‹ Romans nationauxChapitre 136 sur 247 · I. Sua · texte numérisé non relu

I. Sua

LE BLOCUS

étaient déjà partis pour TAméricpie, et ma fille Zefifen était mariée avec Baruch, le marchand de cuir, à Saverne.

Outre mon commerce de fer, je trafiquais aussi de vieux souliers, de vieux linge, et de tous ces vieux habits que les conscrits vendent en arrivant à leur dépôt, lorsqu'ils reçoivent des efi'ets militaires. Les marchands ambulants me rachetaieDt les vieilles chemises pour en faire du papier, et le reste je le vendais auxpaysans.

Ce commerce allait très-bien, parce que des milliers de conscrits passaient à Phalsbourg de semaine en semaine, et de mois en mois. On les toisait tout de suite à la mairie, on les habillait, et puis on les faisait filer sur Mayence, sur Strasbourg ou bien ailleurs.

Cela dura longtemps; mais vers la fin on était las de la guerre, surtout après la campagne de Russie et le grand recrutement de

Tu penses bien, Fritz, que je n'avais pas attendu si longtemps pour mettre mes deux garçons hors de la griife des recruteurs. C^élaient deux enfants qui ne manquaient pas de bon sens ; à douze ans leurs idées étaient déjà trèsclaires, et, plutôt que d'aller se battre pour le roi de Prusse, ils se seraient sauvés jusqu'au bout du monde.

Le soir, quand nous étions réunis à souper autour de la lampe à sept becs, leur mère disait quelquefois en se couvrant la figure :

t Mes pauvres enfants !... mes pauvres enfants!... Onandjepense que l'âge approche où vous irez au milieu des coups de fusil et des coups de baïonnette, parmi les éclairs et les tonnerres!... Ahl mon Dieu!... quel malheur!... »

Et je voyais qu'ils devenaient tout pâles. Je riais en moi-même... Je pensais :

t Vous n'êtes pas des imbéciles... Vous tenez à votre vie... C'est bien!... »

Si j'avais eu des enfants capables de se faire soldats, j'en serais mort de chagrin; je me serais dit :

« Ceux-ci ne sont pas de ma race ! . . . »

Mais ces enfants grandissaient en force, en beauté. A quinze ans, Itzig faisait déjà de bonnes affaires; il achetait du bétail pour son compte dans les villages, et le revendait au boucher Borich, de Mittelbronn, avec bénéfice^ et Frômel ne restait pas en arrière, c'est lui qui savait le mieux revendre la vieille marchandise que nous avions entassée dans trois baraques, sous la halle.

J'aurais bien voulu conserver ces garçons près de moi. C'était mon bonheur de les voir avec mon petit Sàfel, — la tête crépue et les

yeux vifs comme un véritahle écureuil,— oui, c^était ma joie I Souvent je les serrais dans mes bras sans rien dire, et même ils s'en étonnaient, je leur faisais peur ; mais des idées terribles me passaient par Tesprit, après 1812. Je savais qu'en revenant à Paris, l'Empereur demandait chaque fois quatre cents millions et deux ou trois cent mille hommes, et je me disais :

« Cette fois, il faudra que tout marche... jusqu'aux enfants de dix-sept et dix-huit ans ! »

Comme les nouvelles devenaient toujours plus mauvaises, un soir je leur dis :

« Ecoutez!.., vous savez tous les deux le commerce, et ce que vous ne savez pas encore, vous l'apprendrez. Maintenant, si vous voulez attendre quelques mois, vous tirerez à la conscription, et vous perdrez comme tous les au* très ; on vous mènera sur la place, on vous montrera la manière de- charger un fusil, et puis vous partirez, et je n'aurai plus de voe nouvelles! »

Sorlé sanglotait, et tous ensemble nous sanglotions. Ensuite, au bout d'un instant, je continuai :

« Mais si vous partez tout de suite pour l'Amérique, en prenant le chemin du Havre, vous arriverez là-bas sains et saufs; vous ferez le commerce comme ici, vous gagnerez de l'argent, vous vous marierez, vous multiplierez, selon la promesse de l'Étemel, et vous m^enverrez aussi de Pargent, selon le conunandement de Dieu : — Honore ton père et ta mère ! — Je vous bénirai comme Isaac a béni Jacob, et vous aurez une longue vie... Choisissez!... »

Ils choisirent tout de suite d'aller en Amérique, et moi-même je les conduisis jusqu'à Sarrebourg. Chacun d'eux avait déjà gagné pour son compte vingt louis, je n'eus besoia que de leur donner ma bénédiction.

