HISTOIRE
^^E DU Ps^^
ERCKMANN-CHATRIAN
—Pourquoi donc eal-ce que »t eiiIiaX plcim 1 > 'Pifs 8.^
Lorsque mon père, Nicolas Clavel, bûcharon A SainUJeaa-des-Choaz, but la cAte de Sa< rerae, mourut au mois de juin 1837, j'avais neuf ans. Notre voisine, la veuve Rochard, me prit chez elle guioze jours ou trois semaines, et personne ne savait ce qiie j'allais devenir. l'a mëie Rochard ne pouvait pas me garder;
elle disait que nos meubles, notre lit et le reste ne payeraient pas les cierges de l'enterrement, et que mon pare aurait bien fait de m'emmener avec lui.
En entendant cela, j'étais effï-ayé ; je pensais : c Mon Dieu I qui est-ce qui voudra me prendre î »
HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE
Durant ces trois semaines, nous cherchions des rùyrtilles et des fraises au bois, pour les vendre en ville, et je pouvais bien en ramasser cinq ou six chopines par jour; mais la saison des myrtilles passe Vite, la saison des faines arrive bien plus tard, en automne, et je n'avais pas encore la force de porter des fagots.
Souvent Tidée me venait que j'aurais été bien heureux de moiuîr.
A la fin de ces trois semaines, un matin que nous étions sur notre porte, la mère Rochard me dit :
« Tiens, voilà ton cousin Guerlot, le marchand de poisson; qu'est-ce qu'il vient donc faire dans ce pays ? o
Et je vis un gros homme tmpu, la figure grasse et grêlée, le nez rond, un grand chapeau plat sur les yeux et des guêtres à ses jambes couii;es, qui venait:
c Bonjour, monsieur Guerlot, « lui dit la mère Rochard.
Mais il passa sans répondre, et poussa la porte de la maison de mon père, en criant :
« Personne?»
Ensuite il ouvrit les volets, et presque aussitôt une grande femme rousse, en habit des dimanches, le nez long et la figure rouge, entra derrière lui dans la maison, La mère Ro« chard me dit :
c C'est ta cousine Hoquart, elle vend aussi du poisson ; s'ils trouvent quelque chose à pêcher chez vous, ils seront malins. «
Et de minute en minute d'autres arrivaient : M. le juge de paix Dolomieu, de Saverne; son secrétaire, M. Latouche, des cousins et des tantes, tous bien habillés ; et seulement à la fin notre maire, M. Binder, avec son grand tricorne et son gilet rouge. Gomme il passait, la mère Rochard lui demanda ;
t Qu'est-ce que tous ces gens-là viennent donc faire chez Nicolas Glavel, monsieur le maire?
— C'est pour l'enfant, » dit-il en s'arrôtant, et me regardant d'un air triste.
Et voyant que j'étais honteux à cause de ma pauvre veste déchirée, de mon irieux nanta* Ion, de mes pieds nus, il dit encore :
« Pauvre enfant I »
Ensuite il entra. Quelques instants après, la mère Rochard me fit entrer aussi, pour voir ce qui se passait, et j'allai me mettre sous la chemmée près de Tâtre.
Tous ces gens étaient asMs a,utour de notre rieille table, sur les baqcsi, se disputant entre eux, reprochant à mon père et à mère 4es*être mariés, de n'avoir rien amassé, d'ayoii* été des fainéants, et d'autres choses pareilles que je savais bien être fausses, puisque mon pauvre
père était mort à la peine. Tantôt l'un, tantôt l'autre se mettait à crier; personne ne voulait me prendre. M. le juge de paix, un homme grave, le front haut, les écoutait; et de temps en temps, quand ils criaient trop, il les reprenait en leur disant .-—que je n'étais pas cause de ce malheur. . . ; que les reproches contre mon père et ma mère ne servaient à rien...; qu'on devait tout pardonner aux malheureux, quand même ils auraient eu des torls.,.; qu'il fallait surtout songer aux enfants, etc. ; — mais la fureur chaque fois devenait plus grande. Moi, sous la cheminée, je ne disais rien, j'étais comme un mort. Aucun de ceux qui criaient ne me regardait.
« n faut pourtant s'entendre , dit à la fin H. le juge de paix. Voyons... Cet enfant ne peut pas rester à la charge de la commune... Vous êtes tous des gens riches. . . aisés... Ce serait une honte pour la famille. Monsieur Guer* lot, parles, t
Alors le gros marchand de poisson se leva furieux, et dit :
« Je nourris mes enfants, c'est bien assez f
— Etmoi jedis la même chose, cria la grande femme rousse. Je nourris mes enfants; les autres ne me regardent pas. »
Et tous se levaient , en criant que c'était une abomination de leur faire perdre une journée pour des choses qui ne les regardaient pas, liQ juge de paix était tout pâle, n dit encore.
« Cet enfant vous regarde pourtant plus que la commune, je pense ; c'est votre sang I S'il était riche, vous seriez ses héritiers, et je crois que vous ne Toublieriez pas.
— Riche, lui I criait le marchand de poisson, haï hal hal «
Moi, voyant cela, j'avais fini par sangloter; et, comme le juge de paix se levait, je sortis en fondant en larmes. J'allai m'asseoir dehors, sur le petit banc, à la porte. Les cousins et les cousines sortaient aussi d*un air de ne pas me voir. Mon cousin Guerlot soufflait dans ses joues, en s'allongeant les bretelles sous sa ca* pote avec les pouces, et cUsait :
«n fait chaud.., une belle journée! Hé! commère Hoquart?
— Quoi?
— On pêche l'étang de Zeller après-demain; est«ce que nous serons de moitié ? »
Ils s'en allaient tous à la file, le juge de paix, le greffier, le maire, les cousins, les çouiûnes; et 1^ nière Rochard disait :
* Te voilà bien pxaiutqn^ut. „ jpersqmie ne te veut I
Je jxe pouvais plus repreudre haleine, 4 force de pieur^r. ^ pendant que j'étaip là, la
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{gure toute mouillée, j'entendais les parents s'en aller, et quelqu'un venir par en haut, en descendant la ruelle des Vergers au milieu iu grand bourdonnement des arbres et de la chaleur.
cHél bonjour, mère Balais, s écria la mère Rochard. Vous venez donc tous les ans acheter nos cerises?
— Hé I dit cette personne, mais oui. Te ne îaispas les cerises, j*en vends; il faut que je Ifis achète pour les vendre,
"^ Sans doute. Et sur les arbres on les "^^iUe plus fraîches. »
^^ne regardais pas, j'étaisdansladésolation.
Gomme cette personne s'était arrêtée; je Tentea^s demander :
< Pourquoi donc est-ce que cet enfant pleure? ■
Et tout de suite la mère Rochard se mit à lui raconter que mon père était mort, que nous n'avions rien, que les parents ne voulaient pas de moi et que j'allais rester à la charge de la commune. Alors je sentis la main de cette personne me passer dans les cheveux lentement, pendant qu'elle me disait comme attendrie :
■ Allons I regarde \m peu... que jeté voie. »
Je levai la tête. C'était une grande femme maigre, déjà vieille, le nez assez gros, avec une grande bouche et des dents encore blanches. Elle avait de grandes boucles d'oreilles en anneaux, un mouchoir de soie jaune autour de la tête, et un panier de cerises sous le bras. Elle me regardait en me passant toujours sa longue main dans les cheveux, et disait :
c Comment, ils ne veulent pas de lui f Mais c'est un brun superbe.... Us ne veulent pas de lui?
—Non, répondait la mère Rochard.
-—Us sont donc fous?
—Non, mais ils ne veulent pas de cette charge.
^-Une charge?... un garçon pareil I Tu n'as rien? Tu n'es pas bossu?... Tu n'es pas boiteux? »
SUe me tournait et me retournait, et ^s'é* criait comme étonnée :
« D n*a rien du touti i
Ensuite elle me disait :
c SstH)eque tu as besoin de pleurer, nigaud? Ohl les gueux.... ils ne veulent pas d'un enfant paidl?!
Notre maire, qui revenait après avoir reconduit M. le juge de paix au bas du village, dit aussi :
« fionjour, madame Balais. »
Et eUe, se tournant, s'écria :
« Est-ce que c'est vrai qu'on ne veut pas de ce garçon?
— Mon Dieul oui, c*est vrai, répondit le maire ; il* reste à la charge de la commune.
— Eh bieni moi, je le prends.
— ^Vousle prenez? dit le maire en ouvrant de grands yeux.
— Oui, je le prends à mon compte, si la com mune veut, bien entendu.
— Oh ! la commune ne demande pas mieux. »
En entendant cela, la vie me revenait. Je glorifiais en quelque sorte le Seigneur, pendant que cette dame m'essuyait la figure et me demandait :
« Tu as mangé ? »
La mère Rochard répondit que nous avions mangé notre soupe aux pommes de terre le matin.
Alors elle sortit de sa poche un morceau le pain blanc qu'elle me donna, et dit :
t Prends aussi des cerises dans mon p^ nier, et allons-nous-en,
—Attendez que je lui donne son paquet, s'écria la mère Rochard, en courant chercher dans un mouchoir mes souliers et mes ha«bits des dmianches. — Voilai je n'ai plus rien à toi, » dit-elle en me donnant le paquet.
Et nous partîmes.
I Ah I l'on ne voulait pas de toi f disait la dame; faut-il qu'on trouve des gens bêtes dans le monde? Ça feût suer, parole d'honneur 1 çàfait suer. Comment t'appelles-tu?
— ^Je m'appelle Jean-Pierre Glavel, madame.
— ^Eh bien I Jean-Pierre, je te garde, et bien contente encore de t'avoir. Prends -moi la main. »
Elle était très-grande, et je mardiais près d'elle, la main en l'air.
Devant le petit bouchon de la Pomme depin^ au bout du village, stationnait la charrette du charbonnier Élie, sa petite biqw rousse devant, à l'ombre du hangar, et, dans la charrette se trouvaient trois grands paniers de cerises.
Le vieux Elie, avec son large feutre noir et sa petite veste de toile, regardait du haut de l'escalier en dehors; il s'écria :
c Est-ce que nous partons, madame Ba« lais?
— Oui, tout de suite. Attendez que je prenne un verre de vin, et mettez l'enfant sur la char^ rette.
—Mais c'est le petit de Nicolas Clavel ?
—Justement I il est maintenant à moL »
L'aubergiste Bastion, ses deux filles et un hussard regardaient à la fenêtre du bouchon. Madame Balais, en montant l'escalier, racon^ tait que je pleurais comme un pauvre caniche abandonné par ses gueux de maîtres, et qu'elle
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me prenait. En même temps elle disait, toute réjouie :
« Regardez-le 1 On l'aurait fait exprès, avec ses cheveux bruns frisés, qu'on ne l'aurait pas voulu autrement. Allons, dépêchez-vous d*atteler, Élie, et mettez l'enfant avec les cerises. »
Le hussard, les deux filles et le pèreiBastien criaient :
« A la bonne heure, madame Balais ! c'est bien.... ça vous portera bonheur. ■
Elle, sans répondre, entra vider sa chopine de vin. Ensuite elle sortit en criant :
« En route I »
Et nous commençâmes à descendre la côte, moi sur la charrette, — ce qui ne m'était jamais arrivé, — Élie devant , tenant sa vieille bique par la bride, et madame Balais derrière, qui me disait à chaque instant :
c Mange des cerises, ne te gêne pas; mais prends garde d'avaler trop de noyaux. »
Qu'on se figure ma joie et mon attendrissement d'être sauvé I J'en étais dans l'étonnement. Et, du haut de ma charrette, qui descendait pas à pas le chemin creux bordé de houx , je regardais Saverne au fond de la vallée, avec sa vieille église carrée, sa grande rue , ses vieux toits pointus, — où montent des étages de lucarnes en forme d'éteignoirs, — la place et la fontaine : tout cela blanc de
soleil.
Cent fois j'avais vu ces choses de la Rochecreuse, mais alors je ne songeais qu'à garder les vaches, à réunir les chèvres au milieu des bruyères. A cette heure, je pensais :
c Tu vas demeurer en ville, dans l'ombre des rues! »
Près de la belle fontaine entourée ^'aunes et degrands saules pleureurs, au bord de la route, la bique d'ÉUe reprit haleine un instant. Madame Balais but une bonne gorgée d'eau, en se penchant au goulot. H faisait une grande chaleur et Ton aurait voulu rester là jusqu'au soir. Mais nous repartîmes ensuite lentement, à l'ombre des peupliers , jusqu'à l'entrée de Saverne.
En voyant de loin la jolie maison couverte d'ai'doises bleues , — un petit balcon et des volets verts autour, — qui s'avance à la montée Je pensais qu'un prince demeurait là pour sûr.
Nous entrâmes donc en ville sur les trois heures, en remontant la grande rue; et, vers le milieu, plus loin que la place du Marché, nous en primes une autre à droite, la petite rue .des Deux-Clefs , où le soleil descendait entre les cheminées, le long des balcons vermoulus et des murs décrépits. La mère Balais disait en riant :
« Nous arrivons, Jean-Pierre. »
Moi, j'ouvrais de grands yeux, n'ayaul jamais rien vu de pareil. Bientôt la chai-rette s'arrêta devant une vieille maison étroite, la fenêtre en bas, — plus large que haute,— garnie de petites vitres rondes et d'écheveaux de chanvre pendus à l'intérieur.
C'était la maison d'un tisserand. Une femme de trente-dnq à quarante ans, les cheveux bruns roulés en boucles sur les joues, les yeux bleus et le nez un peu relevé, nous regardait de la petite allée noire.
a. Hél c'est vous, madame Balais? s'écriat-élle.
— Oui, madame Dubourg , répondit la mère Balais; et je vous amène encore quelqu'un.... mon petit Jean-Pierre, que vous ne cofinaissez pas. Regardez un peu ce pauvre bichon, * *
Elle me prenait dans ses mains, et m embrassait en me posant à terre.
Ensuite nous entrânies dans ime petite chambre grise, où le vieux métier, le fourneau de fonte, la table, et les écheveaux pendus à des perches au plafond, encombraient tous les coins. Avec les corbeilles de bobines, le vieux fauteuil à crémaillère, et l'horloge au fond, dans son étui de noyer, on ne savait pas comment se retourner. Mais c'était encore bien plus beau que notre pauvre baraque de SaintJean-des-Choux; c'était magnifique, des écheveaux de chanvre et des rouleaux de toile, quand on n'avait vu que nos quatre murs et notre bûcher derrière, presque toujours vide. Oui, cela me paraissait une grande richesse.
Madame Balais racontait comment elle m'avait phs. L'autre dame ne disait rien, elle me regardait. Je m'étais mis contre le mur, sans oser lever les yeux. Comme la mère Balais venait de sortir pour aider le voiturier à dëchar^ ger les cerises, cette dame s*6cria :
« Dubourg, arrive donc I »
Et je vis etntrer par ime porte à droite, couverte d'écbeveaux, un petit homme maigre et pâle, la tête déjà grisonnante, et l'air bon, avec une jolie petite fille toute rose, les yeux éveillés, qui mangeait une grosse tartine de fromage blanc.
« Tiens, regarde ce que la mère Balais nous ramène de Saint- Jean-des-Choux, dit la dame; ses parents, lea Hoquart et les Ouerlot ne voulaient pas de lui, elle l'a pris à sa charge.
— Cette mère Balais est une brave femme, répondit l'honmie attendri.
— Oui, mais se mettre une charge pareille sur le dos !
— Mon Dieu I fit l'honune, elle est seule.... l'enfant l'aimera.
— Mais il n'a rienl s'écria la femme, — qui
venait d'ouvrir mon petit paquet sur ses genoux, et qui regardait ma pauvre petite veste des dimanches, ma chemise et mes souliers, — a n'a rien du tout I On ne saura pas seulement où le coucher.
—Hé! s'écria la mère Balais, en rentrant et posant au bord du métier son dernier panier de cerises, ne vous inquiétez donc pas tant^ madame Madeleine. J'ai mon oncle, le chanoine d'Espagne, vous savez bien.... celui de quatre-vingt-dix ans et demi, et qui ne peut tarder de passer l'arme à gauche..,. Je vais attraper son héritage.... Ça m'aidera pour élever le petit. V
Elle riait; madame Dubourg, la fenune du tisserand!^ était devenue toute rouge, c Oh! dit-elle, votre oncle d'Espagne.... —Hé I pourquoi est-ce que je n'aurais pas un oncle? répondit la mère Balais. Vous avez bien une tante, vous, une tante à Saint- Witt. £t quand les deux eiflknts seront grands, nous les marierons ensemble, avec les deux héritages de l'oncle et de la tante. N'est-ce pas, monsieur Antoine ? »
Alors le petit homme dit en riant :
ft Oui, madame Balais, oui, vous avez raison, l'héritage de votre oncle est aussi sûr que celui de notre tante Jacqueline. Mais vous avez bien fait de recueillir cet enfant.... C'est bienl —Et je ne m'enrepens pas, dit la mère Balais. Je ne suis pas embarrassée de lui. J'ai là-haut un vieil imiforme de mon pauvre défunt, nous lui taillerons im. habit là-dedans. Et près de ma chambre, j'ai le petit fruitier, pour mettre son lit. Nous trouverons bien un matelas, une couverture, c'est la moindre des choses; le petit va dormir connue un dieu. — Allons, embrassez-vous, > fit-elle en m'amenant la petite fille, qui me regardait sans rien dire, ses beaux yeux bleus tout grands ouverts, et qui m'embrassa de bon cœur , en me barbouillant le nez.
Tout le monde riait, et je reprenais courage. Itadame Rivel, la femme du vitrier qui demeurait au second, passait dans l'allée ; on l'appela. C'était une toute petite femme, avec im gros bonnet piqué, le fichu croisé sur la poitrine et 'à petite croix d'or au cou.
La mère Balais voulut aussi lui raconter mon iustoire ; deux ou trois voisins, appuyés sur la fenêtre ouverte, écoutaient ; et ce qui s'élevait de malédictions contre les Hoquart et les Guerlot n'est pas à dire : on les traitait de gueux, ou leur prédisait la misère. Madame Madeleine avait aussi fini par s'apaiser.
« Puisque c'est connue cela, tout ce que je demtinde, disait-elle, c'est qu'il ne fasse pas trop de bruit dans la maison. Mais les garçons^. .
—Bah I répondait le père Antoine, quand le métier marche, on n'entend rien. Il faut aussi que les enfants s'amusent, et la petite ne sera pas f&chée d'avoir un camarade, v
Finalement, la mère Balais reprit son panier sur sa tète et me dit :
« Arrive, Jean-Pierre. En attendant l'héritage, nous allons toujours faire une boi ne soupe aux choux, et puis nous verrons pour le coucher. »
Elle entra dans l'allée, et je repris sa main, bien content de la suivre.
Nous avions trois étages à monter : ie premier était aux Dubourg, le deuxième aux Rivel-, et le troisième, sous les tuiles, à nous. C'était tout gris, tout vermoulu ; les petites fenêtres de l'escalier regardaient dans la cour, où passait ime vieille galerie, sur laquelle les Dubourg faisaient sécher leur linge. C'est là qu'il fallait entendre, en automne, pleurer et batailler les chats pendant la nuit ; on ne pouvait presque pas s'endormir.
Au-dessus se tiouvait encore le colombier, avec son toit pointu et ses grands clous rouilles autour de la lucarne, pour arrêter les fouines. Mais les ardoises tombaient de jour en jour, et les pigeons n'y venaient plus depuis longtemps.
Voilà ce que je voyais en grimpant chez nous. La mère Balais, qui me donnait la main dans le petit escaUer sombre, disait :
a Tiens-toi droit I efface tes épaules I ne marche pas en dedans 1 Je te dis que tu seras im bel homme; mais il faut avoir du cœur, il ne faut pas pleurer, n»
Elle ouvrit en hautime porte qui se fermait au loquet, et nous entrâmes dans une grande chambre blanchie à la chaux, avec deux fenêtres en guérite sur la rue, im petit fourneau de fonte au miheu, — le tuyau en zigzag, — et une grande table de chêne au fond, où la mère Balais hachait sa ciboule, ses oignons, son persil et ses autres légumes pour faire la cuisine.
Au-dessus de la table, sur deux planches, étaient les assiettes peintes, la soupière ronde, et deux ou trois bouteilles avec des verres ; dans un tiroir se trouvaient les cuillers et les fourchettes en étain; dans un autre, la chandelle, les allumettes, le briquet; au-dessous, 11^ grosse cruche à eau.
Avec le grand lit à rideaux jaunes dans un
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enfoncement, la grande caisse couverte de tapisserie au pied du lit et trois chaises, cela faisait tout notre bien.
Contre le mur du pignon, au-dessus de la table, le portrait de M. Balais, ancien capitaine au 37* de ligne, le grand chapeau à cornes et ses deux glands d^or en travers des épaules, les yeux gris clair, les moustaches jaunes et les joues brunes, avait Tair de vous regarder en entrant. C'était un honune superbe, avec sa tête toute droite dans son haut collet bleu ; la mère Balais disait quelquefois :
a C'est Balais, mon défunt, mort au champ d'honneur le 21 juin 1813, à la retraite de Vittoria, dans Tarrière-garde. »
Alors elle serrait les lèvres et continuait à faire son ménage, toute pensive, sans parler durant des heures.
A gauche de la grande chambré s'ouvrait le fruitier, qui n'était que le grenier de la maison; ses lucarnes restaient ouvertes en été; mais, quand la neige commençait à tomber, sur la fin de novembre, on les fermait avec de la paille. Les fruits, en bon ordre, montaient sur trois rangées de lattes, et la bonne odeur se répandait partout.
 droite se trouvait encore un cabinet, la fenêtre sur le toit de la cour. Dans ce cabinet, j'ai dormi des années; U n^avaitpas plus de huit pieds de large sur dix à douze de long; mais il y faisait bien bon, à cause de la grande cheminée appliquée contre, où passait toute la chalem* de la maison. Jamais Teau n'y gelait dans ma cruche en plein hiver.
Combien de fois depuis, songeant à cela, je me suis écrié :
a Jean-Pierre, Ux ne trouveras plus de chambre pareille ! »
J'aime autant vous raconter ces choses tout de suite, pour vous faire comprendre ma surprise de trouver un si beau logement.
Les paniers de cerises étaient tous rangés à terre, madame Balais commença par les porter dans le fruitier; ensuite elle revint avec une belle tête de choux, des poireaux et quelques grosses pommes de terre, qu'elle déposa sur la table d'un air de bonne humeur. Elle sortit du tiroir le pain, le sel, le poivre, avec un morceau de lard ; et comme je voyais d'avance ce qu'elle voulait faire, je pris aussitôt la hachette pour tailler du petit bois. EUe me regardait en souriant, et disait .
* Tu es un brave enfant, Jean-Pierre. Nous allons être heureux ensemble. »
Elle battit le briquet, et c'est moi qui fis le feu, pendant qu'elle épluchait la tête de chou et qu'elle pelait les pommes de terre.
« Oui, disait-elle, tes parents sont (des
gueux I Mais je suis sûre que tes père et mère étaient de braves gens. »
Ces paroles me forcèrent encore une fois de pleurer. Alors elle se tut. Et, l'eau sur le feu, les légumes dedans, elle ouvrit ma chambre et sortit un matelas de son propre lit, pour faire le mien ; elle prit une couverture piquée et des draps blancs dans la grande caisse, et m'arrangea tout proprement, en disant :
« Tu seras très-bien. »
Je la regardais dans le ravissement. La nuit venait. Cela fait, vers les sept heures et demie, elle coupa le pain et servit la soupe dans deux grosses assiettes creuses, peintes de flenrs rouges et bleues, que je crois voir encore, en s'écriant joyeusement :
« AUons, Jean-Pierre, assieds-toi et dis-moi si notre soupe est bonne.
— Oh I oui, lui dis-je, rieu qu'à l'odeur elle est bien bonne, madame Baleds.
— Appelle-moi mère Balais, dit-elle, j'aime mieux ça. Et maintenant souille, petit, et courage. 9
Nous mangeâmes; jamais je n'avais goûté d'aussi bonne soupe. La mère Balais m'en donna de nouveavi deux grosses cuillerées, et me voyant si content elle disait en riant :
c Tu vas devenir gras comme un chanoine de l'Estramadure. »
Ensuite, j'eus encore du lard avec une bonne tranche de pain ; de sorte que mon âme bénissait le Seigneur d'avoir empêché les Hoquart et les Guerlot de me prendre; car ces gens avares m'auraient fait garder les vaches et manger des pommes de terre à l'eau jusqu'à la fin de mes jours. Je le disais à la mère Balais, qui riait de bon cœur et me donnait raison.
Il faisait nuit, la chandelle brillait sur la table. Madame Balais, ayant levé les couverts, se mit à visiter sa grande caisse, en rangeant sur le lit tous les vieux habits et les chemises qui lui restaient de son défont. Moi, assis sur la pierre du petit fourneau, les genoux plies entre les mains, je la regardais avec un grand attendrissement, pensant que l'esprit de mon père était en elle pour me sauver. Elle disait de temps en temps.
« Ceci j[)eut encore servir ; ça nous verrons. >
Ensuite elle s'écriait :
c Tu ne parles pas , Jean-Pierre. Qu'est-ce que tu penses?
— Je pense que je suis bien heureux.
—Eh bieni disait-elle, çaMt que nous som* mes heureux tous les deux. Nous n'avons pat besoin des Guerlot , ni des Dubourg , ni de personne. Nous en avons vu bien d'autres en Allemagne; en Pologne et en Espagne.... Yoili
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queBalais nous porte encore secours... Vois-tu, Jean-Pierre, là-bas, comme il nous regarde? » Ayant tourné la tête, je crus qu'il nous regardait, et cela me fit peur ; je me rappelai les prières du village, que je récitai en moimême.
Finalement, sur les dix heures, la mère Ba« lais s'écria :
«Tout va bien.... Allons, arrive, tu dois avoir sommeil.
-Oui, mère Balais.
-Tant mieux I je peux t'en dire autant pour mon compte. »
Nous entrâmes dans ma petite chambre; elle posa la chandelle à terre et me ât coucher, en me relevant la tête avec un oreiUer. Ensuite, me tirant la grande couverture à fleurs y'ûsçu'au menton :
c Dors bien, dit-elle, il ne faut pas te gêner. Tu n'es pas plus bête que beaucoup d'autres qui ne se gênent jamais. Allons l,,. ^ Puis eUe s'en alla.
l'aurais bien voulu penser à mon grand bonheur; mais j'avais si sommeil et j'étais si bien, que je m'endormis tout de suite.
Jamais je n'ai mieux dormi que cette nuit-là. Quel bonheur de savoir qu'on a trouvé son nid. Ce sont des choses qui vous reviennent même au milieu du sommeil, et qui vous ai-^ dent à bien dormir.
Au petit jour, comme le soleil commençait à grisonner la fenêtre, je m'éveillai doucement. On entendait le bruit du métier dans la Tieille maison ; le père Antoine Dubourg faisait déjà coui'ir sa navette entre les flls, et ce t^t, je devais l'entendre dix ansi Le tic- tac du Yienx métier m'est toujours resté dans l'oreille et piéme au fond du cœur.
Conune j'écoutais, voilà que la mère Balais se lève dans sa chambre. Elle bat le briquet, oUe ouvre sa fenêtre pour renouveler l'air ; elle allume du feu dans son petit poêle et met Ks gros sabots, pour aller chercher notre lait chez madame Stark, la laitière du eoin. Je Tentends descendre, et je pense :
«^ Qu'est-ce qu'elle va faire? »
Dehors, dans la eour un coq chantait comme à Saint-Jean-des-Ghoux ; des charrettes passaient dans la rue, la ville s'éveillait. Quelques instants après, les sabots remontèrent : la mèvs Balais rentre, elle prépare son café, elle met 1<^ lait au feu; puis la porte s'ouvre tout dou-
cement, et la bonne femme, qui ne m'entendait pas remuer, regarde; elle me voit les yeux ouverts comme un lièvre, et me dit :
« Ah! ahl voyez-vous.... il fait la grasse matinée !... Oh I ces hommes, cane pense qu'à se dorloter.... c'est dans le sang!... Allons, Jean-Pierre, allons, un peu de courage ! »
Je m'étais levé bien vite, et j'avais déjà tiré ma culotte. Enfin, elle me fit asseoir sur ses genoux, pour m'aider à mettre mes souliers, et puis, me passant sa grande main dans les cheveux en souriant, elle dit :
« Conduis-toi bien et tu seras beau.... oui.... tu seras beau.... Mais il ne faudra pas être trop fier. Va maintenant te laver à la pompe en bas; lave-toi la figure, le cou, les mains... La propreté est la première qualité d'un homme. Il ne faut pas avoir peur de gâter l'eau, Jean-Pierre, elle est faite pour cela.
— Oui, mère Balais, » lui répondis-je en descendant le vieil escalier tout roide.
Elle, en haut, penchée sur la rampe, avec son grand mouchoir jaune autour de la tête et ses boucles d'oreilles en argent, me criait :
« Prends garde de tomber ! prends garde I »
Ensuite elle rentra dans sa chambre. J'aperçus au bas de l'escalier l'entrée de la cour, à gauche au fond de l'allée, et la petite cuisine des Dubourg ouverte à droite; le feu brillait sur Tâtre, éclairant les casseroles et les plats. Madame Madeleine s'y trouvait; je me dépêchai de lui dire :
« Bonjour, madame Madeleine, v
Et de courir à la pompe, où je me lavai bien. Il faisait déjà chaud, le soleil arrivait dans la cour comme au fond d'un puits. Sur la balustrade de la galerie, un gros chat gris faisait semblant de dormir au soleil, les poings sous le ventre, pendant que les moi- ^ neaux , en l'air , s'égosillaient et bataillaient dans les chéneaux.
Je regardais et j'écoutais ces choses nouvelles, en me séchant près de l'auge, quand la petite Annette Dubourg, du fond de l'allée, se mit à orier :
« Jean-Pierre, te voilà !
— Oui, lui dis-je, me voilà. »
Nous étions tout joyeux, et nous riions ensemble; mais madame Madeleine cria de la
cuisine i
« Annette.... Annette.... ne fais donc pas la^ folle.... laisise Jean-Pierre tranquille! >
Alors je remontai bien vite. La mère Balais, en me voyant bien propre, bien frais, fut contente.
« C'est comme cela qu'on doit être, dit-eile. Maintenant prenons le café, et puis nous lions à la halle. »
HISTOIRE DUN HOMME DU PRUPLK
tfons fflmta une me l droite. (Pift 1.]
Les tasses étaient déjà sur la table. Pour la première fois de ma vie je pris le café au lait, ce que je trouvai très-bon, et mâme meilleur que la soupe. Ensuite il fallut balayer les Chambras, laver nos écuelles et mettre tout en ordre.
Vers sept heures, nous descendîmes. La mère Balais portait un de nos paniers de cerises sur sa tâte, et moi la balance et les [poids dans une corbeille. C'est ainsi que nous sortîmes, n faisait beau temps.
En remontant la grande rue, le bonnetier, l'épicier et les autres marchands, en bras de chemise sur la porte de leurs boutiques, qu'ils venaient i'ouvrir, nous regardaient passer. Le bruit s'était déjà répandu que la mère Balais avait pris à son compte un enfant de Saint-
Jean-des-Chouit, et plus d'une ne pouvait le croire. Deux on trois connaissances du marché, la laitière Stark, la marchande de sabots, lui demandaient :
( Est-ce vrai que cet en&nt est à vous?
— Oui, c'est vrai, disait-elle en riant. C'est rare, à mon âge, d'avoir un enfant qui mange de la soupe en venant au monde. Ça me rend glorieuse. »
Et les gens riaient. Nous arrivâmes bientAt sur la place de l'ancien palais des évëgnes de Saveme. Nous avions là notre baraque en planches, près de cinq ou six autres, — où l'on vendait de la viande fumée, de la bonneterie et de la poterie, — sous les acacias. Le -o)«iI nous réjouissait la vne, et nous étions a^i» i l'ombre, le panier de cerises devant nous. Let
HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE
—Tombe dena, JNnJtgno-T > (Pi(a 0.)
servantes, les hussards, venaient acheter de noB cerises, à trois sous la livre; et les en- Iknti venaient aussi nous en demander pour deux Uaxâs.
Ces tifiDses m'étonnaient, ne les ayant jamais vxréti. Deux ou trois fois la môre Balais me dit ùe sortir sur la place, pour faire co(inaissance avec des camarades. A la an je ■ortis, et tout de suite les autres m'entourèrent, eu me demandant :
« D'où est-ce que tu viens T »
Je leur répondais comme je pouvais. Finalement, un grand roux, le flls du serrurier Materne, me tira la chemise du pantalon par derrière, pour faire rire les gens, et, dans le mâme instant , j'entendis la mère Balais me cziet de loin :
« Tombe dessus, Jean-Pierre t *
Alors j'empoignai ce grand Materne, mâchant conmie un âne rouge, et du premier coup je le roulai par terre. La mère Balais criait:
«Courage, Jean-Pierre I... Donne-lui son compte I... Ahlle gueux! ■
Les autres virent en ce jour que j 'étais fort, c'est pourquoi tous en ville disaient :
< Le garçon de la mère Balais est fort I II est de Saint-Jean-des-Chouz; il a gardé les chèvres et les vaches ; il est très-fort ! >
Et j'avais de la considération partout. Le grand Materne et son frère Jérôme m'en voulaient beaucoup, mais ils n'osaient rien en dire. La mère Balais paraissait toute joyeuse :
( C'est bien, disait-elle, je suis contente 1 11
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ne faut jamais attaquer personne ; mais il ne , faut pas non plus se laisser manquer; c'est à ça qu'on reconnaît les hommes. Celui qui se laisse manquer n'a pas de cœur. »
Elle se réjouissait. Vers cinq heures, ayant vendu nos cerises, nous rentrâmes à la maison faire notre cuisine, souper et dormir.
Ces choses se renouvelaient de la sorte tous les jours. Tantôt nous avions du soleil, tantôt de la pluie. Après les cerises, la mère Balais venditdes petites poires, après les poires, des prunes, etc. Elle ne voulait pas toujours m'avoir dans sa baraque, au contraire, elle me disait :
« Va courir I On ne reste pas assis à ton âge, comme des ermites qui récitent le chapelet, en attendant que les perdrix leur tombent dans le bec ; on court, on va, on vient, on se remue. Il faut ça pour grandir et prendre de la force. Va t'amuser I •
Naturellement je ne demandais pas mieux, et dans la première quinzaine je connaissais déjà les Materne, les Gourdier, les Poulet, les Robichon, enfin tous les bons sujets de la ville ; car de sept heures du matin à six heures du soir, on avait le temps de courir les rues. Dieu merci I de regarder le tourneur, le forgeron, le rémouleur, le ferblantier, le menuisier ; on avait le temps de rouler dans les écuries, dans les granges, dans les greniers à foin et le long des haies, de grappiller des framboises et des mûres.
Et les batailles allaient toujours leur train ! Tous les soirs, en rentrant, j'entendais madame Dubourg crier du fond de Tallée :
a Hé! il profite, Jean-Pierre. Regardez ses coudes... regardez ses genoux... regardez son nez... regardez ses oreilles... ça va bien I it
Je ne répondais pas, et je me déjpéchais de monter. Mais quand par hasard la mère Balais se trouvait là, ces paroles la fâchaient.
« Madame Dubourg, disait-elle, je l'aime mieux comme cela déchiré, que s'il se laissait battre. Dieu merci ! les caniches qui se sauvent quand on tape dessus ne manquent pas; c'est la commodité des 'cloutiers et des tournebroches ; mais j'aime mieux ceux qui montrent les dents, et qui mordent quand on les attaque. Que voulez- vous ? chacun son goût. Les peureux m'ennuient; ça me retourne le sang. Et puis, madame Madeleine, chacun doit se mêler de ce qui le regarde, v
Alors elle me prenait la main, et nous montions tout glorieux. Au-dessus, le vieux vitrier Rivel, sa porte toujours ouverte sur l'escalier dans les temps chauds, ses grosses besicles de cuivre jaune sur le nez, et ses vitres qui grinçaient sur la table, ne disait jamais rien, ni
sa petite femme non plus, qui cousait du matin au soir. Et quand en passant nous leur souhaitions le bonsoir ou le bonjour, tous deux penchaient la tête en silence.
Ces gens paisibles n'avaient jamais de disputa avec personne ; ils ressemblaient en quelque sorte à leurs deux pots de réséda, qui fleurissaient au bord de leur petite fenêtre, dans Fombre de la cour. Jamais un mot plus haut que l'autre. Quelquefois seulement la femme appelait leur chat dans l'escalier, le soir ; car ils. ne pouvaient pas se coucher sans avoir fait rentrer leur chat dans la chambre.
Tout allait donc très-bien, puisque la mère Balais était contente ; mais, au bout de six semaines ou deux mois, un soir que j'avais livré bataille contre les deux Materne ensemble, derrière le cimetière des Juifs, et qu'ils m'avaient tellement roulé dans les orties que ma figure, mes mains et même mes jambes, sous mon pantalon, en étaient rouges comme des écrevisses, la mère Balais, qui me regardait tristelL3nt, dit tout à coup pendant le souper :
«Aujourd'hui, Jean-Pierre, nous n'avons pas remporté la victoire ; les autres ont emmené les canons, et nous avons eu de la peine à sauver les drapeaux. »
Alors je fus tout fâché d'entendre ces choses, et je répondis :
« Us se sont mis à deux contre moi !
