V AS
ERCKMANN-CHATRIAN
Louise guettait le retour des liirondelles. (Page 2.)
Si vous tenez à connaître l'histoire de la grande invasion de ISl'l , telle que me l'a racontée le vieux chasseur Frantz du Hengst, il faut vous transporter au village des Charmes, dans les Vosges. Une trentaine de maisonnettes couvertes de bardeaux et de joubarbe vert sombre se suivent à la file le long de
la Sarre , vous en apercevez les pignons tapissés de lierre et de chèvrefeuille flétris, — car l'hiver approche, — les ruchers fermés avec des bouchons de paille, les petits jardins, les palissades, les bouts de haie qui les séparent les unes des autres.
A gauche, sur une haute montagne, s'élèvent
les ruines de l'antique château de Falkeinstein, détruit, il y a deux cents ans, par les Suédois. Ce n'est plus qu'un amas de décombres hérissés de ronces; un vieux chemin de schlitte,* aux échelons vermoulus, y monte à travers les sapins. A droite, sur la côte, on aperçoit la ferme du Bois-de-Ghénes : une large construction avec granges, écuries, et hangars, la toiture plate chargée de grosses pierres, pour résister aux vents du nord. Quelques.vaches se promènent dans les bruyères, quelques chèvres dans les rochers.
Tout cela est calme, silencieux.
Des enfants, en pantalons de toile grise, la tête et les pieds nus, se chauffent autour de leurs petits feux sur la lisière des bois ; les spirales de fumée bleue s'effilent dans l'air, de grands nuages blancs et gris restent immobiles au-dessus de la vallée ; derrière ces nuages on découvre les cimes arides du Grosmann et du Donon.
Or il faut savoir que la dernière maison du village, dont le toit en équerre est percé de deux lucarnes vitrées, et dont la porte basse s'ouvre sur la rue fangeuse, appartenait, en 1813, à Jean-Claude Hullin, un ancien volontaire de 92, mais alors sabotier au village des Charmes, et joxiissant d'une grande considération parmi les montagnards. Hullin était un homme trapu et charnu, avec des yeux gris, de grosses lèvres , un nez court , fendu par le bout, et d'épais sourcils grisonnants. Il était d'humeur joviale et tendre, et ne savait rien refuser à sa fille Louise, une enfant qu'il avait recueillie jadis de ces misérables heimatshlôs, — ferblantiers, forgerons, — sans feu ni lieu, qui vont de village en village étamer les casseroles, fondre les cuillers et raccommoder la vaisselle fêlée. Il la considérait comme sa propre fille, et ne se souvenait plus qu'elle était d'une race étrangère.
Outre cette aiîection naturelle , le brave homme en avait encore d'autres : il aimait surtout sa cousine, la vieille fermière du Boisde-Chênes, Catherine Lefévre, et son fils Gaspard, enlevé par la conscription de cette année, un beau garçon fiancé à Louise, et dont toute la famille attendait le retour à la fin de la campagne.
Hullin se rappelait toujours avec enthousiasme ses campagnes de Sambre-et-Meuse, d'Italie et d'Egypte. Il y pensait souvent, et, parfois, le soir, après le travail, il se rendait à la scierie du Valtin, cette sombre usine formée de troncad'arbres encore revêtus de leur écorce,
• On appelle chemins de schlitt-e les chemins on l'on transporte les troues d'arbres abattus en pleine forêt.
et que vous apercevez là-bâs au fond de la gorge. Il s'asseyait au milieu des bûcherons, des charbonniers, des schlitteurs, en face du grand feu de sciure, et tandis que la roue pesante tournait, que l'écluse tonnait et que la scie grinçait, lui, le coude sur le genou, la pipe aux lèvres, il leur parlait de Hoche, de Kléber, et finalement du général Bonaparte, qu'il avait vu cent fois, et dont il peignait la figure maigre, les yeux perçants, le profil d'aigle, comme s'il eût été présent.
Tel était Jean-Claude Hullin.
C'était un homme de la vieille souche gauloise, aimant les aventures extraordinaires, les entreprises héroïques, mais cloué au travail par le sentiment du devoir depuis le jour de l'an jusqu'à la Saint-Sylvestre.
Quant à Louise, la fille des heimatshlôs, c'était une créature svelte, légère, les mains longues et délicates, les yeux d'un bleu d'azur si tendre qu'ils vous allaient jusqu'au fond de l'âme, le teint d'une blancheur de neige, les cheveux d'un blond paille, semblables à de la soie, les épaulesincUnées comme celles d'une vierge en prière. Son naïf sourire, son front rêveur, enfin toute sa personne rappelait le vieux lied du minnesinger Erhart, lorsqu'il dit : « J'ai vu passer « un rayon de lumière, mes yeux en sont en- « core éblouis... Etait-ce un regard de la lune « à travers le feuillage?... Était-ce un sourire « de l'aurore au fond des bois'' — Non... c'é- « tait la belle Edith, mon amour, qui passait... • Je l'ai vue, et mes yeux en sont encore « éblouis. »
Louise n'aimait que les champs, les jardins et les fleurs. Au printemps, les premières notes de l'alouette lui faisaient répandre des larmes d'attendrissement. Elle allait voir naître les bluels et l'aubépine derrière les buissons de la côte ; elle guettait le retour des hirondelles au coin des fenêtres de la mansarde. C'était toujours la fille des heimatshlôs errants et vagabonds, seulement un peu moins sauvage. Hullin lui pardonnait tout; il comprenait sa nature et lui disait parfois en riant :
• Ma pauvre Louise, avec le butin que tu nous apportes, — tes belles gerbes de fleurs et d'épis dorés, — nous moui'rions de faim dans trois jours! »
Alors elle lui souriait si tendrement et l'embrassait de si bon cœur, qu'il se remettait à l'ouvrage en disant :
« Bah! qu'ai-je besoin de gronder? Elle a raison, elle aime le soleil... Gaspard travaillera pour deux, il aura du bonheur pour quatre... Je ne le plains pas, au contraire... Des femmes qui travaillent, on en trouveassoz, et ça ne les rend pas plus belles; mais des femmes qui
L'INVASION
aiment! quelle chance d'en rencontrer une, quelle chance ! »
Ainsi raisonnait le brave homme, et les jours, les semaines, les mois, se suivaient dans l'attente prochaine du retour de Gaspard.
La mère Lefèvre, femme d'une extrême énergie, partageait les idées de Hullin au sujet de Louise.
« Moi, disait-elle, je n'ai besoin que d'une fille qui nous aime; je ne veux pas qu'elle se mêle de mon ménage. Pourvu qu'elle soit contente ! Tu ne me gêneras pas, n'est-ce pas, Louise? »
Et toutes deux s'embrassaient!...
Mais Gaspard ne revenait toujours pas, et depuis deux mois on n'avait plus de ses nouvelles.
Or ce jour-là, vers le milieu du mois de décembre 1813, entre trois et quatre heures de l'après-midi, Hullin, courbé sur son établi, terminait une paire de sabots ferrés pour le bûcheron Rochart. Louise venait de déposer une écuelle de tei-re fleuronnée sur le petit poêle de fonte, qui pétillait et bruissait d'un ton plaintif, tandis que la vieille horloge comptait les secondes de son tic-tac monotone. Au dehors, tout le long de la rue, on remarquait de ces petites flaques d'eau, recouvertes d'une couche de glace blanche et friable, annonçant l'approche des grands froids. Parfois on en tendait courir de gros sabots sur la terre durcie, on voyait passer im feutre, un capuchon, un bonnet de coton, puis le bruit s'éloignait, et le sifflement plaintif du bois vert dans la flamme, le bourdonnement du rouet de Louise et le bouillonnement de la marmite reprenaient le dessus. Cela durait depuis deux heures, lorsque Hullin, jetant par hasard un coup d'œil à travers les petites vitres de la fenêtre, suspendit sa besogne, et resta les yeux tout grands ouverts, comme absorbé par un spectacle inusité.
En effet, au tournant de la rue, en face du cabaret des Trois-Pigeons, s'avançait alors, — au milieu d'une bande de gamins sifflant, sautant et criant « le roi de Carreau! le roi de Carreau! . — s'avançait, dis-je, le plus étrange personnage qu'il soit possible d'imaginer : flgurez-vous un homme roux de barbe et de cheveux, la figure grave, l'œil sombre, le nez droit, les sourcils joints au milieu du front, un cercle de fer-blanc sur la tête, une peau de chienberger gris de fer aux longs poils flottant sur le dos, les deux pattes de devant nouées autour du cou; la poitrine couverte de petites croix de cuivre en breloques, les jambes revêtues d'une j sorte de caleçon de toile grise noué au-dessus de la cheville, et les pieds nus. Un corbeau de grande taille, les ailes noires lustrées de blanc.
