAME THÉRÈSE
cipes établis, ils ont frappé les gens raisonnables de stupéfaction ; c'est là l'unique cause de ces bouleversements. De même qu'il arrive quelquefois de voir un bœuf et même un taureau s'arrêter tout à coup et s'enfuir à la vue d'un rat qui sort subitement de dessous terre et se dresse devant lui, de vnr.me nous voyons nos soldats étonnés et mênie déroutés par une semblable audace. Mais tout cela ne peut durer longtemps, et la première surprise une fois passée, je suis bien sûr que nos vieux généraux de la guerre de Sept ans battront ce ramassis de va-nu-pieds à plate couture, et qu'il n'en rentrera pas un seul dans leur malheureux pays ! •
Ayant dit cela, M. Karolus rallumait sa pipe et continuait à se promener de long en large, les mains derrière le dos, d'un air satisfait de lui-même.
Tous les autres réfléchissaient à ce qu'ils venaient d'entendre, et le mauser prenait enfin la parole à son tour.
« Tout ce qui doit arriver arrive, faisait-il. Puisque ces Républicains ont chassé leurs seigneurs et leurs religieux, c'était écrit dans le ciel depuis le commencement des temps : Dieu l'a voulu ! Maintenant, de savoir s'ils reviendront, cela dépend de ce que le Seigneur Dieu voudra; s'il veut ressusciter les morts, cela dépend de lui. Mais l'année dernière, comme je regardais travailller mes abeilles, je vis que tout à coup ces petits êtres, doux et même jolis, se mettaient à tomber sur les frelons, à les piquer et à les traîner hors de la ruche. Gela revient tous les ans. Ces frelons font les jeunes et les abeilles les entretiennent tant que la ruche a besoin d'eux ; mais ensuite elles les tuent : c'est quelque chose d'abominable, et pourtant c'est écrit ! — En voyant cela, je pensais à ces Répubhcains : ils sont en train de tuer leurs frelons ; mais soyez tranquilles, on ne peut jamais se passer d'eux ; il en reviendra d'autres; il faudra les remplumer et les nourrir; après cela les abeilles se fâcheront encore et les tueront par centaines. On croira que tout est fini, mais il en reviendra d'autres. . . ainsi de suite ; il en faut. . . il en faut I .. . »
Le mauser alors hochait la tête, et M. Karolus, s'arrêtant au milieu de la chambre, s'écriait :
• Qu'est-ce que vous appelez frelons? Les vrais frelons sont les orgueilleux vermisseaux qui se croient capables de tout, et non les seigneurs et les religieux.
— Sauf votre respect, monsieur Richter, faisait le mauser, les frelons sont ceux qui ne veulent rien faire et jouir de tout; ceux qui, sans rendre aucun service que de bourdonner autour
de la reine, veulent qu'on les entretienne grassement. On les entretient. Mais finalement, il est écrit qu'on les jette dehors. C'est arrivé mille et mille fois, et cela ne peut manquer d'arriver toujours. Les abeilles travailleuses, pleines d'ordre et d'économie, ne peuvent nourrir des êtres propres à rien. C'est malheureux, c'est triste, mais voilà : quand on fait du miel, on aime à le garder pour soi.
— Vous êtes un jacobin ! s'écriait Karolus indigné.
— Non, au contraire, je suis un bourgeois d'Anstalt, taupier et éleveur d'abeilles; j'aime mon pays autant que vous; je me sacrifierais pour lui, peut-être plutôt que vous. Mais je suis bien forcé de dire que les vrais frelons sont ceux qui ne font rien, et que les abeilles sont celles qui travaillent, puisque je l'ai vu cent fois.
— Ah! s'écriait Karolus Richter, je parierais que Koffel a les mômes idées que vous ! •
Alors le petit menuisier, qui n'avait rien dit, répondait en clignant de l'œil :
• Monsieur Karolus, si j'avais le bonheur d'être le petit-fils d'un domestique de Yéri- Péter ou de Salm-Salm, et si j'en avais hérité de grands biens, qui m'entretiendraient dans l'abondance et la paresse, alors je dirais que les frelons sont les travailleurs et les abeilles les fainéants. Mais de la façon dont je suis, j'ai besoin de tout le monde pour vivre, et je ne dis rien. Je me tais. Seulement je pense que chacun devrait obtenir ce qu'il mérite par son travail.
— Mes chers amis, reprenait alors l'oncle gravement, ne parlons pas de ces choses, car nous ne pourrions nous entendre. La paix! la paix! voilà ce qu'il nous faut. C'est la paix qui fait prospérer les hommes et qui remet tous les êtres à leur place véritable. Par la guerre, on voit les mauvais instincts prévaloir : le meurtre, la rapine et le reste. Aussi tous les hommes de mauvaise vie aiment la guerre; c'est le seul moyen pour eux de paraître quelque chose. En temps de paix, ils ne seraient rien; on verrait trop facilement que leurs pensées, leurs inventions et leurs désirs se rapportent à de pauvres génies. L'homme a été créé par Dieu pour la paix, pour le travail, l'amour de sa famille et de ses semblables. Or, puisque la guerre va contre tout cela, c'est un véritable fléau. Maintenant, voici dix heures qui sonnent, nous pourrions nous disputer jusqu'à demain sans nous entendre davantage. Je propose donc d'aller nous coucher. ■
Tout le monde se levait alors, et le bourgmestre, appuyant ses deux gros poings aux bras de son fauteuil, s'écriait:
» Fasse le ciel que ni les Républicains, ni les Prussiens, ni les Impériaux ne passent par ici, car tous ces gens ont faim et soif! Et comme il est plus agréable de boire son vin soi-même que de le voir avaler par les autres, j'aime beaucoup mieux apprendre ces choses par la gazette que d'en jouir par mes propres yeux. Voilà ce que je pense. •
Sur cette réflexion, il s'acheminait vers la porté; les autres le suivaient.
« Bonne nuit! criait" l'oncle.
— Bonsoir! » répondait le raauser en s'éloignant dans la rue sombre.
La porte se refermait, et l'oncle soucieux me disait :
• Allons, Fritzel, tâche de bien dormir.
— Pareillement, mon oncle, » lui répondais-je.
Lisbelh et moi nous montions l'escalier. Un quart d'heure après, le plus profond silence régnait dans la maison.
Or, un vendredi soir du mois de novembre 1793, Lisbeth, après le souper, pétrissait la pâte pour cuire le pain du ménage, selon son habitude. Gomme il devait en' résulter aussi de la galette et de la tarte aux pommes, je me tenais près d'elle dans la cuisine, et je la contemplais en me livrant aux réflexions les plus agréables.
La pâte faite, on y mit la levure de bière, on gratta le pétrin tout autour, et l'on étendit dessus une grosse couverture en plumes pour laisser fermenter. Après quoi Lisbeth répandit les braises de l'âtre à l'intéi^leur du four, et poussa dans le fond, avec la perche, trois gros fagots secs qui se mirent à flaml)oyer sous la voûte sombre. Enfin, le feu bien allumé, elk plaça la plaque de tôle devant la bouche du four, et me dit :
« Maintenant, Fritzel, allons nous coucher; demain, quand tu te lèveras, il y aura de la tarte. »
Nous montâmes donc dans nos chambres.
L'oncle Jacob ronflait depuis une heure au fond de son alcôve. Je me couchai, rêvant de bonnes choses, et ne tardai point à m'endormir comme un bienheureux.
Gela durait depuis assez longtemps, mais il faisait encore nuit, et la lune brillait en face de ma petite fenêtre, lorsque je fus éveillé par un tumulte étrange. On aurait dit que tout le village était en l'air : les portes s'ouvraient et se refermaient au loin, une foule de pas tra-
versaient les mares boueuses de la rue. En même temps j'entendais aller et venir dans notre maieon, et des reflets pourpres miroitaient sur mes vitres.
Qu'on se figure mon épouvante.
Après avoir écouté, je me levai doucement et j'ouvris une fenêtre. Toute la rue était pleine de monde, et non-seulement la rue, mais encore les petits jardins et les ruelles aux environs : rien que de grands gaillards, coiffés d'immenses chapeaux à cornes, revêtus de longs habits bleus à parements rouges, — de larges baudriers blaucs en travers, — et la grande queue pendant sur le dos, sans parler des sabres et des gibernes qui leur ballottaient au bas des reins, et que je voyais pour la première fois. Ils avaient mis leurs fusils eu faisceaux devant notre grange; deux sentinelles se promenaient autour; les autres entraient dans les maisons comftie chez eux.
Au coin de l'écurie trois chevaux piafîaient. Plus loin, devant la boucherie "de Sépel, de l'autre côté de la place, aux crocs du mur où l'on écorchait les veaux, était pendu tout un bœuf, à la lueur d'un grand feu qui montait et descendait, illuminant la place; sa tête et son dos traînaient à terre. Un de ces hommes, les manches de sa chemise retroussées autour de ses bras musculeux, le dépouillait; il l'avait fendu du haut en bas; les entrailles bleues coulaient sur la boue avec le sang. La figure de cet homme, avec son cou nu et sa tignasse, était terrible à voir.
Je compris aussitôt que les Républicains avaient surpris le village, et, tout en m'habillant, j'invoquai le secours de l'empereur Joseph, dont M. Karolus Richter parlait si souvent.
Les Français étaient arrivés durant notre premier sommeil, et depuis deux heures au moins, car lorsque je me penchai pour descendre, j'en vis trois, également en manches de chemises comme le boucher, qui retiraient le pain de notre four avec notre pelle. Ils avaient épargné la peine de cuire à Lisbeth, comme l'autre'avait épargné la peine de tuer à Sépel. Ces gens savaient tout faire, rien ne les embarrassait.
Lisbeth, assise dans un coin, les mains croisées sur les genoux, les regardait d'un air assez paisible ; sa première frayeur était passée. Elle me vit au haut de la rampe, et s'écria :
• Frilzel, descends... ils ne te feront pas de mal ! »
Alors je descendis, et ces hommes continuèrent leur ouvrage sans s'inquiéter do moi. La porte de l'allée à gauche était ouverte, et je voyais dans le fruitier deux autres Républicains
MADAME THÉRÈSE
en train de brasser la pâte d'une seconde ou d'une troisième fournée. Enfin, à droite, par la porte de la salle entrebâillée, je voyais l'oncle Jacob assis près de la table, sur une chaise, tandis qu'un homme vigoureux, à gros favoris roux, le nez court et rond, les sourcils saillants, les oreilles écartées de la tête et la tignasse couleur de chanvre, grosse comme le bras, pendant entre les deux épaules, était installé dans le fauteuil et déchiquetait un de nos jambons avec appétit. On ne voyait que ses gros poings bruns aller et venir, la fourchette dans l'un, le couteau dans l'autre, et ses grosses joues musculeuses trembloter. De temps en temps, il prenait le verre, levait le coude, buvait un bon coup et poursuivait.
Il avait des épaulettes couleur de plomb, un grand sabre à fourreau de cuir, dont la coquille remontait derrière son coude, et des bottes tellement couvertes de boue, qu'on ne voyait plus que la glèbe jaune qui commençait à sécher. Son chapeau, posé sur le buffet, laissait pendre un bouquet de plumes rouges, qui s'agitaient an courant d'air, car, malgré le froid, les fenêtres restaient ouvertes; une sentinelle passait derrière, l'arme au bras, et s'arrêtait de temps en temps pour jeter un coup d'œil sur la table.
Tout en déchiquetant, l'homme aux gros favoris parlait d'une voix brusque :
« Ainsi, tu es médecin? disait-il à l'oncle.
— Oui, monsieur le commandant.
— Appelle-moi « commandant » tout court, ou « citoyen commandant, » je te l'ai déjà dit; les « monsieur • et les « madame » sont passés de mode. Mais, pour en revenir à nos moutons, tu dois connaître le pays; un médecin de campagne est toujours sur les quatre chemins. A combien sommes-nous de Kaiserslautern?
— A sept lieues, commandant.
— Et de Pirmasens?
— A huit environ.
— Et de Landau?
— Je crois à cinq bonnes lieues.
— Je crois... à peu près... environ... est-ce ainsi qu'un homme du pays doit parler? Écoute, tu m'as l'air d'avoir peur; tu crains que, si les habits blancs passent par ici, on ne te ponde pour les renseignements que tu m'auras donnés. Ote-toi cette idée de la tête : la République française te protège. •
Et regardant l'oncle en face, de ses yeux gris:
« A la santé de la République une et indivisible ! » fit-il en levant son verre.
Ils trinquèrent ensemble, et l'oncle, tout pâle, but à la République.
« Ah ta, reprit l'autre, est-ce qu'on n'a pas vu d'Autrichiens par ici?
— Non, commandant.
— En es-tu bien sûr? Voyons, regarde-moi donc en face.
— Je n'en ai pas vu.
— Est-ce que tu n'aurais pas fait un tour à Réethal ces jours derniers ? »
L'oncle avait été trois jours avant à Réethàl ; il crut le commandant informé par quelqu'un du village, et répondit :
« Oui, commandant.
— Ah ! — Et il n'y avait pas d'Autrichiens?
—Non! •
Le républicain vida son verre, en jetant un coup d'œil oblique sur l'oncle Jacob; puis il étendit le bras et le prit au poignet d'un air étrange.
« Tu dis que non?
— Oui, commandant.
■ — Eh bien, tu mens ! »
Et, d'une voix lente, il ajouta :
« Nous ne pendons pas, nous autres, mais nous fusillons quelquefois ceux qui nous trompent! »
La figure de l'oncle devint encore plus pâle. Cependant , d'un ton assez ferme et la tête haute, il répéta :
« Commandant, je vous affirme sur l'honneur qu'il n'y avait pas d'Impériaux à Réethàl il y a trois jours.
—Et moi, s'écria le républicain, dont les petits yeux gris brillaient sous ses épais sourcils fauves, je te dis qu'il y en avait. Est-ce clair? »
Il y eut un silence. Tous ceux de la cuisine s'étaient retournés; la mine du commandant n'était pas rassifrante. Moi, je me mis à pleurer, j'entrai même dans la chambre, comme pour secourir, l'oncle Jacob, et je me plaçai derrière lui. Le républicain nous regardait tous deux les sourcils froncés, ce qui ne l'empêchait pas d'avaler encore une bouchée de jambon, comme pour se donner le temps de réfléchir. Dehors, Lisbelh sanglotait tout haut.
« Commandant, reprit l'oncle avec, fermeté, vous ignorez peut-être qu'il y a deux Réethàl, l'un du côté de Kaiserslautern, et l'autre sur la Queich, à trois petites lieues de Landau. Les Autrichiens étaient peut-être là-bas; mais de ce cûté, mercredi soir, on n'en avait pas encore vu. —Ça, dit le commandant en mauvais allemand lorrain, avec un sourire goguenard, ce n'est pas trop bête. Mais nous autres, entre Bitche et Sarreguemines, nous sommes aussi fins que vous. A moins que tu ne me prouves qu'il y a deux Réethàl, je ne te cache pas que mon devoir est de te faire arrêter et juger par un conseil de guerre.
— Commandant, s'écria l'oncle en étendant
Est celju'on n'a pas vu d'Autrichiens par ici'? » (Page 7.)
"e bras, la preuve qu'il y a deux Réethâl, c'est qu'on les voit sur toutes les cartes du pays. »
Il montrait notre vieille carte accrochée au mur.
Alors le républicain se retourna dans son fauteuil et regarda en disant :
« Ah 1 c'est une carte du pays ? Voysns un peu. »
L'oncle alla prendre la carte et l'étendit sur la table, en montrant les deux villages.
• C'est juste, dit le commandant, à la bonne heure; moi je ne demande pas mieux que de voir clair 1 »
Il s'était posé les deux coudes sur la table, et sa grosse tète entre les mains, il regardait.
« Tiens, tiens, c'est fameux, celai disait-il. D'où vient cette carte ?
— C'est mon père qui l'a faite; il était géomètre. »
Le républicain souriait.
« Oui, les bois, les rivières, les chemins, tout est marqué, disait-il; je reconnais ça... nous avons passé là... c'est bon... c'est très-boni •
Et se redressant :
« Tu ne te sers pas de cette carte, citoyen docteur, fit-il en allemand; moi, j'en ai besoin et je la mets en réquisition pour le service de la République. Allons, allons, réparation d'honneur ! Nous allons boire encore un coup pour cimenter les fêtes de la Concorde. •
On pense avec quel empressement Lisbeth descendit à la cave chercher une autre bouteille.
L'oncle Jacob avait repris son assurance. Le
lup l'uui'irt-DaTjt ,nie4uBac, 39
MADAME THÉRÈSE
Madame Thèiisc. (Page 10.)
commandant, qui me regardait alors, lui demanda :
« C'est ton fils ?
—Non, c'est mon neveu.
— Un petit gaillard solidement Mli. Quand je l'ai vu tout à l'heure arriver à ton secours, cela m'a fait plaisir. Allons, approche, » dit-il en m'attirant par le bras.
Il me passa la main dans les cheveux, et dit d'une voix un peu rude, mais bonne tout de même :
« Élève ce garçon -là dans l'amour des droits de l'homme. Au lieu de garder les vaches, il peut devenir commandant ou général comme un autre. Maintenant toutes les portes sont ouvertes, toutes les places sont à prendre; il ne que du cœur et de la chance pour réussir.
Moi, tel que tu me vois, je suis le flls d'un forgeron de Sarreguemines ; sans la République, je taperais encore sur l'enclume ; notre grand llandrin de comte, qui est avec les habits blancs, serait un aigle par la grâce de Dieu, et moi je serais un âne ; au lieu que c'est tout le contraire par la grâce de la Révolution. »
Il vida brusquement son verre, et fermant à demi lesyexx avec finesse :
• Ça fait une petite différence, » dit-il.
A côté du jambon se trouvait une de nos galettes , que les Républicains avaient cuites d'abord avec la première fournée ; le comman fiant m'en coupa un morceau.
« Avale-moi ça hardiment, dit-il tout à fait de bonne humeur, et tâche de devenir un homme ! •
Puis se tournant vers la cuisine :
« Sergent Laflèche ! » s'écria-t-il de sa voix de tonnerre.
Un vieux sergent à moustaches grises, sec comme im hareng saur, parut sur le seuil.
. Combien de miches, sergent ?
— Quarante.
— Dans une heure il nous en faut cinquante ; avec nos dix fours, cinq cents ; trois livres de pain par homme. »
Le sergent rentra dans la cuisine.
L'oncle et moi, nous observions tout cela sans bouger.
Le commandaiits'accoudade nouveau sur la carte, la tête entre les mains.
Le jour grisâtre commençait à poindre dehors ; on voyait l'ombre do la sentinelle se promener l'arme au l)ras devant nos fenêtres. Une sorte de silence s'était établi; bon nombre de Républicains dormaient sans doute, la tête sur le sac, autour des grands feux qu'ils avaient allumés, d'autres dans les maisons. La pendule allait lentement, le feu pétillait toujoui's dans la cuisine.
Cela durait depuis quelques instants, lorsqu'un grand bruit s'éleva dans la rue; des vitres sautèrent, une porte s'ouvrit avec fracas, et notre voisin, Joseph Spick, le cabaretier, se mit à crier :
« Au secours ! au feu ! »
Mais personne ne bougeait dans le village ; chacun était bien content de se tenir tranquille chez soi. Le commandant écoutait.
« Sergent Laflèche I » dit-il.
Le sergent était allé voir, il ne parut qu'au bout d'un instant.
■ Qu'est-ce qui se passe? lui demanda le commandant.
— C'est un aristocrate de cabaretier qui refuse d'obtempérer aux réquisitions do la citoyenne Thérèse, répondit le sergent d'un air grave.
— Eh bien 1 qu'on me l'amène. »
Le sergent sortit.
Deux minutes après, notre allée se remplissait de monde; la porte se rouvrit, et Joseph Spick, avec sa petite veste, son grand pantalon de toile et son bonnet de laine frisée, parut sur le seuil, entre quatre soldats de la République l'arme au bras, la figure jaune comnie du pain d'épice, les chapeaux usés, les coudes troués, de larges pièces aux genoux, et les souliers en loques, recousus avec de la ficelle; ce qui ne les empêchait pas de se redrosser et d'être fiers comme des rois.
Joseph, les mains dans les poches de sa veste, le dos rond, le front plat et les joues pendantes, ne se tenait plus sur ses longues
jambes; il regardait à terre comme effaré.
Derrière, dans l'ombre, se voyait la tête d'une femme pâle et maigre, qui attira tout de suite mon attention ; elle avait le front haut, le nez droit, le menton allongé et les cheveux d'un noir bleuâtre. Ces cheveux lui descendaient en larges bandeaux sur les joues et se relevaient en tresses derrière les oreilles, de sorte que sa figure, dont on ne voyait que la face sans les côtés, semblait extrêmement longue. Ses yeux étaient grands et noirs. Elle portait un chapeau de feutre à cocarde tricolore, et par-dessus le chapeau, un mouchoir rouge lié sous le menton. Gomme je n'avais vu jusqu'alors dans notre pays que des femmes blondes ou brunes, celle-ci me produisit un effet d'étonnement et d'admiration extraordinaire, tout jeune que j'étais; je la regardais ébahi; l'oncle ne rne paraissait pas moins étonné que moi, et quand elle entra, suivie do cinq ou six autres Républicains habillés comme les premiers, durant tout le temps qu'elle fut là, nous ne la quittâmes pas des yeux.
Une fois dans la chambre, nous vîmes qu'elle avait un grand manteau de drap bleu, à triple collet tombant jusqu'au-dessous des coudes, rm petit tonneau, dont le cordon lui passait en sautoir sur l'épaule ; enfin, autour du cou, une grosse cravate de soie noire à longues franges, quelque butin de la guerre sans doute, et qui relevait encore la beauté de sa tête calme et fièie.
Le commandant attendait que tout le monde fût entré, regardant surtout Joseph Spick, qui semblait plus mort que vif; Puis, s'adressantâ la fennne, qui venait de relever son chapeau d'un mouvement de tête :
• Eh bien, Thérèse, fit-il, yu'est-ce qui se passe?
•^Vous savez, commandant, qu'à la dernière étape je n'avais plus une goutte d'eau-de-vie, ditrelle d'un ton ferme et net; mon premier soin, en arrivant, fut de courir par tout le village pour en trouver, en la payant, bien entendu. Mais les gens cachent tout, et depuis une demi-heure seulement, j'ai découvert la branche de sapin à la porto de cet homme. Le caporal Merlot, le fusilier Cincinnatus et le tambour-maître Horatius Coclès me suivaient pour m'aider. Nous entrons, nous demandons du vin, de l'eau-de-vie, n'importe quoi; mais le kaiscrUck n'avait rien, il ne comprenait pas, il faisait le sourd. On se met donc à chercher, à regarder dans tous les coins, et finalement nous trouvons l'entrée de la cave au fond d'un bûcher, dans la cour, derrière un tas de fagots qu'il avait mis devant.
• Nous aurions pu nous fâcher ; au lieu de
MADAME THERESE
cola , nous descendons et nous trouvons du vin, du lard, de la choucroute, de l'eau-de-vie ; nous remplissons nos tonneaux, nous prenons du lard, et puis nous remontons sans esclandre Mais, en nous voyant revenir chargés, cul homme, qui se tenait tranquillement dans la chambre, i>(^ mit à crier comme un aveugle, ot au lieu d'accepter mes assignats, il les déchira et me prit ])ar le bras en me secouant de toutes ses forces, Cincinnatus ayant déposé sa charge sur la table, prit ce grand ilandrin au collet et le jeta contre la fenêtre de sa baraque. C'est alors que le sergent Laflèche est arrivé. Voilà tout, commandant. »
Quand cette femme eut parlé de la sorte, elle se retira derrière les autres, et tout aussitôt \ui petit homme sec, maigre et brusque, dont le chapeau penchait sur l'oreille, et qui tenait sous son bras une longue canne à pomme de cuivre en forme d'oignon, s'avança et dit :
« Commandant, ce que la citoyenne Thérèse vient de vous communiquer, c'est l'indignation de la mauvaise foi, que tout chacun aurait eue de se trouver nez à nez avec un kaiserlick dépourvii de tout sentiment civique, et qui se propose...
— C'est bon, interrompit le commandant, la parole de la citoyenne Thérèse me suffit! »
Et s'adressant en allemand à Joseph Spick, il lui dit en fronçant les sourcils :
• Dis donc, toi, est-ce que tu veux être fusillé ? Cela ne coûtera que la peine de te conduire dans ton jardin! Ne sais -tu pas que le papier de la République vaut mieux que l'or des tyrans? Écoute, pour cette fois je veux bien te faire grâce, en considération de ton ignorance; mais s'il t'arrive encore de cacher tes vivres et de refuser les assignats en payement, je te fais fusiller sur la place du village, pour servir d'exemple aux autres. Allons, marche, grand imbécile ! »
Il débita cette petite harangue très-rondement; puis se tournant vers la cantinière :
• C'est bien, Thérèse, dit-il, tu peux charger tes tonneaux, cet homme n'y mettra pas o[)position. Et vous autres, qu'on le laisse aller. •
Tout le monde sortit, Thérèse en tête et Joseph le dern\er. Le pauvre diable n'avait plus une goutte de sang dans les veines; il venait d'en échapper d'une belle.
Le jour, dans l'intervalle, était venu.
1 Le commandant se leva, plia la carte et la
i mit dans sa poche. Puis il s'avança jusqu'à l'une des fenêtres et se mit à regai-der le village. L'oncle et moi nous regardions à l'autre fenêtic. Il pouvait être alors cinq heures du malin.
Toute ma vie je me rappellerai cette rue silencieuse encombrée de gens endormis, les uns étendus, les autres repliés, la tête sur le sac Je vois encore ces pieds boueux, ces semelles usées, ces habits rapiécés, ces faces jeunes aux teintes brunes, ces vieilles joues rigides, les paupières closes; ces grands chapeaux, ces ôpaulettes déteintes, ces pompons, ces couvertures de laine à bordure rouge filandreuse, pleines de trous, ces manteaux gris, cette paille dispersée dans la boue. Et le grand silence du sommeil après la marche forcée, ce repos absolu semblable à la mort; et le petit jour bleuâtre enveloppant tout cela de sa lumière indécise, le soleil pâle montant dans la brume, les maisonnettes aux larges toitures de chaume, regardant de leurs petites fenêtres noires ; et tout au loin, des deux côtés du village, sûr l'Altenberg et le Réepockel, au-dessus des vergers et des chènevières, les ba'iounettes des sentinelles scintillant parmi les dernières étoiles; non, jamais je n'oublierai cet étrange spectacle; j'étais bien jeune alors, mais de tels souvenirs sont éternels.
A mesure que le jour grandissait, s'animait aussi le tableau : une tête se levait, s'appuyait sur le coude et regardait, puis bâillait et se couchait de nouveau. Ailleurs un vieux soldat se dressait tout à coup, secouait la paille de ses habits, se coiffait de son feutre et repliait son lambeau de couverture ; un autre aussi roulait son manteau et le bouclait sur son sac; un autre tirait de sa poche un bout de pipe et battait le briquet. Les premiers levés se rapprochaient et causaient entre eux, d'autres venaient les rejoindre eu frappant de la semelle, car il faisait froid à celle heure; les feux allumés dans la rue et sur la place avaient fini par s'éteindre. ,
En face de chez nous, sur la petite place, était la fontaine ; un certain nombre de Républicains, rangés autour des deux grandes auges moussues, se lavaient, riant et plaisantant malgré le froid: d'autres venaient allonger la lèvre au goulot.
Puis les maisons s'ouvraient une à une, et l'on voyait les soldats en sortir, inclinant leurs grands chapeaux et leurs sacs sous les petites portes. Ils avaient presque tous la pipe allumée.
A droite de notre grange, devant l'auberge de Spick, stationnait la charrette de la «anti-
nière, couverte d'une grande toile; elle était à deux roues, en forme de brouette, les bras posant à terre.
Derrière, la mule, couverte d'une vieille housse de laine à carreaux rouges et bleus, attirait de notre échoppe une longue mèche de foin, qu'elle mâchait gravement, les yeux à demi fermés d'un air sentimental.
La cantinière, à la fenêtre en face, raccommodait une petite culotte, et se penchait de temps en temps pour jeter un coup d'œil sous le hangar.
Là, le tambour-maître Horatius Coclès, Cincinijatus, Merlot et un grand gaillard jovial, maigre, sec, à cheval sur des bottes de foin, se faisaient la queue l'un à l'autre ; ils se peignaient les tresses et les lissaient en se crachant dans la main ; Horatius Goclès, qui se trouvait en tête de la bande, fredonnait un air, et ses camarades répétaient le refrain à la sourdine.
Près d'eux , contre deux vieilles futailles, dormait un petit tambour d'une douzaine d'années, tout blond comme moi, et qui m'intéressait particulièrement. C'est lui que surveillait la cantinière, et dont elle raccommodait sans doute une culotte. Il avait son petit nez rofttge en l'air, la bouche entr' ouverte, le dos contre les deux tonnes et un bras sur sa caisse; ses baguettes étaient passées dans la bufileterie, et sur ses pieds, couverts de quelques brins de paille, était étendu un grand caniche tout crotté, qui le réchauffait. A chaque instant cet animal levait la tête et le regardait comme pour dire : « Je voudrais bien faire un tour dans les cuisines du village ! » Mais le petit ne bougeait pas ; il dormait si bien! Et comme, dans le lointain, quelques chiens aboyaient, le caniche bâillait ; il aurait voulu se mettre de la partie.
Bientôt deux officiers sortirent de la maison voisine; deux hommes élancés, jeunes, la taille serrée dans leur habit. Gomme ils passaient devant la maison, le commandant leur cria :
« Duchêne I Richer !
— Bonjour, commandant, dirent-ils en se retournant.
— Les postes sont relevés ?
— Oui, commandant.
— Rien de nouveau ?
— Rien, commandant.
— Dans une demi-heure on se remet en marche. Fais battre le rappel, Richer. Entre, Duchêne. »
L'un des officiers entra, l'autre passa sous le hangar et dit quelques mots à Horatius Coclès. Moi, je regardais le nouveau venu. Le commandant avait fait apporter une bouteille d'eaude-vie; ils en buvaient ensemble, lorsqu'une
sorte de bourdonnement s'entendit dehors : c'était le rappel. Je courus voir ce qui se passait. Horatius Coclès, devant cinq tambours, dont le petit tenait la gauche, la canne en l'air, ordonnait le roulement. Tant que la canne fut levée, il continua. Les Républicains arrivaient de toutes les ruelles du village; ils se rangeaient sur deux lignes, devant la fontaine, et leurs sergents commençaient l'appel. L'oncle ^ et moi, nous étions émerveillés de l'ordre qui régnait chez ces geçs; à mesure qu'on les appelait, ils répondaient si vite, que c'était comme un murmure de tous les côtés. Ils avaient repris leurs fusils et les tenaient à volonté, sur l'épaule ou la crosse à terre.
Après l'appel, il se fit un grand silence, et plusieurs hommes, dans chaque compagnie, se détachèrent sous la conduite des caporaux, pour aller chercher le pain. La citoyenne Thérèse attelait alors sa mule à la charrette. Au bout de quelques instants, les escouades revinrent, apportant les miches dans des sacs et des paniers. La distribution commença.
Comme les Républicains s'étaient fait la soupe en arrivant, ils se bouclaient l'un à l'autre leur miche sur le sac.
« Allons! s'écria le commandant d'un ton joyeux, en route! »
Il prit son manteau, le jeta sur son épaule, et sortit sans nous dire ni bonjour, ni bonsoir.
Nous pensions être débarrassés de ces gens pour toujours.
Au moment où le commandant sortait, le bourgmestre vint prier l'oncle Jacob de se rendre bien vile chez lui, disant que la vue des Républicains avait rendu sa femme malade.
Ils partirent ensemble aussitôt. Lisbcth arrangeait déjà les chaises et balayait la salle. On entendait dehors les officiers commander : « En avant, marche ! » Les tambours résonnaient ; la cantinière criait : « Hue !» et le bataillon se mettait en route, quand une sorte de pétillement terrible retentit au bout du village. C'étaient des coups de fusil, qui se suivaient quelquefois plusieurs ensemble, quelquefois un à un.
Les Républicains allaient entrer dans la rue.
« Halte I • cria le commandant, qui regardait debout sur ses étriers, prêtant l'oreille.
Je m'étais mis à la fenêtre, et je voyais tous ces hommes attentifs, et les officiers hors des rangs autour de leur chef, qui parlait avec vivacité.
Tout à coup un soldat parut au détour de la rue; il courait, son fusil sur l'épaule.
. Commandant, dit-il de loin, tout essoufflé, les Croates ! L'avant-poste est enlevé. . . ils arrivent!... »
MADAME '"•HERÈSE.
A peine le commandant eut-il entendu cela qu'il se retourna, courant sur la ligne ventre à terre et criant :
• Formez le carré! •
Les officiers , les tambours , la cantinière se repliaient en même temps autour de la fontaine, taudis que les compagnies se croisaient comme un jeu de cartes; en moins d'une minute, elles formèrent le carré sur trois rangs , les autres au milieu, et presque aussitôt il se fit dans la rue un bruit épouvantable , les Croates arrivaient; la terre en tremblait. Je les vois encore déboucher au tournant de la rue, leurs grands manteaux rouges flottant derrière eux comme les plis de cinquante étendards, et courbés si bas sur leur selle, la latte en avant, qu'on apercevait à peine leurs faces osseuses et brunes aux longues moustaches jaunes.
11 faut que les enfants soient possédés du diable, car, au lieu de me sauver, je restai là, les yeux écarquillés, pour voir la bataille. J'avais bien peur, c'est vrai, mais la curiosité l'emportait encore.
Le temps de regarder et de frémir, les Croates étaient sur la place. J'entendis à la même seconde le commandant crier : « Feu! » Puis un coup de tonnerre, puis rien que le bourdonnement de mes oreilles. Tout le côté du carré tourné vers la rue venait de faire feu à la fois; les vitres de nos fenêtres tombaient en grelottant; la fumée enti-ait dans la chambre avec des débris de cartouches, et l'odeur de la poudre remplissait l'air.
Moi, les cheveux hérissés, je regardais, et je voyais les Croates sur leurs grands chevaux, debout dans la fumée grise, bondir, retomber et rebondir, comme pour grimper sur le carré; et ceux de derrière arriver, arriver sans cesse, hurlant d'une voix sauvage : « Forvertz! forver tz! ' •
« Feu du second rang ! • cria le commandant, au milieu des hennissements et des cris sans fin.
Il avait l'air de parler dans notre chambre, tant sa voix était calme.
Un nouveau coup de tonnerre suivit; et romme le crépi tombait, comme les tuiles roulaient des toits, comme le ciel et la terre semblaient se confondre , Lisbeth, derrière , dans la cuisine , poussait des cris si perçants que, même à travers ce tumulte , on les entendait comme un coup de sifflet.
Après les feux de peloton commencèrent les feux de file. On ne voyait plus que les fusils du deuxième rang s'abaisser, faire feu et se relever, tandis que le premier rang , le genou à
* En avant! en avant!
terre, croisait la baïonnette, et que le troisième chargeait les fusils et les passait au second.
Les Croates tourbillonnaient avitour du carré, frappant au loin de leurs grandes lattes; de temps en temps un chapeau tombait, quelquefois l'homme. Un de ces Croates, repliant son cheval sur les jarrets, bondit si loin qu'il franchit les trois rangs et tomba dans le carré ; mais alors le commandant républicain se précipita sur lui, et d'un furieux coup de pointe le cloua pour ainsi dire sur la croupe de son cheval ; je vis le républicain retirer son sabre rouge jusqu'à la garde; cette vue me donna froid; j'allais fuir, mais j'étais à peine levé, que les Groates firent volte-face et partirent, laissant un grand nombre d'hommes et de chevaux sur la place.
Les chevaux essayaient de se relever, puis retombaient. Cinq ou six cavaliers, pris sous leur monture, faisaient des efforts pour dégager leurs jambes; d'autres tout sanglants se traînaient à quatre pattes, levant la main et criant d'une voix lamentable : « Pardônc, Vrançôse ! * » dans la crainte d'être massacrés ; quelques-uns, ne pouvant endurer ce qu'ils souffraient , demandaient en grâce qu'on les achevât. Le plus grand nombre restaient immobiles.
Pour la première fois je compris bien la mort: ces hommes que j'avais vus deux minutes avant, pleins de vie et de force, chargeant leurs ennemis avec fureur, et bondissant comme des loups, ils étaient là, couchés pêlemêle, insensibles comme les pierres du chemin.
Dans les rangs des Républicains il y avait aussi des places vides, des corps étendus sur la face, et quelques blessés, les joues et le front pleins de sang; ils se bandaient la tête, le fusil au pied, sans quitter les rangs; leurs camarades les aidaient à serrer le mouchoir et à remettre le chapeau dessus.
Le commandant, achevai près de la fontaine, la corne de son grand chapeau à plumes sur le dos et le sabre au poing, faisait serrer les rangs; près de lui se tenaient les tambours en ligne, et un peu plus loin, tout près de l'auge, la cantinière avec sa charrette. On entendait les trompettes des Croates sonner la retraite. Au tournant de la rue, ils avaient fait halte; une de leurs sentinelles attendait là, derrière l'angle de la maison commune; on ne voyait que la tête de son cheval. Quelques coups de fusil partaient encore.
« Cessez le feu ! » cria le commandant.
Et tout se tut; on n'entendit plus que la troni' pette au loin.
* Pardon, Français!
IIOMANS NATIONAUX.
La canliuière fit alors le tour des rangs à V'jnlérieur, pour verser de l'eau-de-vie aux liommes, tandis que sept ou huit grands gaillards allaient puiser de l'eau à la fontaine, dans leurs gamelles, pour les blessés, qui tous demandaient à boire d'une voix pitoyable.
Moi, penché hors de la fenêtre, je regardais au fond de la rue déserte, me demandant si les manteaux rouges oseraient revenir. Le commandant regardait aussi dans cette direction, et causait avec un capitaine appuyé sur la selle de son cheval. Tout à coup le capitaine traversa le carré, écarta les rangs et se précipita chez nous en criant :
• Le maître do la maison?
— Il est sorti.
— Eh bien... toi... conduis-moi dans votre grenier... vital •
Je laissai là mes salDots, et me mis à grimper l'escalier au fond do l'allée comme un écureuil.
Le capitaine me suivait. En haut, il vit du premier coup d'oeil l'échelle du colombier et monta devant moi. Dans le colombier il se posa les deux coudes au bord de la lucarne un peu basse, se penchant pour voir. Je regardais par-dessus son épaule. Toute la route, à perte de vue, était couverte de monde : de la cavalerie , de l'infanterie , des canons , des caissons, des manteaux rouges, des pelisses vertes, des habits blancs, des casques, des cuirasses , des files de lances et de baïonnettes, des hgnes de chevaux, et tout cela s'avançait vers le village.
« C'est une armée 1 » murmurait le capitaine à voix basse.
Il se retourna brusquement pour redescendre, mais s'arrêtant sur une idée, il me montra le long du village, à deux portées de fusil, une file de manteaux rouges qui s'enfonçaient dans un repli de terrain derrière les vergers.
• Tu vois ces manteaux rouges ? dit-il.
— Oui.
— Est-ce qu'un chemin de voiture passe là?
— Non, c'est un sentier.
— El ce grand ravin qui le coupe au milieu, droit devant nous, ^t-ce qu'il est profond?
— Oh ! oui.
— On n'y passe jamais avec les voitures et les charrues?
— Non, on ne peut pas. •
Alors, sans m'en demander davantage, il redesci-ndil l'échelle à reculons , aussi vite que possible, et se jeta dans l'escalier. Je le suivais; nous fûmes bientôt en bas , mais nous n'étions pas encore au bout de l'allée, que l'approche d'une masse de cavalerie faisait frémir les maisons. Malgré cola, le capitaine sortit , traversa la place, écaita deux hommes dane les rangs et disparut.
Des milliers de cris brefs, étranges, KeniMables à ceux d'une nuée de corbeaux : « Houirahl hourrah! » remplissaient alors la rue d'un bout à l'autre, et couvraient presque le roulement sourd du galop.
Moi, tout fier d'avoir conduit le capitaine dans le colombier, j'eus l'imprudence de m'avancer sur la porte. Les houlans, car cette fois c'étaient des houlans , arrivaient comme le vent, la lance en arrêt, le dolman en peau de mouton flottant sur le dos, les oreilles enfoncées dans leurs gros bonnets à poil, les yeux écarquillés, lenez comme eisfoui danslesmoustaches, et le grand pistolet à crosse de cuivre dans la ceinture. Ce fut comme une vision. Je n'eus que le temps de me jeter en arrière; je n'avais plus une goutte de sang dans les veines, et ce n'est qu'au moment où la fusillade recommença, que je me réveillai comme d'un rêve, au fond de notre chambre, en face des fenêtres brisées.
L'air était obscurci, le carré tout blanc do fumée. Le commandant se voyait seul derrière, immobile sur son cheval . près de la fontaine ; on l'aurait pris pour une statue de bronze , à travers ce flot bleuâtre, d'où jaillissaient dus centaines de flammes rouges. Les houlans , comme d'immenses sauterelles, bondissaient tout autour, dardaient leurs lances et les retircient; d'autres lâchaient leurs grands pistolets dans les rangs, à quatre pas.
11 me semblaitque le carré pliait; c'était vrai.
• Serrez les rangs! tenez ferme! criait le commandant de sa voix calme.