— Justement, c'est la manière deskaiserliks, dit-elle, ils sont toujours deux ou trois contre un. Mais ce qui me fait plaisir, c'est que tu ne te plains jamais, tu supportes tout très-bien. Que voulez- vous 7 A la guerre comme à la guerre : on gagne, on perd, on se rattrape, on avance, on recule. — Tu ne te plains pas!... c'est comme Balais, il ne se plaignait jamais des atouts ; même le jour de sa mort, il me regardait comme pour dire : — Ce n'est rien... nous en reviendrons I — Voilà ce qui s'appelle un honmie... Il aurait pu devenir prince, duc et roi tout comme un autre ; ce n'est pas le courage qui lui* manquait, ni la bonne volonté non plus. Mais il n'avait pas une belle écriture, et il ne connaissait pas les quatre règles ; sans ça, IKeu sait ce que nous serions I Je serais peut-être madame la duchesse de Balais, ou quelque chose dans ce genre... Malheureusement, ce pauvre Balais ne savait pas les quatre règles! Enfin, que peut-on y faire? Mais au moins je veux que cela ne t'arrive pas plus tard, et que tu connaisses tout ; je veux te voir dans les états-majors, tu m'entends?
— Oui, mère Balais.
— ^Je veux que tu conmiences tout de suite ; et demain je te mènerai chez M. Vassereau, qui t'apprendra toute son école. Après ça, tu
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pourras choisir dans les états celui qui te plaira le plus. On gagne sa vie de toutes les façons, les uns en dansant sur la corde, les autres en Tendant des cerises et des poires comme nous, les autres en rétamant des casseroles, ou bien en se faisant tirer des coups de fasU pour le roi de Prusse, — qui ne veut que des nobles dans les grades de son armée, de sorte que le courage, le bon sens et l'instruction ne servent à rien pour passer officier. Oui, Jean-Pierre, on gagne sa vie de cinquante manières, j'ai vu ça( Mais le plus commode, c'est de s'asseoir dansunbon fauteuil rembourré, en habit noir, avec une cravate blanche et un jabot, comme j'en ai rencontré plusieurs, et de faire des grâces aux gens qui viennent vous saluer, le chapeau jusqu'à terre, en disant : — Monsieur Tambassadeur... monsieur le préfet... monsieur le ministre, etc. — C'est très-commode, mais il faut savoir les quatre règles et avoir une belle main. Nous irons donc chez M. Yassereau, Jean-Pierre. C'est entendu, flt-elle en se levant, demain, nous irons de bonne heure, et s il faut payer trente sous par mois, ça m'est égal. 1
Ayant parlé de la sorte, nous allâmes nous coucher, et jusqu'à minuit, je ne fis que rêver à l'école, au père Vassereau, aux quatre règles, et à tout ce que la mère Balais m'avait dit.
Le lendemain, de grand matin, la mère Balais s'habilla d'une manière tout à fait magnifique. Quand je sortis de ma chambre sur les sept heures, je la vis avec une grande robe chamarrée de fleurs vertes; elle s'était fait deux grosses boucles sur les oreilles avec ses cheveux gris touffus, elle avait un gros bonnet blanc, et cela lui donnait ime figure trèsrespectable.
« Assieds-toi, Jean-Pierre, dit-elle, et déjeunons. Nous partons dans une demi-heure. »
Elle me fit mettre ensuite ime chemise blanche, mes souliers neufs et ma veste de velours ; elle ouvrit son grand coff!re et en tira un châle très-beau qu'elle s'arrangea sur les épaules devant notre petit miroir; les franges traînaient presque à terre, au bas de la robe. Et quand tout fut prêt, elle me dit de venir.
Je n'avais vu jamais d'école à Saint- Jean-des-
Choux, cela me rendait inquiet: mais comme
madame Balais descendait devant moi, j'étais
bien forcé de la suivre
En bas, dans la petite allée sombi*e, madame
Dubourg, se penchant à la porte de «a cuisme, nous regarda sortir tout étonnée. Dehors, la mère Balais me prit par la main et me dit :
« Tu commenceras par ôter ton bonnet en entrant, v
Et nous descendîmes la petite rue des Trois- Ouilleâ derrière le jardin de M. le juge de paix, puis celle du Fossé-des-Tanneurs. Tout à coup, en face d'une vieille maison qui faisait le coin de deux rues, j'entendis une foule de voix crier ensemble : B-A BA I — B-E BE I — B-I BII ainsi de suite. Les vitres de la vieille maison en tremblaient; et parmi ces voix d'enfants, une autre voix terrible se mit à crier :
t Maternel... Attends! je me lève I »
C'était M. Vassereau qui prévenait Materne.
Nous arrivions àl'école. Rien que d'entendre cette voix, un frisson me grimpait le long du dos. En même temps, nous entrions dans une petite cour, où quelques enfants rattachaient leurs bretelles, et la mère Balais me disait :
« Arrivé t »
Elle s'avançait dans une allée, sombre à gauche, où je la suivis. Au bout de l'allée se trouvait une porte, avec im petit carreau dans le milieu; c'est là qu'on entendait chanter B-A BA I au milieu d'un grand bourdonnement.
La mère Balais ouvrit la porte. Aussitôt tout se tut, et je vis la grande salle : les rangées de tables toutes jaunes et tachées d'encre autour, les bancs où des quantités d'enfants en sabots, en souliers, et même pieds nus, s'usaient les culottes depuis des années; les exemples pendues à des ficelles le long des fenêtres ; le grand fourneau de fonte à droite, derrière la porte ; le tableau noir contre le mur, au fond du même côté; et la chaire à gauche, entre deux fenêtres, où M. Vassereau, son bonnet de soie noire tiré sur la nuque, était assis, le grand martinet replié sur le pupitre. Il était là, grave, la main bien posée, les deux doigts bien tendus, en train d'écrire une exemple.
Tout fourmillait d'enfants de six à douze ans; les grands assis autour des tables, les petits sur trois rangées de bancs, en face de la chaire. Deux ou trois, debout, tendaient leur plume au maître d'école, en répétant d'une voix traînante :
« En gros, s'il vous plaît, monsieur Vassereau I
—En moyen, s'il vous plaît, monsieur Vassereau ! »
Lui ne bougeait pas : il écrivait.
Je découvris ces choses d'un coup d'œiL
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Toute la salle s'était retournée pour voir qui venait d'entrer; toutes ces figures grasses, joufflues, blondes, rousses, les cheveux ébouriffés, nous regardaient en se penchant. Gomme les petits bancs s'étaient tus d'un coup, M. Vassereau leva les yeux ; il aperçut la mère Balais et moi sur la porte, et se leva, ramenant son bonnet de soie noire sur sa tète, comme pour saluer. On aurait çdors entendu voler une mouche. La mère Balais dit :
c Restez couvert, monsieur Vassereau. »
Et tous deux, Tun en face de l'autre, se mirent à causer de moi. Autant la mère Balais était grande et magnifique, autant le père Vassereau, habillé d'une capote marron et d'un large gilet noir , paraissait grave et sévère; il portait encore l'ancienne culotte de ratine et les larges souliers à boucles d'argent, n avait la figure ferme, un peu pâle, le menton large, le nez droit, bien fait, les yeux bruns, ime ride entre les deux sourcils; de sorte qu'avec son martinet sous le coude, tout cela ne lui donnait pas un air tendre, et que je pensais :
« Si c'est lui qui doit m'apprendre les quatre règles, il faudra faire bien attention. »
Nous étions donc au milieu de la salle, et toute Técole écoutait. M. Vassereau paraissait avoir un grand respect pour madame Balais, qui relevait fièrement la tête, et qui lui dit : « Je vous amène ce garçon, monsieur Vassereau; c'est un enfant de Saint-Jean-des- Choux, — que j'ai pris, parce que des parents malhonnêtes l'avaient abandonné, — et que je veux faire bien élever. Vous aure? soin de lui. . . . vous lui montrerez tout ce qu'un honune doit savoir.... Je suis sûre qu'il profitera de vos leçons.
— S'il n'en profite pas, répondit le père Vassereau en me jetant un regard de côté, ce sera de sa faute , car j'emploierai tous les moyens. »
Et me regardant en face :
c Gonmient t'appelles-tu? me dit-il.
—Jean-Pierre, monsieur.
— Et ton père t
—Mon père s'appelait Nicolas Clavel.
— Eh bieni Clavel, qu'est-ce que tu sais? Est-ce que tu connais tes lettres?
—Non, monsieur.
— Alors, assieds-toi là, sur le petit banc. Oossard, tu lui prêteras ton Abc ; vous lirez ensemble dais le même. »
Pendant qje cela se passait et que M. Vassereau me parlait de la sorte, cinq ou six grands, au lieu de travailler, riaient entre eux, et je vis quelque chose en ce moment qui m'affennit beaucoup dans mes bonnes résolu-
tions. Le père Vassereau, en entendant rire, avait tourné la tête , et il avait vu le rouge Materne qui faisait des signes à (rourdier.
Alors, sans rien dire, il était allé le secouer par l'oreille, qui s'allongeait et se raccourcissait, n n'avait pas l'air fâché; mais le fils Materne ouvrait la bouche jusqu'au fond du gosier avec des yeux tout ronds, et soupirait tellement qu'on l'entendait dans toute la salle, où chacun se remit bien vite à travailler.
« Eh bienI madame Balais, dit le père Vassereau en revenant d'un air tranquille, vous pouvez compter sur moi; ce garçon profitera de mes conseils, je réponds de lui. — Qavel, va t'asseoir où je t'ai dit. •
J'allai m'asseoir ati bout du petit banc, en pensant :
« Oh ! oui, je profiterai.... il faut que je profite!
—Allons, monsieur Vassereau, c'est entendu, dit la mère Balais. Pour le reste, ça me regarde, v
Ils sortirent ensemble dans la petite allée ; et , pendant qu'ils étaient dehors , tout le monde se retourna , riant, s'appelant, se jetant des boules de papier. Mais à peine le pas lent de M. Vassereau commençait-il à revenir, qu'on se pencha sur lés tables en faisant semblant d'écrire ou d'apprendre sa leçon. Lui, jeta les yeux à droite et à gauche et se remit dans sa chaire en disant :
t CoDunencez Y Abc. — Clavel , tu vas suivre sur VAbc de Gossard. »
Aussitôt on se mit à chanter ensemble l'Abc, et je suivis avec une grande attention, sans oser même regarder celui qui me montrait les lettres.
Le père Vassereau taillait les plumes. De temps en temps, il faisait le tour de la salle, son martinet sous le bras, et regardait l'ouvrage des grands. Quand les lettres étaient mal formées, il les appelait ânes, et corrigeait lui-même leurs fautes. Une demi-heure avant la fin de l'école, il se^asseyait dans sa chaire et criait aux petits :
t Arrêtez 1 »
Ensuite conunençait la récitation des leçons:
« Qu'est-ce que la grammaire? — Qu'est-ce que l'article î — Qu'est-ce que le verbe î » etc. — Il prenait aussi quelquefois les petits et leur demandait les lettres. Sur le coup de dix heures le matin, sur le coup de quatre heures le soir, le premier de la première classe récitait la prière, et quand on l'entendait dire : t Ainsi, soit-il I > toute Técole slêgringolait des bancs, et se sauvait, le sac au dos ou le cahier sous le bras, en criant et se réjouissant jusqu'à la maison.
Cent fois M. Yassereau nous avait défendu crier, mais dehors on n'avait plus peur, et puis il faut bien que les enfants respirent.
Le premier jour, quand on se mit à réciter la prière et à sortir en disant : c Bonjour, monsieur Yassereau I » je fus si content d'être dehors, que j'arrivai chez nous d'un trait, et que jegrimpai nos trois étages, en criant : ' C'est finil >
Le père Antoine Dubourg ne pouvait s'empêcher de rire ; et le vieux vitrier Rivel luimême me regardait monter l'escalier avec ses grosses besicles, le nez en l'air, et disait à sa femme:
i Tiens, Catherine, voilà le plus beau temps de la vie ; on ne pense pas au déjeuner, au dtner; quand l'école est finie, on a gagné sa journée. Ce temps-là ne reviendra plus. » La mère Balais était aussi bien contente.
Depuis ce jour, je connaissais l'école : je comiaissais la manière de chanter en traînant B-A BA, d'observer les plus petits mou- *vement8 de M. Vassereau, et d'avoir l'air de suivre avec Gossard, en regardant voler les mouches.
Le matin, aussitôt l'école finie, j'allais trouver la mère Balais dans notre baraque, sur la pkce; elle me demandait presque toujours : . ■ Sh bien I Jean-Pierre, ça marche? » Et je répondais :
« Oui, mais c'est dur tout de même.
—Hé I faisait-elle , tout est dur dans ce monde. Si les pommes et les poires roulaient sur la grande route, on ne planterait pas d'arbres; si le pain venait dans votre poche, on ne retournerait pas la terre, on ne sèmerait pas le grain, on ne demanderait pas la pluie et le soleil, on ne faucillerait pas, on ne mettrait pas .en gerbes, on ne battrait pas en grange, on ne vannerait pas, on ne porterait pas les sacs au moulin, on ne moudrait pas, on ne traînerait pas la farine chez le boulanger, on ne pétrirait pas, on ne ferait pas cuire ; ce serait bien commode, , mais ça ne peut pas venir tout seul, il faut que les gens s'en mêlent. Tout ce qui pousse seul ne vaut rien, comme les chardons, les orties, les épines, et les herbes tranchantes au fond des marais. Et plus on prend de peine, mieux ça vaut; connue pour la vigne au miUeu des pierrailles, sur tes hauteurs, où l'on porte du fumier dans de* holtes; c'est aussi bien dur, Jean-Pierre,
mais le vin est aussi bien bon. Si tu voyais, en Espagne, dans le midi de la France et le long du Rhin, comme on travaille au) soleil pour avoir du vin, tu dirais : « C'est encore bien heureux de rester assis à l'ombre, et d'apprendre quelque chose qui nous profitera toujours I » Maintenant JQ te fais retourner et ensemencer par le père Yassereau, et plus tard qui est-ce qui coupera le grain? qui est-ce qui aura du pain sur la planche? c'est toi! Je fais cela parce que tu me plais, mais il faut en profiter. Je ne suis peut-être pas là pour longtemps. Profite, profite !... «
Ces choses m'attendrissaient, et je me donnais de la peine; j'aurais voulu tout savoir, pour réjouir la mère Balais.
n faut dire aussi que M. Yassereau n'était pas mécontent de moi, car au bout d'une semaine je connaissais mes lettres, et même il disait tout haut :
« Regardez ce Glavel, un garçon de Saint- Jean-des-Ghoux, il connaît ses lettres dans une semaine, au lieu que ce grand âne rouge de Materne et ce pendard de Oourdier, depuis trois ans n'ont encore appris qu'à dénicher des merles et à déterrer des carottes dans les jardins après la classe. Ah lies gueux.... ahl la mauvaise race I >
n se fâchait en parlant, et finissait par tomber dessus, de sorte que l'école était remplie de cris terribles. M. Yassereau répétait sans cesse :
c Si vous êtes pendus un jour, on ne pourra pas me faire de reproches ; car. Dieu merci I^je m'en donne de la peine pour vous redresser. J'use plus de martinets pour ces Gourdier et ces Materne, que poui: tous les autres ensemble ; et encore ça ne sert à rien, ils deviennent de pire en pire, et tous les jours on vient se plaindre près de moi, comme si c'était ma faute. »
C'est vers ce temps que H. Yassereau me mit dans la troisième classe des grands , et qu'il me dit :
« Tu préviendras madame Balais de Cacheter une ardoise pour écrire en gros. »
La mère Balais eut une véritable satisfaction d'apprendre que j'avançais.
« Je suis contente de toi, Jean-Pierre> me dit-elle ; tu me feras honneur. ■
Tous les gens de la maison, et madame Madeleine elle-même, avaient fini par s'habituer à me voir; on ne criait plus contre moi. La petite Annette [venait [à ma rencontre, quand je sortais de l'école, en disant :
« Yoici notre Jean-Pierre I »
J'aurais dû me trouver bien heureux, mais j'avais toujours le cœur gros d'être enfermé;
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je ne pouvais pas m'habituer à rester assis deux heures de suite sans bouger. Âh ! la vie est une chose dure, et Ton n'arrive pas pour son amusement dans ce monde.
Combien de fois, en classe, lorsque le temps était beau, que le soleil brillait entre les exemples pendues aux fenêtres ouvertes, et que de petites mouches dansaient en rond dans la belle lumière, combien de fois j'oubliais l'ardoise, l'exemple et les parafes, la vieille salle, les camarades et la grammaire, regardant ce beau jour les yeux tout grands ouverts, comme un chat qui rêve, et me représentant la côte de Saint-Jean-des-Choux : les hautes bruyères violettes et les genêts d'or où bourdonnaient les abeiUes ; les chèvres grimpant à droite et à gauche dans les roches, allongeant leur long cou maigre et leur petite barbe, pour brouter un bouquet de chèvrefeuille dans le ciel pâle ; les bœufs couchés à l'ombre d'un vieux hêtre, les yeux à demi fermés, mugissant lentement comme pour se plaindre de la chaleur. Et nos coups de fouet retentissant dans les échos de Saint- Witt; notre petit feu de ronces déroulant sa fumée vers les nuages; la cendre blanche où rôtissaient nos pommes déterre; puis les grands bois de sapins tout sombres, descendant au fond des vallées; le bourdonnement de l'eau, le chant de la haute grive à la nuit, les coups de hache des bûcherons dans le silence, êbranchant lès arbres... Combien de fois.,, combien de fois je me suis représenté ces choses I
Tout à coup une voix me criait :
« Clavel, qu'est-ce que tu regardes? »
Et je frémissais, en me remettant bien vite à écrire.
Rarement M. Vassereau me frappait. Il faisait une grande différence entre ses élèves, il ne s'indignait que contre les incorrigibles. Je crois qu'il devinait mes pensées, et qu'il en avait de semblables, les jours de beau temps, pour son village.
A ceux qui viennent du grand air, aux en* fants qui, durant des années, ont niché comme les oiseaux autour des bois, il faut du temps pour s'habituer à la cage, oui, il faut du temps I l'idée de la verdure leur revient toujours, et la bonne odeur des feuilles, des prés, des eaux courantes, leur arrive par-dessus les remparts*
Si nous n'avions pas eu les jeudis, je crois que je serais mort de chagrin ; car, mdgré les bonnes soupes de la mère Balais, je maigrissais à vue d'œil. Heureusement, nous avions les jeudis : Demain nous irons au Haut-Bar. au Géroldseck, à la Roche-Plate. Nous irons cueilli^ ^es noisettes au fond de Fiquet, nous courrons dans Tombre des sapins, nous grim-
perons, nous crierons, nous ferons tout ce que nous voudrons.
Ohl les jeudis... le Seigneur devrait bien en faire deux par semaine.
Les dimanches, il fallait aller à la messe et aux vêpres, la moitié de la journée était perdue.
Mais les jeudis nous partions de grand matin, et la mère Balais me disait d'avance :
« Demain, il faut que tu coures, Jean-Pierre; je ne veux pas te voir maigrir comiùe ça. Cette école, c'est bon... c'est très-bon; mais on ne peut pourtant pas s'échiner à rester assis. Les enfants ont besoin d'air. Va courir I Baignetoi, mais prends garde d'aller dans les endroits dangereux. Avant de savoir bien nager, il faut se tenir sur les bords. H n'y a que les bêtes qui se noient. Prends garde! mais amuse-toi bien... Galope, grimpe ; la bonne santé passe encore avant les quatre règles : c'est le principal. »
Elle n'aurait pas eu besoin de me dire tout cela, car j'y pensais deux jours d'avance, et je m'en réjouissais. Nous étions trois : le petit Jean-Paàil Latouche, le flls du greffier, Emmanuel Dolomieu, le fils de notre juge de paix, et moi. Annette voulait nous suivre; elle pleurait, elle m'embrassait ; mais madame Madeleine ne voulait pas; et nous étions déjà bien^ loin dans la rue, à courir, que nous entendions' encore ses grands cris et ses pleurs.
Emmanuel et Jean-Paul avaient toujours quelques sous dans leur poche ; moi je n'avais qu'une croûte de pain, mais je trouvais plus de noisettes, plus de brimbelles, plus de tout, et nous partagions.
Notre première idée était toujours d'aller nous baigner. Ahl la rivière de la Zorne, derrière la Roche-Plate, avec ses trembles et ses hêtres, nous connaissait bien, et je pourrais encore vous montrer le bon fond de sable, à droite du vallon de la Cible.
Quel bonheur, mon Dieu I d'arriver au bord de la roche nue ; de voir l'immense vallée audessous, pleine de forêts ; les grandes prairies en bas, la rivière qui frissonne sous les trembles; le sentier creux qui descend dans le sable brûlant, entre les petites racines pendantes où filent des centaines de lézards, et de se mettre à galoper dans ce sentier bordé de hautes bruyères sèches !
Quel bonheur d'entrer dans les pâturages au fond à perte de vue ; de bien regarder si l'on ne découvre pas un garde champêtre avec son chapeau noir et sa plaque d'étain sur le bras, et d'avancer hardiment dans l'herbe jusqu'au cou, les uns derrière les autres, pour ne lais* ser qu'une petite trace I
Quel plaisir d'arriver au bord de la rivière.
démettre la main dedans en criant tout bas : € Elle est chaude 1 1» de jeter bien vite à terre sa petite blouse, d'ôter ses souliers, son pantalon, ses bas, en se cachant et riant, pendant (jue Teau siiQe et bouillonne sur les cailloux noirs ; puis de se lancer à la file : un. . . deux. . . trois... et de descendre le courant comme des grenouilles, sous Tombre gui tremblote; tandis que les demoiselles vertes vont en zigzâg et font sonner leurs ailés sous la voûte de feuillage I 0 le bon temps !
Comme on frissonne en se redressant dans récame, comme on se tape Tun à l'autre sur le dos, pour tuer les grosses mouches grises qui veulent vous piquer ; comme on est heureux d'aller, de venir, de se jeter des poignées d'eau; et puis d'écouter, d'avoir peur du garde! — Gomme on espionne I
Et bien plus tard, lorsque vos dents se mettent à claquer et qu'on se dit : a J*ai la chair de poule... sortons I » et qu'on s'assied dans le sable brûlant, en grelottant, la figure toute bleue, comme on se sent tout à coup bon appétit ; et, si Ton a eu soin d'emporter une croûte de pain, comme on mord dedans de bon cœur ! Dieu du ciel, il y a pourtant de beaux jours dans la vie I
Puis une fois rhabillés, quand on remonte dans le bois, tout frais, tout ragaillardis, en sifilant, et battant les buissons pour dénicher les touffes pâles des noisettes... Parlez-moi d'une existence pareille I Quand Técole ne serait faite que pour avoir des jeudis, je soutiendrais «qu'elle est bonne et qu'elle montre la sagesse du Seigneur. f
Elles jours, les semaines, les mois se suivaient; après le dimanche et le jeudi, l'école; après l'été, l'automne : la saison des poires et des ponimes qu'on range dans le fruitier, la .saison oiiles bois se dépoTiillent, où de grands coups de vent traînent les feuilles mortes dans les sentiers.
Alors les noisettes, les myrtilles, les faines sont passées. On croirait que tout va finir. — Et lô froid, les premières gelées blanches, lliÎTer, les portes fermées, le vieux métier qui va son train, la pluie que le vent chasse dans notre baraque sur la place : tout marche, les ennuis comptent comme le reste.
L'hiver était donc venu, Thiver avec ses gros ^ns, ses longues pluies qui s'égouttent des toits durant des semaines, l'hiver avec la chaufferette et les gros sabots fourrés de la D^ère Balais, av.ec les balayades du matin, lorsque les femmes, le jupon relevé, poussent la -boue d*une porte à l'autre, que les pelotes i» ucdge se croisent dans l'air, qu'on criei
qu'on bataille, qu'on a les oreilles rouges et les mains brûlantes. Une vitre tombe chez M. Reboc, l'avocat, ou chez M. Hilarius, le président... On se sauve... la servante sort... Personne n'a fait le coup I
Ensuite lesgrands jr^udis tout gris de l'hiver, au coin du feu quan i la flamme pétille, que la marmite chante, qa'on se réunit en bas chez les Dubourg, en filant ; que madame Madeleine parle de la fortune de sa tante Jacqueline de Saint- Witt ; que la mère Balais raconte l'histoire des écluses de la Hollande, où Balais avait des souliers en paille tressée, pendant qu'il gelait à pierre fendre I... et les rencontres de Torres-Vedras, de Badajoz, des Arapiles, où Ton suait sang et eau.
Et les coups de vent, la nuit, qui s'engouffrent dans la cour, en enlevant les ardoises du colombier I Alors on raccourcit ses jambes sous la couverture, on se tire l'édredon sur le nez, on écoute : la mère Balais tousse à côté, le coucou des Rivel, en bas, sonne une heure; on se rendort lentement.
Oui, voilà l'hiver I U est bien long au pied des montagnes, et pourtant avec quel bonheur on se rappelle le coin du feu, les bonnes figures empaquetées des voisins, les moufles tirées jusqu'aux coudes, les sabots remplis de peau de lapin, et jusqu'au grand fourneau de l'école, lorsqu'on arrivait un des premiers, au petit jour, avant M. Yassereau, et qu'on se réchauffait ea cercle, le petit sac au dos, pendant que la pluie coulait à flots sur les vitres I
Gomme on se dit plus tard : > Quand donc ce bon temps reviendra-t-il ? quand seronsnous jeimes encore une fois ? »
Avec tout cela, j'avançais dans mes classes, et M. Vassereau m'avait choisi pour apprendre les répons de la messe, avec trois ou quatre autres bons sujets. Il nous faisait mettre à genoux au milieu de Técole, et nous répondions tous ensemble ; l'un aidait l'autre. Il disait :
c Glavel, je te préviens que tu seras enfant de chœur ; tu prendras la chemise rouge et la toque de Blanchot, tu chanteras avec Georges Goutier. Tu viendras tous les dimanches. »
Il me faisait chanter le solfège après dix heures, et cela me remplissait d'orgueil. Les Materne disaient que je flattais M. Yassereau ; madame Madeleine me prenait en considération; le père Antoine me donnait (|eux liards pour passer à l'offrande, et la mère Balais se réjouissait de ma bonne conduite.
Souvent M. Yassereau répétait en classe que je marchais sur les traces de Robichon, capitaine au 27« de ligne,— son meilleur élève, — et que je n'avais qu'à continuer.
HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE
DNCoidn k coanuil, «ni fombre qui tremblote. (P^ 15.)
Gela dura trois ans. J'étais alors l'un des première de l'école ; je savais mon catéchisme, j'avais une belle écriture, je connaissais un peu d'oi'thographe et les quatre règles. Il était temps de faire ma première communion et d'apprendre un état.
La mère Balais me répétait souvent :
« De mon temps, Jean-Pierre, où le courage et la chance faisaient tout, je t'aurais dit d'attendre les dix-huit ans et de t'engager; mais je vois bien aujourd'hui ce qui se passe : la vie militaire n'est plus rien; on traine ses guêtres de garnison en garnisen, on va quelques années en Afrique poi\r apprendre à hoira
de l'absinthe, et puis on revient dans les v»tôrans. ■
Emmanuel Dolomieu, le petit Jean-Paul et plusieurs autres de mes camaredea étudiaient depuis quelques mois le latin au collège da Phaisbourg, pour devenir juges, avocats, notaires, officiers, etc.
M. Vassereau soutenait que j'avais plus de moyens qu'eux, et que c'était dommage de me laisser en route; mais à quoi servent les moyens quand on est pauvre I II faut gagner sa vie I
Une grande tristesse m'entrait dans lo ccBur; mais je ne voulais pas chagriner 1« mère Balais et je lui cachais mes peine», lorsque vers la an du printemps i^ arriva quelque chose d'extraordinaire que je n'ou~
HISTOIRE |D'UN HOMME DU PEUPLE
ih I dl U mire BtUa a la mdreuiol. • (Ptje 18.)
blierai jamais. Ce matin, huit jours avaut ma première communion, ou savait déjà que je serais à la tête des autres, qae je réciterais l'Acte de Foi, et que je ferais les réponses. M. le curé Jacob lui-même était venu le dire à la maison, et le bruit en courait parmi toutes les bonnes femmes de la ville.
C'était un grand honneur pour nous, mais la dépense était aussi très-grande. Ou parlait dé cela tous les jours. Madame Madeleine, qui se mêlait de tout, comptait tant pour l'habit, tant pour le gilet et la cravate blanche, tant pour lepaatalon, les souliers et le chapeau; cela Taisait une bien grosse somme, et la mère Balais disait :
« Fh bien I il faudra faire un petit effort. Jean •Pierre va maintenant apprendre un
état; c'est le dernier grand jour de sa jeunesse. ■ * '
Annette, devenue pluâ^ grande, s'écriait :
■ Puisqu'il est le premier, it doit être auFsi le plus beau. •
Moi qui commençais k comprendre la vie, je me taisais.
Et ce matin-là, comme on venait encore de causer en bas, dans la chambre des Dnbourg, de cette grosse aiTaire, pendant que la mère Balais était sortie, sur le coup de huit heures, voilà que la porte s'ouvre, et qu'une gramie femme rousse, entre avec un panier sons le bras.
Il faisait obscur dans la petite chambre et je ne reconnus pas d'abord cette femjoe. Ce n'est qu'au moment où, d'une voix criarde
HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE
comme à la halle, elle se mit à dire : « Bonjour la compagnie, bonjour! Je viens voir notre garçon !i» que je reconnus madame Hûcquart, ma cousine, celle qui m'avait repoussé trois ans avant à Saint-Jean-des-Ghoux, en disant que mon père était un gueux.
Elle regardait de tous les côtés. Je n'avais plus une goutte de sang ; j'étais saisi.
« Eh bien I cria-t-elle en me voyant, eh bieni Jean-Pierre, il parait que tu te conduis bien?... Ça nous fait plaisir à tous, à tous les pareiits, à ce pauvre Guerlot : il en avait les larmes aux yeux... Et la Paesal... et le K6niaml... v
Je ne répondais pas, je me sentais bouleversé. .
c A^sseyez-vous donc, madame Hocquart, dit madame Madeleine en avançant une chaise, asseyez-vous. Mon Dieu, oui I on ne peut pas se plaindre. Mais voilà cette première communion... quelle dépense I
— ^Justement, s'écria la grande Hocquart, nous y avons pensé 1 nous avons dit : «c Celte brave mère Balais, elle ne peut pourtant pas tout f^ire; c'est pourtant notre sang... c'est notre parent I Alors, tenez... »
Elle leva la couverture de son panier et en tira un habit neuf, une paire de souliers, un pantalon et un gilet.
Madame Madeleine et Annette poussaient des cris d'admiration :
c Oh ! madame Hocquart I * — Oui, oui, nous pensons que ça lui ira bien f
Et comme je restais sombre derrière la table, madame Madeleine me dit :
« Mais avance donc, Jean-Pierre, viens donc remercier ta cousine, cette bonne madame Hocquart. »
Alors je sentis quelque chose se retourner en moi, quelque chose de terrible, et, sans y penser, je répondis : ,
'( Je ne veux pas I
— Conunent, tu ne veux pas î
— ^Non, je ne veux rien ; je ne veux pas d'habits I »
La mère Hocqitart s'était redressée tout étonnée.
« Qu'est-ce qu'il a donc î fit-elle de sa voix ti-ainarde, qu'est-ce qu'il a donc, notre Jean- Pierre? -^
—Ah I cria madame Madeleine, il Qst fier ; la tête lui tourne à cause des honneurs.
— Hé I fit la marchande de poisson, c'est dans la famille, cette fierté-là I Cette fierté-là, c'est ce qui fait les gens riches. »
En ce moment, le bon père Antoine me dit :
t Jean-Pierte, Gonmient, tu ne remercies
pas ta cousine f Tu n'as donc pas de reconnais* sance? •
Et comme il parlait, je ne pus m'empécher d'éclater en sanglots. J'allai me mettre le front contre le mur, en fondant en larmes.
Tout le monde s'étonnait. Le père Antoine, se levant, vint près de moi :
« Qu'est-ce que tu as? me dit-il tout bas.
—Rien.
—Tu n'as rien î
— ^Non... je neveux rien d'eux !. lui dis-je au miUeu de mes sanglots.
— Pourquoi?
— Ils m'ont chassé ; ils ont dit que mon père et ma ^]ère étaient des gueux ! »
Le père Antoine, en m'entendant parler ainsi, devint tout pâle ; et comme madame Madeleine recommençait ses reproches, pour la première fois il lui dit brusquement :
« Tais-toi, Madeleine I tais-toi! •
Il se promenait de long en large dans la chambre, la tête penchée. Madame Madeleine ne disait plus rien. Moi je restais le front au mur, les joues couvertes de larmes. La petite Annette, derrière moi, disait :
« Oh ! ils sont pourtant bien beaux, les habits.... Regarde seulement, Jean-Pierre. •
Et comme la nàère Hocquart, poussant un éclat de rire aigre, rempaquetait les habits et s'écriait : « Tu n'en veux pas, garçon? Oh I il ne faut pas pleurer pour ça..., bien d'autres en voudront. Ah I c'est comme ça que tu remercies les gensl • comme elle disait cela, riant tout haut et refermant son panier, la porte se rouvrit, et j'entendis la mère Balais s'écrier :
• Eh bien, qu'est-ce qui se passe? Pourquoi donc est-ce que Jean-Pierre pleure?
— Hé I répondit madame Madeleine, figurez- . vous qu'il ne veut pas accepter des habits magnifiques pour sa première communion, des habits que sa cousine Hocquart apporte tout exprès de son village.
— Ah! dit la mère Balais en se redressant; pourquoi donc n'en veux-tu pas, Jean -Pierre?
— C'est qu'il se rappelle qu'on a traité son père de gueux à Saint-Jean-des-Choux, répondit brusquement le père Antoine.
—Ah ! ah I il se rappelle ça.... Et c'est pour ça qu'il ne veut pas de leurs habits I s*écria la brave femme. Eh bien! il a raison.... il montre du cœur. »
Et regardant la mère Hocquart :
« Allez-vous-en, dit-elle, on s'est passé de vous jusqu'à présent, on s'en passera bien encore. C'est moi , Marie-Anne Balais ^ qui veux donner des habits à cet enfant. Allezvous-en. au diable, entendez-vous ? •
HISTOIRE D'UN HOMME DM PEUPLE
La grande Hocquart voulait crier, mais la mère Balais avait une voix bien autrement forte que la sienne, une véritable voiz de tempête qui couvrait tout, criant :
. Allez-vous-en, canaille I... vous avei renié votre sang.... Vous méritez tous d'être pendus!... •
En même temps, Rlvel et sa femme, et deux Ml trois voisines attirées paf le bruit, entraient; de sorte que la marchande de poisson, voyant cela, n'eut que le temps de reprendre son panier et de se sauver, en disant d'un air désolé :
t Ayez donc l'idée de faire le bien.... c'est encourageant.... c'est encourageant 1 ■
La mère Balais alors vint me toucher l'épaule:
t C'est moi, Jean-Pierre, qui te donnerai des habits, me dit-elle.
— Oh!m'ëcriai-jeenrembrassant,devouB...
rien qu'une blouse... ce sera bien assez.
—Tu n'auras pas seulement une blouse, &l-elle attendrie, tu auras tout plus beau que les autres. Ne vous inquiétez donc pas tant, madame Madeleine, cet enfant a du cœur ; avec du cœur on fait son chemin, ■
^si parla cette brave femme, que je regarderai toujours comme ma mère. Et huit jours après, j'avais de beaux habits pour ma première communion , - des habits un peu grands, pour servir longtemps. Toute la mai- Km était dans la joie.
Ces choses lointaines me sont revenues tout à rheure, et j'en ai pleurél — C'étaient les derniers beaux jours de l'école, maintenant une autre vie, d'autres soins allaient commencer: la vie d'apprentissage, où l'on ne travaille pas seulement pour soi, mais pour un maître, où l'on est forcé de s'appliquer toujonrs etde songer à l'avenir.
Deux ou trois jours après ma première comnnnion, la mère Balais me demanda si j'aimais plus un métier qu'un autre Nous étions ■joslement à déjeuner. Jo lui répondis que celai qui jne plaisait le plus, c'était l'état de menuisier, parce que rien ne me faisait plus plaisir à voir que de beaux meubles, de grandes eanmodesjdeâamioiresbieii polies, des cadres en vieux noyer, et d'autres objets pareils.
Cela fui plut.
1 Je suis contente, me dit-elle, que tu choi- Ûues, car ceux qui prennent le premier mé-
tier venu montrent qu'ils n'ont d'idée pour aucun. Et quand on est décidé, — flt-elle en se levant, — autant partir tout de suite. Mets ton habit, Jean-Pierre, je vais te conduire chez le maître menuisier Nivoi, près de la fontaine. Tu ne pourrais jamais être enmeilleÛres mains. Nivoi connaît la menuiserie mieux que pas un autre de la ville. C'est un homme de bon sens ; il a fait son tour de France, il est même resté cinq ou six ans àParis.Jesuissûre que pomme faire plaisir, il te recevra d'emblée.