élait perché sur son épaule. On aurait dit, à sa démarche imposante, un de ces anciens rois mérovingiens tels que les représentent les images de Montbéliard ; il tenait de la main gaucbe un gros bâton court, taillé en forme de sceptre, et de la main droite il faisait des gestes magnifiques, levant le doigt au ciel et apostrophant son cortège.
Toutes les portes s'ouvraient sur son passage ; derrière toutes les vitres se pressaient \Ss figures des curieux. Quelques vieilles femmes, sur l'escalier extérieur de leurs baraques, appelaient le fou, qui ne daignait pas tourner la tête; d'autres descendaient dans la rue et voulaient lui barrer le passage ; mais lui, la tête haute, le sourcil relevé, d'un geste et d'un mot les forçait de s'écarter,
« Tiens I fit Hullin, voici Yégof... Je ne m'attendais pas à le revoir cet hiver... Cela n'entre pas dans ses habitudes... Que diable peut-il avoir pour revenir par un temps pareil? »
Et Louise, déposant sa quenouille, se hâta d'accourir pour contempler le Eoi de Carreau. C'était tout un événement que l'arrivée du fou Yégof à l'entrée de l'hiver; les uns s'en réjoui.ssaient, espérant le retenir et lui faire raconter sa fortune et sa gloire dans les cabarets ; d'autres, et surtout les femmes, en concevaient une vague inquiétude, car les fous, comme chacun sait, ont des idées d'un autre monde : ils connaissent le passé et l'avenir, ils sont inspirés de Dieu; le tout est de savoir les comprendre, leurs paroles ayant toujours deux sens, l'un grossier pour les gens ordinaires, l'autre profond pour les âmes délicates et les sages. Ce fou-là, d'ailleurs, plus que tous les autres, avait des pensées vraiment extraordinaires et sublimes. On ne savait ni d'où il venait, ni où il allait, ni ce qu'il voulait, car Yégof errait à travers le pays comme une âme en peine ; il parlait des races éteintes, et se prétendait luimême empereur d'Austrasie, de Polynésie et autres lieux. On aurait pu écrire de gros livres sur ses châteaux, ses palais et ses places fortes, dont il connaissait le nombre, la situation, l'architecture, et dont il célébrait la grandeur, la beauté, la richesse d'un air simple et modeste. Il parlait de ses écuries, de ses chasses, des officiers de sa couronne, de ses ministres, de ses conseillers, des intendants de ses provinces; il ne se trompait jamais ni sur leurs noms-ni sur leur mérite, mais il se plaignait amèrement d'avoir été détrôné par la race maudite, et la vieille sage-femme Sapience Coquelin, chaque fois qu'elle l'entendait gémir à ce sujet, pleurait à chaudes larmes, et d'autres aussi. Alors lui, levant le doigt au ciel, s'écriait :
« 0 femmesl ô femmes! souvenez- vous !„ ,
souvenez- vous!... L'heure est proche... l'esprit fies ténèbres s'enfuit... La vieille race... les maîtres de vos maîtres s'avancent comme les flots delà mer! »
Et chaque printemps il avait l'habitude de faire un tour dans les vieux nids de hibou, les antiques castels et tous les décombres qui couronnent les Vosges au fond des bois, auNideck, au Géroldseck , à Lutzelbourg , à Turkestein, disant qu'il allait visiter ses leudes, et parlant de rétablir l'antique splendeur de ses États, et de remettre les peuples révoltés en esclavage, avec l'aide du Grand Gôlo, son cousin.
Jean-Claude Hullin riait de ces choses, n'ayant pas l'esprit assez élevé pour entrer dans les sphères invisibles; mais Louise en éprouvait un grand trouble, surtout lorsque le corbeau battait de l'aile et faisait entendre son cri rauque.
Yégof descendait donc la rue sans s'arrêter nulle part, et Louise, tout émue, voyant qu'il regardait leur maisonnette, se prit à dire:
« Papa Jean-Claude, je crois qu'il vient chez nous.
— C'est bien ])ossible , répondit Hullin; le pauvre diable aurait grand besoin d'une paire de sabots fourrés par un froid pareil, et s'il me la demande, ma foi, je serais bien en peine de la lui refuser.
— Oh ! que vous êtes bon ! fît la jeune fille en l'embrassant avec tendresse.
—Oui... oui... tu me câlines, dit-il en riant, parce que je fais ce que tu veux... Qui me paiera mon bois et mon travail?... Ce ne sera pas Yégof! »
Louise l'embrassa de nouveau, et Hullin, la regardant d'un œil attendri, murmura :
« Cette monnaie en vaut bien une autre. »
Yégof se trouvait alors à cinquante pas de ! la maisonnette, et le tumulte croissait toujours. | Les gamins , s'accrochant aux loques de sa ' veste, criaient: « Carreau! Pique! Trèfle! » Tout à coup il se retourna levant son sceptre, et d'un air digne , quoique furieux , il s'écria :
« Retirez- vous , race maudite !... Retirezvous... ne m'assourdissez plus... ou je déchaîne contre vous la meute de mes molosses 1 »
Cette menace ne fit que redoubler les sifQets et les éclats de rire ; mais comme au même instant Hullin parut sur le seuil avec sa longue larière, et que, distinguant cinq ou six des plus acharnés, il les prévint que le soir même il irait leur tirer les oreilles pendant le souper, chose que le brave homme avait déjà faite plusieurs fois avec l'assentiment des parents, toute la bande se dispersa, consternée de cette rencontre. Alors, se tournant vers le fou :
« Entre, Yégof, lui dit le sabotier, viens te réchauffer au coin du iéu.
— Je ne m'appelle pas Yégof, répondit le malheureux d'un air offensé, je m'appelle Luitprand , roi d'Austrasie et de Polynésie.
—Oui, oui, je sais, fit Jean-Claude, je sais! Tu m'as déjà raconté tout cela. Enfin, n'importe, que tu t'appelles Yégof ou Luitprand, entre toujours. Il fait froid; tâche de te rechauffer.
— J'entre, reprit le fou, mais c'est pour une affaire bien autrement grave, c'est pour une affaire d'État.,, pour former une alliance indissoluble entre les Germains et les Triboques.
— Bon, nous allons causer de cela. »
Yégof, se courbant alors sous la porte, entra tout rêveur, et salua Louise de la tête en abaissant son sceptre; mais le corbeau ne voulut pas entrer. Déployant ses grandes ailes creuses, il fit un vaste circuit autour de la baraque, et vint s'abattre de plein vol contre les vitres pour les briser.
« Hans, lui cria le fou, prends garde! J'arrive!... »
Mais l'oiseau ne détacha point ses griffes aiguës des mailles de plomb, et ne cessa pas d'agiter aux fenêtres ses grandes ailes, tant que son maitre resta dans la cassine. Louise ne le quittait pas des yeux; elle en avait peur. Quant à Yégof, il prit place dans le vieux fauteuil de cuir, derrière le poêle, les jambes étendues, comme sur un trône, et promenant autour de lui des regards superbes, il s'écria :
« J'arrive de Jérôme en ligne droite pour conclure une alliance avec toi, HulUn. Tu n'i- i gnores pas que j'ai daigné jeter les yeux sur ta fille, et je viens te la demander en mariage. »
Louise, à cette proposition, rougit jusqu'aux oreilles, et Hullin partit d'un éclat de rire retentissant.
« Tu ris ! s'écria le £ou d'une voix creuse. Eh bien! tu as tort de rire... Cette alliance peut seule te sauver de la ruine qui te menace, toi, ta maison et tous les tiens... En ce moment même mes armées s'avancent... elles sont innombrables... elles couvrent la terre... Que pouvez-vous contre moi? 'Vous serez vaincus, anéantis ou réduits en esclavage, comme vous l'avez déjà été pendant des siècles , car moi , Luitprand, roi d'Austrasie et de Polynésie, j'ai décidé que tout rentrerait dans l'ancien ordre de choses... Souviens-toi! »
Ici le fou leva le doigt d'un air solennel :
« Souviens-toi de ce qui s'est passé!... Vous avez été battus!... Et nous, les vieilles races du Nord, nous vous avons mis le pied sur la tête... Nous vous avons chargé les plus grosses pierres sur le dos, pour construire nos cïiâ-
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teaux forts et nos prisons souterraines... Nous vous avons attelés à nos charrues, vous avez été devant nous comme la paille devant l'ouragan... Souviens-toi, souviens-toi, Triboque, et tremble !
—Je me souviens très-bien, dit Hullin toujours en riant ; mais nous avons pris notre revanche... Tu sais?
