‹ Romans nationauxChapitre 13 sur 247 · TS · texte numérisé non relu

TS

- m I è'eit Jcu-Piem 1 [Pip 18.)

( —Non, Dieu mei-d. Maia je me fluis terriblemeiii ennuyé : l'idée du pays, de l'autonine, ' du boa tempe, des feuilles de vigne toutes rou- ' gessurlacfite, tu comprends?

— Ouijeconnaiaça. Que veux-tu, monpaune Jean- Pierre I de ne plus voir le ciel, c'est une habitude à prendre. Mais pour en revenir àSaverne, tu sauras que toute la ville estdans l'admiratioa des Dubourg. Us ont acheté une grande maison sur la place, leurs meubles viennent de Strasbourg, et madame Madeleine, avec des ^Ibalas, se promène dans l'avenue duCb&teau. ■

U souriait. J'avais aussi l'air de soutire, mais ces folies me chagrinaient.

■ Et le père Antoine? lui dis-je.

—Lui, c'est toujours le m&ne brave homme.

Seulement, il a une bonne capote en castorine et un large feutre noir' Il se promène au:ai sur la place, mais simplement, naturellement, sans façons ; U est avec les vieux rentiers, les officiers en retraite. C'est là que je l'ai vu. Tu ne peux pas te figurer le plaisir qu'il avait de m'entendre parler de toi. • Ah (je suis content de ce que vous me dites , monsieur Emmanuel! s'écriait-il. J'aime Jean-Pierre, c'est un homme de cœur. » — Ainsi de suite. U voulait m'inviter à dîner avec eux, mais les grandes manières de madame Madeleine m'auraient gêné.

— Oui, lui dis-je, tout cela, je le savais d'avance ; madame Madeleine manque de bon sens ; mais j'espère bien qu'Aunette n'est pas comme elle.

HISTOIRE D'DN HOMME DU PEUPLE

— Non, sans doute, répondit-il, ce qui ne va pas à une femme de quarante-cinq ans peut très-bien aller à une jeune fille de dix-sept. Annette est jolie, elle est rose, bien faite; elle a de belles dents, de beaux yeux bleus, une taille bien prise; tout cela fait que les falbalas lui vont bien. Quoique, entre nous, Jean-Pierre, un peu plus de simplicité, de modestie, irait encore mieux.

—Elle est jolie î

—Très-jolie ! s'écria-t-il. Et comme la dot promet aussi d'être jolie, la maison ne désemplit pas de visiteurs. Leur garçon a bien de Touvrage pour cirer Tescalier.

— Ils ont un garçon qui cire l'escalier?

— Parbleu I je crois bieni »

Emmanuel voyait le mauvais effet que tout cela faisait sur moi. Mais je voulais tout savoir. Il vaudrait mille fois mieux être sourd, que de se faire raconter des histoires pareilles. Mal- : heureusement, quand une fois on commence, il faut aller jusqu'au bout.

« Et qu'est-ce qui va donc les visiter? lui demandai-je.

—Hé I c'est tout simple, Jean-Pierre, ceux qui voudraient avoir la dot et la fille, toute la jeunesse du beau monde : les clercs d'avoué, de notaire, les jeunes avocats sans cause. Je pourrais t'en nommer plus de vingt. On met son habit noir, sa cravate blanohe et ses gants ; on se donne des airs graves. Et puis on dîne. M. Hesse, Forganiste, se met au piano. On chante des duos, les trois grandes fenêtres ouvertes sur la place, où les gens s'arrêtent le nez en l'air. »

Emmanuel me racontait cela comme' la première histoire venue, en vidant sa chope et bourrant sa pipe. H regardait aussi par les fenêtres ses camarades qui passaient dans la rue ; puis il revenait s'asseoir, sans se douter de rien, en me disant :

ft Allons, bois donc. Si nous avons le temps ce soir, Jean-Pierre, nous irons à rOdéon. J'ai vu l'affiche : représentation extraordinaire. 9

Moi, je sentais comme de petits coups de vent me passer sur les joues.

« Voilà ce que c'est de sortir par hasard d'une position gênée, fit-il, et d'arriver dans un monde qu'on ne connaît pas. Ces braves gens sont les dupes de tous les pique-assiettes du pays; des gaillards qui voudraient avoir la dot et la fiUe. Je ne t'en aurais pas parlé; mais naturellement on s'intéresse aux gens qu'on a connus dès l'enfance. »

J'étais penché sur ma chaise, les yeux à terre; j'aurais voulu répondre, mais je sentais comme un enrouement. Malgré cela je dis:

« Oui, cela me fait de la peine.

— Sans doute, Jean-Pierre, c'est malheureux ; je crains même que la mauvaise race ne réussisse.

— Ah I tu crois qu'un de ces gueux pourrait réussir?

— Gela ne peut pas manquer. D est même déjà question des succès de M. Breslau, un homme superbe, grand, frisé, grave, avec un collier de barbe, une large moustache brune ; enfin ce qu'on peut appeler un bel homme. »

Alors je ne pus m'enipêcher de dire :

• Canaille ! »

Emmanuel me regarda tout surpris.

« C'est plutôt un imbécile, dit-il.

—Oui, un imbécile, un gueux, un gredinl »

Je ne pouvais plus me contenir, et je dis encore :

ft Mais cela ne nous regarde pas I Si madame Madeleine est assez bête, et M. Dubourg assez faible pour souffrir chez eux des écomifleurs pareils, c'est leur affaire. Moi, je m'en moque. Seulement cette pauvre petite Annette; je la plains... Elle n'est pas cause si sa mère est à moitié folle.

— Ah ! elle n'est pas tant à plaindre que tu crois, dit41; ces visites, ces compliments, ces beaux messieurs qui se courbent devant elle en l'appelant charmante, en lui demandant la grâce de danser avec elle la six ou septième contredanse, tout cela, Jean-Pierre, ne l'ennuie pas beaucoup. Et quand le beau M. Breslau arrive bien frisé, bien pommadé, bien cravaté, bien sanglé, mademoiselle Annette n'a pas liair bien malheureux.

—Tu Tas vu?

— ^Non, mais c'est le bruit de la ville. »

J'aurais voulu casser quelque chose. Jamais je n^ai fait d'efforts pareils pour me contenir; mais cela ne pouvait pas durer. Je me levai tout à coup en disant :

c C'est bon... J'étais venu seulement en passant ce soir...

-^Mais où vas-tu ?

—Je vais chez M. Perrignon, mon chef d'atelier, n m'a prêté un livre sur la Révolution ; il faut que je lui rende son livre.

— Ah I tu as lu l'histoire de la Révolution , Jean-Pierre ; et qu'est-ce que tu penses de tout cela?

— C'est magnifique.

— Oui, Danton, Vergniaud, Hoche, Eléber, Marceau I... Allons, nous sommes d*accord. Tant mieux ! Mais vide donc ton verre 1

— Merci, c'est assez. »

J'aurais- voulu me sauver ; mes joues trem*

HISTOIR£ D'UN HOMME DU PEUPLE

blaient, et je crois qu'en ce moment Emmanuel se douta de quelque chose, car il dit :

■ Eh bien 1 va, demain ou après nous causerons... nous nous reverrons. «

n m'éclairait avec sa bougie sur l'escalier. Je lui serrai la main en répondant :

tOui... nous nous reverrons. »

Je ne voyais plus dair et je descendis l'escalier en dégringolant. Une fois dehors, le grand air m'excita pour ainsi dire encore plus. Je courais, je passais sur les trottoirs en écartant les gens comme un fou. Deux ou trois fois il me sembla môme avoir entendu des personnes me crier : « Prenez donc garde t » mais je n'en suis pas sûr. Tout défilait devant mes yeux comme un rêve : les becs de gaz, les voitures qui roulaient, les boutiques, les coins de rue où l'on criait : « (rare I » Mon idée la plus claire était:

t Tu vas partir pour Saveme, tu tombe!ras surBreslau, tu l'étrangleras; on t'assommera, mais c'est ^al, tant mieux, ce sera fini ! «

Ensuite, je voyais la figure du père Antoine, celle de M. Nivoi, de la mère Balais, et je pensais :

t Qu'est-ce qu'ils diront? »

Gela me troublait. Mais j'en voulais terriblement à madame Madeleine, que je considérais comme la principale cause de tout, par sa bêtise et sa vanité. Je l'avais en horreur!

Ce n'est que bien loin, après avoir passé par la rae Copeau, par le Jardin des Plantes et par le pont en face, que je me trouvai place de la Bastille, près de la colonne, où le marchand de coco faisait résonner ses timbales. Le monde m'entourait. Alors, les genoux tremblants, j'allai m'asseoir sous la tente d'un café, en demandant de la bière, et là, les jambes croisées, je me mis à regarder la foulé qui se croisait, criait, montait en omnibus, les voitures par douzaines qui passaient, les cochers en l'air qui s'injuriaient.

Tétais comme au milieu d'un songe. Une diligence qui retournait au pays me réveilla ; je me dis en moi-même :

«Ahl si j'étais lâchant I... après-demain je serais à Saveme, et malbeur à Breslau, maiheurl»

Je me levai, je payai et je partis sans avoir bu ma bière.

Je traversai à la nuit noire la place de THÔtel-de«Ville. Plus loin, les grandes ombres des tours Notre-Dame, du pont et des vieilles maisons remphssaient la -rivière creuse, qui clapotait et brillait au-dessous. Les terribles histoires de la Révolution me revinrent, et je pensai :

« Cîombien la vieille rivière a déjà porté de

morts! des gueux et des braves gens... Maintenant, ils dorment I... Mais ceux qui se tuent sont des lâches... ils ont peur de souffrir I »

Quelques minutes après, je tirais le cordon, la porte s'ouvrait, et je grimpais dans ma chambre.

Depuis ce moment, de temps en temps, l'idée me revenait encore d'aller à Saveme et d'assonuner M. Breslau;. mais je me répétais chaque fois :

c A quoi cela servirait-il? A te faire prendre par les gendarmes et à désoler la mère Balais. Toute la ville te mépriserait ; madame Made* leine te regarderait d'un air d'indignation; mademoiselle Annette, en te voyant, détournerait la tête, le père Antoine s'écrierait : « Jamais je n'aurais cru ça de luil » M. Nivoi, le père Vassereau, le capitaine Florentin, madame Frentzel, enfin, tous les braves gens du pays seraient forcés de te donner tort. Reste tran« quille, Jean-Pierre I »

Naturellement ces idées ne me réjouissaient pas beaucoup ; mais quand on n'est pas le plus fort, on finit tout de même par se faire une raison.

L'hiver approchait : les Savoyards, en grosses vestes rapiécées aux coudes et pantalons de toile, le bonnet de laine crasseux tiré dans la nuque, la figure et les mains noires, sous la porte des marchands de vin, près de leurs réchauds en tôle, commençaient à vendre des marrons ; les joueurs d'orgue arrivaient aussi, le Prado s'ouvrait; des fiies d'étudiants, leur cahier sous le bras, le dos rond, le col relevé, les mains dans les poches, couraient à leurs écoles ; les petites averses froides et les nuages gris annonçaient l'hiver.

Ah 1 l'hiver n'arrive pas à Paris avec des sacs de pommes de terre et des fagots! Ceux des villages croient connaître l'hiver, ils disent : cDes pommes déterre à l'eau I... toujours des pommes de terre! » Mais s'ils étaient forcés de dire : « Pas de pommes de terre ! p ce serait encore autre chose.

Enfin j 'avais de l'ouvrage, ^et le soir en rentrant me coucher, je trouvais ma bonne couverture. Quand on vient de passer dans la nuit pluvieuse, près de cinq ou six mendiants, de. femmes à demi nues, leurs petits enfants dans les bras, ou de vieux tout grelottants, assis sous le réverbère qui tremblote, une couvei-» ture chaude vous parait bonne.

HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE

On ne pense pas :

« Les autres ont des lits de plume, les autres ont de bons tapis, les autres ont de la musique et des festins jusqu'à minuit, les autres dansent au Prado et boivent du punch en attendant le carnaval 1 »

On pense :

« Beaucoup d'autres, qui me valent, n'ont que le pavé pour reposer leur tête et les nuages gris pour s*abriter I »

On pense aussi :

« Supposons que tu sois marié, par malheur, et que Touvrage manque, qu'est-ce que deviendraient ta femme et tes eiifants ? Et dans la vieillesse, qu'est«ce que tu deviendras toimême ? »

Ces idées apprennent aux ouvriers de Paris à réfléchir; au lieu de vivre sur leur propre cave, comme les paysans, ils slnquiètent les uns des autres; en s'inquiétant des autres, ils s'inquiètent pour e\ix-mêmes; et je me rappelle que dans ce temps ils avaient déjà des idées de s'associer. Ces idées sont devenues plus fortes de jour en jour.. Moi, malgré tout ce qu'on dit contre, je trouve ces idées justes. Quels êtres assez barbares pourraient dire à leurs semblables :

K Vous travaillerez toute votre vie, et puis vous mourrez dans la misère. Nous ne voulons pas que vous vous aidiez I v

Ce serait abominable, et pourtant il se trouve des égoïstes pareils 1 Tout ce que je leur souhaite, c'est que Dieu les prenne en grâce.

Pendant ce temps, le travail continuait et les disputes du catoti/ot allaient leur train; elles devenaient même tellement fortes, que les journalistes et les peintres avaient l'air quelquefois de se prendre aux cheveux. Ils ne parlaient alors que des banquets réformistes : c'étaient des banquets où les députés de Topposition faisaient des discours, en laissant les fenêtres ouvertes pour être entendus de tout le monde.

Montgaillard lisait ces discours,— qui revenaient de Dijon, de Ghàlons, de Lille, de Maçon, — tellement beaux , tellement justes , que j'en avais les larmes aux yeux. Je pensais :

ft Voilà des gens qui parlent bien, qui disent ce que tout le monde sait. Maintenant M. Guizot verra clair ; il reconnaîtra lui-même ses torts, et, mon Dieu ! nous lui pardonnerons, pourvu qu'il promette de ne plus reconmiencer. A tout péché miséricorde I »

Je n'en voulais pas à cet homme, mais d'autres ne pouvaient plus entendi*e parler de lui sans devenir furieux. Montgaillard tenait pour

Ledru-RoUin, Coubé pour Lamartine, d'autres pour Odilon Barrot et pour Duvergier. Moi je trouvais tout très-bien; j'aurais été Vien embarrassé de faire une dijBTérence entre eux.

En sortant du cabouloty il m'arrivait quelquefois de demander à M. Perrignon lequel lui plaisait le mieux, mais il me répondait toujours:

c Les hommes ne font rien à la chose ; nous avons le malheur en France de nous attacher aux hommes, qui finissent tous par croire qu'on ne peut plus se passer d'eux. Combien j'en ai vu de cette espèce depuis trente ans ! Eh bien I tous sont partis, et la nation est toujours là, qui ne s'en porte pas plus mal. C'est pourquoi, Jean-Pierre, il faut s'attacher aux idées. Odilon Barrot demande l'adjonction des capacités, Ledru-RolUn demande le sufb*age universel. Si le peuple était instruit, le suffrage universel serait très-bon ; mais dans ce moment oijL le quart de Ja nation ne sait pas lire, l'adjonction des capacités me paraît meilleure.

c Guizot et Louis-PhiUppe ne veulent dans leur Chambre que l'esprit de gain et d'ava* rice, qu'ils appellent l'esprit d'ordre, de conservation ; ils repoussent l'esprit d'honneur, de justice et de liberté, qui fait pourtant seul les grandes choses : ils repoussent l'adjonction des capacités.

c Odilon Barrot et Duvergier ne demandent que cela pour le moment; je leur donne raison. Il faut d'abord instruire le peuple, et quand il est instruit, lui demander son avis.

« L'opinion d'un aveugle sur les couleurs ne signifie rien, et ce serait même se moquer de son infirmité, que de lui demander sa manière de voir sur un tableau; ce serait se moquer de tout le monde, que de déclarer ensuite qu'il juge bien, qu'il v(Ht seul clair et que les autres sont aveugles. Mais les grandes injustices produisent des contre-coups pareils; en se repoussant, tantôt les uns, tantôt les autres dépassent le but. C'est dians la justice qu'il faul rester! »

Il me disait cela simplement, mais les autres camarades voulaient le suffrage universel, et Quentin s'écriait :

ft Les hommes sont égaux^ ils doivent tout mettre en commun , à conunencer par les idées. Quand le vote de Tun ne vaudra pas plus que celui de l'autre^ alors ceux qui n'oDt rien ou pas grand'chose voteront qu'il faut tout rapporter à la masse. Ce sera la révolution pacifique, et Ton partagera tous par portions égales. »

Lorsqu'il parlait, je trouvais aussi sor;. idée très-belle ; mais un jour qu'il disait ceb choses

HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE

mcabouloti le père Perrignon, gui souriait d'un air triste, lui répondit :

t Tu raisonnes bien, Quentin, tu fais des progrès! Oui, c'est juste, tous les hommes sont égaux; il n'y a plus de fainéants, de voleurs, d'imbéciles; plus de lâches, plus d'envieux. Et puisque nous sommes tous bons travailleurs, d*abord les salaires doivent être égaux. Ensuite, puisque nous sommes tous honnêtes, tous courageux, tous intelligents, tous prêts à mourir pour la justice, il ne doit pas non plus exister de difiérences entre nous , soit par la fortune, soit par l'estime du pays, soit de toute autre façon. Il faut donc abandonner tous les biens particuliers , et nous rtnger au même niveau : il faut établir le communisme 1 »

n souriait, mais on voyait bien que cela lui paraissait méprisable.

c Eh bien I oui , dit Quentin, est-ce que vous trouvez que ce n'est pas juste f

—Je trouve que c'est commode pour les fainéants, les voleurs et les imbéciles, pour les lâches et les envieux , répondit-il. Voilà tout I Seulement, je crains que cela ne cause de terribles batailles. Est-ce que tu crois qu'il suffise de déclarer à la majorité que deux et deux font cinq, pour avoir raison? Est-ce que les choses changent parce que nous sommes des bêtes, et que nous les voyons à rebours, ou parce que nous sommes des gueux, qui voulons les cacher et les pervertir à notre avantage? Est-ce que le bon sens ne finit pas toujours par avoir le dessus, la mauvaise foi et la bêtise le dessous? Est-ce que tu crois qu'il suffise de se voter les biens des autres, pour qu'ils vous les donnent? Est-ce que tu crois que ces autres, après avoir gagné leurs biens par le travail, le courage et l'obstination contre les fainéants, les voleurs, les imbécUes, les lâches et les envieux,^ qui se sont opposés à leur fortune de toutes les manières, — crois-tu qu'ils ne sauront pas les défendre contre ces mêmes fainéants, ces mêmes voleurs, ces mêmes imbéciles, ces mêmes lâches et ces mêmes envieux? liétrompe-toi, Quentin, leur position pour les défendre est bien meilleure qu'elle n'était pour ^gagner. Et la même force qu'Us ont eue, ils Tauiont toujours. Dans les premiers temps, ils pourront être surpris ; mais ils se remettront et se vengeront. Et si, par impossible, le nomhreles accablait, alors la vieille race française serait perdue ; la vieille race laborieuse, courageuse et fière, qui fait l'admiration du monde depuis des milliers d'années, n'existerait plus; et los fainéants, après avoir dévoré dans la paresse lef *iichesses de la nation, en foisant des plirases contre le bon sens, finiraient par se

manger les uns les autres. Les Russes, les Prussiens, les Anglais, viendraient les aider, et mettraient tout en commim dans leur poche, les communistes avec, en les forçant alors de travailler au moyen du knout. C'est ainsi que la France pourrait voir sa fin, comme d'autres nations aussi grandes, aussi fortes, se sont vues périr misérablement, lorsque la vermine des jouisseurs et des fainéants avait pris le dessus chez eux.

• Une injustice en amène toujours une autre. M. Guizot repousse l'adjonction des capacités, chose juste, utile, que tous les braves gens veulent; alors, d'autres demandent le commimisme! S'il coule du sang, c'est sur la tête de M. Guizot qu'il doit retomber. 11 voit où nous allons... mais il tient à sod ministère, et nous dit : « Choisissez entre mon orgueil et Tabime 1 soimiettez-vous, ou périssez I >

En parlant ainsi, M. Perrignon était devenu tout pâle; et tout à coup, sans rien ajouter, il se leva et sortit.

Quentin dit alors :

« Je voudrais le voir discuter contre Cabet; comme il l'écraserait ! Moi, je ne veux rien répondre ; c'est un vieux de 89, qui se figure qu*il n'y a rien au-dessus de la liberté. »

Mais, depuis, j'avais une grande défiance contre ceux qui voulaient se voter les biens des autres. Je me promettais en moi-même, de me tenir toujours avec ceux qui veulent gagner leurs biens par le travail et la bonne conduite. Et je pensais aussi que, si nous avions le suffrage universel un jour, on instruirait le peuple, et qu'alors tout le monde reconnaîtrait que rien n'était meilleur pour la nation.