Je connaissais le père Nivoi depuis longtemps, avec sa veste de drap gris à larges poches carrées, où se trouvaient d'un côté le mètre et la tire-ligne, et de l'autre la grande I tabatière en carton. SaQgure franche, ouverte, I ses petits yeux malins me plaisaient. Je n'au- I rais pas choisi d'autre maître, et je m'habiUai I bien vite, pendant que la mère Balais mettait I son chàle.
j Nous sortîmes quelques instants après, sans 1 autres réûexions, et nous arrivâmes bientôt chez M. Nivoi, qui possédait une petite au- ; berge à côté de son atelier, en face du magasin I de bois et de la fontaine.
i L'auberge avait pour enseigne deux chopes j de bière mousseuse; elle était toujours pleine ! de hussards, qui cliantalent pendant quu la i scie et le labot allaient en cadence. 1 Nous entrâmes dans l'atelier vers neuf lieu- ; res. M. Nivoi, en train de tracer de grandes I lignesàla craie rougesurune planche, fut tout ! étonné de nous voir.
I c Hél c'est la mère Balais I dit-il. Est-ce qu^ la baraque tombe ensem^ble? En avant ka chevilles I
— Non, la baraque est encore solide, répondit la mère Balais en riant. Je viens vous d jmander un autre service.
— ^Tout ce qui vous plalïa, dans les chosiis possibles, bien entendu.
— Je le savais, dit la mère Balais; je comptais sur vous. Voici Jean- Pierre que vous connaissez... le flls de Nicolas Clavel, de Saint- Jean -des -Choux, que je regarde comme mon propre enfant. Eh bien I il voudrait apprendre votre état ; il est plein de bonne volonté, de courage, et, si vous le recevez, je suis Bûie qu'il fera son possible pour vous contenter.
—Ah I ah I dit le père Nivoi d'un air grave et'pourtant de bonne humeur, est-ce vrai, Jean-Pierre?
— Oui, monsieur Nivoi, "je promets de vous contenter, si c'est possible...
— Avec moi, c'est toujours possible, dit la vieux meuisier en déposant sa grande règle sur l'établi, et criant' à la porte du cabai'et : — Mai-guerîte 1 Mai'guorîte I »
HISTOIRB D'UN HOMME DD PEUPLE
Aussitôt la femme de M. Nivoi, une femme assez grande, de bonne mine, habillée à la mode des paysans, ouvrit la porte et demanda :
«c Qu'est-ce que c'est, Nivoi?
— Tu vas tirer une bonne.bouteille derouge, et tu la porteras dans la chambre, là-haut, avec deux verres. Madame Balais et moi nous sommes en affaire, nous avons besoin de causer. »
La femme descendit à la cave; et comme Touvrier de M. Nivoi, Michel Jâry, sec, maigre, décharné, la figure longue et pâle, cessait de raboter pour nous écouter, M. Nivoi lui dit:
^ « Hél Michel, ce n'est pas pour toi quejefais monter la bouteille; tu peux continuer sans gâne, madame Balais ne t'en voudra pas à cause du bruit, ni moi non plus. »
Il dit cela d'un air sérieux, en prenant une bonne prise; et sa femme étant alors devant la porte, sur le petit escalier de bois, avec les deux verres et la bouteille :
« Mère Balais, flt-il, je vous montre le chemin. »
Ils montèrent ensemble dans la chambre qui se trouvait à côté de Tatelier, au-dessus, en forme de colombier. Elle avait une lucarne, et le vieux menuisier, de cette lucarne, en vidant sa bouteille le coude sur la table, voyait tout ce qui se passait en bas. C'est là qu'il restait une partie des matinées, avec son ami, le vieux géomètre Panard, causant de difTérentes choses qui leur faisaient du bon sens. Ils s'aimaient comme des frères! Et lorsqu'ils avaient vidé leur bouteille chez Nivoi, vers onze heures, ils allaient vider ime autre bouteille chez Panard, qui possédait aussi une auberge sur la grande route.
Chez Nivoi, Panard payait la bouteille devant la femme, et Nivoi mettait les douze sous dans sa poche, et chez Panard, Nivoi payait la bouteille, et Panard mettait les douze sous dans sa poche; par ce moyen, les femmes étaient toujours contentes en pensant : «c C'est l'autre qui paye, nous avons les douze sous'l Avec ces douze sous, Us vidaient leurs caves à tous les deux, sans avoir de trouble^dans leur ménage. Et cela montre bien que l'argent n'est pas aussi nécessaire qu'on pense^ et qu'avec une trentaine de sous on pourrait faire rouler lé commerce.
Mais tout cela n'empêchait pas M. Nivoi d*étre un excellent menuisier, un homme d'espritetdebon sens, qui ne se souciait pas de devenir riche, parce qu'il savait bien que nous finissons tous par aller derrière la bascule, les pieds en avant. Son ami Panard avait les mêmes idées. Je les ai toujomrs regardés
comme des gens très-respectables, amateurs de bon vin.
La mère Balais et M. Nivoi étaient donc montés dans la chambre ; moi je restais en bas avec Jâry, qui continuait à raboter, allongeant ses grands bras maigres d'un air de mauvaise humeur.
Je vis tout de suite que nous ne serions pas bons camarade», car au bout d'un instant, s* étant arrêté pour rajuster le rabot, il me dit en donnant de petits coups sur la tête du tranchet :
« Allons, apprenti, commence par ramasser les copeaux et mets-les dans ce panier. «
Je devins tout rouge, et je lui répondis au bout d'un instant :
« Si monsieur Nivoi veut de moi, je reviendrai cette après-midi, et je ramasserai les copeaux.
—Ah I tu as peur de salir tes beaux habits, flt-il en riant* C'est tout simple : quand on s'appelle monsieur Jean-Tierre, qu'on est le premier à l'école, qu'on connaît l'orthographe, et qu'on porte chapeau, de se baisser, ça fait mal aux reins, v
11 me dit encore plusietirs autres choses dans le même genre ; comme je ne répondais pas, tout à coup la voix du père Nivoi se mit à crier de la lucarne :
« Hé I dis donc, Jâry, mêle-toi de ce qui te regarde. Je ne te donne pas cinquante sous par jour pour observer si l'on a des chapeaux ou des casquettes. Tu devrais être honteux d'ennuyer un enfant qui ne te dit rien. Est-ce que c'est sa faute, s*il n'est pas aussi bête que toi? »
Aussitôt Jâry se remit à raboter avec fureur^; et quelques instants apriès la nxère Balais et M. Nivoi redescendirent l'escalier.
« Eh bienl c'est entendu, disait M. Nivoi; Jean-Pierre viendra tout de suite après dîner et son apprentissage commencera. Je le prends pour quatre ans. Les deux premières années, il ne me servira pas beaucoup, mais les deux autres.seront pour les frais d'apprentissage.
— Si vous voulez un écrit Y dit la mère Balais.
— Allons donc I entre nous un écrit, slécria le vieux menuisier. Est-ce que je ne vous connais pas ? »
Ils traversaient alors l'atelier.
« Arrive, Jean-Pierre, » me dit la mère Balais.
Et nous sortîmes ensemble.
Dans la rue, M. Nivoi fit quelques pas avec nous, en expliquant que je devais arriver chaque matin à six heures en été, à seff en hiverj — que j'aurais unei heure h midi pour
HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE
aller d)&er, et que le soir à sept heures je serais libre, ainsi que toutes lesjoumées des dimanches et grandes fêtes.
Ces choses étant bien entendues, il rentra dans Tateher, et nous retoumÂiaes chez nous.
Durant six ans, je restai chez le père Nivoi. Que de travail, que de tristesse, et pourtant qne de bonheur aussi pendant ces longues aimées d'apprentissage 1 Tout revit en moi, tout se réveille 1 J'entends le rabot courir, la scie crier, le marteau résonner sous le grand toit de l'atelier ; j'entends les verres tinter au cabaret voisin, les hussards chanter « En avant, Fanfan la Tulipe! » je vois* les copeaux rouler sous l'établi ; je les repousse du pied, ks joues et le front couverts de sueur.
Et le grand Jâry, cet être pâle, maigre, les cheveux ébouriffés, je le vois aussi, je l'entends me donner des ordres : « Apprenti, le rabot f — Apprenti, les clous I — Enlève-moi celte sciure, apprenti, et plus vite que ça. — Qu'est-ce que c'est? tu te mêles d'ajuster... Hal haï de bel ouvrage I Comme c'est ratioté!... Comme c'est sciél... Le patron va gagner gros avec toi... D n'a qu'à faire venir du Tieux chêne, pour t apprendre à massacrer I »
Ainsi de suite. Et toujours de la mauvaise humeur, toujours des coups de eoude en passant.
« Ote*toi de là, tu ne fais rien de bon I »
Quelle patience, mon Dieu! quelle bonne volonté d'apprendre il faut avoir, pour vivre avec des gueux pareils, sans foi ni loi, sans cœur ni honneur! Plus l'ouvrage est bon, phu ils le trouvent mauvais, plus l'envie leur aigrit le sang, plus ils verdissent et jaunissent. S'ils osaient vous attaquer!... Mais le courage leur manque. Pauvres diables!...
pauvres diables!...
Voilà pourtant la vie, voilà le soutien qu'il but attendre dans ce bas monde.
Lepèrelïivoi voyait la jalousie de ce mauvais gueux, et quelquefois il s'écriait :
< Hé 1 Michel, tâche donc d'être plus honnite avec Jean-Pierre. Tu n'as pas toujours été malin pour raboter une planche et pour enfoncer un dou; ça ne t'est pas venu tout seul... Il t'a fallu des années et des années. Et malgré tout, tun'es pas encore le grand chambellan du raboi et de l'équerre, comme on disait sous l'autre ; tu n'as pas encore deux clefs dans le ^1 qui marquent ta grandeur. S'il avait fallu
attendre sur toi pour inventories chevilles, on aurait attendu longtemps. Je te défends d'être grossier avec l'apprenti; je ne veux pas de ça... Tu m'entends?»
Malheureusement, le brave homme n'était pas toujours à l'atelier; il avait des entreprises en ville, et Jàry le voyait à peine dehors, qu'il se vengeait sur moi d'avoir été forcé d'entendre ses plaisanteries.
Au milieu de ces misères, j'avais pourtant quelques mstants de bonheur, et mon attachement pour la mère Balais augmentait toujours.
U ne s'était pas encore passé six mois, que M. Nivoi m'avait permis d'emporter des copeaux à la maison. J'en mettais dans mon tablier tant qu'il pouvait en entrer. Avec quelle joie je criais sous la porte :
c Mère Balais, voici des copeaux ! nous pouvous faire bon feu, le bois ne va plus manquer! »
EUe, voyant la joie de mon cœur, faisait semblant de regarder ces copeaux comme grand'chose :
c Je n'ai jamais vu d'aussi beUe flammé, disait-elle. Et puis, ça chauffe, Jâêa-Pierre, que c'est un véritable plaisir. »
Un peu plus tard, au bout de l'année, connaissant un peu l'état, j'avais arrangé le fruitier d'une manière admirable, par couches de lattes bien solides. C'est à cela que je passais mes dimanches. Et, plus tard encore, la famille Dubourg ayant loué dans les environs de la ville un petit jardin, c'est moi qui construisis leur gloriette; c'est moi qui posai la petite charpente et qui garnis l'intérieur de paillassons, en croisant dehors le treillage pour les plantes grimpantes.
La petite Annette venait me voir et trouvait tout trè&-beau ; madame Madeleine elle-même me faisait des compliments, et la mère Balais disait sans gêne :
^Jean-Pierre sera le meilleur ouvrier de Saverne ; il sera même trop bon pour ce pays. C'est dans les capitales que les maîtres ouvriers doivent aller ; c'est là qu'ils s'élèvent et qu'ils finissent même par épouser la fille d'un riche fabricant, soit en clavecins, soit en meubles rares de toute sorte : armoires, commodes, volières. J'ai vu cela cent fois, parti- . culièrement à Vienne en Autriche, et à Berlin, où les gens riches ont l'usage de marier leurs filles avec des ouvriers de bon sens. »
Elle voyait tout en beau, parce qu'elle m'aimait.
Les Dubourg, contents de leur gloriette, ne répondaient rien ; mais je voyais pourtant aux yeux de madame Madeleine qu'elle tiouvait
HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE
ces éloges trop grands, et qu'elle aurait bien voulu pouvoir en rabattre
Ce qui fâchait le plus Jâry contre moi, c'étaient les copeaux; car jusqu'alors lui seul les avait pris, pour les donner à l'une de ses connaissances de la ruelle des Aveugles. — Enfin on ne peut pas contenter tout le monde.
Gela dura bien un an de la sorte. 7e n'étais pas encore bien adroit dans notre métier, mais assez souvent M. Nivoi m'avait chargé de faire de petits meubles, conoime les cassines qu'on nous commandait au collège, et toujours il avait paru content.
« C'est bien, Jean-Pierre, disait-il, cela peut aller; il manque encore la dernière main. Voici des jointures qui ne sont pas assez sel^rées, cette charnière est trop lâche... la serrure a pris trop de bois... Mais, pour un apprenti, cela marche très-bien. »
Naturellement Jâry, ces jours-là, se montrait encore plus mauvais qu'à l'ordinaire; aussitôt le maître sorti de l'atelier, il tournait en moquerie ses compliments et traitait mon ouvrage de savate. S'il avait pu tout casser et détraquer, il l'aurait fait volontiers ; mais il n'osait pas, et regardait seulement en levant ses deux épaules maigres, et disait :
«Ah 1 le beau chef-d'œuvre 1 Écoutez comme ça s'ouvre, comme-ça se ferme I »
Il faisait aller le couvercle en répétant :
« Cric 1 crac I c'est un meuble à musique. .. Ça crie... ça chante... ça possède tous les agréments ensemble. On peut mettre des livres dans la cassine, et jouer en même temps de la musique au professeur Continue, Jean- Pierre, tu promets, tu promets ! >
U soufilait dans ses joues, et se tenait les deux mains sur les côtes, comme pour s'empêcher de rire.
On pense si j'étais indigné; je voyais sa méchanceté. Si je n'avais pas eu tant d'égards pour M. Nivoi, pour la mère Balais et tout le monde, j'aurais dit à ce gueux ce que je pensais de lui.
J'avais bien de la peine à me contenir, mais un beau matin la coupe fut pleine, et je vais vous raconter les choses en détail, parce qu'il faut tout expliquer, pour que les honnêtes gens voient clairement de quel côté se trou-, vent les torts, et qu'ils se disent en euxmêmes : a C'était trop... cela ne pouvait pas durer... nous en aurions fait autant. 9
Voici donc comment la chose unit.
Au commencement de ma troisième année d'apprentissage, quelques jours avant la Sainte- Anne, qui tombe le 27 juillet, un soir, au moment de partir, M. Nivoi me dit, après avoir regardé mon travail :
c Jean-Pierre, je suis content de toi, tu m*as rendu déjà de véritables services, et je veux te montrer ma satisfaction. Dis-moi ce qui peut te 'faire plaisir, v
£n entendant ces paroles, je sentis mon cœur battre. Jâry, qui pendait son tablier et sa veste de travail au clou, se retourna poxu: écouter. J'aurais bien su quoi répondre, mais je n'osais pas. Et comme j'étais là tout troublé, le père Nivoi me dit encore :
« Hé 1 tu n'as jamais rien reçu de moi, Jean-Pierre I »
£n même temps il tirait de sa poche une grosse pièce de cinq francs, qu'il faisait sau* ter dans sa main, en disant :
aEsU^e qu'une pièce de cinq francs ne t'irait pas, pour faire le garçon? Réponds-moi hardiment; qu'est-ce que tu penses d'une .pièce de cinq francs dans la poche de Jean-Pierre ? »
Mon trouble augmentait, parce que depuis longtemps j'avais une autre idée, une idée qui me paraissait magnifique, mais qui devait coûter cher. Je n'osais pas le dire, et pourtant, à la fin, ramassant tout mon courage, je répondis :
« Monsieur Nivoi, mon plus grand bonheur est cT abord de savoir que vous êtes content de moi; oui, c'est une grande joie, principalement à cause de la mère Balais...
•^Sans doute, sans doute, fît-il attendri ; maiâ toi; qu'est-ce que tu voudrais, qu'est-ce que tu pourrais désirer î
— Eh bieni monsieur Nivoi... Mais je n'ose pas?
—Quoi?
—Eh bien, ce qui me ferait le plus de plaisir, ce serait de montrer de mon travail à la mère Balais. »
Et comme M. Nivoi écoutait toujours :
a Nous avons à la maison une vieille table qui boite, lui dis-je, une table ronde et pUante; il faut mettre quelque chose, sous un pied, pour Tempêcher de boiter. Et si c'était im effet de votre bonté de m'en laisser faire une autre, elle arriverait juste pour la Sainte- Anne.
.— Ohl ohl s'écria le père Nivoi d'un air à moitié de bonne humeur, à moitié fâché, saistu bien ce que tu me deniandes ? Une table, une table ronde; du vieux noyer encore, bien sûr?
—Oh non! en chêne.
^ — Enchénei.. c'est bon... en chêne... mais... et ton travail pendant huit jours, dix jours , tu comptes ça pour rien I
— Oh I je travaillerais le soir, monsieur Nivoi, je reviendrais après la journée deux otL trois heures. »
HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE
Alors i] parut réfléchir et toussa deux ou trois fois dans sa main sans répondre, et seulement ensuite il dit :
«C'est pour la fête de la mère Balais?
-Oui.
—Et cette idée t'est venue comme ça?
—Oui, ce serait mon plus grand bonheur.
—Eh bien! soit, fit-il, j'y consens; tu travailleras le soir, et je te laisse le choix du bois. Arrive, ii ne fait pas encore nuit, entrons au magasin. »
Aussitôt Jàry sortit et nous entrâmes au magasin. Il y avait de belles planches, et je regardais du vieux poirier qui m'aurait bien convenu, mais c'était trop cher. Je venais de prendre du chêne, quand M. Nivoi s'écria :
c Bah I puisque nous sommes en train de faire de la dépense, autant que ce soit tout à fait bien. Moi, Jean-Pierre^ à ta place, je choi<sirais ce poirier. »
Cela me fit une joie si grande, que je ne pus seulement pas répondre; je pris la planche sur mon épaule, et nous rentrâmes dans l'atelier, où je la posai contre le mur. Tout ce que j'axais souhaité depuis deux ai\^ arrivait. Je me représentais le bonheur de la mère Balais.
Je voyais déjà dans cette planche les quatre pieds, le dessus, le tour; je voyais que ce serait très-beau, que j'en aurais même de reste, et tout cela me serrait le cœur à force de contentement et d^attendrissement. Il ne m'était jamais rien arrivé de pareil; et dans le moment où je sortais en refermant l'atelier, H. Nivoi, qui voyait sur ma figure tout ce que je pensais, me demanda :
c Est-ce que tu reviendras travailler ce •oir?
— Ohl oui, ponsieur Nivoi, si vous voulez bien.
— ^Bon, bon, on mettra de l'huile dans la lampe. »
Je retournai chez nous tellement heureux, que j'arrivai dans notre petite allée sans le savoir. Je ne pensais plus qu'à ma table, et, tout de suite après le souper, j'allai prendre mes mesures et me mettre au travail.
Le plan de cette table était si bien dans ma tête que, au bout du troisième jour, toutes les ^èees se trouvaient découpées et dégrossies ; il ne fallait plus que les assembler, les raboter et les polir. M. Nivoi, deux ou trois fois le soir, vint me voir à l'œuvre; il examinait chaque pièce l'une après l'autre s\xr toutes les iàceSy en fermant un œil, et finalement il me dit:
c Eh bien I Jean-Pierre^ maintenant que l'ouvrage avance, je dois te dire que tu as'jo-
liment profité de tes deux ans d'apprentissage, et que, pour être juste, au lieu de recevoir du vieux poirier, c'est toi qui me devrais encore du retour. »
Je pétillais de joie, cela m'entrait jusque dans les cheveux.
« Enfin, dit- il, j'espère que tu me récompenseras par ton travail.
— Monsieur Nivoi, je serai votre ouvrier tant que vous voudrez I m'écriai-je; J9 ne mérite pas vos bontés.
— Tu les mérites cent fois, dit-il; tues un bon ouvrier, un brave cœur, et, si tu continues, tu seras un honnête homme. Va, mon enfant, la mère Balais géra contente, et je le suis aussi. »
Il sortit alors, et cette nuit j'avançai tellement l'ouvrage, que toutes les pièces étaient jointes vers les dix heures, excepté le dessus. Le lendemain je fis le dessus^ je repassai tout à la couronne de prêle, et j'appliquai le vernis pour commencer à polir la nuit suivante.
Personne ne savait rien de tout cela chez nous ; la surprise et la joie devaient en être d*autant plus grandes. Mon cœur nageait de bonheur. Je n'avais qu'une crainte, c'était qu'on apprit quelque chose par hasard; et plus le moment approchait, plus mon inquiétude et ma satisfaction augmentaient.
Jâry, durant ces huit jours, n'avait rien dit; seulement il serrait les dents et me regardait d'un mauvais oail. Moi, je ne disais rien non plus.
Ma table déjà construite se trouvait dans un coin éloigné de l'établi. En entrant, le matin du jour où je devais commencer à polir, je regarde pour voir si le vernis avait séché, et qu'est-ce que je vois ? un trou gros comme les deux poings dans la planche du milieu sur le bord.— Je devins* tout pâle, et je tournai la tête. Jâry riait en dessous.
a Qu'est-ce qui a fait ça? lui dis-je.
—C'est le gros rabot, répondit-il en éclatant de rire ; il ne faut pas mettre les beaux ouvrages sous la planche aux rabots , parce que quand les rabots tombent, ils font des trous.
-^Et qu'est*-ce qui a fait tomber le gros rabot?
—C'est moi, dit-il en riant plus fort; j'en avais besoin, n
A peine avait-il répondu : « C'est moil n que je tombai sur le gueux comme un loup. J'avais la tête de moins que lui, ses mains étaient larges deux fois comme les miennes, mais du premier coup il fut culbuté, les jambes pardessus latétO) et je Imposai les genoux sur la poitrine, pendant qu'il me serrait an criant :
HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE
U grtad Un- IF»V U.)
■ ALI brigand... abl tu oses!...
' — Oui, j'ose, lui difr-je, > eu éoumaat et lui donnant des coups terribles sur la figure.
Nous roulions dans les copeaux, il allongeait ses larges mains calleuses pour m'étrangler ; mais ma fureur était si grande, que malgré sa force j'avais presque Qui par l'assommer, lorsque le père Ni vol et trois hussards accoururent i nos cris, et m'arrachèrent de dessus lui, comme un de ces dogues qu'il faut mordre pour les faire l&cher. Us me tenaient an Pair par les bras et les jambes, j'avais des '.remblements et des frémissements.
Le grand JAry se leva en criant :
« Jr te rattraperai I »
Mais \ peina avait-il dit : <Je >. rattraperai 1 • rjue je meUchai d'um secousse, et que
Je la bousculai sur la table comme une plume. Il criait :
< A l'assassin 1... à l'assassin)... >
n fallut m'arracher encore une fois, et m' entraîner dans la chambre voisine. Le père Nivoi demandait ;
« Qu'est-ce que c'est?
Alors, fondant en larmes, je lui. dis :
■ Il a cassé ma table exprès.
— Ahlil a cassé ta tablel fit-il; le gueux. .. leldchel... Ah! il a cassé ta table exprès... Eh bien! tu as bien fait, Jean-Pierre. Hais il peut se vanter d'en avoirreçu... Voilà pourtant la colère d'un honnête homme qu'on vole. >
Les hussards me regardaient tout surpris et se disaient entre eux ;
« Tonnerre 1 c'est pire qu'un chatsauvagel>
HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE
11 m'arrivitltiniDic d'aller dui»r les dimanchea. [PageSCJ
L8 fe'nme de M. Nivoi venait de porter dans
l'atelier un baquet d'eau fraîche, où Jâry se
lavait la ûgure. Je l'entendais gémir; il disait:
I Je ne travaillerai plus avec ce brigaud, il
a voulu m 'assassiner. >
En même temps, il sanglotait comme un l&che, et M. Nivoi étant retourné le voir, lui dit: • Tu as reçu ton compte... c'est bien fait. Tu ne veui plus travailler avec cet enfant; tant mieux I C'est une bonne occasion pour moi d'être débarrassé d'un envieux, d'un imbécile. Va te faire panser chez M. Harvig, Tu pourras revenir ce soir ou demain, si tu veux, pour recevoir ton arriéré. Mais tu ne rentreras pas ians l'atelier ; tu viendras dans cette eliMiLbre, car si Jean-Pierre te voyait, il te dftetiirerait.
— Lui ! cria Jâry.
—Oui, lui ! Ne crie pas si haut, il est encore là; les hussards le retiennent, mais il pourrait s'échapper, »
Nous n'entendîmes plus rien! Quelques instants après, M. Nivoi revint en disant ;
t Le gueux est parti. J'ai regardé le trou de la table; nous allons changer tout de suite la planche du nûlieu, Jean-Pierre, et demain tout sera prêt pour la fête de la mère Balais. Ainsi console-toi, sois content, tout peut être réparé ce soir. » " ^
Je me remis alors, et je fus bien étonné de voir que j'avais battu le grand Jâry. Je pensai en moi-même: «Ah! si j'avais su cela plus tôt, tu ne m'aurais pas taut ennuyé depuis deux ans, mauvais gueux I J'aurais commencô'por
JïS
IIISTOIRB D'UN HOMME DU PEUPLE
OÙ j'ai fini; mais il vaut e
£ tard queja-
Tout marche. Ma grande bataille contre Jâry était passée depuis quelques mois ; un autre compagnon, un joyeux Picard, qui riait, chantait et rabotait ensemble, avait remplacé le gueux ; nous vivions comme des frères.
M. Nivoi me donnait alors la moitié de la journée d'uu ouvrier, sept francs cinquante centimes par semaine, que je remettais le samedi soir à la mère Balais, avec quel bonheur, je n'ai pas besoin de le dire; mais elle me forçait toujours de garder quelques sous pour le dimanche :
I Un ouvrier doit avoir quelque chose dans sa poche, disait-elle; Une doitpasétre comme un enfant. Si l'occasion se présente d'accepter un verre de vin, il doit pouvoir le rendre. »
Je comprenais qu'elle avait raison, et je ne restais en aiTÎère avec personne. Il m'arrivait mOme d'aller danser les dimanches hors de la ville, au Pankr-Flcuri. Nous prenions du bon temps ; les filles de Saint-Witt, de Dosenheim ou d'ailleurs, en rentrant des vôpres, ne manquaient jamais de s'arrêter là; quelques filles de Saverne y venaient aussi ; la clarinette, le trombone, le iifre, les éclats de rire et le bruit des canettes retentissaient sous les pommiers en fleurs.
Que voulez-vous? C'est la jeunesse I Ceux qui veulent qu'on ait toujours été majestueux, ne se souviennent de rien. Moi, j'aimais à danser, et puis, on rentrant le soir, à rêver tantôt à Marguerite, tantôt à Christine.
Une chose qui m'étonne, c'est que dans ce temps je ne songeais plus à la .petite Annette ; noua étions devenus en quelque sorte étrangers l'un à l'autre; je la regardais comme une demoiselle; elle me regardait peut-être comme un simple ouvrier, je n'en sais rien. C'était une personue un peu flère, attachée à ses devoirs, et rieuse totit de même. De temps en temps, par exemple, le soir, en me voyant revenir du travail, elle me criait ;
tt Hé ! Jean-Pierz-'î, arrive donc, nous avons des beignets... Arnve I »
Elle m'en apportait de tout chauds, en disant d'un air joyeux :
■ Ouvre la bouche, d
C'était comme au premier temps de la jeunesse. Mais les dimanches elle se mettait bien; elle ne faisait plus attention à Jean-
Pierre en bras de chemise, et semblait se considérer comme au-dessus d'un menuisier, d'un charpentier ou de tous autres gens de métier. — Jamais elle ne venait au Panier- Fleuri.
Moi, je m'imaginais avoir de l'amour pour la fille du garde champêtre Passauf, la grande Lisa, que j'avais dist^guée, Dûu sait pourquoi I Je la promenais même autour du jardin après chaque valse, en me disant :
« C'est mon amoureuse I »
Voilà pourtant comme on se forge des idées I Et deux ou trois mois après, quaud Lisa Passauf partit pour aller en condition à Paris avec sa sœur, je me regardai comme un être désespéré. Je m'écriais en moi-même :
< Jean-Pierre, tu ne connais pas ton désespoir, c'est le bonheur de ta vie qui vient de partir! »
Mais huit jouis après j'avais une autre danseuse, Charlotte Mériau, la flUe du jardinier, et huit jours après encore une autre.
Au commencement de l'été suivant, mes années d'apprentissage étant finies, je reçus la journée entière de l'ouvrier ; l'aisance entra dans notre petite chambre du troisième. La mère Balais disait que nous achèterions notre blé nous-mêmes à la lialle, que nous ferions cuire notre pain chez le boulanger Chanoine, et que nous aurions une petite règle pour marquer les miches.
Elle voulait aussi faire ses provisions de légumes secs, avoir des pommes de terre à la cave et du bois au grenier; car de tout acheter en détail, cela revient trop cher.
J'étais heureux de voir que, au lieu de rester à la charge de cette brave femme, ma seconde mère, j'allais enfin lui devenir utile et soutenir ses vieux jours. Oui, cette satisfaction dépassait toutes les autres.
Deux ans se passèrent de la sorte, sans rien amener de nouveau; mais en 1847, les changements, les grands changements arrivèrent. On rencontre des années pareilles dans la vie- Tout ce qu'on avait senti n'était rien. Cela ressemble à ces graines abandonnées sous la terre; on ne les voit pas, elles sont comme mortes ; mais tout ù coup le printemps arrive, et les voilà qui s'étendent vers le ciel
Je me souviens que, juste au commencement du printemps, un matin que je travaillais avec le Picard en chantant et rabotant, nos trois fenêtres ouvertes sur la petite place de la Fontaine ; je me souviens que de temps en temps nous regardions les servantes ai-river en petite jupe, la cruche ou le cuveau sous le bras, et se mettre à causer entre elles, eu attendant leur '.our. Le temps était très-beau.
HISTOIRE D'UN HOMME DU. PEUPLE
lafoutaine brillait au soleil commo un miroir;
dts files de vaches et de bœufs venaient s'a-
beuver, et puis levaient leurs mufles roses,
^iù l'eau tombait goutte à goutte ['comme de
%italiles diamants, ou Lien ils se sauvaient
I 'Q dansant et levant les jambes de derrière,
\ ^ qui faisait pousser des cris aux servantes.
\ ^s enfants venaient aussi faire boire des
\ îW-vaux et galopaient au milieu de tout cela ;
' W fouets claquaient, les filles caquetaient et
I b Picard disait de bonne humeur :
0 Voici la grosse Rosalie, la servante du ca- .' fetier, avec sa cruche. Haï bal bal la gail- I larde i Regarde ces bras, Jean-Pierre ; voilà ce ' qu'oD peut appeler une bellefemmel Et l'autre
donc, la fllJe du cordonnier; celle-là connaît ' toutes les histoires de la ville, elle en a pour deuj heures avant de rempUr sa cruche. »
Eusuite, tout en chantant, nous nous remettions à travailler. Le spectacle, les coups de fouet, les beuglements, les éclats de rire et les cris allaient leur train.
Et dans un de ces momente oi!i nous regardions en reprenant haleine, de bienloin, du côté de la halle, je vois venir une jeune fille qne je ne connaissais pas ; elle avait une robe Ulia, elle était en cheveux, elle s'avançait d'un boa petit pas, et longtemps d'avance je me disais :
1 Quelle jolie âUe I quelle est bien mise, et comme elle est bien faite I comme ^elle marche biea! •
J'ouvrais les yeux, pensant: «Je ne l'ai jamais vue, elle n'est pas de Saveme ; mais c'est pourtant une ouvrière. Ce n'est pas une dame. •
Plus je la regardais, moins je la reconnaissais, quand tout à coup je vis que c'était Annette. Elle portait de l'ouvrage dans notre nie,à la dame de M. le conmiandantTardieu; el je m'aperçus alors pour la première fois qu'elle était belle, qu'elle avait de beaux yeux bleua, des cheveux noirs très- beaux, des joues âilcbes et riantes, enfin qu'elle était tout ce que j'avais vu de plus f^réable. Cela me surprit tellement, que je recommençai tout de suite a pousser le rabot, dans un grand trouble, pour n'avoir pas l'air de l'avoir vue.
Et conmie j'étais là, penché sur mon ouvrage, Annette en passant,— ce qui n'était jamais arrivé, — regarda dans notre atelier, en criant d'une voix gaie :
« Hé ! bonjour, monsieur Jettn-Pierre I Vous travaillez donc toujours, monsieur Jean- Pierre ? »
"Elle disait cela par plaisanterie. J'aurais dû répondre : a Eh I oui, mademoiselle Annette. Vous allez porter de l'ouvrage quelque part 7« Noua aurions ri ensemble ; mais alors je de-
vins tout rouge et je me mis à bégayer je ne sais plus quoi, de sorte qu'Annette me regardait étonnée, et que le Picard se mit à dire :
« D ne faut pas vous étonuer, mademoiselle Dubourg, ce garçon est amoureux, mais tellemeot amoureux qji'il en perd la tête. >
Elle, alors, se dépâcha de partir en criant :
c Ah I pauvre Jean-Pierre I > et riant comme une folle.
J'étais presque tombé de mon haut, en entendant ce que disait le Picard ; et quand elle fut partie, je criai :
s Picard, vous êtea une vraie bâte de dire des choses pareilles; vous allez me rendre malheureux pour toute ma vie.
Et même je m'assis sur le banc, la tâte entre les mains, avec des envies de pleurer. J'étais désolé, j'aurais voulu me sauver. Le Picard, après m'avoir regardé quelques instants, dit ■
« Ecoute, Jean-Pierre, je n'ai voulu faire qu'une plaisanterie ; mais je vois maintenant que j'avais raison.
— Non, ce n'est pas vrai I
—Si ce n'est pas vrai, pourquoi donc ta fâches- tu î
—C'est que je suis honteux de ta bêtise.
— Ah I fit-il , tu n'as pas besoin de te désoler pour moi ; je serais dix fois plus bête, que je ne m'en porterais pas plus mal. >
Avec un imbécile pareil, on ne pouvait pas raisonner, et je me remis à l'ouvrage en pensant :
s Mon Dieu I maintenant je n'oserai jamais rentrer chez nous I >
H me semblait que tout était peint sur ma figure, et que madame Madeleine, en me rencontrant par hasard dans l'allée, allait tout voir d'un coup d'œil. J'avais bien tort ; le soir, Annette ne pensait plus à rien. Qu'est-ce que cela pouvait lui faire? Quelle fille n'a pas entendu dire : « Ce garçon est amoureux ! »
Tout se passa comme à l'ordinaire. Je montai chez nous sans rencontrer personne. Vers huit heures, les Dubourg ouvrirent leur fenêtre en bas sur la rue, pour renouveler l'air. La mère Balais, après souper, descendit leur raconter les histoires du marché. Deux autres voisines vinrent s'asseoir sur le banc à notre porte, causant de la Pâques et de la Trinité, du tronc des pauvres, de la vieille Rosalie, qui recevait tant du bureau de bienfaisance, etc.
Madame Madeleine balaya lâ chambre, Annette monta travailler pour elle, et, comme je descendais tout craintif, elle me cria :
« Bonsoir, Jean-Pierre I ■
Je fus tranquifiisé, je bénis le Seigneur de l'aveuglement des autres.
HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE
Mais le lendemain, le surlendemain et tout le reste de la semaine, voyant qu'Annette ne faisait pa? attention à moi, qu'elle* cousait, qu'elle allait et venait, montait et descendait sans tourner la tête lorsque je la regardais; qu'elle me disait toujours : « Bonjour, Jean- Pierre ! » — « Bonsoir, Jean-'tierre 1 » ni plus ni moins qu'avant, alors je m'écriai dans le fond de mon cœur :
« Qu'est-ce que ça signifie ? Elle ne m'aime pas du touti Elle me parle comme Tannée dernière I »
J'étais désolé, j'aurais voulu la voir changer. Heureusement l'idée me vint que six ou huit mois avant, je n'avais de plaisir qu'à manger des châtaignes avec la grosse Julie Kermann, en me figurant que j'étais amoureux d'elle.