— Oui, oui, interrompit le fou en fronçant le sourcil ; mais ce temps est passé. Mes guerriers sont plus nombreux que les feuilles des bois... et votre sang coule comme l'eau des ruisseaux. Toi , je te connais , je te connais depuis plus de mille ans!
—Bah! fit Hullin.
— Oui , c'est cette main, entends-tu , cette main qui t'a vaincu, lorsque nous sommes arrivés la première fois au milieu de vos forêts... Elle t'a courbé la tête sous le joug, elle te la courbera encore! Parce que vous êtes braves, vous vous croyez à tout jamais les maîtres de ce pays et de toute la France... Eh bien, vous avez tortl nous vous avons partagés, et nous vous partagerons de nouveau : nous rendrons l'Alsace et la Lorraine à l'Allemagne, la Bretagne et la Normandie aux hommes du Nord, avec les Flandres et le Midi à l'Espagne. Nous ferons un petit royaume de France autour de Paris... un tout petit royaume, avec un descendant de la vieille race à votre tête... et vous ne remuerez plus... vous serez bien tranquilles... ilé! hé! hé! •
Yégof se prit à rire.
Hullin, qui ne connaissait guère l'histoire, s'étonnait que le fou sût tant de noms.
« Bail! laisse cela, Yégof, dit-il, et tiens, mange un peu de soupe pour te réchauffer l'estomac.
— Je ne te demande pas de soupe, je te demande celte fille en mariage... la plus belle de mes États... Donne-la-moi volontairement, et je t'élève aux marches de mon trône ; sinon, mes armées la prendront de force, et tu n'auras pas le mérite de me l'avoir donnée. »
En parlant ainsi , le malheureux regardait Louise d'un air d'admiration profonde.
« Qu'elle est belle!... fit-il. Je la destine aux plus grands honneurs... Réjouis-toi, ô jeune fille, réjouis-toi... Tu seras reine d'Austrasie!
—Écoute, Yégof, dit Hullin, je suis trèsflatté de ta demande... cela prouve que tu sais apprécier la beauté... C'est très-bien... mais ma fille est déjà fiancée à Gaspard Lefèvre.
— Et moi, s'écria le fou d'un accent irrité, je ne veux pas entendre parler de cela ! »
Puis se levant :
• Hullin, dit-il en reprenant son air solennel, c'est ma première demande : je la renouvellerai
deux fois encore... entends-tu... deux fois! Et si tu persistes dans ton obstination. ..malheur... malheur sur toi et sur ta race !
— Gomment 1 tu ne veux pas manger de soupe?
— Non! non ! hurla le fou, je n'accepterai rien de toi tant que tu n'auras pas consenti... rien ! rien ! •
Et se dirigeant vers la porte à la grande satisfaction de Louise, qui voyait toujours le corbeau battre de l'aile contre les vitres, il dit en levant son sceptre :
» Deux fois encore!... »
Et sortit.
Hullin partit d'un immense éclat de rire.
« Pauvre diable! s'écria-t-il. Malgré lui, son nez se tournait vers la marmite... Il n'a rien dans l'estomac. .ses dents claquent de misère... Eh bien 1 la folie est plus forte que le froid et la faim.
— Oh! qu'il m'a fait peur! dit Louise.
— Allons, allons, mon enfant, remets-toi... Le voilà dehors... Il le trouve jolie, tout fou qu'il est ; il ne faut pas que cela t'effraye. •
Malgré ces paroles et le départ du fou, Louise tremblait encore et se sentait rougir, en songeant aux regards que le malheureux dirigeait vers elle.
Yégof avait repi'is la route du Valtin. On le voyait s'éloigner gravement, son corbeau sur l'épaule, et faire des gestes bizarres, quoiqu'il n'y eût plus personne autour de lui. La nuit approchait; bientôt la haute taille du Roi de Carreau se fondit dans les teintes grises du crépuscule d'hiver et disparut.
Le soir du même jour , après le souper, Louise, ayant pris son rouet, était allée faire la veillée chez la mère fiochart , où se révmissaient les bonnes femmes et les jeunes filles du voisinage jusqu'à près de minuit. On y racontait de vieilles légendes, on y causait de la pluie, du temps, des mariages, des baptêmes, du départ ou du retour des conscrits... que sais-je? Et cela vous aidait à passer les heures d'une manière agréable.
Hullin, resté seul en face de sa petite lampe de cuivre, ferrait les sabots du vieux bûcheron ; il ne songeait déjà plus au fou Yégof; son marteau s'élevait et s'abaissait, enfonçant les gros clous dans les épaisses semelles de bois, et tout cela machinalement, à force d'habitude. Cependant mille idées lui passaient par la tête ; il
était rêveur sans savoir pourquoi. Tantôt il songeait à Gaspard, qui ne donnait plus signe de vie, tantôt à la campagne, qui se prolongeait indéfiniment. La lampe éclairait de son reflet jaunâtre la petite cassine enfumée. Au dehors, pas un bruit. Le feu commençait à s'éteindre ; Jean-Claude se leva pour y remettre une bûche, puis il se rassit en murmurant :
« Bah ! tout cela ne peut durer... nous allons recevoir une lettre un de ces jours. »
La vieille horloge se mit à tinter neuf heures, et comme HuUin reprenait sa besogne, la porte s'ouvrit, et Catherine Lefèvre, la fermière du Bois-de-Chénes, parut sur le seuil à la grande stupéfaction du sabotier, car elle ne venait pas d'habitude à pareille heure.
Catherine Lefèvre pouvait avoir soixan le ans, mais elle était encore droite et ferme comme à trente; ses yeux gris clair, son nez crochu tenaient de l'oiseau de proie; ses joues tirées et les coins de sa bouche abaissés par la réflexion avaient quelque chose de sombre et d'amer. Deux ou trois grosses mèches de cheveux d'un gris verdâtre tombaient le long de ses tempes ; une capuche brune rayée descendait de sa tête sur ses épaules et jusqu'au bas des coudes. En somme, sa physionomie annonçait un caractère ferme, tenace, et je ne sais quoi de grand et de triste, qui inspirait le respect et la crainte.
• C'est vous, Catherine ? dit Hullin tout surpris.
— Oui, c'est moi, répondit la vieille fermière d'un ton calme. Je viens causer avec vous, Jean-Claude... Louise estsortie?
— Elle fait la veillée chez Madeleine Rochart.
— C'est bien. »
Alors Catherine rejeta sur son coulacapuche, et vint s'asseoir au coin de l'établi. Hullin la regardait fixement ; il lui trouvait quelque chose d'extraordinaire et de mystérieux qui le saisissait.
« Que se passe-t-il donc? » dit-il en déposant son marteau.
Au lieu de répondre à cette question, la vieille, regardant vers la porte, sembla prêter l'oreille; puis, n'entendant rien, elle reprit son expression méditative :
« Le fou Yégof a passé la nuit dernière à la ferme, dit-elle.
— Il est aussi venu me voir cette après-midi, fit Hullin, sans attacher d'autre importance à ce fait, qui lui paraissait indifférent.
— Oui, reprit la vieille à voix basse, il a passé la nuit chez nous, et hier soir, à cette heure, dans la cuisine, devant tout le monde, ".et homme, ce fou nous a raconté des choses épouvantables I »
Elle se tut, et les coins de ses lèvres semblèrent s'abaisser davantage.
« Des choses épouvantables ! murmura le sabotier, de plus en plus étonné, car il n'avait jamais vu la fermière dans un pareil état, mais quoi donc, Catherine... dites... quoi?
— Des rêves que j'ai eus !
— Des rêves?... Vous voulez rire de moi, sans doute !
— Non. •
Puis, après un instant de silence, regardant Hullin ébahi, elle poursuivit lentement :
« Hier soir donc, tous nos gens étaient réunis après souper dans la cuisine, sous le manteau de la cheminée ; la table restait encore là avec les écuelles vides, les assiettes et les cuillers. Yégof avait soupe avec nous, et il nous avait réjouis de l'histoire de ses trésors, de ses châteaux et de ses provinces. Il pouvait être alors neuf heures; le fou venait de s'asseoir sur le coin de l'âtre, qui flamboyait... Duchêne, mon garçon de labour, repiquait la selle de Bruno, le pâtre Robin tressait une corbeille, Annette rangeait ses pots sur l'étagère; moi, j'avais approché mon rouet du feu pour filer une quenouille avant d'aller me coucher. Au dehors, les chiens aboyaient à la lune ; il devait faire très-froid. Nous étions là, causant de l'hiver qui vient; Duchêne disait qu'il serait rude, car il avait vu de grandes bandes d'oies sauvages. Et le corbeau de Yégof, sur le rebord du manteau de la cheminée, sa grosse tête dans ses plumes ébouriffées, semblait dormir; mais de temps en temps, il allongeait le cou, se nettoyait une plume du bec, puis nous regardait, écoutant une seconde, et se renfonçant ensuite la tète dans les épaules. »
La fermière se tut un moment comme pour recueillir ses idées : elle baissa les yeux, son grand nez crochu se recourba jusque sur ses lèvres, et une pâleur étrange parut s'étendre sur sa face.
