‹ Romans nationauxChapitre 9 sur 247 · LE PASSAGE DES RUSSES · texte numérisé non relu

LE PASSAGE DES RUSSES

Je TOUS ai raconté dos malheurs pendant la campagne de 1813. Vous avez vu nos batailles de Weissenfelz, de Luizen, de Bautzen et de Dresde, où nous étions toujours les maîtres. Ensuite nos misères de (xroos-Béren et de la Katzbach, où la pluie, la mauvaise nourriture, les marches et les contre-marches nous avaient en quelque sorte ruinés de fond en comble.

Ensuite tous les peuples soulevés contre nous, parce qu'ils ne voulaient plus de nos rois, de nos princes, de nos ducs et de notre année chez eux : Cinq cent quatre- vingt mille Russes, Allemands et Suédois sur notre dos, la défection des Bavarois et des Wurtembergeois, la terrible bataille de Leipzig, la trahison des Saxons, la retraite de Hanau, le typhus en Alsace et en Lorraine, Tinvasion, et la défense des Vosges par les montagnards I

Je TOUS ai raconté ces choses le cœur bien triste.

D'autres auraient voulu cacher la vérité, comme s^ fallait avoir honte de ses malheurs, quand on a bit son devoir, quand on a montré du courage au milieu des plus grandes souffrances, et que les ennemis vous ont écrasés sous le nombre.

Dieu merci ! de pareilles idées ne me viendront jamais. Je pense, au contraire, que nos enCaints doivent profiter de ces leçons, et que la vie h* est pas assez longue pour les amuser avec des mensonges.

(Test pourquoi je continue, et j'espère que les gens raisonnables m'approuveront de ne jamais rien dire de trop> car la vérité parle assez d^elle-méme, sans qu'on veuille encore lui donner de la force.

Voici donc ce que m'a raconté le vieil arpsr r teur Jérôme, des Quatre-Vents, srir le passage de la grande armée russe en 181 ' :

« n y a maintenant cinquante ans, Christian, que des peuples barbares ont envahi la France, depuis la Hollande jusqu'à Bile en Suisse. 11 y a cinquante ans que les uhlans, les Croates, les baskirs ont passé comme des bandes de loups au-dessous de Hunin* gue, qu'ils ont investi Belfort, Neuf-Brisach, Schlestadt et Strasbourg, et que l'épouvante s'est répandue dans notre malheureux pays.

« Ils arrivent!... Ils arrivent 1... Ils prennent toutl... Personne ne vient A notre secours.. • Nous sommes perdus I..» »

On n'entendait que cela; tout le monde était en Tair.

A chaque instant, quelqu'un arrivait de Saveme, de Marmoutier, de Wasselonne ou d'ailleurs : un marchand, un garde forestier^ un colporteur, en criant :

« Ils remplissent l'Alsace!... Le canon tire de toiis les côtés... Les montagnards se défén< dent. • . Us ont coupé la grande route du Donon... Les Cosaques sont à Dosenheim, au Graufthâl, tout le long des bois... Us vont venir 1 I^es portes de Phalsbourg sont déjà fermées et les canons sur les remparts... Qu*on se dépêche... Que ceux qui veulent garder quelque chose le cachent! •

Et la peur augmentait de minute en minute, comme lorsque les cloches sonnent et qu'on entend crier :

« Au feu!..» aufeu!... •

Jamais on ne pourra se figurer une désolation pareille : tous ces gens qui gagnent les bois avec leurs vaches et leurs chèvres, ces femmes, ces enfants, ces pauvres vieux, qui depuis cinq ou six ans ne remuaient plus derrière leur àtre, et qui maintenant allaient w se traînant au Holderloch, à la Bande-Noiiei ou sous la Roche-Plate.

Et puis tout à coup les Cosaques qui traversent les Quatre-Vents sur leurs petites biques; ces espèces de sauvages, comme étomiés et craintifs d'être chez nous, regardant les pau* vres baraques vides , observant de loin les remparts ie Phalsbourg, debout sur leuips étriers de corde, et repartant ventre à terre annoncer aux autres que tous Jes passages sont libres, que i)as un homme ne garde les défilés, qu'ils n'ont qu'à venir I

Ah ! depuis j'ai pensé bien souvent qu*au lieu d*aller attaquer le pays des autres, TËmpereur aurait mieux fait de garder assez d*hommes pour défendre la France : les vieux soldats d'Espagne, ceux d'Allemagne et de Russie nous seraient alors bienvenus! Et ces cosaques^ ces uhlans, tous ces autres qui vinrent par centaines de mille, n'auraient pas trouvé nos baraques sans fusils et nos défilés sans canons.