« C'est justement comme Annette, me dis-je, elle ne sait rien, c'est encore une véritable enfant. Mais plus tard, dans six mois, un an, elle verra que je suis im bon ouvrier, que je mérite l'estime d'une honnête fille, et que nous serions heureux d'être mariés ensemble. Le père Antoine a toujours eu de la considération pour moi; et qu'est-ce que madame Madeleine peut souhaiter de mieux que de m'avoir pour gendre? Je ne suis pas riche, mais je gagne mes cinquante sous par jour. M. Nivoi m'estime de plus en plus ; il m'augmentera l'année prochaine, et qui sait ? le bonhomme se fait vieux ; il n'a plus la vivacité de sa jeunesse, il peut avoir besoin de quelqu'un qui le rp.mplace pour aller . acheter ses madriers dans les scieries, et pour ses autres affaires autour de la ville. Il lui faudra tôt ou tard un honnête ouvrier, un homme de confiaùce, capable de mesurer, de calculer, d'établir un devis et de conclure un marché. Si ce n'est pas maintenant, ce sera dans quelques années ; il pourra d'abord me donner un intérêt, ensuite m'assoder à ses affaires; c'est tout simple, c'est tout naturel. Alors, Jean-Pierre, avec ta petite femme, gentille, économe, ton vieux père Antoine, talbelle-mère, madame Madeleine, qui sera devenue raisonnable, et ta bonnne vieille mère Balais, qui vous aimera tous et que vous respecterez de plus en plus, alors au milieu de cette famille, quel homme pourra se glorifier d'être plus heureux que toi sur la terre? Sans parler des enfants, que nous élèverons dans le travail et le bon exemple, et qui feront la joie de tout le monde. »
Je me disais ces choses en rabotant, en sciant, ^n clouant. Je voyais tout d'avance sous^mes yeux; cela vivait, cela marchait comme sur des roulettes ; et, dans ma joie intérieure j'enlevais des étèles larges comme la
main, je serrais les lèvres, je n'entendais plus seulement chanter le Picard, je ne rêvais qu'à mon idée durant des heures et Mes heures. La voix joyeuse du père Nivoi pouvait seule m'éveiller :
« Hél Jean-Pierre, s'écriait-il, halte I... halte !.. . Tu vas tout déraciner avec ton rabot; le plancher et le toit en tremblent. En voilà un gaillard qui vous abat de la besogne!... C'est comme une scierie... ça ne s'arrête jamais. »
Alors je riais en m^essuyant le front, et je le regardais tout attendri.
t Oui, disait^il, en prenant une grosse prise selon son habitude, je suis content de toi, Jean-Pierre ; on trouve rarement un ouvrier aussi courageux. •
Ensuite il voyait le travail, et trouvait tout bien; j'étais sûr d'avoir une augmentation à la fin de l'hiver, et je sentais aussi qu'elle serait méritée, ce qui doublait mon plaisir*
La mère Balais seule avait deviné quelque chose. Souvent, le matin, en me voyant devaut mon petit miroir à m'arranger les cheveux, à me faire un joli nœud de cravate, à retrousser mes petites moustaches, à me brosser du haut en bas, plutôt deux fois qu'une,— ce que je n avais jamais fait avant,— elle me regardait en clignant de l'œil d'un air malin, et disait :
« Tu deviens coquet, Jean-Pierre. Hé ! hé I je voudrais bien savoir pourquoi ça t'a pris tout d'un coup. Oh! tu es beau, va... Tu n'as pas besoin de tant te regarder. . . On te trouvera gentil... sois tranquille. »
Et comme je devenais rouge :
« n n'y a pas de mal à ça, faisait-elle, au contraire ; il ne faut pas rougir. . . c'est naturel... ça montre que l'esprit vous vient et qu'on respecte les gens. Moi, j'ai toujours aimé les respects. Un jeune honrnie qui vous respecte, c'est bien, ça vous flatte ; on pense : « Il est timide, il est tout à fait bien. »
Quand elle me disait des choses pareilles, j'aurais voulu sauter par la fenêtre ; je devinais sa malice, et ça me donnait des fourmis dans le dos.
Mais une seule chose m'inquiétait véritablement, c'était la conscription, qui devait venir un an après. Par bonheur, sous Louis-PhUippe, en 1 847, on avait la paix ; les remplaçants ne coûtaient pas plus de mille à douze cents firancs en Alsace, et d'ailleurs un grand nombre de numéros étaient bons.
Je pouvais gagner, et même .ev perdant, avec l'aide du vieux maître, en m*engageant à rester, j'aurais trouvé du crédit. Gela pouvait retarder le mariage; mais lors^'on a des chan-
HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLS
ces de gagner, et que même en perdant il tous reste de l'espoir, lorsqu'on est amoureux et qu'on voit '.oui en beau, rien ne vous gène, rien ne vous arrête ; ce qui vous ennuie, on n'y pense pas, et ce qui pourrait tout renverser d'an coup, TOUS parait contraire au bou sens.
Un soir, aprËs le travail, Je rentrais chez nous; il faisait encore un peu jour, le soleil s'étendait sur les toits; la ruelle des Deux- Cle&était sombre, et de loin nos petites fen£- Ires au rez-de-chaussée brillaient conune une lanterne. H devait se passer quelque chose d'eitraordinaire à la maison, car madame Madeleine n'avait pas l'habitude de brûler sa chandelle par les deus bouts.
Conune je m'approdiais, me demandant ; • Ou'est-ce que cela peut être î « là mère Balais Bort de l'allée en criant d'un airjoyeus :
• Dépêche-toi, Jean-Pierre, c'est grande fête ce soir. >
Et presque aussitât, Annette, sur le pas de ta porte, médit :
• Ah ! Jean-Pierre, si tusaTais,... la tante Jacqueline vient de mourir, »
Alors j'entre tout surpris; des choses pareilles ïons étonnent, on ne voit pas tout de suite les grands changements que cela fait. J'entre donc dans la petite chambre basse, et je vois à gauche le vieux métier, qu'on a reculé contre le mur, — les écheveaux, les pièces de toile, et même les perches à crochets par-dessus, pêlemêle, pour faire de la place; — et à droite, près du poêle, la table déjà mise, avec une belle nappe blanche, sept ou huit couverts autour, et trois chand^les qui brillent, garnies de fraises en papier dans la bobèche.
La cuisine était en feu. La mère Rivel, qui passait pour uue bonne cuisinière, et qui môme avait cuisiné douze ans chez Biscbof, à l'hôtel de VAigle, avant son mariage, la mère Hivei aidait madame Madeleine. Elles avaient un grand plat de saucisses au bord de l'ariQDire , une dinde farcie à la broche , et quelques bouteilles de vin cachetésur le buiKet.
Enfin c'était une véritable noce, comme je n'eu avais jamais vu. Le père Antoine, assis sut son banc, les jambes croisées, me tendait les bras en s' écriant :
• Jean-Pierre, cette pauvre vieille tante Jacqueline est partie; elle n'a pas eu le temps de rien donner à l'église. Quelle chance I •
Voilà pourtantce qu'un honnête homme, un homme de cœur, est capable depenseï' quand la richesse arrive. — 11 m'embrassait, et quelques secondes après, il me dit :
• Va t'habillai ! Je vais aussi mettre mon bel habit marron. Le capitaine Florentin et sa femme, madame Frentzel, la mère Balais, et mon vieux camarade Villon, l'armurier, sont invités ce soir. Si nous a,vions su, j'aurais fait aussi prévenir Nivoi, mais la nouveUe n'est arrivée que sur les trois heures. >
Alors il ne put s'empêcher de rire, en disant:
• Dieu merci, j'en ai tissé des aunes de toile, j'en ai fait ma bonne part, j'en avais assez I »
Il levait les mains. Annette, déjà tout habillée, disait :
« Ahl maintenant je puis dire aussi : J'avais assez de couture. >
Et madame Madeleine, de la cuisine criait :
( Oui, oui, il était temps 1 Mais nous allons pouvoir nous donner nos aises. — Madame Rivel, mettez du beurre dans la casserole. Voici le sel et le poivre. U ne faut plus rien épargner. •
Je sortis au milieu de tous ces propos, bien content de savoir que la mère Balais était invitée. Je me réjouissais du bonheur des Duboui^, et je me fis la barbe, en rêvant à tout cela, me figuraut bien que madame Madeleine allait devenir plus flère, mais sans voir jusqu'où pouvait s'étendre sa folie.
Enfin, après avoir mis une chemise blanche et mes beaux habits, je descendis. La chambre était déjà pleine d'invités. Le capitaine Florentin riait tout haut :
«Halhalhal disait-il, quelle bonne idée cette vieille tante a eue d'amasser pour vousl Yousméritiez bien ça, monsieur Dubourg. »
Et le père Antoine expliquait comment la chose s'était faite. Il avait mis sa grande capote marron, sa grosse cravate noire; le col de sa chemise lui remontait jusqu'au haut des oreilles, et de temps en temps il s'écriait, en prenant un air grave :'
I C'était une bonne femme!... Oui, nous la plaignons bien... Mais voyez pourtant la justice, monsieur Florentin ; elle en voulait à Madeleine à cause de son mariage avec un simple ouvrier ; elle amassait pour l'Eglise, et, dans les plus mauvais jours, jamais l'idée ne lui serait venue de nous donner un liard.Mais il faut que tout finisse par être juste; maintenant tout va nous revenir. La Justice dans ce monde est pourtant quelque chose d'admirable.
HISTOIRE D'UN HOMME DU PEDPLE
— Ohl oui, criait madame Madeleine de la cuisine, et nous ferons dire des messes. Le Seigneur est j liste à la fin des fins. »
Annette avait pensé tout de suite iiu'il faudrait des habits de deuil.
La mère Balais descendit dans sa belle robe à grandes fleurs vertes. Madame FrentEel, petite et ronde comme un œuf, était la plus maligne ; elle faisait semblant de croire à la désolation de madame Madeleine, et disait :
■ II faut se consoler.,., il faut se consoler . .. nous sommes tous mortels!... »
Lb père Villon arriva le dernier. C'était un fin renard, et qui paraissait grava en entrant; mais quand il s'aperçut qu'on na pleurait pas la tante, alors il rit et dit au père Antoine :
» Mon pauvre vieux Dubourg, je me souhaiterais un petit malheur comme le vôtre : un oncle ou bien une tante de quatre-vingt-dixneuf ans et trois quarts, avec des arpents, des lioublouuières, des vignes, n'importe! Laplantation ne me ferait rien; j'accepterais tout en gros, les yeux fermés. »
Ils prirent ensemble une bonne prise, en souriant.
Madame Madeleine, étant allée s'habiller, revint au momciit où la mère Rivel servait les saucisses, et l'on se mit à table.
Tout le monde avait bon appétit. Tantôt on parlait des vertus de la tante, tantôt despréa, des vergers, de la houblonnière. Et puis on plaignait le malheureux sort des gens, qui sont forcés de tout abandonner à la fin de leurs jours.
Le capitaine Florenthi disait qu'on héritait aussi dans les régiments, après chaque bataille, et qu'on vendait les effets des morts à l'encau. Mais le principal, c'était toujours les prés, les vergers , et l'argent placé sur bonne liypothcque.
« Nous irons voir tout cela demain, disait le père Antoine. Ou aura posé les scellés.... mais > nous sommes les plus proches parents.... Madeleine était la seule nièce. 1
— Oui, disait madame Madeleine, ma mère ' n'avait qu'une sœur, la pauvre tante Jacque- ] bue de Saint-Witt; et moi je n'avais ni frère ni sœur, j'étais unu]ue. »
Alors on admirait cela.
Moi j'écoutais. Jamais cette tante Jacqueline n'était venue voîi' les Dubourg, je ne la connaissais pas, je ne pouvais doue pas beaucoup la plaindre ; et la snite de l'héritage ne ma venait pas nou plus à l'esprit, j'étais content.
Mais vers la Un du souper, quand madame Uadeleine se ait à dire : — que maùitenant,
Dieu merci, la famille des Dubourg allait avoir son véritable rang; que mademoiselle Annette, leur fille unique, n'aurait plus besoin d'aller habiller des personnes qui valaient moins qu'elle; que plus d'un ingénieur, plus d'un avocat, plus d'un notaire serait heureux de l'obtenir en mariage; qu'elle serait une dame, aussi bien que madame une telle, qui n'avait pas le quart de leurs biens ; que C3 n'était pas difficile d'apprendre à porter chapeau, à mettre des châles et des dentelles; qu'Annette le saurait bien vitel... — quand j'entendis cela, et* queje vis que c'était la pure vérité, tout à coup je regardai Annette, qui riait en entendant ces belles choses, et, malgré le vin que j'avais bu, je me sentis fïoid. Au même instant la mère Balais me jetait un coup d'csil si triste, que j'aurais voulu pousser un cri et me sauver de là.
Ce qui m'étonne, c'est d'avoir eu la force de cacher mon trouble. Mais on trinquait, on buvait à la santé des braves gens ; on regardait le père Villon découperla dinde et sortir les châtaignes, de sorte que pour les autres ma p&leur et mon désespoir n'étaient rien, La mère Ba* lais, seule, avait tout compris. Slle ne répondit qu'un mot h madame Madeleine en souriant T
• Oui, dit-elle, vous avez bien raison, madame Dubourg, U est mille fois plus facile d'apprendre à mettre des châles et des chapeaux, que d'apprendre à s'en passer, quand on en a porté longtemps. »
-Les autres riaient.
Je buvais coup sur coup. J'avais besoin de cela pour me soutenir.
Ce souper dura jusque vers onze heures. Alors tout le monde partit. Le père Antoine, sur la porte , avec la chandelle allumée , criait :
« Bonne nuit I Bonne nuit 1 >
Et le capitaine Florentin, appuyé sur mada me Frentzel, s'en allait dans la ruelle sombre, répondant par des éclats de. rire et des : ■ Bonsoir, la compagnie!... Haï hal bal ça va bien I... »
Moi, je montai dans ma chambre. La mèi-e Balais me suivait sans dire un mot. Maintenant je voyais clair, je savais que toutes mes espérances étaient perdues.
En haut, je battis le briquet, j'allumai nos deux lampes et je dis :
< Bonsoir, mère Balais.
— Bonne nuit, mon enfant, répondit-elle.
J'entrai dans mon cabinet en refermant la porte. Ensuite, seul, assis sur mon lit, en face de ma lampe, je fis des réflexions terribles qui ne finissaient plus. Je ma rappelai tout ce gui
HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE
1 m'était arrivé depuis le commencement de ma TÎe.,, Je maudis mon sort!... Je me rappelai ce qu'avait dit la veuve Rochard : • qu'il aurait mieui valu pour moi suivre mofi père I» et je trouvai qu'elle avait raison.
Ce qui m'avait paru si heureux, lorsque la mère Balais était venue me prendre, me parut le plus grand malheur : ■ Elle n'avait qu'âme laisser, m'écriai-je en moi-même, je serais mort de faim... Tant mieux! Ou, si j'avais résisté, je serais bûcheron, ségare, lurdier, schlitteur; je couperais des troncs, je mangerais de la viande une fois l'an, je serais à moitié nu, je souffrirais le froid, la neige, le venl, la pluie... qu'est-ce que cela fait? Je ne conDaltrais rien d'autre ; je ne serais pas si misérable I Maintenant tûut est fini. J'étais bien fou de croire qu'Annette pourrait m'îâmer; elle ne pease qu'à devenir une dame; madame I Madeleine ne rêve que d'ingénieurs, d'avocats, ' de notaires ; M. Duhourg n'a paa de courage, il fait ce qu'on veuti •
Toutes ces idées me passaient par la tête comme une rivière débordée. Les hu-ures sonnaient, je ne bougeais pas; j'aurais voulu pleurer, mais le temps des pleurs était passé; ' je sentais un poids sur ma poitrine, qui m'écrasait le cœur; c'était mille fois pire que de sangloter.
Au petit jour, je me levai pour sortir. En passant, la mère Balais, qui venait de mettre iiD jupon, me cria :
«Jean-Pierre, tu sors?
—Oui, lui répondis-je, l'ouvrage est pressé; M. Kivoim'a dit de revenir aussitôt le jour.... Je déjeunerai I^-bas.
—C'est bien, • flt-elle.
Je descendis et je me mis à courir la villejau hasard. Les portes et les volets étaient encore fermés; les ouvriers des champs partaient, la pioeiie sur l'épaule.
■ Bonjour, Jean-Pierre.
—Bonjour, « lenrdigais-je.
J'avais besoin do fraîcheur, cela me faisait du bien.
i six heures, j'allai comme à l'ordinaire me remettre à mon travail. M. Nivoî vint à l'atelier. Je lui racontai l'héritage des Dubourg. Il trouva que c'était heureux, et dit que ces bra- *■« gens méritaient un pareil bonheur, surtout le père Antoine, Je ne répondis pas, le chagrin m'accablait.
A raidi, je sortis; mais au lieu d'aller dîner i la maison, j'entrai dans le cabaret des Trois- Bûâ, boire une bouteillo devin, sans envie de manger. Je retournai prendre la scie et 1« rabot vei'S une heure; la fièvre me consumait.
Le soir, il fallut pourtant aller souper. J'avais ramassé tout moacomage; par bonheur, en arrivant devant chez notis, la mère Riyel me dit que les Dubourg étaient partis pour Saint- Witt, en voiture. Cela me soulagea; j'aurais eu de la peine à voir ces gens I
Jemontai notre escalier marche par marche, appuyé sur la rampe, en pensant :
« Pourquoi n'es-tu pas seul au moude? ce serait bientôt fini! >
Et comme j'arrivais en haut lentement, j'entendis quelqu'un me dire :
«C'est toi, Jean-Pierre, je t'attends depuis une heure. >
Alors, levant les yeux, je via la mère Balais, sou vieux mouchoirjaune autour de la tête, et son grand bras maigre qui tenait la lampe pour m'éclairer.
« Tu ne montes pas vite, Ût-elle.
— Non, lui dis-je, je suis bien lasf ■
Nous étions entrés dans la mansarde, où quelques braises brillaient encore sous la cendre dans le poêle ; la petite table m'attendait aussi, la soupière au milieu, recouverte d'une assiette. La mère Balais m'avança sa chaise et s'assit sur le banc en face. Elle me regardait:
(Je n'ai pas faim, lui dis-je.
— C'est égal, mange un peu. ■
Mais c'était au-dessus de mes forces. Je restais là, les bras pendants, sans avoir le courage de lever ma cuiller. Cela dura bien quelques minutes, et tout à coup la mère Balais me dit avec douceur :
< Tu l'aimes donc bien , mon pauvre enfontî >
Ces paroles me déchirèrent le cœur. Je me penchai le front sur la table an sanglotant.
• Tu l'aimes depuis longtemps? fit-elle.
— Depuis toujours, mère Balais, lui répoudisje, depuis toujours ; mais principalement depuis le commencementdu printemps, B
Et je lui racontai ma surprise, le jour où le Picard et moi nous l'avions vue passer dans la rue de la Fontaine; comme je l'avais trouvée belle d'un coup, tellement belle que ma vue en était éblouie, et que je frissonnais en moi-même sans oser lever les yeux; commbudle s'était penchée à la fenêtre de l'atelier, en criant : « Hél vous travaillez donc toujours, monsieur Jean-Pierre î > et mcm grand trouble, mes
HISTOIRE D'UN HOMME Dll PEUPLE.
Annctte. runoureuse à Jeau-Picm
craintes en rentrant le soir ; puis mes espérances... l'idée qu'elle pourrait m' aimer un jour.. . que c'était presque sûr... et qu'alors j'enverrais la bonne mère Balais, un matin, faire ma déclaration, et que...
Mais je ne pus continuer. Ces pensées m'étouffaient, etje me remis à pleurer comme un enfant.
La mère Balais, pendant que je parlais, m'écoûtait et disait tout bas :
• Gai... oui... c'est ça... c'est toujours comme çal... Et l'on est heureux... bien heureux!... Et tout serait arrivé comme tu dis, Je&n-Pierre; Ânnette t'aurait aimé, elle aurait vu qu«* tu méritais son amour, elle aurait vu que pas un autre, à Saverne, n'était un aussi brave garçon que toi... Je dis brave et beaul
cap c'est la vérité I Tout serait arrivé dans l'ordre, et nous aurions tous été réunis dans la joie; la vieille Balais aurait bercé les enfants, elle se serait promenée toute fière, le petit poupon sur lebras... Ahl quel malheur l * Et, m'entendant pleurer, elle s'écriait : s Et c'est ce gueux d'argent qui fait tout le mal... Ah! gueux d'argent, quand tuvienspar une porte, le bonheur s'en va par l'autre. — Ce matin, ils sont partis pour voir leur argent.I]s avaient avec eux cegrandpendardde Breslau, cette espèce d'avocat de deux liafds, ses gros favoris bien peignés et sa moustache cirée comme un tambour-major. Ils remmènent pour estimer les biens ; et lui, le gueux, il est déjà sur la piste de la dot!... Quels imbéciles, cesDubourgI »
HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE
- ADou, JMD-Pitm. ïDbniHu-iMai. • (Page 31.)
Eq entendant cela, Je regardais la mère Balais toute p&le ; niais elle ne faisait plus attention qu'à sa propre désolation, et s'éciiait, ses deux grands bras maigres en l'àir :
«Âh! les imbéciles, ils se croient riches maintenaut... Ils pensentgu'ila ne verront jamais le fond du sac 1 Madeleine et la petite Annette m'ont aussi invitée ce matin... Elles vou^ laieat me faire voir leur argenterie, leurs H.. '' jotix, mais je n'ai pas voulu... Tout cela n'est pas assez ricbe pour mes yeux... J'en ai vu bien d'autres 1... Qu'est-ce que leur héritage? De la misère auprès de ce que Harie-Anne Balais pe*it se vanter d'avoir eu dans sou temps I
&hl nous en avons hérité en Espagne....
nous en avons hérité des colliers de perles et de diamants, des chapelets de aequins, des
piastres doubles et quadruples, or an, vert et rouge ; et des voitures de meubles, d'habits, de chasubles qui reluisaient comme le soleil, de saints ciboires, de vieux tableaux qui valaient des milleet des mille francs)... Et qu'est-ce que nous en avons fait î Nous avons fait comme ces Dubourg ont l'air de vouloir faire : nous avons tout avalé, tout dépensé, tout jeté par les fenêti-es... Ouil... Et la mère Balais que tu vois, Jean-Pierre, sans se glorifier, était encore une autre femme que mademoiselle Annette; elle avait d'autres cheveux, d'autres yeux, d'autres dents; elle était grande et beUe; Balais en était Ber, il pouvait en être fier devant toute l'armée.— Ehbienl detout ça, qu'est-ce quireste? Excepté quelques vieux Slous qui^préchaîen: la discipline et l'ordre, en emplissant les four-
HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE
gons de leur corps d'armée, — et qui sont devenus plus tard des calotins, — excepté ceuxlà, tous les antres, la belle Marie-Anne en tête, ont fini par scier du bois, rétamer des casseroles, récurer des chaudrons, ou vendre des pommes et des poires sous la halle, bien heureux encore d'avoir un peu de braise dans la chaufferette en hiver ! Et celui gui méprisait Targent, qui ne voulait que des royaumes, des palais, des empires, a fini par avoir un rocher au milieu de la mer, et une baraque en papier goudronné I Voilà, Jean-Pierre, ce qui montre qu'un sou gagné par le travail vaut mieux qu'un sac de louis trouvé dans la fosse d'un mort. Ça devrait faire ouvrir les yeux aux gens ; on devrait comprendre qu'im honnête ouvrier comme toi, un brave garço^, vaut bien un chenapan comme ce Breslau. •
EUe parlait bien, mais je savais ces choses. Combien de fois elle m'avait raconté ses malheurs, et puis le mal des autres ne guérit pas le nôtre.
L'idée de ce Breslau m'avait retourné le sang ; je restais la tête sur la table, songeant à ce que j'avais déjà souffert sans justice, et me disant :
« Pourquoi, malheureux, es-tu dans ce monde? »
Elle avait aussi fini par se taire ; et le silence durait depuis quelque temps, quand je sentis qu'elle se penchait en me prenant la tête dans ses mains , et qu'elle m'embrassait.
« Tu ne parles pas, Jean-Pierre, disait-elle tout bas. Tu soufEres trop, n'estrce pas, mon pauvre enfant ? n faut pourtant savoir à cette heure ce que nous allons faire.
— n faut que je parte, lui dis-je sans bouger, il faut que je m'en aille !
<H}ue tu t'en ailles I dit*elle tremblante; où donc?
— Loin... bien loin!...
— Oh I non, s'écria la brave femme, tu ne peux pas. t'en aller,., c'est trop, Jean-Pierre... Et moi, je ne peux pourtant pas te suivre... je suis trop vieille maintenant. »
Alors je levai la tête en la regardant comme un désespéré. Les cheveux me dressaient sur le front, et je lui dis :
« Si vous voulez, je resterai... Mais s'il arrive, Tautre... si je le vois... malheur I... tout sera fini! »
Et comme elle me regardait dans l'étonnemeni de l'épouvante, je lui tendis les bras en m'écriant :
« Oh I mère Balais, pardonnez-moi. . . Je vou^ aime, je vous aime plus que ma vie I... Je vous dois tout. Je voulais rester... soutenir voti*e
vieillesse.... C'était mon bonheur de penser à cela. Mais si je vois l'autre, je le tuerai I... »
n faut que ma figure ait eu quelque chose de bien désolé, car cette pauvre vieille mère se mit à fondre en larmes. En môme temps, elle criait :
« Tu as raison, Jean-Pierre, oui, tu as raison... Je te connais !... A quoi donc est-ce que je pensais? mon Dieu ! Si ce n'était pas celuilà, ce serait un autre. Tu partiras... oui, Jean- Pierre, tu as raison! Et ne crains rien, va, nous nous re verrons... je ne suis pas si vieille qu'on pense; je conserve encore de la force pour dix, quinze ans... Nous serons encore une fois ensemble... plus tard... plus tardl... C'est moi qui veux te choisir une femme, une brave femme; et les petits enfants nous les aurons tout de même,.. Seulement il taMf du courage... il faut du temps ! »
Nous nous tenions embrassés, et nous sanglotions tous les deux.
a Vous êtes ma mère ! lui disais-je.
— Oui, je suis ta bonne vieille mère Balais, faisait-elle. Je n'ai plus que toi, toute ma joie est en toi. Tu vas partir... c'est dur!... Tu iras à Paris... tu.deviendràs un bon ouvrier; etqui sait... j'irai peut-être... oui, j'irai si c'est possible... un jour!... Nivoi m'a déjà dit que tu devrais aller à Paris; je ne voulais pas, j'avais d'autres idées; maintenant je suis contente. J'irai voir Nivoi, tu n'as pas besoin de t'en mêler. »
D'entendre cette brave fenmie, si ferme, si courageuse, sangloter, cela m'arrachait le cœur. Jamais je n'aurais cru pouvoir supporter une chose pareille»
A la fin, elle ne disait plus rien ; et, ses deux longues mains sur la figure, les coudes sur la table, elle rêvait à ses misères depuis ti*ente ans ; les larmes lui coulaient lentement sur les joues, sans un seul soupir.
Moi, voyant cela, j'aurais tout voulu détruire. Je prenais le genre humain en horreur, et moi-même, et tous ceux que je connaissais. Des mille et mille pensées me traversaientresprit ; je trouvais tout abominable.
Onze heures sonnèrent au milieu de ce grand silence ; alors la pauvre vieille fit un soupir, et sortit son mouchoir de sa poche pour s'essuyer la figure, en disant :
« Eh bien I Jean-Pierre. . . bonsoir, mon eu faut. 9
Je ne pus retenir un cri, et je tombai de nouveau dans ses bras en répétant :
« Pardonnez-moi, mère Balais, pardonnezmoi!
— Mais tu n'as rien fait, disait-elle, tu ii.*
cause de rien, mon pauvre enfant, je te pardonne de bon cœur. C'est le mauvais sort I Si je pouvais t*en donner un meilleur que le mien, va, ça me serait bien égal de souffrir un peu plus... Mais il est temps d'aller nous coucher. Embrasse-moi encore une fois et allons nous coucher. »
Alors, l'ayant embrassée longtemps , je rentrai dans ma chambre et je m'étendis sur mon . lit, dans la désolation. Quelques instants après, je vis aux fentes de la porte que la mère Balais venait de souffler la lampe.
^ Geschoses se passaient au mois de juin 1847: je ne les oublierai jamais I
fai souvent pensé que les femmes ont plus de courage que nous, dans les grands chagrins de la vie; au heu de se laisseft abattre, elles soutiennent encore nos forces et nous relèvent le cœur. Hais c est égal, les femmes comme la mère Balais sont rares. Le lendemain, elle paraissait déjà plus ferme, et pendant le déjeuner elle me dit : '
t Écoute, Jean-Pierre, j'ai beaucoup réfléchi cette nuit, et maintenant tout cela me parait très-bien. Dans le premier moment, Tidée de te voir partir m'a porté un coup; mais tôt ou tard il aurait Êdlu prendre la même résolution. Qu'est-ce que tu peux apprendre ici? Ce n'est pas à Saveme qu'on peut devenir u^ bon ouvrier; il faut voir le monde, il faut regarder Fouvrage des maîtres. Et puis la conscription nous aurait gênés ; c*était un moment bien difficile à passer. »
Elle parlait de la sorte d'un air tranquille, et moi je faisais semblant de la croire ; mais je voyais bien, à ses yeux pleins de larmes et à sa voix tremblante, qu'elle disait cela pour me consoler.
Enfin elle mit son châle et sortit en me disant:
• Je vais chez Nivoi. »
C'était un dimanche. Longtemps j'attendis son retour, songeant à nos misères. On sonnait à l'élise pour la messe, et les souvenirs du bon temps, quand j'étais assis devant le chosur, à côté de la petite Annette, me revenaient : le chant des orgues, notre sortie au milieu de la joule, le contentement de la fanille eu rentrant pour dresser la table; la mère ialâis, qui me disait dans l'allée : • Arrive , ttous avons quelque chose de bon I • et la petite Annette qui criait :* t Nous avons aussi
quelque chose de bon I » Ah I c'était encore la veille... Que le bonheur passe vite, mon Dieu! qu'il passe vite et qu'on souffre en y pensant plus tard I
Vers onze heures, la mère Balais rentra.
« J*ai tout arrangé, dit-elle. Nivoi trouve tout bien, n aurait voulu te garder jusqu'à la fin du mois, pour avoir le temps de chercher un autre ouvrier ; mais il est si content de te voir suivre ses conseils, que le reste ne lui fait rien. Voici ton arriéré, qu'il m'a remis tout de suite, ce sera pour la route ; et j'ai retenu ta place à la diligence en passant, pour demain soir à cinq heures; voici le billet. Tout va bien. Maintenant je vais chercher ce qu'il te faut : des chemises neuves, deux bonnes paires de souUers, c'est le principal.
— Ah I mère Balais, lui dis-je, quel courage vous avez I
—Bah I fit-elle, quand on est décidé, Jean- Pierre, il vaut mieux aller vite. J'ai voyagé, Dieu merci I je sais ce qu'il faut. »
Elle avait l'air de me sourire ; moi, tout ce que je pouvais faire, c'était de ne pas sanglo* ter. n fallut pourtant se mettre à table, et se donner l'air de dîner comme tous les jours. Nous n'osions pas nous regarder l'un l'autre^ et pour chaque parole il fallait se raffermir d'avance, de peur d'éclater d'un coup.
A la fin elle me dit :
c Est-ce que tu n'iras pas voir M. Yassereau, Jean-Pierre? Tu sais qu'U t'aime bien. »
Et je lui répondis tout de suite :
c J'y vais. Oui, mère Balais, j'aurais été capable de l'oubUer. >
En même temps, je pris mon chapeau et je descendis. J'étais content de sortir, car de rester là, sans pouvoir crier, c'était trop terrible. A la porte des Dubourg, la mauvaise idée me vint de tout casser. Ce n'est pas seulement à cause de moi, c'est principalement à cause de cette bonne, de cette brave mère Balais, que je leur en voulais. Mais aussitôt, pensant qu'ils se moquaient bien à cette heure de leur vieille baraque, je sortis; et me rappelant que j'allais voir M. Yassereau, im des hommes que je respectais le plus en ville, cela me rendit un peu de calme.
Il faisait très-chaud. Dans la ruelle des Orties, derrière les jardins , tout bourdonnait le long des haies touffues. Ces choses sont encore sous mes yeux 1
Quelques instants après j'arrivais dans la petite cour, et, en haut, sur le palier, je voyais au fond de la chambre à gauche, — par la porte ouverte au large, — mon vieux maître d'école encore à table, au miUe^ de sa famille. L'office divin, le temps d'ôter la robe de chantre et la
HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE
toque, de les suspendre dans la sacristie et de revenir à la maison, avaient retardé son dîner, comme tous les jours de fête.
Il était là tout autre que dans la salle d'école, en bonnet de coton noir et bras de chemise, à cause de la grande chaleur ; il tenait sa petite fille sur un de ses genoux, et lui pelait gravement une pomme.
« Ehl c'est Glavel, dit-il en m'apercevant au haut de l'escalier.
—Oui, monsieur Vassereau ; je viens prendre congé de vous.
—■Ah I tu t'en vas ?
— Je vais à Paris, monsieur Vassereau ; un ouvrier doit voir Paris au moins une fois. »
Il m'avait fait asseoir. La femme et les enfants écoutaient. Lui m'approuvait, disant qu'il avait toujours été content de moi, et que ma visite lui faisait plaisir.
t Conduis-toi bien, gisait-il, conserve le respect de la religion, n'oublie pas tes devoirs de bon chrétien, et tu réussh*as. v
Enfin, au bout d'une demi-heure, comme je me levais, il me conduisit jusqu'à la porte, en m'embraasant; ce qui me soulagea le cœur, car l'estime et l'amitié des honnêtes gens vous font toujours du bien.
■ Bon voyage, Clavel I dit-il encore du haut de l'escaUer; bon voyage et bonne santé I
— Merci, monsieur Vassereau. »
Et je remontai la ruelle, heureux d'avoirrecu les bons souhaits d'un si brave homme.
n pouvait être alors deux heures. Je voulus profiter du restant de la journée pour aller voir aussi M. Nivoi. Je redescendis donc la ruelle jusqu'à la place de la Fontaine ; et le vieux menuisier, qui se trouvait avec son ami Panard dans la chambre au-dessus de notre atelier, — pendant que les hussards, en bas, chantaient, riaient, buvaient, et jouaient aux quilles le long du magasin de bois, — le vieux menuisier, qui me voyait venir de loin, comme je passais sous sa fenêtre, me cria :
« Jean-Pierre, par ici ! »
Je traversai l'ateHer et je montai. La bouteille était là, comme toujours, entre les deux verres à moitié pleins.
« Un verre, Marguerite I '» criait M. Nivoi dans Tescalier.
Et, me voyant entrer :
« Eh bien I tu pars I s'écria-t-il ; à la bonne heure I»
Je saluai M. Panard, qui me dit aussi que j'avais raison. Ensuite, madame Marguerite ayant apporté un verre, on le remplit et nous bûmes à notre santé.
« Vois-tu, Jean-Pierre, me disait M. Nivoi, c'est à Paris qu'un bon ouvrier doit aller; c'est
là qu'il peut apprendre son état à fond. Les plus malins en province, ceux qui se croient uniques, sont étonnés, en arrivant là-bas, d'en trouver par douzaines de leur espèce, et beaucoup d'autres encore capables de leur en remontrer pour enfoncer les chevilles et détacher les étèles.
—Oui, disait M. Panard, c'est là qu'on peut s'élever. Les étrangers le savent bien, car la ville est pleine d'Allemands, d'Anglais, de Russes, d'Italiens et d'Espagnols qui s'en vont, au bout de quelques années, faire parade chez eux de ce qu'ils ont appris chez nous. »
C'étaient deux bons vieux camarades, qui s'entendaient sur tout; ce que l'un disait, l'autre l'approuvait tout de suite; et les dimanches ils avaient le nez tout rouge, à force de s'entendre.
Je restai là jusqu'à sept heures. Le père Nivoi voulait me retenir à souper. Quand il apprit que je partais le lendemain à cinq heures, il me promit d'arriver au bureau des messageries, avec une lettre de recommandation pour son ancien patron, M. Braconneau,rueâe la Harpe, n© 70.
En me reconduisant, il me serra encore un écu de cinq francs dans la main ; et comme je ne voulais pas le recevoir, ayant déjà mon compte :
« Ton compte, c'est bon, dit-il; mais cet écu, c'est pour mon plaisir à moi que tu vas le prendre ; c'est pour boire un coup à la santé du père Nivoi sur la route. Tu ne peux pas me refuser ça. 9
J'acceptai donc; puis, étant rentré chez nous, je racontai mes visites à la mère Balais, qui parut contente. Elle avait déjà vidé sa grande malle pour y mettre mes eSeta ; et ceux qui nous auraient vus pendant le souper ne se seraient jamais figuré que le plus grand chagrin nous accablait tous les deux, parce que nous parlions de mon voyage comme d'une chose naturelle et qui devait arriver tôt ou tard; seulement, nous avions espéré le retarder, et le moment était venu plus tôt que nous ne pensions.