A la fin de novembre, on n'aurait plus trouvé de différence entre les deux côtés de notre cabouloL Plus l'ouverture des Ghsimbres approchait, plus les disputes augmentaient. Tout le monde se mêlait de politique, les ouvriers comme les peintres et les journalistes; chacun soutenait son idée sur la réforme, sur l'adjonction des capacités, sur les banquets, sur le suffrage universel

Dans le même temps U pleuvait tous les jours. Je ne crois pas qu'il existe une ville plus humide en hiver que Paris, principalement dans ces petites rues larges de trois ou quatre pas, où les chéneaux manquent. La pluie s'égoutte du matin au soir, et quand elle a fini de s'égoutter, une nouvelle averse airiv^ La

HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE

nuit, on entend clapoter ces gouttières durant des heures, les ivrognes passer dans la boue en gi-ognant, «t les rondes des municipaux arriver ensuite avec leurs falots, car les réverbères s'éteignent.

On ne peut pourtant pas rester toujours jusqu'à minuit dans sa chambre, à regarder l'eau couler sur ses vitres en tabatière , et la lune brouillée écarter de temps en temps les nuages. J'avais acheté, rue Mazarine, un vieux caban de laine chez un fripier, où les étudiants laissent tout en partant pour les vacances. Il était brun, il avait de longs poils, et je sortais le soir avec cela sur le dos. Je me promenais le long des quais, entre le pont Saint-Michel et le Pont-Neuf, une ou deux heures, pour respirer, regardant la Seine toute jaune de terre glaise, qui montait jusqu'aux arches, îet rêvant au pays, à la mère Balais, à M* Breslau, à la politique, aux misères de la vie, à tout.

Quand mes jambes commençaient à se fati* guer, je rentrais me coucher.

Un soir que j'avais fait ainsi mon tour et que je remontais la rue de la Harpe, sur le coup de neuf heures, j'aperçus Emmanuel qui venait juste en face de moi, quelques livres sous le bras, un petit manteau de toile cirée sur les épaules.

« Hé ! c'est Jean-Pierre I s'écria- t-U.

— Où vas-tu donc si tard? lui dis-je.

— Ala conférence deHarlay^ Tiens, arrive, je parle justement ce soir.

— Mais qu'est-ce que c'est ?

— ^Une réunion d'étudiants de troisième année. On discute, on s'habitue à plaider.

— Etoùçaî

— ^Au Palais-de-Justice, septième chambre de police correctionnelle. Quand les tribunaux finissent, nous commençons. Lorsque les chats sont partis , les rats tiennent leur cha* pitre. »

n riait. Je le suivais, curieux de voir cela.

« Mais je n'oserai peut-être pas entrer, Emmanuel ?

— Sois donc tranquille. »

Nous arrivions alors à la grille sombre, gardée par un municipal, l'arme au bras. Tout se taisait pendant que nous traversions la cour et que nous montions le grand escalier ; rien ne bougeait. Dans le vestibule, entre les colonnes, une petite lanterne accrochée au mur éclairait l'entrée de l'escalier à droite.

Nous montâmes, et deux minutes après nous arrivâmes dans l'immense salle des Pas- Perdus, sombre, humide et firoide* Nos pas résonnaient sur les dalles au loin. Alors aussi quelques voix, une espèce de bourdonnement, s'entendait, liimxnanuel me dit i

cJe crois que la conférence est commencée. »

U entra dans une allée. Il fallut encore monter \m escalier en zigzag et pousser une porte. A cette porte était un autre mimicipal assis sur une chaise. Et je vis alors la septième chambre de police correctionnelle; de vieilles peintures à la voûte, une estrade au fond, les étudiants, représentant les avocats, assis en bas dans des bancs en demi-cercle, et deux ou trois en robe sur l'estrade, des tables devant eux, représentant les juges. Plusieurs tournèrent la tète, d'autres tendirent la main à Emmanuel, qui me dit en s'asseyant :

« Tiens, mets-toi là. >

On parlait déjà. C'était tout à fait comme un tribunal. Je reconnus aussi dans le nombre Coquille, Sillery, et plusieurs autres que j'avais vus cinq mois auparavant au restaurant Ober.

Celui qui plaidait parlait très-bien ; c'était un petit bossu qui[s'appelait Vauquier. Le président s'appelait Faur-Méras ; il avait une belle figure et portait la barbe pleine.

Emmanuel m'expliquait ces choses tout bas à l'oreille. Je me souviendrai toujours que le petit bossu parlait du gouvernement chargé de tout en France : de la paix et de la guerre, du recouvrement des impôts, de l'entretien des routes, de la vente du sel, du service des postes ; enfin de tout. Il disait que ce n'était pas de même en Angleterre, que dans ce pays le gouvernement ne se mêlait pas des grandes entreprises, et que la prospérité de son agriculture, la grandeur de son industrie, la force de sa marine, l'étendue de son commerce et de ses colonies venaient de là; qu'il laissait à chacun sa liberté, pendant que chez nous le gou- ^vemement se mêlait des affaires de tout le monde.

n finit par dire que le gouvernement ne devait pas se mêler de l'instruction, que les pères et mères devaient être libres, que c'était leur droit naturel, et que les droits naturels passent avant les autres. Ensuite, il s'assit.

Je me rappelle bien tout cela, parce que c'était du nouveau pour moi.

Le tour d'Emmanuel étant venu, j'eus peur de le voir embarrassé ; mais il se leva sans gène et parla si bien que j'en fus étonné.

Il dit que les pères et mères devaient 6tra libres d'instruire leurs enfants de la manièio qui leur conviendrait, conune ils sont libres de les nourrir selon leurs moyens; mais qn^ils ne sont pas libres de les laisser mourir de fedm, parce que c'est contraire à la moraie, ni de les laisser dans l'ignorance, parce que c'es» contraire à la morale.

HISTOIRE D*UN HOMMB DU PEUPLE

II dit que chacun est libre de s'habiller comme il lui plaît, mais que dans un pays civilisé comme le nôtre, on ne doit pas être libre d'aller nu , que ceux qui réclament des libertés pareilles sont des fous.

Il dit ensuite que Tinstruction n'est pas une entreprise de commerce, mais que c'est un bienfait de la patrie, un droit pour tous les Français d'en jouir, comme de respirer l'air de la France ; que le gouvernement ne doit pas se charger de fournir l'air, le soleil, l'instruction ; mais qu'il a le devoir d*empêcher qu'on en prive les enfants, et qu'il doit môme ordonner que chacun en jouisse selon le hameau, le village, la ville où il se trouve ; et que s'il fait des routes pour cause d'utiUté publique, il ferait aussi bien de bâtir des écoles.

11 dit aussi que l'amour de la patrie est en proportion du bien que la patrie vous fait, et qu'un Français à vingt ans doit s'écrier en luimême I

f Quel bonheur pour moi d'être né plutôt en France qu'en Russie, en Espagne, ou partout ailleurs! mon pays m'adonne de l'instruction; il m'a montré mes droits et mes devoirs. Ailleurs, je ne serais qu'une brute; ici, je suis un homme I .

t Le devoir de tous les gouvernements est de faire des citoyens. Celui qui ne répand pas l'instruction ne fait pas de citoyens ; U est responsable envers la patrie, envers le genre humain, envers Dieu, du bien qu'il ne fait pas et qu'il pourrait faire. •

Voilà ce qu'Emmanuel dit avec beaucoup de

force.

D'autres encore parlèrent, et seulement vers minuit nous sortîmes de cette conférence. Il pleuvait très-fort. La nuit était bien noire.

La sentinelle sortit une seconde de sa guérite pour nous voir passer, puis elle rentra.

Nous remontions la rue tout seuls, Emmanuel et moi, la tête baissée sous la pluie^ en allongeant le pas, et je lui disais :

« Oui, tu as bien raison, ceux qui n'ont pas d'instruction n'ont pas de patrie. Ils sont toujours pour celui qui leur donne du pain, qu'il s'appelle Jacques, Jean ou Nicolas, qu'il soit Anglais, Russe ou Français. Ils se moquent de leur pays, ils ne connaissent qu'un homme. Ceux qui doivent l'instruction à la patrie mettent leurs devoirs envers elle au-dessus de tout.

-^Je le pense, » flt-il.

Nous étions alors au coin de la rue des Mathurins-Saint-Jacques. Il me serra la main et noui^ nous séparâmes,

• Quelle chose magnifique de pouvoir s'instruire! me disais-je. Dans quelques années

Emmanuel sera juge, avocat, procureur du roi. Toi, malgré ta bonne volonté, tu seras toujours ouvrier menuisier. Mais il ne faut pas te plaindre, bien d'autres voudraient être à ta place et avoir un bon état* •

Les Chambres s'ouvrirent le 27 décembre 1847. Tout ce qui me revient sur cela, c'est que Louis-Philippe commença par faire un discours, où les gens des banquets étaient traités d'aveugles et d'ennemis, et qu'ensuite, durant trois semaines, on ne fl,t que batailler pour savoir ce qu'il fallait lui répondre; que Lamartine, Thiers, Odilon Barrot, Duvergier,Ledru- RoUin et beaucoup d'autres s'en mêlèrent, et que finalement la majorité vota comme ton* jours que M. Guizot avait raison.

Chacun peut encore lire, dans les anciennes gazettes, ces discours où les uns criaient que tout était bien et les autres que tout était mal.

En même temps, les étudiants réclamaient leurs professeurs Hickiev/icz, Quinet et Michelet; ils ne voulaient pas des nouveaux, et je me rappelle qu'un matin toute la rue Saint- Jacques, depuis la place Sorbonne jusqu'au pont Notre-Dame, était remplie de troupes. Il pleuvait à verse. Ces pauvres soldats, leurs larges baudriers en croix, la giberne aux reins et l'arme au pied, étaient trempés comme des malheureux. On n'entendait plus passer les voitures, on n'entendait plus que les crosses de fusils sur les pavés, et le piétinement des hommes dans la boue.

C'était triste de voir des choses pareilles dans une ville comme Paris. Les étudiants défilaient entre les rangs pour se rendre à leur école. C'est par ce moyen qu'on croyait leur donner le goût des études et l'amour de leurs nouveaux professeurs I S'ils ont fini par se révolter » est-ce que c'est étonnant? Tout le monde criait contre ces abominations, et donnait raison aux étudiants. Malgré cela, les gens restaient calmes. Seulement le bruit courait que nous aurions bientôt im banquet au douzième arrondissement.

Nous autres, chez M. Braconneau, nous travaillions comme à l'ordinaire, et ce qui m'étonnait le plus, c'est que dans notre pauvre pe^te gargote, rue Serpente, les journalistes et les peintres se taisaient alors. Seulement, tantôt l'un, tantôt l'autre, se mettait à lire tout haut et lentement les discours de la Chambre. On aurait cru qu'ils avaient peur d'ajouter un

HISTOIRK D'UN HOMME DU PEOPLK-

Toule la rw S^ntJuqoM étdl remplie de innpa. (Pag« 19.)

mot à ces discoars, et, pour mon compte, je trouve qu'ils avaient raison.

TouB sortaient en silence, la figure sombre; MontgailUrd seul clignait de l'œil quelquefois à Quentin, en faisant tourner une grosse trique autour de son épaule.

Un jour, comme je disais aupèrePerrignon, en rentrant à l'ouvrage, que tout avait l'air de s'apaiser, il me répondit :

< C'est toujours ainsi la veille d'un grand coup,Jean-Pierre.AmeBure que le mouvement s'approche , chacun fait ses réflexions, chacun se demande :■ Jusqu'où faut-il aller? Est-ce que cela vaut la peine de risquer ma vief celle dema femme et de mes enfants f • Un grand nombre alors se retirent, d'autres prennent leur parti, et tout semble ^anqullle. Situcon-

naissais le bord de la mer, je t'expliquerais mieux la chose. J'ai tu cela de ma prison, au fort Saint-Michel, vers le temps de la pleine lune. Tout a l'air paisible sur le rivage. La mer s'enQe en haut ; elle s'approche comme une seule vague, et d'un coup tout monte avec fracas, de vingt, trente et quarante pieds : c'est le flotl

« Plus tard tout s'affaisse encore une fois.

t En profitant du flot, on peut s'avancer bien loin dans les terres, et par le reflux on peut reculer d'autant. Voilà l'histoire des hommes, la vraie cause des révolutions, des grands progrès et des grandes reculades. Quand le Qot pousse, rien ne peut l'arrâter ; quand il recule, il faut jeter l'ancre où l'on est, pour attendre un nouveau fiot.

histoire; D'UN HOMME DU PEUPLE.

— CunaraJf, pas ds mauvaise plaisanterie

' ( Gem qui sont à la tête des gouvernements, f'ilsoDton grain de bon sens, s'ils ne sont pas ^nflés d'orgueil, s'ils méritent la confiance qae le pays leur accorde, doivent sentir le Qot qui vient, ils doivent le laisser passer :— c'est un progrés naturel comme l'adjonction des capacités. S'ils lui résistent, s'ils veulent le briser à coups de canon, cela peut devenir le

I La bêtiBB humame est cause de ces malheurs. Nous avons eu dans ce temps notre premier Ilot en 89; la résistance des Allemands, des Anglais et des aristocrates de tons les pays eu a ,^t 93. Bt le flot, après avoir tout surmonté, s'estrépandu jusqu'au fond de la Russie. U d'est retiré en 1814. Ilest revenu en 1830. n revient. .. il reviendra toujours I H a toujours

existé; mais les hommes, encore dans l'ignorance, ne l'ont pas compris; ils ont voulu se mettre contre, ils n'ont pas vu que c'était nécessaire et forcé, comme le retour du solei! et la marche des saisons. Maintenant ce sera plus clair, espérons-le ; les égoïstes seuls et les orgueilleux se feront noyer, en allant contre le flot qui monte. »

Quand le vieux Perrignon m'expliquait ces choses, je voyais qu'il réfléchissait pour luimême; ses grosses joues se plissaient, il serrait les lèvres et toussait tout bas en répétant :

■ Ça marchera! '

Tous les jours je l'accompagnais , mais au lieu d'aller directement rue Glovis, comme autrefois, nous prenions d'abord le chemin do

HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE

rOdéon par la rue Racine, et nous passions * sous les arcades. Il achetait Y Histoire des Girondins, de Lamartine, et me disait :

« Quand j'aurai tous les cahiers, je les ferai relier et je te les prêterai ! Ce que j'en ai déjà lu me plaît; c'est juste, c'est beau, c'est grand. Chacun y trouve son compte, les républicains comme les autres. Lamartine, malgré ces professeurs qui se figurent être des génies à force d'orgueil et d'insolence, a plus de clarté et de bon sens qu'eux tous, parce qu'il a plus de cœur. On dit de lui : « C'est un poète I- » Oui, c'est un poëte, il voit plutôt la grandeur de l'homme que sa bassesse; mais c'est le défaut de tous ceux qui voient de haut et de loin, ce n'est pas le défaut des fourmis.- Cet- homme comprend la liberté. Si le flot arrive, c'est lui qui devra tenir le gouvernail et jeter l'ancre au reflux. Dieu veuille que le peuple comprenne ses intérêts I »

Ces paroles me donnaient confiance; et ce n'est pas seulement moi, ce n'est pas M. Perrignon et quelques autres qui se reposaient sur Lamartine, c'ctaientpresque tous les ouvriers. Un bien petit nombre parlaient de Louis Blanc, de Cabet et do Raspail, que tous reconnaissaient pour de vrais républicains, mais qui n'avaient pas encore dit tout ce qu'ils voulaient. Un seul livre de Louis Blanc, sur l'égalité des salaires, faisait réfléchir les fainéants qu'on pouvait tout avoir sans rien gagner; les bons travailleurs n'en voulaient pas. C'est ce qui ms revient à la minute.

Oui, le père Perrignon parlait de ce livre comme de la plus dangereuse folie du monde. Il m'a répété souvent :

a Ce livre semble dire aux ouvriers laborieux : a Échinez- vous I les fainéants auront le plaisir de manger votre gain ; ce sera votre réjouissance. •

Enfin, il faut que j'arrive à la révolution. Si je n'ai pas été partout, au moins ce que j'ai vu, j'en suis sûr; voilà le principal.

Depuis trois ou quatre jours on disait : « Nous aurons le banquet I » Ensuite : « Nous ne l'aurons pas, lepréfet de police s'y oppose. » Ensuite : « On l'alira tout de même; Odilon Barrot est à la tête. » Ensuite : « Odilon Barrot renonce I » etc., etc.

Finalement, le 21 février, vers neuf heures du matin, nous étions à l'ouvrage , lorsqu'un vieux à barbe grise, pâle, le nez long, les sourcils blancs, le chapeau à larges bords penché sur la nuque, une grosse cravate de laine roulée autour du cou, et la figure assez respectable, entra dans notre atelier en demandant :

c Monsieur Braconneau!

— n n'y est pas ; c'est moi qui le remplace, répondit le père Perrignon.

—Eh bien ! vous le préviendrez que le banquet aura lieu demain aux Champs-Elysées, dit cet homme, en nous regardant avec ses yeux gris très-vifs. C'est en tenue de garde national qu'il doit venir, et sans armes.

•=— Alors, nous autres qui ne sommes pas de la garde nationale, on nous laisse dehors? dit M. Perrignon.

— Au contraire... au contraire... venez tous! Plus il viendra de monde, mieux ça vaudra, répondit cet homme en souriant et clignant de l'œil. C'est une protestation, une protestation pacifique, bien entendu. Pas d'armes... beaucoup d'uniformes de gardes nationaux... Beaucoup de monde... c'est ce qu'il faut. »

Et regardant le père Perrignon, il ajouta :

Œ Vous êtes un ancien, vous devez me com prendre?

— Oui, et nous sommes d'accord.

— Ah I tant mieux I Vous vous appelez?

— Perrignon.

— Hé I parbleu I moi je suis Delaroche ; nous devons nous connaître... nous avons vu les mômes pays. »

Ils riaient.

Ce vieux avait mis la main sur l'épaule du père Perrignon.

Ils prirent une bonne prise, et Quentin demanda :

« C'est pour demain ?

— Demain, à dix heures, en r(jute I pour être là-bas vers onze heures, liais je suis pressé , j'ai d'autres connaissances à voir, dit ce vieux. N'oubliez pas l'uniforme de M. Braconneau, c'est indispensable.

— Soyez tranquille, » répondit le père Perrignon en lui serrant la main.

Alors il sortit; et comme chacun se croisait les bras, M. Perrignon tira sa grosse montre du gousset en s'écriant :

« Encore dix minutes avant d'aller prendre un bouillon. »

. Et l'on se remit à l'ouvrage, la tête pleine de ces choses.

Au bout de dix minutes, chacun passa sa veste, on sortit, on acheta son pain et l'on descendit ensemble au caboulot,

La nouvelle était partout. Madame Graindorge, ses gros bras croisés, riait comme une bienheureuse :

« Eh bien I votre banquet, vous l'aurei à la fin, criait-elle : ce n'est pas malheureiix, voilà bien assez de temps qu'on en parle. »

Les journalistes et les peintres, dans leur chambre, parlaient de mettre de l'ordre dans la marche. Coubé disait :

HISTOIRE D'UN HOMME DU PEDPLB

« Lamartine, Thiers, Barrot viendront »

ilontgaiUard criait .

« Nous n'ayons pas besoin d'eux ! «

Enfin lei cris recommençaient au caboulot.

• Et qu'esL-ce que dira M. Braconneau? demanda Valsy.

—C'est bon, je m'en chaîne, répondit It: père Perrignon. L'ouvrage presse; mais, s'il le faut, noin passerons la nuit. •

Tout le monde s'écria qu'on passerait deux ou trois nuits s'il le fallait. Je n'ai jamais senti de mouvement pareil en moi-même. C'était la première fois qu'au iieu de travailler, de raboter et de soigner pour mon propre compte, j'allais aussi faire quelque chose pour le pays. J'étais dans la masso, c'est vrai, je ne devais pas compter pour beaucoup, mais au moins je n'étais pas un zéro. Je voulais le banquet contre la Chambre des satisfaits, et je pensais L

> Ah ! gueux, vous voulez nous empêcher de nouB réunir! Est-ce que nous ne sommes pas Français comme vous? Est-ce que nous n'avons pasautantde droits quevousî •

L'idée de ces espèces de bandits dont m'avait parlé Materne, qu'on mêlait avec le peuple sous la figures d'honuôtes gens, pour assommer leurs camarades, me revenait, et je me dii-ais:

<Tantmieu.x... on 1<3S étranglerai''

C'est ainsi que la colère me gagnait. Je voj'ais à la mine des autres qu'ils se faisaient des raisonnements semblables.

Comme nous rentrions à l'atelier, M. Bracoaneau arriva. Le père Perrignon lui dit aussitôt ;

t il est venu quelqu'un ce matin vous inviter au banquet du douzième arrondissement, en recommandant bien de vous prévenir qu'il fallait mettre l'uniforme de garde national.

—Nous n'ayons pas d'ordres, et je n'aime pas le désordre, répondit M. Braconneau.

—Eh bien I vous ferez ce que vous voudrez, répondit M. Perrignon, mais nous irons tousl

—Comment? dit le patron en nous regardant étonné.

-Oui, nous irons, pai'ce que c'est notre devoir, s'écria Quentin; depuis trop longtemps on humilie le pays avec ces députés â deux cents francs de contribution, qui ne nous regardent pas. Nous en voulons d'autres. Nous vouloQB q\ie les capacités arrivent.