— Serrez les rangs! serrez 1 » répétaient les olTiciers de distance en distance.
Mais le carré pliait, il formait un demi-cercle au milieu; le centre touchait presque à la fontaine. A chaquecoup de lance, arrivait laparade de la baïonnette comme l'éclair, mais quelquefois l'homme s'affaissait. Les Républicains n'avaient plus le temps de recharger; ils ne tiraient plus, et les houlans arrivaient toujours, plus nombreux, plus hardis, enveloppant le carré dans leur tourbillon , et poussant déjà des cris de triomphe, car ils se croyaient vain- ' queurs.
Moi-même, je croyais les Républicains perdus lorsque, au plus fort de l'action , lecommandant, levant son chapeau au bout de son sabre, se mita chanter une chanson qui vous donnait la chair de poule, et tout le bataillon, comme un seul homme, se mit à clianter avec lui.
En un clin d'œil tout le devant du carré se redressa, refoulant dans la rue toute catte masse de cavaliers, pressés les uns contre les autres, avec leurs grandes lances, comme les épis dans les'champs.
MADAME THÉRÈSE
Ou aurait dit que cette chanson rendait les Républicains furieux; c'est tout ce que j'ai vu de plus terrible ! Et depuis j'ai pensé bien des fois que les hommes acharnés à la bataille sont plus féroces que les bétes sauvages.
Mais ce qu'il y avait encore de plus affreux, c'est que les derniers rangs de la colonne autrichienne, tout au bout de la rue, ne voyant pas ce qui se passait à l'entrée de la place , avançaient toujours criant : « Ilourrah! hourrali I » de sorte que ceux des premiers rangs , poussés par les baïonnettes des Républicains , elne pouvant plus reculer, s'agitaient dans une confusion inexprimable et jetaient des cris do détresse; leurs grands chevaux, piqués aux naseaux, se dressaient la crinière droite, les yeux hors de la tête, avec des hennissements grêles et des ruades épouvantables. Je voyais do loin ces malheureux houlans; fous de terreur, se retourner, en frappant leurs camarp,des du manche de leurs lances pour se faire place, et détaler comme des lièvres le longiies petites cassines.
Deux minutes après, la rue était vide. Il restait bien encore vingt-cinq ou trente de ces pauvres diables , enfermés dans la place. Ils n'avaient pas vu la retraite et semblaient tout déconcertés, ne sachant par où fuir; mais ce fut bientôt fini : une nouvelle décliai'ge les coucha sur le dos, sauf deux ou trois qui s'enfoncèrent dans la ruelle des Tanneurs.
On ne voyait plus que des tas de chevaux et d'hommes morts ; le sang coulait au-dessous et suivait notre i-igole jusqu'au guévoir..- -
« Cessez le feu ! cria le commandant pour la seconde fois; chargez I »
Dans le môme instant neuf heures sonnaient à l'église. Le village en ce moment n'est pas à d^pemdre; les maisons criblées de balles, les volets pendant à leurs gonds, les fenêtres défoncées, les cheminées chancelantes, la rue pleine de tuiles et de briques fracassées, les toils des hangars percés à jour, et ce tas de nions, ces chevaux bousculés, se débattafit et saignant : on ne peut se le figurer.
Les Républicains, diminués de moitié, leurs grands chapeaux penchés sur le dos, l'air dur et terrible, attendaient l'arme au bras. Derrière, à quelques pas de notre maison, le commandant délibérait avec ses officiers. Je l'entendais très-bien :
« Nous avons une armée autrichienne devant nous, disait-il brusquement; il s'agit de tirer noti'e peau d'ici. Dans une heure, nous aurons vingt ou trente mille hommes sur les bras; ils tourneront le village avec leur infanterie, et nous serons tous perdus. Je vais faire battre la retraite. Quelqu'un a-t-il quelque chose à dire ?
— Non , c'est bien vu, • répondirent les autres.
Alors ils s'éloignèrent, et deux minutes après, je vis un grand nombre de soldats entrer dans' les maisons, jeter les chaises, les tables, les armoires d£.horssurun môme las; quelques-uns, du haut des greniers, jetaient de la paille et du foin ; d'autres amenaient les charrettes et les voitures du fond des hangars. Il ne leur fallut pas dix minutes pour avoir à l'entrée de la rue une barrière haute comme les maisons ; le foin et la paille étaient au-dessus et au-dessous. Le roulement du tambour rappela ceux qui faisaient cet ouvrage; aussitôt le feu se mit à grimper de brindille en brindille jusqu'au haut de la barricade, balayant les toits à côté, de sa flamme rouge, et répandant sa fumée noire comme une voûte immense sur le village.
De grands cris s'entendirent alors au loin;' des coups de fusil partirent de l'autre côté; mais on ne voyait rien , et le commandant donna l'ordre de la retraite.
Je vis ces Républicains défiler devant chez nous d'un pas lent et ferme, les yeux élincelants, les baïonnettes rouges, les mains noires, les joues creuses. Deux tambours marchaient derrière sans battre ; le petit que j avais vu dormir sous notre hangar s'y trouvait; il avait sa caisse sur l'épaule et le dos plié pour marcher; do grosses larmes coulaient sur ses joues ronde8,,^^noircie8 par la fumée de la poudre ; son camarade lui disait : • Allons, petit Jean, du courage 1 • Mais il n'avait pas l'air d'entendre. Horatius Codés avait disparu et la canliniôre aussi. Je suivis celte troupe des yeux jusqu'au détour de la rue.
Depuis quelques instants le tocsin de la maison commune sonnait , et tout au loin on entendait des voix mélaucohques crier : « Au feu! au feul •
Je regardai vers la barricade des Républicains ; le feu avait gagné les maisons et montait jusque dans le ciel; de l'autre côté, un frémissement d'armes remplissait la rue, et déjà, sur les maisons voisines, de longues piques noires sortaient des lucarnes pour renverser l'échafaudage de l'incendie.
Après le départ des Républicains, il se passa bien encore un quart d'heure avant que personne ne se montrât de notre côté dans la rue. Toutes les maisons semblaient al)andonuées. De l'autre côté de la barricade, le tumulte aug-
On aurait dit que cette clianson rendait les Républicains furieux. (Page 15.)
mentait; les cris des gens : « Au feu', au feu! » se prolongeaient d'une façon lugubre.
J'étais sorti sous le hangar, épouvanté de l'incendie. Rien ne bougeait; on n'entendait que le pétillement du feu et les soupirs d'un blessé assis contre le mur de notre étable ; il avait une balle dans les reins, et s'appuyait sur les deux mains pour se tenir droit : c'était un Croate ; il me regardait avec des yeux terribles et désespérés. Un peu plus loin, un cheval, couché sur le flanc, balançait sa tête au bout de son long cou, comme un pendule.
Et comme j'étais là, pensant que ces Français devaient être de fameux brigands, pour nous briller sans aucune raison, un faible bruit se fit entendre derrière moi; je me retournai, et Je vis dans l'ombre du hangar, sous les brin-
dilles de paille tombant des poutres, la porte delà grange entr'ouverle, et derrière, la figure pâle de notre voisin Spick, les yeux écarquillés. Il avançait la tête doucement et prêtait l'oreille ; puis, s'étant convaincu que les Républicains venaient de battre en retraite, il s'élança dehors en brandissant sa hache comme un furieux, et criant :
« Où sont-ils, ces gueux ? où sont-ils, que je les extermine tous I
— Ah I lui dis-je, ils sont partis; mais, en courant, vous pouvez encore les rattraper au bout du village. »
Alors il me regarda d'un œil louche, et, voyant que j'étais sans malice, il courut au feu.
D'autres portes s'ouvraient au même instant;
MADAME THÉRÈSE
L'oncle s'agunuuiila. ;['agf 19.;
des hommes et des femmes sortaient, regardaient, puis levaient les mains au ciel, en criant : « Qu'ils soient maudits 1 qu'ils soient maudits! » Et chacun se dépêchait d'aller prendre son baquet pour éteindre le feu.
La fontaine fut bientôt encombrée de monde ; il n'y avait plus assez de place autour ; on formait la chaîne des deux côtés, jusque dans les allées des maisons menacées. Quelques soldats, debout sur les toits, versaient l'eau dans la flamme ; mais tout ce qu'on put faire, ce fut de préserver les maisons voisines. Vers onze heures, une gerbe de feu bleuâtre monta jusqu'au ciel : dans le nombre des voitures entassées, se trouvait la charrette de la cantiniôre ; ses deux tonnes d'eau-de-vie venaient d'éclater.
L'oncle Jacob était aussi dans la chaîne, de
l'autre côté, sous la garde des sentinelles autrichiennes; il parvint cependant à s'échapper en traversant une cour, et rentra chez nous par les jardins.
« Seigneur Dieu , s'écria-t-il , Fritzel est sauvé ! »
Je vis en celte circonstance qu'il m'aimait beaucoup, car il m'embrassa en me demandant:
« Où donc étais-tu, pauvre enfant?
— A la fenêtre, » lui dis-je.
Alors il devint tout pâle et s'écria :
« Lisbethl Lisbethl »
Mais elle ne répondit pas, et même il nous lut impossible de la trouver ; nous allions dans toutes les chambres, regardant jusque sous les lits, et nous pensions qu'elle s'était sauvée chez quelque voisine.
tii
Dans cet intervalle, on finit par se rendre maître du feu, et tout à coup nous entendîmes les Autrichiens crier dehors : « Place... place... En arrière ! »
Eu même temps, un régiment de Croates passa devant chez nous comme la foudre. Ils s'élançaient à la poursuite des Ilépublicains ; mais nous apprîmes le lendemain qu'ils étaient arrivés trop tard ; l'ennenii ayait gagné les bois de Kothalps, qui s'étendent jusque derrière Pirmasens. C'est ainsi que nous comprîmes enfin pourquoi ces gens avalent barricadé la rue et mis le feu aux maisons : ils voulaient retarder la poursuite de la cavalerie, et cela niontro bien leur grande expérience dos clioses de la guerre.
Depuis ce moment jusqu'à cinq heures du soir, deux brigades' autrichiennes défilèrent dans le village sous nos fenêtres : deshoulana, des dragons, des hou^ards ; puis des canons, des fourgons, des caissons; puis, vers trois heures, le général en chef, au milieu de ses olRciers, un grand vieillard coilîé d'un tricorne et vêtu d'une longue polonaise blanche, tellement couverte de torsades et de broderies d'or, qu'à côté de lui, le commandant républicain, avec son chapeau et son uniforme râpés, n'aurait eu l'air que d'un simple caporal.
Le bourgmestre et les conseillers d'Anslatt, en habit de bure à largos manches, la tête découverte, l'attendaient sur la place. Il s'y arrêta deux minutes, regarda les morts entassés autour de la fontaine, et demanda :
« Combien d'hommes les Français étaientils?
— Un bataillon, Excellence, » répondit le bourgmestre courbé en demi-cercle.
Le général ne dit rien. Il leva son tricorne et poursuivit sa roule.
Alors arriva la seconde brigade : des chasseurs tyroliens en tête,~avec leurs liabits verts, leurs chapeaux noirs à bords retroussés, et leurs petites carabines d'Insprtlck à balles forcées; puis d'autre infanterie en habit blanc et culotte bleu de ciel, les grandes guêtres remontant jusqu'au genou; puis de la grosse cavalerie, des hommes de six pieds enfermés dans leurs cuirasses, et dont on ne voyait que le menton et les longues moustaches rousses sous la visière du casque; puis enfln les grandes voitures de l'ambulance, couvertes de toiles grises, tendues sur des cerceaux, et derrière les éclopés, les traînards et les poltrons.
Les chirurgiens de l'armée firent le tour de la place. Ils relevèrent les blessés, les placèrent dans leurs voitures, et l'un de leurs chefs, un petit vieillard à perruque blanche, dit au bourgmestre en montrant le reste : -
• Vous ferez enterrer tout cela le plus tôt possible.
— Pour vous rendre mes devoirs, » répondit le bourgmestre gravement.
Enfin les dernières voitures partirent; il était environ six heures du soir. La nuit était venue. L'oncle Jacob se tenait sur le seuil de la maison avec moi. Devant nous, à cinquante pas, contre la fontaine, tous les morts, rangés sur les marches, la face en l'air et les yeux écarquillés, étaient blancs comme de la cire, ayant perdu tout leur sang. Les femmes et les enfants du village se promenaient autour.
Et comme le fossoyeur' JelTor avec ses deux garçons, Karl et Ludwig, arrivaient la pioche sur l'épaule, le bourgmestre leur dit :
« Vou's prendrez douze hommes avec vous, et vous ferez une grande fosse dans la prairie du WoHlhal pour tout ce monde-là; vous m'entendez? Et tous ceux qui ont des charrettes et des tombereaux devront les prêter avec leur attelage, car c'est un service public. »
Jelfer inclina la tête et se rendit tout de suite à la prairie du Wolftlial, avec ses deux garçons et les hommes qu'il avait choisis.
« Il faut pourtant bien que nous retrouvions Lisbeth, » me dit alors l'oncle.
Nous recommençîuues nos recherches du grenier à la cave, et seulement à la fin, comme nous allions remonter, nous vîmes derrière notre tonne de choucroute, entre les deux soupiraux, un paquet de linge dans l'ombre, que l'oncle se mil à secouer. Aussitôt Lisbeth, d'une voix plaintive, s'écria :
« Ne me tuez pas! Au nom du ciel, ayez pitié de moi I
— Lève-toi, dit l'oncle avec bonté ; tout est fini! »
Mais Lisbeth était encore si troublée, qu'elle avait de la peine à mettre un pied devant l'autre, et qu'il me fallut la conduire en haut par la main, comme une enfant. Alors, revoyant le jour dans sa cuisine, elle s'assit au coin de l'dlre et fondit en larmes, priant et remerciant le Seigneur do l'avoir sauvée; ce qui prouve bien que les vieilles gens tiennent à la vie autant que les jeunes.
Les heures de désolation qui suivirent, et le mouvement que dut se donner l'oncle pour se rendre à l'appel de tous les malheureux qui réclamaient ses soins resteront toujours présents à ma mémoire. Il ne se passait pas d'instant qu'une femme ou bien un enfant n'entrât chez nous en s'écriant :
« Monsieur le docteur... bien vite... qu'il vienne! mon mari... mon frère... ma sœur sont malades! »
îi'un avait été blessé, l'autre était devenu
MADAME THÉRÈSE
comme fou de peur; l'autre, étendu tout do son long, ne donnait plus signe de vie. L'oncle ne pouvait être partout.
• Vous le trouverez dans telle maison, disais-je à ces malheureux; dépêchez-vous. »
Et ils partaient.
Ce n'est que bien tard, vers dix heures, qu'il revint enfin. Lisbeth s'était un peu remise; elle avait fait du feu sur l'âtre et dressé la table comme à l'ordinaire; mais le crépi du plafond, les éclats de vitres et de bois couvraient encore le plancher. C'est au milieu de tout cela que nous nous assîmes à table, et que nous mangeâmes en silence.
De temps en temps, l'oncle relevait la tête, regardant sur la place les torches qui se promenaient autour des moris, les charrettes noires qui stationnaient devant la fontaine, avec leurs petits bidets du pays, les fossoyeurs, les curieux, tout cela dans les ténèbres. Il observait ces choses gravement, et tout à coup, vers la 'fin du repas, il se prit à me dire, la main étendue :
« Voilà la guerre, Fritzel! Regarde, et souviens-toi!.,. Oui, voilà la guerre : la mort et la destruction, la fureur et la haine, l'oubU de tous sentitnents humains. Quand le Seigneur nous frappe de ses malédictions, quand il nous envoie la peste et la famine, au moins ce sont des fléaux inévitables décrétés par sa sagesse ; mais ici, c'est l'homme lui-même qui décrète la misère contre ses semblables, et c'est lui qai porte au loin ses ravages sans pitié.
« Hier, nous étions en paix, nous ne demandions rien à personne, nous n'avions pas fait de mal, et tout à coup des hommes étrangers sont venus nous frapper, nous ruiner et nous détrufre. Ah! qu'ils soient maudits, ceux qui provoquent de tels malheurs par esprit d'imlàlion; qu'ils soient l'exécration des siècles!
« Fritzel, souviens-toi de cela; c'est tout ce qu'il y a de plus abominable sur la terre. Des hommes qui ne se connaissent pas, qui ne se sont jamais vus, et qui tout à coup se précipitent les uns sur les autres pour se déchirer! Cela spul devrait nous faire croire en Dieu, car il faut un vengeur de telles iniquités. •
Ainsi parla l'oncle gravement; il était trèsému; et moi, la tète baissée, j'écoulais, retenant chacune de ses paroles et les gravant dans ma mémoire.
Comme nous étions ainsi depuis une demiheure, une sorte de dispute s'éleva dehors, sur la place ; nous entendîmes un chien gronder sourdement, et la voix de notre voisin Spick (lire d'un air irrité :
• Atlcnds. . . attends. . . gueux du (;hi(;n , je vais te donner un coup de pioche sur la nuque. Ça,
c'est encore un animal de la môme espèce que ses maîtres : ça vous paye avec des assignats et des coups de dents; mais il tombe mal! •
Le chien grondait plus fort.
Et d'autres voix disaient au miheu du silence de la nuit :
• C'est drôle tout de même... Voyez... il ne veut pas quitter cette femme... Peut-être qu'elle n'est pas tout à fait morte. »
Alors l'oncle se leva brusquement et sortit. Je le suivis.
Rien de plus terrible à voir que les morts sous le reflet rouge des torches. Il ne faisait pas de vent, mais la flamme se balançait tout de même, et tous ces êtres pâles, avec leurs yeux ouverts, semblaient remuer.
« Pas mortel criait Spick, est-ce que tu es fou, Jeffer? Est-ce que tu crois en savoir plus que les chirurgiens de l'armée? Non... non... elle a reçu son compte... et c'est bien fait ! c'est cette femme qui m'a payé mon eau-de-vie avec du papier. Allons, ôtez-vous de là, que j'assomme le chien et que ça finisse !
— Qu'est-ce qui se passe donc? • dit alors l'oncle d'une voix forte.
Et tous ces gens se reioumèrent comme effrayés.
Le fossoyeur se découvrit, deux ou trois autres s'écarlèrent, et nous vîmes sur les marches de la fontaine la cantinière étendue, blanche comme la neige, ses beaux cheveux noirs déroulés dans une mare de sang, sa petite tonne encore sur la hanche, et les mains pâles jetées à droite et à gauche sur la pierre humide où coulait l'eau. Plusieurs autres cadavres l'entouraient, et le chien caniche que j'avais vu le maûn avec le petit tambour, les poils du dos hérissés, les yeux étincelantsel les lèvres frémissantes, debout à ses pieds grondait etfrissonnait en regardant Spick.
Malgré son grand courage et sa pioche, le cabaretier n'osait approcher, car il était facile de voir que s'il manquait son coup, cet animal lui sauterait à la gorge.
« Qu'est-ce que c'est? répéta l'oncle.
— Parce que ce chien reste là, fit Spick en ricanant, ils disent que la femme n'est pas morte.
—Ils ont raison, dit l'oncle d'un ton brusque; certains animaux ont plus de cœur et d'esprit que certains hommes. Ote-loi do là. »
H l'écarta du coude et s'avança droit vers la femme' en se courbant. Le chien, au lieu de sauter sur lui, parut s'apaiser et le laissa faire. Tout le mondé s'était approché; l'oncle s'agenouilla, découvrit le sein de la femme et lui mit la main sur le cœnr. On se taisait; le silence était profond. Cela durait depuis près d'une minute, lorsque Spick dit :
« Hé ! hé ! hé I qu'on l'enterre, n'est-ce pas, ' monsieur le docteur? »
L'oncle se leva, les sourcils froncés, et, regardant cet homme en face, du haut en bas :
« Malheureux ! lui dit-il, pour quelques mesures d'eau-de-vie que cette pauvre femme t'a payées comme elle pouvait, tu voudrais maintenant la voir morte, et peut-être enterrée vive!
— Monsieur le docteur, s'écria le caharetier en se redressant d'un air d'arrogance, savezvous qu'il y a des lois, et que...
— Tais-toi, interrompit l'oncle, ton action est infâme 1 »
Et, se tournant vers les autres :
• Jeffer, dit-il, transporte cette femme dans ma maison; elle vit encore. »
Il lança sur Spick un dernier regard d'indignation, tandis que le fossoyeur et ses fils plaçaient la cantinière sur le brancard. On se mit en marche; le chien suivait l'oncle, serré contre sa jambe. Quant au cabaretier, nous l'entendions répéter derrière nous, près de la fontaine, d'un ton moqueur :
« La femme est morte ; ce médecin en sait autant que ma pioche ! La femme est finie.... qu'on l'enterre aujourd'hui ou demain, cela ne fait rien à la chose,... On verra lequel de nous deux avait raison. »
Gomme nous traversions la place, je vis le mauser et Koffel qui nous suivaient, ce qui me soulagea le cœur, car, depuis la nuit, une sorte de frayeur s'était emparée de moi, surtout en face des morts, et j'étais content d'être avec beaucoup de monde.
Le mauser marchait devant le brancard, une grosse torche à la main ; Koppel, près de l'oncle, semblait grave.
• Voilà de terribles choses, monsieur le docteur, dit-il en marchant.
— Ah! c'est vous, Koffel ! fit l'oncle. Oui, oui, le génie du mal est dans l'air, les esprits des ténèbres sont déchaînés ! »
Nous entrions alors dans la petite allée remplie de plâtras; le mauser, sarrêtant sur le seuil, éclaira Jeffer et ses fils, qui s'avançaient d'un pas lourd. Nous les suivîmes tous dans sa chambre, et le taupier, levant sa torche, s'écria d'un ton solennel :
• Où sont-ils, les jours de tranquillité, les instants de paix, de repos et de confiance après le travail..., où sont-ils, monsieur le docteur? Ah! ils se sont envolés par toutes ces ouvertures. »
Alors seulement je vis bien l'air désolé de noire vieille chambre, les vitres brisées, dont les éclats tranchants et les pointes étiucelantes se découpaient sur le fond noir des ténèbres;
je compris les paroles du mauser, et je pensai que nous étions malheureux.
« Jeffer, déposez cette femme sur mon lit, dit l'oncle avec tristesse; il ne faut pas que nos propres misères nous fassent oublier que d'autres sont encore plus malheureux que ims. •
Et se tournant vers le taupier :
« Vous resterez pour m'éclairer, dit-il, et Koffel m'aidera. •
Le fossoyeur et ses fils ayant posé leur brancard sur le plancher, placèrent la femme sur le lit au fond de l'alcôve. Le mauser, dont les joues couleur de brique prenaient aux reflets de la torche des teintes pourpres, les éclairait.
L'oncle remit quelques kreutzers à Jeffer, qui sortit avec ses garçons.
La vieille Lisbeth était venue voir; son menton tremblotait, elle n'osait approcher, et je l'entendais qui récitait l'Ave Maria tout bas. Sa frayeur me gagnait lorsque l'oncle s'écria :
« Lisbeth, à quoi pcnses-tu donc?. Au nom du ciel, es-tu folle? Cette femme n'est-elle pas comme toutes les femmes, et ne m'as-tu paa aidé cent fois dans mes opérations? Allons, a'.lons.... maintenant la folie reprend le desous- Va,... chauffe de l'eau; c'est tout ce que je puis espérer de toi. •
Le chien s'était assis devant l'alcôve, et regardait, à travers ses poils frisés, la femme étendue sur le lit, immobile et pâle comme une morte.
« Fritzel, me dit l'oncle, ferme les volets, nous aurons moins d'air. Et vous, Koffel, faites du feu dans le fourneau, car d'obtenir quelque chose maintenant de Lisbeth, il n'y faut pas penser. Ah! si parmi tant de misères, nous avions encore le bon esprit de rester un peu calmes ! Mais il faut que tout s'en mêle : quand le diable est en route, on ne sait plus où il s'arrêtera. •
Ainsi parla l'oncle d'un air désolé. Je courus fermer les volets, et j'entendis qu'il les accrochait à l'intérieur. En regardant vers la fontaine, je vis que deux nouvelles charrettes de morts partaient. Je rentrai tout grelottant.
Koffel venait d'allumer le feu, qui pétillait dans le poêle ; l'oncle avait déployé sa trousse sur la table; le mauser attendait, regardant ces mille petits couteaux reluire.
L'oncle prit une sonde et s'approcha du lit, écartant les rideaux ; le mauser et Koffel le suivaient. Alors une grande curiosité me poussa et j'allai voir : la lumière de la chandelle remplissait toute l'alcôve; la femme était nue jusqu'à la ceinture, l'oncle venait de lui découper ses vêtements; Koffel, avec une grosse éponge, lui lavait la poitrine et les seins couveris d'un
MADAME THERESE
sang noir. Le chien regardait toujours, il ne bougeait pas. Lisbeth était aussi revenue danb la chambre; elle me tenait par la main et marmottait je ne sais quelle prière. Dans l'alcôve, personne ne parlait, et l'oncle, entendant la vieille servante, lui cria vraiment fâché :
« Veux-tu bien te taire, vieille folle I Allons, mauser, allons, relevez le bras.
— Une belle créature, dit le mauser, et bien jeune encore.
— Comme elle est pâle ! • fit Koffel.i
Je me rapprochai davantage, et je vis la femme, blanche comme la neige , les seins droits, la tête rejetée en arrière, ses cheveux noirs déroulés. Le mauser lui tenait le bras en l'air, et au-dessous, entre le sein et l'aisselle, apparaissait une ouverture bleuâtre d'où coulaient quelques gouttes de sang. L'oncle Jacob, les lèvres serrées, sondait cette blessure; la sonde ne pouvait entrer. En ce moment, je devins tellement attentif, n'ayant jamais rien vu de pareil, que toute mon âme était au fond de cette alcôve , et j'entendis l'oncle murmurer: « C'est étrange! »
Au môme instant la femme exhala un long soupir, et le chien, qui s'était tu jusqu'alors, se prit à pleurer d'une voix si lamentable et si douce , qu'on aurait dit un être humain; les chev>;ux m'en dressaient sur la tête. Le mauser s'écria :
« Tais-toi! »
Le chien se tut, et l'oncle dit :
• Relevez donc le bras, mauser. Koffel, passez ici et soutenez le corps. »
Koffel passa derrière le lit et prit la femme par les épaules; aussitôt la sonde entra bien loin.
La femme fit entendre un gémissement, et le chien gronda.
« Allons, s'écria l'oncle, elle est sauvée. Tenez, Koffel, voyez, la balle a glissé sur les côtes, elle est ici sous l'épaule; la sentezvous?
— Très-bien.
L'oncle sortit, et me voyant sous le rideau, il s'écria :
« Que fais-tu là?
— Je regarde.
— Bon , maintenant , il regarde ! Il est dit que tout doit aller de travers. •
Il prit un couteau sur la table et rentra.
Le chien me regardait de ses yeux luisants, ce qui m'inquiétait.
Tout à coup la femme jeta un cri, et l'oncle dit d'un ton joyeux :
« La voici! c'est une balle de pistolet. La malheureuse a perdu beaucoup de sang, mais elle en reviendra.
— C'est pendant la grande charge des uhians qu'elle aura reçu cela, dit Koffel; j'étais chez !e vieux Kraëmer, au premier; je nettoyais son horloge, et j'ai vu qu'ils tiraient en arrivant.
— C'est possible, » répondit l'oncle, qui seulement alors eut l'idée de regarder la femme.
Il prit le chandelier de la main du mauser, et, debout derrière le lit, il contempla quelques secondes cette malheureuse d'un air rêveur.
« Oui , fit-il , c'est une belle femme et une noble tête ! Quel malheur que de pareilles créatures suivent les armées ! Ne serait-il pas bien mieux de les voir au sein d'une honnête famille, entourées de beaux enfants, auprès d'un brave homme, dont elles feraient le bonheur! Quel dommage! Enfin... puisque c'est la volonté du Seigneur. »
Il sortit, appelant Lisbeth.
« Tu vas chercher une de tes chemises pour cette femme, lui dit-il, et tu la lui mettras toimême. — Mauser, Koffel, venez; nous allons prendre un verre de vin , car cette journée a été rude pour tous. »
Il descendit lui-même à la cave, et en revint au moment où la vieille servante arrivait avec sa chemise. Lisbeth, voyant que la cantinière n'était pas morte , avait repris courage; elle entra dans l'alcôve et tira les rideaux, pendant que l'oncle débouchait la bouteille et ouvrait le buffet pour y prendre des verres. Le mauser et Koffel paraissaient contents. Je m'étais aussi rapproché de la table encore servie, et nous finîmes de souper.
Le chien nous regardait de loin ; l'oncle lui jota quelques bouchées de pain, qu'D ne voulut pas prendre.
En ce moment une heure sonnait à l'église.
. C'est la demie, dit Koffel.
— Non, c'est une heure; je crois qu'il serait temps de nous coucher, » répondit le mauser.
Lisbeth sortait de l'alcôve; tout le monde alla voir la femme vêtue de sa chemise ; elle semblait dormir. Le chien s'était posé sur les pattes de devant, au bord du lit, et regardait aussi. L'oncle lui passa la main sur la tête en disant :
« Va, ne crains plus rien; elle en reviendra,., je t'en réponds! •
Et ce pauvre animal semblait le comprendre; il gémissait avec douceur.
Enfin on ressortit.
L'oncle, avec la chandelle, reconduisit Koffel et le mauser jusque dehors, puis il rentra et nous dit :
« Allez vous coucher maintenant, il est temps.
— Et vous , monsieur le docteur? demanda la vieille servante.
— Moi, je veille... cette femme est en danger, et l'on peut aussi m'appeler dans le village. •
11 alla remettre une bûche au fourneau, et s'étendit derrière, dans le fauteuil, en roulant • un bout de papier pour allumer sa pipe.
Lisbeth et moi nous montcâmes chacun dans notre chambre ; mais ce ne fut que bien tard qu'il me fut possible de dormir, malgré ma grande fatigue, car de demi-heure en demiheure, le roulement d'une charrette et le reflet des torches sur les vitres m'avertissaient qu'il passait encore des morts.
Enfin au petit jour, tousces bruits cessèrent, et je m'endormis profondément.
C'est le lendemain qu'il aurait fallu voir le village, lorsque chacun voulut reconnaître ce qui lui restait et ce qui lui manquait, et qu'on s'aperçut qu'un grand nombre de Républicains, de uhlans et de Croates avaient passé par derrière dans les maisons , et qu'ils avaient tout vidé! C'est alors que l'indignation fut universelle, et que je compris combien le mauser avait eu raison de dire : '• Maintenant les jours de calme et de paix se sont envolés par ces trous! »
Toutes les portes et les fenêtres étaient ouvertes pour voir le dégât, toute la rue était encombrée de meubles, de voitures, de bétail, et de gens qui criaient: « Ah! les gueux... Ahl les brigands... ils ont tout pris! »
L'un cherchailses canards, l'autre ses poules; l'autre, en regardant sous son lit, trouvait une vieille paire de savates à la place de ses bottes; l'autre, en regardant dans sa cheminée, où pendaient la veille au malin des andouilles et des bandes de lard, la voyait vide, et entrait dans une fureur terrible; les femmes se désolaient en levant les mains au ciel, et les filles semblaient consternées.
Et le beurre, et les œufs , et le tabac, et les pommes de terre, et jusqu'au linge, tout avait été pillé ; plus on regardait , plus il vous manquait de choses.
La plus grande colère des gens se tournait contre les Croates ; car, après le passage du général, n'ayant plus rien à craindre des plaintes qu'on pourrait faire, ils s'étaient précipités dans les maisons, comme une bande de loups affamés, et Dieu sait ce qu'il avait fallu leur donner pour les décider à partir, sans compter ce qu'ils avaient pris.
C'est pourtantbien malheureux que la vieille
Allemagne ait des soldats plus à craindre pour elle que les Français. Le Seigneur nous préserve d'avoir encore besoin de leur secours !
Nous autres enfants, Hans Aden, Frantz Sépel. Nickel, Johann et moi, nous allions de porte en porte, regardant les tuiles cassées, les volets brisés, les hangars défoncés, et ramassant les guenilles , les papiers de cartouches, les balles aplaties le long des murs.
Ces trouvailles nous réjouissaient tellement, que pas un n'eut l'idée de rentrer avant la nuit close.
Vers deux heurs, nous fîmes la rencontre de Zaphéri Schmouck, le fils du vannier, qui redressait sa tête rousse et semblait plus fier que d'habitude. Il tenait quelque chose caché sous sa blouse; et comme nous lui demandions: « Qu'est-ce que tu as? il nous fit voir la crosse d'un grand pistolet de uhlan.
Alors toute la bande le suivit.
Il marchait au milieu de nous comme un général, et à chaque nouvelle rencontre, nous disions : « Il a un pistolet ! » Le nouveau venu se joignait à la troupe.
Nous n'aurions pas quitté Schmouck pour un empire; il nous semblait que la gloire de son pistolet rejaillissait sur nous.
Voilà bien les enfants , et voilà bien les hommes!
Chacun de nous se vantait des dangers qu'il avait courus pendant la grande bataille :
« J'ai entendu siiïler les balles, disait Frantz Sépel, deux sont entrées dans notre cuisine.
— Moi, j'ai vu galoper le génércl des uhlans avec son bonnet rouge, criait Hans Aden; c'est bien plus terrible que d'entendre siffler les balles. »
Ce qui m'enorgueillissait le plus, c'était que le commandant républicain m'avait donné de la galette en disant : « Avale-moi ça hardiment! » Je me trouvais digno d'avoir un pistolet comme Zaphéri : mais personne ne voulait me croire.
Schmouck, en passant devant le perron de la maison commune, s'écria :
« Venez voir! •
Nous montâmes le grand escalier derrière lui, et devant la porte du conseil, percée d'une ouverture carrée, grande comme la main, il nous dit :
« Regardez... les habits des morts sont là!... Le père Jefler et M. le bourgmestre les ont conduits là ce matin, dans une charrette. »
Et nous restâmes plus d'une heure à contempler ces habits, nous grimpant l'un à l'autre sur les épaules et soupirant : « Laisse-moi donc aussi regarder, Hans Aden... c'est mon tour!»
Ces habits étaient entassés au milieu de la
MADAME THÉRÈSE
grande salle déserte, sous la lumière grise de deux hautes fenêtres grillées. Il y avait des chapeaux républicains et des bonnets de uhlans, des baudriers et desgibernes, des habits bleus et des manteaux rouges, des sabres et des pistolets. Les fusils étaient appuyés au mur à droite, et, plus loin, se trouvait une file de lances.
Cela donnait froid à voir, et j'en ai gardé le souvenir.
Au bout d'une heure, et comme la nuit venait, tout à coup l'un de nous eut peur, et se mit à descendre l'escalier en criaut d'une voix terrible : « Les voici! »
Alors toute la bande se précipita sur les marches, galopant les mains en l'air et se bousculant dans l'ombre. Ce qui m'étonne, c'est que pas un de nous ne se soit cassé le cou, tant noire épouvante était grande. J'étais le dernier, et quoique mon cœur bondît d'une force incroyable, au bas du perron je me retournai pour regarder ; tout était gris au fond du vestibule, la petite lucarne, à droite, éclairait les marches noires d'un rayon oblique ; pas un soupir ne troublait le silence sous la voûte sombre. Au loin, dans là rue, les cris s'éloignaient. Je me prisa songer que l'oncle devait être inquiet de moi, et je partis seul, non sans me retourner encore, car il me semblait que des pas furtifs me suivaient, et je n'osais courir.
Devant l'auberge des Deux-Clefs, dont les fenêtres brillaient au milieu de la nuit, je fis halte. Le tumulte des buveurs me rassurait; je regardai, par le petit vasistas ouvert, dans la salle où bourdonnaient un grand nombre de voix, et je vis Koffel, le mauser, M. Richter et bien d'autres, assis le long des tables de sapin , le dos coui'bé, le coude en avant, en face des cruches et des gobelets.
La figure anguleuse de M. Richter, avec sa veste de chasse et sa casquette de cuir bouilli, gesticulait sous le quinquet, dans la fumée grisâtre :
« Voilà ces fameux Républicains, disait-il, ces hommes terribles qui devaient bouleverser le monde, et que l'ombre glorieuse du feldmaréchal Wurmser suffit pour disperser. Vous les avez vus plier les reins et allouger les jambes! Combien de fois ne vous ai-je pas dit que toutes leurs grandes entreprises finiraient par une débâcle? Mauser, Koll'el, l'ai-je dit?
— Eh oui, vous l'avez dit! répondit le mauser, mais ce n'est pas une raison pour crier si fort. Voyons, monsieur Richter, asseyez-vous et faites venir une bouteille de vin ; Koffel et moi nous avons payé chacun la nôtre. Voiîà le principal. »
M. Richter s'assit, et moi je m'en allai chjz nous. Il pouvait être alors sept heures; l'allée
était balayée, les vitres remises. J'entrai d'abord dans la cuisine, et Lisbeth, en me voyant, s'écria:
« Ah ! le voici 1 •
Elle ouvrit la porte de la chambre en disant plus bas :
« Monsieur le docteur, l'enfant est là.
— C'est bon, dit l'oncle assis à table, qu'il entre. »
Et comme j'allais parler haut :
« Chut! fit-il en me montrant l'alcôve; assiedstoi, tu dois avoir bon appétit?
— Oui, mon oncle.
— D"où vions-tu?
—J'ai été voir le village.
— C'est bien, Frit7.el; tu m'as donné de l'inquiétude, mais je suis content que tu aies vu ces misères. »
Lisbeth vint alors m'apporter une bonne assiettée de soupe, et, tandis que je mangeais, l'oncle ajouta :
« Tu connais la guerre, maintenant. Sou- , viens-toi de ces choses, Fritzel, pour les maudire. C'est une bonne instruction; ce qu'on a vu jeune nous reste toute la vie. »
Il se faisait ces réflexions à lui-même ; moi, j'allais toujours mon train, le nez dans mon assiette. Après la soupe, Lisbeth me servit d(;s légumes et de la viande; mais au moment où je prenais ma fourchette, voilà que j'aperçois, assis près de moi sur le plancher, un être immobile qui me regardait. Gela me saisit.
« No crains rien, Fritzel, », me dit l'oncle en souriant.
Alors je regardai, et je reconnus que c'était le chien de la canlinière. Il se tenait là gravement, le nez en l'air, les oreilles pendantes, m'observant d'un œil attentif à travers ses poils frisés.
« Bonnq-lui de tes légumes, et vous serez bientôt bons amis, » dit l'oncle.
Il lui fit signe d'approcher; le chien vint s'asseoir près de sa chaise, et parut bien content des petites tapes que l'oncle lui donnait sur la tête. 11 lapa le fond de mon assiette, puis se remit à me regarder d'un air grave.
Vers la fin du souper, j'allais me lever, quand des paroles confuses s'entendirent dans l'alcôve. L'oncle prêtait l'oreille; la femme parlait extrêmement vile et bas. Ces paroles confuses, mystérieuses, au milieu du silence, m'émurent plus que tout le reste; je me sentis pâlir. L'oncle, le front penché, me regardait, mais sa pensée était ailleurs : il écoutait. Le chien venait aussi de se retourner.
Dans la foule des paroles que disait cette femme, quelques-unes étaient plus fortes ;
B Mon père.... Jean... .tués.... tous.... tous.... la patrie!... »
H onntempla quelaues instants cette malheureuse. (Page 21.)
En regardant l'oncle, je voyais qu'il avait les yeux troubles et que ses joues tremblaient. 11 prit la lampe sur la table et s'approcha du lit. Lisbeth entrait pour desservir ; il se retourna et lui dit :
■ Voici que la fièvre commence. »
Puis il écarta les rideaux; Lisbeth le suivit. Moi je ne bougeais pas de ma-chaise ; je n'avais plus faim. La femme se tut un instant. Je voyais l'ombre de l'oncle et celle de Lisbeth sur les rideaux ; l'oncle tenait le bras de la femme. Le chien était avec eux dans l'alcôve. Moi, seul dans la salle noire, j'avais peur. La femme se mit à parler plus haut; alors il me sembla que la salle devenait plus noire, et je me rapprochai de la lumière. Mais, au même instant, quelque chose parut se débattre; Lis-
beth, qui tenait la lampe, recula, et la fernme, toute pâle, les yeux ouverts, se dressa en criant:
' Jean.... Jean.... défends-toi.... j'arrive! »
Puis elle ouvrit la bouche, jeta un grand cri : « Vive la République ! » et retomba.
L'oncle ressortit bouleversé en disant :
« Lisbeth, vite, vite, monte là-haut.... dans l'armoire.... la fiole grise à bouchon de verre... Dépêche-toi! »
Et il rentra.
Lisbeth courait; moi je me tenais à la basque de l'oncle. Le chien grondait, la femme était étendue comme morte.
La vieille servante revint avec la fiole; l'oncle regarda et dit d'une voix brève :
• C'est cela, une cuiller. »
Je courus chercher ma cuiller; il l'essuya,
t Liuïnl t, xuc du f).ic, 3tl.
MADAME THKRESE
Ainsi, Maiiscr, (lisait l'oncle, la nuit s'est bien passée? » (l'a;je 27.)
versa quelques gouttes dedans, puis, relevant ia fête de la femme, il lui fit prendre ce qu'il y avait mis, en disant avec une douceur exlrèmo :
■ Allons, allons, du courage, mou enfant.... du courage »
Je ne l'avais jamais entendu parler d'une voix si douce, si tendre; mon cœur en était serré.