Oui, voilà ce que nous disions I Mais cette nuit-là, sachant qu'il faudrait partir le lendemain, que ma place était retenue, que je ne re • verrais peut-être jamais Annette, niceUe qui m'avait recueilli, qui m'avait nourri de sou travail, élevé, aimé comme son propre enfant, ni la vieille maison où j'avais passé monenfance, ni la vieille ville, ni la côte, ni les bois, je vei"sai des larmes bien amères; et j'entendais la brave femme, ma seconde mère, tousser de temps en temps tout bas, comme quand quel-
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que chose vous ékmffe, puis se lever doucement, aller à Tarmoire, écouter du côté de ma chamLre. J'aurais voulu lui faire croire que je dormais, mais ce n'était pas possible !
Le matin, au petit jour, lorsque j'ouvris ma porte, elle était déjà là devant ma malle, assise, les mains croisées sur &es genoux. Rien que de nous regarder, nous aurions voulu re-^ commencer nos cris. Mais elle avait pourtant plus de courage que moi, car elle me souriait toujours.
. «Tu ne m'oublieras pas, Jean-Pieri^, » fitelle.
Quand j'entendis cela, je me sauvai de nouveau dans ma chambre, éclatant en sanglots comme un malheureux. De se quitter quand on est riche, ce n'est rien; mais pauvre, lorsqu'on ne sait pas ce qu'on deviendra, voilà ce qui vous déchire. Ah 1 quelle mauvaise idée elle avait eue de me prendre à Saint- Jean-desj Choux, pour le bonheur qu'elle méritait I Des , gueux, en faisant leurs mauvais coups, ont quelquefois plus de chance que les honnêtes gens en faisant le bien, et c'est à cause de cela que, à moins d'être un véritable bandit, il faut absolument croire en Dieu. Où donc serait la consolation sans cela? Les brigands auraient raison d'être des brigands, on ne pourrait rien leur répondi*e ; tous les honnêtes gens seraient des bétes !
Enfin, ces retards ne peuvent pas toujours
durer; il faut pourtant que je raconte mon dé-
I part de Saverne, et c'est le plus pénible. Il
faut tout dire, il faut se rappeler les grandes
I misères aussi bien que les bonheurs : c'est la
vie.
I A quatre heures, la mère Balais avait fait I ma malle ; elle était fermée. Moi, je l'avais regardée en l'aidant. Elle m'expliquait tout et je I l'écoutais : c'était comme la voix de ma propre I inère. Elle devait aussi bien voir - dans mes feux ce que je pensais; elle paraissait plus contente, de temps en temps elle disait : « Sois tranquille, Jean-Pierre, sois tr^nj <I^e, nous nous reverrons dans le bonheur. I Tout cela n'a qu'un temps. »
i Et je lui répondais « Ouil • tout bas.
* Tout finit par bien aller, disait-elle, pourvu qu'on ait du courage. Maintenant, moi, je suis tout à fait remise. Mais le moment approche, Jean-Pierre, il ne faut pas être «n retard. Tiens, mets ça dans ta poche^ mon enfant ; prends garde de le perdre.
-^Qu'est-ce que c'est? lui demandai-je I étonné.
—Tu n'auras pas de l'ouvrage tout de suite ' en arrivant à Paris, fit-elle; il te faut un peu ' d argent pour attendre. J'avais mis ça de côlé,
dans la crainte d'une maladie... et puis l'idée de la conscription... C'est soixante francs.
—Et vous?
— Oh! moi, tiens, regarde... l'argent ne me manque pas. »
Elle me montrait notre petite boite^ avec cinq ou six pièces de cinq francs.
« Oh! je ne m'oublie pas! » fit-elle.
J'étais comme étourdi. Je l'embrassai, et puis j'enlevai la malle sur mon épaule, et nous sortîmes» Dans la rue nous marchions l'un près de l'autre sans rien nous dire.
En arrivant près des messageries, nous vîmes de loin le père Nivoi, qui nous attendait sous la porte cochère. Il fit quelques pas à notre rencontre, en s'écriant :
« Vous arrivez juste, ça ne peut plus tarder. »
Il me remit en même temps la lettre pour M. Braconneau, et je la serrai dans la poche de ma veste*
Un grand trouble me possédait : je voyais ma malle sur cinq ou six autres ; les gens entrer et sortir ; j'entendais le père Nivoi répéter que c'était bien, que tout irait bien, que je montrais du caractère ; mais, comme la voiture ne venait pas, la mère Balais et moi nous étions là tous les deux à demi morts.
De temps en temps, en nous regardant, nous nous faisions de la peine V\xn à l'autre, à cause de notre épouvante. Elle ne pouvait plus rien dire. Et comme nous étions ainsi, voilà qu'on entend tout au loin la trompette du conducteur, et que la grosse voiture, avec ses paquets, sa large bâche, ses quatre chevaux grispommelés, et ses conscrits à calotte rouge sur l'impériale, paraît au haut de la grande rue. Tout le monde crie :
> La voilà !
— Allons , Jean-Pierre , embrassons-nous , ■ me dit le père Nivoi.
Moi, je jetai les yeux sur la mère Balais ; elle me tendait les bras et voulait parler, mais elle ne disait rien. Alors je la pris, je la serrai... c'était comme un étranglement.
Le bruit sourd de la diligence approchait, ensuite il se tut; les grelots des chevaux tintaient à la porte.; J'entendais les cris des voyageurs, je sentais la main du père Nivoi sur mon épaule, qui me tirait en parlant ; mais je ne comprenais rien, je ne pensais plus à rien, je serrais toujours ma pauvre vieille mère Balais.
A la fin, je ne sais pas comment nous nous étions séparés, et moi dans la diligence, avec six ou sept conscrits qui chantaient en buvant de l'eau-de-vie. Je me retoutnai en criant :
« Mère Balais ! »
HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE
Elle était appuyée contre la porte. Nivoi essayait de Tentraîner, mais elle ne voulait pas. Moi, je rouvrais pour descendre, quand tout à coup la grosse voiture se balança lourdement et partit avec un bruit terrible : le conducteur sonnait de la trompette, les toits ep. équerre défilaient, quelques passants se retournaient, en se serrant contre les murs; puis le ciel parut, le bouquet de vieux sapins verts se montra sur notre droite, avec im petit carré de vigne; nous étions hors de Saveme, nous grimpions la côte, la voiture se ralentissait ; et bien loin par-dessus les forêts, je voyais Saint-Jeandes-Ghoux, mon premier nid abandonné. Le souvenir de mon père, le pauvre bûcheron, me revint, et malgré les conscrits qui riaient et chantaient, je courbai la tête sur les genoux et je pleurai.
Ah ! que de choses me revenaient !...
Plus haut, à mi-côte, près de la belle fontaine,«où descend le sentier de.Saint-Jean-des- Cboux, la petite porte derrière s'ouvrit, et le conducteur s*écria :
« Ceux qui veulent monter avec moi par la traverse, pour se dégourdir les jambes? »
Les conscrits descendirent; je restai seul dans la diligence, montant au pas la grande route tournante. Les chevaux soufflaient. Quelques voyageurs traversaient les bruyères à droite, avec le conducteur; moi, penché sur le bord de la petite lucarne, je regardais à gauche le beau vallon de la Schlittenbach, la maison àfi Mi Leclerc au fond, son pavillon sur le rocher, les grands bois, les ruines du Haut- Barr et duGéroldseck dans les nuages; et puis au loin Timmense plaine d* Alsace, toute bleue, et le vieux Saveme au pied de la côte, ce vieux Saveme où j'avais passé tant de beaux jours I
Je me disais :
a Te voilà donc encore xme fois seul au monde. Les autres penseront encore à toi dans un mois, dans six mois, dans un an peut-être; ensuite ils auront leurs affaires ; ils se souviendront de Jean-Pierre par hasard, et puis ce seraâni... La mère Balais seule ne t'oubliera pas ! Et les arbres,les rochers, les vieilles maisons, la côte, les ruines que tu regardes depuis ton enfance, qui te faisaient rêver et que tu vois encore en ce moment, seront toujours les mêmes*,' d'autres les verront, d'autres penseront ce que tu as pensé, et tu ne seras plus là pour les voir I Ânnette sera riche... elle sera mariée. . . Mon Dieu I . . . mon Dieu 1 qu'est-ce que la vie? •
Ces pensées et lâille autres pareilles traversaient mon esj|>rit, et m'accablaient de tristesse.
On était arrivé devant le bouchon du père Faller, les conscrits étaient remontés dans la voiture, et le conducteur, sur son siège, sonnait de la trompette. Les chevaux galopaient en cadence, la poussière s'élevait, couvrant les peupliers de la route, les broussailles, les herbes ; la forêt passait, on était sur le plateau.
Au bout d'une heure, le fond du Holderloch et le village des Quatre-Vents avaient défilé. Puis, après avoir changé de chevaux à la grande poste de Guise, on était arrivé à Phalsbourg, avec ses avancées, ses ponts, ses portes sombres garnies de herses, sa grande place d'armes, et l'on avait traversé tout au galop.
Quel rêve et quelle tristesse! Plus loin, lorsque les bois étaient finis, quand on ne voyait plus que ce grand pays plat au-dessus de Mittelbronn, et de loin en loin les Vosges bleues, qui s'efTaçaient dans le ciel déjà gris, quelle tristesse de se dire :
« Maintenant, tu ne verras plus les vieilles montagnes, tu ne verras plus que des carrés de blé ou d'avoine, de chanvre ou de navette, de petits arbres fruitiers, des bouts de haie; Seigneur Dieu!»
Et plus tard la nuit qm vient, les grandes li- ' gnes d'or qui s'efiîlent sur cette plaine nue, les fermes, les petits villages à droite et à gauche: et finalement l'obscurité, les conscrits qui chantent, qui mangent, qui boivent, la voiture qui roule toujours, et les pieds des chevaux qui vont comme une horloge : à chaque pas on est plus loin, toujours plus loin 1
Je m'étais mis dans un coin, le coude dans la bretelle; mes yeux cuisaient à force d'avoir regardé. J'aurais voulu domnr et je ne pou* vais pas. A chaque relais les conscrits allaient remplir leur gourde. Ils parlaient et riaient de leurs amoureuses qu'ils abandonnaient. L*un avait reçu douze cents francs du juif, l'autre quatorze cents, l'autre plus. Ils allaient à Lille enJFlandre pour la révision.
Voilà ce qu'ils disaient 1 Pas un n'avait de chagrin de quitter le pays, la maison, le vieux père, la vieille mère... Et qu'est-ce que leur faisait de voir d'autres arbres ? Les honunes ne sont pourtant pas tous les mêmes. C'est un grand malheur quelquefois de ne pas ressembler à des bûches qui ne sentent rien; oui, c'est un grand malheur.
Je songeais à ces choses le cCBur gonflé. Les relais n'en finissaient plus ; les étoiles et la lune brillaient dehors; ensuite des nuages couvrirent le ciel. Les conscrits ronflaient, moi je regardais la terre sombre courir. Gela dura bien longtemps.
HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE
Nous arrivâmes à Lunéville, où des dragons se promenaient sous les lanternes, devant un corps de garde. Un gendarme, avec son grand chapeau, vint regarder dans la voiture pour remplir sa consigne, mais il n'éveilla personne. Le conducteur lui dit :
( Ce sont des vendus. »
Ensuite nous repartîmes; et, sur les trois heures du matin, nous arrivées dans ime grande ville, les rues larges bien pavées, les maisons superbes : c'était Nancy.
La voiture s'arrêta devant une cour entourée de hangars, à YHÔlel de VEurope^ comme on le Toyait écrit en grosses lettres sur la façade* Le conducteur vint nous ouvrir, et dit que nous avions une demi-heure. Tout le monde sortit. Qu'est-ce que je pouvais faire au milieu de la nuit, dans cette ville que je ne connaissais pas? Un monsieur, avec une serviette sur le bras, demanda si l'on voulait prendre quel* que chose ; deux ou trois le suivirent dans le grand hôtel, les autres se dispersèrent à droite et à gauche. Moi j'allai m'asseoir dehors sur un banc, au clair de lune. Je voyais une grande rue qui descendait, au bout de la rue une grille magnifique en fer massif et doré , plus loin une place; et devant une sorte de palais, une sentinelle qui se promenait sur le trotloir.
Je n'avais jamais rien vu d'aussi beau, d'aussi grand que cette rue, cette grille et cette place. ledescendis jusqu'à la grille et je regardai. Tout dormait; on entendait, bien loin derrière, les gens de notre diligence parler, les domestiques emmener les chevaux; et derant le palais, où la lune brillait sûr les grandes vitres, les pas de la sentinelle. On trouve pourtant du monde bien riche sur la terre 1
Saurais voulu voir plus loin à gauche deux fontaines couvertes d'arbres, dont l'eau tombait dans l'ombre, et une statue très-^ande au milieu de la place, mais j'avais peur de re- Tenir trop tard, et je vins me rasseoir sur mon banc, pour être là quand notre voiture repartirait.
I^n petit cabaretier avait ouvert sa porte en to, pour attirer les voyageurs, mais les conscrits étaient seuls entrés; ils chantaient des airs du pays.
Toutes ces choses me reviennent, parce que j'étais pour la première fois dans une grande ville. Je pensais ; •« Puisque Nancy n'est qu'une Tille oVdinaire, qu'est-ce que doit donc être Pari^? Comment se reconnaître au milieu de toutes ces rues? ©Je me représentais Paris tantôt magnifique et tantôt terrible.
i trois heui*es et demie, le conducteui* et les
domestiques revinrent avec d'autres chevaux ; des quantités de mendiants, hommes et femmes, arrivèrent aussi, demandant la charité.
n faisait alors petit jour. Gomme nous allions remonter en voiture, le conducteur, un bon gros homme, les joues pleines, le nez rouge, une petite casquette en peau de lièvre liée sous le menton, et de grosses bottes en peau de mouton remontant jusqu'aux genoux^ me demanda :
«c Vous êtes à la rotonde avec les vendus?
— Oui, monsieur, lui dis-je.
— Eh bien, si vous voulez monter à l'impériale, vous serez mieux, v
Je profitai de la permission et je m'assis à côté de lui, dans un large fauteuil en cuir. La moitié des conscrits restaient à Nancy, de sorte que nous étions seuls, le postillon devant nous.
C'est ainsi que nous repartîmes. Et comme ma figure plaisait à ce conducteur, tout en serrant et lâchant sa manivelle, il me demanda pourquoi j'avais l'air malheureux... si j'étais tombé au sort? Je lui dis que non, mais que j'avais du chagrin de quitter mon pays, que j'étais un simple ouvrier menuisier, et que je ne connaissais pas la ville de Paris, où j'allais essayer de gagner ma vie.
Alors cet homme, plein de bon sens, me dit que j'avais tort de me chagriner, que tôt ou tard il fallait quitter son village, à moins de vouloir s'encroûter dans les vieilles idées, manger des pommes de terre toute sa vie, et tomber au-dessous de rien.
Il me raconta l'histoire de trois ou quatre ouvriers de sa connaissance, qui par le travail avaient fait fortune à Paris; il les nommait, disant : a Dans telle rue, à tel numéro. » Je m'étonnais de sa mémoire, et je prenais confiance dans ses paroles.
Nous traversâmes ainsi la ville de Toul, qui possède une belle église.
Le grand air de l'impériale, Ja vue de ces gros chevaux qui galopaient, la tête sous le poitrail ; le passage des champs, des prés, des vignes; les rivières, les bouquets d'arbres, les pauvres masures, comme il s'en trouve en Champagne, toutes ces choses nouvelles, et surtout l'idée que nous approchions de Paris, m'empêchaient de songer toujours à mes chagrins.
Le conducteur avait dans le banc une grosse bouteille de vin; il en buvait et me la repassait chaque fois, en s'écriant :
« Allons, jeune homme! »
Après Toul, nous avions dépassé Commercy, Bar-le-Duc et Vitry-le- François. A Vitiy, les
UISTUlllE D'UN HOMME UU PEUl'LK.
» du Hiut-Baar el du Géroldsect (Page 3B0
voyageurs étaient descendus pour dîner. Moi, j avais tiré de ma poche une grosse pomme de la mère Balais, un morceau de saucisson et du paiu.
Tout ce qui me revient, c'est que, après avoir roulé tout le jour, il fallut encore passer la nuit en voiture. Mais la fatigue d'être assis depuis si longtemps, et de n'avoir pas fermé l'œil la nuit précédente, m'endormit profondément. Lorsque je m'éveillai, j'avais uue peau de mouton sur les jambes, la rosée coulait sur le tablier de l'impériale, tout le pays était couvert de brouillard blanc, le conducteur dormait aussi dans son coin ; le cocber seul, devant, avec son chapeau de toile cirée et son manteau à triple collet, était droit, le fouet dans la main; et dessous, les gros che*
vau'x fumants galopaient la croupe en lair.
Il pouvait être trois heures. J'ai su par la suite que nous avions dépassé Coulommiers. Alors, à moitié dormant, à moitié éveillé, je vis passer de petits villages, des toits de chaume et d'autres. De deux heures en deux heures on faisait halte : le postillon criait, les chevaux hennissaient, le conducteur s'éveillait et descendait. La voiture dormait bien fermée, des gouttes d'eau sur les vitres. Tout cela, je le voyais comme en rêve. Une fois seulement je descendis ; et ce n'est qu'au grand jour, en sentant le conducteur me secouer par le. bras et me dire : « Nous n'avons donc pas envie de vider la bouteille? • que je m'éveillai tout à fait et que je bus un bon coup.
Le soleil était déjà haut, il pouvait être sept
HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE
Je m'iuis inr te lit, U Utc coin le> auiu. <Pa(t 46. !
heures. Noua traversâmes un grand bois sur une route magniSque; je me rappelle que mon étonnement était grand de voir tous les arbres numérotés le long de cette route. Le eondijcteur me dît :
< Nous approchons de Paris, nous sommes dans la forêt de Vincennes ; dans une heure nous ferons notre entrée dans la capitale. >
Ces paroles me rendirent grave et même craintif, car les joyeux propos d'un conducteur ne vous empêchent pas de réfltehir, lorsqu'on arrive pour gagner son pain dans une Tille où des milliers d'autres entrent tous les jours avef la même idée.
A mesure que nous approchions de Paris, tout changeait, tout prenait un autre air : les villages devenaient plus grands, les maisons plus hautes, les fenêtres plus serrées, les enseignes,— qu'on ne met jamais chez nous que sur la porte, — montaient au premier, au second, au troisième étage, rouges, bleues, jaunes, dd toutes les couleurs, jusque sous les toits. Au-dessous, les cafés, les auberges, les boutiques se rapprochaient ; devant les maisons s'avançaient des espèces de toits en toile, pour abriter le monde de la pluie et du soleil. Une foule de gens en blouse, en habit, en Teste, en casquette^ en chapeau, allaient et
HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE
venaient, couraient, se dépêchaient comme de véritables fourmilières.
A droite et à gauche, de hautes cheminées ^ en briques, carrées-ou rondes, lançaient leur fumée jusque dans le ciel. On sentait venir . quelque chose de grand, d'extraordinaire, de magnifique et de terrible. Et derrière nous, à gauche, s'éloignait déjà une haute fortification carrée ; le conducteur m'avait dit en passant :
tt C'est Vincennes. »
Moi, j'ouvrais les yeux, je ne respirais plus, je pensais :
V « Me Voilà donc près de Paris ; je vajs entrer dans cette grande ville dont j'entends parler depuis que je suis au monde, d'où reviennent tous les bons ouvriers, tous les gros bourgeois, tous les gens riches, disant : a Ah I ce n'est pas comme à Paris 1 »
Et ce mouvement du monde, ces voitures toujours plus nombreuses, me faisaient dire en moi-même :
a Oui, ils avaient raison, Paris est quelque chose de nouveau pour les hommes. Bienheureux ceux qui peuvent vivre de leur travail à Paris, où les ouvriers ne sont que des apprentis, et les maîtres des ouvriers ! »
La grande route était devenue beaucoup plus large ; elle était bien arrondie, pavée au milieu. On voyait de loin, bien loin, tout au bout, deux hauts échafaudages qui s'élevaient jusqu'aux nues.
En ce moment le conducteur donnait im pourboire au postillon, la voiture roulait comme le tonnerre. Bien d'autres voitures passaient près de nous toutes pleines de monde, des espèces de diligences ouvertes derrière, avec deux marches pour moûter et descendre. Le conducteur me dit :
« Yoilà les omnibus... Nous approchons, jeune homme, nous approchons. Voyez ces deux hauts échafaudages et les grilles en travers, c'est la barrière du Trône, rappelez-vous ça. Plus loin arrive le faubourg Saint-Antoine. Cette grande voûte bleue à gauche, c'est le Panthéon, et ces deux hautes tours, c'est Notre-Dame. Ça, c'est Saint-Sulpice... ça, la tour Saint-Jacques, et tout là-bas, ce carré gris-clair, c'est l'Arc de triomphe. »
Plus il parlait, plus on en voyait; et de tous les côtés, dans les champs, des centaines de maisons s'avançaient et se répandaient à plus de deux lieues. Nous n'étions pourtant pas encore à Paris : les deux grands échafaudages, à force d'être loin, n'avaient pas l'air de se rapprocher, et seulement vei^s neuf heures, je vis les» grilles que le conducteur appelait la barrière du Trône.
Alors les voitures de toute sorte, grandes, petites, carrées, rondesj étaient si nombreuses qu'elles arrivaient par files de sept, huit, dix, en suivant le revers de la route pour nous laisser passer, car nous arrivions ventre à terre^ brûlant lé pavé ; les chevaux sautaient, le cou et les jambes arrondis; c'était un. bruit terrible ^t grandiose. Le conducteur commençait à plier ses habits, à boucler son manteau ; à disait : -
a Nous y voilà I »
Et nous entrions entre les grilles. On s'arrêtait une seconde pour laisser monter le douanier avec son habit vert ; et, pendant qu'il se glissait derrière, grimpant sous la bâche et regardant les paquets, nous entrions enfin dans la grande ville, dans ce faubourg Saint- Antoine , que le Picard m'avait représenté comme un véritable paradis : — nous étions à ParisJ
Ah! ceux qui n'arrivent pas de la province, ne se figureront jamais ce que c'est de voir Paris pour la première fois; non, ils ne peuvent se le figurer : ces grandes lignes de maisons hautes de six et sept étages, avec leurs fenêtres innombrables, leurs cheminées qui se dressent par milliers au-dessus des vieux quartiers, leurs trottoirs, et la foule qui passe, qui passe toujours, comme la navette du père Antoine; ces voitures aussi, ces pavés gras, cet air sombre; ces odeurs de toute sorte qu'on n'a jamais senties : les fritures, les épices, la marée, la boucherie ; les gros camions pleins de balayures; le /^ou-/iou, les cris des' marchands, les coups de fouet, le grincement des roues..., enfin, qu'est-ce que je peux dire?
J'étais comme abasourdi, comme confondu d'entendre tout cela, et de voir notre grosse voiture s'enfoncer, s'enfoncer toujours en ville ; et le même spectacle continuer, s'étendre à droite et à gauche dans des rues innombrables, — longues, droites, obliques, — avec le même fourmillement.
A travers cette confusion, nous arrivâmes sui* une grande place; au milieu de la place s'élançait à la cime des airs une colonne en bronze; et dans le roulement j'entendis le conducteur me crier :
a Place de la Bastille I »
Cela ne dura qu'une seconde : la grande colonne, toute couverte de lettres d'or, un ange au haut qui se jette dans le ciel, la colonne était passée! et des milliers d'hommes allaient et venaient; j'en voyais de toutes sortes : des marchandes de fleurs en chapeau de paille, avec des vannes pleines de roses; des hommes avec de petites fontaines à clochettes sur le dos, — les robinets sous le coude, — qui vei^
HISTOIRE D'UN HOMME DD PEUPLE
saient à boire aiiz passants. Je voyais tant de choses que les trois quarts me sont sorties de l'esprit.
Au moment où nous traversions la place, le conducteur, après avoir arrangé tous ses paqaetSf venait de se rassoir ; il me cria : « Les boulevards I •
Âli 1 je suis revenu depuis à Paiis, maisjamais je n'ai senti mon admiration et mon étonnement conmie alors. Qu'on se figure ui;ie rue quatre ou cinq fois plus large que les autres, bordée de maisons magnifiques, avec de* rangées de balcons qui n'en finissent plus, une rue teUement grande qu'on n'en voyait pas le bout; et, à mesure qu^on avançait, — comme les boulevards tournent, — de nouvelles maisons , de nouveaux balcons, de nouvelles enseignes à perte de vuel Le conducteur criait: • Boulevard Beaumarchais I... Boulevard du Calvaire!... Boulevard du Temple!... Place du Château-d*Eaul... Boulevard Saint-Martin! V
H me montrait aussi, à droite', des théâtres, des baraques, des affiches, et me disait :
cLaGaité!... L'Ambigu!... La Porte-Saint- Martin! •
Enfin, je n'avais pas le temps de regardev; tout passait comme un éclair. C'est ce que j'ai TU de plus étonnant. Et toujours ce monde innombrable qui courait, toujours ces voitures, ces dames, ces messieurs, cette presse de gens, ces cris des marchands et le reste.
Tout à coup la diligence tourna et descendit yentre à terre une rue plus étroite.
■ La rue Saint-Martin! me cria le conducteur; apprêtez- vous, nous approchons des messageries. *
Nous filions dans la rue. Les maisons, hautes et sombres, sales et grises, avec leurs milliers d'enseignes de toutes les couleurs, avaient l'air de se pencher. La diligence faisait un bruit terrible, les gens se serraient sur le trottoir, en continuant de courir. Ensuite la voiture prit à drçite une autre rue un peu plus large.
En ce moment toutes les lucarnes de notre diligence étaient pleines de calottes rouges, qui se penchaient dehors pour voir.
• Voici la halle au blé! » me dit encore le conducteur.
Quelques instants après nous entrions au pas, sous une voûte, dans la grande coxu* des messageries de la rue Saint-Honoré, et des centaines de gens entouraient notre diligence.
Daas cette cour, un grand nonâbre d'autres dilig^iices se trouvaient en ligue. A chaque instant il en arrivait.
A mesure que nous sortions de la voiture, ou que nous descendions de l'impériale, des gens de toute espèce nous criaient :
« A l'hôtel' d'Allemagne!
« A l'hôtel de Normandie! »
Us nous présentaient des cartes. D'autres, en blouse, avec de petites hottes, nous demandaient :
« Où allez- vous? »
Je ne savais plus de quel côté me tourner. Je regardais mon conducteur, il entrait dans le bureau et s'arrêtait devant le trou d'un grillage, son portefeuille de cuir sous le bras. Il se mit à compter avec l'homme du bureau.
Derrière nous les parents : femmes , hom« mes, enfants, tous en chapeaux, venaient recevoir leurs frères, leurs sœurs, leurs cousins. On s'embrassait, on envoyait quelqu'un chercher ime voiture, on riait.
Moi, j'étais seul, on voyait bien que je ne devais pas être riche, on allait d'abord aider les autres. Je regardais descendre les paquets c t les malles de la voiture ; au milieu de tous ces genf, dont plusieurs avaient de mauvaises figuras,'j'étais bouleversé : si l'on m'avait pris ma malle, qu'est-ce que je serais devenu?
Et conune je restais là, dans un grand trouble,— ^parmi ce monde qui s'en allait et venait^ entrait et sortait, réglait ses comptes, — ne SK^hant où descendre ,' enfin comme tombé du ciel ^ voilà qu'une figure s'approche et me dit:
« Hé ! c'est toi, Jean-Pierre? •
Alors je regarde, et je reconnais le fils Montborne> un de mes anciens camarades chez le père Yassereau; il était en petite blouse serrée aux reins, et tenait sous le bras une de ces hottes à deux branches que j "avais déjà vues. En reconnaissant Montbome , un vieux ' camarade d'école, je ne pus m'empôcher de lui sauter au cou et de crier :
«C'est toi, Michel?
— Oui, dit-il de bonne humeur.
— ^Et qu'est-ce que tu fais donc ici?
— Hé 1 je porte des paquets ; je suis porteur depuis deux ans. *
Il était petit et maigre, il louchait; mais cela ne l'empêchait pas d'être fort. Je crus que le bon Di^u me l'envoyait. Après nous être embrassés bien contents, il me demanda :
« Et toi, Jean-Pierre, tu viens du pays... qu'est-ce que tu veux faire?
-^Je viens travailler en menuiserie; j'ai une lettre de M. Nivoi.
— Et où est-ce que tu descends?
— Rue de la Harpe.
— Ah! fit-il, c'est loin, mais, attends, j'ai quelque chose à porter près d'ici; je vais rêve-
HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE
nir et je te porterai ta malle. Seulement, ça coûtera trente-deux sous... Je suis marié, voistu... un autre te ferait payer plus cher.
—C'est bien, lui dis-je, va, dépêche-toi, je t'attends. »
Il partit. J'avais un grand poids de moins sur le cœur. Je restai près de ma malle, qu'on avait mise avec beaucoup d'autres dans le bureau. Je la voyais et je ne m'en écartais pas.
Tout continuait à s'agiter dans la cour, sous la voûte et dams la rue. En écoutant ce grand bruit, je ne pouvais pas me figurer que cela durait toujours^ et j'ai pourtant vu depuis que le mouvement ne cessait ni jour ni nuit dans cette ville.
Ce n'est qu'au bout d'une heure, et quand l'inquiétude commençait à me gagner, que Montborne revint.
« Eh bien 1 dit-il, c'est fini, montre-moi ta malle.
— La voici.
— EtlebiUet?
— Le voilà.
— C'est bien. »
En même temps il tira ma malle de dessous les autres, il la posa d'abord debout sur sa petite hotte, passa la corde autour et Tenleva d'un coup d'épaule.
« En route, fit-il, suis-moi. •
Nous sortîmes. Je le suivais pas à pas. Nous passions dans la foule comme à travers une procession. Tout en marchant, il me demanda :
« Ta lettre est pour un maître menuisier, rue de la Harpe?
-Oui.
—Mais tu n'es pas encore embauché?
—Non.
— Tu ne vas pas demeurer dans sa maison?
— Non.
— Eh bien f il faut aller te loger aux environs, dit-il ; laisse-moi faire, je connais rue des Mathmins-Saint- Jacques un endroit où l'on passe la nuit à dix sous. Ceux qui louent au mois payent sept, huit, dix francs; ça dépend de la chambre. Tu verras. Mais on paye d'avance.
—C'est bien, lui répondis-je, cônduis-moi dans cette auberge, et si tu connais un endroit où l'on mange à bon marché, tu me le montreras avant de partir.
— Justement, fit-il, à côté se trouve le restaurant de Flicoteau, un des bons endroits de Paris.
— Mais ça coûte cher, peut-être ?
—Non, pas trop... ça dépend des plats et du vin. En mangeant du bœuf et buvant de l'eau, on paye de huit k dix sous. Mais si l'on de-
mande du poulet et du vin , ça monte tout de suite à seize ou dix-huit sous, et même plus. »
Je pensai naturellement qu'avec un bon morceau de bœuf, du pain et de bonne eau, je n'aurais pas besoin de vin ni de poulet.
Nous passions alors auprès d'une grande bâtisae entourée de grilles et toute couverte de sculptures. Notre rue donnait sous la voûte de cette b&tisse magnifique, mais nous primes à gauche pour en faire le tour. Montborne me dit que c'était le Louvre. Comme nous tournions au coin de la griUe à droite, je vis pour la première fois les quais qui suivent la Seine, le Pont-Neuf qui la traverse, et la statue de Henri lY, à cheval, au milieu du pont.
C'est là qu'on peut voir la grandeur de Paris, principalement sur le Pont-Neuf, Icrsqu^on regarde à droite, le Louvre, qui s'étend aussi loin qu'il est possible de regarder, l'Arc de triomphe , à plus d'une liêue, au bout d'une grande avenue d'arbres ; et, de l'autre côté, le Palais-de-Justice, la cathédrale de Notre-Dame, et l'île de la Cité pleine de vieilles maisons qui se regardent dau s l'eau.
Ces choses, je ne les ai connues que plus tard; alors j'en étais ébloui d'admiration. Les files de ponts toujours couverts de monde, qui s'étendent sur le fleuve, n'étaient pas une des choses qui m'étonnaient le moins. Cela me paraissait aussi grand que toute TÀlsacê, et si je n'avais pas été forcé de suivre Montborne, qui marchait toujours, je me serais arrêté là q[uelques instants.
Le Pont-Neuf était bordé de baraques où Ton faisait de la Mture, mais je me suis laissé dire qu'on les a toutes abattue^ depuis.
Après avoir traversé ce pont et regardé la statue en courant, nous tournâmes sur TaulFe côté du quai, bordé de rampes en pierre, et plus loin nous arrivâmes à droite, dans la vieille rue de la Harpe. Cette rue avait l'air de descendre sous terre, et s'étendait en remontant plus loin, jusqu'à la vieille place Saint-Michel. J'avais vu tant de palais, tant de cathédrales, tant d'arcs de triomphe, tant de maisons magnifiques, tant de richards roulant en voiture; j'étais tellement ébloui de ces choses, qu*ea remontant la vieille rue de la Harpe, toute grise, toute décrépite, pleine de gens en manches de chemise, en veste, en petite robe, en camisole, qui couraient d'une porte à l'autre, qui fumaient des pipes aux fenêtres, qui portaient de l'eau sur les épaules, qui faisaient de la friture à leur porte, et qui semblaient vivre là chez eux de père en fils, que j*en eus le cœur soulagé.
Je trouvai même à cette rue un air de vieux
HISTOIRE D'UN^ HOMME DD PEUPLE
Sayerne ; c'était vieux. . . vieux ! On y voyait des marchands de ferraille, comme chez nous, et de vieilles portes rondes toutes noires, où se tenaient des marchands de livres, dp bretelles et de savates. Enfin je pensai :
■ Maintenant, nous ne sommes plus avec des millionnaires. • . .
Je m'attendrissais de voir des gens de la même espèce que moi, gui vendaient, achetaient et travaillaient pour vivre. Montborne me 4it que cela s'appelait le quartier Latin. H prit ensuite une autre rue à gauche, et finit par s'arrêter devant une maison étroite, haute de six étages au moins, et me dit :
I Nous y sonmies, Jean-Pierre. * C'était près d'une vieille bâtisse en arrière de l'alignement; un mur assez bas suivait la rue, et par-dessus ce mur on voyait le toit de envieux nid, et ses petites fenêtres comme au couvent de Marmoutier.-rai su plus tard que cela s'appelait l'hôtel de Gluny , et qu'on y mettait toutes les vieilleries de la France. * Mon auberge se dressait un peu plus loin. Je croii encore la voir avec son pignon décrépit, o& s'avançaient des pierres d'attente jusque dans le del. Montborne était entré dans l'allée, tellement étroite que sa hotte raclait les murs des deux côtés , et tellement noire qu'on n'y voyait plus au bout de quatre pas. En même temps, u^e odeur de cuir, et d'une quantité d'autres choses,' vous remplissait le nez; des bruits de toutes sortes vous faisaient tinter les oreilles : un marteau toquait, un tour bourdonnait, quelqu'un chantait, pendant que dehors tout continuait à rouler, à crier, à passer.
Nous arrivâmes enfin dans une cour d'environ six à sept pieds ; et, voyant le ciel tout en haut, je crus être au fond d'un puits. Gomme je regardais, quelqu'un ouvrit le châssis d'une croisée au rez-de-chaussée, en criant : « Qu'est-ce que c'est? , —Un voyageur, » répondit Montborne.
Aussitôt la porte au fond de l'allée s'ouvrit, etunhomme trapu, les joues grasses et jaunes, ^ bonnet 4e coton crasseux sur la tête, les manches de chemise retroussées, un tire-pied dans la main, sortit en me regardant.
Derrière cet homme, que je reconnus pour être un cordonnier, s'avançait une petite femme sèche, déjà grise^ le nez pointu, qui me regardait d'un œil de pie.
« Vous voulez passer la nuit? me demanda fe cordonnier.
—Non, monsieur, je voudrais louer une chambre au nnois.
—Ah! bon, flt-ilj Jacqueline va vous moiito les chambres.
—C'est un ouvrier menuisier, » dit Montborne.
Et la femnâe, qui m'avait bien regardé, prit un air riant.
« 11 arrive du pays? dit-elle. Venez, monsieur. »
Elle avait décroché des clefs dans leur cassine et grimpait devant moi. Montborne suivait lentement.
c Vous serez bien, » disait-elle*
Nous montions, nous montions; les fenêtres s'élevaient, la cour descendait.. A la fin, je n'osais plus regarder par ces fenêtres, jecroyais tomber la tête en avant.
« Nous avons des chambres à tout prix, disait la vieille; mais la jeunesse aime le bon marché.
—Oui, sfvous pouviez m'avoir une chambre à six ou sept francs, * lui dis-je.
A peine avais-je dit cela, qu'elle se retourna comme indignée, en s'écriant :
« A six francs? Ce n'est pas la peine de monter. •
Nous étions tout au haut de l'escalier, presque sous les tuiles, et cette vieille, dont la figure était devenue de bois, me voyant étonné, dit:
c Redescendons ; notre meilleur marché c'est huit francs... payés d'avance. »
Alors, me remettant un peu, je répondis :
« Eh bien ! madame, montrez-moi la chambre à huit francs. »
Elle grimpa les dernières marches, et poussa dans les combles une petite porte coupée en équerre. Je regardai, c'était un coin du toit. Dans ce coin, sur un petit bois de lit vermoulu, s'étendaient un matelas et sa couverture, minces comme une galette. Tout contre se trouvaient la table de nuit, la cruche à eau; et dans le toit s'ouvrait une fenêtre à quatre vitres, en tabatière.