—C'est bon, Quentin, dit M. Braconneau, il n'est pas nécessaire de crier. Nous ne sommes pa.s en révolution ici, j'espère I Mon Dieu, la réforme, tout le monde la veut. Seulement, Perrignon, réfléchissez que vous avez femme et enlaiiig. Cg n'est pjua comme dans le temps,

quand vous étiez garçon. Le désordre n'amène Jamais rien de bon : les ateliers se ferment, les ouvriei'B meurent de faim et kii patrons se ruinent. Je n'aime pas le désordre.

— Ni moi non plus, répondit Perrignon.

Mais je veux avant tout la justice; et quand l'ordre est établi pour élever les intrigants et tenir les travailleurs dans la bassesse, pour donner aux uns ia fortune, les honneurs, les bonnes places de père en fils, et refuser aux autres tous les droits, tous les biens, et même toute espérance ; quand il faut encore acheter cette espèce d'ordre par la honte du pays^.. Eh bien ! qu'il s'en aille au diable, et nous tous avec! Si la garde nationale avait toujours fait son devoir, monsieur Bracouneau ; si la bourgeoisie riche avait pehsé qu'elle n'est pas seule au monde, que les ouvriers, les artisans, les laboureurs ont aussi des droits ; que le devoir des premiers arrivés est d'aider les autres à monter, de leur donner l'instruction et de les rendi-e capables, — d'autant plus quo c'est grûce à eux qu'on est arrivé les premiers; — si elle n'avait pas vécu dans l'égoïsme depuis dix-huit ans, trouvant tout beau, parce qu'on lui adjugeait les revenus du pays, en ne lui demandant que de voter en niasse pour les ministres ; si elle n'avait pas cru que cela pouvait durer., , aujourd'hui, tout serait eu ordre, et lo gouvernement nous aurait accordé de lui-même ce que nous serons peut-èlie forcés de prendre,

— Moi, je ne veux pas plus de Guizot que vous, dit le patron. Depuis longtemps cet homme m'ennuie. Son insolence avec les députés de l'opposition me parait quelque chose do bien bas! Mais voilai,., l'ouvrage presse, les commandes attendent...

— Nous travaillerons le soir, répoiidil Perrignon. N'est-ce pas, vous auti'es? »

Nous répondîmes tous que oui, que nous passerions deux nuits s'il le fallait. Et comme le patron allait sortir, le père Perrignon lui dit encore ;

i Monsieur Braconneau, venez avec votre luiiforme. Si Louis-Pliilippe apprend que beaucoup de gardes nationaux sont mêlés au peuple, il réfléchira que toute la nation vont la réforme, et nous l'aurons tout de suite : Guizot sautera, tout redevieûdra tranquille. Mais si nous sommes seuls, le roi comptera sur la garde nationale, et... vous compreneï! Notre intérêt est d'être unis. Si nous sommes désunis, tout est perdu.

—Allons... allons... c'est bon, nous verrons ça, dit le père Braconneau; peut-êlro bien quo jiiiii. Mais, dans tous les cas, voua reviendï-âi aussitôt le banquet fini?

HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE

—C'est entendu, ■ dirent Valsy et ûuentin.

Alors on se remit à l'ouvrage, et le soir chacun .ira de son cité. Je courus chez Emmanuel; il était sorti. Je courus au restaurant Ober, cloître Saint-Benoit; "il n'y était pas. Tout semblait calme dan» le quartier. Les municipaus étaient k leur poste, rue des Grès. Les gens allaient et venaient comme à l'ordinaire; les voilures se croisaient ; en passant près des cafés, on entendait les billes rouler et lés joueurs compter leurs points. Personne n» parlait de politique.

J'allai voir sur la place du Panthéon ; tout était désert, pas uae âme ne se promenait devant les grilles. Quelques vieilles, la capuche tombant sur le nez, sortaient de la petite égliu de Saint-Étienne-du-Mont. Le dame sombre se diicoupait sur le del éblouissant d'étoiles.

Je rentrai vers onze heures , sans avoir trouvé mon camarade. C'était la 21 février (848. Louis-Philippe et sa famille ne 8e doutaient pas qu'ils se sauveraient trois jours après. M. Guizot s'obstinait, Odilou Barrot se retirait, les gons paraissaient paisLUes.— Voilà pourtant la vie,

Le lendemain 2Ï, en m'éveiltant, je vis qu'il allait faire beau temps. Le ciel était gris comme en hiver; des nuages s'étendaient au-dessus de mes petites vitres, mais ils étaient hauts, et je m'hahillai, pensant que nous n'aurions pas de pluie.

Rien no me pressait, puisqu'on ne devait pas travailler le matin; vers neuf heures seulement je descuadis pour aller déjeuner.

J'avais une longue bourse en forme de bas, et comme l'idée des gueux gui tuaient les gens avec des triques plombées me revenait, je mis dans cette bourse un paquet de gros sous, pour me défendre en cas de besoin.

Avec cela je partis. La rue des Mathurins- Saint- Jacques, celles de la Harpe et de l'École-. de-Médecine fourmillaient déjà de monde. Au cabouloi, la porte était ouverte, et les tables étaient garnies de gens qui prenaient un verre de vin eu mangeant un morceau sur le pouce; tous des étrangers, comme il arrive les jours de fête, où cliaruu dîne dans l'endroit oii il se trouve.

Enfin, ayant pris ma tranche de bœuf et ma chopine de vin, j'allais me rendre sur la place du Panthéon, oii les étudiants et les ouvriers du quartier devaient se réunir, quand un

grand bruit de pas, de voix et de cris : « Vive la réforme I > se ât entendre. Tous les assistants se levèrent en disant ;

K C'est la première colonne I *

Et l'on courut dehors.

Les étudiants, les ouvriers, les bourgeois, en&n tous les braves gens, sur une seule file, par trois, quatre et six, descendaient hras dessus bras dessous ta rue de la Harpe. J'aperçus Emmanuel dans les premiers ; il avait un large feutre gris et marchait la tête penchée, tout rêveur, au milieu de ces mille cris de : ■ Vive la réforme I Vive la réforme I » Aussitôt je courus à lui :

• Te voilà I lui dis-je; je t'ai cherché hier soir jusque vers onze heures. >

Il leva la tête et me serra la main. Son air grave m'étonnait. Les autres autour de nous parlaient, riaient, criaient, chantaient; lui, marchait sans rien dire. Â l^fin pourtant, au passage du Commerce , rue Dauphine, il me dit:

< Ce qui m'étonne, Jean-Pierre , c'est que cinq ou six individus assis dans ce moment quelque part aux Tuileries, ou partout ailleurs, en train de déjeimer, de griffonner, ou de se gratter l'oreille ; des gens qui s'appellent des ministres conservateurs, des philosophes ou tout ce qu'on voudra, des êtres qui n'ontjamais connu les souffrances du peuple : — l'hiver, où la neige tombe par le toit sur la vieille grand'mère malade, sur la femme enceinte, sur le petit enfant qui vient de naître; le printemps, où l'homme à la charrue soufQe des journées entières auprès de ses bœufs; l'été, où il fauche nuit et jour, les reins serrés dans son mouchoir, tout brisé de fatigue 1 — ce qui m'étonne, c'est que ces cinq ou six per* sonnages, honorés, flagornés, comblés de tous les biens par le travail de la nation, s'imaginent qu'ils sont tout, que tout est fait pour eux, qu'ils ont tout dit en ouvrant leur grande bouche, et en criant d'un air solennel : «Nous ne voulons pas I nous n'approuvons pas 1 • et qu'ils se figurent que les trente-deux millions d'autres, dont le moindre vaut autant qu'eux, vont se courber sous leur sentence. C'est ce qui me fait rêver. Je vois ces ministres I je les vois qui sont là dans leurs fauteuils, les jambes étendues, qui se caressent le menton et qui se disent : > Oui... le peuple... la multitude... Elle ose bouger... elle osol ■ Ohl que cela m'étonne, Jean-Pierre, et que cet orgueil me parait dégoûtant I A force d'avoir joué la comédie, ces gens finissent par croire que la comédie, c'est le monde I >

Voilà ce qu'il me .disait au milieu de la foule, d'un air calme comme dans sa cham-

IIlSTOliili D'UN HOMME DU PliUPLE.

bre, et je trouvais qu'il avait bien raison. Ces ministres disaient :

« Nous sommes responsables, ça nous regarde ! »

Mais le plus responsable, c'était Louis-Philippe, puisqu'il risquait tout en écoutant leurs conseils.

Enfin, après avoir traversé la Pont-Neuf et la rue de la Monnaie, nous remontions la rue Saint-Honoré. On n'a jamais vu de plus magnifique spectacle. De toutes les fenêtres, à droite et à gaucbe,- des femmes se penchaient en agitant leurs mouchoirs blancs. A cette vue les cris de : < Vive la réforme! » redoublaient; d'un bout de la file à Taulre, cela ne faisait que monter et descendre, et je me réjouissais en moi-même.

Tant d'idées de toute sorte sur la Révolution, sur les droits du peuple, sur la justice, vous traversaient la lête, qu'on avançait sans le savoir. Plusieurs disaient qu'au prmtemps nous aui'ions été couverts de fleurs, à cause de notre belle conduite, et je veux le croire ; car plus nous avancions, plus l'enthousiasme redoublait.

Notre colonne, étant arrivée enfin à la hauteur de la place Vendôme, prit à droite et gagna les boulevards sans rencontrer de troupes. Mais en approchant de la Madeleine, à travers lafoule toujours plus épaisse, nous vîmes tout à coup des régiments d'infanterie en ligne, l'arme au pied; ils s'étendaient devant les grilles sur les côtés de l'église, et nous en Cimes le toui', criant d'une seule voix :

« Vive la réforme I »

Les soldats riaient en nous regardant d'un air de bonne humeur.

Nous rimes doue le tour de ces régiments, en bon ordi-e, et plusieurs d'entre nous restèrent sur cette place pour rendre visite à des députés dans un café voism; mais la grande masse poursuivit sa route vers la place de la Concorde.

Toutes ces choses, je les ai devant les yeux comme si c'était hier. Alors le bruit courait que nous allions porter une pétition à la Chambre, et la foule s'écarta pour nous laisser passer.

Nous arrivâmes près de la fontaine. Et ce qui m'a toujours fait réfléchir depuis, c'est qu'en ce moment un homme habillé en général du premier empire, — un vieux, la figure couleur lie-de-vin, tout ridé, les yeux encore viû et l'air fin comme un renard, son chapeau à cotûes penché sur l'oreille, — passa le long de notre colonne, en nous disiant tout Las :

t Criez : Vive la ligne I Criez : Vive la ligne I ■

Il clignait des yeux, et tout de suite je

pensai :

" Ce vieux a certainement une bonne idée. Nous n'en voulons pas à la ligne, et la hgne ne peut pas non plus nous en vouloir. Tous les soldats de la ligne sont des fils d'ouvriers ou do paysans comme nous. Qu'est-ce que nous demandons? La réforme! elle est aussi bonne pour eux qTie pour nous. Ils n'ont pas d'intérêt à tirer sur ceux qui leur veulent du bien. •

J'admirais donc les paroles de ce vieux, et je réfléchissais que c'était aussi bon pour les dragons, pour les hussards, pour les cuirassiers, pour tous les Français, qui doivent s'aimer, s'entr'aider, et ne pas se massacrer entre eux comme des bétes.

En songeant à cela, je vis que nous arrivions au pont de la Concorde, où personne ne se trouvait encore. Mais au même instant un poste de municipaux, nous voyant approcher, sortit du corps-de-garde à droite, et vint se ranger en travers de ce pont. C'était un simple sergent qui le commandait, et, je pense, un Alsacien, car il avait la figure rouge et les cheveux jaune clair. Il ne commandait pas plus de quinze ou vingt hommes.

Nous étions plus de mille, sans parler de la foule qui nous suivait. Ces hommes, en se mettant à deux pas l'un de4'autre, n'auraient pu barrer le pont. Je dois le savoir, puisque j'étais dans les trente ou quarante premiers. Le sergent ayant dit à sus hommes, qui venaient l'un après l'autre, tout essoufflés, de mettre la baïonnette au bout du fusil, Emmanuel lui cria en alsacien : ■ Camarade, pas de mauvaise plaisanterie ! n Et comme, malgré sa colère, on passait i droite et à gauche, il replia son poste, et tout le monde passa.

C'est ce que j'ai vu moi-même 1 Personne n'eut besoin de découvrir sa poitrine en criant ; t Tirez 1 • parce que ces municipaux s'en allèrent de bonne volonté, à la file, voyant bien que de vouloir, à quinze, arrêter tous les gens de la place, cela n'aurait pas eu de bon sens. Mais il faut bien inventer des choses extraordinaires; sans cela, ce ne serait pas asseï beau.

Enfin, nous passâmes ce pont, et de l'autre côté, les grilles du palais des députés étant ouvertes, en arrivant auprès, toute la colonne se débanda d'un coup, courant dans les grilles, et grimpant le grand escalier comme un trou peau.

Plusieurs criaient :

« Vive la réforme ! A bas Guiiot ! »

J'étais déjà sur la plate-forme, en avontdes (olonnes, et je me retournais poui' retrouver Emmanuel, (luandje visdi-s gardci nationaux

HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE

refermer les grilles derrière nous. Aussitôt l'idée me vint que nous allions être pris comme des rats dans nne ratière, et voyant Emmanuel, je redesc:endis en lui criant :

« Arrive ! i

Au même instant les vitres de la Chambre, entre les colonnes, tombaient avec un grand bruit ; ceux d'entre nous qui restaient en haut y jetaient des pierres.

En bas, Emmanuel se précipita sur un garde iiational, pour l'empêcher de fermer la petite grille à gaucliR ; c'était la dernière ouverte. Un grand nombrn d'autres vinrent nous aider, pendant que les gardes nationaux couraient au poste voisin chercher du renfort.

Plusieurs disent que des députés sortirent, afin de noHS apaiser, mais je n'ai rien vu de semblable.

Le tumulte était grand. Un nouveau poste de gardes nationaux parvint à fermer la dernière porte, en chassant ceux qui se trouvaient encore à l'intérieur. La foule, arrivant alors de la place, grimpait aux grilles, et des enfants essayaient de monter sur les deux grands socles, où l'on voit des statues de vieillards en robes et longues barbes, assis d'un air majestueux.

« Partons, lean-Pierre, me disait Emmanuel; retirons-nous plus loin, car ici la débâcle va commencer, ce n'est pas possible autrement. »

Nous repassilmes aussitét le pont.

De l'autre cAtâ s'avançaient en pointe les fossés des Tuileries, oii s'étendaient de petits jardins bien entretenus; de larges garde-fous en pierre bordaient ces fossés. Nous montâmes dessus, pour voir ce qui se passait derrière nous.

A peine étions-nous là, que toute la foule en masse se mit à courir sur le pont. Nous ne voyions pas pourquoi, quand, regardant par hasard du côté de l'Institut, nous aperçûmes une file de dragons qui venaient ventre à terre. Mais cet esc.-idron était encore si loin, qu'il n'avait pas l'air d'avancer vite; il ne lui fallut pourtant pas pins de deux minutes pour arriver au pont. Tout le monde criait :

I Vivent les dragons I >

Les dragons passèrent au galop sur le pont, elquelques secondes encore, on vit leurs casques briller an milieu de la foule, qui s'écartait devant eux, et se refermait aussitôt derrière. La place était alors encombrée de monde. Il ne tombait pas une goutte d'eau, mais l'air était humide.

Longtemps encore nous regardâmes ce mouvement ; pu is étant descendus de notre rampe, vers une heure, nous allions au hasard, quand

du côté de la Madeleine s'éleva le chant de la Marseillaise. Ce cbant, que je ne connaissais pas, me parut terrible et grandiose. Emmanuel, tout pâle, me dit :

« C'est la Marseillaise, t

Nous allongions le pas pour nous approcher de l'église, mais tout était noir de têtes dans la rue en face, et bientôt il nous fut impossible de passer.

En approchant de la fontaine, plus loin que l'obélisque, je voyais une grande barbe, le chapeau en l'air à la main, qui chantait; des centaines d'autres se pressaient autour, et je me disais :

« C'est Perrignon. »

On peut se figurer si je faisais des effoiLs pour arriver. Emmanuel criait derrière moi : « Mais attends donc I >

Dans le même instant je posais la main sur l'épaule de Perrignon, tellement heureux de chanter ia Marseillaise, qu'il ne sentait rien. Je le secouais, criant :

« Hé ! monsieur Perrignon I »

Alors il regarda et me dit :

K C'est toi, petit! »

Il serra la main d'Emmanuel, en se remettant à chanter.

Ensuite tout se tut, et l'on apprit que des troupes arrivaient par le pont de la Concorde; puis que des charges commençaient dans les Champs-Elysées. — On criait :

« A bas les municipaux I >

Mais toutes ces choses étaient tellement confuses, les gens par masses tourbillonnaient en si grand nombre, qu'on ne voyait plus à cent pas de s&i. On espérait des nouvelles, on ne se tenait plus de fatigue. Les heures se suivaient, la nuit venait lentement.

Tout à coup, sur les cinq heures, Perrignon nous dit :

< Nous ne saurons rien avant demain. Entrons quelque part. »

n s'avançait vers la rue de Rivoli, oCl la foule innombrable commençait à s'écouler. Nous le suivîmes. Les gens ne criaient plus; on avait froid, l'humidité vous faisait grelotter.

Près du grand bureau des omnibus, au coin de la place du Carrousel, à chaque pas nous rencontrions des municipaux à cheval ; nous étions entourés de troupes, toutes les rues étaient gardées.

> Allons au Rosbif, me dit Emmanuel ; je tombe de faim et de fatigue. >

J'invitai le père Perrignon, qui me répondit :

« Allons où vous voudrez. »

Je voyais que sa tête était pleine de mille pensées.

Après avoir gagné la rue de ValoU, nous

HISTOIHB D'DN HOMME DU PEUPLE

vîmes le restaurant, où nous entrâmes. Deux mauicipaux à cheval, le sabre à la hanche, gardaient aussi cette me. ' On aurait pu les prendre ^ la bride, eu allougeaut le bras ; mais cespensfies ne tous venaient pas encore.

Dna fois assis, nous mangeâmes sansparler, Od élait pressés l'un contre l'auti'e autour des tables. Quelques-uns disaient :

i C'est fini... le ministère restel »

D'autres parlaient d'une femme écrasée dans une charge ; d'autres, de troupes qui venaient de Saint-Germain ;.d'autres, de quarante mille oiius et boulets transportés à Vincennes, oCi commandait Montpensier. Mais tout cela sans gi'ands discours. On écoatail, on ne répondait pas. Les yeux du père Perrigoon brillaient; il avait l'air de vouloir pai'ler, puis il se taisait. Emmanuel était comme abattu. Sur toutes les figures, autour de nous, on ne voyait que l'inquiétude-

Enfin, à sept heures, Emjnanuel se leva, paya, et nous sortîmes. Le père Perrignou aloi-s me ait :

« Nous allons prendre le café près d'ici. ■

Nous tournâmes au coin de la rue, à droite, devant le Palais-Royal. La place du Châteaud'Eau était sombre, parce qu'on avait éteint le gaz. Cela n'empochait pas le monde d'aller el de venir. Le vieux Perrignou avait pris mou bras, mot Je tenais celui d'Emmanuel; plus loin, au tournant de la rue des Bons-Enfants, nous entrâmes dans un café, le café Fuchs. C'était une espèce de brasserie allemande, la porte de plain-pied avec la-rue, le comptoir à droite, la grande salle devant, une autre plus loin, avec un billard, et tout au fond une petite uour.

Dans la première salle, du même côté que le comptoir, montait un escalier en vrille. Et làhaut, dans une pièce occupant tout le premier, e'est tenu plus tard le club des Allemands, qui chantaient en chœur des airs mélancoliques, et parlaient de réunir l'Alsace et la Lorraine à l'Allemagne, au moyen du suffrage universel, l'en ris encore chaque fois que j'y pense.

M. Fuche, UQ ancien tailleur de la Souabe, carré des épaules, le front large et haut, les yeui petits, le nez en forme de prune, — un être boiteux et rusé, malgré sou air bonasse, —tenait cet établissement avec sa femme, une Allemande pâle, et les yeux bleu-faïence.

C'est dans ce coin de la rue des Bons-Enfants que deux jours après les balles se mireut à pleuvc;t du poste du Château-d'Eau, et que VoQ transporta le plus de blessés sui- des paillasses.

Mais en ce moment, qui se serait douté que de parûlles choses pouvaient arriver? Depuis

la première république , cette rue des Bons- Eu^nts était paisible, et-dans le café Fuchs OD n'avait jamais entendu que le bruit des chopes et des canettes.

En&Q, voilà comme les choses changent du jour au lendemain.

Un grand nombre de buveurs se pressaient dans l'établissement. On nous servit le café d'abord, ensuite de la bière. De tous cAtés on entendait dire que Ûuizot avaitle dessus, qu'on allait empoigner les émentiers.

On buvait, oa riait. Dehors tout s'apaisait. De temps en temps quelques buveurs entraient encore, mais il en sortait beaucoup plus. Le cafetier allait d'une table à l'autre, disant :

« Vous ferez bien, messieurs, départir, car la rue sera gardée. On commencera les arrestations ce soir. Tous ceux qu'on trouvera dehors, après onze heures, seront pris. Je tiens  vendre mamarchandise, mais je tiens encore plus à mes pratiques. »

Il connaissait le père Perrignou, et s'arrétan t près de nous, en lui préseptant sa grosse tabalièi'e de carlou :

■ Allons, une prise... et puis, en route? • disait-il.