« Où diable veut-elle en venir? • se disait Hullin.
La vieille poursuivit :
« Yégof au bord de l'âtre, avec sa couronne de fer-blanc, son bâton court entre les genoux, rêvait à quelque chose. Il regardait la grande cheminée noire, le grand manteau de pierre, où l'on voit taillés des figures et des arbres, et la fumée qui montait en grosses boules autour des quartiers de lard. Tout à coup, comme nous y pensions le moins, il frappa du bout de son bâton sur la dalle, et s'écria comme en rêve : « — Oui... oui... j'ai vu ça... il y a longtemps... « longtemps 1 » Et comme nous le regardions tous, stupéfaits : « Dans ce temps-là, reprit-il, t les forêts de sapins étaient des forêts de
L'INVASION
• chênes... Le Nideck, le Dagsberg, le Fal- JT kenstein, le Géroldsek, tous les vieux châ- « teaux en ruine n'existaient pas encore. Dans « ce temps-là, on chassait les bœufs sauvages « au fond des bois, on péchait le saumon dans ' la Sarre, et vous autres, les hommes blonds, . enterrés dans les neiges six mois de l'année, I vous viviez de lait et de fromage, car vous j aviez de grands troupeaux sur le Hengst, le « Schnéeberg, le Grosmann, le Donon. En été « vous chassiez , vous descendiez j usqu'au Rhin , « à la Moselle, à la Meuse : je me rappelle tout « cela ! »
« Chose étrange, Jean-Claude, à mesure que le fou parlait, il me semblait revoir ces pays d'autrefois, et m'en souvenir comme d'un songe... J'avais laissé tomber ma quenouille, et le vieux Duchêne, Robin, Jeanne, enfin tout, le monde écoutait. « Oui, il y a îongtemiffi, « reprit le fou. Dans ce temps-là vous bâtissiez ' déjà ces grandes cheminées, et tout autour, « à deux où trois cents pas, vous plantiez vos « palissades hautes de quinze pieds et la pointe « durcie au feu... Et là dedans vous teniez vos
■ grands chiens aux joues pendantes, qui
• aboyaient nuit et jour. »
« Ce qu'il disait, Jean-Claude, nous le voyions... Lui ne semblait pas faire attention à nous, il regardait les figures de la cheminée, la bouche béante ; mais, au bout d'un instant, ayant baissé la tête et nous voyant tous attentifs, il se prit à rire d'un rire de fou, en criant : « Et, dans ces temps, vous croyiez être les sei- « gneurs du pays, oh ! hommes blonds, aux
• yeux bleus, à la chair blanche, nourris de « lait et de fromage, et ne buvant le sang qu'en « automne, aux grandes chasses, vous vous
• croyiez les maîtres de la plaine et de la mon-
• tagne, lorsque nous, les hommes roux aux « yeux verts, venus de la mer... nous qui bu-
• vions le sang toujours et n'aimions que la
• bataille un beau matin nous sommes arrivés « avec nos haches et nos épieux, en remontant « la Sarre à l'ombre des vieux chênes I... Ah! « ce fut une rude guerre, et qui dura des se- ' maines et des mois... Et la vieille... là... —
• dit-il en me montrant avec un sourire « étrange, — la Margareth du clan des Kilbé- » rix, cette vieille au nez crochu, dans ses pa- 3 lissades, au milieu de ses chiens et de ses
■ guerriers, elle s'est défendue comme une « louve ! mais au bout de cinq lunes la faim « arriva... les portes des palissades s'ouvrirent « pour la fuite, et nous, embusqués dans le « ruisseau, nous avons tout massacré!
• tout! excepté les enfants et les belles
■ jeunes filles!. . La vieille seule, avec ses » ongles et ses dents, se défendit la dernière.
« Et moi, Luitprandt je lui fendis sa têle grise, « et je pris sou père, l'aveugle, le vieux des « vieux , pour l'enchaîner à la porte de mon « château fort comme un chien ! »
« Alors, Hullin, poursuivit la fermière en courbant la tête, alors le fou se mit à chanter une longue chanson : — la plainte du vieillard enchaîné à sa porte. — Attendez que je me rappelle... C'était triste... triste comme un miserere ! Je ne puis me la rappeler, Jean-Claude; mais il me semble encore l'entendre : elle nous faisait froid dans les os. Et comme il riait toujours, à la fin tous nos gens poussèrent un cri terrible; la cofère les prit tous à la fois. Le vieux Duchêne sauta sur le fou pour l'étrangler; mais lui, plus fort qu'on ne pense, le repoussa, et, levant son bâton d'un air fui-ieux, il nous dit : « A genoux, esclaves, à genoux! « Mes armées s'avancent-.. Entendez- vous? la « terre en tremble! Ces châteaux, le Nideck, le " Haut-Barr, le Dagsberg, le Turkestein, vous • allez les rebâtir... A genoux! »
« Je n'ai jamais vu de figure plus épouvantable que celle de ce Yégof en ce moment; mais pour la seconde fois, voyant mes gens se jeter sur lui, il me fallut le défendre. « C'est un fou, leur dis-je; n'avez-Tous pas honte de croire aux paroles d'un fou / » Ils s'arrêtèrent à cause de moi^ mais moi, je ne pué- x'ermer l'œil de la nuit. Ce que ce misérable m'avait dit me revenait d'heure en heure. Il me semblait entendre le chant du vieillard, l'aboiement de nos chiens, et des bruits de bataille. Depuis longtemps je n'ai pas éprouvé de pareilles inquiétudes. Voilà pourquoi je suis venue vous voir... Que pensez-vous de tout cela, Hullin?
— Moi ! fit le sabotier, dont la figure rouge et charnue trahissait une sorte d'ironie triste et de pitié; si je ne vous connaissais pas aussi bien, Catherine, je dirais que vous avez perdu la tête... vous, Duchêne, Robin et tous les autres.. . . Tout cela me produit l'effet d'un conte de Geneviève de Brabant, une histoire faite pour effrayer les petils enfants, et qui nous montre la bêtise de nos anciens.
— Vous ne comprenez pas ces choses-là, dit la vieille fermière d'un ton calme et grave; vous n'avez jamais eu d'idées de ce genre?
— Alors, vous croyez à ce que Yégof vous a chanté?
— Oui, j'y crois.
— Comment , vous , Catherine , vous , une femme de bon sens ! Si c'était la mère Rochart, je ne dis pas. .. mais vous ! »
Il se leva comme indigné, détacha son tablier, haussa les épaules, puis se rassit brusquement en s'écriant :
« Ce fou, savez-vous ce que c'est? Je vais
Oui..., oui..., j'ai vu ca (Page 6.)
vous le dire, moi : c'est bien sûr un de ces maîtres d'école allemands qui se farcissent la têk) de vieilles hisloires de ma tante rOio, et vous les débitent gravement. A force d'étudier, de rêvasser, de ruminer, de chercher midi à quatorze heures, leur cervelle se détraque; ils ont des visions, des idées biscornues, et prennent leurs rêves pour des vérités. J'ai toujours regardé Yégof comme un de ces pauvres diables, il sait une foule de noms, il parle de la Bretagne et de l'Austrasie, de la Polynésie et du Nideck, et puis du Géroldseck, da Turkestein, des bords du Rhin, enfin de tout, au hasard; ça finit par avoir l'air de quelque chose et ça n'est rien. Dans des temps ordinaires, vous penseriez comme moi, Catherine; mais vous souffrez de ne recevoir aucune nouvelle de Gas-
pard... Ces bruits de guerre, d'invasion, qii'on fait courir, vous tourmentent et vous dérangent... Vous ne dormez plus... et ce qu'un pauvre fou vient vous raconter, vous le regardez comme parole d'Evangile.
— Non, Hullin", ce n'est pas cela... Vousmême, si vous aviez entendu Yégof...