Gela me parut bien triste de loger là.
« Décidez-vous, * me disait la vieille.
Et moi, songeant que je n'étais pas sûr de trouver tout de suite de l'ouvrage, que je n'avais personne pour me prêter de l'argent, et que, dans cette ville oit tout la monde ne songe qu'à soi, ma seule ressource était de ménager, je lui répondis :
c Eh bien! puisque c'est le meilleur marché, je prends cette chambre.
— Vous faites bien, dit-elle, car les locataires ne manquent pas. »
En descendant , elle me montra dans im coin ime espèce de fontaine, en me disant :
« Voici l'eau, »
Montborne montait encore, je revins avec lui. Il trouva ma chambre très-belle, d'autant
aiSTÔIRE D'UN HOMME DU PEUPLE.
plus qu'il restait de la place pour la malle. Ensuite, comme il était pressé, je lui payai ses trente-deux sous ; il me dit que deux maisons plus haut, à droite, près de Thôtel de Cluny, je verrais le restaurant, et puis il s'eii alla.
Je refermai la porte et je m'assis sur le lit, la tête entre les mains, tellement accablé d'être seul, au milieu d'une ville pareille, loin de tout Recours, de toute connaissance, que pour la première fojls de ma vie j'eus l'idée de m'engager.
« Qu'est-ce que je fais au monde, me disais-je. Les autres sont heureux, les autres ont leur maison, leur femme, leurs enfants^ ou bien ils ont leurs père et mère, leurs frères et sœurs. . . Moi, je n'ai rien que ma pauvre vieille mère Balais. Eh bien I si je m'engage, je ferai l'exercice, j'aurai la nourriture, le logement, l'habillement, et rien à soigner. Je défendrai Tordre. Si les ouvriers se remuent, s'ils se révoltent, je ferai comme le régiment. Le père Nivoi m*en voudra, mais je ne puis pas vivre tout seul... Non, c'est trop terrible d'être seul, avec des gens qui ne pensent qu'à vous tirer de l'argent, qui vous sourient pour avoir votre bourse, et qui vous tournent le dos quand vous n'avez plus rien. »
J'étais découragé. Je n'avais personu**- pour me relever le cœur; l'idée du pays me taisait mal.
Pendant que ces idées tournaient diins ma tête, je me rappelai que le père d'Emmanuel m'avait dit d'aller voir son ûls, mon ancien camarade, qui faisait son droit au quartier Latin. Ah l'si j'avais pu le voir seulement une heure, comme cela m'aurait fait du bien I J'y songeais en me rappelant qu'il demeurait dans la rue des Grès, numéro 7. Mais allez donc trouver la rue des Grès en arrivant à Paris ? Malgré cela, je voulus essayer.
Quelques instants après, la vieille revint; elle mit une serviette sur la cruche en disant :
a On vous changera de draps tous les mois. Vous savez, c'est huit francs par mois, payés d'avance. »
Alors je compris pourquoi la serviette était venue si vite. L'ayant donc payée, je demandai si par hasar<|Jla rue des Grès ne se trouvait pas aux environs.
c Ce n'est pas loin, répondit-elle ; est-ce que vous connaissez quelqu'im à la rue des Grès ?
— Oui, un étudiant en droit... un camarade d'enfance.
— ^Ah I fit-elle d'un air de considération, mon mari vous dira mieux où c'est. Si vous avez besoin d'autre chose, il ne faut pas vous gêner.
— Je n'ai besoin maintenant que d'être seul, » lui répondis-je.
Elle sortit. J'allai remplir. ma cruche; j'ouvris ma malle, je me lavai, je changeai de chemise et d'habits. Le grand bruit du dehors m'arrivait jusque par-dessus les toits. Le soleil brillait sur mes vitres.
Après avoir bien refermé ma malle et la porte, je descendis en suppUant le Seigneur de me faire la grâce, dans cette extrémité, de trouver Emmanuel, qui seul pouvait me donner de bons conseils et raffermir mon courage.
C'est en descendant que je vis encore mieux l'air misérable de la maison : l'escalier plein de boue, la corde qui servait de rampe eu haut, toute luisante de graisse ; les petites portes numérotées, avec de vieux paillassons à droite et à gauche; les malheureux pots de fleurs tout moisis, au bord des- six étages de fenêtres, dans Tombre de la cour ; les corps pendants et les chéneaux rouilles qui descendaient au fond du gouffre, en laissant couler l'eau comme des écumoires ; les tailleurs, les ferblantiers, les tourneurs, les couturières, toutes ces familles qui vivotaient là-dedani, qui tapaient, qui chantaient, qui sifflaient, qui faisaient aller leur roue, et qui tiraient leur aiguille sans se regarder les uns les autres.,. Oui, c'est encore là que je me fis une idée de Paris et que je pensai : ■ S'il existe dans cette ville des palais, des hôtels magnifiques et des balcons dorés d'une lieue, on trouve aussi des endroits où le soleil ne luit jamais, où l'on travaille des années et des années sans espérer que cela finisse. » Je ne croyais plus, comme le Picard, que la capitale était un paradis terrestre. Et plus je descendais, plus l'escalier devenait obscur ; en bas, il était noir; je m'avançais à tâtons pour retrouver l'allée, quand le portier me cria :
« Hé ! jeune homme ? »
Je me retournai.
« Vous allez rue des Grès, numéro 7î
— Oui, monsieur.
—Eh bien I prenez notre rue à droite, ensuite la première à gauche. Vous trouverez la place de la Sorbonne, et plus loin, la rue des Grès. Vous avez un ami étudiant ?
—Oui, un ancien camarade d'école.
— Ah 1 » fit-il en regardant sa femme.
J'avais fini par les voir dans leur petite chambre, au fond de l'allée, mais il m'avait fallu du temps.
HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE
• Eh bien! ii*oubliez pas de prendre à droite, ensuite à gauche, et puis de traverser la place, de la Sorbonne, • dit-il en se remettant à Touvrage.
Alors je ressortis, au milieu de la foule innombrable des marchands d'habits, des porteurs d'eau, des charbonniers auvergnats et des voitures, gui passaient toujours comme un torrent. Je n'oubliai pas ce que le portier m'a- Tait dit, et malgré le vacarme des gros camions chargés de pavés, malgré les cris des cochers : c Gare I » et mille autres cris que je n'avais jamais entendus, je trouvai bientôt la rue des Grès, à droite de la rue Saint-Jacques. Elle descendait jusqu'au coin de Tancienne fontaine Saint-Michel, et l'on ne voyait tout du long que des magasins de livres, le café des étudiant» en haut, et le corps de garde des municipaux vers le milieu. Tout cela, je l'ai devant les yeux.
Je descendais lentement, cherchant le numéro 7 ; je le vis enfin au-dessus d'une enseigne : « Froment Pernett, libraire. ».
En ce moment j'eus presque des battements de cœur. « Comment Emmanuel va-t-il me recevoir? — voilà l'idée qui me venait, — lui, il sera juge un jour, procureur du roi, quelque chose de grand ; moi je ne suis et je ne serai jamais qu'un simple ouvrier. »
En pensant à cela, j'entrai dans l'allée. Il me semble voir encore au bout une statue en plâtre, qui représentait un jeune homme avec des fleurs sur la tête, et tenant dans la main une boule de verre. Auprès de cette statue, dans l'ombre, était une porte vitrée ; je n'osais pour ainsi dire pas l'ouvrir, lorsqu'une grosse femme, la figure bourgeonnée, sortit en me demandant :
• Vous voulez voir quelqu'un?
—Oui, madame, je voudrais voir M. Emmanuel Dolomieu.
—Au deuxième, numéro 11, à droite, » ditelle en rentrant.
Je montai l'escalier bien propre, et je vis au deuxième le numéro 11. La clef était sur la porte. On chantait dans cet hôtel, on riait, on . le faisait du bon temps ; ce n'était pas comme i la rue des Mathurins-Saint-Jacques, où l'on travaillait sans reprendre haleine.
Après avoir écouté quelques instants des fanmes qui riaient, je frappai doucement; la TOix d'Emmanuel cria :
« Entrez ! »
Alors j'ouvris. Emmanuel était assis, dans tlue belle robe bleu de ciel, entre deux hautes Ibttëti-eâ bien claires ; il écrivait au milieu d'un Us de vieux livres; d gauche étaient son lit, entouré de rideaux blancs, et sa cheminée en
marbre noir, une belle horloge dessus et \m miroir derrière.
n avait tourné la tête, et se mit à crier, les bras étendus ; .
• C'est toi, Jean-Pierre ! »
Rien que de l'entendre, je fus soiilagé. Nous nous embrassions comme en sortant de la rivière, dans le vallon de la Roche-Platé.
« Gomment, c'est toi 1 dit-il; ah{ tant mieux, tu me rapportes un bon air du pays... Nous allons dîner ensemble. *
Il riait, et je sentais que j'étais tout pâle.
« Qu'est-ce que tu as, Jean-Pierre ? me dit-il.
— Je n*ai rien. C'est le contentement de te voir et d^être si bien reçu.
— Si bien recul s'écria- t-il; est-ce que je ne serais pas un gueux de te recevoir autrement? Allons..; allons... assieds-toi là, dans le fauteuil. Tiens, j'ai reçu hier cette lettre de mon père ; il m'annonce le grand héritage de M. Dubourg. — Et d'ailleurs rien de neuf I »
Je voyais sa joie, son coptentement, cela me faisait du bien. Pendant qu'il ôtait sa belle robe, qu'il se lavait les mains et la figure, qu'il se passait le peigne dans les cheveux et dans 'sa petite barbe blonde, pendant qu'il allait et venait, qu'il me regardait et criait de temps en temps :
« Quelle chance f Je vîqus de finir mon travail. Nous allons courir, Jean-Pierre; sois tranquille, tu vas voir Paris. »
Pendant qu'il parlait de la sorte, moi je lui racontai l'héritage en détail , sans pourtant rien lui dire de mon amour pour Annette. Il m'approuvait de vouloir me perfectionner dans mon état; et comme je ne pouvais lui cacher ma crainte de ne pas trouver tout de suite de l'ouvrage :
« Bah I bah I dit-il en mettant sa redingote et son chapeau gris, un brave ouvrier comme toi ne reste pas sur le pavé. Ne t'inquiète de rien; et puisque M. Nivoi t'a remis une lettre de recommandation, commençons par tirer la chose au clair. »
Il regarda l'adresse et s'écria :
c C'est à quatre pas... Arrive... nous allons voirl •
Toutes mes craintes étaient passées. Emmanuel, avec sa redingote, sa cravate de soie bleue, son large chapeau, sa petite barbe pointue, ses paroles claires et sou bon cœur, me paraissait comme un dieu. Voilà pourtant la différence défaire des études, ou de travailler pour gagner sa vie ! Enfin, quand l'instruction est bien placée, tout le monde doit s'en réjouir.
Nous étions sortis, et nous descendions la rue des Orès, bras dessus, bras dessous, en nous balançant comme les autres, et regardant
en l'air les filles qui fumaient aux fenêtres d.z petits cigares ; cai dans cette rue vivaient les étudiants : — ils avaient de gros bonnets rouges ou bleus sur l'oreille, et la plupart avaient aussi des femmes, qui venaient les voir, sans respect d'elles-mâmes , en considération de leur jeunesse. J'aime autant vous dire cela tout de suite; c'est la vérité. — Ces femmes donc allaient avec eux comme en état de mariage légitime j elles les suivaient à la danse, et même j'en ai vu gUi fumaient pour leur foire plaisir.
l'aurais encore bien des choses à vous dire ; mais si ie voulais seulement voua donner une idée de la vieille rue en pente, 'des vieux livres dressés contre les vitres; des devantures en dehors remplies de bouquins que les étudiante
ouvrent et lisent; des femmes et des filles qui se promènent sans gêne, le nei en l'air, en riant et saluant de loin leurs camarades, 1 comme de véritables garçons : < Hé I Jacques l ' Hél Julesl ça va bien... Je monte... > ainsi de j suite. Si je voulais vous représenter la vieille l fontaine Saint-Michel au bas, avec son auge j ronde, sa niche, ses deux goulots en fer, en- j tourée des ménagères du quartier, les bras i nus, de marchands d'eau avec leurs tonnes ] sur des voitures; et cette vieille place Saint- j Michel, que j'ai vue tant de fois, — qui s'êten- } dait, humide et grise, au milieu de bâtisses ; décrépites, — toujours pleine de gens criards, J de voitures innombrables ; si je voulais vous i les peindre, il me faudrait des semaines ei de> mois : la vieille place Saint- Michel, la rue des
HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE
J«is-Pieni al MB uni KdUDHiMl. iPifcU.)
flrèfl, la place de la Sorbonne, la rue de l'École-de-Médecine,' la me des Mathurins- Saint-Jacquefl, la rue du Foin, là rue Serpente, Unit cela ae ressemblait pour la vieillesse, et descendait dans la rue de la Harpe, où les boutiques, les marchands de vin , les petits hôtels les garnis, les brasseries se touchaient jusqu'au vieux pont, en face de la Cité.
Au milieu de toute cette confusion, se dressaient dans l'ombre, entre les toits, les cheminées et les vieux pignons, la Sorbonne, J'hôtel de Cluny, les Thermes de Julien, — qui sont des ruines encore pires que le Géroldseck, — l'École de médecine, etc., etc. Que peut-on racontert J'ai vu ces choses, et c'est flnil
C'est à travers tout cela que nous descendions. Emmanuel, à force d'en avoir vu, ne
Msait plus attenlmn à rien; moi, je m'écriais dans mon cœur :
< Maintenant, si je trouve de l'ouvrage, tout sera bien. Quelle difTérence pourtant d'être à Paris, ou dans un endroit comme Saveme, où le sergent de ville passe en quelque sorte pour un maréchal de France, et le sous-préfet pour le roi. Oui, cela change terriblement les idées I >
Et, songeant & cela, nous descendions la rue de la Harpe, lorsque Emmanuel s'arrêta devant une porte cochère en r^ardaut, et dit :
€ Numéro 70, Braconneau, menuisier eiUrepreneur. C'est ici, Jean-Pierre. ■
La peiur me revint aussitôt.
D'un côté de la porte montait un large esca-
HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE
lier, de l'autre s'étendait un mur couvert d'affiches ; plus loin venait une cour bien éclairée, et au fond de la cour, une sorte de halle soutenue par des piliers. J'entendais déjà le bruit du marteau, de la scie et du rabot ; les grandes idées s'envolaient.
Emmanuel marchait de vaut moi, aussi tranquille que dans sa chambre. En traversant la cour, nous vîmes trois ou quatre ouvriers en train de clouer des caisses. A droite se trouvait un pe*it bureau ; une jeune fille écrivait près de la fenêtre.
C'est tout ce que je vis, car alors Emmanuel ayant demandé M. Braconneau, un vieux menuisier, grand, maigre, la tête grise, les yeux encore vifs, en veste, tablier et bras de chemise, sortit de la halle au même instant et répondit :
• C'est mol, monsieur.
-—Eh bien ! monsieur Braconneau, dit Emmanuel sans gène, je vous présente un brave garçon, un honnête ouvrier, qui voudrait travailler chez vous, si c'est possible. H arrive de la province, et vous savez, dans les premiers jours, l'assurapce vous manque; on se fait recommander par le premier venu.
— Vous êtes étudiant? dit le vieux menuisier, (|ui souriait de bonne humeur.
— Étudiant en droit, répondit Emmanuel. C'est un ancien camarade d'école que je vous recommande. »
Les ouvriers continuaient de travailler, mais la jeune personne regardait par la fenêtre du bureau. Elle était brune, un peu pâle, avec de grands yeux noirs.
a Vous avez votre livret en règle? me demanda M. Braconneau.
— Oui, monsieur, et j'ai une lettre de M. Nivoi pour vous.
— Ah! c'est vous que Nivoi m'annonce, s'écria-t-il. Nous n'avons guère d'ouvrage en ce moment, jnais c'est égal, nous allons voir. Et ce bon Nivoi, il est toujours solide... ses affaires vont bien?
— Oui, monsieur.
— Allons, tant mieux. *
Il avait ouvert la lettre, en entrant dans le petit bureau. Nous le suivîmes.
« Asseyez-vous, dit-il. — Tiens, Claudine, regarde cela. »
C'était sa fille. J'ai su plus tard que bien souvent M. Nivoi l'avait fait sauter dans ses mains. Elle lut la lettre^ et le vie\ix maître répétait :
« Les alFaires vont tout doucement... J'ai les ouvriers qu'il me faut.... Malgré cela, nous ne pouvons pas laisser la lettre d'un vieil ami en souffrance. N'est-ce pas, Claudine?
— ^Non, dit-elle. Les ouvriers, en arrivant à Paris, sont toujours embarrassés \ au bout de quelques semaines, ils se retournent, ils apprennent à connaître la place.
— Eh bieni dit M. Braconneau, coupons court. Je ne vous donnerai pas journée entière ; vous aurez trois francs en attendant, et, si l'un ou l'autre de mes ouvriers me quitte, vous prendrez sa place. Cela vous convientil? »
J'acceptai bien vite, comme on pense, en le remerciant ; j'aurais pris la moitié moins dans les premiers temps.
a Eh bien ! vous viendrez demain lundi à six heures, » dit-il, en ressortant pour aller se remettre au travail.
C'était un homme rond, simple, naturel, plein de bon sens. Empianuel voulut aussi le remercier, ainsi que mademoiselle Claudine, qui rougissait. Ensuite nous ressorttmes heu* reux conune des rois. Moi, j'aurais voulu danser et crier victoire. Emmanuel me disait :
« Sais-tu que mademoiselle Claudine est une jolie brune ? »
Mais je ne pensais pas à cela; j'étais comme un conscrit qui vient de tirer un bon numéro, je ne voyais plus clair.
Une fois dehors, Emmanuel me dit :
« Tu dois être content ?
— Si je suis content? m'écriai-je, tu m'as sauvé la vie 1»
n riait.
Nous étions revenus sur la place de la Sorbonne, et nous descendions la petite rue qui longe les vieilles bâtisses et les hautes fenêtres grillées. En passant à côté de deux grandes portes en voûte, Emmanuel me fit entrer dans une vieille cour pavée, entourée de bâtiments comme une caserne, la grande ruche de la Sorbonne au-dessus, à droite dans le ciel.
a Tiens, regarde ces deux portes en face, me dit-il; c'est-là que du matin au soir des professeurs parlent sur le grec, le latm, l'his* toire, les mathématiques et tout ce qu'il est possible de se figurer. Ce sont les premiers de France, et chacun peut aller les écouter. Dans une autre bâtisse, derrière nous, rue de l'Ecole-de-Médecine, on ne parle que de médecine ; dans une autre, place du Panthéon, on ne parle que de droit ; dans ime autre, rue Saint- Jacques, on parle d'histoire et de politique. Enfin ceux qui veulent s'instruire n'ont qu'à vouloir. »
J'étais dans l'admiration, d'autant plus qu'il me disait que cela n^ coûtait rien, qu'oii^ entretenait partout un bon feu l'hiver, et que
HISTOIBK D'UN HOMME DD PIDPLE.
notre pays payait ces savants pour l'instruC' tion de la jeunesse.
Uû grand nombre d'é'udiants sortaient, arec des portefenilles remplis de cahiers sous le bras. Ceux-là n'avaient pas da bonnets rouges, mais de vieux chapeaux râpés et des redingotes noires usées aux coudes. Hs étaient pâles, et s'en allaient en arrondissant le dos, saos rien yoir.
■ Ces pauvres diables seront peut-être uu jour l«s premiers hommes de la France, me dit Emmanuel, et les autres, si magnifiques, avec leurs femmes, leurs bonnets, leurs grands pantalons à carreaux et leurs pipes longues, viendrontleur demander audience, le chapeau bas, pour avoir une place de contrôleur ou de juge de paix dans un village. »
Uoi je pensais :
(C'est bien possible!— Quel bonheur d'avoir cent francs par mois de ses père et mère, pour profiter de l'instruction. Malheureusement, la bonne volonté ne sert à rien; d'abord il faut les cent francs! ■
La vieille Sorbonne sonnait alors cinq heures; comme je restais là tout pensif, Emmanuel me dit :
«Allons, Jean-Pierre, voicil'heurede dîner. Après cela nous ferons un tour. Pendant la semaine, nous n'aurons pas beaucoup le temps' de nous voir; profitons au moins du premier jour. »
n m'avait repris le bras. Quelques pas plus loin nous entrions dans une allée étroite, moisie, vieille comme les mes, qui filait derrière d'anciennes masures et menait au cloître Saint-Benoit. C'est un des endroits de Paris qui resfiemblent le plus à la cour de la vieille synagogue de Saveme. De mon temps, on n'y voyait que des lucarnes, des fenêtres longues, étroites, où pendait du vieux linge, des toits à perte de vue avec des tuyaux de poêle innombrables, de grands pans de murs, des enfonce* ments, des recoins gris, humides et pleins de balayures.
Rien n'était pavé dans ce trou, qui s'ouvrait sur la rue Saint-Jacques, par une espèce de poterne, — un poteau de bois au milieu, pour empêcher les voitures d'entrer dans le cul-detac,— et par une ruelle, sur la rue des Mathurioa-Saint-Jacques.
Combien de fois je suis venu déjeuner et dîner avec Emmanuel chez M. Ober, au clottre Saint-fienottl
Le restaurant Ober était la seule maison propre et peinte, en face de la vieille poterne. Elle avait une rangée de fenêtres au rez-dechaussée, un petit toit en gouttière au-dessus, et trois suites bien aérées de plain-pied. Dans la
petite salle du milieu, à gauche de la porte vitrée, M. Ober, un Alsacien, le nez loug et pointu, les yeux vifs, en petite casquette plate, cravate noire et collet dioit, était assis derrière son comptoir. Dans le moment où nous entrions, comme il était encore de bonne heure, M. Ober dit :
« Vous êtes un des premiers aujourd%ul, monsieur Emmanuel. »
En même temps il lui tendait sa tabatière.
Les trois salles qui s'ouvraient l'une dans l'autre, par deux portes carrées, étaient encore presque vides. On voyait seulement à droite et à gauche, devant les petites tables, quelques jeunes gens en train de manger, et là, pour la première fois, je vis des gens lire en man* géant.
Une bonne odeur de cuisine arrivait par la salle à gauche, et tout de suite je sentis que l'appétit me venait.
* Allons, une prise, répétait M. Ober.
—Merci, répondit Emmanuel, je n'en use
pas.
—Oui, TOUS êtes un garçon rangé, ■» dit M. Ober.
n me regardait.
■ C'est un camarade de Saveme, dit Emmanuel.
— Ahl tant mieux, j'aime toujours & voir des pays. »
Après cela nous entrâmes dans la salle à droite. Emmanuel accrocha ma casquette et son chapeau à la muraille, et me fit asseoir en face de lui, près d'une fenêtre ouverte, eu me disant :
K Qu'est-ce que nous allons prendre î D'abord une bonne bouteille de vin, avec de l'eau de Seltz, car il fait chaud; ensuite deux juliennes, deux biftecks, et puis nous verrons, n'est-ce pasî
— Écoute, Emmanuel, lui dis-je, il ne faut pas fiaire de dépense à cause de moi. Du pain , un morceau de bœuf et de l'eau, c'est tout ce que je demande.
Mais il se fâcha presque en entendant cela.
■ De l'eau, du bœuf, quand j'invite un vieux camarade! dit-il, est-ce que tu me prends pour un avare f •
Et sans m' écouter il cria :
• Garçon, deuxjuliennes, du vin, del'eau de Seltz. ■
Je vis bien alors qu'il ne fallait plus rien dire. Un garçon bien frisé, qui s'appelait Jean, nous apporta deux bonnes soupes aux cai'ottes, la bouteille de vin et l'eau de Seltz; et nous commençâmes à dîner de bon cœur.
C'est le premier dtnerquej'ai fait à Paris, et je m'en souviendrai toujours, non-seulement
. à cause du vin, des viandes et de la salade, mais principalement à cause de l'amitié que me fit voir Emmanuel, et même d'autres jeunes gens gui vinrent ensuite s'asseoir à notre table, et qui me traitaient tous comme un camarade, lorsqu'il leur eut dit que nous avions été à l'école ensemble. — Oui, je n'oublierai jamais cela ; c'étaient des hommes d'esprit, qui parlaient de tout entre eux : de droit, de justice, de médecine, d'histoire, de gouvernement, enfin de tout sans se gêner.
Moi^ je ne comprenais rien, je ne savais rien, et j'avais aussi le bon sens de me taire.
Un grand sec et maigre, qui s'appelait Sillery, disputait contre un autre qui s'appelait Coquille. Deux ou trois amis d'Emmanuel se mêlaient de la dispute, ils riaient, ils criaient. —A chaque seconde, il en arrivait par bandes de trois, quatre, six ; au bout d'une heure, les trois salles étaient pleines; autour de chaque table on entendait des disputes pareilles.
L'air bourdonnait, les assiettes, les bouteilles tintaient, les domestiques, en manches de che* mise, couraient. Us criaient aussi à la porte de la cuisine :
« Un bœuf I
— ^Deux asperges I
— ^Un rognon sauté!
—Un bifteck I
— ^Une bouteille à seize 1 1» etc.
Hs'tenaient dans leurs mains , en courant, trois, quatre, cinq assiettes à la fois, des bouteilles sous les coudes, et rien ne tombait.Chacun recevait ce qu'il venait de demander. Je n'avais jamais rien vu de pareil. Ces domestiques avec leurs cris, leur mémoire et leur adresse extraordinaire, m'étonnaient encore plus que les disputes sur le gouvernement, parce que je reconnaissais mieux la rareté de leur talent, et que je commençais à comprendre les paroles de M. Nivoi, lorsqu'il me disait qu'à Paris les gens travaillaient et se remuaient plus dans une heure, que chez nous pendant une journée.
C'est aussi là, pour la première fois, que j'ai vu le gaz; car. le soir étant venu, tout à coup de belles lumières blanches et bleu de ciel en forme de tulipe, se mirent à briller au-dessus des tables. Les garçons couraient à tous les quinquets avec un bout de cire allumée, comme les bedeaux à l'église, et le gaz prenait feu tout de suite.
Depuis, je me suis souvent étonné qu'on n'ait pas encore de ces lumières dans les cathédrales ; elles sont bien plus belles que la lumière jaune des cierges, et seraient plus agréables au Seigneur.
Enfin, ce dîner, ce bon vin, ces disputes continuèrent de la sorte jusqu'à la nuit close. Alors on se leva. Tous les étudiants assis à notre table se serrèrent la main. Emmanuel paya trois francs au comptoir, et nous sortîmes dans la joie et le contentement de notre âme.
Nous avions aussi mangé des choux-fleurs à l'huile, et le vin nous avait mis de bonne humeur.
C'est après être sortis du vieux cloître Saint- Benoît, par la rue des Mathurins-Saint-Jaoques, en voyant les rues qui descendent sur les quais encore plus encombrées de monde qu'en plein jour, que je fus émerveillé de ce spectacle.
Tous ces gens pendant la journée travaillent chez un maître ou chez eux ; à la nuit ils descendent de leurs six étages et vont respirer l'air. Voilà ce que j'ai compris plus tard; mais alors ce mouvement m'étonnait.
Deux ou trois fois des femmes nous arrêtèrent dans les petites ruelles; quand j'appris ce que c'était, une grande tristesse me serra le cœur. Je regardais Emmanuel, ne pouvant presque pas croire à d'aussi grands malheurs; et seulement plus loin, à la vue du vieux pont Saint-Michel et de tous ces milliers de lumières le long du fleuve, qui tremblotent dans l'eau sous les arches noires, et de toutes ces façades sombres des quais, qui se découpent sur le ciel, seulement à cette vue j'oubliai mes pensées terribles, et je m'écriai :
c Mon Dieu I que c'est beau f Mon Dieu I que Paris est grand I »
Nous suivions les quais sur les trottoirs. Ces longues files de voitures alignées, qui toujours attendent qu'on les prenne ; ces livres rangés sur les rampes dans de petites caisses, où chacun peut chercher ce qui lui plaît; ces grandes maisons dans le fleuve couvertes de toile, où l'on peut se baigner ; ces bateaux de charbon qui ressemblent à des carrières, enfin tous ces mille et mille spectacles qui montrent l'esprit des hommes, leur sagesse, leur bon sens, leur idée de s'enrichir, m'étonnaient, et je criais toujours :
c C'est plus beau qu'on ne peut le penser 1 9
Emmanuel me répondait :
t Oui, mais tu vas voir, tu vas voir I »
n m'avait déjà conduit plus loin, à travers le Pont-Neuf et cette cour du Louvre sombre, —où se dressait la statue du duc d'Orléans ; — à travers la rue Saint-Honoré, à travers dix autres rues, et je ne sentais pas la fatigue, je me disais :
« Il faut pourtant que cela finisse, ces choses nouvelles doivent avoir une fin. »
HISTOIRE D'UN HOMME DD PEUPLE
Et songeant à cela, nous traversions une belle cour entourée de colonnes, fermée devant par une grille, et gardée par des municipauz^ lorsque tout à coup nous arrivâmes sous une voûte de glaces, large comme une rue, éclairée intérieurement comme par le soleil, et bordée de magasins où For, Targent, le cristal, les diamants, la soie, enfin tout se trouvait réuni.
C'était la galerie d'Orléans.
Ouand on n'a pas vu cette galerie, on ne connaît ni les richesses, ni les magnificences de la terre.
Hais c'est plus loin, en arrivant dans le jardin du Palais-Royal, entouré d'arcades innombrables,— éclairées au gaz,— où sont abrités de la pluie, du vent, du soleil, des centaines de magasins tous plus beaux les uns que les autres, c'est en arrivant dans cette cour, sans cesse arrosée dans son intérieur par des jets d'eau, qui rafraîchissent la foule des enfants et des richards assis autour des petits prés de verdure, c'est en arrivant là que les bras me tombèrent.
Emmanuel me parlait, il me montrait tout en détail; mais je ne Técoutais plus, j'avais tant de choses à voir que la tête m'en tournait. Je me rappelle pourtant qu'au bout d'une de ces galeries pleines de lumières et bordées de magasins qui se ferment avec des devantures d'une seule glace, — tellement claires qu'on croirait toucher les montres d'or, les chapelets de perles,^ les bagues de diamants, les horloges en bronze et en marbre, représentant des fleurs, des figures, des chevaux, des cerfs, tous finement travaillés dans la dernière perfection, et qu'on devrait regarder des semaines pour en voir toutes les beautés^ — je me rappelle qu'au bout d'une de ces galeries, ilmedit :
« Tiens, regarde, c'est ici Véfour I » • Alors, regardant, je vis derrière la glace un petit bassin de marbre blanc, plein de tortues, où tombait un jet d'eau, et, tout autour de ce bassin^ des poires, des pommes et d'autres fruits rouges, verts, jaimes, avec leurs grandes feuilles, que mon camarade m'expliquait être des ananas, des grenades, des amandes vertes et d'autres raretés venues des cinq parties du monde. Plus loin, derrière une autre glace, se buvait du poisson et du gibier de toutes sortes, teUement frais, tellement beau, qu'on aurait cru qu'il venait d*étre tué au bois, ou tiré de la rivière-
Enunanuel me dit que les petites tortues étaient pour faire de la soupe, et que le moindre dinar en cet endroit coûtait vingt francs.
J'étais dans l'ètonnement. J'aurais pu là manger mes soixante francs dans un jour. Qu'on juge de ce que cela pouvait être I
 l'un des autres bouts de la galerie, nous vîmes un théâtre, le théâtre du Palais-Royal. Les gens attendaient à la file pour entrer, un municipal en grande tenue surveillait le bon ordre.
Enfin ce Palais-Royal était ce que j'avais admiré le plus, pour ses grandes richesses, ses arcades, son jardin, ses jets d'eau, et généralement pour tout.
Durant plus de deux heures, nous ne ftmes que d aller et venir. L'ébénisterie était sous une voûte, au bout de la galerie d'Orléans. Longtemps je regardai ces objets, les admirant et n'espérant jamais pouvoir rien faire d'aussi beau; cela me paraissait au-dessus de mes moyens, et je reconnaissais que H. Nivoi avait eu raison de me dire qu'à Paris seul se trouvaient les premiers ouvriers du monde.
Nous montâmes ensuite sur les boulevards, dont le spectacle, avec son église de la Madeleine, ses promeneurs innombrables, et ses deux arcs de triomphe, est encore plus magnifique la nuit que le jour. Les lignes de gaz ne finissent plus ; personne ne peut vous donner une idée de cette grandeiur.
ESiface d'une rue très-large, Enunanuel me dit en m'arrétant : •
« La colonne Vendôme f »
Je vis au loin, sur une place profonde, cette colonne sombre. Napoléon au haut. Il était au moins onze heures, nous avions du chemin à faire pour rentrer chez nous, et nous reparti* mes enfin d'un bon pas.
Emmanuel connaissait les passages aussi bien qu'à Saverne. Nous traversâmes bien d'autres arcades, bien d'autre^ ruelles, nous vîmes bien d'autres magasins : mais j'en avais tant et tant vu, que rien ne pouvait plus me toucher.
Vers minuit, je fus heureux d'arriver à ma porte. Au-dessus pendait une pauvre lanterne, à sa tringle de fer. Emmanuel me montra la manière de sonner, et quand le portier eut tiré son cordon :
c Allons, bonne nuit, Jean-Pierre, dit-il en me serrant la main. Au premier dimanche 1
—Oui, » lui répondis-je attendri.
n monta la rue Sorbonne, moi j'entrai dans ta petite allée sombre. Le portier regarda par son châssis sans rien dire, et je grimpai Tescâlier, bien content d'avoir trouvé de l'ouvrage le premier jour.
En ouvrant ma porte, je vis la lune briller sur ma petite fenêtre en tabatière. Je me dés* habillai, rêvant à tout ce que je venais de
HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE
voir, et puis, m*étant couché, je m'endormis aussitôt.
Le lendemain, à cinq heures et demie, je descendais déjà l'escalier, et j'entendais crier en bas :
« Cordon, s'il vous plaît ! »
D'autres ouvriers de la maison se rendaient au travail. Le portier tira son cordon, et nous sortîmes tous ensemble sans nou3 regarder.
On se lève tard à Paris; excepté les ouvriers et les petits marchands, qui donnent de l'air à leurs boutiques, qui balayent, qui regardent en bras de chemise, ou qui versent sur le comptoir de zinc un petit verre aux vieux ivrognes, les plus matineux des gens, tout dort encore à cinq heures.
Les laitières arrivent ensuite, leurs grandes cruches de fer- blanc sous le bras, et s'asseyent sous les portes cochères ; les ménagères et les bonnes descendent, et les balayeurs de la ville rentrent chez eux par bandes, leur balai "sur l'épaule.
Je voyais ces choses en passant. Les rues étaient grises, humides; mais en haut le soleil, ce beau soleil d'été qui dore les champst les prés, les arbres couverts de fleurs et de fruits, ce beau soleil-là brillait sur lés cheminées décrépites et les grands toits moisis ; il descendait tout doucement le long des murs.
Combien de fois, en le voyant ainsi venir, je me le suis représenté là-bas, sur les herbes blanches de rosée, parmi les villages, les vergers et les boisi Combien de fois ne m'a-t-il pas fait songer à Saveme, à Annette, à la mère Balais I
a Maintenant, ils sortent aussi, me disaisje, ils regardent et pensent : — Voilà du beau temps 1 1»
Oui, du beau temps pour ceua qui ne sont pas dans les rues de Paris, profondes comme des cheminées I Enfin, que voulez- vous? à chacun son sort ; on doit être encore bien content d'avoir de l'ouvrage.
J'arrivai sur le coup de six heures dans notre cour ; deux ou trois camarades étaient déjà sous la halle, en train d'ôter leur veste, et de prendre leur rabot. On avait un quart d'heure de grâce le matin Ils me regardaient sar^ rien dire; comme je les saluais, un vieux de quarante-cinq à cinquante ans, la longue barbe rousse grisonnante, le fi*ont haut, les
yeux petits, la peau brune et le nez un peu ca* mard, — un vrai maître, — le pèrePerrignon, s'écria d'un air joyeux :
« On se lève de bonne heure, Alsacien, dans ton pays î
— Oui, maître, lui répondis-je, on fait son devoir.
— Son devoir ! son devoir ! dit-il, on tâche de gagner ses cinquante sous et d'avoir à dîner; c'est tout simple. »
Alors les autres se mirent à rire, et moi je devins tout rouge; j'aurais voulu répondre, mais je ne savais pas quoi.
Le père Perrignon, qui dirigeait l'ouvrage, trouvait à redire sur tout; les ouvriers l'écoutaient et lui donnaient toujours raison. J'ai su par la suite qu'il avait été dans les prisons, pour ses idées sur la politique, et qu'il avait même frisé les galères. C'est à cause de cela qu'il jouissait d'une grande considération dans le quartier.
Enfin, on se mit au travail.