La femme soupira doucement, et l'oncle retendit sur le lit en relevant l'oreiller. Après quoi il ressortit tout pâle et nous dit :
« Allez dormir, laissez-moiseul... je veillerai.
— Mais, monsieur le docteur, fit Lisbeth, déjà la nuit dernière....
— Allez vous coucher, répéta l'oncle d'un ton fâché ; je n'ai pas le temps d'écouter votre liavardage. Au nom du ciel, laissez-moi tranquille.. . ceci peut devenir sérieux. »
Il nous fallut bien obéir.
En montant l'escalier, Lisbeth, toute tren:blante, me dit :
« As-tu vu cette malheureuse, Fritzel? Elle
va peut-être mourir eh bien! la voilà qui
pense encore à sa République du diable. Ces gens-là sont de véritables sauvages. Tout ce que nous pouvons faire , c'est de prier que Dieu leur pardonne. »
Elle se mit donc à prier.
Je ne savais que penser de tout cela. Mais après avoir tant couru et m'être crotté jusqu'à l'échiné, une fois au lit, je m'endormis si profondément, que le retour des Répubhcains eux-mêmes, leurs feux de peloton et de bataillon n'auraient pu m'éveiller avant dix heures du malin.
I.e lendemain du départ des Républicains , tout le village savait déjà qu'une Française était chez Toncle Jacob, qu'elle avait reçu un coup de pistolet et qu'elle en reviendrait difficilement. Mais comme il fallait réparer les toits des maisons , les portes et les fenêtres, chacun avait bien assez de ses propres affaires sans s'inquiéter de celles des autres, et ce u'est que le troisième jour, quand tout fut à peu près remis en bon état, que l'idée de la femme revint aux gens.
Alors aussi Joseph Spick répandit le bruit que la Française devenait furieuse, et qu'elle criait : « Vive la République ! » d'une façon terrible.
Le gueux se tenait sur le seuil de son cabaret, les bras croisés, l'épaulé au mur, ayant l'air de fumer sa pipe, et disant aux passants :
«Hé! Nickel... Yokel... écoute... écoute, comme elle crie! N'est-ce pas abominable? Estce qu'on «ïievrait souffrir cela dans le pays? »
L'oncle Jacob, le meilleur homme du monde, en vint à ce point d'indignation contre Spick, qtie je l'entendis répéter plusieurs fois qu'il méritait d'être pendu.
Malheureusement on ne pouvait nier que la femme ne parlât de la France, de la République et d'autres choses contraires au bon ordre; toujours ces idées lui revenaient à l'esprit, et cela nous mettait dans un embarras d'autant plus grand, que toutes les commères, toutes les vieilles Salomé du village arrivaient à la file chez nous, l'une le balai soiis le bras, la jupe retroussée; l'autre ses aiguilles à tricoter dans les cheveux, le bonnet de travers ; l'autre apportant son rouet d'un air sentimental , comme pour filer au coin de l'âtre. Celle-ci venait emprunter un gril, celle-là acheter un pot de lait caillé , ou demander un peu de levure, pour faire le pain. Quelle misère ! notre allée avait deux pouces de boue amassés pai^ leurs sabots.
Et pendant que Lisbeth lavait ses assiettes ou regardait dans ses marmites, il fallait les entendre jacasser, il fallait les voir arriver, se faire la révérence et se donner des tours de reins agréables.
• lié! bonjour donc, mademoiselle Lisbeth. Qu'il y a de temps qu'on ne vous a vue!
—Ah! c'est mademoiselle Oursoula! Dieu du ciel ! que vous me faites plaisir! Asseyez-vous donc, mademoiselle Oursoula, •
— Oh ! vous êtes trop bonne, trop bonne, mademoiselle Lisbeth... Un beau temps, ce malin?
— Oui, mademoiselle Oursoula, un très-beau temps... c'est un temps délicieux pour les rhumatismes.
— Délicieux, et pour les rhumes aussi.
—Ah ! oui, et pour toutes sortes de maladies. Comment va le rhumatisme de monsieur le curé, mademoiselle Oursoula?
— Eh! Seigneur Dieu! comment peut-il aller? Tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. Hier c'était dans l'épaule, aujourd'hui c'est dans les reins. Ça voyage. Toujours souffrant, toujours souffrant!
— Ah! j'en suis désolée... désolée!
— Mais à propos, mademoiselle Lisbeth, vous allez dire que je suis bien curieuse, mais on en parle dans tout le village ; votre dame française est toujours malade?
— Ah! mademoiselle Oursoula, ne m'en parlez pas; nous avons eu une nuit... une nuit!...
—Est-ce possible? Comment! celte pauvi'C dame ne va pas mieux? Que me dites-vous là? >
El l'on joignait les mains, et l'on se penchait d'un air de commisération, et l'on roulait les yeux en se balançant la tête.
Les deux premiers jours, l'oncle, pensant que cela finirait lorsque la curiosité de ces gens serait satisfaite, ne dit rien. Mais voyant que cela se prolongeait, un beau matin que la femme avait beaucoup de fièvre, il entra brusquement dans la cuisine, et dit à ces vieilles, d'un ton de mauvaise humeur :
« Que venez-vous faire ici? Pourquoi ne restez-vous pas chez vous? N'avez-vous pas d'ouvrage à la maison? Vous devriez rougir de passer ainsi votre existence à bavarder, comme de vieilles pies, à vous donner. des airs de grandes dames, quand vous n'êtes que des servantes! C'est ridicule, et cela m'ennuie beaucoup.
— Mais, dit l'une d'elles, je viens acheter un pot de lait,
— Faut-il deux heures pour acheter un pot de lait? répondit Toncle vraiment fâché. Lisbeth, donne-lui son pot de lait, et qu'elle s'en aille avec les autres. Je suis las de tout cela. Je ne souffrirai pas qu'on vienne m'épier, et prendre de fausses nouvelles chez moi, pour les répandre dans tout le pays. Allez, et ue revenez plus. » * ,
Les commères s'en allèrent toutes honteuses.
MADAME THERESE
Ce jour-là, l'oncle eut encore une grande discussion. M. llichter s'étant permis de lui dire qu'il avait tort de s'intéresser à des étrangers, vernis dans le pays pour piller, et surtout à cette femme, qui no devait pas être grand'chose, puisqu'elle avait suivi des soldats, il l'écouta froidement, et finit par lui répondre :
« Monsieur Richter, quand j'accomplis un devoir d'humanité, je ne demande pas aux gens : « De quel pays ôtes-voiis? Avez-vous les mêmes croyances que moi ? Êtes-vous riches ou pauvres? Pouvez-vous me rendre ce que je vous donne? » Je suis les mouvements démon cœur, et le reste m'importe peu. Que cette femme soit française ou allemande, qu'elle ait des idées républicaines ou non, qu'elle ait suivi des soldats par sa propre volonté, ou qu'elle ait été réduite à le faire par besoin, cela ne m'inquiète pas. J'ai vu qu'elle allait mourir, mon devoir était de lui sauver la vie; et maintenant mon devoir est de continuer, avec la grâce de Dieu, ce que j'ai l)ien fait d'entreprendre. Quant à vous, monsieur Richter, je sais que vous êtes un égoïste, vous n'aimez pas vos semblables; au lieu de leur rendre service, vous cherchez à tirer d'eux des avantages personnels. C'est le fond de votre opinion sur toutes choses. Et comme de telles opinions m'indignent, je vous prie de ne plus mettre les I pieds chez moi. »
Il ouvrit la porte, et M. Richter ayant voulu répliquer, sans l'entendre il le prit poliment par le bras et le mit dehors.
Le mauser, Koffel et moi nous étions présents, et la fermeté de l'oncle Jacob en cette circonstance nous étonna, car jamais nous ne l'avions vu plus calme et plus résolu.
Il ne conserva que le mauser et Koffel pour amis; chacun à son tour veillait près de la f(;uane, ce qui ne les empêchait pas d'aller à leurs afl'aires pendant la jouinée.
Dès lors la tranquillité fut rétablie chez nous.
Or, \m matin, en m'éveillant, je vis que l'hiver était venu; sa blanche lumière remplissait ma petite -chambre; de gros flocons de neige descendaient du ciel par myriades, et tourbillonnaient contre mes vitres. Dehors régnait le silf;nce, pas une âme ne courait dans la rue, tout le monde avait tiré sa porte, les poules se faisaient, les chiens regardaient du fond de leurs niches, et dans les buissons voisins, les pauvres verdiers, grelottant sous leurs plumes ébouriffées, jetaient ce cri plaintif de la misère, qui ne finit qu'au printem[is.
Moi, kî coude sur l'oreiller, les yeux éblouis,
recaiduhf la neige s'amonceler au bord des
es fenêtres, je me figurais tout cela, et je
revoyais aussi les hivers passés : la lueur de noli'e grand fourneau s'avançant et reculant le soir sur le plancher, le mauser, Koffel etl'oncle Jacob autour, le dos courbé, fumant leur pipe et causant de choses indifférenies. J'entendais le rouet de Lisbeth bourdonner dans le silence, comme les ailes cotonneuses d'un papillon de nuit, et son pied marquer la mesure de la complainte qne chante la bûche verte au milieu du foyer. Puis dehors, je me représentais les glissades sur la rivière, les parties de traîneau, la bataille à pelotes do neige, les éclats de rire, la vitre cassée qui tombe , la vieille grand'mére qui cric du fond de l'allée, tandis que la bande se disperse, les talons aux épaules.
Tout cela , dans une seconde , me revint à l'esprit, et, moitié triste, moitié content, je me dis : « C'est l'hiver! »
Puis, songeant qu'il devait faire bon être assis en face de l'âtre , devant une soupe à la farine, comme les apprêtait Lisbeth, je sautai de mon lit et je m'habillai bien vite , tout frileux. Après quoi, sans prendre le temps do mettre la seconde manche de ma veste, je descendis l'escalier, roulant comme une boule.
Lisbeth balayait l'allée. La porte de la cuisine était ouverte; aussi, malgré le beau feu qui dansait autour de la crémaillère, je me dépêchai d'entrer dans la chambre.
L'oncle Jacob venait de rentrer d'une visite; sa grosse houppelande fourrée de renard et son bonnet de loutre étaient pendus au mur, et ses grosses bottes debout près du fourneau ; il prenait un petit verre de kirschenwasser avec le mauser, qui avait veillécettenuit-là.Tousdeux semblaient de bonne humeur.
« Ainsi, mauser , disait l'oncle, la nuit s'est bien passée ?
— Très-bien, monsieur le docteur, nous avons tous dormi : la femme dans son lit , moi dans le fauteuil, et le chien sous le riduaxi. Persimne n'a remué. Ce matin, en ouvrant la fenêtre, j'ai vu le pays aussi blan'' que Ilans Wurst, lorsqu'il sort de son sac de farine ; tout cela s'était fait sans bruit. Et comme j'ouvrais la fenêtre, vous remontiez déjà la rue; j'avais envie do vous crier « bonjour! » mais la femme dormait encore, je n'ai pas voulu l'éveiller.
— Bon, bon, vous avez bien fait. A votre santé, mauser!
— A la vôtre, monsieur le docteur ! »
Ils humèrent d'un trait leurs petits verres, et les remirent sur la table en souriant.
• Tout va bien, reprit l'oncle, la blessure so forme, la fièvre diminue; mais les forces manquent encore, le pauvre être a perdu trop do sang. Enfin, enfin, tout cela reviendra. » « Je m'étais assis près du fourneau. Le chien
sortit alors de l'alcôve et vint caresser ronde, qui, le regardant, se prit à dire :
« Quelle bonne bête! Tenez, mauser, est-ce qu'on ne dirait pas qu'il nous comprend? Est-ce (ju'il ne paraît pas plus joyeux ce matin ? On ne ni'ôtera jamais de l'esprit que ces animaux comprennent bien des choses: s'ils ont moins de jugement que nous, ils ont souvent plus de cœur.
— C'est clair , fit le mauser. Moi , tout le temps de la fièvre, je ne regardais que le chien et je pensais : « Il est triste, ça va mal ! — Il est gai, ça va bien ! • Ma foi, je suis comme vous, monsieur le docteur, j'ai beaucoup de confiance dans l'esprit des animaux.
— Allons, mauser, reprit l'oncle, encore un petit verre, il fait froid dehors, et le vieux kirschenwasser vous réchauffe comme un rayon de soleil. •
Il ouvrit le buff'et, apporta la miche et deux couteaux, et dit :
• Cassons une croûte. »
Le mauser inclinala tête, etl'oncle me voyant, dit en souriant :
« Ph bien, Fritzel, les pelotes de neige et les glissades vont recommencer ! Est-ce que cela ne te réjouit pas?
— Si, mon oncle.
— Oui... oui... amuse-toi, on n'est jamais plus heureux qu'à ton âge, garçon ; mais surtout ne fais pas tes pelotes trop dures. Ceux qui serrent trop leurs pelotes ne veulent pas s'amuser, ils veulent faire du mal : ce sont de méchants drôles.
— lié ! dit le mauser en riant , moi , monsieur le docteur, je serrais toujours mes pelotes.
— Et voilà le tort que vous aviez, mauser, répondit l'oncle ; cela prouve que, dans voti-e nature, il se trouvait un fond de malice. HtJreusement vous avez vaincu cela par la raison. Je suis sûr que vous vous repentez d'avoir trop serré vos pelotes.
— Oh oui ! fit le mauser, ne sachant que répondre, quoique les autres les aient aussi serrées.
— On ne doit jamais s'inquiéter des autres ; il faut faire ce que le bon cœur nous commande, dit l'oncle. Tous les hommes sont naturellement bons et justes, mais le mauvais exemple les entraîne. •
Comme nous causions ainsi, quelques paroles î'entendirent dans l'alcôve; tout le monde se tut, prêtant l'oreille.
' Ceci, mauser, murmura l'oncle, n'est plus la voix du délire , c'est une voix faible, mais naturelle. »
Et se levant, il écarta les rideaux. Le mauser
et moi nous étions derrière lui, le cou tendu. La femme, bien pâle et bien maigre, semblait doriisir; on l'entendait à peine respirer. Mais au bout d'un instant elle ouvrit les yeux, et nous regarda l'un après l'autre, comme étonnée, puis le fond de l'alcôve, puis les fenêtres blanches de neige , l'armoire , la vieille horloge, puis le chien qui s'était dressé, la patte au bord du lit. Cela dura bien une minute; enfin elle referma les yeux, et l'oncle dit tout bas :
• Elle est revenue à elle.
— Oui, fit le mauser du même ton, elle nous a vus, elle ne nous connaît pas, et maintenant elle songe à ce qu'elle vient de voir. »
Nous allions nous retirer, quand la femme rouvrit les yeux, et, faisant un effort, voulut parler. Mais alors l'oncle, élevant la voix, lui dit avec bonté :
« Ne vous agitez pas, madame, soyez calme, n'ayez aucune inquiétude... Vous êtes chez des gens qui ne vous laisseront manquer de rien... Vous avez été malade,., maintenant vous allez mieux... Mais, je vous en prie, ayez confiance... vous êtes chez des amis... chez de véritables amis. »
Pendant qu'il parlait, la femme le regardait de ses grands yeux noirs; on voyait qu'elle le comprenait. Mais, malgré sa recommandation, après un instant de silence, elle essaya de parler encore et dit tout bas :
• Le tambour... le petit tambour... •
Alors l'oncle, regardant le mauser, lui demanda :
« Comprenez-vous? •
Et le mauser, portant la main à sa tête, dit :
« Un restant de fièvre, docteur, un petit restant ; cela passera. »
Mais la femme , d'un accent plus fort , répéta :
« Jean... le petit tambour! »
Je me tenais sur la pointe des pieds, fort attentif ; et l'idée me vint tout à coup qu'elle parlait du petit tambour que j'avais vu couché sous notre hangar, le jour de la grande bataille. Je me rappelai qu'elle le regardait aussi de la fenêtre en face, en raccommodant sa petite culotte, et je dis :
« Oncle, elle parle peut-être du petit tambour qui était avec les Républicains. »
Aussitôt la pauvre femme voulut se retourner :
« Oui... oui... fit-elle, Jean... mon frère!
—Restez, madame, dit l'oncle, ne faites pas de mouvement; votre blessure pourrait se rouvrir. Mauser, approchez la chaise. »
Et me prenant sous les bras , il m'éleva devant elle en me disant :
MADAME THÉRÈSE
« Raconte à madane ce que tu sais, Fritzel. Tu te rappelles le petit tambour?
— Oh! oui; le matin de la bataille, il était couché sous notre hangar, le chien sur ses pieds; il dormait, je me le rappelle bienl lui répondis-je tout troublé , car la femme me regardait alors jusqu'au fond de l'âme, comme elle avait regardé l'oncle.
— Et ensuite, Fritzel?
— Ensuite, il était avec les autres tambours, au milieu du bataillon, quand les Croates sont arrivés. Et tout à la fin, quand on a mis le feu dans la rue, et que les Républicains sont partis, je l'ai revu derrière.
— Blessé? fit la femme d'une voix si faible, qu'on pouvait à peine l'entendre.
— Ohl non ; il avait son tambour sur l'épaule et pleurait en marchant, et un autre plus grand lui disait : « Allons, courage, petit Jean, courage! » Mais il n'avait pas l'air d'entendre... il avait les joues toutes mouillées-
— Tu es bien sûr de l'avoir vu s'en aller, Fritzel? demanda l'oncle.
— Oui, mon oncle : il me faisait de la peine; je l'ai regardé jusqu'au bout du village. •
Alors la femme referma les yeux, et nous entendîmes qu'elle sanglotait intérieurement. jDes larmes lui coulaient le long des joues, l'une après l'autre , sans bruit. C'était bien triste, et l'oncle me dit tout bas :
t Descends, Fritzel, il faut la laisser pleurer sans gêne. »
Mais comme j'allais descendre, elle étendit la main, et me retint en murmurant quelques paroles. L'oncle Jacob la comprit et lui demanda :
« Vous voulez embrasser l'enfant?
—Oui, » fit-elle.
Il me pencha sur sa figure ; elle m'embrassa en sanglotant toujours. Moi , je m'étais mis aussi à pleurer.
« C'est bon, fit l'oncle, c'est bon. Il vous faut maintenant du calme, madame; il faut tâcher de dormir, la santé vous reviendra.-.. Vous reverrez votre jeune frère... Du courage i »
11 m'emmena dehors et referma les rideaux.
Le mauser se promenait de long en large dans la salle; il avait la figure rouge et dit :
« Ça, monsieur le docteur, c'est une brave femme, une honnête femme... qu'elle soit républicaine ou tout ce qu'on voudra... celui qui penserait le contraire ne serait qu'un gueux.
— Oui, répondit l'oncle, c'est une nature généreuse, je l'ai reconnu tout de suite à sa figure. Il est heureux que Fritzel se soit rappelé l'enfant. La pauvre femme avait une grande inquiétude. Je comprends maintenant pourquoi ce nom do Jean revenait toujours
dans son délire. Tout ira mieux, mauser. tout ira mieux, les larmes soulagent. »
Jls ^sortirent ensemble dans l'allée; je les entendis encore causer de ces choses sur le seuil de la maison.
Et comme je m'étais assis derrière le fourneau, etqueje m'essuyais les joues du revers de la manche , tout à coup je vis le chien près de moi , qui me regardait avec douceur. Il me posa la patte sur le genou et se mit à me caresser; pour la première fois, je pris sa grosse tête frisée entre mes bras, sans crainte. Il me semblait que nous étions amis depuis longtemps et que je n'avais jamais eu peur de lui.
En levant les yeux au bout d'une minute, j'aperçus l'oncle quivenait d'entreret qui m'observait en souriant.
« Tu vois, Fritzel, comme le pauvre animal t'aime, dit-il ; maintenant il te suivra, car il a reconnu ton bon cœur. »
Et c'était vrai, depuis ce jour le caniche ne refusa plus de m'accompagner ; au contraire, il me suivait gravement dans tout le village, ce qui me rendait encore plus fier que Zaphéri Schmouck avec son pistolet de uhlan ; il s'asseyait près de ma chaise pour lécher mes assiettes, et faisait tout ce que je voulais.
La neige ne cessa point de tomber ce jour-là ni la nuit suivante; chacun pensait que les chemins de la montagne en seraient encombrés, et qu'on ne reverrait plus ni les uhlans ni les Républicains : mais un petit événement vint encore montrer aux gens les tristes suites de la guerre, et les faire réfléchir sur les malheurs de ce bas monde.
C'était le lendemain du jour où la femme avait repris connaissance, entre huit et neuf heures du matin. La porte de la cuisine restait ouverte, pour laisser entrer la chaleur dans la salle. Je me tenais à coté de Lisbeth, qui battait le beurre auprès de l'âtre. En tournant un peu la tête, je voyais l'oncle assis près de la fenêtre blanche; il lisait l'almanach, et souriait de temps en temps.
Le chien Scipio était assis près de moi, fixe et grave, et comme je goûtais à chaque instant la crème qui sortait de la baratte, il bâillait d'un air mélancolique-
« Mais, Fritzel,disait Lisbeth, à quoi pensestu donc? Si tu manges toute la crème, nous n'aurons plus de beurre. »
Dans la salle l'horloge marchait lentement; dehors le silence étiiit absolu.
Gela durait depuis une demi-heure, et Lisbeth venait do mettre le beui-re frais sur une assielle, lorsque des voix s'entendirent dans la rue; puis la porte de l'allée s'ouvrit, des pieds chargés de neige battirent les dalles du vestibule. L'oncle raccrocha son almanach au mur; il regardait vers la porte, quand le bourgmestre Meyer entra, son bonnet de laine frisée, à double gland, tiré-sur les oreilles, le collet de sa casaque tout blanc de givre, et les mains fourrées dans ses moufles de peau de lièvre jusqu'aux coudes.
« Salut, monsieur le docteur, salut! dit le gros homme. J'arrive par un temps de neige ; mais que voulez-vous, il le faut, il le fauti »
Alors secouant ses moufles , qui restèrent pendues à son cou par une ficelle, il releva son bonnet et reprit :
« Un pauvre diable, monsieur le docteur, est éienJu dans le bûcher de Réebock, derrière un las de fagots. C'est un soldat, ou bien un caporal, ou bien un }iauptmann',ie ne sais pas au juste. Il se sera retiré là, pour mourir sans trouble pendant le combat. A celle heure, il faudrait diesser l'acte mortuaire; je ne peux pas vérifier de quoi cet homme est mort; cela n'entre pas dans mes attributions.
—C'est bien, bourgmestre, dit l'oncle en se levant, j'arrive. Wais il faudrait encore un témoin. '
—Michel Furst est dehors, dit le bourgmestre; il m'attend sur la j;orte. Quelle neige ! quelle neige! jusqu'aux gmoiix, monsieur le docteur. Ça fera du bien aux semailles, et aux armées de Sa Majesté, qui vont prendre leurs quartiers d'hiver. Que Dieu les bénisse! .l'aime mieux ' qu'elles les prennent du côté de Kaiserslautern qu'ici : on ua jamais de meilleur ami que soimême. »
Tamlis que le bourgmestre se faisait ces réflexions, l'oncle metlait ses^ bottes, sa grosse houppelande et sou bonnet de loutre. Après quoi il dit :
« M'y voilà! •
Ils sortirent, et, malgré les prières de Lisbeth, qui voulait me retenir, je n'eus rien de plus pressé que de m'cchapper et do les suivre à la piste; la curiosité du diable m'avait repris : je voulais voir le soldat.
L'oncle Jacob, le bourgmestre et Furst marchaient seuls daus la rue déserte; mais à mesure qu'ils avançaient, desfiguresseinonti'aient aux vitres des maisons , et l'on entendait des poitcs s'ouvrir au loin. Los gens, voyant pas-
• Capitaine.
ser le bourgmestre, le m.édecin et le ganJe champêtre, pensaient qu'il devait y avoir quelque chose d'extraordinaire; plusieurs même sortaient, mais ne découvrant rien, ils rentraient aussitôt.
En arrivant à la maison de Réebock, — l'une des plus vieilles du village, avec grange, écuries et hangar derrière sur les champs, les étables de chaume tout moisi , à droite,- en arrivant là , le bourgmestre , Furst et l'oncle entrèrent dans la petite allée sombre, aux. dalles concassées.
Je les suivais, ils ne me voyaient pas.
Le vieux lléeboL'k , qui les avait vus passer devant ses petites fenêtres, ouvrit la chambre, pleine de vapeur comme une étuve, où se tenaient la vieille grand'mère, ses deux fils et ses deux brus.
Leur chien, au long poil gris et la queue traînante, sortit aussi, et flaira Scipio qui me suivait et qui se redres.sa fièrement, tandis que l'autre tournait autour de lui pour faire connaissance.
« Je vais vous montrer, dit le vieux Réebock, c'est là-bas, au fond... derrière la grange.
— Non, restez, père Réebock, réponditroncle; il fait froid, vous êtes vieux; votre fils nous montrera cela. »
Mais le fils, après avoir découvert le soldat, s'était sauvé.
Le vieux marcha devant. Nous suivions à la file. Il faisait extrêmement noir dans l'allée. En passant nous vîmes l'éfable éclairée par une vitre dans le toit , cinq chèvres aux mamelles gonflées, qui nous regardèrent de leurs yeux d'or, et deux biquets, qui se mirent à chevi'oter d'une voix plaintive et grêle; puis l'écurie, les deux bœufs et la vache, avec leur râtelier vermoulu et leur litière de feuilles mortes. Les animaux se retournèrent en silence.
Nous filions le long du mur; quelque chose déboula sous mes pieds, c'était un lapin qui dis parut sous la crèche ; Scipio ne bougea point
Plus loin nous arrivâmes à la grange, basse encoinbrée de fiaille et de foin jusqu'au toit Tout au fond nous vîmes une lucarne bleuâtre donnant surle jaidin; un grand tas de bûches et quelques fagots rangés-contre le mur recevaient sa lumière ; i)lus bas tout était sombre.
Chose bizarre, dans la lucarne se tenaient un coq et deux ou trois poules, la tête sous l'aile, se détachant en i:oir sur cette lumière.
D'abord je ne vis pas grand'chose, à cause de de l'obscurité. Tout le monde s'était arrêté. On entendait les pcules caqueter tout bas.
« J'aurais peiït-êlre bien fait d'allumer la lanterne, dit le vieux Ilêebock; on ne voitpaa bien clair. »
MADAME THÉRÈSE
Comme il parlait, j'aperçus à droite de la lucarne, étendu couti-e le mur, entre deux fagots, un grand manteau rouge, puis, en regardant mieux, une tôle noire avec de longues moustaches jaunâtres : le coq venait de sauter de la lucarne et avait donné du jour.
Aioi-s la peur s'empara do moi; si je n'avais pas senti Scipio contre ma jambe, je me serais enfui.
« Je vois, fit l'oncle, je vois I »
El il s'approciia en disant :
• C'est un Croate. Voyons, Fnrst, il faudrait le tirer un peu sur le devant. »
Mais Furst ne bougeait pas , ni le bourgmestre.
L'oncle alors tira l'homme par une jambo et le fit glisser en pleine lumière : il avait la tote couleur de brique, les yeux enfoncés , le nez mince, les lèvres serrées, une toufio roussâtre au menton.
L'oncle ouvrit la boucle du manteau, en rejetant les plis sur les bûches, et nous vîmes que le Croate tenait son sabre à longue lame bleue recourbée. Au côté giuiche de sa veste, une large plaque noire indiquait qu'il avait saigné là. L'oncle défit les boutons et dit :
« Il est mort d'un coup de baïonnette , sans doute pi'nJant la dernière rencontre. 11 se sera retiré de la bagarre. Ce qui m'étonne, père lléebock, c'est qu'il n'ait pas frappé à votre porte et qu'il soit venu mourir si loin.
— Nous étions tous cachés dans la cave, dit le vieux ; la porte de la chambre était formée. Nous avons entendu courir dans l'allée, mais il y avait tant de bruit dehors! Je crois plutôt que ce pauvre homme aura voulu se sauver à travers la maison; malheureusement il n'y avait pas de porte derrière. Un Républicain l'aura suivi comme une bête sauvage, jusqu'au fond do la grange. Nous n'avons pas vu de sang dans l'allée. C'est ici, dans l'ombre, qu'ils auront livré bataille; et l'autre, après lui avoir donné ce mauvais Cdup, sera ressorti tranquillement. Voilà ce que je pense. Sans cela nous aurions trouvé du sang quelque part ; mais personne n'a rien vu, ni dans l'étable, ni dans l'écurie. Ce n'est que ce matin, quand nous avons eu besoin de gros bois pour le fourneau, que Sôpel, en entrant au bûcher , a découvert le malheureux. •
En écoutant ces explications, chacun se représentait le Républicain, avec sa grande tignasseen boudin et son grandchapcau à cornes, poursuivant le Croate dans l'obscurité, et cela faisait frémir.
• Oui, dit l'oncle en se redressant et regardftrit le bonf-gmestfo d'un air triste, c'est ainsi
: •■ :',^;\\ (vi! •■■',"tre pass'ées les choses. •
Tout le monde devenait rêveur ; le silence, auprès de ce mort, vous donnait froid.
« Enfin voilà le décès constaté, fit l'oncle au bout d'un instant, nous pouvons partir. »
Puis se ravisant :
« Peut-être y aurait-il moyen de savoir quel est cet homme I »
Il s'agenouilla de nouveau, mit la main dans une poche de la veste et trouva des papiers. En même temps il tira une chaînette de cuivre en travers de la poitrine, et une grosse montre d'argent sortit du gousset du pantalon.
« Tenez , voici la montre ^ dit-il au bourgmestre ; je garde les papiers pour dresser l'acte.
—Gardez tout, monsieur le docteur, répondit le bourgmestre; je n'aimerais pas emporter dans ma demeure une montre qui a déjà marqué la mort d'une créature de Dieu. .. non ! gardez tout. Plus tard nous recauserons de cela. Maintenant nous pouvons partir.
—Oui ; et vous pouvez aussi envoyer JelTer. »
L'oncle, m'apercevant alors, dit :
« Te voilà, Fritzel? Il faut donc que tu voies tout? •
11 ne me fit pas d'autres reproches, et nous rentrâmes ensemble à la maison. Le bourgmestre et Furst s'en étaient allés chez eux.
Tout en marchant, l'oncle parcourait les papiers du Croate. En ouvrant la porto do noire chambre, noua vîmes que la femme venait de prendre un bouillon, les rideaux élaientencore ouverts et l'assielle sur la table de nuit.
« Eh bien, madame, dit l'oncle Jacob en souriant, vous allez mieux? •
Alors, elle, qui s'était retournée et qui le regardait avec douceur de ses grands yeux noirs, répondit :
t Oui, monsieur le docteur, vous m'avez sauvée, je me sons revivre. »
Puis, au bout d'une seconde, elle ajouta d'un ton plein de compassion :
« Vous venez encore de reconnaître une malheureuse victime do la guerre I »
L'oncle comprit qu'elle avait tout outoiulu, lorsque le bourgmestre était venu le prendre une demi-heure avant.
« C'est vrai, dit-il, c'est vrai, madame; encore un malheureux qui ne reverra plus le toit de sa maison, encore une pauvre mèie qui n'embrassera plus son fils. »
La femme semblait émue et demanda tout bas :
« C'est un des nôtres î
— Non, madame, c'est un Croate. Je viens de lire en marchant une lettre que sa mère lui écrivait il y a trois semaines. La pauvre femme lui recommande de ne pas oublier ses prières
Alors Id peur s'empara de moi. U'aijo 31.)
du matin et du soir et de bien se conduire. Elle lui parle avec tendresse, comme à un enfant. C'était pourtant un vieux soldat, mais elle le voyait sans doute encore tout rose et tout blond, comme le jour où, pour la dernière fois, elle l'avait embrassé en sanglotant. »
La voix de l'oncle, en parlant de ces choses, s'attendrissait; il regardait la femme qui, de son côté, semblait aussi touchée.
« Oui, vous avez raison, dit-elle, ce doit être affreux d'apprendre qu'on ne verra plus son enfant. Moi, du moins, j'ai la consolation de ne pouvoir plus causer d'aussi grandes douleurs à ceux qui m'aimaient. »
Alors elle détourna la tête, et l'oncle, devenu très-grave, lui demanda :
« Vous n'êtes pourtant pas seule au monde?
— Je n'ai plus ni père ni mère, fit-elle d'une voix basse ;■ mon père était chef du bataillon que vous avez vu; j'avais trois frères, nous étions tous partis ensemble en 92, de Fénétrange en Lorraine. Maintenant trois sont morts, le père et les deux aînés; il ne reste plus que moi et Jean, le petit tambour. •
La femme, en disant cela, semblait prête à fondre en larmes. L'oncle, le front penché, les mains croisées sur le dos, se promenait de long en large dans la chambre. Le silence revenait.
Tout à coup la J'rançaise reprit :
« J'aurais quelque chose à vous demander, monsieur le docteur?
— Quoi, madame?
— Ce serait d'écrire à la mère du malheu-
MADAME THERESE
« Portez armes ! » (Page 36.'
reux Croate. C'est terrible, sans doute, d'apprendre la mort de son fils, mais de l'attendre toujours, d'espérer pendant des années qu'il reviendra, et de voir qu'il n'arrive pas, même à la dernière heure, ce doit être plus cruel encore. •
Elle se tût, et l'oncle tout rêveur répondit :
• Oui... oui... c'est une bonne pensée ! Fritzel, apporte l'encre et le papier. Quelle misère, mon Dieu ! dire qu'on annonce des choses pareilles, et que ce sont encore de bonnes actions! Ah ! la guerre... la guerre! »
Il s'assit et se mit à écrire.
Lisbeth entrait alors pour mettre.la nappe;
elle déposa les assiettes et la miche sur le buffet. Midi sonnait; la femme semblait s'être assoupie.
Enfin l'oncle finit sa lettre; il la plia, la cacheta, écrivit l'adresse et me dit :
« Va, Fritzel, jette cette lettre à la boite, et dépêche-toi. Tu demanderas aussi le journal à la mère Eberhardt; c'est samedi, nous aurons des nouvelles de la guerre. »
Je sortis en courant et je mis la lettre à la boite du village. Mais le journal n'était pas arrivé; Glémentz avait été retenu par les neiges, ce qui n'étonna pas l'oncle, pareille chose arrivant presque tous les hivers.
En revenant de la poste, j'avais aperçu tout
au loin, dans la grande prairie communale, derrière l'église, Ilans Aden, Frantz Sépel et bien d'autres de mes camarades qui glissaient sur le guévoir. On les voyait prendre leur élan à la file, et partir comme des flèches, les reins plies et les bras en l'air pour tenir l'équilibre ; on entendait le bruit prolongé de leurs sabots sur la glace et leurs cris de joie.
Comme mon cœur galopait en les voyant!
comme j'aurais voulu pouvoir les rejoindre ! Malheureusement l'oncle Jacob m'attendait alors, et je rentrai la tête pleine de ce joyeux spectacle. Pendant tout le dîner, l'idée de courir là-bas ne me quitta [las une srconde ; mais je me gardai bien d'en parler à l'oncle, car il me défendait toujours de glisser sur le guévoir, à cause des accidents. Enfin, il sortit pour aller faire une visite à M. le curé, qui souffrait de ses rhuma'tismes.
J'attendis qu'il fût entré dans la grande rue, puis je sifflai Scipio, et je me mis à courir jusqu'à la ruelle des Houx, comme un lièvre. Le caniche bondissait derrière moi, et ce n'est que dans la petite allée pleine de neige que nous reprimes haleine.
Je croyais retrouver tous mes camarades sur le guévoir, mais ils étaient allés dîner; je ne vis, au tournant de l'église, que les grandes glissades désertes. Il me fallut. donc glisser seul, et, comme il faisait froid, au bout d'une demi-heure j'en eus bien assez.
Je reprenais le chemin du village, quand Ilans Aden, Frantz Sépel et deux ou trois autres, les joues rouges, le bonnet de coton tiré sur les oreilles et les mains dans les poches, dôboucliôrtnt d'entre les haies couvertes de givre.
« Tiens ! c'est toi, Fritzel ! me dit Ilans Aden; tu t'en vas?
— Oui, je viens de glisser, et l'oncle Jacob ne veut pas que je glisse ; j'aime mieux m'en aller.
— Moi, dit Frantz Sépel, j'ai fendu mon sabot sur la glace ce rr;.-ilin, et mon père l'a raccommodé. Voyez un peu. »
Il défit son sabot et nous le montra. Le père Frantz Sépel avait mis une bande de tôle en travers, avec (juatre gros clous à tête pointue. Cela nous fit rire, et Frantz Sépel s'écria :
« Ça, ce n'est pas commode pour glisser! Écoutez, allons plutôt en traîneau; nous mon-
terons sur l'Altenberg, et nous descendrons comme le vent. »
L'idée d'aller en traîneau me parut alors si magnifique, que je me voyais déjà dessus, descendant la côte en trépignant des talons, et criant d'une voix qui montait jus-qu'aux nuages : « Himmclsfarth! Ilimmelsfartli! »
J'en avais des ébloui ssemcnts.
« Oui, dit Hans Aden; mais comment avoir un traîneau?
— Laissez-moi faire, répondit Frantz Sépel, le plus malin de nous tous. Mon père en avait un l'année dernière ; mais il était tout vermoulu, la grand'mèrë en a fait du feu. C'est égal, arrivez toujours. »
Nous le suivîmes pleins de doute et d'espérance. Tout en descendant la grande rue, devant chaque hangar nous faisions halte, le nez en l'air, et nous regardions d'un œil d'envie les schlittes * pendues aux poutres.
• Ça, disait Fun, c'est une belle sclUiltc, nous pourrions tous y tenir sans gêne.
— Oui, répondait un autre, mais elle serait trop lourde à traîner sur la côte : elle est en bois vert.
— Eh! faisait Hans Aden, nous la prendrions tout de même, si le père Gilzig voulait nous la prêter; mais c'est un avare : il garde sa schlitte pour lui seul, comme si les schlittes pouvaient s'user.
— Arrivez donc ! » s'écriait Frantz Sépel, qui marchait en avant.
Et toute la troupe se remettait en route. De temps en temps on regardait Scipio, qui marchait près de moi.
« Vous avez un beau chien, faisait Hans Aden, c'est un chien français; ils ont de la laine comme les moutons et se laissent tondre sans lien dire. •
Frantz Sépel soutenait qu'il avait vu, l'année précédente, à la foire de Kaiserslautern, un chien français avec des lunettes et qui comptait sur un tambour jusqu'à cent. Il devinait au.ssi toutes sortes de choses, et la grand'mèrë Anne pensait que ce devait être un sorcier.
Scipio, pendant ces discours, s'arrêtait et nous regardait. J'étais tout fier de lui. Le petit Karl, le fils du tisserand, disait que si c'était un sorcier, il pourrait nous faire avoir une schlitte, mais qu'il faudrait lui donner son âme
* Traîneaux.
MADAME THERESE
en échange, et pas un de nous ne voulait lui donner son âme.
Nous allions donc ainsi, de maison en maison, et deux heures sonnaient à l'église, lorsque M, Richler passa sur son traîneau, en criant à sa grande bique décharnée :
« Allez, Charlotte, allez! »
La pauvre bête allongeait ses hanches, et M. Richter, contre son ordinaire, paraissait tout joyeux. En passant devant la maison du boucher Sépel, il cria :
• Bonne nouvelle, Sépel, bonne nouvelle! » Il faisait claquer son fouet, et Hans Aden dit :
• M. Riclitor est un peu gris; il aura trouvé quelque part du vin qui ne lui coûtait rien. »
Alors toute la bande rit de bon cœur, car tout le village savait que Richter était un avare.
Nous étions arrivés au bout de la grande rue, devant la maison du père Adam Schmitt, un vieux soldat de Frédéric II, qui recevait une petite pension pour acheter son pain et son tabac, et de temps en temps du schnaps *.
Adam Schmitt avait fait la guerre de Sept ans et toutes les campagnes de Silésie et de Poniéi-anie. Maintenant il était tout vieux, et, depuis la mort de sa sœur Rœsel, il vivait seul dans la dernière maison du village, une petite maison couverte de chaume, n'ayant qu'une seule pièce en bas, une au-dessus et le toit avec ses deux lucarnes. Elle avait aussi son hangar sur le côté, derrière un réduit à porcs, et vers le village, un petit jardin entouré de haies vives, que le père Schmitt cultivait avec soin.
L'oncle Jacob aimait ce vieux soldat; quelquefois, en le voyant passer, il frappait à la vitre et lui criait : « Adam, entrez donc ! »
Aussitôt l'autre entrait, sachant que l'oncle avait du véritable cognac do France dans une armoire, et qu'il l'appelait pour lui en olliir un petit verre.
Nous finies donc halte devant sa maison, et Frantz Sépel, se penchant sur la haie, nous dit:
« Regardez-moi ce traîneau. Je parie que le père Schmitt nous le prêtera, pourvu que Fritzel' entre hardiment, qu'il motte la main à côté de l'oreille du vieux^ et qu'il dise : « Père Adam, prêtez-nous votre schlitte I » Oui, je parie qu'il nous le prêtera, j'en suis sûr; seulement il faut du courage. •
J'étais devenu tout rouge ; d'un œil je regardais le traîneau, et de l'autre la pelite fenêtre à ras de terre. Tous les camarades, au coin de la maison, me poussaient par l'épaule en disant :
• Eau-de-vie.
• Entre, il te le prêtera !
— Je n'ose pas, leur disais-je tout bas.
— Tu n'as pas de courage, répondait Ilans Aden; à ta place, moi, j'entrerais tout de suite.