Et ce que je leur ai dit est arrivé : tous les deux vivent encore, ils ont des enfants en nombre, qui sont ma postérité, et quand j'ai besoin de quelque chose ils me l'envoient.

Itzig et Frôinel étaient donc partis, Une me restait que Sâfel, mon Benjamin, le dernier^ qu'on aime encore plus que les autres, si c'est possible. Et puis j'avais ma fille Zeffen, mariée à Saverne avec un brave et honnête homme, Baruch; c'était l'afnée, elle m'avait déjà don tié un petit-fils nommé David, selon la volonté de rÉternel, qui veut qu'on remplace les morts dans les mêmes familles : David était le nom du grand-pèré de Baruch. — Celui qu'on attendait devait s'appeler comme mon père : Esdras.

Voilà, Fritz, dans quelle position j^étais avant le blocus de Phalsbourg, en 1814. Tout avait été bien jusqu'alors, mais, depuis six semaines, tout allait très-mal en ville et dans

LE BLOCUS

le pays. Nous avions le typhus, des milliers de blessés encombraient les maisons ; et, comme les bras manquaient à la terre depuis deux ans, tout était cher : le pain, la viande et les boissons. Ceux d'Alsace et de Lorraine ne venaient plus au marché, les marchandises en magasin ne se vendaient plus; et quand une marchandise ne se vend plus, elle vaut autant que du sable ou de la pierre : on vit dans la misère au milieu de Tabondance, la famine arrive de tous les côtés.

Ëh bien t malgré tout, rÉtemel me réservait encore ime grande satisfaction, carence temps, au commencement de novembre, la nouvelle m'arriva qu'un second fils venait de naître à Zeffen, et qu'il était plein de santé. Ma joie en fut si grande, que je partis tout de suite pour Saverne.

n faut savoir, Fritz, que si ma joie était grande, cela ne venait pas seulement de la naissance d'un petit-fils, mais de ce que mon gendre ne serait pas forcé de partir, si l'enfant vivait. Baruch avait toujours eu du bonheur jusqu^alors : dans le moment où l'Empereur avait fait voter par son Sénat, que les hommes non mariés seraient forcés de partir, il venait de se marier avec Zeffen ; et quand le Sénat avait voté que les hommes mariés, sans enfants, partiraient , il avait déjà son premier | enfant* Maintenant, d'après les mauvaises nou- i velles, on allait voter que les pères de famille qui n'auraient qu'un enfant partiraient tout de même, et Baruch en avait deux.

Dans ce temps, c'était im bonheur d'avoir des quantités d'enfants, qui vous empêchaient d'être massacré ; on ne pouvait rien désirer de mieux. Voilà pourquoi j'avais pris tout de suite mon bâton, pour aller reconnaître si l'enfant était solide, et s'il sauverait son père.

Mais bien des années encore, si Dieu prolonge ma vie, je me rappellerai ce jour et ce que je rencontrai aur ma route.

Figure-toi que la côte était tellement encom- Drée de charrettes pleines de blessés et de malades, qu'elles ne formaient qu'une seule file, depuis les Quatre- Vents jusqu'à Saverne. Les paysans, mis en réquisition en Alsace pour conduire ees malheureux, avaient dételé leurs chevaux et s'étaient sauvés pendant la nuit, abandonnant leurs voitures; le givre avait passé dessus : rien ne remuait plus, tout était mort^ on aurait dit un long cimetière I Des milliers de corbeaux couvraient le ciel comme un nuage, on ne voyait que des ailes remuer dans Tair, et l'on n'entendait qu'un seul bourdonnement de cris innombrables. Jamais je n'aurais cru que le ciel et la terre pouvaient produire tant de corbeaux. Ils descendaient jusque

surlescharrettes; maisà mesure qu'un nomme vivant s'approchait, tous ces êtres se levaient et s'envolaient, soit sur la forêt de la Bonne- Fontaine, soit sur les ruines du vieux couvent de Dann.