Le vieux Perrignou lui demanda:

« Vousnous chassez?

— Nonl... mais je voua parle pour votre bien.

— Mêlez- vous de vos affaires! lui dit alors Perrignou.

— Comme vous voudrez, répondit Fuchs ; si l'on vous arrête, ça ne me fera ni chaud ni froid. ■

Il s'en alla d'un air de mauvaise humeur à la table voisine.

Le café se vidait de plus en plus.

Ce qui me revient le mieux, c'est qu'Emmanuel ayant dit, comme tout le monde, que le mouvement était arrêté, le père Perrignou, se penchant sur les coudes entre nous, lui l'épondit tout bas :

c Au contraire, c'est maintenantquele mouvement commence. Les ouvriers. Jusqu'à cette heure, seméûaient de la garde nationale, mais ils voient que Louis-Philippe et Guizot n'ont pas osé faire battre le rappel ; ils voient que tout ira bien ; car, lorsque la garde nationale et le peuple marchent ensemble, qu'est-ce qui peut leur résister? Est-ce que toute !'armée n'est pas tirée de la bourgeoisie et du peuple ? Estce que les soldats sacrifleroni père et mère, pour soutenir M. Guizot? Le roi, les ministres etdeiïou trois cents députés satisfaits, — dont les trois quarts sont des foncùonnaîres, — se trouvent d'un côté, et la nation de l'autre. Si vous pouviez entrer cette nuit dans les maisoui

HISTOIRE D'UN HOMME DO PEUPLE

Ja wjitli UM grande btrtw, le diapeiu en Tilr i I* main. ^Pige BB.)

du faubourg Saint-Antoine, ou du fkuLourg Saiût-Mavceau, toub verriez que tout se prépare. Les femmes font comme toujours : elles résistent. .. ellea ne tiennent qu'à la couvée I. .. mais li^s hommes et les garçons s'apprêtent. Dans plus d'un endroit on retire de dessous les tuiles le vieux fusil de I830;etpartoutoùmoate un peu de fumée, je voua réponds qu'on coule des balles. Plue tout parait tranquille, plus tout menace. Je ne comprends pas que Louis- Philippe, qu'on dit si fin, ait laissé Tenir les choses jusque-là. Demain cela commeocera-, si ce n'est pas cette nuit. >

Il pouvait être onze heures quand il nous disait cela, et saur deux ou trois buveurs des environs, tout le monde était parti.

Nous nous levâmes aussi pour retourner

chez nous, rêvant à ce que nous venions de voir et d'entendre. Perrigiion paya et nous sortîmes. Il faisait tellement noir dehors, qu'on. n'a jamais rien vu de pareil; pour gagner le coin de la rue, il fallait tàter les murs : plus un seul bec de gaz, plus un seul réverbère allumé. Et dans cette ville de Paris, où les voitures roulent comme un torrent jour et nuit, on n'entendait rien; on aurait cru que tout ôtait mort.

Itens la rue Saint-Honoré seulement, vers le FalaiB-Royal, nous entendions venir cinq ou six chevaux au pas ; et nous étant arrêtés pour écouter, nous entendîmes aussi cliqueter de» fourreaux de sabres.

Alors Perrignon nous dit tout bas :

a Chut ! ce sont des rondes qui se promè-

HISTOIRE D'ON HOMME DU PEUPLE

~ Rd roule! nom dit *lon le pèn Perrifnan. |P*e« 80.)

Dent pour empêcher les barricades. . . Des chasseurs o<2 des dragoDS... S'ils aouBenteDâaieat, ils Tiendraient ventre h terre. >

Nous contiDU&mes à marcher doucement, le long des malsoDS. Hais presque aussitAt, du côté de la Halle, d'autres pas de chevauz arrivèrent à notre rencontre, et Perrignon, d'une Toii nette, s'écria tout bas :

* Halte 1 nous sommes pris entre deux piquets. Ëffacez-Tous dans les portes I > Ce que nous fîmes.

Deux minutes après, cinq ou sis cavaliers passaient près de nous, écoutant et regardant conune à Vaftût. Heureusement le temps était tr6s-sombre, car avec une seule étoile au ciel ilsDousauraientvus. Mais eux, nous les voyions laeii au milieu de la rue, à quuue pas avec

leurs casques, — lepetitplumetoioit — etréclalr bleu de leurs sabres, Ils s'arrêtaient pour écouter... Leurs chevaux, en grattant le pavé, faisaient un bruit qu'on pouvait entendre sur les toits. C'étaient des dragons. Ilsnedisaieat rien et finirent par contmuar leur rondo.

A cent pas plusloin, les deux piqueta se réunirent, et tout à coup ils repassèrent commela vont. Les étincelles sautaient des pavés. Longtempsnous entendîmes ce bruit terrible du galop, qui se prolongeait dans le silence jus-, que derrière les Halles.

■ En route! nous dit alors le père Perriguon. •

Nous gagn&mes la rue du Louvre t puis le Pont-Neuf et le quartier Latin, sans rien de nouveau.

HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE

Le leiidemain, au petit jour, le mouvement de la rue recommença comme à Tordinaire. En descendant, je regardai dehors par la lucarne du cinquième, rien n'était changé; le vieux quartier plein de boue, avec ses cheminées innombrabres, ses girouettes, sa Sorbonne, son hôtel de Cluny, ses marchands d'habits, ses porteurs d'eau, ses êtres déguenillés, était toujours là.

Qu'est-ce que deux mille, quatre mille, dix mille individus qui se fâchent et veulent des changements, dans une ville pareille? C'est comme si deux ou trois mendiants se révoltaient à Saveme, et qu'on envoyât la garde pour les prendre. C'est encore moins, parce que personne ne dit : « Jean-Claude, ou Jean- Nicolas, viennent d'être mis au violon. »

Enfin, c'était le même spectacle que la veille; il pleuvait, et je descendis en pensant :

t Nous avons cassé les vitres de la Chambre,* et c'est comme si nous n'avions rien fait. Le vieux Perrignon voit tout en gros ; il se figure que les ouvriers du faubourg Saint-Antoine ont coulé des balles cette nuit, et qu'ils ont retrouvé les fusils de 1830; mais ces ouvriers se moquent bien de la réforme ; ils n'ont pas un caboulot pour entendre crier du matin au soir qu'on ne peut pas vivre sans la réforme. Allons, Jean-Pierre, la révolution est finie, pourvu que cela ne devienne pas pire. » e

Et rêvant à ces choses, je me rappelais que nous avions promis de revenir travailler la veille au soir; je m'attendais à recevoir des reproches, ce que je trouvais juste, puisque nous avions manqué de parole. Mais quelle ne fut pas ma surprise, en arrivant dans notre cour, de rencontrer M. Braconneau et mademoiselle Claudine, seuls sous le hangar. Le vieux maître dressait des planches contre le mur; il parut étonné de me voir.

« C'est vous, Jean-Pierre ? me dit-il.

—Oui, monsieur Braconneau. Vous m'excuserez si je ne suis pas venu travailler hier à la nuit; nous sommes rentrés si tard!

— Oh ! si ce n'était que cela, » dit ce brave homme en souriant d'un air triste.

Je lui demandai :

c Où sont donc les autres ?

— Les autres I Perrignon, Quentin, Valsy, dit-il, les autres sont à se faire casser les reins quelque part, bien sûri Enfin, pourvu que la réforme arrive. . . pourvu qu'elle arrive bientôt !

— Vo\is repasserez dans trois'ou quatre jours, monsieur Jean-Pierre, me dit alors mademoiselle Claudine.

— Oui, s'écria le vieux menuisier, vous avez encore les bonnes habitudes de la province, vous; mais qu'est-ce que vous pourriez faire tout seul ? Revenez dans tous les cas samedi, que je vous solde votre compte. »

En même temps il tirait la porte de l'atelier, la fermait à double tour, et mettait la clef dans sa poche. Nous traversâmes ainsi la cour ensemble; ils montèrent leur escalier, et moi je descendis la rue en me disant :

« Te voilà sur le pavé. »

Ensuite, songeant que M. Guizot était cause de tout, j'en pris une fureur terrible; j'aurais voulu savoir où trouver les camarades, pour Ine mettre avec eux.

En passant près d'un autre atelier, plus bas, je vis qu'il était aussi fermé.

« Maintenant, Jean-Pierre, me dis-je, il ne te reste plus qu'à manger, jour par jour, les quatre-vingts francs que tu as économisés avec tant de peine, et puis à mourir de faim. »

Je sentais mes joues trembler. Je me représentais le ministre Guizot sous la figure de Jâry cassant ma table. Autant j'étais prêt à me remettre au travail une demi-heure auparavant, autant alors j'aurais voulu me battre. Cela montre bien que la grande faute retombe sur les êtres obstinés qui poussent les gens dans la misère ; ils devraient être responsables de tout ; mais presque toujours ils s'échappent, pendant que les malheureux qu'ils ont excités périssent par milliers de toutes les façons. Ah I si ces hommes ont un peu de conscience, quels reproches ils doivent se faire I Et s'ils croient en Dieu, quel compte ils doivent s'apprêter à lui rendre 1

J'allais devant moi, sans rien voir, dans un trouble qu'on ne peut pas se figurer. Tout à coup, en arrivant au pont Saint-Michel, j'afTerçus une grande foule dans la rue de la Barillerie.

« La bataille va commencer, » me dis-je.

L'indignation me possédait. J'allongeai le pas, et quelques instants après j'arrivais sur le pont au Change, couvert de monde. Là, depuis la fontaine du Palmier jusqu'à l'Hôtel de ville , des milliers de casques , de sabres et jie baïonnettes fourmillaient par escadrons et par régiments. Le jour gris de l'hiver brillait dessus comme sur du givre; c'était terrible.

Pourquoi tous ces milliers d'hommes étaientils là? Pour soutenir la plus grande des injustices contre les honnêtes gens du pays ; pour leur dire avec insolence :

« Vous auriez cent mille fois rvison, que

HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE

D0U3 ne voulons pas voua écouter. Quand on a les salues, les baïonnettes et la mitraille pour soi, ou fait k pluie et le beau temps, le juste et l'injuste; ou se moque de toutes les raisons du moude, et si lut autres ue sont pas contents, on les envoie aux galères par centaines. «

Voilà ce que ces sabres et ces baïounettes voulaient dire I — Et les pauvres gea» qui regardaient le long du quai de l'Horloge, sans armes, la bouche ouverte et les mains dans lea poches, pensaient :

« Ou trouve pourtant de grands gueux sur la terre I »

Personne ne bougeait, personne ne criait ; chacun avait encore peur d'être assommé par les bâtons plombés, qui sont aussi des raisons, comme les sabres et les baïonnettes.

Hais le plus triste de tout, c'est que derrière ces troupes et ces grandes bâtisses grises de la rive droite, derrière ces vieilles maisons qui longent le quai,— avec leurs magasins de ferrailles, de cannes à pèche, de vieux casques et de lances en forme de hache, du temps de Henri IV, — derrière tout cela, dans les petites ruelles sombres, on entendait des coups de fusil, qui se*suivaieQt un à un, puis des feux' de Gle,pLnsddsrumaurs, de grands cris étouffés par la iiauteur des masures et la profondeur de ces quartiers.

Voilà ce qui vous serrait le cŒurI Des vieilles près de moi se disaient : (C'est là-has qu'Us se battentl... Votre garçon est aussi parti?

—Oui, madame, de grand matin... • Alors elles écoutaient, leurs mentons tremblotaieot. Ces malheureuses me faisaient une peine que.je ne puis pas dire.

Oui, ces pauvres vieilles, avec leurs capuches du temps passé, ces vieux ouvriers tout g'ris, en petite blouse, sous la pluie, ces centaines de femmes, leur petit dernier à la main, et c«s garçons qui regardaient tout pilles le fond de la rue en face, où des troupes deligne eubou ordre gtationnaieut l'arme au pied, — tous ces gens dont les uns poussent à leurs frères, les autres à leur père, à leur mari, et ^i s'elTrayaientdene rien savoir, de. ne pas I pouvoir couiir chercher des nouvelles, ou porter secours à leurs parents qu'on exterminait ' peut-être,— voilà ce qui me paraissait le plus

épouvantable.

^ On parle toujours des curieux, on dit queles curieux doivent rester dans leurs maisons, et que si l'un tire dessus, c'est leur faute I Oui, nuis ceux qui disent cela, s'ils avaient des en- [auLs ou (les amis au milieu de ces dangers de mort, est-ce qu'ils resteraient chez euiî ^t-ce qu'ils trouveraient juite d'ôtra fusil-

lés , lorsque l'épouvante les pousserait dehors?

Toutes ces choses sont de véritables abominations. Des égoïstes sans cœur peuvent seuls parler de la sorte; ils méritent que Dieu les

Moi je m'en voulais de n'éire pas parti de grand matin, et j'en voulais au vieux Perrignon de ne pas m'avoir prévenu. Mais il m'a dit plus tardqu'eu ces sortes d'aQ'aires chacun doit suivre sa conscience, et ijue pour lui, c'était bien assez de risquer sa propre (ie, sans entraîner des camarades.

Depuis neuf heures du matin jusqu'à midi, tout resta dans le même état. Les voilures ne passaient plus, les gens étaient arrêtés sur le pont, les feux de flle au quartier Saint-Martin continuaient. De tempsen tempi^, dans la rue Saint-Denis, une bouffée de fumée sortait d'une lucarne. Tous les yeux se levaient, ou disaità voix basse : « Un coup de feu I n mais on n'entendait pas de bruit.

J'étais allé manger vers onze lieures. Au caboutot.on n'avait vu ni MoutgaïUard, ni Coubé, ni Perrignon, ni personne de nous, et je repartis tout de suite en pensant :

■ llfautqiie je passe... ilfaut quej'arrivede l'autre cété, coûte que codtel... •

Mais à cette heure, vous allez voir comment on trailaitlcsgensquiu'avaieutpiis les mêmes idées que M. Guizot; vous allez \oir le respect des droits du peuple; vous allez voir la plus grande gueuserie qu'on ait jamais vue dans ce monde.

J'arrivais à peine aur le pont au Change, pour la seconde fois, — sans me mt^fierde rien, —que deux cuirassiers en sentinelle au milieu delà chaussée & droite se retirèrent; et les autres troupes se retirèrent aussi plus loin, du côté de l'Hôtel de ville.

Chacun naturellement se disait :

« C'est pour faire place aux personnes arrôlées, qui veulent descendre dans la rue Saint- Denis. '

En même temps un général s'approchait à Ljauche sur les quais, au milieu d^ son état- :najor. Il venait des Tuileries. Quelques soldats J'iufanterie remplaçaient les cuiiassierssurles irotloirs du pont. Tout le monde devenait atijntif. Le général, en face de nous, s'arrêta jueiques instants à regarder.

Je vous raconte ces choses en détail, pour <[ue chacun puisse reconnaître la Justice de 1. Guizot. Ce général n'aurait eu qu'à faire signe aux sentinelles de déblLiyer le pool, pei-sonne n'aurait opposé de r<;^islancc : on n'avait pas d'armes. Mais il s'y prit auireincnt.

HISTOIRE D'UN HOMMR DO PEUPLE

n se mit donc à regarder d'un air calme, et je crois encore le voir. Il avait un petit képi à larges galons d'or et de petites épaulettes, il avait le teint brun, la figure osseuBe, le nez droit, le menton carré; ses yeux noirs voyaient tout. II parlait, mais nous ne l'entendions pas, à cause de ses otBciers d'état-majorqui caracolaient autour de lui. Enfin il âteodit deux ou trois fois la main, et partit au trot vers l'HAtel de ville.

Nous le regardions au milieu de ses offlders, sans penser à rien, et j'allais même profiter du passage pour gagner la rue Saint-Denis, quand tout à coup un grand cri, un cri épouvantable s'éleva jusqu'au ciel.

Je me retourne, et qu'est-ce que je vois? Un escadron de municipaux qui venait ventre à terre, le long du quai de l'Horloge, en écrasant tout ce qu'il rencontrait sur son passage.

Quelle idée ces hommes se faisaient-ils de la nationf Je n'en sais rien. Des Autrichiens, des Espagnols, des Russes, des ennemis, en temps de guerre on les entoure, on les sabre, on les écrase : ils ont des armes pour se défendre I Mais des Français, des gens qui travaillent pour nous, qui payent notre solde, notre pain et notre équipement, qui nous font des penraons, qui nous mettent aux Invalides dans nos vieux jours, qui nous honorent, qui nous appellent leurs défenseurs et leurs soutiens; des gens du^méme sang que nousl les sui-prendre par derrière sans qu'ils se méfient , et qu'ils aient seulement des b&tons pour se défendre, qu'est-ce que c'est? Je le demande aux juges de notre pays, je le demande aux pères de famille, je le demande à tous les honnêtes gens du monde : > Est- ce que ce n'est pas infâme, une conduite pareille? >

Ce général venait d'ordonner notre massacre. Les municipaux ne demandaient pas mieux. Les femmes, les enfants se sauvaient, en poussant des cris qui devaient s'entendre jusqu'au Jardin des Plantes. Elles couraient si vite, que leurs robes n'étaient pas assez larges pour laisser s'étendre leurs jambes. Deux vieilles appelaient au secours. Mais tout cela ne dura pas une minute, car la charge arrivait comme le vent. La-terre en tremblait.

Moi, je ne voulais pas me sauver; c'était contre ma nature, et je me disais :

• C'est fini, Jean-Pierre I *

Je restai seul sur le trottoir du pont, avec une des vieilles à quinze pas de moi, le dos contre la rampe, et im enfant de neuf à dix ans, les cheveux ébourifi'ëe, quicouraità droite et i gauche, sans savoir où. se mettre. L'autre vieille, boiteose, ne pouvait paa monter les marchei dn trottoir.

Au même instant la charge arrivait : les mu* ntcipaux, tellement allongés, la pointe en avant, qu'on ne voyait que Je haut de leurs casques etla queue derrière. J'entendis un cri: la pauvre boiteuse roulait sous les chevaux comme une guenille, et les coups de sabre me passaient devant la figure comme des éclairs. Cessabres, depuis la pointe jusqu'à la garde, et même le pompon de cuir blanc qui ballottaità la poignée, me sont toujours restés peints dans l'œil. A chaque coup je croyais avoir la tête en bas des épaules.

C'est tout ce que j'avais à vous dire de cette charge dont tout Paris a parlé. Elle partit du Pont-Neuf, elle passa le pont au Change et tourna du cété de l'Hôtel de ville.

L'enfant qui se trouvait près de moi reçut un coup de sabre à la nuque, et même le municipal s'allongea pour le toucher, car il était loin au tournant du trottoir.

Je m'en allais lentement, plein d'horreur ; et le factionnaire, au bout du pont, toutp&Ie, me disait en croisant sa baïonnette :

« Sauvez-vousl... sauvez-voust... »

Seulement alors l'idée de me sauver m'empoigna. Je me mis à sauter les six marches, et A courir en faisant des bonds de quinze pieds. J'entendais tirer derrière moi. Je croyais chaque fois sentir une balle m' entrer dans le dos; et l'épouvante devoir comme on massacrait le monde m'empêchait en quelque ^rte de reprendre haleine.

C'est ainsi que je traversai la place du Gh&telet, à droite, en prenant la petite ruelle de la Lanterne, qui me conduisit heureusement à la première barricade, en face du quai de Gèvres. Elle était en triangle. Les hommes qui la défendaient me criaient : • Dépéche-toi 1 • car Us voyaient l'infanterie tourner au coin de la place du Châtelet.

On pense aussi que je me dépéchais I

Quand j'eus grimpé par- dessus le tas de pa> vés, les camarades recommencèrent à répondre au feu de la rue Planche-Mibray. Hais ces choses veulent être peintes en détail, on n'en voit pas de semblables tous les jours.

Dans ce temps, le pAté de maisons entre la tour Saint-Jacques et la plaça du Chfttelet n'était pas encore abattu. C'est là que se troavaient les vieilles rues Saint^acqoes-de-la* Boucherie, de la place aux Veaux, de la I.Anteme, etc. C'était sale, gris, vieux, décrâpit.

HISTOIRE D'UN HOMJJE DU PEUPLE

étroit. En levanl les yeux, on voyait toujours aa-desBus des pignons le haut de la tour, avec son lion ailé, son bœuf grUTou et son vieux saint Jacques, qui vous regardaient comme au fond d'une citerne.

Les jours ordinaires, lorsque les porteurs d'eau, les marchands d'haMta, les chanteurs en plein vent, entourés de monde, les lavandières de la Seine, les gens de la Halle et du marché des Innocents allaient , venaient , criaient dans un rayon de soleil, c'était bien. Mais un jour de pluie, au milieu des pavés soulevés, cela changeait de mine.

La première chose que je Qs, ce fut de regarder par-dessus la barricade, du côté du quai, et chacun peut se figurer mon étonnement, en voyant les troupes en colonne à deux centspas de nouB, les sapeurs en tète, le grand bonnet & poils carrément planté sur les sourcils, le large tablier de cuir blanc descendant de l'estomac jusqu'aux genoux, le mousqueton en bandoulière et la hache sur l'épaule, prêts à marcher.

