LE PASSADE DBS RUSSES
jusqu'aux genoux, entrèrent en se penchant sous notre porte, et regardant à droite et à gauche.
La grand^mère les suivait, et le premier d'entre eux, un vieux tout gris, grand, sec, la figure longue, des glaçons pendus à la moustache^ dît en bon français :
« Du feu 1 ma bonne femme , du feu 1 . . • Dépéchons-nous! »
Jamais je n'ai vu ma pauvre vieille grandemère aussi troublée ; elle se dépêchait d'obéir, de tirer les braises de la cendre et de mettre dessus un bon fagot, en soufflant de toutes ses forces.
Les autres attendaient au milieu de la chambre^ pendant que le vieux, qui voyait tout, me regardait sous mes rideaux :
« Votreâlsest malade? dit-il.
—Mon Dieu ovi, répondit la grand'mère en soufflant toujours ; mais ça va mieux.
»Ah! bon... bon... dit Tofflcier en s'approchant de Tâtre, où la flamme montait dans les feuilles sèches. »
Alors ils se tenaient tous autour du feu, dans le plus grand silence ; et la grand'mère me fit signe, en clignant de Tœil, pour me dire :
« Ça va bien I »
Elle avait eu terriblement peur : elle avait cra qu'on venait nous piller.
Moi, la pensée qu^une si brave femme était forcée de servir nos ennemis^ et de se réjouir encore parce qu'ils ne nous faisaient pas de mal, cette pensée me saignait le cœur.
Au bout de quelques instants, les Russes se mirent à regarder de tous les côtés notre chambre, les poutres du plafond, les images de sainte Madeleine et de saint Nicolas, le petit escalier au fond, la huche à pain, le cuveau, etc. Ils causaient entre eux en russe, et je pense qu'ils parlaient des modes de leur pays auprès des nôtres.
Ils me regardaient aussi d'un air grave.
Gela durait depuis environ im quart d'heure, lorsqu'on entendit dehors leur régiment se remettre en marche. — ^Aussitôt le vieux demanda si Ton voyait notre maison de la ville, et la grand*mère lui répondit que non, parce qu'elle était au-dessous de la côte. — Les autres étaient d^à sortis, et le vieux finit par dire :
• Cest bon I.é» Vous laisserez la porte ouverte..» Les soldats sont fatigués, ils peuvent avoir besoin de boire... de se réchauffer un instant. Soyez tranquille, on ne veut pas vous bire de maLé. Au contraire... nous sommes îos amis... nous n'avons affaire qu'à votre «npereur.
£n même temps il fit un petit signe de tète,
comme pour nous remercier, et ma grand'mère me dit :
— Voilà le plus brave homme que j'aie vu. On ne dirait jamais que c'est un Russe. Puis* qu'ils ne veulent pas nous faire de mal... que les soldats boivent tant qu'ils voudront... voici le baquet. »
Je ne pouvais pas raisonner contre elle, et lui faire comprendre qu'on dit toujours les mêmes choses lorsqu'on va chez les autres. Elle était trop contente, je ne voulais pas troubler sa joie.
Et depuis cet instant, les soldats ne faisaient qu'entrer et sortir par bandes de huit, dix, quinze, et tous en entrant commençaient par faire un signe de tête à ma grand'mère, en rappelant :
« Mouuerl... McmUer/.,. * »
De sorte qu*elle disait :
t Ces Russes sont tous des gens honnêtes et de beaux hommes. Ils voient que je suis vieille, que j'ai la tête grise, et ils m'appellent i—Moutter! — Ce ne sont pas nos soldats à nous^ qui se comporteraient aussi bien avec des gens d'âge. »
J'étais ennuyé de Tentendre faire tous ces compliments à nos ennemis; mais ils arrivaient tous les uns après les autres, en l'appelant: — MùuXterU.. tnout^/... — et naturellement elle trouvait tout bien.
On entendait dehors les pas innombrables de cette armée qui passait toujours. C'était quelque chose de terrible. Et comme je savais ce qu'ils nous voulaient, comme j'avais entendu dire bien des fois au vieux cabaretier Colin, de Phalsbourg, que si jamais nous étions battus, les ennemis nous ramèneraient les anciens nobles, qu'ils rétabliraient les couvents, qu'ils rendraient les biens du peuple aux seigneurs et aux moines, comme je savais tout cela, je médisais :
« Mon Dieu..! mon Dieu I quel malheur que la nuit soit si noire... comme on vous fauche* rait ce tas de gueux... comme on leur lancerait des obus.é. Mais ceux de Phalsbourg ne savent rien ; ils ne se doutent pas qu'en ce moment l'armée russe défile sous les canons de la
place. »
Je regardais ces soldats, avec leurs gros favoris roux, leurs grosses figures carrées^ leurs petits yeux ronds, leur nez court ; et plus ils appelaient ma grand'mère : — MovXUrl Mou^ (er/ — plus cela m'indignait.
Enfin la grand'mère était tellement contente de cela, qu'elle avait pris une espèce d'autorité sur ces gens^ elle leur montrait les places, et même leur faisait signe, d'un air fâché, de
* Mère.
Puufc de» Ruuei. (P»|« 101,)
marcher doncemeat pour ne pas éTeîller Lolee , et tous obéissaient en répondant :
• Ta, moutlerf..i ya, moulter!... * • On n'a jamais rien tu de pareil.
Ce déâlë continua jusque vers quatre heures du matiu. Alors deux coups de canon partirent dans le silence, en faisant grelotter nos vitres, et depuis ce moment la canonnade continua sur les traînards et les voitures de l'arriëregarde. Mais & quoi cela pouvait-il servir? La grande armée russe avait défilé, eu quelques
• Oui, Btee.
heures, sous le canon d'une forteresse qui aurait dû l'arrêter six semaines.
Tous ces coups de canon ou rien, c'était la même chose.
St le plus triste, c'est que huit jours plus tard on apprit la trahison de Yégof et la défaite des partisans au Donon : soixante mille Autrichiens débouchaient en Lorraine; rien ne les empêchait de se réunir aux Russea et de marcher sur Paris.— Ceux qui n'ont pas TU ce* cboses>là sont bien heureux t •
EDITION ILLUSTREE PAR RIOU