Moi, j'allongeais le pas au bord de la route, je sentais qu'il ne fallait pas attendre, que le typhus marchait sur mes talons.

Heureusement les premiers froids de l'hiver arrivent vile à Phalsbourg. Il soufflait un vent frais du Schnéeberg, et les grands courants d'air de la montagne chassent toutes ces mauvaises maladies, même, à ce qu'on raconte, la vraie peste noire.

Ce que je te dis là, c'est la retraite de Leipzig, dans les commencements de novembre.

Comme j'arrivais à Saverne, la ville était encombrée de troupes, artillerie, infanterie et cavalerie, pêle-mêle.

Je me souviens que, dans la grande rue, les fenêtres d'une auberge étaient ouvertes, et qu'on voyait une longue table avec sa nappe blanche, servie à l'intérieur. Tous les gardes d'honneur s'arrêtaient là; c'étaient des jeunes gens de familles riches, l'argent ne leur manquait pas, malgré leurs uniformes délabrés. A peine avaient-ils Vu cette table en passant, qu'ils sautaient à terre et se précipitaient dans la salle. Mais l'aubergiste Hannès leur faisait payer cinq francs d'avance, et, au moment où ces pauvres enfants se mettaient à manger, la servante accourait en criant :

« Les Prussiens!... les Prussiens!... •

Aussitôt ils se levaient et se remettaient à cheval comme des fous, sans tourner la tête, de sorte que Hannès vendit son dîner plus de vingt fois.

J'ai souvent pensé, depuis, que des brigands pareils méritaient lacdï-de ; oui, cette façon de s'enrichir n'est pas du vrai commerce. J'en étais révolté I

Mais si je te peignais le reste : la figure de ceux que la maladie tenait, la manière dont ils se couchaient, les plaintes qu'ils poussaient, et principalement les larmes de ceux qui se forçaient de marcher et qui ne pouvaient plus; si je te disais cela, ce serait encore pire... il y en aurait trop I J'ai vu, sur la rampe du vieux pont de la Tannerie, un petit garde d'honneur de dix-sept à dix-huit ans, étendu, l'oreille contre la pierre. Cet enfant-là ne m'est jamais sorti de la mémoire ; il se relevait de temps en temps et montrait sa main noire comme de la suie : il avait une balle dans le dos et sa main s'en allait. Le pauvre être était sans doute tombé d'une charrette. Les gens n'osaient pas le secourir, parce qu'on se disait :

« Uale typhuBl...Ilale typhus!... •

LE BLOCUS

Ah ! quels malheurs I ... On n'ose pas y penserl

Maintenant, Fritz, ii fam que je te raconte encore autre chose de ce jour, où j'ai vu le maréchal Victor.

J'étais parti tard de Phalsbourg, et la nuit venait, quand, en remontant la grande rue, je vis toutes les fenêtres de Tauberge du Soleil illuminées de haut en bas. Deux factionnaires se promenaient sous la voûte ; des officiers en grand uniforme entraient et sortaient, des chevaux magnifiques étaientattachés aux anneaux^ le long des murs^ et dans le fond de la cour brillaient les lanternes d^une calèche, comme deux étoiles.

Les sentinelles écartaient le monde de la rue ; il fallait pourtant passer^ puisque Bar uch demeurait plus loin.

Je m'avançais à travers la foule, devant Tauberge, et la première sentinelle me criait : • En arrière!... En arrière 1 » lorsqu'un officier de hussards, un petit homme trapu, à gros favoris roux , sortit de la voûte et vint à ma rencontre en s'écriant :

« C'est toi, Moïse, c^est toi !.. . Je suis content de te revoir!... »

n me serrait la main.

Naturellement, j'ouvrais de grands yeux : im officier supérieur qui serre la main d'un simple homme du peuple, cela ne se voit pas tous les jours. Je regardais bien étonné.

Alors je reconnus Zinuner, le commandant.

Nous avions été, trente- cinq ans avant, à l'école chez le père Genaudet, et nous avions couru la ville, les fossés et les glacis ensemble, comme font les enfants, c^est vrai! Mais, depuis, Zimmer avait passé bien des fois à Phalsbourg, sans se rappeler son ancien camarade Samuel Moïse.