— Laissez-moi seulement regarder un peu s'il est de bonne humeur. •
Alors je me penchai vers la petite fenêtre, et, regardant du coin de l'œil, je vis le père Schmitt assis sur un escabeau, devant la pierre de l'âtre, où brillaient quelques braises au milieu d'un tas de cendres. Il nous tournait le dos; on ne voyait que sa longue échine, ses épaules voûtées, sa petite veste de toile bleue, qui ne rejoignait pas sa culotte de grosse toile grise, tantelle était courte, sa touffe de cheveux blancs tombant sur la nuque, son bonnet de coton bleu, la houppe sur le front, ses larges oreilles rouges écartées de la tête, et ses gros sabots appuyés sur la pierre de l'âtre. Il fumait sa pipe de terre, qui dépassait un peu de côté sa joue creuse.
"Voilà tout ce que je vis, avec les dalles cassées de la masure, et dans le fond, à gauche, une sorte de crèche hérissée de paille. Cela ne m'inspirait pas beaucoup de confiance, et je voulais me sauver, lorsque tous les autres me poussèrent dans l'allée en disant tout bas :
" Frilzel...Fritzel...il teleprêtera,'bicn sûîl
—Non !
—Si!
— Je ne veux pas. »
Mais Hans Aden avait ouvert la porte, et j'étais déjà dans la chambre avec Scipio', les autres, derrière moi, penchés, les yeux écarquillés, regardant et prêtant l'oreille.
Oh 1 comme j'aurais voulu m' échapper! Malheureusement Fi'antz Sépel, du dehors, retenait la porte à demi fermée; il n'y avait de place que pour sa tête et celle de Hans Aden, debout sur la pointe des i)ieds derrière lui.
Le vieux Schmitt s'était retouené :
« Tiens ! c'est Fritzel ! dit-il en se levant. Qu'est-ce qui se passe donc? »
Il ouvrit la porte, et toute la bande s'enfuit comme une volée d'étourneaux. Je restai seul. Le vieux soldat me regardait tout étonné.
« Qu'est-ce que vous voulez donc, Fritzel? • fit-il en prenant une braise sur l'âtre pour rallumer sa pipe éteinte.
Puis, voyant Scipio, il le contempla gravement, en tirant de grosses bouffées de tabac.
Moi, j'avais repris un peu d'assurance.
« Père Schmitt, lui dis-je, les autres veulent que je vous demande votre traîneau, pour descendre de l'Altenberg. »
Le vieux soldat, en face du caniche, clignait de l'œil et souriait. Au lieu de répondre, il ne
gratta l'oreille en relevant son bonnet, et me demanda :
« C'est à vous, ce chien, Fritzel?
— Oui, père Adam, c'est le chien de la femme que nous avons chez nous.
— Ah bon ! ça doit être un chien de soldat; il doit connaître l'exercice. »
Scipio nous regardait le nez en l'air, et le père Schmitt, retirant la pipe de ses lèvres, dit:
« C'est un chien de régiment ; il ressemble au vieux Michel, que nous avions en Silésie. »
Alors, élevant la pipe, il s'écria : « Portez armes ! » d'une voix si forte, que toute la baraque en retentit.
Mais quelle ne fut pas ma surprise, de voir Scipio s'asseoir sur son derrière, les pattes de devant pendantes, et se tenir comme un véritable soldat!
« Ha ! ha ! ha ! s'écria le vieux Schmitt, je le savais bien I »
Tous les camarades étaient revenus; les uns regardaient par la porte entr'ouverte, les autres par la fenêtre. Scipio ne bougeait pas, et le père Schmitt, aussi joyeux qu'il avait paru grave auparavant, lui dit :
« Attention au commandement de marche! »
Puis, imitant le bruit du tambour, et marchant en arriére sur ses gros sabots, il se mit à crier :
« Arche! Pan... pan... rantanplan... Une... deusse...\]ne... deusse! •
Et Scipio marchait avec une mine grave étonnante, ses longues oreilles sur les épaules et la queue en trompette.
C'était merveilleux ; mon cœur sautait.
Tous les autres, dehors, paraissaient confondus d'admiration.
« Halte ! » s'écria Schmitt, et Scipio s'arrêta.
Alors je ne pensais plus à la sclûitte; j'étais tellement fier des talents de Scipio, que j'aurais voulu courir à la maison, et crier à l'oncle : « Nous avons un chien qui fait l'exercice I »
Mais Hans Aden, Frantz Sépel et tous les autres, encouragés par la bonne humeur du vieux soldat, étaient entrés, et se tenaient en extase, le dos à la porte et le bonnet sous le bras.
• En place, repos 1 dit le père Schmitt, et Scipio retomba sur ses quatre pattes, en secouant la tête et se grattant la nuque avec une patte de derrière, comme pour dire : « Depuis deux minutes une puce me démange; mais on n'ose pas se gratter sous les armes I •
J'étais devenu muet de joie en voyant ces choses, et je n'osais appeler Scipio, de peur de lui faire honte; mais il vint se ranger de luimême près de moi, modestement, ce qui me
combla de satisfaction; je me considérais en quelque sorte comme un feld-maréchal à la tète de ses armées; tous les autres me portaient envie.
Le père Schmitt regardait Scipio d'un air attendri; on voyait qu'il lui rappelait le bon temps de son régiment.
« Oui, fit-il au bout de quelques instants, c'est un vrai chien de soldat. Mais reste à savoir s'il connaît la politique, car beaucoup de chiens ne savent pas la politique. »
En même temps, il prit un bâton derrière la porte et le mit en travers, en criant :
« Attention au mot d'ordre ! •
Scipio se tenait déjà prêt.
« Saute pour la République ! » cria le vieux soldat.
Et Scipio sauta par-dessus le bâton, comme un cerf.
« Saute pour le général Hoche ! »
Scipio sauta.
" Saute pour le roi de Prusse ! »
Mais alors Scipio s'assit sur sa queue d'un air très-ferme, et le vieux bonhomme se mit à sourire tout bas, les yeux plissés, en disant :
« Oui, il connaît la politique... hé ! hé ! hé ! Allons... arrive ! »
Il lui passa la main sur la tête, et Scipio parut très-content.
« Fritzel, médit alors le père Schmitt, vous avez un chien qui vaut son pesant d'or; c'est un vrai chien de soldat. »
Et, nous regardant tous, il ajouta :
« Puisque vous avez un si bon chien, je vais vous prêter ma schliUc ; mais vous me la ramènerez à cinq heures, et prenez garde de vous casser le cou. »
Il sortit avec nous et décrocha son traîneau du hangar.
Mon esprit se partageait alors entre le désir d'aller annoncer à l'oncle les talents extraordinaires de Scipio, ou de descendre l'Altenberg sur notre schlitte. Mais quand je vis Hans Aden, Frantz Sépel, tous les camarades, les uns devant, les autres derrière, pousser et tirer en galopant comme des bienheureux, je ne pus résister au plaisir de me joindre à la bande.
Schmitt nous regardait de sa porte.
« Prenez garde de rouler! » nous dit-il encore.
Puis il rentra, pendant que nous filions dans la neige. Scipio sautait à côté de nous. Je vous laisse à penser notre joie, nos cris et nos éclats de rire jusqu'au sommet de la côte.
Et quand nous fûmes en haut, Hans Aden devant, les deux mains cramponnées aux patins recourbés, nous autres derrière, assis trois à trois, Scipio au milieu, et que tout à coup la
MADAME THÉRÈSE
schlitte partit, ondulant dans les ornières et filant par-dessus les rampes : quel enthousiasme I Ah ! l'on n'est jeune qu'une fois 1 Scipio, à peine le traîneau parti, avait passé d'un bond par-dessus nos têtes. 11 aimait mieux courir, sauter, aboyer, se rouler dans la neige comme un véritable enfant, que d'aller eu schlitte. Mais tout cela ne nous empêchait pas de conserver un grand respectpour ses talents; chaque fois que nous remontions et qu'il marchait près de nous plein de dignité, l'un ou l'autre se retournait, et, tout en poussant, disait :
« Vous êtes bien heureux, Fritzel, d'avoir un chien pareil ; Schmitt Adam dit qu'il vaut son pesant d'or.
— Oui, mais il n'est pas à eux, criait un autre il est à la femme. »
Cette idée que le chien était à la femme me rendait tout inquiet, et je pensais : « Pourvu qu'ils restent tous les deux à la maison I »
Nous continuâmes cà monter et à descendre ainsi jusque vers quatre heures. Alors la nuit commençait à se faire, et chacun se rappela notrepromesse au père Schmitt. Nous reprîmes donc le chemin du village. En approchant de la demeure du vieux soldat, nous le vîmes debout sur sa porte. Il nous avait entendus rire et causer de loin.
« Vous voilà ! s'écria-t-il ; personne ne s'est fait de mal ?
— Non, père Schmitt.
— A la bonne heure. »
Il remit sa schlitte sous le hangar, et moi, sans dire ni bonjour ni bonsoir, je partis en courant, heureux d'annoncer à l'oncle quel chien nous avions l'honneur de posséder. Cette idée me rendait si content, que j'arrivai chez nous sans m'en apercevoir; Scipio était sur mes talons.
• Oncle Jacob, m'écriai-je en ouvrant la porte, Scipio connaît l'exercice ! le père Schmitt a vu tout de suite que c'était un véritable chien de soldat ; il l'a fait marcher sur les pattes de derrière comme un grenadier, rien qu'en disant : « Une... deusse! »
L'oncle lisait derrière le fourneau; en me voyant si enthousiaste, il déposa son livre au bord de la cheminée et me dit d'un air émerveillé :
« Est-ce bien possible, Fritzel? Comment!... comment!...
— Oui ! m'écriai-je, et il sait aussi la politique : il saute pour la République, pour le général Hoche, mais il ne veut pas sauter pour le roi de Prusse. »
L'oncle alors se mit à rire, et, regardant la
femme, qui souriait aussi dans l'alcôve, le coude sur l'oreiller :
• Madame Thérèse, dit-il d'un ton grave, vous ne m'aviez pas encore parlé des beaux talents de votre chien. Est-il bien vrai que Scipio sache tant de belles choses?
— C'est vrai, monsieur le docteur, dit-elle en caressant le caniche qui s'était approché du lit et qui lui tendait la tête d'un air joyeux; oui, il sait tout cela, c'était l'amusement du bataillon; Petit-Jean lui montrait tous les jours quelque chose de nouveau. N'est-ce pas, mon pauvre Scipio, tu jouais à la drogue, tu remuais les dés pour la bonne chance, tu battais la diane ? Combien de fois notre père et les deux aînés, à la grande halte, ne se sont-ils pas réjouis de te voir monter la garde? Tu faisais rire tout notre monde par ton air grave et tes talents ; on oubliait les fatigues de la route autour de toi, on riait de bon cœur ! »
Elle disait ces choses, tout attendrie, d'une voix douce, en souriant un peu tout de même. Scipio avait fini par se dresser, les pattes au bord du lit, pour entendre son éloge.
Mais l'oncle Jacob, voyant que madame Thérèse s'attendrissait de plus en plus à ces souvenirs, ce qui ptuvait lui faire du mal, me dit : "" '
« Je suis bien content, Fritzel, d'apprendre que Scipio sache faire l'exercice et qu'il connaisse la politique; mais toi, qu'as-tu fait depuis midi?
— Nous avons été en traîneau sur l'Altenberg, oncle; le père Adam nous a prêvé sa schlitte.
— C'est très-bien. Mais tous ces événements nous ont fait oublier M. de BufTon et Klopstock ; si cela continue, Scipio en saura bientôt plus que toi. »
En môme temps il se leva, prit dans l'armoire l'Histoire naturelle de M. de BufTon, et posant la chandelle sur la table :
« Allons, Fritzel, me dit-il, souriant en luimême de ma mine longue, car je me repentais d'être revenu si tôt, allons ! •
Il s'assit et me fit asseoir sur ses genoux.
Cela me parut bien amer, de me remettre à M. de BufTon après huit jours de bon temps; mais l'oncle avait une patience qui me forçait d'en avoir aussi, et nous commençâmes la leçon de français.
Cela dura bien une heure, jusqu'au moment où Lisbeth vint mettre la nappe. Alors, en nous retournant, nous vîmes que madame Thérèse s'était assoupie. L'oncle ferma le livre et tira les rideaux, pendant que Lisbeth pinçait les couverts.
Ce même soir, après le souper, l'oncle Jacob fimiait sa pipe en silence derrière le fourneau. Moi, je sôcliais le bas de mon pantalon, assis devant la petite porte de tôle, la tête de Scipio entre les genoux, et je regardais le reflet rouge de la flamme avancer et reculer sur le plancher. Lisbeth avait emporlé la chandelle selon son habitude; nous étions dans l'obscurité ; le feu bourdonnait comme au temps des grands froids, la pendule marchait lentement, et dehors, dans la cuisine, nous entendions la vieille servante laver les assiettes sur l'évier.
Que d'idées me passaient alors par la tête ! Tantôt je songeais au soldat mort dans la grange de Réebock, au coq noir de la lucarne; tantôt au père Schmitt faisant faire l'exercice à Scipio; puis à l'Altenberg, à la descente de notre traîneau. Tout cela me revenait comme im rêve ; les siflements plaintifs du feu me paraissaient être la musiijue de ces souvenirs, et je sentais tout doucement mes yeux se fermer.
Gela durait depuis environ une demi-heure, lorsque je fus réveillé par un bruit de sabots dans l'allée, en même temps, la porte s'ouvrit, et la voix joyeuse du mauser dit dans la chambre :
, « De la neige, monsieur le docteur, de la neige ! Elle recommence à tomber, nous en avons encore pour toute la nuit. »
Il paraît que l'oncle avait fini par s'assoupir, car seulement au bout d'un instant, je l'entendis se remuer et répondre :
« Que voulez-vous, mauser, c'est la saison; il faut s'attendre à cela maintenant. »
Puis il se leva et alla dans la cuisine chercher de la lumière.
Le mauser s'approchait dans l'ombre;
« Tiens ! Fritzel est là 1 dit-il. Tu n'as donc pas encore sommeil? »
L'oncle rentrait. Je tournai la tête, et je vis que le mauser avait ses habits d'hiver : son vieux bonnet de martre, la queue râpée pendant sur le dos, sa veste en peau de chèvre, le poil en dedans, son gilet rouge, les poches ballottant sur les cuisses, et sa vieille culotte de velours brun, ornée de pièces aux genoux. 11 souriait, en plissant ses petits yeux, et tenait quelque chose sous le bras.
« Vous venez pour la gazette, mauser? dit l'oncle. Elle n'est pas arrivée ce malin, le messager est en retard.
— Non, monsieur le docteur, non ; je viens pour autre chose. '
Il déposa sur la table un vieux livre carré, à couvercle de bois d'au moins trois lignes d'épaisseur, et tout couvert de largQS pattes en cuivre, représentant des feuilles de vigne; les tranches étaient toutes noires el graisseuses à force de vieillesse, el de chaque page sortaient des cordons et des ficelles, pour marquer les bons endroits.
« Voilà pourquoi j'arrive ! dit Je mauser; je n'ai pas besoin de nouvelles, moi ; quand je veux savoir ce qui se passe dans le monde, j'ouvreet je regarde. »
Alors il sourit, et ses longues dents jaunes apparurent sous les quatre poils de ses moustaches, effilées comme des aiguilles.
L'oncle ne disait rien; il approcha la table du fourneau et s'assit dans son coin.
« Oui, reprit le mauser, tout est là-dedans; mais il faut comprendre... il faut comprendre, fit-il en se touchant la tête d'un air rêveur. Les lettres ne sont rien; c'est l'esprit... l'esprit qu'il faut comprendre. »
Puis il s'assit dans le fauteuil et prit le h vie sur SOS cuisses maigres avec une sorte de vénération; il l'ouvrit, et, comme l'oncle le regardait :
« Monsieur le docteur, dit-il, je vous ai parlé cent fois du hvre de ma tante Rœsel, de Hôming ; eh bien-,' aujourd'hui je vous l'apporte pour vous montrer le passé, le présent et l'avenir. Vous allez voir, vous allez voir! Tout ce qui est arrivé depuis quatre ans était écrit d'avance; je le comprenais bien, seulement je ne voulais pas le dire, à cause de ce Richtor, qui se serait moqué de moi, car il ne voit pas plus loin que le bout de son nez. Et l'avenir est aussi là-dedans; mais je ne l'expliquerai qu'à vous, monsieur le docteur, qui êtes un homme sensé, raisonnable et clairvoyant. Voilà pourquoi j'arrive.
— Ecoutez, mauser, dit l'oncle, je sais bien que tout est mystère dans ce bas monde, et je ne suis pas assez vaniteux pour refuser do croire aux prédictions et aux miracles rapportés par des auteurs graves, tels que Moïse, Hérodote, Thucydide, Tile-Live et beaucoup d'autres. Malgré cela,je respecte trop la volonté du Seigneur pour vouloir pénétrer les secrets réservés par sa sagesse infinie ; j'aime mieux voir dans votre livre l'accomplissement des
MADAME THÉRÈSE
choses déjà passées que l'avenir. D'abord ce sera beaucoup plus clair.
:— C'est bon, c'est bon, vous saurez tout, » répondit le taupier, satisfait de l'air grave de l'oncle.
! Il poussa son fauteuil vers la table, posa le livre au bord, 'puis, se mettant à fouiller dans sa poche, il en tira de vieilles besicles en cuivre et les enfourcha sur sonnez, ce qui lui donnait une figure vraiment bizarre.
On peut s'imaginer mon attention : je m'étais aussi rapproché de la table, les coudes au bord, le menton dans les mains, et je regardais, retenant mon haleine, les yeux écarquillés jusqu'aux tempes.
Toujours cette scène sera présente à mon esprit : le silence profond de la chambre, le tictac de l'horloge, le bruissement du feu, la chandelle comme une étoile au milieu de nous; en face de moi, l'oncle dans son coin grisâtre, Scipio à mes pieds, puis le mauser, courbé sur le livre des prédictions, et derrière lui les petites vitres noires, où descendait la neige dans les ténèbres ; je revois tout cela, et même il me semble entendre encore la voix de ce pauvre vieux taupier, et celle de ce bon oncle .îacob, descendus tous deux depuis si longtemps dans la tombe.
C'était une scène étrange.
« Comment, mauser! dit l'oncle, vous avez besoin de lunettes à votre âge? moi qui vous croyais une vue excellente?
— Je n'en ai pas besoin pour lire des choses ordinaires, ni pour regarder dehors, répondit le laupier; j"ai de bons yeux, et d'ici jusque sur la côle de l'Altenberg, au printemps, je vois un çid de chenilles sur les arbres; mais vous saurez que ces lunettes sont celles de ma tante Rœsel, de Héming, et qu'il £aut les avoir pour comprendre ce livre. Quelquefois ça me trouble, mais je lis au-dessus ou au-dessous; le principal est que je les aie sur le nez.
— Ah! c'est durèrent, bien dilTérent, dit l'oncle d'un ton séiieux ; car il avait trop bon cœur pour laisser voir au taupier que cela l'étonnait. •
Aussitôt le mauser se mit à lire :
« Anno 1793. — L'herbe est séchée et la fleur « est tombée, parce que le vent a soufflé des- « sus! • Cela signifie que nous sommes en hiver : l'herbe est séchée, parce que le venta soufllé dessus. »
L'oncle inclina la tête, et le taupier poursuivit :
« Les iles ont vu et ont été saisies de crainte; • les bouts de la terre ont été effrayés; ils se « sont approchés et sont venus. • Ça. monsieur le docteur, c'est pour faire entendre que l'An-
gleterre, et même les lies qui sont pius loin dans la mer, ont été effrayées à cause des Républicains. « Ils se sont approchés et sont venus ! » Tout le monde sait que les Anglais ont débarqué en Belgique pour faire la guerre aux Français. Mais, écoutez bien le reste : « En ce « temps-là, les conducteurs des peuples seront « comme le feu d'un foyer parmi du bois, et « comme un flambeau parmi des gerbes ; ils « dévoreront à droite et à gauche tous les " pays. »
Le mauser alors leVa le doigt d'un air grave et dit :
« Ça, ce sont les rois et les empereurs qui s'avancent au milieu de leurs armées, et qui , dévorent tout dans les pays qu'ils traversent. Nous connaissons malheureusement ces choses pour les avoir vues; notre pauvre village s'en souviendra longtemps. »
Et comme l'oncle ne répondait pas, il reprit :
« En ce temps-là, malheur au pasteur du
• néant qui abandonnera son troupeau ; l'épée « tombera de son bras et son œil droit sera « entièrement obscurci. » Nous voyons, par ces mots, Tévêque de Mayence, avec sa nourrice et ses cinq maîtresses, qui s'est sauvé l'année dernière, à l'arrivée du général Custine. C'était un vrai pasteur du néant, qui faisait le scandale de tSut le pays : son bras s'est desséché et son œil droit s'est obscurci.
— Mais, dit l'oncle, songez donc, mauser, que cet évêque n'était pas le seul, et qu'il y en avait beaucoup ayant la môme conduite, en Allemagne, en France, en Italie et dans tout le monde.
— Raison de plus, monsieur le docteur, répondit le laupier, le livre parle pour toute la terre, « car, — flt-il, le doigt appuyé sur la page, « — car, en ce temps-là, dit l'Éternel, j'ôterai
• du monde les faux prophètes, les faiseurs de « miracles et l'esprit d'impureté. • Qu'est-ce que cela peut signifier, docteur Jacob, sinon tousces hommes qui parlentsanscesse d'amour du prochain, pour obtenir notre argent; qui ne croient à rien, et nous menacent de l'enfer ; qui s'habillent de pourpre et d'or, et nous prêchent l'humilité ; qui disent : « Vendez tous vos biens « pour suivre le Christ!- ■ et ne font qu'entasser richesses sur richesses, dans leurs palais et leurs couvents ; qui nous recommandent la foi et rient entre eux des simples qui les écoutent?...— N'est-ce pas l'esprit d'impureté''
— Oui, dit l'oncle, c'est abominable.
— Eh bien, c'est pour eux, c'est pour tous les mauvais pasteurs, que ces choses sont écrites, » dit le taupier.
Puis il reprit :
« En ce temps-là, il y aura aux montagnes
• Ah! l'on n'est ieune qu'une fois' » (Page 37.)
« le bruit d'une multitude, tel que celui d'un . grand peuple qui se lève, un bruit de nation « assemblée. C'est pourquoi les peuples d'alen- » tour écouteront, et tout cœur d'homme se « Tondra. Et les orgueilleux seront éperdus; le « monde sera en travail comme celle qui en-
• faute ; les bons se regarderont avec des vi- « sages enflammés; ils entendront pour la « première fois parler de grandes choses ; ils
• sauront que tous sont égaux à la face de « l'Éternel, que tous sont nés pour la justice, « comme les arbres des forêts pour la lu-
• mièrel •
— Est-ce bien écrit cela, mauser? demanda l'oncle.
— Voyez-vous-même, » répondit le taupier en lui remettant le livre.
Alors l'oncle Jacob, les yeux troubles, regarda :
« Oui, c'est écrite fit-il à voix basse, c'est écrit! Ah! puisse l'Éternel accomplir de si grandes choses de notre temps! puisse-t-il réjouir notre cœur d'un tel spectacle! •
Et s'arrêtant tout à coup, comme étonné de son propre enthousiasme :
« Est-il possible qu'à mon âge je me laisse encore émouvoir à ce point? Je suis un enfant, nn véritable enfant. »
Il rendit le livre au mauser, qui dit en souriant :
« Je vois bien, monsieur le docteur, que vous comprenez ce passage comme moi : ce bruit d'un grand peuple qui se lève, c'est la France qui proclame les droits de l'homme.
MADAME THÉRÈSE
C'était notre ami KofTel... (Page 42.)
— Comment ! vous croyez que cela se rapporte à la Révolution française? demanda l'oncle.
— Eh! à quoi donc? fit le mauser; c'est clair comme le jour. »
Puis il remit ses besicles, qu'il avait ôtées, et lut :
« 11 y a soixante et dix semaines pour con- « sommer le péché, pour expier l'iniquité et « pour amener la justice des siècles. Après « quoi, les hommes jetteront aux taupes et aux
• chauves-souris les idoles faites d'argent. Et
• plusieurs peuples diront : « Forgeons les
• épées en hoyaux et les hallebardes en « serpes! »
En cet endroit, le mauser posa ses deux coudes sur le livre, et se grattant la barbe, le
nez en l'air, il parut réfléchir profondément. Moi, je ne le quittais plus de l'œil; il me semblait voir des choses étranges, un monde inconnu s'agiter dans l'ombre autour de nous ; le faible pétillement du feu et les soupirs de Scipio, endormi près de moi, me produisaient l'effet de voix lointaines, et même le silence m'inquiétait.
L'oncle Jacob, lui, semblait avoir repris son calme. 11 venait de bourrer sa grande pipe et l'allumait avec un bout de papier, en lançant deux ou trois grosses bouffées lentement, pour bien laisser prendre le tabac. Il referma le couvercle et s'étendit dans le fauteuil en exhalant un soupir.
• Les hommes jetteront leurs idoles d'argent, • lit le mauser, ça veut dire leurs écus,
leurs florins et leur monnaie de toute espèce. • Ils les jetteront aux taupes, » c'est-à-dire aux aveugles, car vous savez, monsieur !e docteur, que les taupes sont aveugles; les malheureux aveugles, comme le père Harich, sont de véritables taupes ; ils marchent en plein jour dans les ténèbres, comme s'ils étaient sous terre. Les hommes, dans ce temps-là, donneront donc leur argent aux aveugles et aux chauves-souris. Par chauves-souris, il fant entendre les vieilles, vieilles femmes qui ne peuvent plus travailler, qui sont chauves et qui se tiennent dans le creux des cheminées, à la manière de Christine Besmo, que vous connaissez aussi bien que moi. Celte pauvre Christhie est tellement maigre, et conserve si peu de cheveux, que chacun pense en la voyant : « C'est une chauve-souris. »
— Oui, oui, oui, faisait l'oncle d'un ton particulier, en balançant la tête lentement, c'est clair, mauser, c'est très-clair. Maintenant, je comprends votre livre ; c'est quelque chose d'admirable !
— Les hommes donneront donc leur argent aux aveugles et aux vieilles femmes par esprit de charité, reprit le mauser, et ce sera la fin de la misère en ce monde; il n'y aui'a plus de pauvres " dans soixante et dix semaines, • qui ne sont pas des semaines de jours, mais des semaines de mois, et « ils aiguiseront leurs « épées en boyaux • pour cultiver la terre et vivre en paix! »
Cette explication des taupes et des chauvessouris m'avait tellement frappé, que je restais les yeux tout grands ouverts, m'imaginant voir s'accomplir cette transformation bizarre dans le coin où se tenait l'oncle. Je n'écoutais plus, et la voix du mauser continuait sa lecture monotone, lorsque la porte s'ouvrit de nouveau. J'en eus la chair de poule; le vieil aveugle Harich et la vieille Christine seraient entrés bras dessus bras dessous, avec leur nouvelle figure, que je n'en aurais pas été plus elTrayé. Je tournai la tête, la bouche béante, et je respirai : c'était notre ami Koffel qui venait nous voir; il me fallut regarder deux fois pour bien le reconnaître, tant les idées de chauves-souris et de taupes s'étaient emparées de mon esprit.
KofTel avait son vieux tricot gris de l'hiver, son bonnet de drap tiré sur la nuque et ses gros soulier? éculés, dans lesquels il mettait de vieux chaussons pour sortir; il se tenait les genoux plies et les mains dans les poches, comme un être frileux; des" flocons déneige innombrables le couvraient.
\ 11 Bonsoir, monsieur le docteur, fit-il en
secouant son bonnet dans le vestibule; j'arrive tard, beaucoup de gens m'ont arrêté sur
la route, au Bœuf-Rouge et au Cruchon-d'Or.
— Entrez, Koffel, lui dit l'oncle. Vous avez bien formé la porte de l'allée ?
— Oui, docteur Jacob, ne craignez rien. »
Il entra, et souriant :
« La gazette n'est pas arrivée ce matin? dit-il.
— Non, mais nous n'en avons pas besoin, répondit l'oncle d'un accent de bonne humeur un peu comique. Nous avons le livre du mauser, qui raconte le présent, le passé et l'avenir.
—Est-ce qu'il raconte aussi notre victoire? • demanda Kofl'el en se rapprochant du fourneau.
L'oncle et le mauser se regardèrent étonnés.
« Quelle victoire? fit le mauser.
— lié! celle d'avant-hier, à Kaiscrslautern. On ne parle que de cela dans tout le village; c'est Ilichter, M. Richter, qui es't revenu de là bas, vers deux heures, apporter la nouvelle. Au Cruchon-d'Or, on a déjà vidé plus de cinquante bouteilles en l'honneur des Prussiens; les Républicains sont en pleine déroute ! »
A' pj'ine eut-il parlé des Républicains, que nous regardâmes du côté de Tnlcôve, songeant que la Française était là et qu'elle nous entendait. Cela nous fit de la peine, car c'était une brave femme, et nous pensions que cette nouvelle pouvait lui causer beaucoup de mal. L'oncle leva la main, en hochant la tête d'un air désolé; puis il se leva doucement et entr'ouvril les rideaux pour voir si madame Thérèse dormait.
« C'est vous, monsieur le docteur, dit-elle aussitôt ; depuis une heure j'écoute les prédictions du mauser, j'ai tout entendu.
, — Ah! madame Thérèse, dit l'oncle, ce sont do fausses nouvelles.
— Je ne crois pas, monsieur le docteur. Du moment qu'une bataille s'est livi'ée avant-hier à Kaiserslautern, il faut que nous ayons eu le dessous, sans quoi les Français auraient marché tout de suite sur Landau, pour débloquer la place et couper la retraite aux Autrichiens ; leur aile droite aurait traversé le village. »
Puis élevant la voix :
« Monsieur KofTel, dit-elle, voulez- vous me dire les détails que vous savez? »
De toutes les choses lointaipes de ce temps, celle-ci surtout est restée dans ma mémoire, car, cette nuit-là, nous vîmes quelle femme nous avions sauvée, et nous comprimes aussi quelle était cette race de Français, qui se levait en foule pour convertir le monde.
Le mauser avait pris la chandelle sur la table, ^t nous étions tous entrés dans l'alcôve. Moi au pied du lit, Scipio contre la jambe, je regardais en silence, et, pour la première fois.
MADAME THÉRÈSE
je voynis que madame Thérèse élait devenue si maigre, qu'elle ressemblait à un homme : sa longue figure osseuse, au nez droit, le tour des yeux et le menton dessinés en arêtes, était appuyée sur sa main ; son bras, sec et brun, sor- Inil presque jusqu'au coude de la grosse chemise do Lisbeth; un mouchoir de soie rouge, noué sur le front, retombait derrière, sur sa nuque décharnée; on ne voyait pas ses magnifiques cheveux noirs, mais seulement quelques petits au-dessous des oreilles, où pendaient deux grands anneaux d'or. Etce qui surtout fixa mon attention, c'est qu'au bas de son cou pendait une médaille de cuivre rouge, représentant une tête de jeune fille, coiffée d'un bonnet en forme de casque ; cette relique attira mes yeux ; j'ai su depuis que c'était l'image de la Bépulilique, mais alors je pensai que c'était la sainte Vierge des Français.
Comme le mauser levait la chandelle derrière nous, l'alcôve était pleine de lumière, et madame Thérèse me parut aussi beaucoup plus grande ; sa hanche, sa jambe et son pied descendaient sous la couverture jusqu'au bas du lit. Je n'avais jamais remarqué ces choses, qui me frappèrent alors. Elle regardait Koffel, qui ne quittait pas des yeux l'oncle Jacob, comme pour lui demander ce qu'il fallait faire.
« Ce sont des bruits qui courent au village, dit-il d'un air embarrassé ; ce Ilichter ne mérite pas pour deux liards de confiance.
— C'est égal, monsieur Koffel, racontez-moi cela, dit-elle ; M. le docteur le permet. N'est-ce pas, monsieur le docteur, vous le permettez?
— Sans doute, fît l'oncle d'un air de regret. Mais il ne faut pas croire tout ce qu'on rapporte.
— Non..., on exagère, je le sais bien ; mais il vaut mieux savoir les choses que de se figurer mille idées ; cela tourmente moins. »
Koffel se mit donc à raconter que deux jours avant les Français avaient attaqué Kaiserslautern, et que, depuis sept heures du matin jusqu'à la nuit, ils avaient li.vré de terribles combats pour entrer dans les retranchements; que les Prussiens les avaient écrasés par milliers ; qu'on ne voyait que des morts dans les ravins, sur la côte, le long des routes et dans la Lauter; que les Français avaient tout abandonné : leurs canons, leurs caissons, leurs fusils et leurs gibernes; qu'on les massacrait partout, et que la cavalerie de Brunswick, envoyée à leur poursuite, faisait des prisonniers en masse.
Madame Thérèse, le menton appuyé sur la main, les yeux fixés au fond de l'alcôTe et les lèvres serrées, ne disait rien. F.Ue écoutait, et de temps en, temps, lorsque KoU'ul voulait s'ar-
rêter,— car de raconter ces chose« devant cette pauvre femme, cela lui laloait beaucoup de ' peine,— elle lui lançait un regard très-calme, et! il poursuivait, disant : « On raconte encorej ceci ou cela, mais je ne le crois pas. •
Enfin il se tut, et madame Thérèse, durant quelques instants, continua de réfléchir. Puis, comme l'oncle disait : « Tout cela, ce ne sont que des bruits... On ne sait rien de positif... Vous auriez tort de vous désoler, madame Thérèse, » elle se releva légèrement, pour s'appuyer contre le bois de lit, et nous dit d'une voix très-simple :
« Écoutez, il est clair que nous avons été repoussés. Mais ne croyez pas, monsieur le docteur, que cela me désole; non, cette aff'aire, qui vous parait considérable, est peu de chose pour moi. J'ai vu ce même Brunswick arriver jusqu'en Champagne, à la tête de cent mille hommes de vieilles troupes, lancer des proclamations qui n'avaient pas le sens commun, menacer toute la France, et ensuite reculer devant des paysans en sabots, la baïonnette dans les reins jusqu'en Prusse. Mon père, — un pauvre maître d'école, devenu chef de bataillon, — mes frères, —de pauvres ouvriers, devenus capitaines par leur coui'age, — et moi derrière, avec le petit Jean dans ma charrette, nous lui avons fait la conduite, après les défilés del'Argonne et la bataille de Valmy. Ne croyez donc pas que de telles choses m'effrayent. Nous ne sommes pas cent mille hommes, ni deux cent mille : nous sommes six millions de paysans, qui voulons manger nous-mêmes le pain que nous avons gagné péniblement par notre travail. C'est juste, et Dieu est avec nous. »
En parlant, elle s'animait, elle étendait son grand bras maigre ; le mauser, l'oncle et Koffel se regardaient stupéfaits.
« Ce n'est pas une défaite, ni vingt, ni cent qui peuvent nous abattre, reprit-elle; quandun de nous tombe, dix autres se lèvent. Ce n'est pas pour le roi de Prusse, ni pour l'empereur d'Allemagne que nous marchons, c'est pourl'abohtion des privilèges de toute sorte, pour laliberté, pour la justice, pour les droits de l'homme! — Pour nous vaincre, il faudra nous exterminer jusqu'au dernier, fit-elle avec un sourire étrange, et ce n'est pas aussi facile qu'on le croit. Seulement il est bien malheureux que tant de milliers de braves gens de .votre côté se fassent massacrer pour des rois et des nobles qui sont leurs plus grands ennemis, quand le simple bon sens devrait leur dire de se mettre avec nous, pour chasser tous ces oppresseurs du pauvre peuple; oui, c'est bien malheureux, et v&ilà ce qui me fait plus de peine que tout le reste. »
Ayant parlé de la sorte, elle se recoucha, et l'oncle Jacob, étonné de la justesse de ses paroles, resta quelques instants silencieux.
Le mauser et Koffel se regardaient sans rien dire, mais on voyait bien que les réflexions de la Française les avaient frappés et qu'ils pensaient : « Cette femme a raison ! »
Au bout d'une minute seulement, l'oncle dit :
« Du calme, madame Thérèse, du calme, tout ira mieux ; sur bien des choses nous pensons de même, et si cela ne dépendait que de moi, nous ferions bientôt la paix ensemble.
— Oui, monsieur le docteur, répondit-elle, je le sais, car vous êtes un homme juste, et nous ne voulons que la justice.
— Tâchez d'oublier tout cela, dit encore l'oncle Jacob; il ne vous faut plus maintenant que du repos pour être en bonne santé.
— Je tâcherai, monsieur le docteur. »
Alors nous sortîmes de l'alcôve, et l'oncle, nous regardant tout rêveur, dit :
« Voilà bientôt dix heures, allons nous coucher, il est temps. »
Il reconduisit Koffel et le mauser dehors, et poussa le verrou comme a l'ordinaire. Moi, je grimpais déjà l'escalier.
Cette nuit-là, j'entendis l'oncle se promener longtemps dans sa chambre ; il allait et venait d'un pas lent et grave, comme un homme qui réfléchit. Enfin, tout bruit cessa, et je m'endoraiis à la grâce de Dieu.
Le lendemain, lorsque je m'éveillai, la neige encombrait mes petites fenêtres; il en tombait encore tellement qu'on ne voyait pas la maison en face. Dehors tintaient les clochettes du traîneau de l'oncle Jacob, son cheval Rappel hennissait; mais aucun autre bruit ne s'entendait, tous les gens du village ayant eu soin de fermer leurs portes.
Je pensai qu'il fallait quelque chose d'extraordinaire pour décider l'oncle à se mettre en route par un temps pareil, et, m'étant habillé, je descendis bien vite savoir ce que cela pouvait être.
L'allée était ouverte j l'oncle, enfoncé dans la neige jusqu'aux genoux, son gros bonnet de loutre tiré sur la nuque, et le col de sa houppelande relevé, arrangeait à la hâte une botte de paille dans le traîneau.
« Tu pars, oncle ? lui criai-je en m'avançant sur le seuil.
—Oui, Fritzel, oui, je pars, dit-il d'un ton joyeux ; est ce que tu veux m'accompagner ? » J'aimais bien d'aller en traîneau, mais voyant ces gros flocons tourbillonner jusqu'à la cime des airs, et, songeant qu'il ferait froid, je repondis :
« Un autre jour, oncle; aujourd'hui, j'aime mieux rester. »
Alors il rit tout haut, et, rentrant, il me pinça l'oreille, ce qu'il faisait toujours lorsqu'il était de bonne humeur.
Nous entrâmes ensemble dans la cuisine, où le feu dansait sur l'âtre et répandait une bonne chaleur. Lisbeth lavait les écuelles devant la petite fenêtre à vitres rondes qui donnait sur la cour. Tout était calme dans la cuisine ; les grosses soupières semblaient briller plus que de coutume, et sur leur ventre rebondi dansaient cinquante petites flammes, semblables à celles du foyer.
« Maintenant, tout est prêt, dit l'oncle en ouvrant le garde-manger et fourrant dans sa poche une croûte de pain.
Il mit sous sa houppelande la gourde de kirschenwaser, qu'il emportait toujours en voyage; puis, au moment d'entrer dans la salle, la main sur le loquet, il dit à la vieille servante de ne pas oublier ses recommandations : d'entretenir un bon feu partout, de laisser la porte ouverte, pour entendre madame Thérèse, et de lui donner tout ce qu'elle demanderait, à l'exception du manger; car elle ne devait prendre qu'un bouillon le matin et un autre le soir, avec quelques légumes, et de ne la contrarier en rien.
Enfin il entra, et je le suivis, songeant au plaisir que j'aurais, lorsqu'il serait parti, de courir dans tout le village avec mon ami Scipio, et de me faire honneur de ses talents.
« Eh bien, madame Thérèse, dit l'oncle d'un ton joyeux, me voilà sur mon départ. Quel bon temps pour aller en traîneau ! »
Madame Thérèse, appuyée sur son coude, au fond de l'alcôve, les rideaux écartés, regardait les fenêtres d'un air tout mélancolique.
« Vous allez voir un malade, monsieur le docteur? dit-elle.
— Oui, un pauvre bûcheron de Dannbach, à trois lieues d'ici, qui s'est laissé prendre sous S3i schlilte; c'est une blessure grave et qui ne souffre aucun retard.
— Quel rude métier vous faites! dit madame Thérèse d'une voix attendrie; sortir par un temps pareil, pour secourir un malheureux, qui ne pourra peut-être jamais reconnaître vos services!
— Eh I sans doute, répondit l'oncle en bourrant sa grande pipe de porcelaine, cela m'est
MADAME THÉRÈSE
arrivé déjà bien souvent; mais que voulezvous ? parce qu'un homme est pauvre, ce n'est pas une raison pour le laisser mourir ; nous sommes tous frères, madame Thérèse, et les malheureux ont le droit de vivre comme les riches.
— Oui, vous avez raison, et pourtant combien d'autres, à voire place, resteraient tranquillement près de leur feu, au lieu de risquer leur vie, pour le seul plaisir de faire le bien ! »
Et levant les yeux avec expression :
« Monsieur le docteur, dit-elle, vous êtes un républicain.
— Moi, madame Thérèse ! que me dites-vous là? s'écria l'oncle en riant.
— Oui, un vrai républicain, reprit-elle; un homme que rien n'arrête, qui méprise toutes les soufTi-ances, toutes les misères pour accomplir son devoir.