Oui, cette vue m'étonna. J'aurais tout donné pour avoir un fusil ; mais ma surprise fut en^ core autrement grande en regardant les camarades, et, pour dire la vérité, je n'ai jamais revu leurs pareils. Us étaient une quinzaine ; un vieux tout blanc, la poitrine débraillée, le nez en crampon, la bouche creuse; les autres, des hommes foits, et deux garçons de dix à douze ans : tout cela couvert de boue, trempé par la pluie, des souliers éculés; quelques-uns en blouser d'autres en veste, et même deux ou trois sans chemise.

Notre barricade n'avait pas plus de trois ou quatre pieds de haut ; la pluie qui tombait formait des deux cAtés une mare où. l'on enfonçait jusqu'aux genoux. Ces gens entraient dans une allée à gauche , pour charger cinq ou six vieilles patraques de fusils à pierre, et deux grands pistolets mangés de rouille, qu'ils venaient décharger ensuite de minute en minute BUT les sapeura, en riant comme des fous. 11 leur fallait du temps pour mettre la poudre, pcnu déchirer une mèche de la blouse qui servait de bourre, et serrer la balle. Chaque coup retentissait dans ces boyaux conune le tonnerre.

De temps en temps il partait aussi quelques coups de fusil d'autres barricades aux environs, qu'on ne voyait pas; des feux de peloton leur répondaient.

Jamais on ne se figurera rien de plus triste, de plus sauvage, de plus terrible que cette espèce de massacre dans des recoins détournés, BOUS la pluie continuelle. Le crépi des vieux mutB pleuvait, les voleta détraqués se balan-

çaient à leurs gonds, les enseignes étaient criblées. Ces pavés entassés en triangle vous représentaient un véritable coupe-gorge, quelque chose d'eCrayantet de sinistre.

Pourquoi les sapeurs restaient-ils là comme des cibles? Je n'en sais rien, car, au bout d'une bonne demi- heure, ils se retirèrent sans avoir donné, et le feu roulant recommença sur nous.

J'étais adossé au coin de l'allée. Le ventremplissait tellement la ruelle de fumée, que je ne voyais plus passer les autres que comme des ombres. L'idée me venait à chaque instant qu'on allait courir sur nous, et que nous étions tous perdus.

Cela dura longtemps. Le pire, c'est qu'on avait encore la crainte d'être pris par derrière.

Je me rappelle que dans ce moment, au milieu du vacarme épouvantable des balles qui s'aplatissaient sur le pavé et qui raclaient les murs, l'idée me vint de faire un vœu ; cela me paraissait alors notre seule ressource. Mais à force d'avoir entendu rire le père Nivoi des exvoto Ae la Bonne- Fontaine et de Saint- Witt, j'étais honteux de prononcer mon vœu, quand quelque chose de mou s'affaissa contre mes jambes : im de ceux qui tiraient venait de recevoir une balle dans la tête, et malgré l'horreur de cette blessure qui faisait un trou gros comme le poing, je me baissais pour ramasser son fusil, lorsqu'on se mit à crier ;

■ Les voilà 1 •

Un des jeunes garçons qui ae trouvaient avec nous, criait aussi d'une voix moqueuse, en se sauvant : ■ Tra! tral tral • comme pour sonner la retraite, et j'entendais les souliers des fantassins roulor en masses sur le pavé.

Alors, sans tourner la tête ni perdre une seconde, je me mis à courir de toutes mes forces dans la rue des Arcis. Ça m'ennuyait de me sauver; mais qu'est-ce que je pouvais faire contre cette masse de gens, avec un fusil sans baïonnette 1 1l ne fallut pas seulement une minute aux soldats pour sauter dans notre barricade; £t tout de suite ilssemirent à nous poursuivre en nous fusillant. Moi, j'avais déjà dépassé la rue des Lombards sans rencontrer une seule porte ouverte. J'avais même essayé deux foJB d'en pousser une en secouant, mais on avait mis les verrous; et comme j'entendais toujours le sifflement des balles, cela me taisait courir plus loin.

A la rue Aubry-le-Boucher, ne pouvant plus reprendre baleine, je tournais à gauche pour gagner le marché des Innocents, quand je me vis face à face avec un bataillon d'infanterie rangé le long des vieilles baraques, en boa ordre, l'arme au pied.

Ce batailloïi n'aurait eu qu'à faire cent pas en avant, pour couper la retraite à toutes les barricades plus haut, et pour les mettre entre deux feux. Cela m'étoone encore quand j'y pense. Qu'est-ce que ce bataillon faisait là? Ceux auxquels j'en ai parlé m'ont dit que M. le duc de Nemours commandait, et qu'il oubliait de donner des ordres; de sorte qu'un grand nombre de nous lui doivent la vie.

Enfin, à cette vue, je repris de Tibuvelles forces, et ce n'est que bien plus haut, tout au bout de la rue Saint-Martin, dans une barricade tournée vers le boulevard, que je m'arrêtai pour la seconde fois. J'en avais passé six ou sept autres, mais toutes abandonnées.

Dans ce quartier, bien des combats s'étaient Uvré» : à 1^ caserne Saint-Martin, à l'École des Arts-et-Métiers, et principalement dans. la rue BourgJ'Abbé. Tout était cassé, brisé; des brancards passaient à chaque minute avec des blessés. Les municipaux étaient cause de tout. On criait :

• Vive la garde nationale I Vive la ligne I A bas les municipaux I... •

Il pouvait être alors près de cinq heures ; le temps commençait à s'éclaircir, mais la nuit venait. Sur les boulevards des masses de gens descendaient vers la Madeleine, en répétant leurs cris de : « Vive la garde nationale ! Vive la ligne I » Les gardes nationaux se mêlaient avec le peuple, un grand nombre avaient même donné leurs fusils. Tout le monde voulait la réforme.

Après avoir regardé ce spectacle quelque temps, la pensée me vint de retourner dans notre quartier. Tout paraissait fini. Des officiers (J'état-major, en passant, criaient que M Guizot s'en allait; mais les ouvriers ne voulaient pas les croire ; ils descendaient par bandes le long des boulevards en répétant toujours :

«Vive la ligne! A bas Guizot I •

Ou est-ce qui pourrait peindre une confusion pareille? Les épaulettes et les collets rouges, dans la foule, bras dessus bras dessous avec des blouses 1

J'avais aussi fini par sortir île la barricade, et je croyais à chaque instant reconnaître Perrignon, Queijtin, Valsy, dans ces tourbillons; mais, voyant ensuite que je m'étais trompé, je me les représentais déjà tous au cabouloty en train de se réjouir et de boire à la santé de la réforme.

Au milieu de ces pensées, je repris le chemin de la maison, la bretelle de mon vieux ^ fusil rouillé sur l'épaule. Jamais l'idée ne me serait venue que la bataille continuait encore le long des quais ; que M. le duc de Nemouis

avait oublié de prévenir les municipaux de suspendre leurs charges, et de leur dire qu'ils en avaient assez fait, qu'il n'était plus nécessaire de massacrer les gens ! Eh bien, en repassant par la place du Châtelet, je les vis en* core là, prêts à charger. Leurs chevaux tremblaient sous eux de fatigue et de faim, euxmêmes grelottaient de froid; mais la rage d'entelidre crier : • Vive la ligne f A bas les municipaux t » durait toujours.

Presque toute la troupe de ligne s'était alors retirée vers l'Hôtel de ville et les Tuileries.

Sur le pont Saint-Michel, un brancard marchait lentement, deux hommes le portaient. Presque tous les autres blessés de la rue Saint- Martin allaient à THôtel-Dieu. Dans la rue de la Harpe quelques femmes entourèrent le brancard. Moi je tombais* de fatigue, et j'entrai dans le caboulotj où je mangeai seul au bout de la table.

Madame Graindorge paraissait désolée ; elle me dit que pas un seul d*entre nous n'était venu dans la journée, et que M. Armand luimême avait fini par s'en aller, en criant qu'il ne voulait pas passer pour un lâche I

Pendant qu'elle me racontait cela, je tremblais de froid ; mes habits, ma chemise, mes souliers, tout était trempé, et seulement alors je sentis qu'il fallait me changer bien vite : mes dents claquaient. Je sortis dans la nuit noire et je courus à la maison. Le portier, en me reconnaissant sur l'escalier, me cria :

« Eh I monsieur Jean-Pierre, vous en avez fait de belles! vous êtes signalé dans tout le quartier. On est venu demander de vos nouvelles. •

Et comme il était sorti sur le pas de sa loge, en apercevant mon fusil il s'écria :

ft Ah ! ah I... Je pensais bien... On va venir vous agrafer 1

— Celui qui viendra le premier, lui dis-je en ouvrant lé bassinet, n'aura pas beau jeu ; regardez... l'amorce est encore sèche. »

Il ne répondit rien, et je montai quatre à (quatre.

Je me déshabillais assis sur mon lit, quand tout à coup le tocsin de Notre-Dame se mit à sonner lentement. Mes petites vitres en grelottaient, et moi, d'entendre cela au milieu de la iiuit, les cheveux m'en dressaient sur la tête; le livre du vieux Perrignon s'ouvrait en quelque sorte devant mes yeux; je me rappelais les grandes choses que nos anciens avaient faites, et je pensais à celles que nous pourrions faire.

Bientôt toutes les autres églises répondii^ent à Notre-Dame. Le ciel était plein d*un chant magnifique et terrible*

HISTOIRE D'UN HOMME DD PEUPLE

Ces choses sont passées' depuis dix-sept ans ; mais ceux qui vivaient en ce temps et qui n'avaient pas un cœur de pierre se souviendront toujours du tocsin de Notre-Dame, dans la nuit du 23 au 24 février : — cela parlait aux hommes de justice et de liberté 1...

Le lendemain, lorsque je m'éveillai, il faisait grand jour, un de ces jours humides où Ton pense : • Il pourra bien pleuvoir I ■

En bas, dans la rue, des rumeurs s'élevaient, des paroles confuses s'entendaient, des crosses de fusil résonnaient sur les pavés. Dans la maison, pas un bruit : le tic-tac du cordonnier au-dessous , le bourdonnement du tourneur, les coups sojurds du brocheur, tout se taisait.

Je sautai de mon lit et je m'habillai bien vite. Une fois sur l'escalier, ce fut encore autre chose : la maison était abandonnée, les portes étaient ouvertes, les marches glissantes; les fenêtres dans la cour battaient les murs; et pas une âme pour me dire ce que cela siçm* finit.

Je déboulaî de mes cinq étages, mon lasil sur l'épaule. Mais comment vous peindre la vieille rue des Mathurins- Saint-Jacques et les autres aux environs? Ces barricades bâties comme des remparts, droites d'un côté, en pente de l'autre, avec un passage étroit conlre les maisons ; la sentinelle en blouse, l'arme au bras, dessus. Et tous ces gens qui se promènent, qui causent, qui rient à l'intérieur des tranchées : les vieilles sur leur porte, les en* fants en route pour tout voir, les hommes avec leurs sabres, leurs fusils, leurs piques, qui montent la garde ? Non, ce n'est pas à peindre* Les rues, les ruelles, les places, les carrefours de Paris^ avec les mille et mille boyaux qui se croisent, ressemblaient à nos pauvres villages, où le fumier, la boue, les tas de fagots, les enfoncements, les hangars sont aussi des barricades. Ce n'était plus Paris, c'était la fraternisation du genre humain. Les ouvriers et les bourgeois s'entendaient ; et de temps en temps il fallait répéter : « Ce n'estpas fini ; ça va seulement conîmeiicerl » Car on aurait cru que nous étions déjà maîtres de tout.

Durant cette nuit, quinze cents barricades s'étaient élevées. Il faut avoir vu ces choses pod. les croire ; et. Dieu merci, les armes ne manquaient pas, on les avait toutes déterrées

depuis les premiers temps de la grande Republique.

Enfin, je sortis de notre petite allée sombre, au milieu de ce bouleversement, comme un rat de son trou, les oreilles droites, regardant en l'air les sentinelles sur le ciel gris, et les gens penchés à tous les étages dans Tétonnement et l'admiration.

Je m'avançais, observant ce spectacle et me demandant :

• Est-ce possible ? Est-ce que cet homme avec sa casquette, son sarrau et sa giberne, est un ouvrier? Est-ce que tout ce monde est de Paris? »

J'en avais en quelque sorte perdu la voix, et seulement au bout de quelques minutes, je me dis :

tt Jean-Pierre, est-ce que le eahoulot donne encore à manger et à boire ? »

Alors, regardant du côté de Thôtel de Gluny , je vis deux barricades qui montaient Tune sur l'autre ; elles n'avaient pas de passage, il fallut grimper sur les pavés; et de là-haut j'en vis encore une troisième à Ventrée de la rue de la Harpe, tournée sur la place Saint-Michel. Mais ce qui me réjouit le plus, c'est que tous les marchands avaient leurs boutiques ouvertes ; qu*on entrait et qu'on sortait, qu'on mangeait et qu on buvait comme à l'ordinaire. On vivait entre ces tas de pierres et de boue, comme si la bataille avait dû continuer dans les siècles des siècles.

Ayant donc contemplé notre rue, en me faisant des réflexions sur la force de la justice, et m'écriant en moi-même : « 0 granda nation I 0 noble peuple de Paris ! » et d'autres choses semblables qui m'attendrissaient et m'élevaient le cœur, je grimpai de barricade en barricade jusqu'à la rue Serpente, entendant répéter partout que Montpensier arrivait de Yincennes... que Bugeaud voulait tout avaler.

Tout le monde se plaignait de n'avoir pas assez de cartouches; moi, je n'avais que mon coup chargé. Dans la rue de la Harpe, un garde national auquel je demandai où l'on pouvait trouver de la poudre, me répondit :

c A la caserne du Foin ; arrivez } •

Il marchait à la tête d'une dizaine d'hommes, et paraissait réjoui de les mener dans un endroit où l'on pouvait tout avoir.

La caserne était un peu plus haut, dans la ruelle du Foin, derrière les Thermes. C'était un véritable conduit où nous courions à la file dans l'ombre, nos fusils et nos piques sur l'épaule. On entendait déjà les pavés tomber contre la grande porte, à l'autre bout, ei des cris terribles :

HISTOIRE D'UN HOMME DU PKUPLK

■ Ouvrez I... 1

Une demi-compagnie de fiisilierB, avec un lieutenant, s'étaient enfermés là. La porte criait, et oomme iiouB approchions, elle s'ouvrit. La foule se jeta dans la cour, les soldats furent désarmés en un clin d'œil; l'un prenait le fusil, l'autre vidait la giberne. Ces pauvres fusiliers ne disaient rien. Qu'est-ce qu'ils pouvaient laire?

]'ai malheureusement aussi quinze ou vingt de leurs cartouches sur la conscience, que je pris dans la giberne d'un de ces pauvres diables, BU lui disant :

■ Vive la ligne 1 • 11 me répondait :

« Vou /nefereiavoir delà peine!.. . ■ C'était bien sûr le flls d'un paysan comme )

moi, qui venait d'arriver au régiment. Depuis, souvent ces paroles simples et tristes mq sont revenues, et je me suis écrié : • Tu n'aurais pas dû faire cela, Jean-Pierre, non I • Mais que voulez-vous T la fureur d'avoir des carlouchea était trop grande I

Une autre chose qui me fait plus de plaisir quand j'y pense, c'estqu'un homme, au milieu de la confusion et des cris , voulait Ater son sabre à l'olBcier, et que mon cœur en fiit révolté. Cet officier, je le vois : il était petit, pâle; il avait la moustache grise et semblait câline dans son malheur. Un vieux soldat, déjà dé- -pouiUé de son fusil et de sa giberne, étendait les bras comme pour le défendre; lui, disait en le regardant tout attendri :

I Cet homme m'aime I •

HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE

Qnadtai, uns rkn dire, odm l'andit d'uD «np da bdocmctu. iVtgt 100.)

Alors, vof ant cela, je ciiai :

( Ne louches pas au sabre de t'ofiBcierl >

n parait que j'avais une figure terrible, car eeltà qui tenait déjà la poignée du sabre recula. Dans le même instant, j'aperçusEmmanuel; il Tenait d'enlever un fusil, et me tendait la main en criant : « Jean-Pierre 1 »

D'autres étudiants ariiTaîent. Nous entourâmes l'offlcier, qui sortit avec nous. Je lui disais :

( Ne craignes rien, lieutenant. >

n me répondait d'un air sombre :

t Je ne crains rien non plus... Qu'est-ce qui peut m'arriver de pire? »

L» caserne était envahie jusqu'en haut, la fonle se préàpitait dans un large escalier en YoUe, à droite, en répétant :

■ Des armesl des armes t •

On croyait que la caserne du Tai.^ était pleine de munitions; plusieurs même levaient les madriers pour en trouver, mais on avait tout évacué depuis quelques jours.

Au bout de la ruelle, l'offlcier nous quitta, le ne l'ai plus revu.

Emmanuel et moi, bras dessus bras dessous, nous étions si fiers d'être armés, que l'idée du malheur des autres ne nous venait pas. n voulait m'entratner au cloître Saiut-Benolt, chez Ober, mais je lui déclarai qu'il viendrait cette fois au caboulot, et nous y desceodl. mes par-desBUB les barricades.

Le eaboulot était plein de m(Hide, il avait même fallu dresser une table en haut, dans la chambre de madame Graindorge. On montait,

HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE

on descendait, on vidait un verre, on sortait ; d*autres entraient^ cassaient une croûte ; quelques-uns s^asseyaient. Les camarades remplissaient la chambre des journalistes, qui se trouvaient sans doute réunis à la Réforme^ ou bien au Nationaly ^st ce que je pense.

Tout de suite en entrant, j'avais reconnu la voix de Perrignon, ce qui me réjomt, comme on peut croire. J'ouvrais à peine le cabinet, que toute la table se mit à crier :

a Le voilà I voilà Clavel !.. . Qu'est-ce qu'il est devenu depuis deux jours? »

On riait. Moi je posai modestement mon fusil dans un coin , avec celui d'Emmanuel. Perrignon se leva, riant jusque dans les cheveux :

• Hél petit, nous l'avons I criait- il; nous la tenons cette fois, la réforme; elle ne nous échappera plus 1 »

Il nous serrait la main. Quentin, derrière lui, disait :

c Bahl la réforme, elle vient trop tard... Il nous faut autre chose maintenant. •

Mais personne ne lui répondait. On se serrait pour nous faille place. En même temps, madame Graindorge venait nous servir.

C'était un beau jour, on peut le dire, la joie brillait sur toutes les figures.

Tandis que nous mangions, les autres parlaient tous ensemble de ce qu'ils avaient fait. L un criait qu'il s'était trouvé de grand matin rue Saint-Méry, l'autre à l'attaque de la caserne Saint-Martin, l'autre à la prise du magasin d'armes de Lepage, dans la rue Bourg-l'Abbé, où Ton espérait trouver beaucoup de fusils. Quand on apprit que j'avais combattu dans, la barricade de la petite rue de la Lanterne, et qu'ensuite je m'étais sauvé jusqu'à la grande barricade près de la rue duVert-Bois,cefutun ùclat de rire de bonheur.

■ Mon pauvre Jean-Pierre, criait Perrignon, je savais bien que tu ferais ton devoir. L'atelier s'est distingué, d

I! riait tellement que les larmes lui en coulaient dans la barbe.

Emmanuel alors nous raconta l'affaire du boulevard des Capucines : la foule, qui se promenait vers neuf heures sans défiance, admirant l'illumination depuis la Madeleine jusqu'à la place de la Bastille ; la descente des colonnes d'ouvriers et de bourgeois par toutes les rues, le drapeau tricolore en tête; puis l'arrivée de la grande colonne du faubourg Saint-Antoine, avec le drapeau rouge, chantant la Marseillaise; le bataillon du 14« de ligne, qui s'était mis en travers pour l'empêcher dépasser; l'ordre de croiser la baïonnette; un coup de feu; la décharge horrible des soldats dans cette foule, à

bout portant; les cris des femmes qui s'enten* daient comme des coups de sifflet, et l'épouvante dea gens qui se marchaient les uns sur les autres, en se précipitant dans la rue Bassedu-Rempart. Ensuite la pronienade des morts au National j à la Réforme^ dans toutes les ruelles, avec des torches ; les cris de vengeance et le tocsin!

Je sus pour la première fois d'où venait le mouvement de la nuit, et pourquoi ces centaines de barricades s'étaient élevées en quel*que sorte d'elles-mêmes. Les camarades con* naissaient tous cette histoire. Emmanuel, lui, s'y trouvait mêlé : il était descendu dans la foule jusqu'à la Madeleine : il avait tout vu.

Enfin, ayant fini de manger en quelques instants, car tout ce que je viens de raconter n'avait pas pris un quart d'heure, le vieux Perrignon s*écria :

« En route 1 1>

Il avait Tair de nous commander. Tout le monde se leva, chacun prit son fusil, et nous sortîmes.

« Tu as des cartouches? me demanda Perrignon.

— J'en ai quelques-unes.

—Et vous? fit-il en se tournant du côté d'Emmanuel.

—Moi, je n'en ai pas.

.^Donne-lui la moitié des tiennes, » me dit Perrignon.

Ce que je fis aussitôt.

Nous marchions derrière la troupe, qui ga- . gnaitla rue Saint-André-des-Arts.