— Allons donc 1 s'écria le brave homme. Si je l'avais entendu, je lui aurais ri au nez comme tantôt... Savez-vous qu'il est venu me demander Louise pour la faire reine d'Austrasie? •
Catherine Lefôvre ne put s'empêcher de sourire ; mais, reprenant aussitôt son air sérieux :
(• Toutes vos raisons, Jean-Claude, dit-elle, [ ne peuvent me convaincre; mais, je l'avoue, le f kilence de Gaspard m'effraye... Je connais mon
11 onlrail en ville à In ?uilp d'une longue lilc de voitures. (Page 10 )
garçon , il m'a certainement écrit. Pourquoi ses lettres ne me sont-elles point arrivées?... La guerre va mal, HuUin, nous avons tout le monde contre nous. On ne veut pas de notre Révolution , vous le savez comme moi. Tant que nous étions les maîtres, que nous remportions victoire sur victoire, on nous faisait bonne mine ; mais, depuis nos malheurs de Russie, ça prend une vilaine tournure.
— Là, là, Catherine, comme votre tête s'emporte!... Vous voyez tout en noir.
— Oui, je vois tout en noir, et j'ai raison... Ce qui m'inquiète le plus , c'est de ne recevoir aucune nouvelle du dehors ; nous vivons ici comme dans un pays de sauvages, on ne sait rien de ce qui se passe... Les Autrichiens et les Cosaques nous tomberaient sur le dos du
jour au lendemain, qu'on en serait tout surpris. »
HuUin observait la vieille femme dont le regard s'animait, et malgré lui il subissait l'influence des mêmes craintes.
« Écoutez, Catherine, dit-il tout à coup, lorsque vous parlerez d'une manière raisonnable, ce n'est pas moi qui viendrai vous contredire... Tout ce que vous dites maintenant est possible... Je n'y crois pas, mais il faut avoir le cœur net. Je me proposais d'aller à Phalsbourg, dans la huitaine, acheter des peaux de mouton pour faire des garnitures de sabots : j'irai demain. A Phalsbourg, place forte et bureau de poste , on doit avoir des nouvpUes sûres... Croirez-vous alors à celles que je vous rapporterai de là-bas ?
—Oui.
— Bon. c'est donc entendu... Je partirai demain de bonne heure... Il y a cinq lieues, vers six heures je serai de retour. . Vous verrez, Catherine, que toutes vos idées tristes n'ont pas le sens comun.
—Je le souhaite, répondit la fermière en se levant, je le souhaite. Vous m'avez iin peu rassurée, Hullin... Maintenant je reusonte à la ferme, et j'espère mieux dormir que la nuit dernière,.. Bonne nuit, Jean-GIaude ! »
Le lendemain, au petit jour, Hullin, revêtu de sa culotte de gros drap bleu des dimanches, de son ample veste de velours brun, de son gilet rouge à boutons de cuivre, et coiffé du large feutre montagnard, relevé en cocarde sur 1»^ devant de sa face vermeille, se mettait en route pour Plialsbourg, un grand bâton de cormier au poing.
P halsbourg est une petite place forte, à cheval sur la route impériale de Strasbourg à Paris; elle commande la côte de Saverne, les défilés du haut Barr, de la lloche-Plate , de la Bonne- Fontaine et du Graufthal. Ses bastions, ses avancées, ses demi-lunes se découpent en zigzags sur un plateau rocheux : de loin on croirait pouvoir en franchir les murs d'une enjambée; mais , en arrivant, on découvre le fossé large de cent pieds, profond de trente, et les sombres remparts taillés dans le roc en face. Gela vous arrête tout court. Du reste, sauf l'église, la maison commune, les deux portes de France et d'Allemagne en forme de mitre, les aiguilles des deux poudrières, tout le reste se cache derrière les glacis. Telle est la petite ville de Phalsbourg, qui ne manque pas d'vm certain caractère de grandeur, surtout lorsqu'on traverse ses ponts et qu'on pénètre sous ses portes trapues, garnies de herses à dents de fer. A l'intérieur, les maisons se distribuent par quartiers réguliers : elles sont basses, bien alignées, construites en pierre de taille ; tout y porte le cachet militaire.
Hullin, poussé par sa robuste nature et son humeur joyeuse à ne jamais s'alarmer pour les choses à venir, considérait tous les bruits de retraite, de débâcle et d'invasion qui circulaient dans le pays, comme autant de mensonges propagés par la mauvaise foi. "Aussi, qu'on juge de sa stupéfaction, lorsqu'au sortir de la montagne et sur la lisière des bois, il vit lo tour de la ville rasé comme un ponton:
plus un jardin, plus un verger, plus une promenade, plus un arbre, plus une broussaille ; tout était abattu à portée de canon. Quelques pauvres diables ramassaient les derniers débris de leurs maisonnettes et les portaient en ville. On ne voyait plus rien à l'horizon que le cordon des remparts, traçant sa ligne sombre audessus des chemins couverts. Ce fut un coup de foudre pour Jean-Claude; durant quelques minutes, il ne put articuler une parole ni faire un pas.
« Ohl oh! dit-il enfin, cela va mal , cela va très-mal ! On attend l'ennemi ! »
Puis , ses instincts guerriers reprenant le dessus, un flot de sang colora ses joues brunes.
« Ce sont pourtant ces gueux d'Autrichiens, de Prussiens, de Russes, et tous ces misérables ramassés jusqu'au fond de l'Europe qui sont cause de tout cela? s'écria-t-il en agitant sa trique ; mais gare! nous leur ferons payer le dégât?... .
Il était possédé d'une de ces colères blanches, telles qu'en éprouvent les honnêtes gens lorsqu'on les pousse à bout. Malheur à celui qui l'aurait regardé de travers en ce moment !
Vingt minutes après, il entrait en ville, a la suite d'une longue file de voitures attelées de cinq et six chevaux, traînant à grand'peine d'énormes troncs d'arbres destinés à construire des blockhaus sur la place d'armes. Entre les conducteurs, les paysans et les chevaux hennissant, tempêtant, faisant feu des quatre pieds, marchait gravement un gendarme à cheval, le père Kels, qui semblait ne rien entendre et disait d'un ton rude :
« Courage, courage, mes amis... nous ferons encore deux tournées jusqu'à ce soir... Vous aurez bien mérité de la patrie ! «
Jean-Claude franchit le pont.
Un nouveau spectacle s'offrit à lui dans la ville. Là régnait l'ardeur de la défense: toutes les portes étaient ouvertes, hommes, femmes, enfants, allaient, couraient, aidaient à transporter les poudres et les projectiles. On s'arrêtait par groupes de trois, quatre, six, pour s'informer des nouvelles.
« Hé ! voisin !
—Quoi donc?
— Un courrier vient d'arriver ventre à terre... Il est entré par la porte de France.
— Alors il vient annoncer la garde nationale de Nancy.
—Ou peut-être un convoi de Metz.
— Vous avez raison... les boulets de seize manquent... Il faudrait aussi de la mitraille. On va casser les fourneaux pour en faire. »
Quelques bons bourgeois en manches do chemise, debout sur des tables, le long des trot-
L'INVASION
toirs, s'occupaient à blinder leurs fenêtres avec de grosses pièces de bois et des paillasses; d'autres roulaient devant leurs portes des cuves d'eau. Cet enthousiasme ranima Hullin.
• A la bonne heure! s'écria-t-il,tout le monde
est de la fêle ici Les alliés seront bien
reçus. »
En face du collège, la voix glapissante du sergent de ville Harmentier criait: «Faisons « savoir que les casemates vont être ouvertes, « à celte fin que chacun puisse y faire trans- « porter un matelas et deux couvertures par
• personne. — Et que messieurs les commis- « saires de la place vont commencer leur « tournée d'inspection, pour reconnaître que « chaque habitant a trois mois de vivres d'a-
• vance, dont il devra justifier. —Ccjourd'hui . 20 décembre 1813. — Jean Pierre Meunier, « gouverneur. »
Tout cela, Hullin le vil et l'en tendit en moins d'une minute, car toute la ville était en l'air.
Des scènes èlranges, sérieuses, comiques, se succédaient sans interruption.
Vers la ruelle de l'arsenal, quelques gardes nationaux traînaient une pièce de vingt-quatre. Ces braves gens avaient une pente assez rapide à gravir; il n'en pouvaient plus. « Hue ! de l'ensemble, mille tonnerres ! Encore un coup d epaule!... En avant! » Tous criaient à la fois, poussaient aux roues, et la grosse pièce, allongeant son long cou de bronze sur son immense alTùt, au-dessus des têtes, roulait lentement et faisait frémir le pavé.
Hullin , tout réjoui , n'était plus le même homme : ses instincts de soldat, le souvenir du bivac, des marches, de la fusillade et de la bataille, tout cela lui revenait au pas de charge; son regard étincelait, son cœur battait plus vile. et déjà des idées de défense, de retranchements, de lutte à mort, allaient et venaient dans sa tête.