Les caisses que j'avais vu clouer la veille étaient pour enfermer des consoles, des commodes, des buffets déjà prêts au fond du magasin, n restait encore plusieurs caisses à clouer, et c'est par là que je commençai.
M. Braconneau descendit une demi-heure après, n fallut enfermer les meubles dans les caisses avec de la paille, ensuite les charger sur trois voitures. Cet ouvrage aurait pris un jour chez nous. A neuf heures, c'était fini, les voitures étaient en route.
On sortit pour aller déjeuner. J'avais fait connaissance avec deux camarades : un nommé Valsy, grand, pâle, très-bon ouvrier, mais presque toujours malade, et un autre qui s'appelait Quentin, la casquette sur l'oreille, la bouche bien fendue, et que le père Perrignon seul forçait à se taire en lui disant :
« Tu nous étourdis les oreilles! »
Enfin, toute la bande, en veste, descendit la rue lentement. Le père Perrignon venait le dernier. Dehors, on l'appelait monsieur Perrignon. U avait une grande capote brime et portait un chapeau; sa grande barbe grisonnante lui donnait un air respectable.
On s'arrêta chez le premier boulanger à droite. Chacun acheta son pain, et plus bas, au coin de la rue Serpente, nous entrâmes dans une espèce de gargote, qu'on appelait le ca-^ bouîou
Mais il faut que je vous donne une idée de cette gargote, car il n'en manque pas de semblables à Paris ; on en trouve dans toutes les rues, et c'est là que les ouvriers de tous^états : charpentiers, menuisiers, bijoutiers, maçons^ enfin tous, vont faire leurs repas.
Notre caboulot, de plain-pied avec la rue Serpente, avait deux chambres séparées par une cloison vitrée garnie de petits rideaux. Fun côté se trouvait là table des peintres, des graveurs, des journalistes,— qui senties états distingués, où l'on gagne des sept, huit, et même dix francs par jour, — de l'autre côté, celle des maçons, des boulangers, des menuisiers, etc.
Naturellement, à gauche, on payait tout le double plus cher qu'à droite, parce que les tables avaient des nappes, et qu'il faut propor* tionnerle prix à la bourse de chacun.
Voilà pourquoi nous n'allions jamais avec les peintres et les journalistes. Nous avions notre bouillon, notre tranche de bœuf, notre plat de légumes, notre demi-setier de vin pour quinze sous, et les autres pour trente.
11 faut dire aussi que leur chambre était peinte en vert, et que la nôtre n'avait pas de peinture ; mais cela nous était bien égal.
La cuisine, au fond, toute noire, sans autre lumière qu'une chandelle en plein jour, donnait de notre côté, juste en face de la porte, et le tout ensemble ne mesurait pas plus de vingt pieds carrés. C'est là que nous mangions, coude à coude, pendant que madame Graindoi^e, une bonne grosse mère des Vosges, les joues pleines, les yeux petits et vifs, les dents Manches, le menton rond, allait et venait, versait le bouillon sur notre pain, riait tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre, et jetait de temps en temps un coup d'œÛ dans la chambre des journalistes, en levant im coin des rideaux.
Madame Graindorge avait une servante pour l'aider. Un brave garçon, ciseleur de son état, nommé Armand, trapu, carré, la barbe brune, le nez un peu rouge, rude dans ses manières, mais plein de cœur tout de même, lui donnait aussi parfois un coup de main.
. Nous mangions en silence, pendant que les peintres, les journalistes, et les autres se disputaient et criaient comme des geais pris à la glu. Nous entendions toutes leurs paroles, sur le roi, SUT les ministres, sur les Chambres, sur les gueux de toute espèce, — comme ils appelaient le gouvernement, — depuis le gardediampétre jusqu'à M. Guizot.
C'était principalement à M. Guizot qu'ils en voulaient. Gela nous instruisait touchant la politique, nous n'avions pas besoin de lire le joumai, nous savions tout d'avance; et quelquefois, quand un journaliste criait qu'on avait enlevé la caisse, ou qu'on avait insulté la nation, le père Perrignon clignait de l'œil et disait tout bas :
iL Écoutez 1 celui-là raisonne bien... il voit
clair... c'est le plus fort .. il a du bon sens. »
Nous aurions voulu rester jusqu'au soir, pour les entendre se chamailler entre eux.Mais à dix heures moinS un quart il fallait retourner àl'ouvragiê. Heureusement, en revenant dîner, nous en retrouvions presque toujours quelques-uns, tellement enroués, que madame Graindorge avait soin de laisser leur porte en» tr'ouverte; sans cela, nous n'amions plus rien entendu.
J'ai souvent pensé qu'avec des députés pareils les affaires auraient marché bien autrement.
Pour en revenir à ce jour, comme nous finissions de déjeuner, le père Perrignon, qui me regardait, dit tout à coup :
« Alsacien, qu'est-ce que tu payes?
—Tout ce qu'il vous plaira, monsieur Perrignon, » lui répondis-je un peu surpris.
Alors il sourit et dit :
« Ce n'est pas seulement à moi , c'est à tous les camarades qu'il faut payer la bienvenue.
— Et c'est aussi comme cela que je le comprends, monsieur Perrignon, selon mes moyens, bien entendu, car je ne suis pas riche.
— On est toujours assez riche quand on a de la bonne volonté, » dit-il.
Et se tournant vers les autres :
« Eh bien ! qu'est-ce qu'on demande ? Il ne faut pas écorcher le petit, c'est un bon garçon, vous voyez. »
L'un voulait de l'eau-de-vie, l'autre du curaçao; mais le vieux Perrignon dit :
ft Non, il faut trinquer ensemble. Madame Graindorge, deux bouteilles à seize ! »
On apporta deux bouteilles et je rempUs les verres. Les camarades burent tous à ma santés je bus à la santé de tous; puis, ayant payé, nous sortîmes.
M. Perrignon paraissait content. Au lieu de m'appeler l'Alsacien, il ne m'appelait plus que le petit.
Les autres me traitaient tous depuis en bons camarades, mais cela ne les empêchait pas d'en savoir plus que moi sur le métier, parce qu'ils avaient travaillé deux, trois ou quatre ans à Paris, et que j'arrivais de Saverne. C'était même un de mes grands chagrins, non par envie, Dieu m'en préserve, mais parce que je me disais :
ft Est-ce que tu gagnes trois francs par jour? Est-ce que ton maître peut te garder? »
Et j'étais bien forcé de répondre non! j'avais beau suer, me donner de la peine, je restais toujours en retard sur les camai*ades. J'en étais désolé, la nuit je ne dormais pas, ou je m'éveillais en pensant :
-•ji;
HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE
« Mon Dieu I Bi le patron te donne congé, ce sera tout naturel ; mais qu'est-ce qne tu pourras fàireîa
rayais peur de voit arriver le jour de la paye, car c'est ce jour- là qu'on remercie ceux dont oa ne veut plus. Oui, j'en avais peur, et pourtant mon argent diminuait vitej j'aurais eii bien besoin de remonter un peu ma bourse.
ËnSn le samedi soir de la quinzaine arriva. C'est le père Perrignon que M. Braconneau consultait. Je les regardais plein de soucis. Quand ce fut mon tour, le patron me compta les vingt-sept francs sans aucune observation, et malgré cela je sortis avec une crainte de m'entendre rappeler et dire : « Écoutez, le travail diminue, • etc., etc. Ce n'est qu'après
avoir traversé la cour que je me dis en respirant : « On ne t'a pas remercié, quel bonheur 1 .
J'étais déjà loin dans la rue, quand j'entendis derrière moi le père Perrignon crier :
s Hé I petit, ne cours pas si vite. •
Je me retournai inquiet. Le bonhomme arrivait avec sa grande capote brune, en souriant :
«Tu vas... tu vas... dit* il; on croirait que tu te sauves. »
Son air joyeux me rassura, je me mis à rire.
c Tu n'as pas l'air de mauvaise humeur, ce soir, ât-il en me prenant le bras.
— Jamais, monsieur Perrignon. jamais.
-^Âh I jamais I Quand tu rabotes comme un
HISTOIRE D'UN HOMME DO PEUPLE
le daa propriJUim. (Pige 60.)
dératé pour rattraper les autres, quand la 1 soeur le coule dans la raie du dos et que tu serres les dents... >
Alors je fus honteux : on avait tu ma peine.
' Oui, dit-il, c'est comme cela, petit; guand on n'a pas de confiance dans les anciens, quand on veut tout savoir, sans rien apprendre de personne, quand on est trop fier pour demander un conseil, il but s'échiner du matin an loir. C'est beau, cette fierté... ça montre dacaractàre... mais ce n'est ^as malin tout de mâme.
— Ohl lui dis-je, monsieur Perrlgnon, si j'atais mé tous coiuulter. ..
—Comment, tu n'osais pas! Esl-ce que j'ai t& figure d'un loup T ■ 1
H paraissait un peu (âché; mais, se remettant aussitôt :
■ Tu m'ai offert une bouteille l'autre jour, dit-il, eh bieni tu vas en accepter une de moi ce soir. J'avais l'idée d'aller souper aTec ma femme et mes enfanta, rue Clovia, comme à l'ordinaire ; mais j'ai de petits comptes à régler dans le quartier, et puis il faut que nous causions ?
— Si vous voulez que Je fasse vos commissions î
— Non, je les ferai moi-même. Je tiens à te donner quelques bons aTis, dont tu puisses profiter tout da suite. ■
J'étais attendri de cette marque d'amitié. Quand on est seul, loin du pays, on aime bien vite ceux qui tous tendent la main.
HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE
Nous arrivions alors devant la porte du [ caboulot et nous entrâmes. Il pouvait être sept heures et demie. M. Armand, debout sur une chaise, nettoyait le quinquet, des garçons boulangers soupaient, avant d'aller brasser la pâte jusqu'à deux heures après minuit.
M. Perrignon et moi nous nous assîmes près du vitrage, après avoir demandé une bouteille, et là, le coude allongé sur la petite table, il me parla longuement de notre état, me représentant d'abord que chaque ville, chaque village a sa manière de travailler.
« A Paris, dit-il, tout marche, tout change, tout avance. Je veux bien croire que, dans son temps, le père Nivoi était un maître ouvrier; mais depuis quinze ans le travail s'est bien simplifié, bien perfectionné. Tous les jours cette masse d'ouvriers trouvent, tantôt l'un, tantôt l'autre, quelque chose pour arriver à faire plus vite ou mieux, et chacun profite de l'invention. Toi, naturellement^ tu suis la routine de Saverne; ainsi, tu mesures à la ficelle au lieu du compas; ça marche tout de même, mais il faut regarder à deux fois au lieu d'une, et chaque fois tu perds quelques instants; à la fin de la journée cela fait des heures, sans parler de la peine, des soucis et du chagrin de voir qu'on reste en retard.
— Ah ! que vous avez raison; voilà le pire, » lai dis-je.
Il rit.
« Eh bien f petit, tout cela n'est qu'une habitude. Commence par abandonner la ficelle, et, si quelque chose t'embarrasse. Dais-moi signe.
—Oh! monsieur Perrignon! m'écriai-je, si je pouvais seulement aussi vous rendre un service!
—On ne peut pas savoir, dit-il, nous sommes ici pour nous aider. Gela viendra peutêtre. Mais, dans tous les cas, fais pour les autres, plus tard, ce que je fais pour toi maintenant ; nous serons quittes. »
Là-dessus, ce brave homme se leva, décrocha son chapeau, et nous sortîmes. La nuit était venue, nous nous serrâmes la main ; il prit la rue Serpente et moi la rue de la Harpe , Rien que pour ce service, je n'oublierai jamais M. Perrignon. Les hommes de ce caractère ne se rencontrent pas souvent, ils regardent leurs semblables comme des frères ; et leur seul dé* faut, c'est de vouloir forcer les autres d'être justes comme eux. Voilà pourquoi les gueux Bans cœur les appellent des fous. v
Mais une grande joie m'attendait encore ce bcimedi soir. On pense bien qu'à mon premier jour de travail je m'étais dépéché d'acheter de l'encrei des plumes et du papier pour annon-
cer à la mère Balais que tout allait bien, que la lettre du père Nivoi m'avait joliment servi, qu'Emmanuel s'était montré pour moi le même bon camarade qu'à Saverne, et que maintenant je serais tout à fait heureux si je recevais de ses bonnes nouvelles.
Eh bien ! en arrivant au bout de notre petite aUée sombre, comme j'aUais monter, j'entendis le portier ouvrir son châssis et me crier :
« Monsieur Jean-Pierre Clavel t
—Qu'est-ce que c'est? monsieur Trubère.
— Une lettre pour vous. »
Je reçus cette lettre dans un grand trouble ; mais, en passant près de la vieille lanterne crasseuse, ayant reconnu d'abord l'écriture de la mère Balais, cela me fit déjà du bien, et je montai tellement vite, que deux minutes après j'étais assis sur ma paillasse, à côté de la veilleuse, pleurant à chaudes larmes de tout ce que cette brave femme me disait de sa santé ; sur le courage qu'elle avait pris de surmonter ses chagrins après mon départ; sur la satisfaction qu'elle avait d'apprendre que j'étais en place, et sur l'espérance qu'elle conservait encore de nous voir réunis plus tard.
Elle me disait aussi que les Dubourg étaient revenus avec l'argenterie et les bijoux de la tante Jacqueline, et que leur héritage dépassait même ce qu'on avait raconté d'abord. Mais ces choses me devenaient égales, j'en détournais mon esprit et je pensais :
« Tu ne dois rien qu'à la mère Balais, c'est elle qui t'a nourri, c'est elle qui t'a soutenu toujours, c'est elle seule qui t'aime et qu'il faut aimer. Qu'est-ce que te font ces Dubourg ? Quand ils seraient deux fois plus riches, ce serait une raison de plus qui leur ferait oublier leurs anciens amis. Mais ceux qui t'ont fait du bien, Jean-Pierre, à ceux-là tu dois ton travail et ta vie. Tâche de t'élever, de faire venir ta vieille mère Balais, et de M rendre autant que possible tout le bien qu'elle t'a fait. Voilà ton devoir et ton bonheur. Le reste... il faut Toublier I... »
Dans ces pensées attendrissantes, m' étant couché, je m'endormis à la grâce de Dieu.
Depuis mon arrivée à Paris, je n^avais pas eu le temps de revoir Emmanuel ; Toij^vrage était pressé dans cette quinzaine, il avait fallu travailler le premier dimanche et le lundi jusqu'au soir. Mais, le samedi suivant, en nous
HisTOiiiE D'UN Somme du peuple.
faisant la paye, M. Braconneau nous ayant préveans que le lendemain on serait libre , je m'habillai de bonne heure et je courus à l'hôtel de la rue des Grès.
Gela tombait bien, car en me voyant Emmanuel s'écria :
c Je pensais à toi, Jean-Pierre : voici les vacances, les examens sont conmiencés; je passe à la fin de cette semaine et je m'en retourne deux mois au pays. J'aurais eu de la peine à partir sans t'embrasser. i»
II me serrait la main. Pendant qu'il ôtait sa Me robe de chambre, je lui racontai ce qui m'avait empêché de venir.
t Eh bien I nous allons faire un tour, dit-il, nous déjeimerons au Palais-Royal. »
En l'entendant dire que nous allions déjeuner au Palais-Royal, je crus qu'il plaisantait; iJ fît ce que je pensais, et s'écria :
c Pas chez Yéfour, bien entendu I II faut attendre d'avoir notre part dans la pension de Louis-Philippe. Nous urons chez Tavemier, tu Terras. »
Il riait, et nous sortîmes, comme la première fois, en descendant la rue de la Harpe. Mais il voulut me faire voir alors le Palais-de- Justice, fermé devant par une griUe très-belle. Derrière cette grille se trouve une cour, et au bout de la cour, un escalier qui monte dans le vestibule, où les avocats accrochent leurs robes entre des colonnes. Sur la droite, un autre escalier mène dans une grande salle, la plus grande salle de France, et qu'on appelle la salle des Pas-Perdus.
Tout autour de cette salle, très^haute, trèslarge, et dallée conune une cathédrale, s'en ouvrent d'autres où sont les tribunaux de toute sorte pour juger les voleurs, les flloux,. les banqueroutiers, les incendiaires, les assassins, et les amateurs de politique qui trouvent que tout n'est pas bien dans ce monde, et <rii voudraient essayer de changer quelque chose.
C'est ce que m'expliquait Emmanuel, et je pensais que l'idée d'entrer dans la politique ne Ole viendrait j amais.
Apiès cela, nous descendîmes derrière , par on petit escalier qui mène sur une place ouverte à l'autre bout, au milieu du Pont-Neuf. Quand nous eûmes traversé cette place, assez sombre, nous vîmes à la sortie la statue de Henn IV tout près de nous, et, plus loin, cette niagnifique vue du Louvre que j'avais tant adoûiée la première fois. Elle me parut encore pins belle, et même aujourd'hui je me figure lue rieu ne peut âtre plus beau sur la terre : eciie û\e de ponts, ces palais du Louvre et des Tuileries, ces grilles, ces jardins, à gauche;
ces autres palais, et tout au fond TArc-de* i Triomphe I Non, rien ne peut vous donner une I idée plus grande des hommes I
Je le disais à Emmanuel, qui me prévint que le plus beau n'était pas encore ce que nous voyions , mais l'intérieur des palais, où sont réunies toutes les richesses du monde. Gela me paraissait impossible.
Gomme nous continuions de marcher, étant arrivés dans la cour du Louvre, ce fut une véritable satisfaction pour moi de contempler ces magnifiques statues dans les airs, autour de Thorloge, représentant des femmes accomplies en beauté, qui se tiennent toutes droites, deux à deux, les bras entrelacés comme des sœurs, et qui doivent avoir au moins trente pieds de haut.
Rien ne manque à ce spectacle. Seulemeat, plus loin, après avoir passé la voûte du côté des Tuileiies, nous arrivâmes sur une vieille place encombrée de baraques, dans le genre du cloître ISaint-Benoit, ce qui ne me réjouit pas la vue. EUe était pleine de marchands d'images, de guenilles, de ferrailles, et d'autres gens dô cette espèce. Deux ou trois vendaient même des perroquets, des pigeons, des singes, et de petites fouines, qui ne faisaient que crier, siffler, en répandant la mauvaise odeur.
On ne pouvait pas comprendre de pareilles orduresentre deux si magnifiques palais. Emmanuel me dit que ces gens ne voulaient pas vendre leurs baraques à la ville, et que cbacim est libre de vivre dans la crasse, si c'est son plaisir.
Naturellement, je trouvai que c'était juste, mais tout de même honteux.
Ayant donc regardé cette place, qui ressem* blait aux foires de village, Emmanuel me prit par le bras, en disant :
« Arrive I »
En dehors de la cour du Louvre, à gauche, s'étendait la continuation de la bâtisse, et dans la cour se trouvait une porte assez haute, où des gens bien mis entraient.
« Avant d'aller déjeuner, il faut que tu voies le musée de peintm*e, me dit-il ; nous en avons pour une heure. »
J'étais bien content de voir un musée; j'avais seulement entendu parler de musée, sans savoir ce que cela pouvait être.
Bans le vestibule commençait ime voûte, qui se partageait en plusieurs autres, fermées par de grandes portes en châssis tendues de drap vert. Gontreune de ces portes, à gauche, était assis un suisse, que je pris d'abord pour quelque chose de considérable dans le gouvernement, à cause de son magnifique chapeau à
HISTOIRE D-UN HOMME DU PEUPLE
cornes, de son habit carré, de sa culotte de velours rouge , de ses bas blancs et de son air grave; mais c'était un suisse! J*én ai vu d'autres habillés de la même façon. Us restent assis, ou se promènent de long en large pour se dégourdir les jambes : — c'est leur état.
Une dame recevait les cannes et les parapluies dans un coin, moyennant deux sous.
 droite, s'élevait un escalier, large d'au moins cinq mètres, avec des peintures dans les voûtes. On avait du respect pour soi-même en montant un escalier pareil ; on pensait : « Je monte... personne n*a rien à me direl..^ »
Mais tout cela n'était rien encore. C'est en haut qu'il fallait voir I D'abord, ce grand salon éclairé par un vitrage blanc comme la neige, d'où descendait la lumière sur des peintures innombrables, tellement belles, tellement naturelles, qu'en les regardant vous auriez cru que c'étaient les choses elles-mêmes : les arbres, la terre, les hommes, au printemps, en automne, en hiver, dans toutes les saisons, selon ce que le peintre avait voulu représenter.
Voilà ce qui s'appeUe une véritable magnifi-* cence I Oui, quand on pense qu'avec de la toile ot de la couleur, les hommes sont arrivés à vous figurer tous les temps, tous les pays, tous les êtres, au lever et au coucher du soleil, à la lune, sur terre et sur mer, dans les moindres détails, c'est alors qu'on reconnaît le génie de notre espèce et qu'on s'écrie : « Heureux ceux qui reçoivent de l'instruction, pour laisser de pareilles œuvres après leur mort, et nous enor* gueillir tous!...»
Nous nous promenions dans ce grand salon, en silence comme dans une église; nous entendions nos pas sur les parquets, qui sont de vieux chêne. Emmanuel m'expliquait tout bas ce que nous voyions ; il me disait le nom des peintres, et je pensais : « Quels génies!... quelles idées grandioses ils avaient, et comme ils les peignaient vivantes !... 9
Je me rappelle que, dans ce salon. Tempe* reur Napoléon, à cheval, en hiver, au milieu de la neige , du sang et des morts, levait les yeux au ciel. Rien que de le voir, on avait froid.
C'est une des choses qui me sont restées. Mais ces terribles tableaux, qui sont faits pour donner aux hommes l'épouvante de la guerre, me plaisaient beaucoup moins que les champs, les prés, les bœufs, les petites maisons où l'on buvait à l'ombre devant la porte. On voyait que c'étaient tous d'honnêtes gens, et cela vous ré^ jouissait le cœur ; on aurait voulu se mettre avec eux.
La représentation de Notre-Seigneur Jésus- Christ, de la sainte Vierge, des apôtres, des samtes femmes et des anges, avec.tous les cha* grins qu'ils ont eus, les injustices d'Hérode et de Ponce-Pilate, vous rendaient trop triste. Enfin chacun trouve là ce qui lui plaît ; chacun peut se rendre triste ou joyeux, selon ce qu'il regarde.
Après le grand salon carré, nous entrâmes dans une autre salle, longue d'au moins un quart de lieue, et puis encore dans une autre; cela n'en finissait plus. Emmanuel me parlait, mais tant de choses me troublaient l'esprit ! Et comme il venait toujours plus de monde, tout à coup il me dit :
« Ecoute, Jean-Pierre, c'est l'heure du déjeuner. »
Nous eûmes encore im bon quart d'heure pour remonter les salles, et, si vous voulez savoir la vérité, je fus bien content d'être dehors, au grand air. C'était trop à la fois. El puis j'avais faim, j'étais pressé de m'asseoir devant autre chose que devant des peintures.
Nous n'étions pas loin du Palais-Royal, où nous arrivâmes en gagnant la rue Saint-Honoré. Nous revîmes, en passant, la galerie d'Orléans, le jardin, les jets d'eau, les arcades; mais ce qui me réjouit le plus, ce fut d'apercevoir l'écriteau de Tavemier, qu'Emmanuel me montra dans l'intérieur d'une de ces arcades.
Nous montâmes, et, malgré le bon dîner qye nous avions fait chez Ober, je reconnus pourtant une grande différence. C'était là véritablement un restaurant parisien, bien éclairé, riche en dorures ; les petites tables couvertes de nappes blanches à la file entre les hautes fenêtres, les carafes, les verres étincelants, enfin, tout vous annonçait la manière agréable de vivre en cette ville, quand on a de l'argent.
Nous étions donc assis, les domestiques arrivèrent. Emmanuel voulut avoir de Teau de Seltz, du vin, du melon, des viandes, du des* sert ; et, si je n'avais pas lu les prix à mesure sur la carte, j'aurais cru que nous étions ruinés de fond en comble. Eh bien ! tout cela ne montait pas à plus de trois ou quatre francs pour nous deiu. C'est quelque chose d*éton* nanti
Après le déjeuner, nous descendîmes prendre le café sur une petite table de tôle, au milieu du monde, dans le jardin. Emmanuel avait acheté des cigares, et nous fumions comme des propriétaires, en regardant à droite et à gauche les jolies femmes qui passaient C'était bon pour un étudiant en droit; ma:^
HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE
moi, j'avais tout de même \m peu de honte de jouer un si grand rôle. Enfin voilà Texistence de Paris. Peut-être, dans le nombre de ces messieurs et de ces dames gui m*entouraient, appelant les garçons et se faisant servir, s'en trouvait-il gui ne me valaient pas.
n faisait très-chaud, tout était blanc de poussière, même les arbres. Vers deux hjeures, quelques gouttes de pluie s'étant mises à tomber, tout le monde se sauva sous les arcades. H Mut aussi nous retirer ; mais Enunanuel me dit que cela ne durerait pas, et gue nous allions monter en omnibus pour nous rendre à FArcde-Triomphe.
C'est ce gue nous fimes dans la rue Saint- Honoré, au coin delà place du Ghàteau-d'Eau, où se trouvait un corps de garde.
Les omnibus traversent tout Paris par centaines, et Ton peut aller d'un bout à l'autre de la ville pour six sous. Au milieu de la ruOi vous n'avez gu'à faire signe , la voiture s'arrête; le conducteur vous donne la main, vous montez, et voua êtes assis sur un banc rembourré de crin, à côté de messieurs et de dames, pendant que la pluie coule sur les vitres et gue les chevaux galopent.
De pareilles inventions montrent gue rien ne mangue dans notre pays.
Nous courions depuis dix minutes, et le soleil commençait à revenir, lorsgue Emmanuel leva la main pour dire : • Halte 1 n Nous descendl* mes sur une place grande comme deux foisSaveme, entourée de palais, de jardins et de proinenades : la place de la Concorde. Je voudrais bien vous la peindre, avec ses deux fontaines en bronze, son obélisgue, — une pierre en fornie d'aiguille, d'au moins cent pieds, revenue d'Egypte, et couverte de sculptures, — et ses statues rangées tout autour représentant les Tilles principales de la France, sous la figure de femmes assises sur des canons, des boulets, des vaisseaux. •. Oui, je voudrais vous peindre tout cela : — le jardin des Tuileries d'un côté, les Champs-Elysées et l'Aro-de-Triomphe de l'autie, réglise de la Madeleine à droite, la Seine couverte debat^ux et la Chambre des députés i gauche; mais aucune parole ne peut vous donner l'idée de cette place immense. Autant dire tout de suite gue c'est une merveille du monde, et gue, dans cette merveille, tout ce qu'il y a de riche en voitures, en cavaliers, en dames, vont, viennent, se promènent et se regardent pour voir lesguelsont les plus beaux chevaux, les plus beaux plumets et les plus belles robes.
Le long de l'avenue des Champs-Elysées vous découvrez, à travers le feuillage, des coude maisons où les millionnaires demeu-
rent, et plus loin, sur l'autre rive du fleuve, à gauche, Thôtel des Invalides, son dôme dans les nues.
Sous les arbres, on voit aussi de petits théâtres pour les enfants, des chevaux de bois, des jeux de toutes sortes, des hercules, des ménageries; enfin c'est ime fête depuis le premier de l'an jusguI4 la Saint-Sylvestre.
Nous allions à travers tout cela. Nous voyions des statues en marbre de tous les côtés, dont je me rappelle principalement deux à l'entrée de la grande avenue, représentant deux hommes superbes et nus, gui tiennent par la bride des chevaux sauvages dressés sur les pieds de derrière, les jarrets plies, la crinière droite, prétsà s'échapper.
Emmanuel me prévint gue c'étaient des chefs-d'œuvroi et je n'eus pas de peine à le croire.
Mais le plus beau, c'est l'Arc-de-Triomphe gui s'élève au bout de l'avenue , tout gris à force d'être loin, et pourtant superbe, avec ses lignes pâles dans le ciel, et ses voûtes, où des maisons pourraient pousser.
Tout est beau, tout est grand dans cet Arcde-Triomphe : nos victoires, gui y sont écrites partout, et gui font des listes de cinguante mètres ; la beauté de l'idée, la beauté des pierres, la beauté du travail, la beauté de la grandeur et la beauté des sculptures. Quatre de ces sculptures sont en dehors, sur des socles, appuyées contre les arches, et, d'après ce gu'Emmanuel me dit, elles représentent, du côté de Paris, la Guerre, sous la figure d'une fenune gue les soldats français portent dans leurs bras^ et gui crie : « Aux armes I » Cela vous fait dresser les cheveux sur la tête. En regardant cette fenune, on l'entend, on croit gue les Russes et les Prussiens arrivent; on voudrait courir dessus et tout massacrer.
Cette fenune, je la vois toujours; elle ressemble à celles du Dagsberg, gui vont aider leurs hommes à déraciner des tocs. C'est terrible I
Contre l'autre arche, et séparée par la voûte, c'est la Gloire. L'empereur Napoléon figure la Gloire. Un ange lui met des couronnes sur la tête pour le bénir. C'est aussi trèsbeau.
Sur l'autre face, c'est l'Horreur de l'invasion, représentée par im cavalier gui écrase tout, et la Joie de la paix, représentée par des gens heureux gui rentrent leurs récoltes.
Voilà ce gu'Enmianuel m'exphgua, car je n'avais pas assez d'instruction pour deviner tout seul.
Le bceuf, le cheval et les gens sont tout ce gu'il est possible de voir d'admirable.
Je pourrais en dire beaucoup plus, mais ces
HISTOIRE -D'UN HOMME DU PEUPLE
choses resteront là pendant des siècles ; et je pense, comme M. Nivoi, qu'il faut voir Paris pour connaître la grandeur de notre nation, sa gloire et sa force.
Ayant repris le chemin de notre quartier vers cinq heures, nous repassâmes dans le jardin des Tuileries, où les plus belles statues en marbre blanc se trouvent. Quant à vous dire les personnes quelles représentent, j'en serais bien embarrassé. Mais c'est achevé dans toutes ses parties, c'est entouré d'arbres et de petites allées bien unies. Les enfants jouent dans ces allées, les dames s*y promènent, et, malgré la foule, des ramiers volent aux environs; ils descendent même sur le gazon, pour manger les mies de pain qu'on leur jette.
Ces ramiers vous rappellent le pays, les grands bois, les champs, et Ton pense : « Ah ! si nous pouvions vivre comme vous de quelques petites graines, et si nous avions vos ailes, malgré les^marbres, les palais et les colonnes, ce n'est pas ici que nous resterions. »
Je ne pouvais m'empécher de le dire à mon camarade Emmanuel, lui rappelant comment le soir, au vallon, sous la Roche-Plate, en sortant de la rivière, — lorsque Tombre des forêts s'allongeait dans les prairies, — on entendait les ramiers roucouler sous bois. Ils étaient par couples; mais en ce temps nous ne savions pas ce qu'ils se racontaient entre eux; je le savais maintenant, et je les trouvais bien heureux de pouvoir roucouler par couples, en se sauvant dans les ombres.
Emmanuel m'écoutaitla tôte penchée. J'aurais bien voulu lui parler un peu d'Annette; mais je n'osais pas..^ J'avais tant.^. tant de choses sur le cœur j
Nous étions sortis du jardin ; il me conduisait à travers une grande place; où se dressait une haute maison en forme de tour, couverte d'affiches, et de loin je reconnaissais le LouTre.
Alors tout me paraissait sombre, j'avais toujours le nom d'Annette sur la langue; je regardais mon camarade, qui semblait rêver, et nous marchions dans de petites ruelles sales. Les marchands d'eau passaient; les marchands d'habits, la bouche tordue, criaient, regardant aux fenêtres. Le vrai Paris des rues revenait.
Tout à coup Enunanuel, levant les yeux, dit:
■ Voici le Rosbif 1 entrons, Jean-Pierre, et dînons, n
Nous entrâmes; tout était plein de monde, et nous ne trouvâmes de plac« qu'au fond, sous une espèce de toit en vitrage.
Nous fîmes encore un bon repas, mais je ne
sais pas pourquoi la tristesse était venue; Emmanuel pensait peut-être à son examen, et moi, mon esprit était â Saveme. Je voulus payer, cela le mit de mauvaise humeur :
« Quand j'invite mon meilleur camarade, dit-il, je ne supporte pas qu'il paye. C'est presque une injure que tu me fais. »
Je lui répondis que ce n'était pas mon intention; mais que j'avais du travail, et que c'était juste de payer chacun son tour.
Il ne voulut pas y consentir, et je crus même qu'il était fâché. Mais , quelques instants après, étant sortis, il me serra la main en s' écriant :
« Jean-Pierre, je n'ai pas de meilleur ami que toi I Veux-tu venir au théâtre du Palais- Royal? »
J'étais fatigué. Je lui dis que ce serait pour une autrefois, et nous remontâmes lentement la rue Saint-Honofè.
Une chose me revient encore, c'est que le même soir, en passant sur le Pont-au-Change, Emmanuel me montra la place du Ghâtelet, avec sa petite colonne et sa fontaine, et plus loin le bal du Prado. Mais cette place et ce pont sont des choses qui me rappellent bien d'autres souvenirs. Il faudra que j'en parle plus tard. Tout ce que j'ai besoin de dire maintenant, c'est que, étant arrivés devant ma porte, nous nous embrassâmes comme de véritables frères. Je ne pouvais pas espérer le conduire à la diligence pendant la semaine, et je lui souhaitai bon voyage*
Je ne pensais plus revoir Emmanuel avant son retour des vacances; mais, à la fin de cette semaine, ime après-midi, vers deux heures, il entra tout à coup dans notre atelier en s'écriant :
f Je viens t'embrasser, Jean -Pierre, je suis reçu et je pars! •
Il était en petit frac d'été blanc et chapeau de paille, ses yeux brillaient. Tous mes camarades le regardaient, pendant que nous nous embrassions. Je le reconduisis jusque dans la cour.
« Tu n'as pas de commissions pour Saverne î » me demanda- t-il.
Alors je pris le courage de lui dire :
t Embrasse pour moi la mère Balais^ dis-lui que je vais bien, que l'ouvrage continue et que je pense à elle tous les jours. Embrasse aussi le père Antoine, madame Madeleine et Annette
Si tu passes près de la fontaine, n^oublie pas non plus M. Nivoi, Tu lui diras que je le remercie de ses bons conseils et de sa recommandation. M. Braconneau s*est souvenu de lui. •
Nous nous serrions les mains. Il partit en criant :
■ A bientôt 1. . . dans deux mois I ... »
Puis il monta dans une voiture qui l'attendait à la porte, et descendit la rue au galop. Comme je rentrais, le père Perrignon me demanda :
t C'est un de tes camarades d'enfance ?
—Oui, monsieur Perrignon , le fils de notre juge de paix, un camarade d'école. Il fait son droit.
—Quel brave garçon, dit-il, quelle honnête figure! >
Il n'en dit pas plus alors; mais, à trois heures, en allant dîner, il se mit à parler d'Enunanuel, disant que les bourgeois et le peuple ne font qu'un, qu'ils ont les mémes.intéréts; mais que malheureusement on rencontre trop de ces fainéants qui viennent à Paris, soi-disant pour faire leurs études, et qui dépensent l'ar^ gent de leurs parente à courir les filles de mauvaise vie. Il les traitait de canailles. Quentin et les autres l'approuvaient.
En parlant d'Emmanuel et de ceux qui lui ressemblaient, M. Perrignon disait que la place de ces jeunes gens était à la tête du peuple; que leurs pères avaient fait la Révolution de 89, et que les fils marcheraient sur leurs traces, qu'ils ne se laisseraient pas abrutir par lesmauvais exemples , et que le peuple comptait sur eux.
On se figure quel plaisir j'avais d'entendre un homme aussi respectable que M. Perrignon, un maître ouvrier, parler ainsi de mon camarade.
Je me rappelle que dans ce temps les disputes des journalistes, des graveurs et des peintres redoublaien t dans notre caboulot ; qu'on disait que les cours de Michelet et de Quinet étaient suspendus et qu'ils ne reconmience- Taient pas après les vacances ; que la grève des charpentiers devenait plus forte; que les banquets allaient leur train; qu'Odilon Barrot et Lamartine ne laisseraient pas tomber les droits du peuple; et qu'on répétait mille fois les mots de paix à tout prix, de mariages «spa-
gnols et autres choses que je ne comprenais pas.
Quand les disputes grandissaient, notre car ho^ot ressemblait à un tambour, les vitres frissonnaient, on tapait des pieds, on aurait cru qu'on allait se prendre au collet; et chaque fois que Tun de nous avait envie de tousser ou
d'étemuer, le père Perrignon levait la main en disant :
t Chut! écoutez... C'est Coubé qui parle; » ou bien, « c'est Montgaillard. »
De temps en temps, l'un ou l'autre de ces journalistes et de ces peintres sortait tout pâle, sans avoir l'air de nous voir, et rentrait ensuite pour se remettre dans la bataille.
Celui qui s'appelait Coubé était petit, sec ; il avait les yeux vifs, le nez crochu, la barbe grise, et parlait très-bien.
Montgaillard était grand, osseux, roux; il avait les épaules larges, le dos rond, la barbe courte, seiTée, remontant jusqu'aux yeux, le front large et plat, le nez et le menton allon* gés , la voix rude : il ressemblait à un sanglier.