Perrignon tout pensif, nous dit :

«c C'est maintenant que l'aifaire va devenir sérieuse; les barricades ne manquent pas, il s'agit de les défendre. Cette nuit, Bugeaud a remplacé le duc de Nemours; il commande rar»méo de Paris et nous regarde tous comme des Arabes. Il occupe le Louvre, la place du Carrousel, les Tuileries et la place de la Concorde avec une quinzaine de mille hommes.Le reste de l'armée est sur la place de la Bastille,devant l'Hôtel de ville et sur la place du Panthéon. Nous sommes entre les divisions ; elles vont essayer de se réunir, en nous passant sur le ventre.

— Comment savez-vous cela? lui demanda Emmanuel.

— Nous savons bien des choses! dit-il sans répondre. Pendant qu'on nous attaquera par derrière sur la place Saint-Michel, laprmcipale attaque viendra par le quai d'Orsai, le quai Voltaire et le quai de Conti. Voilà pourquoi nous allons de ce côté. Bugeaud croit qu'on va courir à l'attaque de la place Saint-Michel, ii se

HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE

trompe : chacun reste à sa barricada. Nous n'avo'OB pas trop de mualtions, mais les troupes n'en odi pas beaucoup plus que nous. Les coDTOis de Viocennes sont arrêtés. Les soldats veulent la réforme comme noua ; ils aiment autant fraterniser avec le peuple que de se battre contre lui. C'est tout naturel, nous sommes du même sang. Et la garde nationale non plus n'a pas envie de se faire échiner pour soutenir Guizot, qu'elle voudrait voir au diable. Aum, quand on regarde bien, nous n'avons uoaire nous que BugeauQ, avuc les municipaux étemtés. La première manche est gagnée!

Hier, nous n'avions pas d'armes, pas de barricades; aujourd'hui, nous avons tout. L'affaire se présente mieux qu'en 1830. Bugeaud est plus On, plus acharné que le duc de Raguse; roaia les soldats français ne sont pas non plus des Suisses ; ils ne voudraient pas nous massacrer, ou se faire massacrer jusqu'au dernier en l'honneur du roi de Prusse. Ainsi, mes enfanta, tout va bien. — Nous voici dans notre barricade I >

Alors, levant les yeuz, nous vîmes une haute et solide barricade, au croisement des rues DauphineetMazarine avec celle de l' Ancienne- Comédie. Elle était très-bien faite. Quelques Étudiants la gardaient; ils furent contents de nous voir.

Perrignon, en s'approchant, nous dit :

« Vous le voyeE, nous pouvons descendre au Pont-Neuf ou sur le quai Halaquais; nous pouvons appuyer à droite ou à gauche, en cas de besoin ; et si nous sommes repoussés, nos forces se réunissent. C'est ce qu'on peut souhaiter de mi^ux. Deux autres barricades empêcheront Bugeaud d'arriver par la rue de Seine ; elles sont bien commandées. •

En arrivant près de la barricade, il dit aux étudiants que nous avions les mêmes idées qu'eux, etque nous les soutiendhonajusqu'àla mort. Ces braves jeunes gens criaient :

« Vive la réforme I A bas Bugeaud I •

Emmanuel reconnut dans le nombre un de ses camarades de l'école, le flls d'un riche marchand de bois, qui s'appelait Compagnon. lia se serrèrent la main.

Plusieurs étudiants n'avaient pas de fusils, mais ils devaient prendi-e les armes de ceux quitomberaienC pendant le combat. Eu attendant, ils se tenaient dans le tournant de la rue de Seine.

PeiTignon mit aussitôt Quentin en sentinelle sur la barricade, et ht descendre les étudiants qui se Lenaieut en haut, en leur disant :

■ La première décharge peut arriver d'un instant à l'autre. Il vaut mieux qu'un seul homme toit exposé que plusieurs. >.

n parlait comme un chef, et tout le monda lui obéissait

Ce qm se passa de huit heures du matin à une heure de l'après-midi me semble encore un rêve; les heures se suivaient lentement, sans rien annoncer de nouveau. Perrignon disait :

■ L'attaque devrait être commencée depuis longtemps; qu'est-ce que Bugeaud peut faire? Eairce qu'il nous entoure d'un autre côté? »

La pluie tombait toujours. Les étudiants entraient de temps eu temps dans un café voisin, puis ils venaient voir en demandant :

« Rien de nouveau? »

Nous autres nous fumions des pipes, nous prenions patience. A la an, l'inquiétude nous gagnait tellement, que plusieurs descendirent à gauche, sous la voûte de l'Institut, pour découvrir ce qui se passait. Ils ne revenaient plus, et par instants il nous semblait entendra comme un bourdonnement de fusillade au loin^ bien loin sur l'autre rive. Mais la pluie qui tombait en clapotant le long des murs, les pas des hommes dans la boue, les paroles au fond de la rue nous empêchaient d'être sûrs de rien.

On sait aujourd'hui que du quartier des Hal^ les, sur la rive droite, le peuple s'était avancé le barricade en barricade jusqu'au Louvre, lerriére le Carrousel, et même plus loin dans !a rue de Rivoli ; et que pour ne pas laisser en arrière un poste dangereux, il avait attaqué le corps de garde du Château-d'Eau, où se trouvait un détachement du 14< de ligne. La fusillade était terrible, et voilà sans doute ce que nous entendions.

Versonse heures, cinqou six étudiants arrivèrent jusqu'il nous, en remontant la rue Jacob, sur la gauche. Ils avaient des afilches et criaient:

• Changement de ministère 1 Odilon Bairot, chef du cabinet. ■

Nos étudiants se réunirent à eux. Ils entrèl'ent même dans le café chercher de la colle, pourposer leur affiche. Hais tout cela nous était bien égal à nous, et Perrignon en fut même indigné.

Les éludiants montaient alors au Luxem- Ixiurg, avec leurs paquets d'af&cbes sous le ])ra9, et continuaient de crier :

• Nouveau ministère, etc. »

Quelques étudiants i-estaîeut avec nou< et

Ft^"»^

fOO

HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE

fi?'

riaient de bon ^œur. Quentin, sans rien dire, enleva ]'a£fiche d'un coup de baîonuette.

Environ une, heure après, des gardes nationaux arrivèrent à la file, en criant :

« Le roi vient d'abdiquer; c'est le comte de Paris qui le remplace, avec la régence. •

Ils étaient dans l'enthousiasme.

« C'est bon, dit Perrigon, pourvu que le roi parte avec le duc de Nemours, et que Lamartine soit premier ministre. En attendant, restons fixes à notre poste; puisque tout va si bien, peut-être que nous apprendrons encore quelque chose de meilleur. Ne nous pressons pas; il faut être sûrs de tout avant de bouger. »

Quelqus ouvriers de Rouen arrivèrent aussi pour nous soutenir, tous de solides gaillards en blouses neuves et calottes rouges, avec des fusils, et des gibernes bien garnies. Hs s'étaient mis en chemin de fer à la première nouvelle, et nous pûmes alors nous reposer un instant, prendre un verre de vin et nous asseoir. La pluie nous coulait jusque dans les souliers ; nous tremblions et nous grelottions; mais c'est égal, de voir les affaires prendre une si bonne tournure, cela nous réjouissait le cœur.

Une des choses les plus agréables, c'est que vers une heure le 7* régiment de ligne tout entier s'avança dans la rue Dauphine, l'arme au bras. Nous croyions d'abord que c'était l'attaque ; tout le monde se tenait prêt à la repousser courageusement ; Perrigon avait fait descendre la sentinelle et criait :

«c Attention I «

Mais, à la hauteur de la rue de Lodi, les soldats, deux à deux, se mirent à défiler sur la gauche, en lâchant leurs fusils en l'air, ce qui formait à cent pas de nous comme le bourdonnement d*une rivière qui tombe de l'écluse. Les officiers, en même temps, s'avançaient de notre c6té l'un après l'autre, leurs petits manteaux de toile cirée serrés sur les épaulettes, le sabre sous le bras, comme des bourgeois qui rentrent chez eux. Nous leur tendîmes la main pour les aider à grimper les pavés, en criant :

« Vive la ligne I Appuyez- vous, commandant I — Ne vous gênez pas, capitaine I — Vive la liberté ! — ^Vive la France I — Nous sommes tous frères I *

On aurait voulu les embrasser. On leur disait même:

« Restez avec nous ! »

Mais ils répondaient merci I brusquement, et continuaient leur chemin dans le haut de la rue. Alors, voyant cela, nous comprîmes que le peuple était vainqueur, et qu'il ne fallait plus rien craindre. Perrignon aurait bien voulu nous retenir encore, mais on ne Técou-

tait plus, et tous pêle-mêle nous descendîmes par-dessus la barricade jusqu'au Pont-Neuf.

Sur les quais, nous pensions voir des masses de soldats, mais tous étaient déjà partis, excepté deux ou trois officiers d'état-major, qui filaient ventre à terre le long du Louvre. Nous traversâmes le pont en chantant la MarseillaisecommQ des bienheureux.Perrignonseul criait toujours :

< Attention!... attention aux fenêtres du Louvre I c'est de là que les Suisses, en 1830, ont ouvert le feu.. Attention I... »

Mais on avait beau regarder, rien ne paraissait.

Quelques étudiants s'étaient mis aussi avec nous ; et c'est ainsi que nous passâmes d'abord devant le Louvre, ensuite le long des Tuileries, jusqu'à la deuxième voûte, sans rencontrer d'obstacle.

H paraît que toute l'armée réunie au Car- . rousel était partie comme le 7» de ligne : un régiment à droite, un autre à gauche.

Ce que je dis, bien des gens auront de la peine à le croire, et c'est poiirtant la simple vérité. On veut toujours que les révolutions soient terribles I Eh bien I j'ai vu qu'elles marchent en quelque sorte toutes seules, quand l'heure de la justice est venue*

Une chose qui me revient encore, c'est que, auprès des Tuileries, un officier d'état-major ayant voulu passer au galop, nous le flmes descendre de cheval, pour mettre à sa place une étudiante, qui chantait la Marseillaise comme un ange ; et bientôt après nous arrivâmes dans la cour des Tuileries sans embarras, étonnés nous-mêmes, et pensant à chaque seconde voir les feux de file commencer par toutes les fenêtres du palais.

Les grilles des Tuileries étaient ouvertes. Plusieurs d'entre nous, malgré les cris de Perrignon, qui leur disait de ménageries cartouches, tiraient des coups de fusil en signe de joie. On courait à la débandade et l'on se réunit devant la grande porte.

Nous n'étions pas plus de vingt-cinq ou trente dans cette cour immense. Nous montâmes d'abord les quelques marches qui mènent à la voûte, ensuite le grand escalier à droite ; un escalier superbe, plein de dorures et de moulures. Au milieu pendait une grande lanterne ronde, formée d'une seule glace ; et comme sur cet escalier s'étendaient des tapis, on ne s'entendait pas marcher, chacun aurait cru être seul; le moindre bruit, quand on touchait son fusil ou qu'on éternuait, ayait de l'écho.

C est ainsi que nous montâmes, les yeux levés, dans une admiration extraordinaire, et

HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLK

même .vec une sorte de crainte, parce que l'idée des coups de fusil tous suivait partout.

En haut, nous entrâmes dans une salle longue et magniSque. Rien que la rangée de ses hautes fenêtres sur la cour du Carrousel lui donnait un air grandiose ; mais tout autoar s'étendaient des dorures et des peintures qui TOUS éblouissaient la vue.

Ce qui m'étonne encore plus aujourd'hui, quand j'y pense, c'est qu'on n'entendait pas le moindre bruit de la vie. C'est là que les gens pouvaient bien dormir et se reposer. Ce n'était pas comme dans la i-ue des Mathurins- S&iiiUJacques.

Je me disais en marchant :

« Comme on doit être bien fci, comme on a bon ail! *

Et, regardant au fond de la cour, je voyais que tout était vide : ce pavé bien carrelé, ce large trottoir, cette grille superbe, ce petit arc de triomphe en marbre rose, tout était fait pour charmer les regards.

Bien souvent depuis, me rappelant ce spectacle, j'ai pensé que les princes sont heureuji de Tenir au monde : — Oui , c'est un fameui étati

Entre les fenêtres, et tout le long des murailles peintes, de trois pas en trois pas sortaient des candélabres dorés, en forme de braiiches, dont chaque feuille soutenait une bougie qu'on devait allumer le soir.

Alors ce que m'avait dit Emmanuel six mois avant : — que l'intérieur de ce palais était encore plus riche que le dehors, — me parut être la vérité.

Je ne sais pas ce que les camarades étaienl deveDUS. Les uns avaient pris à droite, les autres à gauche, comme dans une église; cai toutes ces salles superbes aboutissaient les unes dans les autres, toujours avec la même beauté. Emmanuel et moi nous aUions seuls ; il me disait :

• Tout cela, c'est le bien de la nation, Jean- Pierre, n faut tout respecter... C'est notre bien I... >

Je lui répondais :

■ Ça va sans dire I Mous l'avons gagné, et si ce n'est pas nous, ce sont nos pères, les bûcherons, les vignerons, les marchands, les laboureurs, tous ces malheureux qui traTaillenl et suent du matin au soir pour l'honneur de la France. NoAs serions bien bétes de gâter notre propre bien.. Et nous serions des gueux d'avoir l'idée de rien prendre, puisque c'est à tous ! ■

J'aTOîsdes idées pareilles, qui m'élevaient l'esprit et me faisaient voir les choses en grand; mais j'ai bien reconnu par la suite que ce n'é-

taient pas les pensées de tout le monde, ni le moyen de s'enrichir. Enfin, j'aime pourtant mieux être comme cela.

Et regardant de la sorte ces richesses, nous arrivâmes au fond, dans une autre salle en travers de la nêtre. Je ne sauiais pas dire si c'était la salle du trône, ou la chambre à coucher de Louis-Pbilippe. Elle était plus large que la première et moins longue, éclairée par les deux bouts, remplie de peintures, et sur la gauche, dans T'épaisseur du mur, se trouvait une niche en forme dechapelJe, recouverte de tentures h franges d'or. Dans te fond, entre les tentures, je voyais une sorte de lit ou de trêne. Emmanuel et moi nous ne voulûmes pas entrer, pensant que cela ne convenait pas.

Nous étant retournés au bout de quelques instants, nous vîmes devant une table rondo et massive en marbre rose, un Iiomme assis, qui mangeait un morceau de pain et du fromage dans un papier. Nous ue l'avions pas vu d'abord. C'est pour vous dire combien ces salles étaient grandes, puisqu'un homme ne se voyait pas en entrant, du premier coup d'œil. Emmanuel lui dit :

« Bob appétit I »

L'autre, avec un chapeau à larges bords et une camisole brune, la figure pleine et réjouie, lel'usil en bandoulière, lui répondit:

• A votre service I... Tout à l'heure nous irons boire à la cave. •

n riait et clignait des yeux.

Dans ce moment, on commençait h entendre un grand murmure dehors, un tumulte, des coups de fusil. Noua allâmes regarder aux fenêtres ; c'était la grande masse du peuple qui s'approchait au loin sur la place du Carrousel avec défiance. Nous pensions :

€ Vous pouvez venir sans crainte ; on ne vous gênera pas I ■

Et songeant à cela, nous continuions àmarcher lentement, regai'dant tout avec curiosité. Nous arrivâmes même dans un théâtre , oi^ la toile du fond représentait un port de mer. Plus loin, nous entrâmes de plain-picd sur le balcon d'une chapelle ; la chapelle était au bas, avec des vases d'or, des candélabres et le saintsacrement. II y avait des fauteuils, et, sur le devant du balcon, une bordure en velours cramoisi. C'est là que Louis-Philippe écoutait la messe. Comme nous étions fatigués, nous nous assîmes dans les fauteuils, les coudes sur ces bordures. Emmanuel alluma sa pipe, et nous regardâmes longtemps cette chapelle avec admiration.

A la fin il me dit :

• Si quelqu'un m'avait annoncé hier, quand cinquante mille hommes défendaient les Tui-

leries, que je fumerais aujourd'hui tranquillement ma pipe dans Tendroit où la famille du roi, la reine, les princes, venaient entendre la messe, jamais je n'aurais pu le croire.

— Oui, lui répondis-je, c'est étonnant. Oui peut dire : « Ceci m'arrivera !... Cela nem'arrivera pas I... » Tout est dans la main de Dieul Ceux qui sont forts^et qui jugent les autres sont faibles le lendemain comitfe des enfants. Ils pleurent et demandent grâce, sans se souvenir qu'ils n'ont pas fait grâce, Voilà pourquoi nous devons toujours suivre notre conscience. Dieu seul nous juge, etDieu seul est le maître. »

Ces choses ont été dites là ; ce sont des choses vraies.

Nous causions encore , lorsqu'un fracas épouvantable nous réveilla de ces pensées ; le peuple débordait dans le palais. C'était un roulement sourd, terrible. Des coups de fusil partaient, les vitres tombaient, des coups de hache écrasaient les meubles, les tableaux, les planchers, les murs.

Tandis que nous écoutions tout pâles, cinq ou six hommes, le cou nu, les cheveux ébouriffés, la figure sauvage, arrivaient de .tous les côtés à la fois, les yeux étincelants comme des bandes de loups la nuit dans un bois. Ils re^ gardaient... ils tournaient dans le balcon... et se mettaient à tout casser avec fureur, sans rien dire. Ces malheureux venaient de la bataille ; ils avaient peut-être vu tomber leurs amis, leurs enfants, leurs frères, et se vengeaient.

■ Arrive, Jean-Pierre, me dit alors Emmanuel, en me prenant par le bras, sortons I »

Nous traversâmes de nouveau les grandes salles. Quelques hommes, debout sur des chaises, prenaient les bougies dans les candélabres; j'ai su plus tard que c'était pour entrer dans les caves. D'autres précipitaient les tableaux par les fenêtres.

Comme nous redescendions le grand escalier, au milieu de la foule qui montait, une baïonnette s'éleva tout à coup au bout de son fusil, et la magnifique lanterne que j'avais admirée en entrant, tomba comme une bulle de savon qui crève.

En bas, plusieurs étaient déjà couchés à terre, dans les coins, une bouteille à la main, le fusil contre le mur ; ils n*avaient plus la force de se lever... Il faut tout dire : les gueux de toute espèce, qu'ils soient du peuple, ou qu'ils soient des seigneurs, font la honte de la aation et du genre humain.

Nous sortîmes de là sans tourner ia tête.

Des centaines d'autres bandes, en blouse, en haillons, en uniformes de gardes nationaux, avec des fusils, des drapeaux, des haches, dei baïonnettes emmanchées, arrivaient pâld* mêle en courant, par la place du Carrousel, par les quais, par la rue de Rivoli, et de par* tout.

Quelques élèves de l'École poiytechniqiie, des jeunes gens de dix-huit à vingt ans, l'èpée au côté, le petit chapeau à cornes sur Toreille, essayaient d'adoucir ces gens des faubourgs, aux guenilles pendantes, qui ne les regardaient seulement pas et continuaient leur chemin en criant d'une voix enrouée :

t A bas les vendus I... A bas les corrompus!... Vive la république I »

Aussi loin que pouvaient s'étendre les yeux, on ne voyait que cela ; tout venait de notre côté comme un débordement.

« A la Commune, Jean-Pierre! » me dit Emmanuel.

Et tout à coup l'idée de la grande République me frappa Tesprit ; je fus bouleversé d'enthousiasme. Nous allongions le pas en traversant les masses, et répétant toujours :

a A la Commune, citoyens I à la Commune I »

Plusieurs s'arrêtaient et finissaient par nous suivre, criant comme nous :

« A la Commune I •

Mais les grandes fenêtres des Tuileries, qu'on voyait derrière par-dessus les grilles ; les papiers qui s'envolaient, les drapeaux qui flottaient, les cris, les coups de fusil, tout ce spectacle immense les détachait bientôt de notre troupe; ils se repentaient d'avoir perdu du temps, et se remettaient à suivre le torrent.

En approchant de THôtel de ville, le long des quais, par-dessus les barricades éboulées, nous n'étions plus qu'une dizaine. En ce moment, à la hauteur du pont Notre-Dame, quelqu'un s'écha :

tu Les municipaux I >

Alors nous étant retournés, nous vîmes venir derrière nous plusieurs escadrons de municipaux à cheval. Tout mon sang ne fit qu'un tour. Ah! nous n'étions plus désarmés, maintenant, on ne pouvait plus nous écraser comme de la paille! Mais ils s'avançaient au pas, le sabre au fourreau. Les barricades rcnvei^sécs

HISTOIRB D'UN HOMME DU PEUPLE

sar leur ioute, et d'autres encore restées debout sur le quai de Grèvres, les empêchaient de nous charger. Ils battaient en retraite de Paris.

L'idée de la vengeance me passa par la tête comme un éclair, et je couchai en joue leur général, à cent pas. LorsquMl me vit,— car ses yeux tournaient de tous les côtés : en haut, en bas, en avant, en arrière, — il prit tout de suite une bonne figure , en me saluant avec son grand chapeau bordé de blanc.