« Ma foi ! se disait-il, tout va bien I J'ai fait assez de sabots dans ma vie, et puisque l'occasion se présente de reprendre le mousquet, eh bien ! tant mieux : nous allons montrer aux Prussiens et aux Autrichiens que nous n'avons pas oublié la charge en douze temps. »
Ainsi raisonnait le brave homme, entraîné par ses souvenirs belliqueux; mais sa joie ne fut pas de longue durée.
Devant l'église, sur la place d'armes, stationnaient quinze ou vingt charrettes de blessés, arrivant de Leipzig et de Hanau. Ces malheureux , pâles, hâves , l'œil sombre, les uns déjà amputés, les autres n'ayant pas même été pansés, altendaienl tranquillement la mort. Auprès fl'eux, quelques vieilles haridelles rousses, le dos couvert d'une peau de chien, mangeaient
leur maigre pitance, tandis que les conducteurs, de pauvres diables mis en réquisition en Alsace, enveloppés de leurs grands manteaux troués, dormaient, malgré le froid, le feutre rabattu et les bras repliés, sur les marches de l'église. On frissonnait à voir ces groupes d'hommes mornes, avec leurs grandes capotes grises, entassés sur la paille sanglante, l'un portant son bras cassé sur ses genoux , l'autre la tête bandée d'un vieux mouchoir ; un troisième, déjà mort, servant de siège aux vivants, les mains noires pendant entre les échelles. Hullin, en face de ce lugubre spectacle, resta cloué au sol. Il ne pouvait en détacher ses yeux. Les grandes douleurs humaines ont ce pouvoir étrange de nous fasciner; nous voulons voir comment les hommes périssent , comment ils regardent la mort: les meilleurs ne sont pas exempts de cette affreuse curiosité. Il semble que l'éternité va nous hvrer son secret !
Là donc, près du limon de la première charrette, à droite de la file, étaient accroupis deux carabiniers en petite veste bleu de ciel, deux véritables colosses , dont la puissante nature fléchissait sous l'étreinte du mal: on eut dit deux cariatides écrasées sous le poids d'une masse énorme. L'un , aux grosses moustaches rousses, les joues terreuses, vous regardait de ses yeux ternes, comme du fond d'un affreux cauchemar; l'autre, plié en deux , les mains bleues, l'épaule déchirée d'un coupde mitraille, s'affaissait de plus en plus, puis se relevait par sursaut en parlant tout bas comme au milieu d'un rêve. Derrière, étaient étendus deux à deux des soldats d'infanterie, la plupartfrappés d'une balle, une jambe, un bras fracassés. Ils semblaient supporter leur sort avec plus de fermeté que les colosses. Ces malheureux ne disaient rien : quelques-uns seulement, les plus jeunes, demandaient d'un air furieux de l'eau et du pain. Et, dans la charrette voisine, une voix plaintive, la voix d'un conscrit, appelait : « Ma mère ! ma mère 1... » tandis que les vieux souriaient d'un air sombre, comme pour dire: « Oui... oui... elle va venir ta mère! • Peut-être aussi ne pensaient-ils à rien.
De temps en temps une sorte de frisson parcourait tout le convoi. Alorson voyait plusieurs blessés se lever à demi avec de longs gémissements et retomber aussitôt, comme si la mort eût fait sa tournée en ce moment.
Puis tout redevenait silencieux.
Et, comme Hullin regardait ainsi , sentant ses entrailles frémir, voilà qu'un bourgeois du voisinage, Sûme le boulanger, sortit de chez lui portant une grande marmite pleine de bouillon. Alors, il fallut voir tous ces spectres s'agiter, leurs yeux étinceler, leurs narine.i se
dilaler; ils semblaient renaître : lesmalheureux mouraient de faim !
Le bon père Sùnie, les larmes aux yeux, s'approcha disant :
• J'arrive, mes enfants! Un peu de patience... C'est moi, vous me reconnaissez! »
Mais à peine fut-il près de la première charl'ette, que le grand carabinier aux joues verdâtres, se ranimant, plongea le bras jusqu'au coude dans la marmite bouillante, y saisit la viande et 4a cacha sous sa veste. Cela se fit avec la rapidité de l'éclair; des hurlements sauvages s'élevèrent aussitôt de tous côtés. — Ces gens, s'ils avaient eu la force de bouger, auraient dévoré leur camarade. — Lui , les deux bras serrés contre la poitrine, la dent sur sa proie, l'œil louche, épiant en tout sens, ne semblait rien entendre. A ces cris, un vieux soldat, un sergent, s'élança de l'auberge voisine. C'était un vieux routier ; il compiit tout d'abord ce dont il s'agissait, et, sans réflexions inutiles, il arracha la viande à la bête féroce en lui disant:
« Tu mériterais de ne pas en avoir!... On va faire les parts. Nous allons découper dix rations!
— Nous ne sommes que huit! dit un des blessés, fort calme en apparence, mais l'œil étincelant sous son masque de bronze.
— Comment, huit?
— Vous voyez bien, sergent, que ces deux sont en train de battre de l'aile... Ce seraient des vivres perdus! »
Le vieux sergent regarda.
« C'est juste, fit-il, huit parts! •
Hullin ne put en voir davantage; il se relira chez l'aubergiste Wittmann, en face, plus pâle que la mort. Wittmann était aussi marchand de cuir et de fourrures. En le voyant entrer :
" Hé! c'est vous, maître Jean-Claude! s'écria-t-il, vous arrivez plus tôt qu'à l'ordinaire : je ne vous attendais que la semaine prochaine. »
Puis, le voyant chanceler :
« Mais dites donc... vous avez quelque chose ?
— Je viens de voir les blessés.
— Ah! oui, les premières fois, cela vous tombe dans les jambes ; mais si vous en aviez vu passer quinze mille, comme nous autres, vous n'y penseriez plus?
— Une chopine de vin, bien vite! dit Hulhn, qui se sentait mal. Ohl les hommes, les hommes!... Et dire que nous sommes frères!
— Oui, frères jusqu'à la bourse, répondit Wittmann. Tenez, buvez un coup, ça vous remettra !
— Ainsi vous en avez vu passer quinze mille? reprit le sabotier. .
— Au moins... depuis deux mois... sans parler de ceux qui sont restés en Alsace et de l'autre côté du Rhin; car, vous comprenez, on ne trouve pas de charrettes pour tous, et puis beaucoup ne valent pas la peine d'être emportés.
■ — Oui, je comprends! mais pourquoi sont-ils là, ces malheureux? Pourquoi n'enlrent-ils pas à l'hôpital ?
— L'hôpital! qu'est-ce qu'un hôpital... dix hôpitaux... pour cinquante mille blessés? Tous les hôpitaux, depuis Mayence et Cobleniz jusqu'à Phalsbourg, sont encombrés. Et d'ailleurs cette mauvaise maladie, le typhus, voyez-vous, Hullin, tue plus de monde que le boulet. Tous les villages de la plaine, à vingt lieues d'ici, en sont infectés; on meurt partout conmre des mouches. Heureusement la ville est en état de siège depuis trois jours, on va fermer les portes, il n'entrera plus personne. J'ai perdu pour ma part mon oncle Christian et ma tante Lislicth, des gens aussi sains, aussi solides que vous et moi, maître Jean-Claude. Enfin le froid est venu; il y a eu cette nuit gelée blanche.
— Et les blessés sont restés sur le pavé toute la nuit?
— Non, il sont arrivés de Saverne ce matin ; dans une heure ou deux, le temps de laisser reposer les chevaux, ils partiront pour Sarrebourg. »
En ce moment, le vieux sergent qui venait de rétablir l'ordre dans les charrettes, entra en se frottant les mains.
« Hé ! hé ! dit-il, ça fraîchit, papa Wittmann, vous avez bien fait d'allumer du feu au poêle. Un petit verre de cognac pour rabattre le brouillard. Hum ! hum 1 »
Ses petits yeux plissés, son nez en bec de corbin,le3 pommettes de ses joues séparées du nez par deux grosses rides en parafe , lesquelles se perdaient dans une large impériale roussâtre, tout riait dans la physionomie du vieux soldat, tout respirait une bonne humeur joviale. C'était une vraie figure militaire, hâlée, brunie par le grand air, pleine de franchise, mais aussi de finesse goguenarde ; son grand shako, sa grosse capote gris-bleu, le baudrier, l'épaulette, semblaient faire partie de son individu. On n'aurait pu se le représenterautrement. 11 se promenait de long en large dans la salle, continuaui à se frotter les mains, tandis que Wittmann lui versait un petit verre d'eau-de- \ie; Hullin, assis près de la fenêtre, avait remarqué d'abord le numéro de son régiment : ~ 6" d'infanterie légère; — Gaspard, le fils de l:i mèreLefèvre, servaitdansce régiment. Jean- CJaude allait donc avoir des nouvelles du fiancé (le Louise; mais, au moment de parler, son
L'INVASION
cœur batlit avec force : — Si Gaspard était mort ! s'il avait péri comme tant d'autres!