— Ah ! si VOUE l'entendez ainsi, je serais heureux de mériter ce nom, répondit l'oncle. Mais, dans tous les partis et dans tous les pays du monde, il se trouve des hommes pareils.
— Alors, monsieur Jacob, ils sont républicains sans le savoir. »
L'oncle ne put s'empêcher de sourire :
« Vous avez réponse à tout, dit-il en fourrant son paquet de tabac dans la grande poche de sa houppelande, on ne peut pas discuter avec vous ! »
Quelques instants de silence suivirent ces paroles. L'oncle battait le. briquet. Moi j'avais pris la tête de Scipio entre mes bras, et je pensais : «Je te tiens, tu vas me suivre.... Nous reviendrons dîner, et après ça nous recommencerons. » Le cheval continuait à hennir dehors, et madame Thérèse s'était mise à regarder les gros flocons qui tourbillonnaient contre les vitres, lorsque l'oncle, ayant allumé sa pipe, dit :
« Je vais rester absent jusqu'au soir; mais Fritzel vous tiendra compagnie, le temps ne vous durera pas trop. •
Il me passait la main dans les cheveux, et je devenais rouge comme une écrevisse, ce qui fit sourire madame Thérèse.
« Non, non, monsieur le docteur, dit-elle avec bonté, je ne m'ennuie jamais seule; il faut laisser courir Fritzel avec Scipio, cela leur fera du bien; et puis ils aiment bien mieux respirer le grand air que de rester enfermés dans la chambre, n'est-ce pas, Fritzel?
— Oh! oui, madame Thérèse, répondis-je en exhalant un gros soupir.'
— Comment! tu n'as pas honte de dire cela de cette façon? s'écria l'oncle.
— Eh ! pourquoi, monsieur le docteur? Fritzel est comme petit Jean, il dit tout ce qu'il
pense, et il a raison. Va, Fritzel, cours, îimusetoi; l'oncle te donne congé. »
Que je l'aimais alors et que son sourire me paraissait bon! L'oncle Jacob s'était mis à rire; il reprit son fouet au coin de la porte, et revenant :
« Allons, madame Thérèse , s'écria-t-il , au revoir et bon courage !
— Au revoir, monsieur le docteur, fit-ella en lui tendant sa longue main d'un air d'attendrissement; allez, et que le ciel vous conduise.
Ils restèrent ainsi quelques instants tout rêveurs; puis l'oncle dit:
« Ce soir, entre six et sept heures, je serai de retour, madame Thérèse ; ayez bonne confiance, soyez sans inquiétude, tout ira mieux. »
Après quoi nous sortîmes; il enjamba l'échelle du traîneau, s'enveloppa les genoux de sa houppelande, et toucha Rappel du bout de son fouet, en me disant :
« Conduis-toi bien, Fritzel. »
Le traîneau fila sans bruit, remontant la rue. Quelques bonnes gens regardaient à leurs fenêtres et se disaient :
« Monsieur le docteur Jacob est appelé bien sûr quelque part pour un malade en danger, sans cela il ne se mettrait pas en route par ce temps de neige. »
Quand l'oncle eut disparu au coin de la rue, je tirai la porte de l'allée et je rentrai manger ma soupe sur le bord de l'àtre. Scipio me regardait, ses grosses moustaches en l'air, et se léchait de temps en temps le tour du museau en clignant de l'œil. Je lui laissai le fond de mon assiette à nettoyer, selon mon habitude ; ce qu'il faisait gravement, sans montrer l'avidité des autres chiens du village.
Nous en étions là et j'allais sortir, lorsque Lisbeth, qui venait de finir son ouvrage et qui s'essuyait les bras à la serviette, derrière la porte, me demanda :
« Dis donc, Fritzel, est-ce que tu restes ici?
— Non, je vais voir le petit Hans Aden.
— Eh bien, écoute : puisque tu mets tes sabots, va donc chez le mauser me chercher du miel pour la Française ; monsieur le docteur veut qu'on lui fasse une boisson avec du miel. Prends ton écuelle et va là-bas. Tu diras au mauser que c'est pour l'oncle Jacob. Voici l'argent. »
Rien ne me plaisait tant que d'avoir à faire des commissions, surtout chez le mauser, qui me traitait comme un homme raisonnable. Je V pris donc l'écuelle et je sortis avec Scipio pour me rendre chez le taupier, dans la ruelle des Orties, derrière l'église.
Quelques commères commençaient à balayer le devant de leur porte.
A l'auberge du Cruchon-d'Or, on entendait tinter les verres et les bouteilles; on chantait, on liait, les gens montaient et doscendaient l'escalier. Un vendredi, cela me parut extraordinaire; je m'arrêtai pour voir si c'était une noce ou un baptême, et comme je me tenais de l'autre côté de la rue, sur la pointe des pieds, regardant dans la petite allée ouverte, je vis, au fond de la cuisine, la silhouette étrange du-mauser se pencher devant la flamme, son bout de pipe noire au coin des lèvres, et sa main brune qui posait une braise sur le tabac.
Plus loin , à droite , j'aperçus aussi la vieille Grédel avec sa cornette à rubans tremblotants; elle arrangeait des assiettes sur un dressoir, et son chat gris se promenait au bord en faisant le gros dos et la queue en l'air.
Un instant après, le mauser revint lentement dans l'allée sombre, lançant de grosses bouffées. Alors je lui criai :
« Mauser! mauser! »
Il s'avança jusqu'au bord de l'escaher, et me dit en riant :
. n'(<st toi, Fritzel?
— Oui, je vais chez vous chercher du miel.
— Hé! monte donc boire un coup; nous irons ensemble tout à l'heure . »
Et se tournant vers la cuisine :
« Grédel, cria-t-il^ apportez un verre pour Fritzel. »
Je m'étais dépêché de monter, et nous entrâmes, Scipio sur nos talons.
Dans la salle, à travers la fumée grisâtre, on ne voyait, le long des tables, que des gens en blouse, en veste, en camisole, le bonnet ou le feutre sur l'oreille ; les uns assis à la file, les autres à cheval au bout des bancs, levant leurs verres pleins d'un air joyeux, et célébrant la grande victoire de Kaiserslautern. De tous les côtés on entendait chanter le Faterland. Quelques vieilles buvaient avec leurs fils et semblaient aussi joyeuses que les autres.
Je suivais le mauser, qui s'avançait, le dos rond, vers les fenêtres de la rue. Là se trouvaient, dans le coin à droite, l'ami Ivoffel et le vieux Adam Schmilt, devant une bouteille de vin blanc. Dans l'autre coin, en face, l'aubergiste Joseph Spick, son bonnet de laine frisée sur l'orei'ile, comme un batailleur, et M. Richter, en veste de chasse et grandes guêtres de cuir, buvaient du gleiszeller au cachet vert. Ils étaient pourpres tous les deux jusqu'aux oreilles, et criaient :
t A la sauté de Brunswick! à la santé de notre glorieuse armée!
— Hé! fit le mauser en s'approchant de notre table, place pour un homme. »
Et Koffel, se retournant, me serra la main, .tandis que le père Schmitt disait :
« A la bonne heure, à la bonne heure, voici du renfort. •
Il me fit asseoir près de lui, contre le mur, et Scipio vint aussitôt lui lever la main du bout de son nez, d'un air de vieille connaissance,
« Hé! hé! hé! disait le vieux soldat, c'est toi, l'ancien; tu me reconnais! »
Grédel apporta un verre, et lemauser l'emplit.
Au même instant, M. Richter se mit à crier à l'autre bout de la table, d'un ton moqueur :
« Hé! Fritzel, comment va M. le docteur Jacob? Il ne vient donc pas célébrer la grande bataille! C'est étonnant, étonnant, un si bon patriote ! »
Et moi, ne sachant que répondre, je dis tout bas à Koffel :
« L'oncle est parti sur son traîneau pour soigner un pauvre bûcheron qui s'est laissé prendre sous sa schlitte.. »
, Alors Koffel, se retournant, s'écria d'une voix claire :
« Pendant que le petil-fils d'un ancien domestique de Salm-Salm s'allonge les jambes sous la table prés du poêle, et qu'il boit du gleiszeller en l'honneur des Prussiens, qui se ■moquent de lui, M. le docteur Jacob traverse les neiges pour aller voir un pauvre bûcheron de la montagne écrasé sous sa schUlte. Ça rapporte moins que de prêter à gros intérêts, mais ça prouve plus de cœur tout de même. •
Koffel avait un petit coup de trop, et tous les gens l'écoutaient en souriant. Richter, la figure longue et les lèvres serrées, ne répondit pas d'abord, mais au bout d'un instant il dit :
« Eh ! que ne fait-on pas par amour des Droits de l'homme, de la déesse Raison et du Maximum, surtout quand une vraie citoyenne vous encourage !
— Monsieur Richter, taisez-vous! s'écria le mauser d'une voix forte. M. le docteur est aussi bon Allemand que vous, et cette femme, dont vous parlez sans la connaître, est une bravée femme. Le docteur Jacob n'a fait que son devoir en lui sauvant la vie ; vous devriez rougir d'exciter les gens du village contre un pauvre être malade qui ne peut se défendre : c'est abominable I
— Je me tairai si cela me convient, s'écria Richter cà son tour. Vous criez bien haut.... No dirait-on pas que les Français ont remporté la victoire ! »
Alors le mauser, les tempes et les joues couleur de brique, frappa du poing sur la table, à faire tomber les verres; il parut vouloir se lever, mais il se rassit et dit :
« J'ai droit de me réjouir des victoires de la
MADAME THÉRÈSE
vieille Allemagne autant, pour le moins, que vous, monsieur Richter, car moi je suis un vieux Allemand comme mon père, comme mon grand-père, et tous les maiisers connus depuis deux cents ans au village d'Anstatt pour l'élevage des abeilles et la manière de prendre les taupes; au lieu que les cuisiniers des Salm- Salm, de père en fils, se promenaient en France avec leurs maîtres pour, tourner la broche et lécher le fond des marmites. »
^ Toute la salle partit d'un éclat de rire à ce propos, et M. Richter, voyant que la plupart n'étaient pas pour lui, jugea prudent de se modérer; il répondit donc d'un ton calme :
« Je n'ai jamais rien dit contre vous ni contre le docteur Jacob; au contraire, je sais que M. le docteur est un homme habile et un honnête homme. Mais cela n'empêche pas qu'on un jour comme celui-ci tout bon Allemand doit se réjouir. Car, écoutez bien, ceci n'est pas une victoire ordinaire, c'est la fin de cette fameuse RépubUque une et indivisible.
— Comment! comment! s'écria le vieux Schmilt, la fin de la République? Voilà du nouveau !
— Oui, elle ne durera plus six mois, fit Richter avec assurance; car, de Kaiserslautern, les Français seront balayés jusqu'à llornbach, de Hornbach à Sarrebruck, à Metz, et ainsi de suite jusqu'à Paris. Une fois en Ftance, nous trouverons des amis en foule pour nous secourir : la noblesse, le clergé et les honnêtes gens sont tous pour nous; ils n'attendent que notre armée pour se lever. Et quant à ce tas de gueux ramassés à droite et à gauche, sans officiers et sans discipline, qu'est-ce qu'ils peuvent faire contre de vieux soldats, fermes comme des rochers, avançant en bon ordre de bataille, sous la conduite de la vieille race guerrière? Des tas de savetiers sans un seul général, sans même un vrai caporal schlaguef Des paysans , des mendiants, de vrais sans-culottes, comme ils s'appellent eux-mêmes, je vous le demande, qu'est-ce qu'ils peuvent faire contre des Brunswick, des Wurmser, et des centaines d'autres vieux capitaines éprouvés par tous les périls ffe la guerre de Sept ans? Ils seront dispersés ,1 périront par milliers, comme les sauterelles n automne. •
Toute la salle était alors de l'avis de Rich- '.", et plusieurs disaient .
< A la bonne heure, voilà ce qui s'appelle p.'irier; depuis longtemps nous pensions les mêmes choses. »
Le mauser et Koffel se taisaient; mais le vieux Adam Schmitt hochait la tête en souriant. Après un instant de silence, il déposa sa sur la table et dit :
« Monsieur Richter, vous parlez comme l'almanach; vous prédisez l'avenir d'une façon admirable ; mais tout cela n'est pas aussi clair pour les autres que pour vous. Je veux bien croii-e que la vieille race est née pour faire les généraux, puisque les nobles arrivent tous au monde capitaines; mais, de temps en temps, il peut aussi sortir des généraux de la race des paysans, et ceux-là ne sont pas les plus mauvais, car ils le sont devenus par leur propre valeur. Ces Républicains, qui vous paraissent si bêtes, ont quelquefois de bonnes idées tout de même; par exemple, d'établir chez eux que le premier venu pourra devenir feld-maréchal, pourvu qu'il en ait le courage et la capacité ; de cette façon, tous les soldats se battent comme de véritables enragés ; ils tiennentdansleurs rangs comme des clous et marchent en avant comme des boulets, parce qu'ils ont la chance de monter en grade s'ils se distinguent, de devenir capitaine, colonel ou général. Les Allemands se battent maintenant pour avoir des maîtres, et les Français se battent pour s'en débarrasser, ce qui fait encore une grande différence. Je les ai regardés de la fenêtre du père Diemer, au premier étage, en face de la fontaine, pendant les deux charges des Croates et des uhlans, des charges magnifiques; eh bien, cela m'a beaucoup étonné, monsieur Richter, de voir comme ces jacobins ont supporté ça! Et leur commandant m'a fait un véritable plaisir, avec sa grosse figure de paysan lorrain et ses petits yeux de sanglier. Il n'était pas aussi bien habillé qu'un major prussien, mais il se tenait aussi tranquille sur son cheval que si on lui avait joué un air de clarinette. Finalement, ils se sont tous retirés, c'est vrai, mais ils avaient une division sur le dos, et n'ont laissé que les fusils et les gibernes des morts sur la place. Avec des soldats pareils, croyezmoi, monsieur Richter, il y a de la ressource. Les vieilles races guerrières sont bonnes, mais les jeunes poussent au-dessous, comme les petits chênes sous les grands, et quand les vieux pourrissent, ceux-là les remplacent. Je ne crois donc pas que les Républicains se sauvent comme vous le dites; ce sont déjà de fameux soldats, et s'il leur vient un général ou deux, ■gare! Et prenez bien garde que ce n'est pas impossible du tout, car, entre douze ou quinze cent mille paysans, il ya plus de choix qu'entre dix ou douze mille nobles; la rnce n'est peutêtre pas aussi fine, mais elle est plus solide. »
Le vieux Schmitt reprit alors haleine un instant, et comme tout le monde l'écoutait, il ajouta :
« Tenez, moi , par exemple, si j'avais eu le bonheur de naître dans un pays pareil, est-ce que vous croyez que je me serais contenté d'êlie
Monsieur Karolus Kichlcr et Joseph Spick. (l'âge 4B.)
Adam Schmitt , sergent de grenadiers, avec cent florins de pension, six blessures et quinze campagnes? Non, non, ôtez-vous cette idée de la tête; je serais le commandant, le colonel ou le général Schmitt, avec une bonne retraite de deux mille thalers, ou bien mes os dormiraient depuis longtemps quelque part. Quand le courage mène à tout, on a du courage, et quand il ne sert qu'à devenir sergent et à faire avancer les nobles en grade, chacun garde sa peau.
— Et l'instruction! s'écria Richter, vous comptez donc l'instruction pour rien, vous? Est-ce qu'un homme qui ne sait pas lire vaut un duc de Brunswick qui sait tout? »
Alors Koffel , se retournant , dit d'un air calme :
— C'est juste, monsieur Richter, l'instruction fait la moitié de l'homme, et peut-être les trois quarts. Voilà pourquoi ces Républicains se battent jusqu'à la mort; ils veulent que leurs fils reçoivent de l'instruction aussi bien que les nobles. C'est le manque d'instruction qui fait la mauvaise conduite et la misère , la misère fait les mauvaises tentations, et les mauvaises tentations amènent tous les vices. Le plus grand crime de ceux qui gouvernent dans ce bas monde, c'est de refuser l'instruction aux misérables, afin que leurs races nobles soient toujours au-dessus; c'est comme s'ils crevaient les yeux des hommes, lorsqu'ils viennent au monde, pour profiter de leur travail. Dieu vengera ces fautes, monsieur Richter, car il «;st juste. Et si les Républicains versent leur sang,
MADAME THERESE
C'est alors qu'il fjllut fntondre les cris plaintifs de Max. (Page 50.)
comme ils le disent, pour que cela n'arrive plus siir la terre, tous les hommes religieux qui croient à la vie éternelle doivent les approuver. »
Ainsi parla Koffel, disant que si ses parents avaient pu le faire instruire, au lieu d'être un pauvre diable, il aurait peut-être fait honneur à Anstatt et serait devenu quelque chose d'utile. Chacun pensait comme lui, et plusieurs se disaient entre eux : « Que serions-nous si l'on nous avait instruits? Est-ce que nous étions plus bêtes que les autres? Non, le ciel donne à tous sa douce lumière et sa bonne rosée. Nous avions de bonnes intentions, nous voulions la justice; mais on nous a laissés dans les ténèbres, par esprit de calcul et pour nous maintenir dans la bassesse. Ces gens-là pensent s'a-
grandir en empêchant les autres de croître, c'est abominable! »
Et moi, songeant alors combien l'oncle Jacob se donnait de peine pour m'apprendra à lire dans M. de Buffon, je me repentais de ne pas profiter davantage de ses leçons, et j'étais tout attendri.
M. Richter, voyant tout le monde contre lui, et ne sachant que répondre aux paroles judicieuses de Koffel, haussa les épaules comme pour dire : « Ce sont des fous gonflés d'orgueil, des êtres qu'il faudrait mettre à la raison. •
Or le silence commençait à se rétablir, et le mauser venait de faire apporter une seconde bouteille, lorsque des grondements sourds s'entendirent sous la table; aussitôt nous regardâmes et nous vîmes le grand chien roux de
jO
M.,Ilichter qui tournait autour de Scipio. Ce chien s'appelait Max; il avait le poil ras, le nez fenau, les cotes saillanles, les yeux Jaunâtres, les oreilles longues et la queue relevée comme un sabre ; il était grand, sec et nerveux. M. Richter avait l'habitude de chasser avec lui des journées entières sans rien lui donner à manger, souspi-étexte que les bons chiens dédiasse doivent avoir faim pour sentir te gibier et le suivre à la piste. Il voulait passer derrière Scipio, qui se retournait toujours la tête haute et la lèvre frémissante.
Eii regardant du côté de M. Richter, je vis qu'il excitait son chien eu dessous; le père Sclnnilt s'en aperçut aussi, car il s'écria :
« Monsieur Richter, vous avez tort d'exciter votre chien. Ce caniche, voyez-vous, est un chien de soldat, rempli de finesse et qui conn;iît toutes les ruses de la guerre. Le vôtre est peut-être d'une vieille race; mais, prenez garde, celui-ci serait bien capable de l'étrangler.
— Etrangler mon chien ! s'écria Richter; il en avalerait dix comme ce misérable roquet; d'un coup de dent il lui casserait l'échiné ! •
En entendant cela, je voulus me sauver avec Scipio, car M. Richter excitait toujours son grand Max, et tous les buveurs se retournaient en riant pour voir la bataille. J'avais envie de ;.îourer; mais le vieux Schmitt me retenait par l'épaule en me disant tout bas :
« Laissez'faire, laissez faire.... ne craignez rien, Fritzel; je vous dis que notre chien connaît la politique.... l'autre n'est qu'une grosse bête qui n'a rien vu. •
El se tournant vers Scipio, il lui répétait toujours :
« Attention! attention! »
Scipio ne bougeait pas 5 il se tenaille derrière dans le coin de la fenêtre, la tête droite, ses yeu3( luisants sous ses grands poils frisés, et dans le coin de sa moustache tremblotante, on voyait une dent blanche très-pointue.
Le grand roux s'avançait la tête penchée et le poil hérissé tout le long de son échine maigre. Us grondaient tous deux, jusqu'au momenroii Max fil un bond pour saisir Scipio à la gorge; aussitôt trois ou quatre éclats de voix brefs, terribles, partirent à la fois. Scipio s'était baissé pendant que l'autre l'attrapait à la tignasse, et d'un coup de dent sec il lui faisait claquer la patte, C'est alors qu'il fallut entendre les cris plaintifs de Max, et qu'il fallut le ^voir se glisser en boitant sous les tables; il filait comme un éclair entre les jambes, en répé'ant ses cris aigus qui vous perçaient les oreilles.
M. Richter s'était levé furieux pour tomber sur Scipio; mais, au même instant, le mauser avait pris son bâton au coin de la porte, etdisait :
t Monsieur Richter, si votre grosse bête est mordue, à qui la faute? Vous ï'avez assez excitée; maintenant elle est peut-être estropiée, ça vous apprendra !
Et le vieux Schmitt, riant jusqu'aux larmes, faisait mettre Scipio entre ses genoux et criait ;
« Je savais bien qu'il connaissait les flnessiis de la guerre; hé! hé! hé! nous avons remporté les drapeaux et les canons. »
Tous les assistants riaient avec lui; de sorte qne M. Richter, indigné, chassa lui-même son chien dans la rue à grands^^oups de pied, pour ne plus entendre .«es cris. Il aurait bien voulu en l'aire autant à Scipio, mais tout le monde était dans l'élonnement de son courage et de son bon sens natui el.
« Allons, s'écria le mauser en se levant, arrive maintenant, Fritzel, arrive ! il est temps que je te donne ce que tu veux. Je vous salue, monsieur Richter; vous avez un fameux chien. Grédel, vous mai'querez deux bouteilles sur l'ardoise. »
Schmitt et Koffel s'étaient aussi levés, et nous soi-times tous ensemble, riant comme des bienheureux. Scipio nous suivait de près, sacliant qu'il n'avait rien de bon à espérer quand nous serions sortis.
Au bas de l'escalier, Schmitt et Koffel tournèrent à droite pour descendre la grand'route ; le mauser et moi nous traversâmes la place, à gauche, pour entrer dans la ruelle des Orties.
Le mauser marchait devant, le dos rond, une épaule un peu plus haute que l'autre, selon son habitude, lançant de grosses bouffées de tabac coup sur coup, et riant tout bas, sans doute à cause de la déconfiture de Uichter.
Nous arrivâmes bientôt à sa petite porte enfoncée sous terre ; alors il' descendit les marches et me dit :
« Arrive, Fritzel, arrive; laisse le chien dehors, il n'y a pas trop de place dans le trou. »
Il avait bien raison d'appeler sa baraque un trou, car elle n'avait que deux petites fenêtres à fleur de ten-e donnant sur la ruelle. A l'intérieur, tout était sombre .: le grand lit et l'escalier de bois au fond, les vieux escabeaux, la table couverte de scies, de pointes, de pincettes; l'armoire ornée de deux citrouilles, le plafond traversé de perches, où la vieille Berbel, la mère du mauser, suspendait le chanvre (ju'elle filait; les attrapes de toutes sortes placées sur le vieux baldaquin, dans un enfoncement tout gris de poussière et de toiles d'araignée ; les centaines de peaux de martres, de fouines, de belettes accrochées aux murs, les unes retournées, les autres encore fraîches et bourrées de paille pour les faire sécher, tout cela vous laissait à peine assez de place pour se retourner,
MADAME THÉRÈSE
et tout cola me rappelle le bop temps de la jeunesse, car je l'ai vu cen t fois, été comme hiver, qu'il fit du soleil ou de la pluie, que les petiies fenêlres fussent ouvertes ou formées.
C'est là-dodans que je me représente toujours le mauser, assis devant la table trèsbasse, montant ses attrapes, la joue tirée, 1er lèvres serrées, et la vieille Bf'rbel, — toute jaune, le bonnet de crin sur la nuque, ses petites mains sèches, atix ongles noirs, sillonnées de grosses veines b'enàtres,— filant du matin au. soir à côté du poêle. De temps en temps, elle levait sa petite tète, froncée do rides innombrables, et regardait son fils d'un air de satisfaction.
Mais ce jour-Là, Borbel n'était pas do bonne humeur, car à peine fûmes-nous enli'és qu'elle se mit à quereller le mauser d'une voix aigre, disant qu'il pissait sa vie au cabaret, qu'il ne songeait qu'à boire, sans so soucier du lendemain, toutes choses irès-.faussef) auxqu'lles lo mauser ne répondit pas, srtchan! qu'il faut lout entendre de sa mère sans se plaindre.
Il ouvrit tranquillement l'armoire, tandis que la vieille Berbel criait, et prit sur le pins haut rayctn une large écuello de terre vernissée, où le miel couleur d'or, dans des rayons blancs comme la neige, s'élevait par couches régulières. Il la déposa sur la table, et plaça deux beaux rayons dans une assiette trèspropre, en me disant :
« Tiens, Fritzel, voilà du beau miel pour la dame française. Le miel en rayon est tout ce qu'on peut souhaiter de mieux pour des mala'les; c'est d'abord plus appétissant, et puis c'est plus frais et plus sain. »
J'avais déjà pose l'argent au bord de la table, et Berbel étendait la main d'un air content pour le prendre ; mais le mauser me le rendit :
« Non,, fit-il, 'non, je ne -veux pas être payé de cela ; metiîcet argent dans ta poche, Fritzel, et prends l'assiette. Laisse ton écuelle ici; je vous la rappoitorai ce soir ou demain malin. » ■ Et comme la vieille semblait fâchée, il aj(jula :
« Tu diras à la dame française, Fritzel, que c'est le mauser qui lui fait présent de ce miel, avec plaisir, entends-tu... de bien bon cœur... car c'est une femme respectable... N'oublie pas de dire « respectable, » tu m'entends?
— Oui, manser, je dirai ça. Bonjour, Berbel, dis-je en ouvrant la porte. »
Elle me, répondit en inclinant la tête brusquement; celte vieille avare ne voulait rien dire, à cause de l'oncle .lacob; mais de voir partir le miel eans argint, cela hu paraissait ""ien dur.
Le mauser me reconduisit jusque dehors, et
je retournai chez nous, bien content de ce qui vp'iait d'arriver.
Au coin de l'église, je rencontrai le petit llnns Aden, qui revenait de glisser sur le guévoir; il s'en retournait, les mains dans les poches jusqu'aux coudes, et me cria :
<- Fritzel! Fritzel! •
S'étant approché, d'abord il regarda les deux beaux rayons de miel, et me dit :
« C'est pour vous, ça?
— Non, c'est pour faire de la boisson à la dame française.
— Je voudrais bien être malade à sa place, • dit-il en se léchant, d'un air expressif, le bord do ses grosses lèvres retroussées.
Puis il demanda :
■ Ou est-ce que tu fais, cette après-midi?-
— Je ne sais pas; j'irai nie promener avec Scipio. »
Alors il regarda le chien, et, s^^ grattant le bas du dos : ,
« Ecoute, si tu veux, dit-il, nous irou poser dos altrapes derrière le fumier de l;.v poste ; il y a beaucoup de vordiors et do mmneaux le long des haies, sous les hangars ,-t dans les arbres du Posllhâl.
— Je veux bien, lui épondis-je.
— Oui, arrive ici, sur le perron; nous partirons ensemble. »
Avant de nous sépai'er, Hans Aden me demanda s'il pouvait passer le doigt au fond do l'assietle; ïe lui donnai cette permission, et il trouva le miel très-bon. Après quoi, chacun reprit son chemin, et je rentrai chez nous vers onze hf.ures et demie.
« A 11! le voilà! s'écria Lisbetli en me voyant entrer dans la cuisine, je croyais que tu ne reviendrais plus; Dieu du ciel, il l'en faut, à toi. du temps pour faire une commission ! •
e lui racontai ma rencontre avec lo mauser sur l'escalier du Cruchon-d'Or, la dispute de KolTol, du vieux Schmitt et du taupier contre M. Hichter, la grande bataille de Max et de Scipio, et, finalement, la manière dont le mauser m'aVait recommandé de dire qu'il ne voulait pas d'argent pour son miel, ( t qu'il l'ollrait de bien bon cœur à la dame française, une personne « res[)ectable. »
Comme la porte était ouverte, madame Thérèse entendit ces choses et me dit de vonir. Alors je vis qu'elle était attendrie, et quaudje lui présentai le miel, elle l'accepta.
« C'est hien, Fritzel, dit-elle les larmes aux yeux, c'est bien, mon enfant, je suis contente, bien contente de ce présent; l'estime des honnêtes gens nous fait toujours beaucoup de plaisir. Lorsque le mauser viendra, je veux le remercieF moi-même, »
Puis elle se pencha et passa la main sur la tête de Scipio, qui se tenait devant le lit, le nez en l'ait; elle souriait, et dit :
« Hé ! Scipio, tu soutiens donc aussi la bonne cause? »
Lui, voyant la joie briller dans ses yeux, se mit à aboyer tout haut; il se plaça même sur son derrière, comme pour faire l'exercice.
« Oui, oui, je vais mieux maintenant, lui dit-elle, je me sens plus forte. . . Ah ! nous avons beaucoup souffert ! »
Puis, exhalant un soupir, elle se remit le coude dans l'oreiller en disant :
• Une bonne nouvelle... seulement une bonne nouvelle, et tout sera bien ! » .
Lisbeth venait de dresser la table, elle ne disait rien, madame Thérèse redevenait rêveuse.
La pendule sonna midi, et, quelques instants après, la vieille servante appoi-ta la petite soupière pour nous deux ; elle fit le signe de la croix et nous dînâmes.
A chaque instant je tournais la tête pour regarder si Hans Aden ne se promenait pas déjà sur le perron de l'église. Madame Thérèse, qui venait de se recoucher, nous tournait le dos, la couverture sur l'épaule; elle avait sans doute encore de grandes inquiétudes. Moi, je ne songeais qu'aux fumiers du Postthdl; je voyais déjà nos attrapes en briques posées autour dans la neige, la tuile levée, soutenue par deux petits bois en fourche, et les grains de blé au bord et dans le fond. Je voyais les verdiers tourbillonner dans les arbres, et les moineaux rangés à la file, sur le bord des toits, s'appelant, épiant, écoutant, tandis que nous, tout au fond du hangar, derrière les bottes de paille, nous attendions le cœur battant d'impatience. Puis un moineau voltigeait sur le fumier, la queue en éventail, puis un autre, puis toute la bande. Les voilà ! les voilà près de nos attrapes!... Ils vont descendre... déjà un, deux, trois sautent autour et becquètent les grains de blé... Frouu ! tous s'envolent à la fois ; c'est un bruit à la ferme... c'est le garçon Yéri avec ses gros sabots, qui vient de crier dans l'écurie à l'un de ses chevaux : « Allons, te retournerastu, Foux? » Quel malheur? Si seulement tous les chevaux étaient crevés, et Yéri avec!... Enfin, il faut attendre encore... les moineaux sont partis bien loin. Tout à coup un d'eux se remet à crier... ils reviennent sur les toits... Ahl Seigneur Dieu! pourvu que Yéri ne crie
plus... pourvu que tout se taise... S'il n'y avait seulement pas de gens dans cette ferme ni sur la route! Quelles transes ! Enfin, en voilà un qui redescend... Hans Aden me tire parle pan de ma veste... Nous ne respirons plus... nous sommes comme muets d'espérance et de crainte I
Tout cela, je le voyais d'avance, je ne me tenais plus en place.
« Mais, au nom du ciel, qu'as-tu donc? me disait Lisbeth ; tu vas, tu cours comme une âme en peine... tiens-toi donc tranquille. »
Je n'entendais plus; le nez aplati contre la vitre, je pensais :
« Viendra-t-il ou ne viendra-t-il pas ? Il est peut-être déjà là-bas... il en aura emmené un autre ! »
Cette idée me paraissait terrible.
J'allais partir, quand enfin Hans Aden traversa la place ; il regardait vers notre maison, épiant du coin de l'œil; mais il n'eut pas besoin d'épier longtemps : j'étais déjà dans l'allée et j'ouvrais la porte, sans prévenir Scipio cette fois. Puis je courus le long du mur, de crainte d'une commission ou de tout autre empêchement : il peut vous arriver tant demalheurs dans ce bas monde ! Et ce n'est que bien loin de là, dans la ruelle des Orties, que Hans Aden et moi nous fîmes halte pour reprendre haleine.
« Tu as du blé, Hans Aden ?
— Oui.
— Et ton couteau?
— Sois donc tranquille, le voilà. Mais écoute, Fritzel, je ne peux pas tout porter; il faut que tu prennes les briques et moi les tuiles.
— Oui; allons. »
Et nous repartîmes à travers champs, derrière le village, ayant de la neige jusqu'aux hanches. Le mauser, Koffel, l'oncle lui-même nous auraient appelés alors, que nous nous serions sauvés comme des voleurs, sans tourner la tête.
■ Nous arrivâmes bientôt à la vieille tuilerie abandonnée, car on cuit rarement en hiver, et nous primes notre charge de briques. Puis, remontant la prairie, nous traversâmes les haies du PosUhâl toutes couvertes de givre, juste en face des grands fumiers carrés, derrière les écuries et le hangar. Déjà de loin, nous voyions les moineaux ahgnés au bord du toit.
• Je te le disais bien , faisait Hans Aden ; écoute... écoute !... •
Deux mjputes après nous posions nos attrapes entre les fumiers, en déblayant la neige au fond. Hans Aden tailla les petites fourches, plaça les tuiles avec délicatesse, puis il sema le blé tout autour. Les moineaux nous contem-
MADAME THERESE
plaient du haut des toils, en tournant légèrement la tête sans rien dire. Hans Adon se releva , s'essuyant le nez du revers de la manche, et clignant de l'œil pour observer les moineaux
<i Arrive, fit-il tout bas; ils vont tous descendre. •
Nous entrâmes sous le hangar, pleins de bonnes espérances, et dans le même instant toute la bande disparut. Nous pensions qu'ils reviendraient; maisjusque vers quatre heures nous restâmes blottis derrière les bottes de paille, sans entendre un cri de moineau. Ils avaient compris ce que nous faisions, et s'en étaient allés bien loin , à l'autre bout du village.
Qu'on juge de notre désespoir ! Hans Aden, malgré son bon caractère, éprouvait une indignation terrible, et moi-même je faisais les plus tristes réflexions, pensant qu'il n'y a rien de plus bête au monde que de vouloir prendre des moineaux en hiver, lorsqu'ils n'ont que la peau et les os, et qu'il en faudrait quatre pour faire une bouchée.
Enfin, las d'attendre et voyant le jour baisser, nous revînmes au village, en suivant la grande route, grelottant, les mains dans les poches, le nez humide et le bonnet tiré sur la nuque d'un air piteux.
Lorsque j'arrivai chez nous, il faisait nuit. Lisbeth préparait le souper; mais comme j'éprouvais une sorte de honte à lui raconter la façon dont les moineaux s'étaient moqués de nous, au lieu de courir à la cuisine, selon mon habitude, j'ouvris tout doucement la porte de la salle obscure, et j'allai m'asseoir sans bruit derrière le fourneau.
Rien ne bougeait; Scipio dormait sous le fauteuil, la tête sur la hanche, et je me réchauffais depuis un quart d'heure, écoutant bourdonner la flamme, lorsque madame Thérèse, qui semblait dormir, me dit d'une voix douce :
« C'est toi, Fritzel?
— Oui, madame Thérèse, lui répondis-je.
— Tu te réchauffes ?
— Oui, madame Thérèse.
— Tu as donc bien froid ?
— Oh ! oui.
— Qu'est-ce que vous avez donc fait cette après-midi?
— Nous avons posé des attrapes aux moineaux, Hans Aden et moi.
— Ah ! Et vous -en avez pris beaucoup? — ■ Non, madame Thérèse, pas beaucoup.
— Combien? •
Cela me saignait le cœur de ^ire à cette honnête personne que nous n'en avions pas pris du tout.
« Deux ou trois, n'est-ce pas, Fritzel? fit-elle.
— Non, madame Thérèse.
— Vous n'en avez donc pas pris ?
— Non. »
Alors elle se tut, et je me fis une grande idée do son chagrin.
« Ce sont des oiseaux bien malins, reprit-elle au bout d'un instant.
— Oh oui!...
— Tu n'as pas les pieds mouillés, Fritzel?
— Non, j'avais mes sabots.
— Allons, allons, tant mieux. Il faut te consoler, une autre fois tu seras plus heureux. »
Comme nous causions ainsi, Lisbeth entra, laissant la porte de la cuisine ouverte.
• Hé ! te voilà, dit-elle, je voudrais bien savoir où tu passes tes journées ? toujours dehors, toujours avec ton Hans Aden, ou ton Frantz Sépel.
— Il a pris des moineaux, dit madame Thérèse.
— Des moineaux! si j'en voyais seulement une fois un, s'écria la vieille servante. Depuis trois ans, tous les hivers il court après les moineaux. Une fois, par hasard, il a pris en automne un vieux geai déplumé, qui n'avait plus la force de voler, et depuis ce temps il croit que tous les oiseaux du ciel sont à lui. »
Lisbeth riait. Elle se remit à son rouet, devant l'alcôve , et dit en trempant son doigt dans le mouilloir :
• Maintenant tout est prêt, quand M. le docteur viendra, je n'aurai plus qu'à mettre la nappe. Qu'est-ce que je racontais donc tout à l'heure ?
— Vous parliez de vos conscrits, mademoiselle Lisbeth .
— Ah! oui... depuis le commencement de cette maudite guerre, tous les garçons du village sont partis : le grand Ludw^ig, le fils du forgeron, le petit Christel, Hans Goerner et bien d'autres, ils sont partis, les uns à pied, les autres à cheval, en chantant : « Falerlandl Faterland! » avec leurs camarades, qui les conduisaient au Kirschtâl, à l'auierge du père Fritz, sur la route de Kaiserslautern. . Ils chaulaient bien, mais ça ne les empêchait pas de pleurer comme des malheureux en regai'dant le clocher d'Anstatt. Le petit Christel, à chaque pas, embrassait Ludvi^ig en disant : « Quand reverrons-nous Anstatt? • L'autre répondait : « Ah bah! il ne faut pas penser à ça, le seigneur Dieu, là-haut, nous sauvera de ces Républicains que le ciel confonde! • Ils sanglotaient ensemble, et le vieux sergent, venu tout exprès, répétait toujours : « En avant!... Courage!... Nous sommes des hommes I « H avait le nez rouge, à force de trinquer avec nos conscrits. Le grand Hans Goerner, qui devait se
marier avec Rosa Mut7, la fille du garde champêlre, criait: « Encoie un coup... encore un coup:.. C'est peut-être le dernier plat de choucroute que nous voyons devant nos yeux ! »
— Pauvre garçon ! fit madame Thérèse.
— Oui, reprit Lisbeth, et ça ne serait encore rien, si les filles pouvaient se marier; mais quand les garçons parlent, les filles restent plantées là, à rêver du matin au soir, à se consumer et à s'ennuyer. Elles ne peuvent pourtant pas prendre des vieux de soixante ans, des veufs, ou Lien des hossus, des boiteux ou des borgnes. Ah ! madame Thérèse, ce n'est pas pour vous faire des reproches, mais sans votre Révolution, nous serions bien tranquilles, nous ne penserions qu'à louer le Seigneur de ses grâces. C'est terrible une République pareille qui dérange tout le monde de ses habitudes ! »
Tout en écoutant cette histoire, je sentais une bonne odeur de veau farci remplir la chambre, et je finis par me lever avec Scipio, pour aller jeter un coup d'œil à la cuisine : nous avions une bonne soupe aux oignons, une poitrine de veau farcie et des pommes de t.erre frites. La chasse m'avait tellement ouvert l'appétit, qu'il me semblait que j'aurais tout avalé d'une bouchée.
Scipio n'était pas dans de moins heureuses dispositions; la patte au bord de l'âtre, il regardait du nez à travers les marmites, car le nez du chien, comme le dit M. de BulTon, est une seconde vue fort délicate.
Après avoir bien regardé, je me mis à faire des vœux pour le retour de l'oncle.
« Ah! Lisbeth ! m'écriai-je en rentrant, si tu savais comme j'ai faim !
— Tant mieux, tant mieux, me répondit la vieille en jacassant toujours, l'appétit est une bonne chose. »
Puis elle poursuivit ses histoires de village, que madame Thérèse semblait écouter avec plaisir. Moi, j'aliais, je venais de la salle à la cuisine, et Scipio me suivait pas à pas; il avait sans doute les mêmes idées que moi.
La nuit dehors devenait noire.
De temps en temps madame Thérèse interrompait la vieille servante, levant le doigt et disant :
« Ecoutez ! »
Alors tout le monde restait tranquille une seconde.
« Ce n'est rien, faisait Lisbeth; c'est la charrette de Hans Bockel qui passe ; » ou bien : « c'est la mère Dreyfus qui s'en va maintenant à la veillée chez les Brèmer. »
Elle connaissait les habitudes de tous les gens d'Anstatt, et se faisait un véritable bonheur d'en parler à la dame française, mainte-
nant qu'elle avait vu la sainte Vierge pendue à son cou ; car sa nouvelle amitié venait de là, comme je l'appris plus tard.
Sept heures sonnèi'ent, puis la demie. A la fin, ne sachant plus que faire pour attendre, je me dressai sur une chaise, et je pris dans un rayon YHisloire naturelle de M. de BulTon, chose qui ne m'était jamais arrivée; puis, les deux coudes sur la table, dans une sorte de désespoir, je me mis à lire tout seul en français. L\ me fallait tout mon appétit pour me donner une pareille idée ; mais à chaque instant je levais la tAe,- regardant la fenêtre, les yeux tout grands ouverts et prêtant l'oreille.