« Hé! dit-il en rianUet me prenant par le bras, arrive! . . . Il faut que je te présente au maréchal. »

Et malgré moi, sans avoir dit un mot, j'entrai sous la voûte, et de la voûte dans une grande salle, où le couvert de l'état-major était mis sur deux longues tables chargées de lumières et de bouteilles.

One quantité d^offlciers supérieurs : généraux, colonels, commandants de hussards, de dragons et de chasseurs, en chapeaux à plumes, en casques, en shakos rouges, le menton dans leur grosse cravate, le sabre traînant^ allaient et venaient tout pansifs, ou causaient entre eux f^n attendant le moment de se mettre à table.

C'est à peine si l'on pouvait traverser tout ce monde, mais Zimmer me tenait toujours par le bras et m'entraînait au fond, vers une petite porte bien éclairée.

Nous entrâmes dans une chanobre haute, avec deux fenêtres sur le jardin.

Le maréchal était là, debout, la tête nue ; il nous tournait le dos et dictait des ordres. Deux officiers d^état-major écrivaient.

C'est tout ce que je remarquai dans le moment, à cause de mon trouble.

Comme nous venions d'entrer, le maréchal se retourna; je vis qu'il avait une bonne figure de vieux paysan lorrain. C'était un homme grand et fort, la tête grisonnante; il approchait de cinquante ans et paraissait terriblement solide pour son âge.

« Maréchal, voici notre homme! lui dit Zimmer. C'est un de mes anciens camarades d'école, Samuel Moïse, un gaillard qui court le pays depuis trente ans et qui connatt tous les villages d'Alsace et de Lorraine. »

Le maréchal me regardait à quatre pas. Je tenais mon bonnet à la main, tout saisi. Après m'avoir observé deux secondes, il prit le papier que Tun de ses secrétaires lui tendait, il le lut et signa, puis il se retourna :

« Eh bien ! mon brave, dit-il, qu'est-ce qu'on raconte de la dernière campagne? Qu'est-ce qu'on pense dans vos villages? »

En entendant qu'il m^appelait «mon brave!» je repris courage, et je lui répondis que le typhus faisait beaucoup de mal, mais qu'on ne perdait pas confiance, parce qu'on savait bien que l'Empereur avec son année était toujours là...

Et comme il me dit brusquement :

c Oui !... Mais veut-on se défendre? t

Je répondis :

«Les Alsaciens et les Lorrains sont des gens qui se défendront jusqu'à la mort, parce qu'ils aiment leur Empereur, et qu'ils se sacrifieraient tous pour lui I «

Je disais cela par prudence, mais il voyait bien à ma figure que je n'étais pas ami des batailles, car il se mit à sourire d'un air de bonne humeur, et dit :

« Cela suffît, commandant, c'est très-bien ! «

Les secrétaires avaient continué d'écrire. Zimmer me fit signe de la main, et nous sortîmes ensemble. Dehors il me cria:

« Bon voyage. Moïse, bon voyage 1 »

Les sentinelles me laissèrent passer^ et je continuai mon chemiui encore tout tremblant.

J'arrivai bientôt à la petite porte de Baruch, au fond de la ruelle des anciennes écuries du cardinal, où je frappai quelques in* stants.

Il faisait nuit noire.

Quel bonheur, Fritz, après avoir vu ces choses terribles, d'arriver près de l'endroit où

LB BLOGDS.

poseme ceux qu'on aime ! comme le cœur vous bat doucement, et comme on regarde en pitié toute cette force et cette gloire^ qui font le malheur de tant de monde I

Au bout d'un instant, j'entendis mon gendre entrer dans Tallée et ouvrir la porte. Baruch et Zeffen ne m'attendaient plus depuis longtemps.

« C'est vous, mon père? me demanda Baruch.

— Oui, mon fils, c'est moi. J'arrive tard... j'ai été retardé !

— Arrivez 1 » dit-il.

Et nous entrâmes dans la petite allée, puis dans la chambre où Zeffen, ma fille, reposait sur son lit, toute blanche et heureuse.