Enfin les choses sont ainsi : à force de remporter des victoires, nous n'avions plus de monde, etle peuple qu'on peut regarder comme le plus brave de Tunivers était forcé de supporter une pareille humiliation.

Quand on y songe, tout se révolte en vous 1...

Mais je ne veux pas en dire plus... Oublions ce que nous avons fait les uns chez les autres.. . C'est le bon sens de la vieillesse qui me fait dire cela... J'aime tous les hommes 1... Soyons prudents et justes... Et puisqu'un conscrit français de 1813 nous a raconté Leipzig, qu'un vieux soldat prussien raconte léna, un vieux général russe Austerlitz, et un officier autrichien Wagram. De cette manière, Tamour de la paix viendra à tout le monde, et le Seigneur, qui nous a mis ici-bas pour nous aimer, nous aider et nous secourir, sera content.

Moi, pendant que ces choses se passaient, j'étais aux Quatre-Vents, dans le grand lit de plumes au fond de l'alcôve, chez ma bonne vieille grand'mère Madeleine. Huit jours avant , j'avais eu le malheur de me casser une jambe, en scfUiUant du bois dans la vallée de la Scierie. Je pouvais à peine me remuer. Et de voir ma sœur tremblante, ma pauvre vieille grandemère, les lèvres serrées, courir chez nos voisins dans les plus terribles inquiétudes, cela me déchirait le cœur.

Tout le reste de 1^ semaine, il n'y eut rien de nouveau. Le dimanche qui tombait le 10 janvier 1814, ma grand'mère, à la nuit, ferma notre porte au verrou, conune d'habitude, en disant ;

« Je suis sûre que ces gueux vont nous laisser en repos ici... Ils prendront le chemin du Fâlberg ou du Graufthâl... Est-ce qu'ils ont besoin de passer près des canons de la ville? »

Je pensais aussi comme elle. Lolse alla se coucher en haut, et la grand'mère resta pour veiller auprès de moi dans le vieux fauteuil.

Tout semblait tranquille aux environs, mais je ne pouvais pas dormir : l'idée que les ennemis remplissaient l'Alsace m'empêchait de fermer l'œil.

La grand'mère dormait depuis longtemps, et, vers onze heures, j'allais éteindre ma petite veilleuse, quand tout à coup un grand murmure attira mon attention au dehors. U faisait très-froid. En été, j'aurais cru que ce bruit venait d'un coup de vent dans les arbres du jardin, mais nous étions au cœur de l'hiver. J'écoutai mieux, et comme ma grand'mère dormait toujours, je la touchai :

t Qu'est-ce que c'est? fit-elle en se levant. Est-ce que tu veux boire?

— ^Non. . . Écoutez ! . . • ■

Nous écoutâmes ensemble, et la grand'mère, au bout d'un instant, me dit :

« Je n'ai jamais rien entendu de pareil. »

En même temps elle alluma la lampe et ouvrit un volet. Mais elle avait à peine ouvert, qu'un Russe, un officier tout blanc de givre, la repoussa en criant :

< FermezI... fermez!... »

Cela n'avait duré qu'une seconde; et, dans cette seconde, nous avions vu la côte en face^ la route et le vallon au-dessous couverts d'une masse de soldats, qui se touchaient presque et grelottaient ensemble. Us étaient là I>eut-étre plus de vingt mille, qui défilaient sous les canons de Phalsbourg. Un encombrement au bout du village, ou plus loin aa bois de hêtres, les forçait d'attendre.

Le ciel était sombre, on ne pouvait pas les voir de la place; mais un seul rayon dans cette nuit noire suffisait pour donner l'éveil aux sentinelles.

Tout cela me passa par la tète, et je sentis que je devenais tout pâle.

J'avais aussi reconnu les trois ou quatre appuyés contre notre volet pour être des Russes, à leurs gros boimets plats et à leurs longues capotes grises, les baudriers noirs en tra-vers.

Et, comme ma grand'mère me regardait dans un grand trouble, voilà qu'on frappe à la porte.

« Us veulent entrer, me dit-elle; qu'est-ce qu'il faut faire, Jérôme !

•— Ouvrez I... nous ne sommes pas les plus forts, il faut obéir. »

Alors eUe sortit dans l'allée et tirs te verrou.

Presque aussitôt cinq ou six officiers russes^ avec leurs shakos relevés devant, aplatis derrière, leurs grands manteaux vert sombre, le sabre à la ceinture et les hautes bottes montant

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