Je venais de trouver l'histoire du moineau, qui possède deux fois plus de cervelle que l'homme en proportion de son corps, quand enfin un bruit lointain, un bruit de grelots sq fit entendre; ce n'était, encore qu'un bruissement presque imperceptible, perdu dans l'éloignement, mais il se rapprochait vite, et bientôt njadame Thérèse dit :
« C'est M. le docteur.
— Oui, fit Lisbeth en se lovanletremetlant son rouet au coin de l'horloge, cette fois c'est lui. »
Elle courut à la cuisine.
J'étais déjà dans l'allée, abandonnant M. de Buffon sur la table, et je-tirais la porte extérieure en criant :
« C'est toi, mon oncle?
— Oui, Fritzel, répondit la voix joyeuse de l'oncle, j'arrive. Tout s'est bien passé à la maison?
— Très-bien, oncle, tout le monde se porte bien.
— Bon, bon I •
Au même instant, Lisbeth sortait avec la lanterne, et je vis l'oncle sous le liangar, en train de dételer le cheval. Il était tout blanc au milieu des ténèbres, et chaque poil de sa houppelande et de son gros bonnet de loutre scinlillait à la lanterne comme une étoile. Il se dépêchait; Rappel, tournant la tête vers l'écurie, semblait ne pouvoir attendre.
« Seigneur Dieu, qu'il fait froid dehors! dit la vieille servante en accourant l'aider; vous devez être gelé, monsieur le docteur. Allez, entrez vite vous réchauITer, je finirai bien toute seule. »
Mais l'oncle Jacob n'avait pas l'habitude de laisser le soin de son cheval à d'autres ; ce n'est qu'en voyant Rappel de vaut son râtelier garni de foin, et les pieds dans la bonne litière, qu'il dit :
« Entrons maintenant. • Et nous entrâmes tous ensemble.
« Bonnes nouvelles, madame Thérèse, s'écria l'oncle sur le seuil, bonnes nouvelles! J'arrive de Kaiserslaulern, tout va bien là-bas. »
MADAME THÉRÈSE
Madame Thérèse, assise sur son lit, le regardait toute pâle.
Et tandis qu'il secouait son bonnet et se débarrassait de sa houppelande :
« C(jniment, monsieur le docteur, lit-elle, vous venez de Kaiserslautern ?
, — Oui, j'ai poussùjiisque-là... Je voulais en avoir le cœur net. J'ai tout vu... je me suis informé de tout, dit-il en souriant; mais je ne vous cache pas, madame Thérèse, quoje tombe de fatigue et de faim. »
Il tirait ses grosses bottes, assis dans le fauteuil, et regardait Lisbeth nicltr.j la nappe d'un œil aussi luisant que celui de Scipio et le mien.
« Tout ce que je puis vous dire, s'écria-t-il en se relevant, c'est que la bataille de Kaisei-slautern n'est pas aussi décisive qu'on le croyait, et que votre bataillon n'a pas donné; le petit Jean n'a pas couru de nouveaux dangers.
— Ah ! cela suffit, dit madame Thérèse en se recouchant d'un air de bonheur et d'attendrissemen(,inexprimables, cela suffît ! Vous ne m'en diriez pas plus, que je seraisdôjà trop heureuse. Réchauffez-voiis, monsieur le docteur, mangez, ne vous'pressez pas, je puis attendre maintenant. •
Lisbeth servait alors la soupe, et l'oncle, en s' asseyant, dit encore :
« Oui, c'est positif, vous pouvez être tranquille sur ces deux points. Tout à Theure je vous dirai le reste. »
Puis nous nous mîmes à manger, et l'oncle, me regardant de temps en temps, souriait commC'pour dire : « Je crois que lu veux me rattraper; où diable as-tii pris un appétit pareil, toi? .
Bientôt cependant notre grande faim se ralentit; nous songeâmes au pauvre Scipio, qui nous regardait d'un œil stoïque, et ce fut son tour de manger. L'oncle but encore un bon coup, puis il alluma sa pipe, et se rapprochant de l'alcôve, il prit la main de madame Tlicrèse comme pour lui tâter le pouls, en disant :
« M'y voilà ! »
Klle ne- disait rien et souriait.
Alors il avança le fauteuil , écarta les rideaux, plaça la chandelle sur la table de nuit, et s'étant assis, il commença l'histoire de la bataille. Je l'écoutais, le bras appuyé derrière lui sur le fauteuil. Lisbcith se tenait debout dans l'ombre de la salle.
« Les Républicains sont arrivés devant Kaiserslautern le 27 au soir, dit-il; depuis trois jourslos Prussiens y étaient; ils avaient fortifié la position en plaçant des canons au haut des ravins qui montent sur le plateau. Le général Hoche les suivait depuis la ligne de l'Lrbach;
il avait même voulu les entourer à Bisingen, et résolut aussitôt de les culbuter le lendemain. Les Prussiens étaient 40,000 horrftnes, et les Français 30,000. ^
« Le lendemain donc, l'attaque commença sur la gauche; les Républicains, conduits par le général Ambei't, se mirent à grimper le ravin au pas de charge en criant : « Landau ou lat mort ! • Dans ce moment même, Hoche devait attaquer le centre; mais il était couvert de bois et do hauteurs, il lui fut impossible d'arriver à temps; le général Ambert dut reculer sous le feu des Prussiens; il avait toute l'armée de Brunswict contre lui. Le jour suivant 29 novembre, c'est Hoche qui attaqua par le centre; le général Ambert devait tourner la droite, mais il s'égai-a dans les montagnes, de sorte que Hoche fut accablé à son tour. Malgré cela, l'attaque devait recommencer le lendemain 30 novembre. Ce jour-là, Brunswick fit un mouvement en avant, et les Républicains, de crainte d'être coupés, se mirent en retraite.
«Voilà ce que je sais de positif, et de labouche même d'un commandant républicain, blessé d'un coup de feu à la hanche, le second jour de la bataille. Le docteur Feuerbach, un de mes vieux amis d'Université, m'a conduit près de cet homme; sans cela je n'aurais rien appris au juste, car des Prussiens on ne peut tirer que des vanteries.
«Toute la ville parle de ces événements, mais chacun à sa manière; une grande agitation règne encore là-bas; des convois do blessés partent sans cesse pour Mayence ; l'hôpital de la ville est encombré de malades, et les bourgeois sont forcés de recevoir des blessés chez eux, en attendant qu'il soit possible de les évacuer. »
On pense avec quelle attention madame Thérèse écoutait ce récit.
« Je* vois... je vois... disait-elle tristement, la main appuyée contre la tempe,' nous avons manqué d'ensemble.
— Justement, vous avez manqué d'ensemble, voilà ce que tout le monde dit à Kaiserslautern; mais cela n'empêche pas quei'on reconnaisse le courage et même l'audace extraordinaire de vos Républicains. Quand ils criaient , « Landau ou la mort! » au miheu du roulement de la fusillade et du grondement des canons, toute la ville les entendait, il y avSit de quoi vous faire frémir. Maintenant ils sont en retraite, mais Brunswick n'h pas osé les poursuivre »
11 y eut un instant de silence, et madame Thérèse demanda :
• Et comment savez-vous que notre bataillon n'a pas donné, monsieur le docteur?
Dans le miîme instant toute la bande disparut. (Page 53.)
, — Ah 1 c'est par le commandant républicain , il m'a dit que le premier bataillon de la deuxième brigade avait éprouvé de grandes pertes dans un village de la montagne quelques jours auparavant, en poussant une reconnaissance du côté de Landau, et que, pour cette raison, on l'avait mis à la réserve. C'est alors que j'ai vu qu'il savait exactement les choses.
— Gomment s'appelle ce comminandant?
— Pierre Ronsarl ; c'est un homme grand, brun, les cheveux noirs.
— Ah ! je le connais bien, je le connais, dit madame Thérèse, il était capitaine dans notre bataillon l'année dernière; comment! ce pauvre Ronsart .est prisonnier? Est-ce que sa blessure est dangereuse ?
— Non, Feuerbach m'a dit qu'il en reviendra;
mais il faudra quelque temps, » répondit l'oncle. ! Puis, souriant d'un air fin, les yeux plissés : « Oui, oui, ût-il, voilà ce que le commandant m'a raconté. Mais il m'a dit bien d'autres choses encore, des choses... des choses intéressantes... extraordinaires... et dontje ne me serais jamais douté...
— Et quoi donc, monsieur le docteur?
— Ah! cela m'a bien étonné, fit l'oncle en serrant le tabac dans sa pipe du bout de son doigt et tirant une grosse bouffée les yeux en l'air, bien étonné!... et pourtant pas trop... non, pas trop... car des idées pareilles m'étaient venues quelquefois.
— Mais quoi donc, monsieur Jacob? fit madame Thérèse d'un air surpris.
— Ah ! il m'a parlé d'une certaine citoyenne
MADAME THERESE
Madame TlièAso lîtail devenue toute rêveuse. (Page GO.)
Thérèse, d'une espèce de Cornélia, connue de toute l'armée de la Moselle, et que les soldats aiipellent tout bonnement la Citoyenne! Hé! lié! hél il paraît que cette citoyenne-là ne manque pas d'un certain courage ! • Et se tournant vers Lisbeth et moi : • t Figurez-vous qu'un jour, comme le chef de leur bataillon venait d'être tué, en essayant d'entraîner ses hommes, et qu'il fallait traverser un pont défendu par une batterie et deux régiments prussiens, et que tous les plus vieux Républicains, les plus terribles d'entre ces hommes courageux reculaient, figurez-vous que cette citoyenne Thérèse prit le drapeau, et qu'elle marcha toute seule sur le pont, en disant •■ son petit frère Jean de battre la charge devant elle comme devant une armée ; ce qui
produisit un tel effet sur les Républicains, au'ils s'élancèrent tous à sa suite, et s'emparereni, des canons ! — Comprenez-vous ça, vous autres ? — C'est le commandant Ronsart qui m'a raconté la chose. »
Et comme nous regardions madame Thérèse, tout stupéfaits , moi surtout , les yeux tout grands ouverts, nous vîmes qu'elle devenait toute rouge.
« Ah! fit l'oncle, on apprend tous les jours de nouvelles choses; ça, c'est grand, ça, c'est beau! Oui... oui... quoique je sois partisan de la paix, ça m'a tout à fait touché...
— Mais, monsieur le docteur, répondit enfin madame Thérèse, comment pouvez-vous croire?..,
— Ohl interrompit l'oncle en étendant la
main, ce n'est pas ce commandant tout seul qui m'a dit cela ; deux autres capitaines blessés, qui se trouvaient là, en entendant dire que la citoyenne Tliérèse- vivait encore, se sont bien réjouis. .. son histoire du drapeau est connue du dernier soldat. Voyons... oui ou non, est-ce qu'elle a fait ça? • dit l'oncle en fronçant les sourcils et regardant madame Thérèse en face.
Alors elle, penchant la tête, se mit à pleurer en disant :
« Le chef de bataillon qui venait d'être tué était notre père... nous voulions mourir, le petit Jeau et moi... nous étions désespérés. »
En songeant à cela, elle sanglotait. L'oncle, la regardant alors, devint très-gi-ave et dit :
« Madame Thérèse, écoulez, je suis fier d'avoir sauvé la vie d'une femme telle que ' vous. Que ce soit parce que votre père était mort, ou pour toute autre raison que vous ayez agi de la sorte, c'était toujours grand, noble et courageux; c'était même extraordinaire, car dos milliers d'autres femmes se seraient contentées de gémir; elles seraient tombées là sans force, et l'on n'aurait pu leur faire de reproches. Mais vous êtes unefemme courageuse, et longtemps après avoir rempli de grands devoirs, vous pleurez lors(]ue d'autres commencent à oublier; vous n'êtes pas seulement la femme qui lève le drapeau d'entre les morts, vous êtes encore la femme qui pleure, et voilà pourquoi je vous estime. — Et je dis que le toit de cette maison, habitée autrefois par mon père et mon grand-père, est honoré de votre présence, oui, honoré! »
Ainsi parla lîoncle, gravement, en appuyant sur les mots, et déposant sa pipe sur la table, parce qu'il était vraiment ému.
El madame Thérèse finil par dire :
« Monsieur le docteur, ne parlez pas ainsi, ou je serai forcée de m'en aller. Je vous en prie, ne parlez plus de tout cela.
— Je vous ai dit ce que je pense, répondit l'oncle en se levant, et maiuleuanl je n'en parlerai plus, puisque telle est votre volonté; mais cela ne m'empêchera pas d honorer en vo,us une douce et noble créature, et d'être fier de vous avoir donné mes soins. El le commandant m'a dit aussi quel était votre père et quels étaient vos frères : des gens simples, naïfs, partis tous ensemble pour défendre ce qu'ils croyaient être la justice. Quand taut de miniers d'hommes orgueilleux ne pensent qu'à leurs intérêts, et, je le dis à regret, quand ils se croient nobles en ne songeant qu'aux choses de la matière, on aime à voir que la vraie noblesse, "elle ([ui vient du désintéressement et de l'héroïsme, se réfugie dans le peuple. Qu'ils soient Républicains ou non, qu'imporlel je
pense, en âme et conscience, que les vrais nobles à la face de l'Elernel sont cens qui remplissent leur devoir. »
L'oncle dans son exaltation, allait et venait dans la salle, se parlant à lui-même. Madame Thérèse, ayant essuyé ses larmes, le regardait en souriant el lui dit :
« Monsieur le docteur, vous nous avez apporté de bonnes nouvelles, merci, merci! Maintenant je vais aller mieux.
— Oui, répondit l'oncle en s'arrêlant, vous irez de mieux en mieux. Mais voici l'heure du repos; la fatigue a été longue, et je crois que ce soir nous dormirons tous bien. Allons, Frilzel, allons, Lisbelh, en route! Ronsoir, madame Thérèse.
— Bonne nuit, monsieur le docteur. »
Il prit la chandelle, el le front penché, tout rêveur, il monta derrière nous.
Le lendemain fut un jour de bonheur pour la maison de l'oncle Jacob.
Il était bien tard lorsque je m'éveillai de mon profond sommeil { j'avais dormi douze heures de suite comme une seconde, et la première chose que je vis, ce furent mes petilcs vitres rondes couvertes de ces fleurs d'argent, de ces toiles tiansparentes et de ces mille ornements de givre, tels que la main de nul ciseleur ne pourrait en dessiner. Ce n'est pourtant qu'une simple pensée de Dieu, qui nous rappelle .le printemps au milieu de l'hiver; mais c'est aussi le signe d'un giand froid, d'un froid sec el vif qui succède à la neige; alors toutes les rivières sont prises el même les fontaines; les sentiers humides sont durcis et les petites flaques d'eau couvertes de cette. glace blanche et friable qui craque sous les pieds comme des coquilles d'œuls.
En regardant cela, le nez à peine hors de ma couverture et le bonnet de colon tiré jusqu'au bas de la nuque, je revoyais tons les hivers passés et je me disais : • Frilzel, tu n'oseras jamais te lever, pas même pour aller déjeuner, non, tu n'oseras pas? »
Cependant une bonne odeur de soupe à la crème montait de la cuisine et m'inspirait un terrible courage.
J'étais là dans mes réflexions depuis une demi-heure, el j'avais arrêté d'avance que je sauterais du lit, que je prendrais mes habits sous le bras, et que je courrais dans la cuisine m'habiller près de l'âtre, lorsque j'entendis
MADAME THÉRÈSE
l'oncle Jacob se lever dans la chambre à côté de la mienne, ce qui me fit juger que les grandes fatigues de la veille l'avaient rendu tout aussi dormeur que moi. Quelques instants après, je le vis entrer dans ma chambre, riant et grelottant, en culotte et manches de chemise.
« Allons, allons, Fritzel, s'écria- t-il, hopl hop! du courage... Tu ne sens donc pas l'odeur de la soupe? »
11 agissait ainsi tous les hivers, quand il faisait bien froid, et s'amusait de me voir dans une grande incertitude.
« Si l'on pouvait m'apporter la soupe ici, lui dis-je, je la sentirais encore bien mieux.
— Oh ! le poltron, le poltron ! dit l'oncle, il aurait le cœur de manger au lit, voilà de la paresse ! •
Alors, pour me montrer le bon exemple, il versa l'eau froide de ma cruche dans la grande écuelle, et se lava la figure des deux mains devant moi, en disant :
« C'est ça qui fait du bien, Fritzel, c'est ça qui vous ragaillardit et vous ouvre les idées. Al loES, lève-toi... Arrive! »
Moi, voyant qu'il voulait me laver, je sautai (le mon lit, et d'un seul bond je pris mes habits et je descendis quatre à quatre. Les éclats de rire de l'oncle remplissaient toute la maison.
« Ah tu ferais un fameux Républicain , toi ! s'écriait-il; le petit Jean aurait besoin de te battre joliment la charge pour te donner du courage. »
Mais une fois dans la cuisine, je me moquais bien de ses railleries ! Je m'habillai auprès d'un bon feu, je me lavai avec de l'eau tiède que me versa Lisbeth; cela me parut bien meilleur que d'avoir tant de courage, et je commençais à contempler la soupière d'un œil attendri, lorsque l'oncle descendit à son tour; il me pinça l'oreille et dit à Lisbeth :
• I>;h bien! eh bienl comment va madame Thérèse ce matin? La nuit s'est bien passsée, j'espère?
— Entrez, répondit la vieille servante d'un accent de bonne humeur' entrez, monsieur le docteur, quelqu'un veut vous parler. »
L'oncle entra, je le suivis, et d'abord nous fûmes Irès-étonnés de ne voir personne dans la salle, et les rideaux de l'alcôve tirés. Mais notre étonnement fut encore bien plus grand lorsque, nous étant retournés, nous vîmes madame 'Thérèse dans son habit de cantiniôre, — la petilo vesteà boutons de cuivre fermée jusqu'au menton, et la grosse écharpe rouge autour du cou, — assise derrière le fourneau; elle était comme nous l'avions vue la première fois, seulement un eu plus pâle, et son chapeau sur la table, e sorte que ses beaux cheveux noirs, partagés
au milieu du front, lui retombaient sur les épaules, et qu'on aurait dit un jeune homme.' Elle souriait à notre étonnement, et tenait la main posée sur la tête de Scipio assis auprèa d'elle.
« Seigneur Dieu! fit l'oncle. Comment, c'est vous, madame Thérèse!.... Vous éles levée! •
Puis il ajouta d'un air d'inquiétude :
« Quelle imprudence! •
Mais elle, continuant de sourire, lui lendil la main d'un air de reconnaissance, en h: regaid;int de ses grands yeux noirs avec expression, et mi répondit :
« Ne craignez rien, monsieur le docteur, je suis bien, très-bien; vos bonnes nouvelles d'hier m'ont rendu la santé. Voyez vousnjèmc?... »
Il lui prit la main en silence et compta le pouls d'un air rêveur; puis son front s'éclaircit, et d'un ton joyeux il s'écria :
• Plus de fièvre ! Ah 1 maintenant, maintenant tout va bien ! Mais il faut encore de la prudence, encore de la prudence. »
Et se reculant, il se mit à rire comme un enfant, regardant sa malade qui lui souriait aussi :
« Telle je vous ai vue la première fois, dit-il lentement, telle je vous revois, madame Thérèse. Ah! nous avons eu du bonheur, bien du bonheur !
— C'est vous qui m'avez sauvé la vie, monsieur Jacob, dit-elle, les yeux pleins delarmes.»
Mais hochant la tête et levant la main :
« Non, fit-il, non, c'est celui qui conserve tout et qui anime tout, c'est celui-là seul qui vous a sauvée ; car il ne veut pas que les grandes et belles natures périssent toul<'s, il veut qu'il en reste pour donner l'exemple aux autres. Allons, allons, qu'il en soit remeiciô!'»
Puis, changeant de voix et de figure, il s'écria :
« Réjouissons-nous!... réjouissons-nous!... Voilà ce que j'appelle un be;m jour ! »
En même temps il courut à la cuisine, et comme il ne revenait pas tout do suite, madame Thérèse me lit signe d'approcher; elle me prit la tète entre ses nuiins et m'embrassa, écartant mes cheveux.
« Tu es un bon enfant, Fritzel, me dit-elle ; tu ressembles à petit Jean. »
J'étais tout fier de ressembler à petit Jean.
Alors l'oncle rentra, clignant des yeux d'un air de satisfaclion intérieure.
t Aujourd'hui, dit-il, je ne bouge pas de chez nous; il faut aussi de temps en temps que l'homme se repose. Je vais seulement faire un petit tour au village, pour avoir la conscience, nette, et puis je rentre passer toute la joiu-uée
en famille, comme au bon temps où la grand'mère Lehnel vivait encore. On a beau dire, ce sont les femmes qui font Tintérieur d'une maison !»
Tout en parlant de la sorte, il se coiffait de son gros bonnet et se jetait la houppelande sur l'épaule. Puis il sortit en nous souriant.
Madame Thérèse était devenue toute rêveuse; elle se leva, poussa le fauteuil près d'une fenêtre, et se mit à regarder là place de la fontaine d'un air grave. Moi, je sortis déjeuner dans la cuisine avec Scipio.
Environ une demi-heure après, j'entendis l'oncle qui rentrait en disant :
« Eh bien ! me voilà libre jusqu'au soir, madame Thérèse ; j'ai fait ma tournée, tout est en ordre, et rien ne m'oblige plus de sortir. »
Depuis un instant, Scipio grattait à la porte, je lui ouvris et nous entrâmes ensemble dans la salle. L'oncle venait de suspendre sa houppelande au mur, et regardait madame Thérèse encore à la même place et toute mélancolique.
■ A quQi pensez- vous donc, madame Thérèse? lui dit-il, vous avez l'air plus triste que tout à l'heure.
— Je pense, monsieur le docteur, que, malgré les plus grandes souffrances, on est heureux de se sentir encore sur cette terre pour quelque temps, dit-elle d'une voix émue.
— Pour quelque temps ? s'écria l'oncle, dites donc pour bien des années ; car. Dieu merci, vous êtes d'une bonne constitution, et d'ici à peu de jours, vous serez aussi forte qu'autrefois.
— Oui, mensieur Jacob, oui, je le crois, fltelle ; mais quand un homme bon, un homme de cœur vous a relevée d'entre les morts à la dernière minute, c'est un bien grand bonheur, de se sentir renaître, de se dire : « Sans lui, je ne serais plus là 1 »
L'oncle alors comprit qu'elle contemplait le ' théâtre du terrible combat soutenu par son bataillon contre la division autrichienne ; que cette vieille fontaine, ces vieux murs décrépits, ces pignons, ces lucarnes, enfin toute la place étroite et sombre lui rappelait les incidents de la lutte, et qu'elle savait aussi le sort qui l'attendait, si par bonheur il n'était survenu quand Joseph Spick allait la jeter dans le tombereau. Il resta comme étourdi de cette découverte, et seulement au bout d'un instant il demanda :
« Qui donc vous a raconté ces choses, madame Thérèse?
— Hier, pendant que nous étions seules, Lisbeth m'a dit ce que je vous dois de reconnaissance.
— Lisbeth vous a dit cela ! s'écria l'oncle désolé; j'avais pourtant bien défendu...
— Ah ! ne lui faites pas de reproches, monsieur le docteur, dit-elle, je l'ai bien aidée un peu... Elle aime tant à causer 1 »
Madame Thérèse souriait alors à l'oncle, qui, s'apaisant aussitôt, dit :
« Allons, allons, j'aurais dû prévoir cela, n'en parlous plus. Mais écoutez-moi bien, madame Thérèse, il faut chasser ces idées de votre esprit; il faut au contraire tâcher de voir les choses en beau, c'est nécessaire au rétablissement de yotre santé. Tout va bien maintenant, mais aidons encore la nature par des pensées agréables, selon le précepte judicieux du père de la médecine, le sage Hippocratès : « Une âme vigoureuse, dit-il, sauve un corps affaibli I « La vigueur de l'âme vient des pensées douces et non des idées sombres. Je voudrais que cette fontaine fût à l'autre bout du village; mais puisqu'elle est là, et que nous ne pouvons l'ôter, allons nous asseoir au coin du fourneau pour ne plus la voir, cela vaudra beaucoup mieux.
— Je veux bien, » répondit madame Thérèse en se levant.
Elle s'appuya sur le bras de l'oncle, qui semblait heureux de la soutenir. Moi, je roulai le fauteuil dans son coin, et nous reprîmes tous notre place autour du fourneau, dont le pétillement nous réjouissait.
Quelquefois, au loin dehors, on entendait un chien aboyer au village, et cette voix claire, qui s'étend sur la campagne silencieuse au temps des grands froids, éveillait Scipio, qui se relevait, faisait quatre pas vers la porte en grondant, les moustaches ébouriffées, puis revenait s'étendre près de ma chaise, se disant sans doute qu'un bon feu vaut mieux que le plaisir de faire du bruit.
Madame Thérèse, dans sa pâleur, ses grands cheveuxnoirs tombant avec des reflets bleuâtres autour de ses épaules, semblait heureuse et calme. Nous causions là tranquillement, l'oncle fumait sa grosse pipe de faïence avec une gravité pleine de satisfaction.
« Mais, dites-moi donc, madame Thérèse, je croyais avoir découpé votre veste, fit-il au bout de quelques instants, et je la vois comme neuve.
— Nous l'avons recousue hier, Lisbeih et moi, monsieur Jacob, répondit-elle.
— Ah! bon, bon... Alors vous savez coudre?... Getteidée ne m'était pas encoi-e venue... Je vous voyais toujours à la tête d'un pont, ou quelque part ailleurs, le long d'une rivière, éclairée par les coups de fusil.
Madame Thérèse sourit.
« Je suis la fille d'un pauvre maître d'école, dit-elle, et la première chose à faire en ce
MADAME THERESE
monde, quand on est pauvre, c'est d'apprendre à gagner sa vie. Mon père le savait, tous ses enfants connaissaient un état. 11 n'y a qu'un an que nous sommes partis, et non-seulement notre famille, mais tous tous les jeunes gens de la ville et des villages d'alentour, avec des fusils, des haches, des fourches et des faux, tout ce qu'on avait, pour aller à la rencontre des Prussiens. La proclamation de Brunswick avait soulevé tous les pays frontières; on apprenait l'exercice en route.
« Alors mon père, un homme instruit, fut nommé d'abord capitaine à l'élection populaire, et plus tard, après quelques rencontres, il devint chef de bataillon. Jusqu'à notre départ je l'avais aidé dans ses classes, je faisais l'école des jeunes filles ; je les instruisais en tout ce que de bonnes ménagères doivent savoir.
• Ah! monsieur Jacob, si l'on m'avait dit dans ce temps-là qu'un jour je marcherais avec des soldats, que je conduirais mon cheval par la bride au milieu do la nuit, que je ferais passer ma charrette sur des tas de morts, et que souvent, durant des heures entières, au milieu des ténèbres, je ne verrais mon chemin qu'à la lueur des coups de feu, je n'aurais pu le croire, car je n'aimais que les simples devoirs de la famille; j'étais même très-timide, un regard me faisait rougir malgré moi. Mais que ne fait-on pas quand de grands devoirs nous tirent de l'obscurité, quand la patrie en danger appelle ses enfants! Alors le cœur s'élève, on n'est plus le même, on marche, la peur s'oublie, et longtemps après, on est étonné d'être si changé, d'avoir fait tant de choses que l'on aurait crues tout à fait impossibles!
—Oui, oui, faisait l'oncle en inclinant la tête, maintenant je vous connais... je vois les choses clairement... Ah ! c'est ainsi qu'on s'est levé... c'est ainsi que les gens ont marché tous en masse... Voyez donc ce que peut faire une idée !
Nous continuâmes à causer de la sorte jusque vers midi; alors Lisbeth vint dresser la table et servir le dîner; nous la regardions aller et venir, étendre la nappe et placer les couverts, avec un vrai plaisir, et quand enfin elle apporta la soupière fumante :
« Allons, madame Thérèse, s'écria l'oncle tout joyeux, en se levant et l'aidant à marcher, mettons-nous à table. Vous êtes maintenant notre bonne grand'mère Lehnel, la gardienne du foyer domestique, comme disait mon vieux professeur Eberhardl, de Heidelberg. •
Elle souriait aussi, et quand nous filmes assis les uns en face des autres, il nous sembla que tout rentrait dans l'ordre, que tout devait être ainsi depuis les anciens temps, et que jusqu'à ce Jour il nous avait manqué quelqu'un
de la famille, dont la présence nous rendait plus heureux. Lisbeth elle-même en apportant le bouilli, les légumes et le rôti, s'arrêtait chaque fois à nous contempler d'un air de satisfaction profonde, et Scipio se tenait aussi souvent près de moi qu'auprès de sa maîtresse, ne faisant plus de différence entre nous.
L'oncle servait madame Thérèse, et comme elle était encore faible, il découpait lui-même les viandes sur sou assiette, disant :
« Encore ce petit morceau ! ce qu'il vous faut maintenant, ce sont des forces; mangez encore cela, mais ensuite nous en resterons là, car tout doit arriver avec ordre et mesure. •
Vers la fin du repas il sortit un instant, et comme je me demandais ce qu'il était allô faire, il reparut avec une vieille bouteille au gros cachet ro.uge toute couverte de poussière.
. Ça, madame Thérèse, dit il en déposant la bouteille sur la table, c'est un de vos compatriotes qui vient vous souhaiter la bonne santé; nous ne pouvons lui refuser celte satisfaction, car il arrive de Boiu'gogne e^ on le dit d'humeur joyeuse.
— Est ce ainsi que vous traitez tous vos malades, monsieur Jacob? demanda madame Thérèse d^me voix émue.
— Oui, tous, je leur ordonne tout ce qui peut leur faire plaisir.
— Eh bien, vous possédez la vraie science, celle qui vient du cœur et qui guérit. »
L'oncle allait verser; mais, s'arrêtant tout à coup, il regarda la malade d'un air grave et dit avec expression :
« Je vois que nous sommes de plus en plus d'accord, et que vous finirez par vous convertir aux doctrines de la paix. •
Ayant dit cela, il versa quelques gouttes dans mon verre , et remplit le sien et celui de madame Thérèse jusqu'au bord, en s'éci-iant :
« A votre santé, madame Thérèse I
— A la vôtre et à celle de Fritzell » dit-elle.
Et nous bûmes ce vieux vin couleur pelure d'oignon, qui me parut très-bon.
Nous devenions tous gais, les joues de madame Thérèse prenaient une légère teinte rose, annonçant le retour de la santé; elle souriait et disait :
« Ce vin me ranime. •
Puis elle se mit à parler de se rendre utile à la maison.
« — Je me sens déjà forte, disait- elle, je puis travailler, je puis raccommoder votre vieux linge ; vous devez en avoir, monsieur Jacob?
— Oh! sans doute, sans doute, répondit l'oncle en souriant; Lisbetli n'a^plus ses yeux de vingt ans, elle, passe des heures à faire une reprise, vous me serez très-utile, très-utile.
Mais nous n'en sommes pas encore là, le repos vous est encore nécessaire.
— Mais, dit-elle alors en me regardant avec douceur, si je ne puis encore travailler, vous me permettrez au moins de vous remplacer quelquefois auprès de Friizel; vous n'avez pas toujours le temps de lui donner vos bonnes leçons de français, et si vous voulez...
— ^Ah ! pour cela, c'est dilTérent, s'écria l'oncle, oui, yoilà ce qui s'appelle une idée excellente, à la bonne heure. Ecoule, Fritzel, à l'avenir tu prendras les leçons de madame Thérèse ; tu tâcheras d'en profiter, car les bonnes occasions de s'instruire sont rares, bien rares. »
J'étais devenu tout rouge, en songeant que madame Thérèse avait beaucoup de temps de reste; elle, devinant ma pensée, me dit d'un air bon :
< Ne crains rien, Friizel, va, je te laisserai au temps pour courir. Nous lirons ensemble monsieur BufTon, une lieure le matin seulement et ime heure le soir. Rassure-toi, mon enfant, je ne t'ennuierai pas trop. •
Elle m'avait attiré doucement et m'embrassait, lorsque la porte s'ouvrit et que le mauser et Koffel entrèrent gravement en habils des dimanches ; ils venaient prendre le café avec nous. Il était facile de voir que l'oncle, en allant les inviter le malin, leur avait parlé du courage et de la grande renommée de madame Thérèse dans les armées de la République, car ils n'étaient jilus du tout les mêmes. Le mauser ne conservait plus son bonnet de martre sur la tête, il ouvrait les yeux et regardait tout attentif, et Koffel avait mis une chemise blanche, dont le collet lui remontait jusque par-.dessus les oreilles; il se tenait tout droit, les mains dans les poches de sa veste, et sa femme avait diï lui mettre un bouton podr attacher la seconde bretelle de sa culotte, car, au heu de pencher sur la hanche, elle était relevée également des deux côtés; en outre, au heu de ses savates percées de tious, il avait mis ses souliers des jours de fêtes. Enfin tous deux avaient la mine de graves personnages arrivant pour quelque conférence extraordinaire, et tous deux saluèrent en se courbant d'un air digne et dirent :
« Salut bien à la compagnie, salut !
— Bon, vous voilà, dit l'oncle, venez vous asseoir. .
Puis se tournant vers la cuisine, il s'écria :
« Lisbeth, tu peux apporter le café. •
Au même instant, regardant par hasard du côté des fenêtres, il vit passer le vieux Adam Schmitt, et, se levant aussitôt, il alla frapper à la vitre, en disant :
« Voici un vieux soldat de Frédéric, ma-
dame Thérèse ; vous serez heureuse de faire sa connaissance, c'est un brave homme. »
Le père Schmitt élait venu voir pourquoi monsieurle docteur l'appelait, et l'oncle Jacob, ayant ouvert le châssis, lui dit :
« Père Adam, faites-nous donc le plaisir dk venir prendre le café avec nous; j'ai toujouri de ce vieux cognac, vous savez?
— Hé! volontiers, monsieur le docteur, répondit Schmitt, bien volontiers. »
Puis il parut sur le seuil, la main retournée contre l'oreille, disant :
« Pour vous rendre mes devoirs. •
Aloi-s le mauser, Koffel et Schmitt, debout autour de la table d'un air embarrassé, se mirent à parler entre eux tout bas, regardant madame Tliérèse du coin de l'œil connue s'ils avaient eu à se communiquer des choses graves; tandis que Lisbelh levait la nappe et déroulait la toile cirée sur la table, et que madame Thérèse continuait à me sourire et à me passer la main dans les cheveux, sans avoir l'air de s'apercevoir qu'on parlait d'elle.
Enfin Lisbeth apporta les tasses et les petites carafes de cognac et de kirchenwasser sur un plateau, et cette vue fit se retourner le vieux Schmitt, dont les yeux se plissèrent. Lisbeth apporta la cafetière, et l'oncle dit >
« Asseyons-nous. »
Alors tout le monde s'assit, et madame Thérèse, souriant à tous ces braves gens :
« Permettez que je vous serve, messieurs, » dit-elle.
Aussitôt le père Schmitt, levant la main à son oreille, répondit :
« A vous les honneurs militaires I »
Koffel et le mauser se lancèrent un regard d'admiration, et cliacuu pensa : « Ce pèie Schmitt vient de dire une chose pleine d'àpropos et de bon sens ! •
Madame Thérèse emplit donc les tasses, et tandis qu'on buvait en silence, l'oncle, plaçant la main sur l'épaule du père Schmitt, dit :
« Madame Tliéi'èse, je vous présente un vieux soldat du grand Frédéric, un homme qui, malgré ses campagnes et ses blessures, son courage et sa bonne conduite, n'est devenu que simple sergent, mais que^tous les braves gens du village estiment autant qu'un hauplmann.
Alors madame Thérèse regarda le père Schmitt, qui s'était redressé sur sa chaise plein d'un sentiment de dignité naturelle.
« Dans les armées do la République, Monsieur aurait pu devenir général, dit-elle. Si la France combat maintenant toute l'Europe, c'est qu'elle ne veut plus souffrir que les honneurs, la fortune et tous les biens de la terre reposent sur la tête de quelques-uns, malgré leurs vices,
MADAME THERESE
et toutes les misères, toutes les humiliations snr la tête dos autres, malgré leur mérite et kurs vertus. La nation trouve cela contraire à la loi de Dieu, et c'est pour en obtenir le changement que nous mourrons tous s'il le faut. »
D'abord personne ne répondit; Schmilt regardait cette femme gravement, ses grands yeux gris bien ouverts, et son nez légèrement crochu, recourbé : il avait les lèvres serrées et semblait réfléchir; le mauser et Koffel, l'un en face de l'autre, s'observaient; madame Thérèse paraissait un peu animée et l'oncle restait calme. Moi, j'avais quitté la table, parce que l'oncle ne me laissait pas prendre de café, disant que c'était nuisible aux enfants; je me tenais derrière le fourneau, regardant et prêtant l'oreille.
Au bout d'un instant, l'oncle Jabob dit à Sclimitt :
■ Madame était c.intiniôre au 2" bataillon de la 1" brigade de l'armée do la Moselle.
— Je le sais déjà, monsieur lo docteur, répondit le vieux soldat, et je sais aussi" ce qu'elle a fait. »
Puis, élevant la voix, il s'écria :
« Oui, Madame, si j'avais eu le bonheur de servir dans les armées de la République, je serais devenu capitaine, peut-être môme commandant, ou je serais mort! »
El s'appuyanl la main sur la poitrine :
« J'avais de l'arnour-propre , dit-il; sans vouloir me flatter, je ne manquais pas de coui-age, et si j'avais pu monter, j'aurais eu boule de rester en bas. Le roi, dans plusieurs occasions, m'avait remarqué, chose bien lare pour un simple soldat, et qui me fait honneur. A Rosbach, pendant que le hauptmann derrière nous criait : « Forvcrlz! • c'est .'Vdam Schmitt qui commandait la compagnie. Eh bien! tout cela n'a -servi à rien; et maintenant, quoique je reçoive une pension du roi de Prusse, je suis forcé de dire que les Républicains o-nt raison. Voilà mon opinion, n
Alors il vida bru.-quement son petit verre, et clignant de l'œil d'un air bizarre, il ajouta :
« Et ils se battent bien... j'ai vu ça... oui, ils se battent bien. Ils n'ont pas encore les mouvements réguliers des vieux soldats; mais ils soutiennent bien une charge, et c'est à cela qu'on reconnaît les hommes solides dans les rangs. »
Après ces paroles du père Schmitt, chacun se mit à célébrer les idées nouvelles; on aurait dit (ju'il venait de donner le signal d'une confiance plus grande, et que chacun mettait au jour des pensées depuis longtemps tenues secrotej. KofTel, qui se plaignait tonjouis de n'avoir pas reçu d'instruction, dit que tous les
enfants devraient aller à l'école aux frais du pays ; que Dieu n'ayant pas donné plus de cœur et d'esprit aux nobles qu'aux autres hommes, chacun avait droit à la rosée et à la lumière du ciel ; qu'ainsi l'ivraie n'étoufferait pas le bon grain, et qu'on ne prodiguerait pas inutilement aux chardons la culture qui pouvait faire prospérer des plantes plus utiles.
Madame Thérèse répondit que la Convention nationale avait voté cinquante-quatre millions de francs pour l'instruction publique, — avec lo regret de ne pouvoir faire plus, — dans un moment au toute l'Europe se levait contre elle, et où il lui fallait tenir quatorze armées sur pied.
Les yeux de Koffel, en entendant cda, se remplirent de larmes, et je me rappellerai toujours qu'il dit d'une voix tremblante :
• Eh bien! qu'elle soit bénie, qu'elle soit bénie I Tant pis pour nous; mais, quand je devrais tout y perdre, c'est pour elle que sont mes vœux. »
Le mauser resta longtemps silencieux, mais une fois qu'il eut commencé, il n'en finit plus; ce n'est pas seulement l'instruction des enfants qu'il demandait, lui, c'était le bouleversement de tout de fond en comble. On n'aurait jamais cru qu'un homme si paisible pouvait couver des idées pareilles.
• Je dis qu'il est honteux de vendre des régiments comme des troupeaux de bœufs, s'écriaitil d'un ton grave, la main étendue sur la table; — je dis qu'il est encore plus honteux de vendre des places de juges, parce que les juges, pour rentrer dans leur argent, vendent la justice; -^ je dis que les Républicains ont bien fait d'abolir les couvents, où s'entretiennent la paresse et tous les vices, — et je dis que chacun doit être libre d'aller, de venir, de commercer, de travailler, d'avancer dans tous les grades, sans que personne s'y oppose. — Et finalement je crois que si les frelons ne veulent pas s'en aller ni travailler, le bon Dieu veut (]ue les abeilles s'en débarrassent, ce qu'on a toujours vu, et ce qu'on verra toujours jusqu'à la fin des siècles. »
Le vieux Schmitt, alors plus à son aise, dit qu'il avait les mêmes idées que le mauser et Koffel; et l'oncle, qui jusqu'alors avait gardé son calme, ne put s'empêcher d'approuver ces sentiments, les plus vrais, les plus naturels et les plus justes.
« Seulement, dit-il, au lieu de tout vouloir faire en un jour, il vaudrait mieux aller lentement et progressivement; il faudi'ait employer des moyens de persuasion et de douceur, comme l'a fait le Christ; ce serait plus sage, et l'on obtiendrait les mêmes résultats.
Pour vous rendre mes devoirs, dit le vieux Schmill. (Page G2.)