Le brave sabotier se sentit comme étranglé; il se tut. « Mieux vaut , pensait-il , ne rien savoir. •
Pourtant, au bout de quelques instants, il ne put y tenir.
« Sergent, dit-il d'une voix enrouée, vous êtes du 6' léger?
— Mais oui, mon bourgeois, fit l'autre en se retournant au milieu de la salle.
— Ne connaîtriez-vous pas un nommé Gaspard Lefèvre''
—Gaspard Lefèvre, de la 2' du 1"; parbleu! si je le connais : c'est moi qui l'ai mis au port d'armes; un brave soldat, morbleu4 dura la fatigue... Si nous en avions cent mille de cette trempe...
—Alors il vit? il se porte bien?
— Oui, mou bourgeois. Après ça, depuis huit jours que j'ai quitté le régiment à Frédéricslhal, pour escorter ce convoi de blessés... vous comprenez, cela chauffe... on ne peut répondre de rien ; d'un moment à l'autre, chacun de nous peut recevoir son affaire. Mais il y a huit jours, à Frédéricsthal, le 15 décembre, Gaspard Lefèvre répondait encore à l'appel. »
Jean-Claude respira.
« Mais alois, sergent, faites-moi l'amitié de me dire pourquoi Gaspard n'a pas écrit au village depuis deux mois? »
Le vieux soldat sourit, ses petits yeux clignotèrent.
« Ah ça, mon bourgeois, croyez-vous par hasard qu'on n'ait rien de mieux à faire en route que d'écrire?
— Non; j'ai servi, j'ai fait les campagnes de Sambre-et-Meuse, d'Egypte et d'Italie, mais cela ne m'empêchait pas de donner de mes nouvelles.
— Un instant, camai-ade, interrompit le sergent, j'ai passé par l'Egypte et l'Italie comme vous : la campagne que nous venons de finir est tout à fait particulière.
— Elle a donc été bien rude !
— Uude! c'est-à-dire qu'il faut avoir l'âme chevillée dans tous les membres, pour ne pas y avoir laissé ses os. Tout était contre nous : la maladie, les traîtres, les paysans, les bourgeois, nos alliés, enlin tout! De notre compagnie, au grand complet lorsque nous sommes partis de Phalsbourgle21 janviiîr dernier, il n'est revenu que trente-deux hommes. Je crois que Gaspard Lefèvre est le seul conscrit qui reste. Ces pauvres conscrits! ils se battaient bien ; mais ils n'ava'ent pas l'habitude de se serrer le ventre : ils fondaient comme du beurre dans la poêle. •
Ce disant, le vieux sergent s'approcba du
comptoir et but son petit verre d'un seul coup.
« A votre santé, mon bourgeois. Seriez-vous par hasard le père de Gaspard ?
— Non, je suis un parent.
— Eh bien! on peut se vanter d'être solidement bâti dans votre famille. Quel homme à vingt ans! Aussi, nialgré tout, il a tenu bon, lui, pendant que les autres desce-ndaient la garde par douzaines.
— Mais, reprit liuUin après un instant de silence, je ne vois pas encore ce qu'il y avait de si particulier dans la dernière campagne ; car nous aussi, nous avons eu des maladies, des traîtres...
— De particulier, s'écria le sergent; tout était particulier! Autrefois, si vous avez fait la guerre en Allemagne, vous devez vous rappeler qu'après une ou deux victoires c'était fini ; les gens vous recevaient bien ; on buvait du petit vin blanc, on mangeait de la choucroute et du jambon avec les bourgeois; on faisait danser les grosses commères. Les maris, les grands papas riaient de bon cœur, et quand le régiment partait, tout le monde pleurait d'atteudrissoment. Mais cette fois, après Lutzen et B uitzen, au lieu de se radoucir, les gens vous faisaient des mines de cinq cents diables; on no pouvait rien en obtenir que par la force , enfin on se serait cru en Espagne ou en Vendée. Je ne sais pas ce qu'on leur a fourré dans la tête contre nous. Encore si nous n'avions été que des Français, si nous n'avions pas eu des tas de Saxons et d'autre alliés, qui n'attendaient que le moment de nous sauter à la gorge, nous en serions venus à bout tout de même, un contre cinq! mais les alliés, ne me parlez pas des alliés ! — Tenez, à Leipzig, le 18 octobre dernier, au beau milieu de la bataille, nos alliés se tournent contre nous et nous tirent des coups de fusil dans le dos : c'étaient nos bons amis les Saxons. — Huit jours après, nos anciens bons amis les Bavarois viennent se mettre en travers de noire retraite : il faut leur passer sur le ventre à Hanau. — Le lendemain, prés de Francfort, une autre colonne de bons amis se présente : il faut les écraser. — Enfin, plus ou en tue, plus il en repousse! — Nous voilà maintenant de ce côlé-ci du Hhin. Eh bien ! il y en a bien sûr en marche depuis Moscou, de cei bons amis. Ah ! si nous avions prévu cela a^jrès Austeiiitz, léna, Fiiedlund, Wagram ! »
lluUin était devenu tout pensif.
« Et maintenant où en sonmies-nous, sergent?
—Nous en sommes qu'il a fallu repasser le Rhin, et que toutes nos places fortes de l'autre côté sont bloquées. Le 10 novembre dernier, le
prince de Neuchâtel a passé la revue du régiment à Bleckheim. Le 3' bataillon a versé ses soldats dans le 2", et le cadre a reçu l'ordre de se tenir prêt à partir pour le dépôt. Les cadres ne manquent pas, mais les hommes. Depuis plus de vingt ans qu'on nous saigne aux quatre membres, ce n'est pas étonnant... Toute l'Europe s'avance... L'empereur est à Paris : il dresse son plan de campagne... Pourvu qu'on nous laisse respirer jusqu'au printemps. . . »
En ce moment, Wittmann, debout près de la fenêtre, se prit à dire :
« Voici le gouverneur qui vient d'inspecter les abatages autour de la ville. »
En effet, le commandant Jean-Pierre Meunier, coiffé d'un grand chapeau à cornes et l'écharpe tricolore autour des reins, traversait la place.
« Ah ! dit le sergent, je vais lui faire signer la feuille de route. Pardon, bourgeois, il faut que je vous quitte.
— Faites, mou sergent, et merci. Si vous revoyez Gaspard, dites-lui que Jean-Claude Hullin l'embrasse, et qu'on attend de ses nouvelles au village.
■ — Bon... bon. ..je n'y manquerai pas. » Le sergent sortit, et Hullin vida sa chope tout rêveur.
« Père Wittmann, dit-il au bout d'un instant, et mou paquet?
— Il est prêt, maître Jean-Claude. • Puis, se penchant à la porte de la cuisine :
« Grédel I . .. Grédel I... apporte le paquet de Hullin. »
Une petite femme parut et déposa sur la table un rouleau de peaux de mouton. Jean- Claude y passa son bâton et le mit sur son épaule.
« Comment! vous allez partir tout de suite?
— Oui, Wittmann, les journées sontcourtes, et les chemins difficiles par les bois après six heures ; il faut que j'arrive à temps.
— Alors, bon voyage, maître Jean-Claude. » Hullin sortit et traversa la place, en détournant les yeux du convoi, qui stationuait encore devant l'église.
Et l'aubergiste à sa fenêtre, le regardant s'éloigner d'un bon pas, se disait :
« Comme il était pâle en entrant; il ne se tenait plus sur ses jambes. C'est drôle, un homme rude, un vieux soldat, qui n'a pas d'énergie pour deux liards. Moi, je verrais passer cinquante régiments sur des charrettes, que je m'en soucierais comme de ma première pipe. »
Tandis que Hullin apprenait le désastre de nos armées, et qu'il s'acheminait lentement, la tête basse, le front soucieux vers le village des Charmes, tout suivait son train habituel à la ferme duBois-de-Chênes. On ne songeait phis au récit bizarre de Yégof, on ne pensait pas à la guerre : le vieux Duchêne menait ses bœufs à l'abreuvoir, le pâtre Robin retournait la Htiôro du bétail, Annette et Jeanne écrémaient leurs pots de lait caillé. Catherine Lefévre seule, sombre et silencieuse, songeait aux temps passés, tout en surveillant d'un visage impassible les allées et venues de son monde. — Elle était trop vieille, trop sérieuse pour oublier d'un jour à l'autre ce qui l'avait si fortement agitée.