Mes bras en tombèrent, et je m'écriai en moi-même : c Tu ne peux pourtant pas tuer un homme gui te salue, Jean-Pierre ; son, c'est impossible I • Mais d'autres en grand nombre venaient alors du pont et des rues voisines ; ils se jetèrent en avant et se mirent à crier:

c Faisons-les prisonniers! »

Gela me parut meilleur, et tout de suite je pris un de ces municipaux par la bride en lui disant:

c Descendez I »

n ne répondit pas. Plusieurs ayant suivi mon exemple, ces escadrons bleus, le casque luisant, le sabre pendant sur la cuisse et lair sombre, étaient arrêtés dans les pavés, dans la boue, un homme à la bride de chaque file, la baïonnette ou la pique sous le nez du municipal.

St comme, malgré cela, pas un ne voulait obéir, des enfants venaient encore des barricades 68 pendre à leurs grandes bottes.

Enfin, tous ces gens semblaient prisonniers. Je me réjouissais d'avance de mener un cheval dans la rue des Mathurins-Saint-Jacques ; lorsque tout à coup le général, qui se trouvait au milieu de la colonne, se mit à crier :

« En avant I »

Le maréchal des logis, que je tenais par la bride, me donna sur la figure un coup de poing tellement fort, que je fus renversé contre la barricade, la bouche pleine de sang. En même temps, les escadrons partaient ventre à terre. Tous les municipaux avaient fait la même chose à' ceux qui tenaient leur cheval par la bride.

C'était un feu roulant des deux côtés de la rue et du pont sur ces pauvres diables. Leurs grosses bottes tournaient en Tair, leurs casques s'aplatissaient sur les pavés, leurs chevaux s'affaissaient en les culbutant à dix pas ; le feu roulait toujours, et Ton voyait au loin, à travers la fumée, les dos ronds des cavaliers penchés en avant, les queues flottantes et les grosses croupes des chevaux, lancés à fond de train au-dessus de ces murs de pavés, où Ton n'aurait jamais cru qu^un theval pouvait passer.

Quel carnage, mon Dieu I

Le pire, c'est que, une fois la fumée dissipée, nous vîmes deux ou trois d'entre nous suuffler la mort, et, sur le pont, d'autres malheureux par tas, la face contre terre, avec des balles dans le ventre. Tous les coups qui n^avaient pas porté sur les municipaux étaient entrés dans la foule, à droite et à gauche.

Voilà le spediacle des guerres civiles I

Un enfant s'en allait tranquillement pardessus les morts, avec un casque enfoncé jusqu'aux épaules ^ des femmes se penchaient aux fenêtres; des vieilles sortaient, les mains au ciel, criant :

« Quel malheur I »

Dieu veuille que ces exemples profitent à ceux qui viendront après nous, et que nous n'ayons pas souffert inutilement.

Nous repartîmes de cet endroit, encore pleins d'indignation, et nous arrivâmes à la grande porte de l'Hôtel de ville, où des gardes nationaux firent mine de nous arrêter; mais, comme nous armions nos fusils, ils s'écartèrent et nous montâmes.

C'est sur le grand escalier de l'Hôtel de ville, où tant d'actions terribles et grandioses se sont accomplies durant la Révolution, où tant de paroles généreuses ont été prononcées pour la défense de la justice, c'est là que nous reprimes un peu de calme, en pensant à ce que de pauvres petits êtres tels que nous étaient auprès de ces hommes de la Commune, auxquels nous devons presque tous nos droits. Oui, tous ces vieux souvenirs bourdonnaient sous les hautes voûtes avec les pas des hommes du peuple,qui montaient fièrement et semblaient dire:

cNous sommes ici chez nous! Quand la France parle d'ici à l'Europe, tous les rois tremblent!... •

Un souffle de force et de grandeur me passait sur la figure.

Et sur cette grande terrasse intérieure, éclairée par la voûte,— où des cadavres de mimicipaux, blancs comme la cire, dormaient pour toujours, — dans cette salle où les premiers révolutionnaires ont fini par se tuer de désespoir, lorsque le peuple les avait abandonnés, c'est là que les idées en foule nous vinrent devant les morts.

Nous avions fait halte, et nous entendions parler au fond d'une allée à gauche. Au bout de quelques instants, nous piimes ce chemin. J'étais devant, mon fusil sur l'épaule. Un vieux général, très-petit et la tête blanche, sa large croix sur la poitrine, nous rencontra dans l'allée, et m'arrêta par le bras en me demandant :

• Où allez-vous ?

HISTOIRE D'DN HOMME DTJ PEUPLE

Leurs groiiei boites lounuioil en l'air, leurs casques s'aplatissùeut sur tespatjs. tPïgslOS.)

^Nous allons voir ce que disent les autres, lui répondis-je étonné.

—On délibère, flt-il.

— Eh bien I nous voulons aussi délibérer, > dît Emmanuel.

Alors, voyant qu'il ne gagnait rien sur nous, il dit encore, en me retenant toujours :

<( Je suis un soldnt de 92 1 >

Btje lui répondis :

■ Raison de plus... nous avous les mômes idées... Voilà pourquoi nous voulons délibé- -^r. •

Il ne dit plus rien et s'en alla.

Nous entrâmes dans la salle où l'on parlait. Elle n'était pas très-grande. Au milieu se trouvai une table en fer a cheval ; de l'autre côté, le dos tourné h la rangée de fenêtres vers la

place, étaient assis trois hommes en îjabit noir. Ils écrivaient. Une trentaine d'autres remplissaient la salle. Tout le monde parlait et criait ; deux, debout sur des meubles, faisaient des discours.

Nous allâmes nous placer dans l'intérieur du fer à cheval, juste en face des trois hommes en habit noir. Celui du milieu s'appelait Gavaier^ Pages, comme je l'ai su plus tard. Il avait de longs cheveux, le front haut, le net un peu camard, le menton allongé. Il était pâle. Quand nous eutr&mes, nos fusils en bandoulière, il nous regarda tout surpris.

I^s paroles de la foule montaient et descendaient avec les cris de ceux qui s égosillaient sur les meubles. On ne pouvait rien comprendre; je ne sais pas ce qu'ils disaient. L'un, ce-

HISTOIRE [D'UN HOMME J)l) PEUPLK.

Ces fcDX Miinient lu MolineUe* loimobilM ui binl dei birriudes. (Pige 108.)

lui de droite, était grand, très-maigre, il avait te nez long et lea cheveux gris peadaot derrière. Il criait le plus forl.

Chaque fois qu'il criait, ses joues s'enûaiciit; il parlait du fond de la poitrine, en aUoDgc&nt ses grands bras comme un télégraphe.

Cela dura bien dix minutes. Ou répétait autour de nous :

< Gamiar-Pagéa vient d'être nommé maire de Paris. •

Nous avions mis la crosse à terre, et notu UtendioQB avec patience ce qui pourrait ani- Ter. Du de ceux qui se trouvaient avec nous <l«pui8 les Tuileries n'avait pas de chemise, ■nais^nne vieille blouse ouverte sur la poitrine. C'est lui que Gamier-Pagôp regardait le tflus souvent, et puis moi eusuito, à cause du

sang qui me coulait de la bouche. Je le voyais, cela l'étonnait, mais il ne disait rien. Seulement, au bout de quelques minutes, l'écrivain à sa gauche l'ayant averti de quelque chose, il leva la main, et tous les assistants se mirent à crier :

t Cbutl... chutJ... Écouteil... •

Ceux qui faisaient des discours descendirent de leurs meubles; tonte la salle- se tut,

Gamier-Pagés se mit à tire ce que l'autre avait écrit. Je me rappelle très-bien que cela commençait ainsi : > Le roi Louis-PhiUppe vient d'abdiquer... > Mais il avait à peine lu ces mots, que de tous les ctHés des cris partaient :

> MoQl... uoiil... Il n'a pas abdiqué... Oa l'a chassé l •

HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE

Ce qui rendit Garnier-Pagès encore plus pâle. Il faisait signe de se taire, mais il fallut du temps.

Gomme le silence commençait, Emmanuel tout à coup lui dit face à face :

« U nous faut des garanties. •

Gela le surprit beaucoup. Toute la salle écoutait, n répondit *•

« Quelles garanties? »

Emmanuel dit :

« Proclamez la république I »

* Garnier-Pagès répondit :

« Quelle république? Voulez-vous une constituante, une législative?... •

Je vis bien alors qu'il était très-fin, car les gens n'avaient pas encore eu le temps de réfléchir à ce qu'ils voulaient. Emmanuel fut embarrassé ; mais un autre derrière, cria :

« N'importe! nous verrons plus tard... Proclamez toujours la république. •• Le reste ne nous embarrassera pas I »

Et tout le monde se mit à crier :

a Oui... oui... la république ! » .

Ces choses sont tellement dans mon esprit, que je crois encore les voir et les entendre; j'y suis. C'est mot à mot la vérité. Seulement plusieurs parlaient à la fois, criant des paroles qu'on ne pouvait pas comprendre, et Garnier- Pagès faisait semblant de les écouter. Mais je voyais bien qu 'il réfléchissait en lui-même comment il pourrait se tirer de là, car à la fin il leva la main, et les gens s'étant tus, il dit d'un air chagrin :

t Messieurs, vous voyez qu'on ne peut rien faire de sérieux dans ce tumulte. Messieurs les secrétaires et moi nous allons passer dans la pièce voisine, et quand notre proclamation sera terminée, nous viendrons vous en donner lecture »

En même temps, sans attendre la réponse, il se leva et les deux autres aussi. Cela causa du tumulte. Au bout de la table, de leur côté, se trouvait une porte ; comme ils allaient à cette porte, leurs papiers sous le bras, celui qui n'avait pas de chemise me dit, en se penchant à mon oreille :

« Il trahit I..I Est-ce que je dois le fusiller ? »

Mais, malgré ma mauvaise humeur, l'idée de fusiller un homme pareil me parut abominable, et je répondis :

<x Non, c'est Gamier-Pagés 1 ■

Tout le monde avait entendu parler de Garnier-Pagès. — Pendant que nous parlions, ils passèrent dans l'autre chambre.

Une fois hors de notre salle, et la porte re fermée derrière eux, ces gens devaient se réjouir de leur bon tour. Nous autres, nous étions là comme des imbéciles.

Tout le monde criait sans écoti^er ses voisins, de sorte que l'ennui nous gagnait avec la colère. Emmanuel me dit :

« Sortons I Qu'est-ce que nous faisons avec ces braillards? »

Nous sortîmes, furieux d'avoir pei-du notre temps. Mais, conune nous arrivions sur la plate-forme intérieure , d'où descend le grand escalier, voilà que bien d'autres cris, bien d'autres rumeurs arrivent de la place. Ceux qui venaient des Tuileries, après avoir ravagé les glaces, les tables, les livres, les vases, les tableaux de fond en comble , ariivaieut à THôtel de ville; sans parler d'une foule d'autres qui sortaient des quartiers voisins et même des faubourgs. Ils criaient : & Vive la République ! • et tiraient des coups de fusil.

Nous descendîmes bien vite, pour ne pas rester engouffrés jusqu'au soir dans la bâtisse.

Nous avions raison, car à peine étions-nous en bas, hors de la grille, que toute cette masse de peuple débordait du quai Pelletier, des rues de la Vannerie, de la Tannerie et du pont d'Arcole, avec des habits galonnés, des franges du trône, des chapeaux de femme, et mille autres guenilles au bout des baïonnettes ; sans parler des drapeaux rouges et des drapeaux tricolores dégouttant de pluie et de boue. Tout cela s'avançait, chantait, lâchait des coups de fusil, et malheureusement aussi trébuchait, car on avait vidé les caves de Louis-Philippe, on avait bu tout ce qu'on pouvait boire, et les bouteilles à moitié vides, on les avait jetées aux murs.

Enfin, je suis bien forcé de le dire, c'était honteux pour un grand nombre. Ceux qui boivent un jour pareil, jusqu'à ne plus pouvoir se tenir sur leurs jambes, sont des êtres indignes de soutenir la justice.

Mais que faire ? Ce monde innombrable tourbillonnait sur la place, comme un essaLm qui cherche un arbre. Nous eûmes encore le temps de gagner le quai aux Fleurs, par le x>out Notre-Dame, et là nous fîmes halte pour regarder. Tout était noir de têtes, tout grouillait, tout montait dans la maison commune; et les cris, ces grands cris de la multitude qui s'élèvent comme le chant de la mer. — ces cris qui ne finissent jamais, — à chaque instant semblaient grandir et s'entendre plus loin :

Emmanuel me dit :

« Maintenant Dieu veuille, Jean-Pierre, que les troupes soient bien dispersées ! Dieu veuille

■prr^

HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE

que Bugeaud ne les ait pas réunies sous sa main quelque part, car, avec cette quantité d'ivrognes, qui brûle notre poudre pour faire du bruit, nous serions bien malades. >

Je pensais comme lui : — la bêtise du peuple me faisait frémir.

Et pourtant, c'était encore la moindre des choses. La bataiLd, c'est la bataille, on s'extermine, ou se défend, on n'a peur de rien; ceux qui réchappent réchappent , ceux qui meurent ont leur pain cuit ; mais après la bataille, qu'est-ce qui va venir? Qu'est-ce que le pays dira demain I Qu'est-ce que les royalistes, les communistes, les socialistes feront? Qu'est-ce qui sera maître? Est-ce que nous sommes en 92, est-ce que nous sommes en 1830? Est-ce que les Prussiens, les Anglais, les Russes viendront ? Quoi. ..? Quoi?

Quand tout va bien, quand on travaille, quand les soldats montent leiu* garde , et que les juges rendent la justice; quand les femmes Yont à l'église et les enfants à l'école, alors on ne pense à rien, on se figure que tout est en ordre, et que cela continuera dans les siècles ; mais quand tout culbute, quand tout est à terre d'un coup, combien d'idées auxquelles on n'avait jamais songé vous arrivent !

Emmanuel et moi nous passions devant le Palais-de- Justice, et, plus loin, sur le pont Saint-Michel , à travers mille espèces de gens qui couraient vers la place de Grève. Nous n'avions pas besoin de nous dire nos idées, elles nous venaient toutes seules ; et ce que nous avait demandé Gamier-Pagès :—« Quelle espèce de république voulez-voys? • me paraissait alors plein de bon sens. Je me rappelais le livre de Perrignon, et je m'écriais en moi-môme :

c Est-ce que nous voulons une constituante? est-ce que nous voulons un directoire ? est-ce que nous voulons des consuls ? ou bien est-ce que nous voulons autre chose de nouveau? Si nous voulons quelque chose de nouveau , il tàjni pourtant savoir quoi. Jean-Pierre, qu'estce que tu veux? >

Tétais embarrassé de me répondre; je pensais :

« Si Perrignon était là, bien sûr qu'il t'ouvrirait les idées« >

J'avais aussi des inquiétudes pour ce bon vieux Perrignon, que j'aimais conune moimême. Nous avions été séparés malgré nous. Oa'est-ce qu'il était devenu ?

Emmanuel, la tête penchée, ne disait rien. La nuit descendait. Les gens qui couraient, criaient tous : « Vive la République 1 » Pas une âme ne savait encore que nous avions un gouvemement provisoire.

Dans la rue Serpente, nous vîmes que le caboulot était fermé.

c Arrive I » me dit Emmanuel.

Et nous remontâmes par la rue des Mathurins jusqu'au cloître Saint-Benoit. Il faisait déjà nuit noire; pas un réverbère, pas une lanterne ne nous montrait le chemin. Par bonheur, la porte du restaurant d'Ober était ouverte. Nous entrâmes. Deux quinquets brillaient dans la salle à gauche, et quelques étudiants mangeaient sans rien dire. M. Ober était sorti. Nous posâmes nos fusils dans un coin, près des fenêtres, et l'on vint nous servir.

Dehors, au loin, bien loin, les rumeurs, les cris, les coups de fusil s'élevaient de temps en temps, puis se taisaient. Le tocsin sonnait toujours; mais pendant que nous mangions, tout à coup le gros bourdon de Notre-Dame se tut, ce qui produisit une sorte de silence. On entendait mieux les rumeurs du quartier, le passage des gens dans le cloître.

Emmanuel, à la fin de notre repas, me demanda :

c Qu'est-ce que nous allons faire cette nuit?

— Je ne sais pas, lui répondis-je... puisque tout est fini...

— Moi, dit-il, je vais changer d'habits ; mes bottes, à force d'être mouillées, me serrent les pieds.

— Eh bien, allons changer, lui dis-je, et, dans une demi-heure, vingt minutes, réunissons-nous quelque part.

— Ohi, tu viendras à la brasserie de Strasbourg, rue de la Harpe. »

Nous sortîmes. Dans ce moment, une foule de gens rentraient déjà dans le quartier; on criait : « Vive la Répubhque !— Vive le gouver. nement provisoire I » Des étudiants traversaient le cloître ; ils parlaient de Lamartine, de Ledru-RoUin, d'Arago. Nous écoutions. Sous la porte Saint-Jacques, au moment de nous séparer, Emmanuel me dit :

« n paraît que nous avons un gouvernement provisoire ; tant mieux, c'est meilleur que rien. »

Il remonta la rue Saint-Jacques. Je la descendis par-dessus les pavés, jusqu'au coin de la rue des Mathurins, où j'allais tourner, quand je vis arriver en face de moi un piquet de trois hommes, conduit par im caporal en chapeau rond et longue capote, qui portait une petite lanterne carrée, et me dit en la levant:

« C'est toi, Jean-Pierre 1 Je suis content de te retrouver, petit. »

Celui qui me disait cela , c'était Perrignon. Il venait d'établir un poste dans la me Saint- Jacques, au coin de la ruelle du Foin, pour

' Xi.

•• :.vVJ

ffl^

HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE

tous les hommes de bonne volonté ; il conduisait sa première ronde.

On se figure comme je l'embrassai. Je lui promis aussitôt de venir veiller à son poste, après avoir été prévenir Emmanuel.

Nous étions à l'entrée de la rue des'Mathu- ' rins : je n'eus qu'une centaine de pas à faire pour gagner la maison et monter àma chambre, où je changeai d'habits. Ensuite j'allai prendre Emmanuel à la brasserie de Strasbourg.

Il pouvait être six heures. Pas un bec de gaz ne brillait dehors. Quelques étoiles troubles se montraient à peine; une petite pluie froide tremblotait dans l'air, et de tous les côtés on entendait déjà crier :

« Qui vive I... qui vivel... •

Dans cette nuit noire, cela produisait un grand eifet. L'idée me vint que les Parisiens ont tout de même du bon sens, puisque, dans la crainte de Bugeaud, ils se gardaient tout de suite comme la troupe, pendant que les ivrognes dormaient dans leur coin.

Emmanuel fut bien content d'apprendre ces choses, et nous sortîmes de la brasserie à tâtons.

Dans plus d'un endroit on voyait au loin des feux allumés, avec des hommes assis autour sur les pavés, fumant leur pipe et causant entre eux, le fusil en bandoulière. Ces feux éclairaient les sentinelles immobiles au haut des barricades, et les vieilles maisons à droite et à gauche. La lumière montait toute rouge, comme un éclair, jusqu'aux toits, puis descendait en se resserrant autour de la flamme : tout redevenait sombre.

La masse des pavés nous arrêtait souvent. Plus d'une fois nos pieds tapèrent dans la boue profonde; mais nous arrivâmes pourtant à notre corps de garde, rue Saint-Jacques, l'un des meilleurs du quartier. Il était grand, il avait un lit de camp, un râtelier pour les armes, et une large cheminée à droite en entrant, où le feu pétillait et flamboyait comme dans les scieries de notre pays, ce qui vous réjouissait la vue, par un temps de pluie et de brouillard pareil.

Autour d'une grosse table de chêne, les camarades, ouvriers et gardes nationaux, à dix ou quinze, buvaient et mangeaient. Ils avaient fait apporter du vin dans un broc, avec un grand pâté où chacun tranchait à son aise.

« Voici du renfort, s'écria Perrignon tout joyeux, en venant nous serrer la main. Vous avez mangé?

' —Nous sortop* de chez Ober, répondit Emmanuel.

—Eh bien! mettez vos fusils au râtelier.

Dans un quart d'heure vous monterez la garde. »

Les autres continuaient à boire, à rire, à se raconter ce qu'ils avaient fait depuis trois jours. L'un parlait de l'attaque du Châteaud'Eau, l'autre de la fuite du roi, un autre de l'enlèvement du trône, qu'on avait brûlé sur la place de la Bastille.

Chacun avait vu quelque chose d'extraordinaire, et c'est là que j'entendis pour la première fois un garde national chanter l'air « Par la voix du canon d'alarme^ » etc., dont plus tard les gens eurent les oreilles tellement remplies, qu'ils s'épriaient : i Mon Dieu 1 si nous entendions seulement encore une fois le bruit des charrettes et les cris des marchands d'habits ! Quel malheur I Cela ne finira donc jamais ! »

Ce garde national avait tous les couplets écrits sur un morceau de papier; il chantait d'une petite voix tendre, et nous répétions tous en chœur :

« Mourir pour la patrie! Mourir pour la par triel... »

Les larmes nous en venaient aux yeux.