M.-idanie Thérèse, souriant alors, lui dit : « Ah! monsieur Jacob, sans doute, sans douLo, si tout le monde vousressembla'it; mais depuis combien de centaines d'années le Christ a-t-il prêché la bonté, la justice et la douceur aux hommes? Et pourtant, voyez si vos nobles Fécoutent; voyez s'ils traitent les paysans comme des frères... non... non ! C'est malheu- -*iux, mais il faut la guerre. Dans les trois ans qiii viennent de se passer, la RépubUque a plus fait pour les droits de l'homme que les iix-iuiitcents ans avant. Croyez-moi, monsieur le docteur, la résignation des honnêtes gens est un grand mal, elle donne de l'audace aux gueux et ne produit rien de bon. »
. Tous ceux qui se trouvaient là pensaient comme madame Thérèse, et l'oncle Jacob allait
répondre, lorsque le messager Clémentz, avec son grand chapeau recouvert d'une toile cirée et sa gibecière de cuir roux, en Ir' ouvrit la porte et lui lendit le journal.
« Vous ne prenez pas le café, Clémentz, lui dit l'oncle.
— Non, monsieur Jacob, merci... je suis pressé, toutes les lettres sont en retard... Une autre fois. »
Il sortit, et nous le vîmes repasser devant nos fenêtres en courant.
L'oncle rompit la bande du journal et se mit à lire d'une voix grave les nouvelles de ces temps lointains. Quoique bien jeune alors, j'en ai gardé le souvenir; cela ressemblait aux prédictions du mauser et m'inspirait un intérêt véritable. I^e vieux ZeitblaU traitait les Repu-
MADAME THERESE
Il montait à eheval tout riveur. (Page 67.)
Llicains d'espèces de fous, ayant formé l^yîtpeprise audacieuse de changer les lois éterûeJlôs de la nature. Il rappelait au commencement la manière terrible dont Jupiter avait accablé les Titans révoltés conire son trône, en les écrasant sous des montagnes, de sorte que, depuis, ces malheureux vomissent de la cendre et de la flamme dans les sépulcres du Vésuvius et de l'Etna. Puis il parlait de la fonte des cloches , dérobées au culte de nos pères et transformées en canons, l'une des plus grandes profanations qui se puissent concevoir, puisque ce qui devait donner la vie à l'âme était iestiné maintenant à tuer le corps.
Il disait aussi que les assignats ne valaient rien et que bientôt, quand les nobles seraient rentrés en possession de leurs châteaux et les
prêtres de leurs couvents, ces papiers sans tvypothèque ne seraient plus bons que pour allumer le feu des cuisines. Il avertissait charitablement les gens de les refuser à n'im^^rte quel prix.
Après cela venait la liste des exécutions capitales, et malheureusement elle était longue ; aussi le Zeitblatt s'écriait que ces Républicains feraient changer le proverbe • que les loups • ne se mangent pas entre eux. • — -
Enfin il se moquait de la nouvelle ère, prétendue républicaine, dont les mois s'appelaient vendémiaire, brumaire, frimaire, nivôse, pluviôse, etc. Il disait que ces fous avaient l'intention de changer le cours des astres et de pervertir les saisons, de mettre l'hiver en été et le printemps en automne, de sorte qu'of. ne
6fi
saurait plus quand faire les semailles ni les moissons ; que cela n'avait pas le sens commun, et que tous les paysans de France en étaient indignés.
Ainsi s'exprimait le Zeitblatt.
Koffel et le mauser, pendant cette lecture, se jetaient de temps en temps un coup d'œil rêveur, madame Thérèse et le père Schmitt semL'iaient tout pensifs, personne ne disait rien. L'oncle lisait toujours, en s'arrêtant une seconde à- chaque nouveau paragraphe, et la vieille horloge poursuivait sa cadence éternelle.
Vers la fin, i! était question de la guerre de Vendée, de la prise de Lyon, de l'occupation de Toulon par les Anglais et les Espagnols, de l'invasion de l'Alsace par Wttrmser et de la bataille deKaiserslautern, où ces fameux Républicains s'étaient sauvés comme des lièvres. Le Zeilhlatt p-rédisait la fm de la République pour le printemps suivant, et finissait par ces paroles du })rophète Jérémie, qu'il ïidressait au peuple français ; « Ta mahce'te châtiera ettesinfidé- « litôs te reprendront; tu seras remis sous ton < joug et dans tes liens rompus, afin que tu • saches que c'est une chose amère que d'aban- « donner l'Éternel ton Dieu ! »
Alors l'oncle replia le journal et dit :
« Que penser de tout cela? Chaque jour on nous annonce que cette République va finir; il y a six mois elle était envahie de tous côtés, les trois quarts de ses provinces étaient soulevées contre elle, la Vendée avait remporté de grandes victoires et nous aussi; eh bien ! maintenant elle nous a repoussés de presque partout, elle tient tête à toute l'Europe, ce que ne pourrait faire une grande monarchie; nous ne sommes plus dans le cœur de ses provinces, mais seulement sur ses frontières, elle s'avance môme chez nous, et l'on nous dit qu'elle va périr ! Si ce n'était pas le savant docteur Zachal'ias qui écrive ces choses, je concevrais de grands doutes sur leur sincérité.
— Hé! monsieur Jacob, répondit madame Thérèse, ce docteur-là voit peut-être les choses comme il les désire; cela se présente souvent et n'ôte rien à la sincérité des gens; ils ne veulent pas tromper, mais ils se trompent euxmêmes.
-^Moi, dit le père Schmitt en se levant, toxit ce que je sais, c'est que les soldats républicains s(! battent bien, et que si les Français en ont trois ou quatre cent mille comme ceux que j'ai vus, j'ai plu« peur pour nous que pour eux. Voilà mon idée. Quant à Jupiter, qui met les gens sous le Vésuvius pour leur faire vomir du fen, c'est un nouveau genre de batterie que je ne connais pas, mais je voudrais bien le voir.
— Et moi, dit le mauser, je pense que ce docteur Zacharias ne- sait pas ce qu'il dit ; si j'écrivais le journal à sa place, je le fei'ais autrement.
Il se baissa près du fourneau pour ramasser une braise, car il éprouvait un grand besoin do fumer. Le vieux Schmitt suivit son exemple, et comme la nuit était venue, ils sortirent tous ensemble, Koffel le dernier, en serrant la main de l'oncle Jacob et saluant madame Thérèse.
Le Icndemam, madame Thérèse s'occupait di'jà des soins du ménage; elle visitait les armoire*, dépliait les nappes, les serviettes, les chemises, et même le vieux linge tout jaune entassé là depuis la grand'mère Lehnel; ollo* mettait à part ce qu'on pouvait encore réparer, tandis que Lisbelh dressait le grand tonneau plein de cendies dans la buanderie. Il fallut faire bouillir de l'eau jiisqu à minuit pour la grande lessive. Et les jours suivants ce fut bien autre chose encore, lorsqu'il s'agit de blanchir, de sécher, de repasser et de raccommoder tout cela.
Madame Thérèse n'avait pas son égale pour les travaux de l'aiguille ; cette fem.me, qu'où n'avait crue propre qu'à verser des verres d'eau-de-vie et à se trimbaler sur une charrette derrière un tas de sans-culottes, en savait plus, touchant les choses domestiques, que pas une commère d'Anstatt. Elle apporta même chez nous l'art de broder des guirlandes, et de marquer en lettres rouges le beau linge, chose complètement ignorée jusqu'alors dans la montagne, et qui prouve combien les grandes révolutions répandent les lumières.
De plus, madame Thérèse aidait Lisbeth à la cuisine, sans la gêner, sachant que les vieux domestiques ne peuvent souffrir qu'on dérange leurs affaires.
• Voyez pourtant , madame Thérèse , lui disait quelquefois la vieille servante, comme les idées changent ; dans les premiers temps, je ne pouvais pas vous souffrir à cause de votre République, et maintenant si vous partiez, je croirais que toute la maison s'en va, et que nous ne pouvons plus vivre sans vous.
— Hé! lui répondait-elle en souriant, c'est tout simple, chacun tient à ses habitudes; vous ne me connaissiez pas, je vous inspirais de la défiance; chacun, à votre place, eut été de même. »
Puis elle ajoutait tristement :
MADAME THÉRÈSE
0 II faudra pourtant que je parte, Lisbeth; ma place n'est pas ici, d'autres soins m'appellent ailleurs, »
Elle songeait toujours à son bataillon, et lorsque Lisbeth s'écriait :
« Bah! vous resterez chez nous; vous ne pouvez plus nous quitter maintenant. Vous saurez qu'on vous considère beaucoup dans le village, et que les gens de bien vous respectent. Laissez là vos sans-culottes; ce n'est pas la vie d'une honnête personne d'attraper des balles ou d'autres mauvais coups à la suite des soldats. Nous ne vous laisserons plus partir. »
Alors elle hochait la tête, et l'on voyait bien qu'un jour ou l'autre elle dirait : « Aujourd'hui, je pars ! » et que rien ne pourrait la retenir.
D'un autre côté, les discussions sur la guerre et sur la paix continuaient toujours, et c'était l'oncle Jacob qui les recommençait. Chaque malin il descendait pour convertir madame Thérèse, disant que la paix devait régner sur la terre, que dans les premiers tempj la paix avait été fondée par Dieu lui-même, non-seulement entre les hommes, mais encore entre les animaux; que toutes les religions recommandent la paix; que toutes les souffrances viennent de la guerre : la peste, le meurtre, le pillage, l'incendie; qu'il faut un chef à la tête des Etats pour maintenir l'ordre, et par conséquent des nobles qui soutiennent ce chef; que ces choses avaient existé de tout temps, chez les Hébreux, chez les Egyptiens, les Assyriens, les Grecs et les Romains; que la république de Rome avait compris cela, que les consuls et les dictateurs étaient des espèces de rois soutenus par de nobles sénateurs, soutenus eux-mêmes par de nobles chevahers, lesquels s'élevaient au-dessus du peuple; — que tel élait l'ordre naturel et qu'on ne pouvait le changer qu'au détriment des plus pauvres eux-mêmes; car, disait-il, les pauvres, dans le désordre, ne trouvent plus à gagner leur vie et périssent comme les feuilles en automne, lorsqu'elles se détachent des branches qui leur portaient la sève.
l\ disait encore une foule de choses non moins fortes; mais toujours madame Thérèse trouvait de bonnes réponses soutenant que les hommes sont égaux en droits par la volonté de Dieu ; que le rang doit appartenir au mérite et non à la naissance ; que des lois sages, égales pour tous, établissent seules des différences équitables entre les citoyens , en approuvant les actions des uns et condamnai) t celles des autres; qu'il est honteux et misérable d'accorder des honneurs et de l'autorité à ceux qui n'en méritent pas; que c'est avilir l'autorité et l'honneur lui-même en les faisant représenter par des êtres indignes, et que c'est détruire dans tous
les cœurs le sentiment de la justice, en montrant que cette justice n'existe pas, puisque tout dépend du hasard de la naissance; que pour établir un tel état de choses, il faut abrutir les hommes, parce que des êtres intelligents ne le souffriraient pETs ; qu'un tel abrutissement est contraire aux lois de l'Eternel; qu'il faut combattre par tous les moyens ceux qui veulent le produire à leur profit, même par la guerre, le plus terrible de tous, il est vrai, mais dont le crime retombe sur la tête de ceux qui le provoquent en voulant fonder l'iniquité éternelle !
Chaque fois que l'oncle entendait ces réponses, il devenait grave. Avait-il une course à faire dans la montagne, il montait à cheval tout rêveur, et toute la journée il cherchait de nouvelles et plus fortes raisons pour convaincre madame Thérèse. Le soir il revenait plus joyeux, avec des preuves qu'il croyait invincibles, mais sa croyance ne durait pas longtemps; car cette femme simple, au lieu de parler des Grecs et des Egyptiens, voyait tout de suite le fond des choses, et détruisait les preuves historiques de l'oncle par le bon sens.
Malgré tout cela, l'oncle Jacob ne se fâchait pas; au contraire, il s'écriait d'un air d'admiration :
• Quelle femme vous êtes, madame Thérèse! Sans avoir étudié la logique, vous répondez à toTit ! Je voudrais bien voir la mine que ferait le rédacteur du Zeitblalt en discutant contre vous; je suis sûr que vous l'embarrasseriez, malgré sa grande science et même sa bonne cause; car la bonne cause est de notre côté, seiilement je la défends mal. »
Alors ils riaient tous deux ensemble, et madame Thérèse disait :
« Vous défendez très-bien la paix, je suis de voire avis ; seulement tâchons de nous débarrasser d'abord de ceux qui veulent la guerre, et pour nous en débarrasser, faisons-la mieux qu'eux. Vous et moi nous serions bientôt d'accord, car nous sommes de bonne foi, et nous voulons la justice ; mais les autres, il faut bien les coTiverlir àcoups de canon, puisque c'est la seule voix qu'ils entendent, et la seule raison qu'ils comprennent. »
L'oncle ne disait plus rien alors, et, choçe qui m'étonnait beaucoup, il avait même l'air content d'avoir été battu.
Après ces grandes discussions politiques, ce qui faisait le plus de plaisir à l'oncle Jacob, c'était de me trouver, au retour de ses courses, en train de prendre ma leçon de français, madame Thérèse assise, le bras autour de ma taille, et moi debout, penché sur le livre. Alors il entrait tout doucement pour ne pas nous
déranger, et s'asseyait en silence derrière le fourneau , allongeant les jambes et prêtant l'oreille dans une sorte de ravissement; il attendait quelquefois une demi-heure avant de tirer ses bottes et de mettre sa camisole, tant il craignait de me distraire, et quand la leçon était finie, il s'écriait :
« A la bonne heure , Fritzel , à la bonne heure , tu prends goût à cette belle langue, que madame Thérèse t'explique si bien. Quel bonheur pour toi d'avoir un maître pareil ! Tu ne sauras cela que plus tard. »
Il m'embrassait tout attendri : ce que madame Thérèse faisait pour moi, il l'estimairt plus que pour lui-même.
Je dois reconnaître aussi que cette excelleûto femme ne m'ennuyait pas une minute durant ses leçons ; voyait-elle mon attention se lasseï, aussitôt elle me racontait de petites histoires qui me réveillaient ; elle avait surtout un certain catéchisme républicain , plein de traits nobles et touchants, d'actions héroïques et de belles sentences, dont le souvenir ne s'efFaoera jamais de ma mémoire.
Les choses se poursuivirent ainsi plusieurs jours. Le mauser et KofFel arrivaient tous les soirs, selon leur habitude; madame Thérèse était complètement rétablie, et cela semblait devoir durer jusqu'à la consommation des siècles, lorsqu'un événement extraordinaire vint troubler notre quiétude, et pousser l'oncle Jacob aux entreprises les plus audacieuses.
Un matin l'oncle Jacob lisait gravement le catéchisme républicain derrière le fourneau; madame Thérèse cousait près de la fenêtre, et moi j'attendais un bon moment pour m'échapper avec Scipio.
Dehors, notre voisin Spick fendait du bois; aucun autre bruit ne s'entendait au village.
La lecture de l'oncle semblait l'intéresser beaucoup, de temps en temps il levait sur nous un regard en disant :
« Ces Républicains ont de bonnes choses; ils voient les hommes en grand... leurs principes élèventl'âme... C'est vraimentbeau! Je conçois que la jeunesse adopte leurs doctrines, car tous les êtres jeunes, sains de corps et d'esprit, aiment la vertu; les êtres décrépits avant l'âge par l'égoïsme et les mauvaises passions peuvent seuls admettre des principes contraires. Quel dommage que de pareilles gens recourent sans cesse à la violence I... »
Alors madame Thérèse souriait, et l'on se remettait à lire. Cela durait depuis' environ une demi-heure, et Lisbeth, après avoir balayé le seuil de la maison, était sortie faire sa partie de commérage chez la vieille Roësel, comme à l'ordinaire, lorsque tout à coup un homme à cheval s'arrêta devant notre porte. Il avait un gros manteau de drap bleu, un bonnet de peau d'agneau, le nez camard et la barbe grise.
L'oncle venait de déposer son livre; nous regardions tous cet inconnu par les fenêtres.
• On vient vous chercher pour quelque malade, monsieur le docteur, » dit madame Théi'èse.
L'oncle ne répondit pas.
L'homme, après avoir attaché son cheval au pilier du hangar, entrait dans l'allée.
« Monsieur le docteur Jacob? fit-il en ouvrant la porte.
— C'est moi, monsieur.
— Voici une lettre de la part de M. le docteur Feuerbach, de Kaiserslautern.
— Veuillez vous asseoir, monsieur, » dit l'oncle.
L'homme resta debout.
L'oncle, en relisant la lettre, devint tout pâle et durant une minute il parut comme troublé, regardant madame Thérèse d'un œil vague.
« Je dois rapporter la réponse s'il y en a, dit l'homme.
— Vous direz à Feuerbach que je le remercie, c'est toute la réponse. »
Puis, sans rien ajouter, il sortit la tête nue, avec le messager que nous vîmes s'éloigner dans la rue, conduisant son cheval parla bride, vers l'auberge du Cruchon-d'Or, Il allait sans doute se rafraîchir avant de se remettre en route . Nons vîmes aussi l'oncle passer devant les fenêtres et entrer sous le hangar. Madame Thérèse parut alors inquiète.
» Fritzel, dit-elle, va porter son bonnet à ton oncle. » ■
Je sortis aussitôt et je vis l'oncle qui se promenait de loug en large devant la grange ; il tenait toujours la lettre, sans avoir l'idée de la mettre en poche. Spick, du seuil de sa maison, le regai'dait d'un air étrange, les mains croisées sur sa hache ; deux ou trois voisins regardaient aussi derrière leurs vitres.
Il faisait très-froid dehors, je rentrai. Madame Thérèse avait déposé son ouvrage et restait pensive, le coude au bord de la fenêtre; moi, je m'assis derrière le fourneau sans avoir envie de ressortir.
Toutes ces choses, je m'en suis toujours sotvenu durant mon enfance; mais ce qui vint ensuite m'a longtemps produit l'effet d'un rêve
MADAME THÉRÈSE
car je ne pouvais le comprendre, et ce n'est qu'avec l'âge, en y pensant plus tard, que j'en ai saisi le sens véritable.
Je me rappelle bien que l'oncle rentra quelques instants après, en disant que les hommes étaient des gueux, des êtres qui ne cherchaient qu'à se nuire; qu'il s'assit à l'intérieur de la petite fenêtre, non loin de la porte, et qu'il se mit à lire la lettre de son ami Feuerbach; tandis que madame Thérèse l'écoutait debout à gauche, dans sa petite veste à double rangée de boutons, les cheveux tordus sur la nuque, droite et calme.
Tout cela je le vois, et je vois aussi Scipio, le nez en l'air et la queue en trompette au milieu de la salle. Seulement la lettre étant écrite en allemand de Saxe, toutce que je pus y comprendre, c'est qu'on avait dénoncé l'oncle Jacob comme un jacobin, chez lequel se réunissaient les gueux du pays pour célébrer la Révolution; — que madame Thérèse était aussi dénoncée comme une femme dangereuse, regrettée des Républicains à cause de son audace extraordinaire, et qu'un ofilcier prussien, accompagné d'une bonne escorte, devait venir la prendre le lendemain et la diriger sur Mayence avec les autres prisonniers.
Je me rappelle également que Feuerbach conseillait à l'oncle une grande prudence, parce que les Prussiens, depuis leur victoire de Kaiserslautern, étaient maîtres du pays, qu'ils emmenaient tous les gens dangereux, et qu'ils les envoyaient jusqu'en Pologne, à deux cents lieues de là, au fond des marais, pour donner le bon exemple aux autres.
Mais ce qui me parut inconcevable, c'est la façon dont l'oncle Jacob, cet homme si calme, ce grand amateur de la paix, s'indigna contre l'avis elles conseils de son vieux camarade. Ce jour-là notre petite salle, si paisible, fut le théâtre d'un terrible orage, et je doute que, depuis les premiers temps de sa fondation, elle en eût vu de semblables. L'oncle accusait Feuerbach d'être un égoïste, prêt à fléchir la tête sous l'arrogance des Prussiens, qui traitaient le Palatinat et le Hundsruck en pays conquis; il s'écriait qu'il existait des lois à Mayence, à Trêves, à Spire, aussi bien qu'en France ; que madame Thérèse avait été laissée pour morte par les Autrichiens; qu'on n'avait pas le droit de réclamer les personnes et les choses abandonnées; qu'elle était libre; qu'il ne souffrirait pas qu'on mît la main sur elle ; qu'il protesterait; qu'il avait pour ami le jurisconsulte Pfeffel de Heidelberg; qu'il écrirait, qu'il se défendrait, qu'il remuerait le ciel et la terre; qu'on verrait si Jacob Wagner se laisserait mener de .la sorte ; qu'on serait étonné de ce qu'un honune
paisible était capable défaire pour la justice et le droit.
En disant ces choses, il allait et venait, il avait les cheveux ébouriffés; il mêlait toutes les anciennes ordonnances qui lui revenaient en mémoire, et les récitait en latin. Il parlait aussi de certaines sentences des droits de l'homme qu'il venait de lire, et de temps en temps il ^'arrêtait, appuyant le pied à terre avec force, en phantle genou, et s'écriant :
« Je suis sur les fondements du droit, sur les bases d'airain de nos anciennes chartes. Que les Prussiens arrivent... qu'ils arrivent! Cette femme est à moi, je l'ai recueillie et sauvée : « La chose abandonnée, res derelicta est res publiea, res vulgata. »
Je ne sais pas où il avait appris tout cela ; c'est peut-être à l'Université de Heidelberg, en entendant discuter ses camarades entre eux. Mais alors toutes ces vieilles rubriques lui passaient par la tète, et il avait l'air de répondre à dix personnes qui l'attaquaient.
Madame Thérèse, pendant ce temps, était calme, sa longue figure maigre semblait rêveuse ; les citations de l'oncle l'étonnaient sans doute, mais voyant les choses clairement, comme d'habitude, elle comprenait sa position véritable. Ce n'est qu'au bout d'une grande demi-heure, lorsque l'oncle ouvrit son secréta.ire, et qu'il s'assit pour écrire au jurisconsulte Pfeffel, qu'elle lui posa doucement la main sur l'épaule, et lui dit avec attendrissement :
• N'écrivez pas, monsieur Jacob, c'est inutile ; avant que votre lettre n'arrive, je serai déjà loin. »
L'oncle la regardait alors tout pâle.
« Vous voulez donc partir? fit-il les joues tremblantes.
— Je suis prisonnière, dit-elle, je savais cela; mon seul espoir était que les Républicains reviendraient à la charge, et qu'ils me délivreraient en marchant sur Landau; mais puisqu'il en est autrement, il faut que je parte.
— Vous voulez partir I répéta l'oncle d'un ton désespéré.
— Oui, monsieur le docteur, je veux partir pour vous épargner de grands chagrins; vous êtes trop bon, trop généreux pour comprendre les dures lois de la guerre : vous ne voyez que la justice! Mais en temps de guerre, la justice n'est rien, la force est tout. Les Prussiens sont vainqueurs, ils arrivent, ils m'emmèneront parce que c'est leur consigne. Les soldats ne connaissent que leur consigne : la loi, la vie, l'honneur, la raison des gens ne sont rien: leur consigne passe avant tout. »
L'oncle, renversé dans son fauteuil, ses gros yeux pleins de larmes, ne savait que répondre;
seulement il avait pris la main de madame Thérèse et la serrait avec une émotion extraordiuaire ; puis, se relevant la face toute bouleversée, il se remit à marcher, en vouant les oppresseurs du genre humain à l'exécration des siècles futurs, en maudissant Richter et tous les gueux de son espèce, et déclarant d'une voix de tonnerre que les Républicains avaient raison de se défendre, que leur cause était juste, qu'il le voyait maintenant, et que toutes les vieilles lois, les vieux fatras des ordonnances, des règlements et des chartes de toutes sortes n'avaient jamais profilé qu'aux nobles et aux moines contre les pauvres gens. Ses joues se gonflaient, il trébuchait, il ne parlait plus, il bredouillait; il disait que tout devait être aboli de fond en comble, que le règne du courage et de la vertu devait seul triompher, et finalement, dans une sorte d'enthousiasme extraordinaire, les bras étendus vers madame Thérèse, et les joues rouges jusqu'à la nuque, il lui proposa de monter avec elle sur son traîneau et de la conduire dans la haute montagne chez un bûcheron de ses amis, où elle serait en sûreté; il lui tenait les deux mains et disait :
« Partons... allons-nous-en... vous serez très-bien chez le vieux Ganglof... C'est un homme qui m'est tout dévoué... Je les ai sauvés, lui et son fils... ils vous cacheront... Les Prussiens n'iront pas vous chercher dans les gorges du Lauterfelz! •
Mais madame Thérèse refusa, disant que si les Prussiens ne la trouvaient pas à Anstatt, ils arrêteraient l'oncle à sa place, et qu'elle aimait mieux risquer de périr de fatigue et de froid sur la grande route, que d'exposer à un tel malheur l'homme qui l'avait sauvée d'entre les morts.
Elle dit cela d'une voix très-ferme, mais l'oncle ne tenait plus compte alors de semblables raisons. Je me rappelle que ce qui l'ennuyait le plus, c'était de voir partir madame Thérèse avec des hommes barbares, des sauvages venus du fond de la Poméranie; il ne pouvait supporter celte idée et s'écriait :
« Vous êtes faible... vous êtes encore malade... Ces Prussiens ne respectent rien... c'est une race pleine de jactance et de brutalité... Vous ne save* pas comment ils traitent leurs prisonniers... ja l'ai vu,' moi... c'est une honte pour mon pays... J'aurais voulu le cacher, mais il faut que je l'avoue maintenant : c'est affreuxl
— Sans doute, monsieur Jacob, répondit-elle, je connais cela par d'anciens prisoTiniers de mon bataillon : nous marcherons deux à deux, quatre à quatre, tristes, quelquefois sans pain, so'ivent brutalisés et pressés par l'escorte. Mais les gens de la campagne sont bons chez vous,
ce sont de braves gens... ils ont de la pitié... et les Français sont gais, monsieur le docteur... il n'y aui'a que la route de pénible, et encore je trouverai dix, vingt de mes camarades pour porter mon petit paquet : les Français ont des égards pour les femmes. Je vois cela d'avance, fit-elle en souriant toute mélancolique, un d'entre nous marchera devant en chantant un vieil air de l'Auvergne, pour marquer le pas, ou bien un air plus joyeux de la Provence, pour éclaircir votre ciel gris; nous ne serons pas aussi malheureux que vous pensez, monfaieur Jacob. »
Elle parlait ainsi doucement, la voix im peu tremblante, et à mesure qu'elle parlait, je la voyais avec son petit paquet dans la file des prisonniers, et mon cœur se fendait. Oh! c'est alors que je sentis combien nous l'aimions, combien cela nous faisait de peine d'êlre forcés de la voir partir; car tout à coup je me pris à fondre en larmes, et l'oncle, s'asseyant en face de son secrétaire, les deux mains sur sa figure, resta dans le silence ; mais de grosses larmes coulaient lentement jusque sur son poignet. Madame Thérèse elle-même, voyant ces choses, ne put se défendre de sangloter; elle me prenait dans ses bras doucement, et me donnait de gros baisers en me disant :
« Ne pleure pas, Fritzel, ne pleure pas ainsi... Vous penserez quelquefois à moi, n'est-ce pas? Moi, je ne vous oublierai jamais! »
Scipio seul reslait calme, se promenant autour du fourneau, et nous regardant sans rien comprendre à notre chagrin.
Ce ne fut que vers dix heures, lorsque nous entendîmes Lisbeth allumer du feu dans la cuisine, que nous reprimes un peu de calme.
Alors l'oncle, se mouchant avec force, dit :
« Madame Thérèse, vous partirez, puisque vous voulez partir absolument ; mais il m'est impossible de consentira ce que ces Prussiens viennent vous prendre ici comme une voleuse, et vous emmènent au milieu de tout le village. Si l'une de ces brutes vous adressait une parole dure ou insolente, je m'oublierais... car maintenant ma patience est à bout... je le sens, je serais capable de me porter à quelque grande extrémité. Permettez-moi donc de vous conduire moi-même à Kaiserslaùtern avant que ces gens n'arrivent. Nous partirons de grand matin, vers quatre ou cinq heures, sur mon tiaîneau; nous prendrons les chemins de traverse, et à midi au plus tard nous serons là-bas. Y consentez-vous?
—Oh ! monsieur Jacob, comment pourrais-je refuser cette dernière marque de voire affection? dit-elle tout a,ttendrie. J'accepte avec reconnaissance. . ■ ■
MADAME THÉRÈSE
— Cela se fera donc de la sorte, dit l'oncle gravement. Et maintenant essuyons nos larmes, écartons autant que possible ces pensées amèies, afin de ne pas trop attrister les derniers instants que nous passerons ensemble. »
II vint m'embrasser, écarta les cheveux de mon front et dit :
• Fritzel, tu es un bon enfant, tu as un excellent cœur. Rappelle-toi que Ion oncle Jacob a été content de toi en ce jour : c'est une bonne pensée de se dire qu'on a donné de la salisfaclion à ceux qui nous aiment! »
Depuis cet instant le calme se rétablit ^hoz nous. Chacun songeait au départ de madame Thérèse, au grand vide que cela ferait dans notre maison, à la tristesse qui succéderait pendant des semaines et des mois aux bonnes soirées que nous avions passées ensemble, à la douleur du mauser, de Koffel et du vieux Schmilt en apprenant cette mauvaise nouvelle; plus on rêvait, plus on découvrait de nouveaux sujets d'être désolé.
Moi, ce qui me semblait le plus amer, c'était de quitter mon ami Scipio; je n'osais pas le dire, mais en pensant qu'il allait partir, que je ne pourrais pins me promener avec lui dans le village, au milieu de l'admiration vuiiverselle, que je n'aurais plus le bonheur de lui voir faire l'exercice, et que je serais comme avant, seul à me promener les mains dans les poches et le bonnet de colon tiré sur les oreilles, sans honneur et sans gloire, un tel désastre me semblait le comble de la désolation. Et ce qui finissait de m'abreuver d'amertume, c'est que Scipio, grave et pensif, était venu s'asseoir devant moi, me regardant à travers ses épais sourcils frisés, d'un air aussi chagrin que s'il eût compris qu'il fallait nous séparer dans les siècles des siècles. Oh! quand je pense à ces choses, encore aujourd'hui je m'étonne que les grosses boucles blondes de mes cheveux ne soient pas devenues toutes grises, au milieu de ces réflexions désolantes. Je ne pouvais pas même pleurer, tant ma douleur était cruelle; Je reslais le nez en l'air, mes grosses lèvres retroussées, et les deux mains croisées autour d'un genou.
L'oncle, lui, se promenait de long en large, et de temps en temps il toussait tout bas en redoublant de marcher.
Madame Thérèse, toujours active, malgré sa tidatesse et ses yeux rouges, avait ouvert l'ar-
moire du vieux linge, et se taillait dans de la / grosse toile, une espèce de sac à doubles bretelles pour mettre ses effets de route ; on entendait crier les ciseaux sur la fable, elle ajustait les pièces avec son adresse ordinaire. Enfin, quand tout fut prêt, elle tira de sa poche une aiguille et du fil, puis elle s'assit, mit le dé au bout de son doigt, et depuis cet instant on ne vit plus que sa main aller et venir comme l'éclair.
Tout cela se faisait dans le plus grand silence; on n'entendait que le pas lourd de l'oncle sur le plancher et la marche cadencée de notre vieille horloge, que ni nos joies ni notre désolation ne faisaient avancer on retarder d'une seconde. Ainsi va la vie; le temps qui marche ne demande pas : « Etes-vous tristes? êtes-vous gais? riez-vous? pleurez-vous? est-ce le printemps, l'automne ou l'hiver? » 11 va, va toujours! Et ces millions d'atomes qui tourbillonnent dans un rayon de soleil, et dont la vie commence et finit d'un tic-tac à l'autre, comptent autant pour lui que l'existence d'un vieillard de cent ans. Ilélas ! nous sommes bien peu de chose.
Lisbeth étant venue vers midi mettre la nappe, l'oncle s'arrêla et lui dit :
• Tu feras cuire un petit jambon pour demain matin ; madame Thérèse part.
Et comme la vieille servante le regardait toute saisie :
« Les Prussiens la réclament, dit-il d'une voix enrouée; ils ont la force pour eux... il faut obéir. »
Alors Lisbeth déposa ses assiettes au bord de la table et, nous regardant l'un après l'autre, elle releva son bonnet sur sa têle, comme si cetle nouvelle avait pu le déranger, puis elle di t :
« Madame Thérèse part... ça n'est pas possible... je ne croirai jamais cela.
—11 le faut, ma pauvre Lisbeth, répondit madame Thérèse tristement, il le faut, je suis priconnière... on vient me chercher.
— Les Prussiens?
— Oui, les Prussiens. »
Alors la vieille, que l'indignation suffoquait, dit :
« J'ai toujours pensé que ces Prnssiens n'étaient pas grand'chose : des tas de gueux, de véritables bandits! Venir attaquer une honnête femme? Si les hommes avaient pour deux liards de cœur, est-ce qu'ils soufl'riraientça?
— Et que ferais-tu? lui demanda l'oncle, dont la face se ranimait, car l'indignation de la vieille lui faisait plaisir intérieurement.
— Moi, je chargerais mes kougelreitcr ' ,
* Piatolets de cavalerie.
J'ai toujours pensé que ces Prussiens n'étaient pas grand'chose. (Page 71.)
B'écria Lisbeth, je leur dirais par la fenêtre : « Passez votre chemin, bandits ! n'entrez pas, DU gare! » Et le premier qui dépasserait la porte, je retendrais roide. Oh ! les gueux I
— Oui, oui, fit l'oncle, voilà comment on devrait recevoir des gens pareils ; mais nous ne sommes pas les plus forts. •
Puis il se remit à marcher, et Lisbeth, toute tremblante, plaça les couverts.
Madame Thérèse ne disait rien.
La table mise, nous dinâmes tout rêveurs. Ce n'est qu'à la fin, lorsque l'oncle alla chercher une vieille bouteille de bourgogne à la cave, et que rentrant il s'écria tristement :
« Réjouissons un peu nos cœurs, et fortifionsnous contre ces grands chagrins qui nous accablent. Qu'avant votre départ, madame Thé-
rèse, ce vieux vin qui vous a rendu la force, et qui nous a tous égayés un jour db bonheur, brille encore au milieu de nous, comme un rayon de soleil, et dissipe quelques instants les nuages qui nous entourent. •
Ce n'est qu'au moment où d'une voix ferme, il dit cela, que nous sentîmes renaître un peu notre courage.
Mais quelques instants après, lorsque, s' adressant à Lisbeth, il lui dit de chercher un verre pour trinquer avec madame Thérèse, et que la pauvre vieille se mit à fondre en larmes, le tablier sur la figure, alors notre fermeté disparut, et tous ensemble nous nous mîmes à sangloter comme des malheureux.
• Oui, oui, disait l'oncle, nous avons eu du bonheur ensemble... voilà l'histoire humaine :
l>oii|«T»4ïkwl t. nw d« Bac, 3t,
MADAME THERESE
Voici la ciloyenne Thérèse ! )Page 78).
les instants de joie passent vite et la douleur dure longtemps. Celui qui nous regarde Ahaut sait pourtant que nous ne méritons pas de souffrir ainsi, que des êtres méchants nous ont désolés ; mais il sait aussi que la force, la vraie force est dans sa main, et qu'il pourra nous rendre heureux dès qu'il le voudra. C'est pour cela qu'il permet ces iniquités^ car il a confiance dans la réparation. Soyons donc calmes et fions-nous en lui. — A la santé de madame Thérèse! »
Et nous bûmes tous, les joues couvertes de larmes.
Ijsbeth, en entendant parler de la puissance de Dieu, s'était un peu calmée, car elle avait de- sentiments pieux, et pensa que les choses devaient être ainsi, pour le plus grand bien de
tous dans la vie éternelle, mais eiie n'en continua pas moins à maudire les Prussiens du' fond de l'âme, et tous ceux qui leur ressemblaient.
Après dîner, l'oncle recommanda surtout à la vieille servante de ne pas répandre le bruit de ces événements au village, sans quoi llichler et tous les gueux d'Anstatt seraient là le lendemain de bonne heure pour voir le départ de madame Thérèse et jouir de notre humiliation. Elle le comprit très-bien, et lui promit de modérer sa langue. Puis l'oncle sortit pour aller voir le mauser.
Toute cette après-midi, je ne quittai pas la maison. Madame Thérèse continua ses préparatifs de départ; Lisbeth l'aidait et voulait fourrer dans son sac une foule de choses inu-
tilcs, disant qu'il faut de tout en route, qu'on
est content de trouver ce qu'on a mis dans un coin; qu'étant un jour allée à Pirmasens, elle avait bien regretté son peigne et ses tresses à rubans.
Madame Thérèse souriait.
I Non, Lisbeth, disait-elle, songez donc que je ne voyagerai pas en voilure, et que tout cela sera sur mon dos : trois bonnes chemises, trois mouchoirs, deux paires de souliers et quelques paires de l>as suiïisent. A toutes les haltes on s'arrête une heure ou deux près de la fontaine ; on fait la lessive. Vous ne connaissez pas la lessive des soldats ? Mon Dieu, que de fois je l'ai faite! Nous autres Français, nous aimons à être propres, et nous le sommes toujours avec notre petit paquet. »
Elle paraissait de bonne humeur, et seulement lorsqu'elle adressait de temps en temps à Scipio quelques paroles amicales, sa voix devenait toute mélancolique; je ne savais pas pourquoi, mais je le sus plus tard, lorsque l'oncle revint.
La journée s'avançait; sur les quatre heures, la nuit commençait à se faire; en ce moment tout était prêt, le sac renfermant les effets de madame 'Thérèse pendait au mur. Elle s'assit au coin du fourneau, m'attirant sur ses genoux en silence; Lisbeth rentra dans la cuisine, préparer le souper, et dés lors aucune parole ne fut échangée; la pauvre femme rêvait sans doute à l'avenir qui l'attendait sur la route de Mayence, au milieu de ses compagnons d'infortune ; elle ne disait rien, et je sentais sa douce respiration sur ma joue.
Cela durait depuis une demi-heure, et la nuit était venue, lorsque l'oncle ouvrit la porte, en demandant :
« Êtes-vous là, madame Thérèse?
— Oui, monsieur le docteur.
— Bon... bon... j'ai vu mes malades... j'ai prévenu KofTel, le mauser et le vieux Schmitt; tout va bien, ils seront ici ce soir pour recevoir vos adieux. »
Sa voix était raffermie. 11 alla lui-même chercher de la lumière à la cuisine, et nous voyant ensemble en rentrant, cela parut le réjouir.
« Fritzel se conduit bien, dit-il. Maintenant il va perdre vos bonnes leçons j mais j'espère qu'il s'exercera tout seul à lire en français, et qu'il se rappellera toujours qu'un homme ne vaut que par ses connaissances. Je compte làdessus. »
Alors madame Thérèse lui fit voir son petit paquet en détail; elle souriait, et l'oncle disait :
• Quel heureux caractère ont ces Français I
Au milieu des plus grandes infortunes, ils conservent un fonds de gaieté naturelle; leur désolation ne dure jamais plusieurs jours. Voilà ce que j'appelle un présent de Dieu, le plus beau, le plus désirable de tous. »
Mais de cette journée, — dont le souvenir ne s'eilàcera jamais de ma mémoire, parce qu'elle fut la première où je vis la tristesse de ceux que j'aimais ; — de tout ce jour, ce qui m'attendrit le plus, ce fut quelques instants avant le souper, lorsque, tranquillement assise derrière le poêle, la tête de Scipio sur les genoux, et regardant au fond de la salle obscure d'un air rêveur, madame Thérèse se prit tout à coup à dire :
« Monsieur le docteur, je vous dois bien des choses... et cependant il faut que je vous fasse encore une demande.
— Quoi donc, madame Thérèse?
— C'est de garder auprès devons mon pauvre Scipio... de le garder en souvenir de moi... Qu'il soit le compagnon de Fritzel, comme il a élë le mien, et qu'il n'ait pas à supporter les nouvelles épreuves de ma vie de prisonnière. •
Comme elle disait cela, je crus sentir mon cœur se gonfler, et je frémis de bonheur et de tendresse jusqu'au fond des entrailles. J'étais accroupi sur ma petite chaise basse devant le fourneau ; je pris mon Scipio, je l'attirai, j'enfonçai mes deux grosses mains rouges dans son épaisse toison, un véritable déluge de larmes inonda mes joues; il me semblait qu'on venait de me rendre tous les biens de la terre et du ciel que j'avais perdus.
L'oncle me regardait tout surpris; il comprit sans doute ce que j'avais souffert en songeant qu'il fallait me séparer de Scipio, car au lieu de faire des observations à madame Thérèse sur le sacrifice qu'elle s'imposait, il dit simplement :
« J'accepte, madame Thérèse, j'accepte pour Fritzel, afin qu'il se souvienne combien vous l'avez aimé; qu'il se rappelle toujours que dans le plus grand chagrin vous lui avez laissé, comme marque de votre atfection, un être bon, fidèle, non-seulement votre propre compagnon, mais encore celui de Petit-Jean, votre frère ; qu'il ne l'oublie jamais et qu'il vous aime aussi. »
Puis s'adressant à moi :
« Fritzel, dit-il, tu ne remercies pas madame Thérèse ?