— La nuit venue, après le repas du soir, elle entra dans la salle voisine, où ses gens l'entendirent tirer le grand registre de l'armoire, et le déposer sur la table, pour régler ses comptes comme d'habitude.
On se mit aussitôt à charger la voiture de blé, de légumes et de volaille, car c'était le lendemain marché à Sarrebourg, et Duchêne devait partir au petit jour.
Représentez-vous la grande cuisine et tous ces braves gens en train de finir leur ouvrage, avant d'aller se coucher; la grosse marmite noire, pleine de betteraves et de pommes de terre destinées au bétail, fumant sur un immense feu de sapin en tulipes pourpre et or;
— les plats, les écuelles, les soupières étincelant comme des soleils sur l'étagère; — les bottes d'ail et d'oignons mordorés suspendues a la flle aux poutres brunes du plafond, parmi les jambons et les quartiers de lard; — Jeanne en cornette bleue et petite jupe coquelicot, remuant le contenu de la marmite, de sa grande cuiller de bois ; les cages d'osier où caquettent les poules avec le grand coq roux, qui passe la tête à travers les barreaux et regarde la flamme d'un œil émerveillé, la crête sur l'oreille; — le '■ dogue Michel, la tête plate, les joues pendantes, en quête d'une écuelle oubliée; — Dubourg, descendant l'escalier sombre qui crie, à gauche, le dos courbé, un sac sur l'épaule et le poing arcbouté sur la hanche, — tandis qu'au dehors, au milieu de la nuit noire, le vieux Duchêne, debout sur la voiture, lève sa lanterne et crie: « Ça fait le quinzième, Dubourg; encore deux.»
— On voyait aussi, pendus contre la muraille, un vieux lièvre roux apporté par le chasseur Heinricli, pour être vendu au marché, et un beau coq de bruyère moiré de vert et roux.
L'INVASION
l'œil lerne, une goutte de sang an bout du bec.
Il était environ sept heures et demie, lorsqu'un bruit de pas se fit entendre à l'enti-ée de la cour. Le dogue s'avança sur le seuil en grondcànt. Il écouta, aspira l'air de la nuit, puis revint tranquillement se remettre à lécher son écuelle.
• C'est quelqu'un de la fernie, dit Annette, Michel ne bouge pas. »
Presque aussitôt le vieux Duchêne cria dehors :
« Bonne nuit, maître Jean-Claude. C'est vous ?
— Oui, j'arrive de Phalsbourg, et je viens me reposer un instant avant de descendre au village. Catherine est-elle là? »
Et l'on vit le brave homme apparaître à la vive lumière, son large feutre sur la nuque, et son rouleau de peaux de mouton sur l'épaule.
« Bonne nuit, mes enfants, dit-il, bonne nuit'.... toujours à l'ouvrage?
— Mon Dieu, oui, monsieur Hullin, comme vous voyez, répondit Jeanne en riant. Si l'on n'avait rien à faire, la vie serait bien ennuyeuse !
— C'est vrai, ma jolie fille, c'est vrai, il n'y a que le travail pour vous donner ces fraîches couleurs et ces grands yeux brillants. »
Jeanne allait répondre, quand la porte de la salle s'ouvrit, el Catherine Lefèvre s'avança jetant un regard profond sur Hullin, comme pour deviner d'avance les nouvelles qu'il apportait :
• Eh bien ! Jean-Claude, vous êtes de retour.
— Oui, Catherine. Il y a dn bon et du mauvais. •
Ils entrèrent dans la salle, haute et vaste pièce boisée jusqu'au plafond, avec ses armoires de vieux chêne à ferrures brillantes, son poêle de fonte en pyramide s'ouvrant dans la cuisine, sa vieille horloge marquant les secondes dans son étui de noyer, et son grand fauteuil de cuir à crémaillère, usé par dix générations do vieillards. — Jean-Claude n'entrait jamais dans cette salle sans se rappeler le grand-père de Catherine, qu'il lui semblait voir encore avec sa tête blanche, assis dans l'ombre derrière le fourneau.
« Eh bien? demanda la fennière en présentant un siège au sabotier, qui venait de déposer son rouleau sur la table
— Eh bien, de Gaspard, les nouvelles sont bonnes : le garçon se porte bien. Il en a vu de dures!... Tantmieux, cela forme la jeunesse!... Mais quant au reste, Catherine, ça va mal : la guerre ! la guerre!... »
Il hocha la tête, et la vieille, les lèvres ser-
rées, s'assit en face de lui, droite dans son fauteuil, les yeux fixes, attentifs.
« Ainsi ça va mal... décidément... nous allons avoir la guerre chez nous ?
— Oui, Catherine, du jour au lendemain il faut nous attendre à voir les alliés dans nos montagnes.
— Je m'en doutais... j'en étais sûre; mais parlez, Jean-Claude. •
. Hullin alors, les coudes en avant, ses grosses oreilles rouges entre les mains et baissant la voix, se mit à raconter tout ce qu'il avait vu : les abalages autour de la ville, l'organisation des batteries sur les remparts, la publication de l'étal de siège, les charrettes de blessés sur la place d'armes, sa rencontre avec le vieux sergent chez Wittmann et le résumé de la campagne. De temps en temps, il faisait une pause, et la vieille fermière clignait des yeux lentement, comme pour graver les faits dans sa mémoire. Quand Jean-Claude en vint aux blessés, la brave femme murmura tout bas : « Gaspard en est réchappé 1 »
Puis à la fin de cette lugubre histoire, il y eut un long silence, et tous deux se regardèrent sans prononcer une parole.
Que de réflexions, que de sentiments amers se pressaient dans leur âme !
Au bout de quelques instants, la vieille se remettant de ces terribles penbées :
« Vous le voyez, Jean-Claude, dit-elle d'un ton grave, Yégof n'avait pas tort?
— Sans doute, sans doute, il n'avait pas tort, répondit Hullin ; mais qu'est-ce que cela prouve ? Un fou qui va de village en village, qui descend en Alsace, qui remonte en Lorraine, qui vague à droite, à gauche, ce serait bien étonnant s'il ne voyait rien, s'il ne disait pas de temps en temps une vérité parmi ses folies. Tout s'embrouille dans sa tête, et les autres croient comprendre ce qu'il ne comprend pas lui-même. Mais il ne s'agit pas de ces histoires de fou, Catherine. Les Autrichiens arrivent. Il s'agit de savoir si nous les laisserons passer, ou si nous aurons le courage de nous défendre.
— De nous défendre ! s'écria la vieille, dont les joues pâles frémirent ; si nous aurons le courage de nous défendre ! Ce n'est pas à moi, Hullin, que vous croyez parler. Gomment!... mais est-ce que nous valons moins que nos anciens? Est-ce qu'ils ne se sont pas défendus, eux?... Est-ce qu'il n'a pas fallu les exterminer, hommes, femmes et enfants?
— Alors vous êtes pour la défense, Catherine I
— Oui... oui... tant qu'il me restera un morceau de chair sur les os I Qu'ils arrivent. I
Ces mallicurcus pjlcs, liàvcs, i œil sombic. . ', l'âge 1 1 .;
qu'ils arrivent! La vieille des vielles est toujours là ! •
Ses grands cheveux gris s'agitaient sur sa tête, ses joues pâles et rigides frémissaient, et ses yeux lançaient des éclairs. Elle était belle à. voir, belle comme cette vieille Margareth dont avait parlé Yégof. HuUin lui tendit la main en silence; il souriait d'un air enthousiaste.
• A la bonne heure, fit-il, à la bonne heure!... Nous sommes toujours les mêmes dans la famille. Je vous reconnais, Catherine : vous voilà debout; mais un peu de calme, écoutez-moi. Nous allons nous battre, et par quels moyens?
— Par tous les moyens ; tous sont bons, les haches, les faux, les fourches...
— Sans doute, mais les meilleurs sont les
fusils et les balles. Nous avons des fusils : chaque montagnard garde le sien au-dessus de sa porte ; malheureusement la poudre et les balles nous manquent. »
La vieille fermière s'était calmée toutàcoup; elle fourrait ses cheveux sous son bonnet, regardant devant elle comme au hasard, l'œil pensif.
« Oui, reprit-elle d'un ton brusque, la poudre et les balles nous manquent , c'est vrai , mais nous en aurons. Marc Divès, le contrebandier, en a. Vous irez le voir demain de ma part. Vous lui direz que Catherine Lefèvre achète toute sa poudre et toutes ses balles, qu'elle paye ; qu'elle vendra son bétail, sa ferme, ses terres, tout... tout.., pour en avoir. Comprenez-vous, HuUin ?
Vaûs. J'.ile* Banaventiire. imprim-ar.
L'INVASION