Perrignon, assis derrière avec nous, sur le lit de camp, nous racontait l'envahissement de la Chambre, où se trouvait déjà la duchesse d'Orléans avec ses deux enfants; la manière honteuse dont les députés satisfaits l'avaient abandonnée, — lorsque le général Bedeau, sur la place de la Concorde, leur demandait des ordres, et que personne, ni les ministres, ni le président, n'osait en donner ; — l'arrivée du peuple, et l'obstination de cette veuve, habillée en noir, au milieu du débordement, malgré les cris et la fureur ; son calme, lorsque Marie et Crémieux demandaient le gouvernement pi*ovisoire, et que Lamartine faisait un discours superbe, déclarant que la nation seule pouvait décider ce qu'elle voulait selon la justice.

c Elle serait restée là, dit-il, en saluant toute pâle ceux qui prononçaient des mots pour elle; rien n'aurait pu la forcer de partii-, si la grande multitude n'avait à la fin rempli tous les bancs, et si Ledru-Rollin n'avait en guel« que sorte proclamé la république. Alors le torrent l'entraîna. »

Perrignon disait que le coiu^age de cette femme l'avait attendri; que pas une reine de France n'avait encore montré la même fermeté^ seulement que dans cette race de satis-> faits,^qui depuis dix-huit ans approuvait tout, votait tout les yeux fermés, — pas un seul n'avait eu le courage de se faire t'^^r pour la défendre!

Il disait aussi que malheureusement ces

HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE

êtres sans cœur ne manquent jamais sous aucun gouvernement, qu'ils arrivent tout de suite se mettre à table, en écartant les bons citoyens des deux coudes, en parlant de leur déTouement, en ayant encore l'air de se sacrifier, la bouche pleine et le ventre gonflé de nourriture ; mais qu'au premier coup de feu tous disparaissent comme des ombres; qu'ils trouvent leur peau trop délicate pour recevoir un accroc !

t Tai vu ça, mes enfants, disait-il; Taffaire de 1830 m'a découvert la bassesse humaine. Combien pensez-vous qu'il y avait de combattants derrière les barricades, hier et avanthier? Quelques centaines ! Eh bienl demain vous verrez les vainqueurs sortir de terre par milliers, comme les limaces après la pluie; ils lèveront le sabre et crieront, la bouche ouverte jusqu'aux oreilles : « Rangez-vous I Tambours, battez la charge I En avant I » Si le mot de république pouvait changer cette bassesse en grandeur, ce serait magnifique, mais je n'ose pas seulement Tespérer. «

Perrignon, assis au bord du lit de camp,

nous parlait de la sorte; Emmanuel et moi

nous Técoutions en silence; derrière nous

; Quentin et Valsy dormaient comme des bien-

' heureux.

Il faut savoir aussi qu'à chaque instant des rondes arrivaient, ramenant des prisonniers. C'étaient les soldats de la caserne du Foin ou d'ailleurs, dispersés le matin, et qui pensaient s'en aller à la nuit. Mais en sortant des allées, ces pauvres garçons de la Bretagne, de la Normandie, de l'Alsace, n'avaient pas fait cinquante pas qu'ils entendaient crier : « Qui vive ! 9 Et l'on pense si cela les étonnait de voir la sentinelle en casquette ou en chapeau, Tarme prête, remplir leur service et leur crier :

c Passez au mot d'ordre f v Ils arrivaient tout doucement, et on leur disait :

te Ailes au poste 1 »

Là, sur là porte du corps-de-garde, ils voyaient les citoyens réjouis de la victoire, qui leur criaient :

« Arrivez ici, camarades I.... Réchauffezvous... Asseyez-vous... Buvez im coup! »

On leur passait le broc, on leur donnait le couteau. Pas un seul ne refusait, au contraire; après avoir passé la journée au fond d'une cour, dans un bûcher ou jtartout ailleurs, ils étaient bien contents de s'asseoir à table avec les soutiens de Tordre. Quand on leur demandait :

< Eh. bien, qu'est-ce que vous allez faire, maintenant? »

Tous répondaient :

« Mon Dieu, nous allons retourner au village; nous ne comptions pas encore sur notre congé, mais c'est égal, la vieille mère ne sera pas fâchée tout de même de nous voir revenir avant les sept ans. v

Chacun trouvait cela très-naturel, et l'on croyait aussi que tout le monde, à l'avenir, ferait partie de la garde nationale, qui remplacerait l'armée. C'était la première idée qui vous venait. Qu'est-ce que la France aurait eu à craindre, si nous avions tous été soldats, de dix-huit à vingt-cinq ans, pour marcher en cas de besoin, ^t de vingt-cinq à cinquante pour faire le service de l'intérieur? Les Allemands et les Russes nous auraient laissés bien tranquilles, en se rappelant ce qui leur était arrivé pendant vingt ans, pour s'être mêlés de nos affaires.

Enfin il fallut relever les postes. Perrignon nous avertit, et nous partîmes ensemble à cinq ou six, en descendant la rue Saint- Jacques.

C'est moi qui relevai la sentinelle de la première barricade. Le mot d'ordre était : c Liberté, ordre public I »

Les autres partirent ; je restai seul. C'est encore un des grands souvenirs de ma vie : cette nuit sombre, ces hommes qui s'en vont le fu» sil sur l'épaule et dont les pas se perdent dans le lointain; ces cris de : « Qui vivel v répétés dans la profondeur des quartiers, et qui semblaient dire: « Attention, citoyens I veillez pour la patfie et la liberté ! » Et ces rumeurs du côté de la place de Grève, ces coups de fusil que suivent de longs silences oiï l'on entend la pluie tomber des gouttières; la lanterne cassée, au haut de la barricade , dont la flamme jaune et rouge sort par instant de la vitre humide, éclairant les flaques d'eau à cinq^ou six pas : — Oui, c'était quelque chose d'étrange.

J'écoutais I Dans la rue, pas un bruit; au loin, les paroles du corps de garde, les éclats de rire, l'arrivée d'une ronde, les crosses de fusil qui se reposent sur les dalles, le départ d'un piquet, la vieille Sorbonne qui tinte la demiheure. — Ah! que de pensées vous viennent après une journée pareille I... comme ce qu'on a vu vous repasse devant les yeux : — Ce palais magnifique des Tuileries, ce tumulte sur les quais, ces municipaux, l'Hôtel de ville I — Et maintenant, que va-t-il arriver? Lamartine est là, heureusement, il travaille ; dix autres autour de lui, des hommes de cœur, l'aident; ils préviennent la France, ils calment le peuple, ils sont fbrcés de songer à tout pour nous!

Oui, ce sont de grands souvenirs, poui* un

fl ■

HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE

simple homme tel que moi. Souvent je me demande :

« As-tu vu ces choses, Jean-Pierre î as-tu veillé sur cette barricade?... N'est-ce pas un rêve? »

J'étais là depuis environ une demi-heure, écoutant au milieu du silence, et songeant à tous ces changements incroyables survenus depuis trois jours; rien ne bougeait, et ma garde avait Tair de vouloir continuer ainsi, quand au loin, derrière moi, vers la place Sorbonne, des pas se mirent à descendre larue.Ce n'était pas une ronde, car les gens peissèrent devant notre corps de garde sans s'arrêter.Ils parlaient à demi-voix, et, en arrivant au coin de la rue, voyant la haute barricade, ils s'arrêtèrent pour chercher im passage.

Alors, j'armai mon fusil en criant :

« Qui vive ! »

Trois restèrent en arrière ; un quatrième,un élève de TÉlève polytechnique, grimpa sur les pavés et me dit :

• C'est M. Arago ; il se rend au gouvernement provisoire. »

J'avais bien entendu parler de M. Arago, mais beaucoup de gens, par une nuit pareille, dès ennemis, peuvent dire :

« Je suis Arago... je suis Lamartine ou Ledru-Rollin. »

On n'est pas forcé de les croire ; c'est pourquoi je répondis :

« Allez prendre le mot d'ordre au corps de garde. » •

Il descendit, et les trois autres personnes s'avancèrent plus près, à quatre ou cinq pas. L'élève de l'Ecole polytechnique se mit à courir en remontant la rue. Arago était près de la lanterne, que le vent faisait tourbillonner. Je vois encore ce vieillard avec sa longue capote, son chapeau rond, le dos un peu courbé, les mains croisées derrière et la tête penchée. Il ne me regardait pas ; il regardait devant lui, toujours à la même place. Je le vois dans cette ombre, les lèvres serrées, celle de dessous avançant sur l'autre, le nez un peu aquilin, les gros sourcils gris, immobile et songeur. Il pensait à combien de choses I

Les autres se tenaient plus loin dans le silence.

Pour Arago nous n'étions pas là, ni les pa-* vés, ni la nuit, ni le vent, ni la lanterne tremblotante, ni l'épais brouillard ; dans sa pensée, il voyait la France, le bouleversement de tout, l'armée en déroute, le courage qu'il faudrait pour tout rétablir avec la liberté.

Je ne savais pas, moi, quel était cet homme; je ne savais pas que c'était le plus grand esprit de notre temps, le plus ferme, le plus juste. J«

ne savais pas que depuis sa jeunesse U avait travaillé, toujours travaillé, pour grandir et honorer sa patrie, et qu'on parlait dans tout l'Univers d' Arago, comme d'un des plus grands génies de l'Europe. Non, je ne pouvais pas me figurer le quart de ces choses I Pourtant devoir là ce vieillard tellement pensif et la figure si noble, j'avais le plus grand i-espect; des idées de grandeur, de force, de bonté, de justice me passaient par la tête ; et depuis que j'ai su quel génie était là devant moi dans cette nuit brumeuse, au milieu de ces événements extraordinaires dont les siècles parleront, depuis, je l'ai toujours comme peint devant les yeux, sur le fond noir des pavés entassés, près de la lanterne qui tourbillonne.

Enfin' on accourait du corps de garde , et l'élève de l'École polytechnique me dit à l'oreille :

t Liberté, ordre public! »

Je répondis :

c Passez I »

Perrignon et deux autres camarades étaient aussi venus. Ils se tinrent en arrière. Arago et ses amis passèrent en silence dans la petite allée à gauche ; Perrignon se retira.

n était alors sept heures au moins. J'ai souvent entendu dire depuis qu' Arago se trouvait à l'Hôtel de ville, avec les autres membres du gouvernement provisoire; mais ce, que je raconte est sûr. Arago n'est pas arrivé avant sept heures et demie à la Commune. Il faisait nuit dehors comme dans un four ; il avait peut-être eu beaucoup de barricades à grimper avant d'arriver à la nôtre; il demeurait peut-être loin, je n'en sais rien ; mais voilà ce que j'ai vu moi-même.

Ma faction continua jusqu'à huit heures, et je ne me rappelle rien de nouveau jusqu'au moment où l'on vint me relever.

En entrant, PjBrrignon me parla du gouvernement provisoire, de Lamartine, d'Arago, de Dupont de l'Eure, etc. Il me disait que la maison était détruite, qu'il ne restait que trois ou quatre vieux pans de murs de 92, qu'aucun incendie ne peut entamer ; que les pierres et le mortier ne manquaient pas non plus, mais que, si l'on changeait d'architecte, que si l'un voulait une caserne, l'autre une église, l'autre un phalanstère, on ne viendrait à bout de rien.

Moi, la fatigue m'accablait, je donnais am trois quarts, et pourtant je me souviens que sa grande crainte était de voii:. arriver les indi* vidus contraires au bon sens , les communistes, les cabétiens, et tous ceux que nous avons vus depuis faire si bien la besogne de nos nemis.

HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPI.E

Entre quatre et cinq heures, il fallut encore monter une garde. Alors le petit jour était arrivé, le danger passé ; chacun se retira. Je montai dans ma chambre et je dormis jusque onze heures d'un trait.

C'est le 25 février qu'il aurait fallu voir le mouvement de Paris au milieu des barricadest cette masse de gens qui sortaient en quelque sorte de dessous terre, en criant • Victoire I » le tambour qui battait le rappel; les braves qui donnaient aux citoyens l'ordre de se mettre en rang; les boutiques des marchands de vin, ouvertes au large, où l'on buvait à la santé de la république; les trois ou quatre listes du gouvernement provisoire affichées aux coins des rues : celle de la Chambre des députés, celle de la Commune, celle de la préfecture de police.

Emmanuel, Perrignon, Valsy et moi, nous étions convenus de nous réunir à la brasserie de Strasbourg, vers dix heures; mais j'avais dormi si longtemps que je n'espérais plus les trouver, et sur mon chemin j'entendais déjà crier :

a Méfiez- vous ! ne laisses paë démolir vos barricades... La place du peuple est dans les barricades... Réunisses- vous sur la place de .Grève... Observez bien la Commune I... Prenes garde qu on vous confisque votre révolution comme en 18301 «

Les tambours roulaient. Des individus qu'on ne connaissait ni d'Eve ni d'Adam levaient le sabre en criant :

« Rangez-vous I »

Quelques-uns , avec des fusils , les -écoutaient; ils partaient par escouades de quatre, six, dix, l'arme au bras ; pendant que l'autre, le chef, 436 dandinait devant et se retournait ponr voir si ses troupes marchaient en bon ordre.

Le principal était d'avoir un tambour; quand le tambour liattait, on emboîtait le pas.

Malheureusement, tous ne voulaient pas se ranger; car, enarrivant à labrasserie deStrasbourg,je vis une confusion auprès de laquelle celle de l'Hôtel de ville, que j'avais vue la veille, n'était encore rien. Tout grouillait, tout parlait, tout criait. Sur chaque table, trois ou quatre orateurs, comme on le9 appelait, faisaient des discours. Quand on écoutait adroite, on entendait parler de clubs; à gauche, deVineeunes/ devant, de phalanstère; derrière, de I

garanties, de drapeau rouge, de droit au travail; enfin de tout.

C'était tellement nouveau, tellement extraordinaire, que, s'ils avaient parlé chacun à leur tour, on se serait assis par curiosité pour les entendre. Mais ils parlaient tous ensemble sans s'arrêter.

Chacun d'eux avait aussi trois ou quatre camarades qui lui prêtaient attention, et quand il en arrivait de nouveaux, ces trois ou quatre voulaient les faire écouter, en disant : «t Écoutez, c'est un tel I » qu'on ne connaissait pas.

Je me souviens que, en regardant au fond de la salle pour tâcher de trouver Perrignon, un de ces hommes en blouse blanche médit :

« C'est Odénat I... le grand Odénat qui parle 1 n a plus de génie que toute la Convention ensemble. »

Et que, m'étant retourné sans savoir lequel était Odénat, un autre me prit par le bras, en disant :

« Écoutes, citoyen, c'est Quilliot.... Il a plus de profondeur dans l'esprit que Saintïust. »

J'aurais cru que ces gens se moquaient de moi, s'ils n'avaient pas été si graves. Depuis, j'ai vu qu'ils disaient tous la même chose les uns des autres, et qu'ils le croyaient. Dans leur âme et conscience, ils regardaient Arago, Lamartine , Ledru-RoU in , Marie , Crémieux comme bien au-dessous du moindre d'entre eux, et comme ayant pris leur place dans la direction du peuple. Ils le croyaient, s'étant j épété cela entre eux pendant des années ; mais ils n'étaient pas méchants, ils ne demandaient aux gens que d'avoir la même idée qu'eux sur leur propre compte.

Je regardais donc tout étonné, quand Emmanuel, Perrignon et Valsy, qui m'avaient attendu, sortirent de la brasserie, et nous descendîmes ensemble slxx caboulol. Perrignon marchait devant, sa grosse tête penchée d'un air tris^o. Tout à coup il nous dit :

« Mes enfants, ce n'est pas une plaisanterie; ce que je craignais arrive, ces saint-simoniens, ces cabétiens , ces fouriéristes , ces communistes de toute sorte se contentent maintenant de parler, ils veulent nous gagner par la douceur; mais comme ils ne peuvent pas tous avoir raison, nous serons forcés de choisir entre eux, et les autres nous tomberont dessus. Ou bien nous les adopterons tous, et nous aurons quinze ou vingt gouvernements qui se-^erout la guerre; ou bien la nation soutiendra le gouvernement provisoire, et tous seront nos ennemis^ des en. nemis terribles, parce qu'ils croient avoir rai-

HISTOinR D'UN HOMME'[DU PEUPLE.

son. Aujourd'hui^ tout se passe encore en douceur; ils sont contente de pouvoir parler; mais demain ils deviendront aigres, et leur aigreur augmentera de jour en jour jusqu'à la bataille. J'ai vu celai Appuyons-nous au gouvernement, soutenons-le, c'est notre seule ressource. »

Voilà ce qu'il nous dit. Et ce jour-là nous mangeâmes encore au caboulot comme à l'ordinaire; puis je rentrai rue desMathurins-Saint- Jacques, pour écrire à ma bonne vieille mère Balais que nous avions la république.

Le lendemain, entre deux et trois heures de l'après-midi, voyant la foule se porter sur les quais, sans savoir ce que cela signifiait, je pris mon fusil pour descendre jusqu'au pont d'Ari^'le. L& foule augmentait de minute en mi-

nute, et, sur la place Notre-Dame, on Avait déjà de la peine à passer. J'&rrivai pourtant en face de la Commune vers trois heures, et là je montai sur un tas de pierres pour découvrir d'où venait un pareil rassemblement. On n'a jamais vu tant de têtes, tant de baïonuettes, d'étendards pélerméle , tant de femmes et d'enfants, de vieux et de vieilles. C'était incroyable I

Quelques figures se montraient de temps en temps derrière' les hautes fenêtres de l'Hûtel de ville ,<et tout de suite des rumeurs immenses s'élevaient et ae prolongeaient avec des frémis sements^ sourds, des trépignements et des cris jusqu'au quai des Ormes, et du cAté du Louvre, plus loin que le Pont-Neuf. Dieu sait combien de milliers d'dmes attendaient lA

HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE

tt3 I

Cu eiom M passaliinl le iS ou le 36 Kvrier I8W. d'âge ill.)

' judqus chose d'estraoï'dîiiaire. — Excepté le ' chant de la MarsHUaise, qui s'élevait tantât à droite, tantôt à gauche, tout semblait calme. j bernent comme l'air était humide et que les femmes ue pouvaient plus s en aller, oa les entendait se plaindre et demander à partir ; mais on ne bougeait pas, ou aurait craint de perdra de vue la mairie un instant.

Âpi'ès mon arrivée, cela dura plus d'uue demi-heure.

Tout à coup un grand murmure s'étendit sur la place; ceux qui chantaient se turent. Je m'étais assis; je me redressai bien vite, et du premier c^up d'œil, par-dessus cette foule innombrable, eea milliers de casquettes, de chapeaux, de bonnets, d'étendards, je vis quel- ^"cs hommes, l'écharpu tricolore autour des

reins, la tête nue, qui descendaient le grand escalier de l'Hôtel de ville. On entendait mui^ murer tout bas : • Lamartine, Dupont de l'Eure, Louis Blanc, » etc. C'est là que j'ai vu pour la première fois notre gouvernement provisoire : Dupont de l'Eure, tout blanc et comme affaissé; ou le soutenait par les bras. La vue de ce pauvre vieillard, venu dans l'intérêt du peuple, vous remuait le cceur. Les autres paraissaient encore jeunes auprès de lui.

Tous descendirent cet escalier sombre, jusque devant une espèce d'estrade, dont Lamartine monta les marches. U était grand, droit, sa tête grlBonoait, l'écharpe tricolore couvrait sa grande taille maigre. Il tenait à la jnaip un papier qu'il avait l'air de lire, mais il ne'ii^alt pas et parlait d'abondance; et, malgré legram?

HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE

murmure de la place, je Tentendais comme si j'avais été près de lui.

* Citoyens, dit-il, le gouvernement provisoire de la République vous annonce de bonnes nouvelles. La royauté est abolie, la république proclamée. Le peuple exercera ses droits politiques. Des ateliers nationaux sont ouverts pour les ouvriers sans salaire. L'armée se réorganise. La garde nationale s'unit indissolublement avec le peuple, pour fonder Tordre de la même main qui vient de conquérir la liberté. Enfin, messieurs, le gouvernement provisoire a voulu vous apporter lui-même, le dernier décret qu'il vient de délibérer et de signer dans cette séance mémorable : l'abolition

de la peine de mort en matière politique

C'est le plus beau décret, messieurs, qui soit jamais sorti de la bouche d'un peuple le lendemain de sa victoire. C'est le caractère de la nation française, qui s'échappe en un cri spontané de l'âme de son gouvernement. Nous vous l'apportons. Il n'y a pas de plus grand hommage au peuple, que le spectacle de sa propre magnanimité I d

La voix de Lamartine était très-forte, grave

et belle. Elle s'étendait sur la place, aussi loin que la voix d'un homme peut aller. Ouand il eut fini, des milliers de cris : « Vive la République I Vive Lamartine I Vive le gouvernement provisoire!» s'élevèrent jusqu'au ciel, en se prolongaant le long des quais, sur la place et dans les rues comme un roulement de tonnerre.

On n'aurait jamais cru que la République pouvait tomber; on l'aurait crue forte, éternelle comme la justice. Dieu ne l'a pas voulu! Peut-être aussi n'étions-nous pas encore dignes de l'avoir I

Ces choses se passaient le 25 ou le 26 février 1848, je ne sais plus au juste; mais je les ai vues.

Et maintenant il faut que je vous raconte la bataille de juin, mille fois plus terrible que celle de Waterloo, puisque les Français combattaient entre eux, et que la victoire des uns ou des autres devait couvrir la patrie de deuil.

Je garde cette histoire épouvantable pour une autre fois, afin que chacun ait le temps de réfléchir à ceque j'ai dit, et que je puisse moi-même rassembler mes souvenirs.

FIN DE L'HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE

Page 1