Alors je me levai, et sans pouvoir dire un mot tant je sanglotais, j'allai me jeter d?ns les bras de cette excellente femme et je ne la quittai plus; je me tenais près d'elle, le bras sur son épaule, regardant à nos pieds Scipio à travers de grosses larmes, et le touchant du 'bout
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MADAME THERESE
des doigts avec un sentiment de joie inexprimable.
Il fallut du temps pour m 'apaiser. Madame Thciése, en m'embrassant, disait : « Cet enfant a bon cœur, il s'attache facilement, c'est bien! » ce qui redoublait encore mes pleurs. Elle écartait mes cheveux de mon front et semblait attendrie.
Après le souper, Koffel, lo mauscr et le vieux Schmilt arrivèrent gravement, le bonnet sous le bras; ils exprimèrent à madame Thérèse leur chagrin de la voir partir, et leur indignation contre ce gueux de llichler, auquel tout le monde attribuait la dénonciation, car seul il était capable d'un trait pareil.
On s'était assis autour du fourneau; madame Thérèse semblait touchée de la douleur de ces braves gens, et malgré cela, son caractère ferme, décidé, ne l'abandonnait pas.
« Ecoulez, mes amis, dit-elle, si le monde était semé de roses, et si l'on ne trouvait partout que des gens de cœur pour célébrer la justice et le bon droit, quel mérite aurait-on à soutenir ces principes ? Franchement, cela ne vaudrait pas la peine de vivre! Nous avons de la chance d'arriver dans un temps où l'on fait de grandes choses, ^ù l'on combat pour la hbertè ; du moins on parlera de nous, et notre existence n'aura pas été inutile : toutes nos misères , toutes nos souffrances , tout notre sang répandu formerout un sublime spectacle pour les générations futures; tous les gueux frémiront en pensant qu'ils auraient pu nous rencontrer et que nous les aurions balayés, et toutes les grandes âmes regretteront de n'avoir pu prendre part à nos travaux. Voilà le fond des choses. Ne me plaignez donc pas ; je suis fière et je suis heureuse de souffrir pour la France, qui représente dans le monde laliberié, la justice et le droit, — Vous nous croyez peutêtre battus? c'est une erreur : nous avons reculé d'un pas hier, nous en ferons vingt en avant demain. Et si par çialheur la France ne représente plus un jour cette grande cause que nous défendons, d'autres peuples prendront notre place et poursuivront notre ouvrage, car la justice et la liberté sont immortelles et tous les despotes du monde ne parviendront jamais à les détruire. — Quant à moi, je pars pour Maycnce et peut-être pour la Prusse, escortée par des soldats de Brunswick ; mais souvenezvous de ce que je vous dis : les Républicains n'en sont encore qu';i leur première étape, et je suis sûre qu'avant la (in de l'année prochaine ils viendront me délivrer. \
Ainsi parlait cette femme fièie, qui souriait, et dont les yeux élincelaient. On voyait bien que les misères n'étaient rien pour elle, et
chacun pensait : « Si ce sont là les femmes républicaines, qu'est-ce que les hommes doivent donc être? •
Koffel pâlissait de plaisir en l'écoutant parler; le mauser clignait de l'œil à l'oncle et lui disait tout bas :
« Tout ça, je le sais depuis longtemps, c'est écrit dans mon livre ; il faut que ces choses arrivent... c'est écrit! »
Le fieux Schmitt, ayant demandé la permission d'allumer sa pipe, lançait de grosses bouffées coup sur coup, et murmurait entre ses dents :
• Quel malheur que je n'aie pas vingt ans ! j'irais m'engager chez ces gens-là! Voilà ce qu'il me fallait... Qu'est-ce qui m'empêcherait de devenir général comme le premier venu? Quel malheur! •
Enfui, sur le coup de neuf heures, l'oncle dit :
« Il se fait tard... il faudra partir avant le jour... Je crois que nous ferions bien d'aller prendre un peu de repos. •
Et tout le monde se leva dans une sorte d'attendrissement; on s'embrassa les uns les autres comme de vieilles connaissances, en se promettant de ne jamais s'oublier. Koffel et Schmitt sortirent les premiers, le mauser et l'oncle s'entretinrent un instant tout bas sur le seuil de la maison. Il faisait un clair de lune superbe, tout était blanc sur la terre ; le ciel, d'un bleu sombre , fourmillait d'étoiles. Madame Thérèse, Scipio et moi nous sortîmes contempler ce magnifique spectacle, qui montre bien la petitesse et la vanité des choses humaines quand on y pense, et qui confond l'esprit par sa grandeur sans bornes.
Puis le mauser s'éloigna, serrant de nouveau la main de l'oncle; on le voyait comme en plein jour marcher dans la rue déserte. Enfin il disparut au coin de la ruelle des Orties, et le froid étant très-vif, nous rentrâmes tous en nous souhaitant le bonsoir.
L'oncle, sur le seuil de ma chambre, m'embrassa et me dit d'une voix étrange, en me serrant sur son cœur :
« Fritzel... travaille... travaille... et conduistoi bien, cher enfant I »
11 entra chez lui tout ému.
Moi, je ne pensais qu'au bonheur de garder Scipio. Une fois dans ma chambre, je le fis coucher à mes pieds, entre le chaud duvet et le l)ois de lit; il se tenait là tranquille, la tête entre les pattes; je sentais ses lianes se dilater doucement à chaque respiration, et je n'aurais pas changé mon sort contre celui de l'empereur d'Allemagne.
Jusque passé dix heures, il me fut impos.sibln
de dormir, en songeant à ma félicité. L'oncle allait et venait chez lui; je l'entendis ouvrir son secrétaire, puis faire du feu daus le poêle de sa chambre pour la première fois de l'hiver; je pensai qu'il avait l'idée de veiller, et je finis par m'endormir profondément.
Neuf heures sonnaient à l'église, lorsque je fus éveillé par un cliquetis de ferraille devant notre maison ; des chevaux piétinaient sur la terre durcie, on entendait des ge3,s parler à notre porte.
L'idée me vint aussitôt que les Prussiens arrivaient pour prendre madame Thérèse, et je souhaitai de tout mon cœur que l'oncle Jacob n'eût pas aussi longtemps dprmi que moi. Deux minutes après je descendais l'escalier, et je découvrais au bout de l'allée cinq ou six hussards enveloppés dans leur dolman, la grande sabretache pendant jusqu'au-dessous de l'étrier, et le sabre au poing. L'ofTicicr, un petit blond très-maigre, les joues creuses, les pommettes plaquées de rose et les grosses moustaches d'un roux fauve, se tenait en travers de l'allée sur un grand cheval noir, et Lisbeth, le balai à la n^ia, répondait à ses questions d'un air eiTrayé.
Plus loin, s'étendait un cercle de gens, la bouche béante, se penchant l'un sur l'autre pour entendre. Au premier rang, je remarquai le mauser, les mains dans les poches, et M. Richter qui souriait, les yeux plissés et les dents découvertes, comme un vieux renard en jubilation. Il était venu sans doute pour jouir de la confusion de l'oncle.
« Ainsi votre maître et la prisonnière sont partis ensemble ce matin? disait l'officier.
— Oui, monsieur le commandant, répondit Lisbeth.
— A quelle heure?
— Entre cinq et six heures, monsieur le commandant, il faisait encore nuit; j'ai moi-même accroché la lanterne au timon du traîneau.
— Vous aviez donc reçu l'avis de notre arrivée? dit l'ofiicier en lui laHçant un coup d'œil perçant? » '
Lisbeth regarda le mauser, qui sortit du cercle et répondit pour elle sans gêne :
« Sauf votre respect, j'ai vu le docteur Jacob hier soir, c'est un de mes amis... Cette pauvre vieille ne sait rien... Depuis longtemps le docteur était las de la Française, il avait envie de s'en débarrasser, et quftnd il a vu qu'elle pou-
vait supporter le voyage, il a profité du premier moment.
—Mais comment ne les avons-nous pas rencontrés sur la route? s'écria le Prussien en regardant le mauser de la tête aux pieds.
— Hé! vous aurez pris le chemin de la vallée, le docteur aura passé par le Waldeck et la montagne ; il y a plus d'un chemin pour aller à Kaiserslautern. »
L'officier, sans répondre, sauta de son cheval, il entra dans notre chambre, poussa la porte de la cuisine et fit semblant de regarder à droite et à gauche; puis il ressortit et dit en se remettant en selle :
« Allons, voilà noire affaire faite; le reste ne nous regarde plus. •
Il se dirigea vers le Cruchon-d'Or, ses hommes le suivirent, et la foule se dispersa, causant de ces événements extraordinaires. Richter semblait confus et comme indigné, Spick nous regardait d'un œil louche; ils remontèrent ensemble les marches de l'auberge, et Scipio, qui s'était tenu sur notre escalier, sortit alors en aboyant de toutes ses forces.
Les hussards se rafraîchirent au Cruchond'Or, puis nous les revîmes passer devant chez nous, sur la route de Kaiserslautern, et depuis nous n'en eiimes plus de nouvelles.
Lisbeth et moi nous pensions que l'oncle reviendrait à la nuit; mais quand nous vîmes s'écouler tout le jour, puis le lendemain et le surlendemain sans même recevoir de lettre , on peut s'imaginer notre inquiétude.
Scipio montait et descendait dans la maison; il se tenait le nez au bas de la porte du matin au soir, appelant madame Thérèse, reniflant et pleurant d'un ton lamentable. Sa désolation nous gagnait; mille idées de malheurs nous passaient par la tête.
Le mauser venait nous voir tous les soirs et nous disait :
« Rah ! tout cela n'est rien; le docteur a voulu recommander madame Thérèse, il ne pouvait pas la laisser partir avec les prisonniers, c'était contraire au bon sens; il aura demandé une audience au feld-maréchal Brunswick, pour tâcher de la faire entrer à l'hôpital de Kaiserslautern... Toutes ces démarches demandent du temps... Tranquillisez-vous, il reviendra. »
Ces paroles nous rassuraient un peu, car le taupier semblait très-calme; il fumait sa pipe au coin du fourneau, les jambes étendues et la mine rêveuse.
Malheureusement le garde forestier Rœdig, qui demeurait dans les bois, sur le chemin de Pirmasens, où se trouvaient alors les Français, vint apporter un rapport à la mairie d'Anstalt,
MADAME THERESE
et s'étant arrêté quelques instants à l'auberge de Spick, il raconla que l'oncle Jacob avait passé, trois jours auparavant, vers huit heures du matin, devant la maison forestière et qu'il s'y était même arrêté un instant avec madame Thérèse, pour se réchauffer et boire un verre de vin. Il dit aussi que l'oncle paraissait tout joyeux, et qu'il avait deux longs kougelreiler dans les poches de sa houppelande.
Alors le bruit courut que le docteur Jacob, au lieu de se rendre à Raiserslautern, avait conduit la prisonnière chez les Républicains, et ce fut un grand scandale; Richter et Spick criaient partout qu'il méritait d'être fusillé, que c'était une abomination, et qu'il fallait confisquer ses biens.
Le mauser et Koffel répondaient que le docteur s'était sans doute trompé de chemin à cause des grandes neiges, qu'il avait pris à gauche dans la montagne, au lieu de tournera droite, mais chacun savait bien que l'oncle Jacob connaissait le pays comme pas un contrebandier, et l'indignation augmentait de jour en jour.
Je ne pouvais plus sortir sans entendre mes camarades crier que l'oncle Jacob était un jacobin ; il me fallait livrer bataille pour le défendre, et malgré le 'secours de Scipio, je rentrai plus d'une 4ois à la maison le nez meurtri.
Lisbeth se désolait surtout des bruits de confiscation :
« Quelmalheurl disait-elle les mains jointes, quel malheur à mon âge, d'être forcée de faire son paquet et d'abandonner une maison où Ton a passé la moitié de sa vie I »
C'était bien triste. Le mauser seul conservait son air tranquille.
• Vous êtes des fous de vous faire du mauvais sang, disait-il ; je vous répète que le docteur Jacob se porte bien et qu'on ne confisquera rien du tout. Tenez-vous en paix, mangez bien, dormez bien, et pour le reste, j'en réponds. »
Il clignait de l'œil d'un air malin, et finissait toujours par dire :
« Mon livre raconte ces choses... Maintenant elles s'accomplissent et tout va très-bien. •
Malgré ces assurances tout allait de mal en pis, et la racaille du village excitée par ce gueux de Richter commençait à venir crier sous nos fenêtres, lorsqu'un beau matin tout rentra subitement dans l'ordre. Vers le soir le mauser arriva, la mine riante, et prit sa place ordinaire en disant à Lisbeth qui filait :
« Eh bien, on ne crie plus, on ne veut plus nous confisquer, on se tient bien tranquille, hô ! hé 1 hé I «
Il n'en dit pas davantage, mais dans la nuit nous entendîmes des voitures passer en foule, des gens marcher en masse par la grande rue; c'était pire qu'à l'arrivée des Républicains, car \ personne ne s'arrêtait : on allait... on allait toujours 1
Je ne pus dormir une minute, Scipio à chaque instant grondait. Au petit jour, ayant regardé par nos vitres, je vis encore une dizaine de grandes voitures chargées de blessés, s'éloigner en cahotant. C'étaient des Prussiens. Puis arrivèrent deux ou trois canons, puis une centaine do hussards, de cuirassiers, de dragons, pêlemêle dans un grand désordre; puis des cavaliers démontés, leur porte-manteau sur l'épaule et couverts de boue jusqu'à l'échiné. Tous ce» hommes semblaient harassés ; mais ils ne s'arrêtaient pas, ils n'entraient pas dans les maisons, et marchaient comme s'ils avaient eu le diable à leurs trousses.
Les gens, sur le seuil de leur porte, regardaient cela d'un air morne.
Enjetant les yeux sur la côte du Birkenwald, on voyait la file des voitures, des caissons, de la cavalerie et de l'infanterie se prolonger bien au delà du bois.
C'était l'armée du feld-maréchal Brunswick en retraite après la bataille de Frœschwiller, comme nous l'avons appris plus tard; elle avait traversé le village dans une seule nuit. Cela se passait du 28 au 29 décembre, et si je me le rappelle si bien , c'est que le lendeinain de bonne heure, le mauser et Koffel arrivèrent tout joyeux, ils avaient une lettre de l'oncle Jacob, et le mauser, en nous la montrant, dit :
« Hé! hé! hé! ça va bien... ça va bien! le règne de la Justice et de l'égalité commence... Ecoutez un peu ! »
11 s'assit devant notre table, les deux coudes écartés. J'étais près de lui et je hsais par-dessus son épaule; Lisbeth, toute pâle, écoutait derrière, et Kofi'el, debout contre la vieille armoire, souriait en se caressant le menton. Ils avaient déjà lu la lettre deux ou trois fois, le mauser la savait presque par cœur.
Donc il lut ce qui suit, en s'arrêtant parfois pour nous regarder d'un air d'enthousiasme :
€ Wissembourg, le 8 nivôse an II « de la République française.
• Aux citoyens Mauser et Koffel, à la ci- « toyenne Lisbeth, au petit citoyen Fritzel,
• salut et fraternité !
« La citoyenne Thérèse et moi nous vous
« souhaitons d'abord joie, concorde et prospé- « rite.
« Vous saurez ensuite que nous vous écri-
• vons ces lignes de Wissembourg, au milieu
des triomphes de la guerre : nous avons chassé les Prussiens de Frœschwiller, et nous sommes tombés sur les Autrichiens au Geisberg comme le tonnerre.
« Ainsi l'orgueil et la présomption reçoivent leur récompense ; quand les gens ne veulent pas entendre de bonnes raisons, il faut bien leur en donner de meilleures; mais c'est terrible d'en venir à de telles extrémités, oui, c'est terrible I
« Mes cliers amis, depuis longtemps je gémissais en moi-même sur l'aveuglement de ceux qui dirigent les destinées de la vieille Allemagne; je déplorais leur esprit d'injustice , leur égoïsme; je me demandais si mon devoir d'honnête homme n'était pas de rompre avec tous ces êtres orgueilleux, et d'adopter les 'principes de justice, d'égalité et de fraternité proclamés par la Révolution française. Tout cela me jetait dans un grand trouble, car l'homme tient aux idées qu'il a reçues de ses pères, et de telles révolutions intérieures ne se font pas sans un grand dédéchirement. Néanmoins j'hésitais encore, mais lorsque les Prussiens, contrairement au droit des gens, réclamèrent la malheureuse prisonnière que j'avais recueillie, je ne pus en supporter davantage : au lieu de conduire madame Thérèse à Kaiserslautern, je pris aussitôt la résolution de la mener à Pirmasens, chose que j'ai faite avec l'aide de Dieu.
« A trois heures de l'après-midi, nous étions en vue des avant-postes, et cornme madame Thérèse regardait, elle entendit le tambour et s'écria : « Ce sont les Français! monsieur le docteur, vous m'avez trompée! » Elle se jeta dans mes bras, fondant en larmes, et je me pris moi-mêiue à pleurer, tant j'étais ému ! « Sur toute la route, depuis les Trois-Maisons jusqu'à la place du Temple-Neuf, les soldats criaient : « Voici la citoyenne Thérèse ! » Ils nous suivaient, et quand il fallut descendre du traîneau, plusieurs m'embrassèrent avec une véritable efl'usion. D'autres me serraient les mains, enfin on m'accablait d'honneurs. « Je ne vous parlerai pas, mes chers amis, de la rencontre de madame Thérèse et du petit Jean ; ces choses ne sont pas à peindre! Tous les plus vieux soldats du bataillon, môme le commandant Duchêne, qui n'est pas tendre, détournaient la tête pour ne pas montrer leurs larmes : c'était un spectacle comme je n'en ai jamais vu de ma vie. Le petit Jean est un brave garçon ; il ressemble beaucoup à mon cher petit Fritzel, aussi je l'aime bien.
« En ce même jour il se passa des événe-
■ ments extraordinaires à Pirmasens. Les Républicains campaient autour de la ville; le gônéRal Hoche annonça qu'on allait prendre les quartiers d'hiver, et qu'il fal lai l construire des baraques. Mais les soldats refusèient, ils voulaient loger dans les maisons. Alors le général déclara que ceux qui refuseraient le service ne marcheraient pas au combat. J'ni moi-même assisté à celte proclamation, qui se lisait dans les compagnies, et j'ai vu le général Hoche forcé de pardonner à ces hommes devant le palais du prince, car ils étaient dans le plus grand désespoir.
« Le général ayant appris qu'un médecin d'Anstatt avait ramené la citoyenne Thérèse au premierbataillonde la deuxième brigade, je reçus l'ordre, vers hait heures, d'aller à l'Orangerie. Il était là, près d'une table de sapin, habillé comme un simple hauplmann, avec deux autres citoyens qu'on m'a dit être les conventionnels Lacoste et Raudot, deux grands maigres qui me regardaient de travers. — Le général vint à ma rencontre : c'est \m homme brun, les yeux jaunes et les cheveux partagés au milieu du front; il s'arrêta en face de moi et me regarda deux secondes. Moi, songeant que ce jeune homme commandait l'armée de la Moselle, j'étais troublé; mais tout à «oup il me tendit la main et me dit : • Docteur Wagner, je vous remercie de ce que vous avez fait pour la citoyenne Thérèse; yous êtes un homme de cœur. •
« Puis il m'emmena près de la table, où se trouvait déployée une carte, et me demanda diflérents renseignements sur le pays d'une façon si claire, qu'on aurait cru qu'il connaissait les choses bien mieux que moi. Naturellement je répondais, les deux autres écoutaient en silence. Finalement il me dit : Docteur Wagner, je ne puis vous proposer
^ de servir dans les armées de la liépublique, votre nationalité s'y oppose; mais le 1" bataillon de la 2" brigade vient de perdre son chirurgien-major, le service de nos ambulances est encore incomplet, nous n'avons que des jeunes gens pour secourir nos blessés, je vous confie ce poste d'honneur : l'humanité n'a pas de patrie ! Voici votre commission. > 11 écrivit quelques mots au bout de la table, et me prit encore une fois la main en me disant : « Docteur, croyez à mon estime! » Après cela, je sortis.
« Madame Thérèse m'attendait dehors, et quand elle sut que j'allais être à la tête de l'ambulance du 1" bataillon, vous pouvez vous figurer' sa joie.
« Nous pensions tous rester à Pirmasens jus-
MADAME THERESE
qu'au printemps , les baraques étaient en train de se bâtir, quand dans la nuit du surlendemain, vers dix heures, tout à coup nous reçûmes l'ordre de nous mettre en route sans éteindre les feux, sans faire de bruit, sans battre la caisse ni sonner de la trompette. Tout Pirmasens dormait. J'avais deux chevaux, l'un sous moi, l'autre en main; j'étais au milieu des ofïïciers, près du comm.andant Ducliêne.
« Nous partons, les uns à cheval, les autres à pied, les canons, les caissons, les voitures entre nous, la cavalerie sur les flancs, sans lune et sans rien pour nous guider. Seulement, de loin en loin, un cavalier au tournant des chemins disait : « Par ici... par ici!... • Vers onze heures la lune se montra, nous étions en pleine montagne : toutes les cimes étaient blanches de neige. Les hommes à pied, le fusil sur l'épaule, couraient pour se réchauffer ;"deux ou trois fois il me fallut descendre de cheval, tant j'avais l'onglée. Madame Thérèse, dans sa charrette couverte d'une toile grise, me tendait la gourde, et les capitaines étaient toujours là, prêts à la recevoir après moi; plus d'un soldat avait aussi son tour.
• Mais nous allions, nous allions sans nous arrêter, de sorte que vers six heures, quand le soleil pâle se mit à blanchir le ciel, nous étions à Lembach, sous la grande côle boisée de Steinfelz, à trois quarts de lieue de Wœrth. Alors, de tous les côtés on entendit crier : Halte!... halte!... » Ceux de derrière arrivaient toujours; à six heures et demie toute l'armée était réunie dans un vallon, et l'on se mit à faire la soupe.
« Le général Hoche, que j'ai vu passer alors avec ses deux grands conventionnels, riait; il semblait de bonne humeur. 11 entra dans la dernière maison du village; les gens étaient étonnés de nous voir à cette heure, comme ceux d'Anstatt à l'arrivée des Républicains. Les maisons sont si petites ici et si misérables, qu'il fallut porter deux tables dehors, et que le général tint conseil en plein air avec ses officiers, pendant que les troupes cuisaient ce qu'elles avaient emporté.
« Cette halte dura juste le temps de manger et de reboucler son sac. Ensuite il fallut repartir mieux en ordre, t A huit heures, en sortant de la vallée de Reichshofen, nous vîmes les Prussiens retranchés sur les hauteurs de Frœschwillcr et de Wœrth; ils étaient plus de vingt mille, et leurs redoutes s'élevaient les unes au-dessus des autres.
« Toute l'armée comprit alors que nous avions marché si vite pour surprendre ces Prussiens seuls, car les Autrichiens étaient à quatre ou cinq lieues de là, sur la ligne de la Motter. Malgré cela, je ne vous cache pas, mes chers amis, que cette vue me porta d'abord un coup terrible; plus je regardais, plus il me semblait impossible de gagner la bataille. D'abord ils étaient plus nombreux que nous, ensuite ils avaient creusé des fosses garnis de palissades, et derrière on voyait très-bien les canouniers qui se penchaient à côté de leurs canons et qui nous observaient, tandis que des files de baïonnettes innombrables se prolongeaient jusque sur la côte. « Les Fi-ançais, avec leur caractère insouciant, ne voyaient pas tout cela et paraissaient même très-joyeux. Le bruit s'étant répandu que le général Hoche venait de promettre six cents francs pour chaque pièce enlevée à l'ennemi, ils riaient en se mettant le chapeau sur l'oreille, et regardaient les canons en criant : « Adjugé! adjugé! » 11 y avait de quoi frémir de voir une pareille insouciance et d'entendre ces plaisanteries. « Nous autres, l'ambulance, les voitures de toute sorte, les caissons vides pour transporter les blessés, nous i-estâmes derrière, et pour dire la vérité, cela me fit un véritable plaisir.
« Madame Thérèse était à trente ou quarante pas en avant de moi, j'allai me mettre près d'elle avec mes deux aides, dont l'un a été garçon apothicaire à Landrecies, et l'autre dentiste, et qui se sont fait chirurgiens d'euxmêmes. Mais ils ont déjà de l'expérience, et ces jeunes gens, avec un peu de loisir et de travail, deviendront peut-être quelque chose. Madame Thérèse embrassait alors le petit Jean, qui se mit à courir pour suivre le bataillon.
• Toute la vallée, à droite et à gauche, était pleine de cavalerie en bon ordre. Le général Hoche, en arrivant, choisit lui-même tout I de suite la place de deux batteries sur les collines de Reichshofen,' et l'infanterie fit halte au milieu de la vallée.
• Il y eut encore une délibération, puis toute l'infanterie se rangea en trois colonnes; l'une passa sur la gauche, dans la gorge de Réebach, les deux autres se mirent en marche sur les retranchements l'arme au bras.
1 Le général Hoche, avec quelques oiTiciers, se plaça sur une petite hauteur, à gauche de la vallée.
■ Tout ce qui suivit, mes chers amis, me semble encore un rêve. Au moment où les colonnes arrivaient au pied de la côte, un
Combat de Frocs'cliwviller. (Page 80.)
horrible fracas, comme une espèce de déchirement épouvantable, retentit; tout fui couvert de fumée : c'étaient les Prussiens qui venaient de lâcher leurs batteries. Une seconde après, la fumée s'étant un peu dissipée, nous vîmes les Français plus haut sur la côte; iis allongeaient le pas, des quantités de blessés restaient derrière, les uns étendus sur la face, les autres assis et cherchant à se relever,
« Pour la seconde fois les Prussiens tirèrent, puis on entendit le cri terrible des Républicains : « A la baïonnelte! » El toute la montagne se mit à pétiller comme un feu de charbonnière où l'on donne un coup de pied. Oi. ne se voyai* plus, parce que le vent poussait la fumée sut* nous, et l'on ne pouvait plus se
dire un mot à quatre pas, tant la fusillade, les hommes et le canon tonnaient et hurlaient ensemble. Sur les côtés, les chevaux de notre cavalerie hennissaient et voulaient partir; ces animaux sont vraiment sauvages, ils aiment le danger, on avait mille peines à les retenir.
"' De temps en temps il se faisait un trou dans la fumée, alors on voyait les Républicains cramponnés aux palissades comme une fourmilière ; les uns, à coup de crosse, essayaient de renverser les retranchements, d'autres cherchaieut'un passage; les commandants à cheval, l'épée en l'air, animaient leurs hommes, et de l'autre côté les Prussiens lançaient des coups de baïonnette, lâchaient leurs fusils dans le tas, ou levaient des deux mains leuis
MADAME THERESE
Enfin je vis l'oncle ; il était à cheval sur Rappel. {Page 83.)
grands refouloirs comme des massues pour assommer les gens. C'était effiayant! Une seconde après, un autre coup de vent couvrait tout, et l'on ne pouvait savoir comment cela finirait.
« Le général Hoche envoyait ses officiers l'un après l'autre porter de nouveaux ordres; ils partaient comme le vent dans la fumée, on aurait dit des ombres. Mais la bataille se prolongeait et les Républicains commençaient à reculer, quand le général descendit lui-même ventre à terre ; dix minutes après, le chant de la Marseillaise couvrait tout le tumulte, ceux qui avaient reculé revenaient à la charge.
• La seconde attaque commença plus furieuse que la première. Les canons seuls
tonnaient encore et renversaient des files d'hommes. Tous les Républicains s'avançaient en masse, Hoche au milieu d'eux. Nos batteries tiraient aussi sur les Prussiens. Ce qui se passa quand les Français furent encore une fois près des palissades est quelque chose d'impossible à décrire. Si le père Adam Schmitt avait été avec nous, il aurait vu ce qu'on peut appeler une terrible bataille. Les Prussiens montrèrent là qu'ils étaient les soldats du grand Frédéric; baïonnettes contre baïonnettes, tantôt les uns, tantôt les autres reculaient ou poussaient en avant.
« Mais ce qui décida la victoire pour les Républicains, ce fut l'arrivée de leur troisième colonne sur les hauteurs, à gauche des retranchements; elle avait tourné le Réebach
et sortait du bois au pas de course. Alors il fallut bien quitter la partie; les Prussiens, pris des deux côtés à la fois, se retirèrent, abandonnant dix-huit pièces de canon, vingtquatre caissons et leurs retranchements pleins de blessés et de morts. Ils se dirigèrent du côté de Wœrth, et nos dragons, nos hussards, qui ne se possédaient plus d'impatience, partirent enfin courbés sur leurs selles, comme un mur qui s'ébranle. Nous apprîmes le même soir qu'ils avaient fait douze cents prisonniers et remporté six canons.
« Voilà, mes chers amis, ce qu'on appelle le combat de Wœrth et de Frœschwiller, dont la nouvelle a dû vous parvenir au moment où je vous écris, et qui restera toujours présent à ma mémoire.
« Depuis ce moment, je n'ai rien vu de nouveau ; mais que d'ouvrage nous avons eu ! Jour et nuit il a fallu couper, ti'ancher, amputer, tirer des halles ; nos ambulances sont encombrées de blessés : c'est une chose bien triste.
« Cependant, le lendemain de la victoire, l'armée s'était portée en avant. Quatre jours après, nous avons appris que les conventionnels Lacoste et Baudot, ayant reconnu que la rivalité de Hoche et de Pichegru nuisait aux intérêts de la République, avaient donné le commandement à Hoche tout seul, et que celui-ci, se voyant à la tête des deux armées du Rhin et de la Moselle, sans perdre une minute, en avait profité pour attaquer Wurmser sur les lignes de Wissembourg; qu'il l'avait battu complètement au Gaisberg, de sorte qu'à cette heure, les Prussiens sont en retraite sur Mayence, les Autrichiens sur Gemersheim, et que le territoire de la République est débarrassé de tous ses ennemiis. « Quant à moi, je suis maintenant à Wissembourg, accablé d'ouvrage; madame Thérèse, le petit Jean et les restes du 1"" bataillon occupent la place, et l'armée marche sur Landau, dont l'heureuse délivrance fera l'admiration des siècles futurs.
• Bientôt, bientôt, mes chers amis, nous suivrons l'armée, nous passerons par Anstatt, couronnés des palmes de la victoire ; nous pourrons encore une fois vous serrer sur nos cœurs, et célébrer avec vous le triomphe de la justice et de la liberté.
« 0 chère liberté ! rallume dans nos âmes le feu sacré dont brûlèrent jadis tant de héros; forme au milieu de nous des générations qui leur ressemblent ; que le cœur de tout citoyen tressaille à ta voix ; inspire le sage qui médite ; porte l'homme courageux aux actions
« héroïques; anime le guerrier d'un enthou- « siasme sublime ; que les despotes qui divi- « sent les nations pour les opprimer disparais- « sent de ce monde, et que la sainte fraternité « réunisse tous les peuples de la terre dans une • même famille !
« Avec ces vœux et ces espérances, la bonne t madame Thérèse, petit Jean et moi nous vous « embrassons de cœur.
• Jacob Wagner.
« P. S. — Petit Jean recommande à son ami « Fritzel d'avoir bien soin de Scipio. »
La lettre de l'oncle Jacob nousremplit tousde joie, et l'on peut s'imaginer avec quelle impatience nous attendîmes dès lors le 1" bataillon.
Cette époque de ma vie, quiind j'y pense, me produit l'effet d'une fêle ; chaque jour nous apprenions quelque chose de nouveau : après l'occupation de Wissembourg, la levée du siège de Landau, puis la prise de Lauterbourg, puis celle de Kaiserslautern, puis l'occupation de Spire, où les Français recueillirent un grand butin, que Hoche fit transporter à Landau, pour indemniser les habitants de leurs pertes.
Autant les gens du village avaient crié contre nous, autant alors ils nous tenaient en vénération. Il était même question de mettre KofTel du conseil municipal et de nommer le mauser bourgmestre ; on ne savait pas pourquoi, car personne jusqu'alors n'avait eu cette idée; mais le bruit commençait à se répandre que nous allions redevenir Français, que nous avions été Français quinze cents ans auparavant, et que c'était une abomination de nous avoir tenus si longtemps en esclavage.
Richter avait pris la fuite, sachant bien ce qui l'attendait, et Joseph Spick ne sortait plus de sa baraque.
Chaque jour, les gens de la grande rue regardaient sur la côte pour voir arriver les véritables défenseurs de la patrie ; malheureusement la plupart suivaient la route de Wissembourg à Mayence, laissant Anstatt sur leur gauche, dans la montagne ; on ne voyait passer que des traînards, qui coupaient au court par la traverse du Bourgerwald. Cela nous désolait, et nous finissions par croire que notre bataillon n'arriverait jamais, lorsqu'une après-midi le mauser entra tout essoufQé en criant ;
« Les voilà... ce sont eux I »
Il revenait des champs, la pioche sur l'épaule, et de loin il avait vu sur la route une foule de soldats. Tout le village savait déjà la nouvelle, tout le monde sortait. Moi, ne me possédant plus d'enthousiasme, je courus à la rencontre de notre bataillon, avec Hans Aden et Frantz
MADAME THÉRÈSE
Sépel, que je rencontrai sur la route. 11 faisait du soleil, la neige fondait, les flaques de boue éclataient autour de nous comme des obus à chaque pas ; mais nous n'y prenions pas garde, et durant une demi-heure nous ne cessâmes point de galoper. La moitié du village, hommes, femmes, enfants, nous suivaient en
criant: « Ils arrivent! ils arrivent! » Les
idées des gens changent d'une façon singulière, tout le monde était alors ami de la République.
Une fois sur la montée du Birkenwald, Hans Aden, Frantz Sépel et moi nous vîmes enfin notre bataillon qui s'approchait à mi-côte, le sac au dos, le fusil sur l'épaule, les officiers derrière les compagnies. Plus loin, sur le grand pont, défilaient les voitures. Tout cela s'avançait en sifflant, en causant, comme les soldats en route; l'un s'arrêtait pour allumer sa pipe, l'autre donnait un coup d'épaule pour relever son sac; on entendait des voix glapissantes, des éclats de rire, car les Français sont ainsi, quand ils marchent en troupe, il leur faut toujours des histoires et de joyeux propos pour entretenir leur bonne humeur.
Moi, dans cette foule je ne cherchais des yeux que l'oncle Jacob et madame Thérèse; il me fallut quelque temps pour les découviùr â la queue du bataillon. Enfin je vis l'oncle, il était derrière, à cheval sur Rappel. J'eus d'abord de la peine à le reconnaître, car il avait un grand chapeau républicain, un habit à revers rouges et un grand sabre à fourreau de fer; cela le changeait d'une façon incroyable, il paraissait beaucoup plus grand; mais je le reconnus tout de même, ainsi que madame Thérèse sur sa charrette couverte de toile, avec son même chapeau et sa même cravate; elle avait les joues roses et les yeux brillants; Voncje chevauchait près d'elle, ils causaient «nsen.ble'
Je reconnus aussi le petit Jean, que je n'avais vu qu'une fois; il marchait, un large baudrier orné de baguettes en travers de la poitrine, les bras couverts de galons, et son sabre ballottant derrière les jambes. Et le commandant, et le sergent Laflôche, et le capitaine que j'avais conduit dans notre grenier, et tous les soldats, oui, presque tous je les reconnaissais, il me semblait être dans une grande famille; et le drapeau couvert de toile cirée me faisait aussi plaisir à voir.
Je courais à travers tout le monde, Hans Aden et Frantz Sépel avaient déjà trouvé des camarades, moi, je marchais toujours, j'étais à trente pas de la charrette et j'allais appeler ; • Oncle! oncle! » quand madime Thérèse, se penchan t par hasard , s'écria d'une voix joyeuse:
■ Voici Scipiol •
Dans le même instant, Scipio, que j'avais oublié chez nous, tout effaré, tout crotté, sautait dans la voiture.
Aussitôt petit Jean s'écria :
« Scipio! •
Et le brave caniche, après avoir passé deux ou trois fois ses grosses moustaches sur les joues de madame Thérèse, bondit à terre et se mit à danser autour de petit Jean, aboyant, poussant des cris et se démenant comme un bienheureux .
Tout le bataillon l'appelait :
« Scipio, ici!... Scipio!... Scipiol »
L'oncle venait de m'apercevoir et me tendait les bras du haut de son cheval. Je m'accrochai à sa jambe, il me leva et m'embrassa ; je sentis qu'il pleurait et cela m'attendrit. Il me tendit ensuite à madame Thérèse, qui m'attira dans sa charrette en me disant ;
« Bonjour, Fritzel. »
Elle paraissait bien heureuse et m'embrassait les larmes aux yeux.
Presque aussitôt le mauser et Koffel arrivèrent, donnant des poignées de main à l'oncle ; puis les autres gens du village, pêle-mêle avec les soldats, qui remettaient aux hommes leuis sacs et leurs fusils pour les porter en triomphe, et qui criaient aux femmes :
« Hé! la grosse mère!... La jolie fille... par ici... par ici! »
C'était une véritable confusion, tout le monde fraternisait, et au milieu de tout cela, c'était encore petit Jean et moi qui paraissions les plus heureux,
• Embrasse petit Jean, » me criait l'oncle.
— Embrasse Fritzel, » disait madame Thérèse à son frère.
El nous nous embrassions, nous nous regardions émerveillés.
« Il me plaît, cria petit Jean, il a l'air bon enfant.
— Toi, tu me plais aussi, » lui dis-je, tout fier de parler en français.
Et nous marchions bras dessus bras dessous, tandis que l'oncle et madame Thérèse se souriaient l'un à l'autre.
Le commandant me tendit aussi la main en disant :
• Hé! docteur Wagner, voici votre défenseur. — Tu vas toujours bien, mon brave?
— Oui, commandant.
— A la bonne heure! »
C'est ainsi que nous arrivâmes aux premières maisons du village. Alors on s'arrêta quelques instants pour se mettre en ordre; petit Jean accrocha son tambour sur sa cuisse, et le commandant ayant crié : « En avant, marche! » les tambours retentirent.
Nous descendîmes la grande rue, marchant tous au pas et nous réjouissant d'une entrée si magnifique. Tous les vieux et les vieilles qui n'avaient pu sortir étaient aux fenêtres et se montraient l'oncle Jacob, qui s'avançait d'un air digne derrière le commandant entre ses deux aides. Je remarquai surtout le père Schmitt, debout à la porte de sa baraque; il redressait sa haute taille voûtée et nous regardait défiler avec un éclair dans l'œil.
Sur la place de la fontaine le commandant cria : « Halte I » On mit les fusils en faisceaux, et tout le monde se dispersa, les uns à droite, les autres à gauche; chaque bourgeois voulait avoir un soldat, tous voulaient se réjouir du triomphe de la République une et indivisible; mais ces Français, avec leurs mines joyeuses, suivaient de préférence les jolies filles.
Le commandant vint avec nous. La vieille Lisbeth était déjà sur la porte, ses longues mains levées au ciel, et criait :
• Ah! madame Thérèse... ah! monsieur le docteur!... »
Ce furent de nouveaux cris de joie, de nouvelles embrassades. Puis nous entrâmes, et le festin de jambon, d'andouilles et de grillades arrosées de vin blanc et de vieux bourgogne commença : Roffel, le mauser, le commandant, l'oncle, madame Thérèse, petit Jean et moi, je vous laisse à penser quelle table, quel appétit, quelle satisfaction!
Tout ce jour-là le 1" bataillon resta chez nous; puis il lui fallut poursuivre sa route, car ses quartiers d'hiver étaient à Hacmatt, à deux petites lieues d'Anstatt. L'oncle resta au village, i\ déposa son grand sabre et son grand chapeau; mais depuis ce moment jusqu'au printemps, il
ne se passa pas de jour qu'il ne fût en route pour Hacmatt : il ne pensait plus qu'à Hacmatt.
De temps en temps madame Thérèse venait aussi nous voir avec petit Jean ; nous riions, nous étions heureux, nous nous aimions!
Que vous dirai-je encore? Au printemps, quand commence à chanter l'alouette, un jour on apprit que le 1" balaillon allait partir pour la Vendée. Alors l'oncle, tout pâle, courut à l'écurie et monta sur son Rappel; il partit ventre à terre, la tête nue, ayant oublié de mettre son bonnet.
Que se passa-t-il à Hacmatt? Je n'en sais rien; mais ce qu'il y a de sûr, c'est que le lendemain l'oncle fier comme un roi, revint avec madame Thérèse et petit Jean, qu'il y eut grande noce chez nous, embrassades et réjouissances. Huit jours après, le commandant Duchêne arriva avec tous les capitaines du bataillon. Ce jour-là, les réjouissances furent encore plus grandes. Madame Thérèse et l'oncle se rendirent à la mairie, suivis d'une longue file de joyeux convives. Le mauser, qu'on avait nommé bourgmestre à l'élection populaire, nous attendait, son écharpe tricolore autour des reins. 11 inscrivit l'oncle et madame Thérèse sur un gros registre, à la satisfaction universelle; et dès lors petit Jeau eut un père, et moi j'eus une bonne mère, dont je ne puis me rappeler le souvenir sans répandre des larmes.
J'aurais encore bien des choses à vous dire... mais c'est assez pour une fois. Si le Seigneur Dieu le permet, uij jour nous reprendrons cette histoire, qui finit, comme toutes les autres, — par des cheveux blancs et les derniers adieux de ceux qu'on aime le plus au monde.
FIN DK ilADAME THERESE