POURQUOI IIUNEBOURG NE FUT PAS RENDU
avançaient clopin-clopaBt , ils paraissaient bien las, bien tristes; mais à la guerre comme à la guerre : on ne peut pas avoir toujours ses aises.
La troupe atteignit enfin le plateau. U ne restait plus qu'un petit nombre de traînards dispersés sur la pente du ravin ; c'était le moment de faire main basse. Fargès et Lombard échangèrent un coup d'œil dans l'ombre. Ils allaient donner le signal, lorsqu'un cri de détresse... un cri perçant vola de bouche en bouche jvisqu'au sommet de la côte, et glaça d'épouvante toute la caravane :
« Les Cosaques!... les Cosaques!... »
Alors ce fut une scène étrange ; Fargès s'élança derrière le rideau de feuillage pour distribuer de nouveaux ordres. On entendit le bruit sec et rapide des batteries , puis de ce côté tout rentra dans le silence.
Quant aux fugitifs, ils n'avaient pas bougé ; immobiles, se regardant l'un l'autre la bouche béante, n'ayant ni la force de fuir, ni le courage de prendre une résolution, ils offraient l'image de la terreur.
Presque aussitôt Lombard reconnut anx environs le cri rauque des Cosaques ; ils accouraient en tous sens, à travers taillis, halliers, broussailles. A les voir bondir au clair de lune, sur leurs petits chevaux bessarabiens, l'œil en feu, les naseaux fumants, la crinière hérissée, on les eût pris pour une bande de loups affamés enveloppant leur proie. Les bœufs mugissaient, les femmes sanglotaient, les pauvres mères pressaient leurs enfants sur leur sein, etlesBaskirs resserraient toujours le cercle de leurs évolutions, pour fondre sur ce groupe. Enfin, ils se massèrent et partirent en ligne, en poussant des hourras furieux. Tout à coup le sombre feuillage s'illumina comme d'un reflet de foudre, un feu de peloton étendit sa nappe rougeâtre sur le plateau, et la montagne parut frissonner de surprise! Quand la fumée de cette décharge se fut dissipée, on vit les Cosaques en déroute chercher à fuir dans la direction du Graufthâl, mais là s'étendait une barrière de rochers infranchissables.
« En avant!... Pas de quartier!... . cria Fargès.
Les vétérans, animés par sa voix, se précipitèrent à la poursuite des fuyards. Le com~ bat fut court. Acculés à la pointe du roc, les soldats de Platoff firent volte-face et chargèrent avec la furie du désespoir. Cinquante coups de lance et de baïonnette s'échangèrent en une seconde. Mais dans cet étroit espace, les Cosaques , ne pouvant faire manœuvrer leurs chevaux, furent bientôt écrasés. Un
seul résista jusqu'au bout, grand, maigre, à la face terne et cuivrée, véritable figure méphistophélique,, il était recouvert de plusieurs peaux de mouton. Lombard en enlevait une à chaque coup de baïonnette.
• Canaille! murmurait-il, je finirai pourtant par t'ailaquer le cuir. . . •
Il se trompait ! . . . Le cosaque bondit audessus de sa tête, enlui assénant avecla crosse de son pistolet, un coup terrible sur la mâchoire. Le caporal cracha deux dents, arma son fusil, ajusta le Baskir et fit feu. Mais attendu que l'arme n'était pas chargée, l'autre disparut sain et sauf, en ayant encore l'air de se moquer de lui par un triple hourrah!
G'ef 1 ainsi que l'intrépide Lombard, après vingt-huit ans de service et trente campagnes, eut la mâchoire fortement ébranlée par vm sauvage d'Ekatérinoslof, qui ne possédait pas même les premiers principes de la guerre.
« Sang de chien, dit-il avec rage, si je te tenais ! »
Fargès, en raffermissant sa baïonnette toute gluante de sang, promena des regards étonnés autour du plateau ; les habitants de Hâzenbruck avaient disparu. Leurs bœufs erraient à l'aventure dans les halliers. Quelques chèvres grimpaient le long de la côte. Et sauf une vingtaine de cadavre étendus dans les bruyères, tout respirait le calme et les douceurs de la vie champêtre. Les vétérans eux-mêmes semblaient surpiis de leur facile triomphe ; car excepté Nicolas Rabeau, ancien tambourmajor au li° de ligne, prévôt d'armes, de danse et de grâces françaises, lequel avait eu la gloire d'être embroché par un cosaque et de rendre l'âme sur le champ d'honneur, à cette exception près, tous les autres en étaient quittes pour des horions.
• Ah çà! camarades, dit Fargès, ce grand pendard de cosaque qui vient de s'échapper, pourrait gâter nos affaires. Nos provisions sont complètes. Ce qu'il y a de plus simple, c'est de réunir le bétail et de gagner le fort, avant que l'ennemi ait eu le temps de nous barrer le passage. »
Tout le monde se mit aussitôt à l'œuvre, et, dix minutes après, la petite colonne, poussant devant elle le troupeau, reprenait le chemin de Hunebourg. Vers trois heure? du matin, elle était sous le canon du fort.
On peut se figurer la satisfaction de Jean- Pierre Noël, lorsque ayant entendu crier les chaînes du pont-levis, et s'étant mis à sa fenêtre, en simple manches de chemise, il vit défiler toute la razzia... marchant • avec ordre et discipline • comme il avait eu soin de lo recommander à Fargès.
Le caporal ajusla le Baskir et fit feu. (Page 8T.)
Le caporal Lombard, gravement assis sur nne vieille rosse à moitié grise, son grand chapeau à cornes sur l'oreille, et le fusil en sautoir, formait à lui seul l'arrière-garde delà colonnç.
Le brave commandant ne se sentait plus de joie. Aussi lorsque trois jours plus tard l'archiduc Jean d'Autriche, à la tête d'un corps de six mille hommes , fit sommer la place de se rendre, avec menace de la bombarder et de la détruire de fond en comble en cas de refus, Jean-Pierre ne put s'empêcher de sourire. Il fit dresser un état de ses provisions de bouche, et l'adressa sous forme de réponse au général autrichien, ajoutant :
• Qu'il regrettait de ne pouvoir être agréable
à Son Altesse ; mais qu'il était beaucoup trop gourmand, pour quitter une place si bien approvisionnée. Il priait conséquemment Son Altesse de vouloir bien l'excuser.... etc., etc.
« Quant à votre menace de bombarder la forteresse et de la détruire de fond en comble, disait-il en terminant, je m'en soucie comme du roi Dagobert ! »
L'archiduc Jean d'Autriche entendait trèsbien le français.... Il avait, de plus, un faible pour la cuisine, et comprit les scrupules de Jean-Pierre. Aussi, dès le lendemain, il remonta tranquillement la vallée de la Zorne.... après avoir fait demi-tour à gauche I
Et voilà pourquoi Hunebourg ne fut pas rendu.
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