D'autres aussi criaient, piaillaient, quelquesuns riaient, mais tous étaient habillés comme des gens qui ne pensent qu'à leurs idées, le chapeau de travers, la cravate défaite, le col de la chemise dehors dun côté, rentrant de l'autre. Ils ne faisaient attention à rien, et seulement quelquefois par hasard en passant^ voyant M. PerrigUQU, ils lui serraient la main en s'écriant :
■.Bonjour, Perrignon, bonjour! »
Puis ils rentraient et se remettaient à parler, sans écouter ce qu'oft disait ni savoir ce qu'on avait dit.
Montgaillard et Coubé avaient la voix tellement forte, qu'on entendait leurs discours malgré les cris, les éclats de rire et le frémissement des vitres.
Dans les premiers temps, quand ils parlaient de grève, de réforme, de banquets, de paix à tout prix, de Pritchard, tout pêlemêle, je ne comprenais pas un mot. Mais un samedi soir que nous étions libres à quatre heures, et que Valsy, Quentin, M. Perrignon et moi nous prenions encore un verre de vin après le départ des camarades, je leur demandai ce que cela signifiait, car à Saveme je n'avais rien entendu de pareil; c^étaient des choses inconnues, et même celui qui s'en serait occupé aurait passé pour un fou.
• Vous ne lisiez donc pas les journaux? me demanda le père Perrignon.
— Non, jamais.
— Alors, que faisiez-vous donc le soir après l'ouvrage?
— Moi, j'allais me promener aux environs de la ville, et les autres s'asseyaient tranquillement dans les brasseries; ils buvaient des chopes et fumaient des pipes jusqu'à dix heures. Quelquefois ils jouaient aux cartes et se trompaient entre eux tant qu'ils pouvaient.
— C'est donc un pays de crétins, dit le père
HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE
-Cbull Écoutei, c'est ConU qui parie, (Page 69.)
PerrlgnooT Si tu m'avais raconté cela le premier jour, sais-tu que je t'auraia mis hors de l'atelier? Heureusemeut je te connais mainte' nant et je te considère comme un brave gar< çon. Hais il faut lire les journaux. Madame Ôralndoi^e te laissera prendre la Réforme; n'est-ce pas, madame Graindorge?
— Oh! bien sûr... qu'il la prenne... que voulez-vous que j'en fasse? «
C'était un vieux journal graisseux, que les journalistes jetaient en sortant sur notre tahle. Depuis ce jour, je le pris tous les soirs et je le lus, parce que j'étais honteux de vivre comme un imbécile, avec des camarades qui s'intéressaient aux USaires du pays, autant et plus que tes riches bourgeois de chez nous.
Ge même soir, la père Perrignoo me dit
qu'on appelait Grève la place devant l'Hôtel de ville, sans doute parce qu'autrefois elle était couverte de sable ; que les ouvriers sans travail se réunissaient sur cette place, où l'on allait les retenir ; mais que souvent, quand il s'élevait uDe discussion entre les patrons et les ouvriers, les ouvriers en masse se retiraient but la place, et qu'on disait alors que les charpentiers, les maçons, etc., se mettaient ea ^réve. Cela signifiait qu'ils voulaient une augmentation de prix, ou une diminution de travail.
■ Les tailleurs de pierre, les maçons, les couvreurs, me dit-il, se mettent tot^ours en grève sur la place de l'HAlel de ville ; mais les peintres en bâtiment vont sur la place du. ChAtelet, les ramoneurs à la Porte-Saint-Danis , les serruriers sur le maiché Saint-Martin, les pa-
HISTOIRE D'UN HOMME DO PEUPLE
t^mi
-UHDoicela... c'est le livre du p«iplerf*n(id$. • (Pige 68.)
Tsim an (Join du boulevard Montmartre, ainsi pour tous les corps d'état. >
H me dit ensuite que la réforme, dont tout le monde parlait, et que les bourgeois voulaient comme nous, était lîn changement dans la manière de nommer tes députés du pays; que jusqu'aloi-a il fallait, pour avoir le droit de nommer un député, payer deux cents francs de contribution, et que les gens riches seuls payaient deux cents francs de contribution, de sorte que les gens instruis et honnêtes, mais sans fortune, ne pouvaient ni nommer les députés, ni être nommés députés; — ce que lui, Perrignon, coasidérait comme une chose abominable, contre nature.
■ Car, disait-il, les riches ne voient que la richesse, et s'inquiètent peu du sort des pau-
vres. Leur richeBse montre très-Bouvent leur égolsme ; chacun sait que la générosité, la no^ blesse de cœur, l'amour de la patrie, le' sacrifice de ses propres intérétsà la justice, ne sont pas des moyens de s'enrichir. De cette façon, les égoïstes sont seuls chargés de faire les lois pour un peuple fier et généreux. »
Il disait aussi que la suite de tout cela, c'était l'abaissement de la France , parce que ces égoïstes, nommés par d'autres égoïstes, ne songeaient qu'à remplir toutes les bonnes places, et à se les donner entre eux en famille; qu'ils ne s'inquiétaient pas de savoir si leurs fils, leurs neveux, leurs cousins étaient capables de les remplir, mais seulement de les avoir; que les imbéciles et les gueux par cd moyen avaient tout, les hommes de cœur et
les savants rien ; ce gui n'était pas un grand encouragement pour s'instruire, et se sacrifier à la patrie. Qu'en outre, ces égoïstes, n'ayant en vue que de garder leurs biens, sacrifiaient notre honneur pour conserver la paix; que leur chef, M. Guizot, n'avait qu'à les prévenir qu'ils risquaient leur fortune dans la guerre, pour les faire voter la paix à tout prix ; et que même ils venaient de voter des centaines de mille francs pour un apothicaire anglais nommé Pritchard, malgré l'indignation de toute la France ; que les Anglais nous menaçaient toujours, voyant que cela leur réussissait si bien; enfin, que les bourgeois honnêtes étaient las de ces abominations, et qu'ils demandaient la réforme, qu'on appelait adjonction des capacités ; mais que le roi Louis-Philippe tenait à M. Cruizot, et que M. Guizot ne voulait pas la réforme, parce'qu'il ne serait plus aussi sûr de faire peur aux députés, si dans le nombre il s'en trouvait de pauvres, décidés à soutenir l'honneur du pays, au lieu de tout sacrifier aux écus.
Voilà ce que le père Perrignon nous dit à tous, car les camarades l'écoutaient aussi, et comprenaient encore mieux la beauté de cette réfoime. U nous dit que les professeurs Michelet, Quinet, et généralement tous les gens honnêtes, bourgeois ou non, reconnaissaient la justice de ce changement ; qu'ils le voulaient, que l'armée le soutenait, et que M. Guizot seul s'obstinait contre tout le monde, pour rester ministre dans les siècles des siècles.
Rien que de parler du ministre Guizot, le père Perrignon devenait tout pâle d'indignation, et naturellement sa colère me gagnait.
Depuis ce moment, toutes mes idées sur la politique étaient plus claires. Quand on parlait de grève, de réforme, de paix à tout prix, je comprenais ce qu'on voulait dire; je m'indignais avec les journaHstes contre la corruption, et je regardais M. Guizot comme un être sans justice, qui ne pouvait plaire qu'aux Anglais.
Les choses continuèrent de la sorte : le travail, les disputes, de temps en temps un lundi, mes journaux le soir, et puis les souvenirs du pays : « Voici l'automne... voici que les feuilles tombent.... On va se promener au Haut-Barr, on prend des chopes au petit bouchon de Palier, et puis on redescend la côte ; on est heureux.... et moi je suis ici tout seul !.... n , Je revoyais la petite ruelle des Deux-Giefs :
« Depuis que les Duboui*g sont partis, que fait-on là-bas? quelles gens demeurent aujour-
d'hui dans la vieille maison? Est-ce un charpentier, est-ce un serrurier, un tourneur? On n'entend plus le vieux métier du père Antoine. LaTamill^ Rivel loge sans doute encore au second; ils descendent et remontent toujours le vieil escalier. . . Oui, ils ne sont pas devenus riches, eux... ils n'ont pas abandonné le vieux nid! »
Et songeant à cela durant de longues heures, je me figurais Annette devenue demoiselle :
« Elle ne te reconnaîtrait plus, me disais-je ; tu ne serais plus pour elle Jean-Pierre. »
Cette pensée m'accablait.
Ah I je sentais que j'aimais Annette de plus en plus I et ce M. Breslau, qu'ils avaient pris pour conseil, je pâlissais en pensant à lui.
Enfin, que faire ? le travail de tous les jours, la confiance du père Perrignon, la satisfaction de se dire : « Je gagne ma vie I n et ces grandes disputes sur les droits du peuple, sur l'honneur de là France, sur la réforme, sur la Révolution, tout cela me faisait oublier un peu mes chagrins, tout cela me montrait un nouveau monde, et souvent je m'écriais en moimême :
tf Nous ne sommes pas seulement ici pour nous seuls, nous sommes ici pour la patrie ! Ceux qui n ont pas de famille, pas de richesses, pas d'amour... eh bien! ils ont la patrie; ils ont quelque chose déplus grand, de plus beau, de plus éternel : ils ont la France! Qu'elle prenne seule notre vie. Et puisque nous sommes pauvres, qu'elle soit pour nous l'amour, les richesses et la famille 1 n
Ces pensées, le soir, seul dans ma chambre, me venaient en foule , et je me faisais à moimême de semblables discours. Et puis je lisais le journal, je m'indignais de plus en plus contre les égoïstes, qui se figurent que la patrie doit les combler d'honneurs. Ah 1 j'ai souvent pensé depuis que ceux-là ressemblent aux avares, aux usuriers, qui n'ajjpent qu'en proportion des écus qu'on leur apporte, et qui n'ont jamais connu le véritable amour I
Je me rappelle aussi qu'à la fin de septembre le quartier était devenu bien triste. Tous les étudiants étaient partis , il ne restait plus que les filles, qui maigrissaient, et dont les chapeaux, les petites robes d'indienne, les petits souliers pour la danse, s'en allaient brin à brin^ comme les chandelles des prés quand souffle le vent. Elle entraient quelquefois au caboiUot^ bien tristes, bien pâles, et s'asseyaient au bout de la table, en demandant deux sous de bouillon. Elles cassaient leur croûte de pain en silence, les yeux baissés, et mangeaient la pour se soutenir. Personne d'entre nous
HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE
leur disait rien ; chacun se faisait ses réflexions à lui-même, pensant : • Est-ce la fille d un ouvrier? Est-ce la fille d'un soldat ? Gomment devient-on si misérable? Et comment peut-on être assez lâche, assez éhonté, assez scélérat pour entraîner une pauvre fille, quelquefois une enfant à sa perte, et Tabandonner ensuite pour courir les champs et se réjouir avec père et mère, avant de recommencer? Est-ce que cela ne crie pas vengeance? Est-ce que de pareilles choses devraient être permises dans un pays chrétien ? »
Des centaines d'idées pareilles vous passaient par la tête. Devant Dieu, je le dis, les plus grands scélérats ne sont pas ceux qui tuent leur père, car la guillotine est près d'eux, mais ce sont ceux qui séduisent les filles et les abandonnent. Ce ne sont pas- seulement des scélérats, ce sont aussi des lâches. S'ils voyaient derrière eux la main du père ou du frère, ils frémiraient. Et je leur dis :
€ Vous deviendi*ez vieux, vous vous confesserez, mais toutes les absolutions du monde ne vous serviront à rien : celles que vous avez assassinées vous attendent I »
En ce temps, le père Perrignon trouvait plaisir à se trouver avec moi; il me donnait des conseils poui* l'ouvrage , il s'inquiétait de tout ce que je faisais, mes idées lui paraissaient justes ; et bien souvent je l'accompagnais après le travail jusque dans son quartier, rue Glovis, derrière le Panthéon, pour causer des journaux, des affaires du pays et de tout ce qui nous intéressait. Nous restions là souvent un quart d'heure à sa porte avant de nous séparer. Un soir même que je l'avais reconduit de la sorte, voyant que bien des choses ne pouvaient m'entrer dans la tête, parce que je n'avais jamais lu que le catéchisme et l'histoire sainte, il me dit .
t Écoute, petit, tu vas très-bien, mais il faut absolument que je te prête l'histoire de notre Révolution. C'est là que tu verras d'où viennent nos droits, ce que nous étions avant 89, et ce que les anciens ont fait de nous. Seulement^ aie bien soin du livre.
— Soyez tranquille, monsieur Perrignon, lui dis-je, j'ai l'habitude de veiller à ce qu'on me prête. •
Alors nous ' montâmes ensemble. 11 avait deux chambres assez grandes au cinquième sur la rue, une cuisine et un cabinet derrière. En entrant, je vis sa femme et trois enfants : une petite fille de dix à douze ans, un garçon de huit à neuf, et un autre tout petit encore au berceau. Les chambres étaient propres, bien éclairées ; la femme était grande, brune, ^e pouvait avoir de trente-cinq à quarante ans;
elle avait le nez droit, le front haut, le menton allongé. Gela paraissait une .maîtresse femme, pleine de courage et de résolution. Rien qu'à voir la manière dont elle sourit à son mari, je reconnus qu'elle l'aimait bien, et qu'elle le considérait comme le premier homme de France. Elle lavait justement du linge dans un cuveau sur la table, les bras en manches de chemise, nus jusqu'aux coudes. La petite fille, qui ressemblait à sa mère, cousait près d'une fenêtre; le petit garçon, en veste, et qui ressemblait tellement à Perrignon qu'on l'aurait reconnu dans la rue, écrivait gravement à l'autre bout de la table. L'enfant dans son berceau était rouge et frais ; il avait les yeux ouverts et ne criait pas. .
M. Perrignon, sans rien dire, commença par ôter son chapeau, et par accrocher sa grande capote brune dans un coin. Ensuite il mit une blouse, et comme sa femme m'avançait une chaise en disant :
■ Asseyez-vous, monsieur. »
n dit :
a G'est un de mes compagnons, Marianne, un brave garçon que j'aime... dans- le genre de Roger, tu sais... c'est le même caractère. »
Aussitôt la femme me regarda d'un air curieux et répondit :
c Oui, il lui ressemble. •
Après avoir dit cela, le père Perrignon embrassa sa fille, qui s'était levée et s'appuyait contre lui. Il embrassa le petit garçon, et prit son cahier en me le montrant.
« Regarde ça, Jean-Pierre, fit-il, pendant que ses joues s'animaient, qu'en penses- tu?
— Il écrit déjà bien, monsieur Perrignon.
— Oui, c'est une écriture ferme, c'est net, c'est bien posé, dit-il. Je suis content de toi, Julien. »
J'embrassai le petit, qui paraissait tout fier; et Perrignon, s'avançant vers le berceau, prit son dernier en le levant et l'embrassant, ouvrant la bouche et riant comme im bienheu* reux.
La mère, qui s'était remise au cuveau, riait de bon cœur, et le petit enfant, tout réjoui^ étendant ses petites mains, finit aussi par rire, ce qui mit toute la famille de bonne hu« meur.
a Tout le monde se porte bien ici, dit alors le père en prenant l'enfant sur son bras» Donne-moi la clef de l'armoire aux livres, Marianne, il faut que je prête à mon compagnon ï Histoire de la Révolution. U aime à hre, c'est ce qu'il faut dans notre temps. Il faut que chacun comprenne ses droits et ses devoirs. »
La femme lui donna la clef; il ouvrit une
HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE
armoire remplie de livres de haut en bas, il en prit un et me le remit en disant :
« Lis-moi cela. . . c'est le livre du peuple français. Tu verras le commencement de la Révolution ; le commencement, car elle n'est pas finie, elle continuera jusqu'à ce que nous ayons la liberté, l'égalité et la fraternité. Beaucoup de chapitres manquent, mais, si nous ne pouvons pas les écrire, ces gaillards-là viendront après nous. »
Il montrait son garçon à table, et lui passait la main dans les cheveux*
« N'est-ce pas, Julien?
— Oui, mon père, dit l'enfant.
—A la bonne heure I »
Et, riant tout' haut en me regardant :
• Ceux qui veulent arrêter la justice, dit-il, ne sont pas au bout de leurs peines; s'ils pouvaient nous donner des enfants, cela pourrait réussir, mais nous les faisons nous-mêmes et nous les élevons dans nos idées. Regarde! tout cela, c'est pour aider la Révolution ; c'est du bon grain, cela pousse pour réclamer des droits et remplir des devoirs. Nous sommes des milliers comme cela. Tout marche^ tout grandit; ce qu'on fauche ne vaut pas la peine d'en parler. On nous avait abrutis pour nous conduire et nous opposer les uns aux autres ; mais ces temps-là sont passés, la lumière descend partout. Quoi qu'on fasse, l'avenir est aux peuples. On met l'éteignoir sur une chandelle, on ne peut pas le mettre sur le soleil. »
Voilà ce qu'il me dit. Sa femme et ses enfants l'écoutaient d'un air de vénération.
Se dis alors que j'étais pressé dé lire le livre.
• Ne te dépêche pas trop de me le rendre, fit-ilj je n'en ai pas besoin, je le sais par cœur. Seulement, crains de le perdre. »
n me reconduisit sur l'escalier ; je saluai sa femme, et nous descendîmes encore ensemble trois ou quatre marches. ^Ensuite, m'ayant serré la main, il rentra dans la chambre, et je descendis, pensant que j'avais vu Thonmie le plus heureux du monde^ et me figurant que j'aurais été comme lui, sans l'héritage des Dubourg.
Cette nuit-là jusque passé minuit, je lus le livre que m'avait prêté M. Perrignon. Je ne savais pour ainsi dire rien de notre Révolution, j 'avais seulement entendu m audire Robespierre à Saveme, et dire qu*il guillotinait les gens comme des mouches.
M ais toutes les grandes actions, toutes les xellr^ïs lois, toutes les victoires de ces temps, personne ne m'en avait parlé. Je ne savais pas seulement çue mon grand-père et tous ceux dont je venais avaient appartenu à des sei-
gneurs qui les traitaient comme des bêtes, et non-seulement eux, mais toute la France.
J'ignorais ces choses ! Je ne savais pa.s non plus que la Révolution nous avait délivrés d'un coup, en chassant les autres, qui même étaient allés se mettre avec les Autrichiens, les Anglais et les Russes, pour attaquer la patrie; de sorte que si nos anciens n'avaient pas montré plus de courage et plus de génie qu'eux, s'ils ne les avaient pas battus pendant vingt ans, nous serions encore les animaux de ces gens-là.
Non l de tout cela je ne savais pas un mot, et de temps en temps je m'écriais en moimême :
c Gomment ne nous a-t-on jamais rien appris de notre propre histoire? Qu'est-ce que me faisait le roi David, ou le prophète Jonas, à côté de cette histoire? »
J'étais indigné de voir qu'on m'avait tenu dans une pareille ignorance. Je médisais : « Il est clair qu'on veut tous nous abrutir, en nous faisant croire que nous sommes responsables de ce qu'Adam a mangé des ponunes, au lieu de nous parler de nos droite et de nous apprendre à aimer et à respecter nos anciens, qui ont fait toutes ces grandes choses dont nous jouissons maintenant : — oui, c'est dair, et c'est abominable I
C'est pendant ce mois de septembre, cinq semaines après le départ d'Emmanuel, que j'eus le mal du pays. Je me sentais dépérir. La nuit et le jour je ne revoyais que Saveme, la côte, les bois de sapins, la rivière, les ombres du soir; je sentais l'odeur des foréte, j'entendais les hautes grives s'appeler, puis le métier du père Antoine, les sabote de la mère Balais, les éclate de rire d'Annelte; tout, tout me paraissait beau, tout m'attendrissait :
ft Ahl mon Dieul si je pouvais seulement un peu respirer là-bas 1... Ahl si je pouvais seulement embrasser la mère Balais et boire une bonne gorgée d'eau de la fontaine. Gomme elle serait fraîche... comme je reviendrais I Ah! je ne reverrai plus le bon temps I je ne chan* terai plus en rabotant avec le Picard, je ne reverrai plus le père Nivoi, je n'entendrai plus les servantes crier autour des auges, et les vaches galoper la queue toute droite, les jambes en l'air... C'est fini... c'est ici qu'il faut que ja laisse mes os. »
Voilà cette maladie terrible. Je tombais en*
HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE
semble, et le pÈre Perrignon avait beau me
crier:
I Allons, courage, Jean-Pierre. Que diable! nous sommes à Paris, nous sommes dans les idées jusqu'au cou... Qu'est-ce que nous fait le resteî J'ai connu ça dans le temps... Oui, c'est dur... mais avec du courage on surmonte le chagrin. •
II avait beau me prendre la main, le bourdonnement de la rivière 30US les vieux saules m'appelait... J'aurais voulu partir. Et dans ces lamps, en le reconduisantjusqu'à sa porte, rue ^lovis, quand il montait et que je reslais seul, lu lieu de retourner au quartier Latin, je suirais ma route, j'arrivais à la rue Contrescarpe, Lotit au haut de la butte : une rue déserte, abandonnée, avec quelques vieilles enseignes, de l'herbe eolre les pavés et le gros dôme du Panthéon derrière, tout gris.
Je regardais en .passant ces gens minables, les souliers éculés, assis sur les marches ; ces femmes jaunes, ces enfants maigres, tous ces élres sales, déguenillés; leurs petites vitres raccommodées avec du papier, et derrière les vitres des images du temps de la République ou de Louis XVI, Dieu sait qui les avait collées là, ces images; les années avaient passé dessus, Oa y voyait les chapeaux à cornes, les perruques, les habits vert perroquet, les gilets à fleurs tombant sur les cuisses, les cravates montant jusque sous le nez. C'était vieux, vieux I et tout restait dans le même état.
Je regardais cela, comme Joseph d'Arimathie regardait au fond du sépulcre vide.
Au bas de la vieille rue en pente, où pas une voilure ne passait, à droite d'une mairie, i gauche d'une fontaine toute neuve et blanche, la fontaine Cuvier, avec le lion où s'appuie une femme nue, l'aigle en l'air qui s'envole un mouton dans les griffes, et au-dessous tous les animaux de la création; entre ces deux bitisses, je voyais un vieux mur couvert de lierre..,. Oh! lo beau lierre.... comme il vivait et s'étendait! — C'était le Jardin des Plantes
Un peu sur la gauche du mur s'ouvrait une belle porte grillée, une sentinelle auprès. Là commençait l'allée en escargot bien sablée, tournant entre les plantes rares, les tuhpes roses, — une fontaine en bénitier, pleine d'eau tranquille, à l'entrée; — et sur la butte, en l'air, par-dessus le vieux cèdre du Liban, large, plat et fort comme un chêne, se dressait le pavilloQ, parmi de vieilles roches représentant des bois pourris, des coquillages, des plantes, [pie l'invalide voua expliquait venir du déluge. Bien souvent, de loin, avant d'oser entrer, j'avais examiné ces choses, pensant que c'était
le jardin de quelque richard ou d'un prince ; mais le passage continuel des vieilles femmes, leur cabas sous le coude, des ouvriers, des enfants, des soldats, m'avait enfin appris qu'on pouvait passer, et j'étais entré comme tout le monde.
Voilà l'un de mes plus beaux moments à Paris. Au moins là tout n'élail pas des pierres, au moins ces plantes vivaient. Ah ! c'est quelque chose de voir la viel Oui, j'en étais content, tellement content, que l'attendrissement me gagnait, et que je m'assis sur un banc à l'intérieur pour regarder, respirer et presque tondre eu larmes. Depuis trois mois je n'avais pas vu d'autre verdure que les grandes allées en murailles des Tuileries, je ne savais pas ce qui me manquait, alors je le compris et je me promis bien de revenir. Ali ! s'il était tombé seulement un peu de rosée, cela m'aurait fait encore plus de bien ; mais il ne tombe pas de rosée à Paris; tout est sec en été, tout est boueux en hiver.
La cage des serpents, derrière une 6!e de vitres grises; le vieil éléphant, derrière ses hautes palissades ; la girafe avec sa tête de cheval au hout d'un cou de cigogne, et qui broute les feuilles sur des arbres de vingt pieds; les bâtisses rondes en briques rouges; les oiseaux de la Chine et d'ailleurs qui ressemblent à nos poules, à nos oies, à nos canards; les aigles qui crient, en regardant à travers leurs barreaux les pigeons dans tes nues, et qui veulent tout à coup s'envoler; les vautours qui perdent leurs plumes et laissent pendre la tête au bout de leur long cou, nu comme un ver ; les singes quisauLent et font des grimaces ; les outs dans leurs fosses, qui se rot^ent sur le pavé brûlant et regardent en louchant ceux qui leur jettent du pain; les tigres, les lions qui bAillent; les hyènes, des espèces de cochons avec des têtes de chauves-souris, qui répandent une odeur très-mauvaise, tout cela, pour moi, c'était de la vieillerie, comme ces carcasses de baleines et d'animaux d'avant le déluge, qui sont enfermées, avec des étiquettes, dans une grande bâtisse bien propre, at qui ressemblent à des poutres vermoulues. Je les regardais bien, maisj'aimaismieuila verdure, et rien qu'un épervier dans la montagne, quand il passe d'une roche à l'autre eu jetant son cri sauvage, rien qu'un bœuf qui fume à la charrue, ou un chien de berger qui rassemble le troupeau, me paraissait mille fois plus beau que ces aigles, ces hyènes et ces lions décrépits.
C'est après avoir traversé la grande allée de tilleuls et de hêtres au milieu, — près des cagaiflques baraques en verre où les plautes
et;
d*Amérique collent leurs grandes feuilles desséchées aux vitres, — c'est de l'autre côté, sur les quais, en suivant ces immenses entrepôts où les tonnes de vin et d'eau-de-vie, les ballots et les caisses sont entassés jusqu'aux toits pendant une lieue ; où les bateaux descendent la Seine et déchargent leurs marchandises et leurs provisions de toutes sortes sur les pavés en pente, derrière les tours de Notre-Dame, près de l'Hôtel-de-Ville, c'est là que la vie me revenait avec ces grandes histoires de la Révolution, où les gens, au lieu de croupir et de moisir comme ces animaux d'Asie et d'Afrique dans des cages, voulaient être libres et faire ^ de grandes choses. Oui, c'est en face d^ J'Hôtelde- Ville, cette large et sombre bâviss^ rouverte d'ardoises, ses deux pavillons sur Ibs côtés, sa haute porte en voûte, au milieu, où monte le grand escaher jusqu'à l'intérieur, ses grandes fenêtres et ses niches, où les vieux juges, tous les braves gens des anciens temps, ont leur statue, c'est là que je me rappelais la terrible Commune ; ces hommes de la Révolution, avec leurs habits à larges parements, leurs perruques, leurs tricornes, qui balayaient le pays avec leurs décrets, qui déclaraient qu'on gagnerait tant de victoires en Hollande, tant en Prusse, tant en Italie, ainsi de suite, — ce qui ne manquait pas d'arriver, — et qui se soutenaient avec vingt départements contre tout le reste de la France et de l'Europe, en nommant des soldats généraux et des généraux soldats, pour le service de la patrie I Oui, j'étais dans ladmiration en regardant cette bâtisse, où s'étaient accomplies de si grandes choses; je comprenais mieux l'histoire que m'avait prêtée le vieux Perrignon, je me représentais ces révolutionnaires, et je pensais : « C'étaient d'autres hommes que nous I Depuis des années et des années nous serons tous en poussière, on ne saura pas métne que nous avons existé, et d'eux on parlera toujours, ils seront toujours vivants! »
J'étais un soir à cet endroit, à l'entrée du pont, rêvant à tout cela, lorsqu'un grand canonnier roux me tapa sur l'épaule, en disant:
• Qu'est-ce que tu fais donc là, Jean-Pierre ? »
Je regardai tout surpris, et je reconnus Materne le cadet, celui qui s'appelait François. Nous n'avions jamais été bien amis ensemble, et plus d'une fois nous nous étions roulés à terre; mais en le voyant là, je fus tout joyeux et je lui dis :
c C'est toi, François 1 Ah ! je suis bien content de te voir. 9
Je lui serrais la main. J'aurais voulu l'embrasser.
« Qu'est-ce que tu fais donc à Paris T me demanda-t-il.
— Je suis ouvrier menuisier.
— Ahl moi, je suis dans les canonniers à Vincennes. Qu'est-ce que tu payes?
— Ce que tu voudras, Frantz. »
Et lui, me prenant aussitôt par le bras, s'écria :
« Nous avons toujours été camarades I Arrive... je connais un bon endroit... Regarde... c'est ici, »
C'était à quatre pas, et je pense que tous les endroits étaient bons pour lui, quand un autre payait. Enfin, n'importe I il décrocha son sabre, le mit sur le banc en treillis, à la porte du cabaret, et nous nous assîmes devant une petite table dehors.
Les gens allaient et venaient. Je fi^apporter une bouteille de bière, mais Frantz voulut avoir de Teau-de-vie ; il dit à la femme :
« Laissez le carafon ! -^ Ah 1 tu es ouvrier, Jean-Pierre, et où çà î
— Rue de la Harpe, mais je demeure rue des Mathurins-Saint-Jacques.
— Bon... bon... A ta santé l »
Je lui demandai s'il avait des nouvelles du pays ; mais il se moquait bien du pays et disait :
a C'est un trou... ça ne vaut pas seulement la peine qu'on en parle. . .
— Mais ton père et ta mère ?
— Je pense qu'ils sont encore vivants. Depuis deux ans je n'ai pas eu de lettre d'eux.
— Et toi, tu ne leur as pas écrit?
— Si, je leur ai demandé deux ou trois fois de l'argent; ils ne me répondent jamais... ça fait que je me moque d'eux. — A ta santé, Jean-Pierre I »
Il finissait toujours par là : « A ta santé, Jean-Pierre I »
Une chose qui me revient, c'est que je lui parlai de la réforme et qu'il me dit :
« Oui, c'est de la politique, et ceux qui se mêlent de politique, gare à eux I Tu sauras que chez les armuriers tous les fusils sont démontés ; il manque aux uns la batterie, aux autres la chemmée; de sorte que ceux qui voudront faire de la politique, s'ils pillent les fusils, ne pourront pas tirer. Le sergent m'a dit ça I II m'a aussi raconté qu'on mêle dans le nombre de ceux qui veulent faire de la poliU* que, des gaillards solides, bien habillés, conuae des propriétaires, — qui passent même pour les plus enragés, — et qui portent de gros bâtons plombés avec lesquels ils assomment leurs camarades. Ces gens se reconnaissent tous j^ar des signes. Ils arrêtent les autres et Sb mett^t toujours trois ou quatre contre un. Avec çu^ 1%
.«a.fcaM9 <
iroupe arrive et balaye le restant de la canaille. Ainsi, ne te laisse pas entraîner dans la politique. C'est un bon camarade qui te prévient. . . Prends garde I
—Je te crois, lui dis-je, et je n*ai pas envie de m'en mêler. »
Gomme alors le carafon était vide, Materne se rappela qu'il devait répondre à l*appel et gue Viiicennes était à plus d'une lieue. Il se leva, boucla son ceinturon; je lui serrai la main, et, pendant qu'il s'éloignait en traversant le pont, je payai Teau-de-vie et la bière. Ensuite, je rentrai bien content de Tavoir vu, mais tout de même étonné de ce qu'il m'avait dit sur les gueux chargés d'assommer leurs camarades.
Je pensais :
t Si M. Guizot voulait la justice, il n'aurait pas besoin de tout cela ; tous les honnêtes gens seraient avec lui. Mais quand on refuse des demandes justes, on vit toujours dans la crainte et l'on est forcé de se reposer sur des bandits. »
La rencontre de Materne m'avait fait plaisir dans le moment ; mais qu'est-ce qu'un être pareil? un homme qui ne pense qu'à boire et à manger, et qui vous dit que l'endroit où vous avez passé votre jeunesse est un trou, que ce ii'est pas la peine d'en parler?
En songeant à cela, l'indignation vous galène; des camarades de cette espèce ne sont pas faits pour vous remonter le cœur, au contraire. Je souhaitais de ne plus le revoir, et ma tristesse augmentait de jour en jour, les idées de retourner au pays reprenaient le dessus; l'eau de Paris, la nourriture, l'ombre des mai* fons me minaient.
Souvent je m'écriais :
• C'est ici qu'il faudra laisser tes os I Dans un endroit où tu seras mêlé parmi des milliers d'autres que tu ne connais pas, et dans un cimetière où Tonne trouve pas de verdure.... Quelle chose terrible I . . . >
Le soir, je me figurais aussi dans mes rêves gue la mère Balais était malade, qu'elle avait besoin de moi, qu'elle m'appelait, et je m'éveillais dans l'épouvante. Vers ce temps, j'écrivis ma désolation là-bas, demandant à la brave femme dp ses nouvelles, et lui criant : « Si 7008 n'êtes pas morte, écrives-moi, car cela ne peut pas durer. J'aimerais mieux tout abandonner pour venir à votre secours. Dites-moi seulement qv^ vous n'êtes pas malade I »
Quatre jours après je reçus sa réponse, que je garde encore, parce que ces vieux papiers font toujours plaisir à relire. C'est comme si l'on revivait une seconde fois. Voici cette lettre :
« Mon cher Jean-Pierre, je me porte trèsbien. Depuis que je te sais dans une bonne place, le reste m'est égal. Qu'on soit à Paris, à Dresde, à Madrid ou à Saint- Jean-des-Ghoux, ça revient au même, pourvu qu'on ne manque de rien. Il ne faut pas se faire des idées. J'ai vu des cent et des mille conscrits dépérir parce qu'ils se faisaient des idées* S'ils avaient tranquillement emboîté le pas, s'ils avaient mangé leur ration, ils n'auraient pas attrapé les fièvres, ils seraient tous restés frais et bien por« tants. C'est toujours ceux qui ne pensent à rien qui se portent le mieux. Pense toujours que tout va bien, et tu seras content : le contentement, c'est la santé.
t Si j'étais malade ou si j'avais besoin de quelque chose, je t'écrirais tout de suite ; mais je n'ai jamais été mieux portante, principalement depuis que ton camarade Emmanuel est venu me voir. Il est monté jusqu'à mon troisième, pour me raconter comme tu travailles, et comme vous courez la ville ensemble. C'est un brave et beau garçon, et même il a voulu m'embrasser pour toi. Je suis bien vieille maintenant, mais dans un temps on avait aussi son prix. Enfin, ça m'a fait plaisir de voir le bon sens de ce jeune honnne. Restez toujours amis ensemble. Tu n'auras jamais de meilleure société, Jean-Pierre. Emmanuel retourne à Paris bientôt, il te racontera le reste. En attendant, figure-toi que ta bonne vieille mère Balais n'a pas envie du tout de mourir, et qu'elle espère se trouver encore avec toi des années et des années.
ft Je voudrais bien t'en dire plus, mais je n'aime pas garder mes lunettes trop longtemps; ça gâte la vue. Voilà pourquoi je t'embrasse cent fois pour finir, Jean-Pierre, en te souhaitant d'avoir aussi bonne confiance que moi.
« Ta bonne mère, Marie- Anne Balais, v
Cette lettre me mit en quelque sorte du baume dans le sang; je repris courage et je me considérai moi-même comme un fou de me désoler sans raison. Mais il devait m'arriver encore d'autres nouvelles moins agi'éables.
L'automne alors tirait à sa fin. Les vieilles, rues se remplissaient encore une fois d'étudiants, Us arrivaient tout remplumés, et les filles se remplumaient aussi ; elles se remettaient à danser, à crier, à rire. Par toutes les
HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLK
Pv-d«uu* le vlMii cèdre du Ubu te dnmil le pkviUoa. (Page 69.]
fenêtres dei garnis, rue de la Harpe, rue des Hathurm8-Samt-.'aGguea, rue de l'Ëcole-de- Médecine et des environs, on n'entendait gue chanter • lariflat »
Souvent je me demandais :
« Est-ce qu'Emmanuel ne va pas reveDirT Est-ce qu'il n'est pas iàî ■
Jeregardaisenpassantles figures, et jecommençais à m'inquiéter, quand un soir, en rentrant de l'ouTrage, M. Trubère, le portier, me Qiia :
c Quelque chose pour tous. •
Il me remit un billet d'Emmanuel : • Je suis de retour dans mon ancien logement. ArriTel » Aussitftt je courus rue des Grès, n" 7. En quelques minutes j'y étais. Je grimpai l'escalier et l'ouvris la porte. Emmanuel, en robe decham-
bre, arait déjà âni de ranger seteffbts dans la commode; il fumait sa pipe auprès d'une bonne canette.
« Hé I Jean-Pierre I » sécria-t-iL
Nous nous entourions de nos bras. Quel bonheur d'embrasser un vieux camarade 1
• AUoBB... allODB... disait-il, c'est bien... prends un verre et fumons une pipe ; que j e te raconte ce qui se passe ches nous.
—Alors on va bien?
—Oui.
— La mère Balais f
—On ne peut mieux.
— Les Dubourgî
— Ça va sans dire, avec un pareil héritage i Mais toi, je te trouve un peu p≤ tu pas été malade?
HISTOIRK D'UN HOMME DU PEUPLE