Elle m'avait déjà reconnu à la voix et me souriait. Moi, mon cœur battait de contentement, je ne pouvais rien dire, et j'embrassai d'abord ma fiUe, en regardant de tous les côtés, où se trouvait la place du petit. Zeffen le tenait dans ses bras, sous la couverture* « Le voici I • dit-elle.

Alors elle me le montra dans son maillot. Je

vis d'abord qu'il était gras et bien portant ,

avec de petites mains fermées, et je m'écriai :

c Baruch , celui-ci, c'est Esdras, mon père !

Qu'il soit le bien venu dans ce monde ! •

Et je voulus le voir tout nu, je le déshabillai. Il faisait chaud dans la petite chambre, à cause de la lampe à sept becs qui brillait. Je le déshabillai en tremblant; il ne criait pas, et les blanches mains de ma fille m'aidaient :

« Attends, mon père, attends I • disaitelle.

Mon gendre, derrière moi , regardait. Nous avions tous les larmes aux yeux.

Je le mis donc tout nu; il était rose, et sa grosse tète ballottait, eticore endormie du grand sommeil des siècles. Et je le levai au-dessus de ma tête; je regardai ses cuisses rondes, en anneaux, et ses petits pieds retirés, sa large poitrine et ses reins charnus, et j'aurais voulu danser conmie David devant l'Arche, j'aurais voulu chanter : « Louez l'Éternel 1. • . Louez-le, serviteurs de TÉternel 1 — Louez le nom de rÉVemel I — Que le nom de l'Étemel soit béni dès maintenant et à toujours 1 — Le nom de l'Étemel est digne de louanges, depuis le soleil levant jusqu'au soleil couchant 1 — L'Éternel est élevé par-dessus toutes les nations; sa gloire est par-dessus les cieux! — Qui est semblable  l'Eternel, notre Dieu, qui tire les petits de la poudre, qui donne de la famille à celle qui était stérile, la rendant mère de plusieurs enfants, et joyeuse? — Louez l'Étemel ! • Oui) j'aurais voulu chanter, mais tout ce

que je pus dire, c'est : t II est beau , il est bien fait, il vivra longtemps I II sera la bénédiction de notre race et le bonheur de nos vieux jours I »

Et je les bénis tous.

Ensuite, l'ayant rendu à sa mère pour l'envelopper, j'allai embrasser l'autre, qui dormait profondément dans son berceau.

Nous restâmes là bien longtemps, à nous regarder dans la joie. Dehors les chevaux passaient, les soldats criaient, les voitures roulaient. Ici tout était calme; la mère donnait le sein à son enfant.

Ah! Fritz, je suis bien vieux, et ces choses lointaines sont toujours là, devant moi, comme à la première heure ; mon cœur bat toujours en me les rappelant, et je remercie Dieu de sa grande bonté, je le remercie : il m'a comblé d'années, il m'a laissé voir jusqu'à ma troisième génération, et je ne suis pas rassasié de jours; je voudrais vivre encore, pour voir Ifi quatrième et la cinquième. •• Que sa volonté s'accompUsse !

J'atirais voulu parler de ce qui venait de m'arriver à l'hôtel du Soleil^ mais à côté de ma joie tout le reste était misérable; et seulement après être sorti de la chambre, en prenant une bouchée de pain et buvant un verre de vin dans la salle à côté, pour laisser dormir Zeffen, je racontai cette histoire à Baruch, qui fut bien étonné.

« Écoute, mon fils, lui dis-je, cet homme m'a demandé si nous voulions nous défendre. Gela montre que les alliés suivent nos armées, qu'ils sont en marche par centaines de mille, et qu'on ne peut plus les empêcher d'entrer en France; et voilà qu'au milieu de notre bonheur, de très-grandes misères sont à craindre; voilà que les autres vont nous rendre tout le mal que nous leur avons fait depuis dix ans* Je le crois... Dieu veuille que je me trompe I »

Après ces paroles, nous allâmes aussi nous coucher. Il était bien onze heures, et le tumulte continuait dehors.

Le lendemain, de bonne heure, après le déjeuner, je repris mon bâton pour retourner à Phalsbourg. Zeffen et Baruch voulaient me retenir, mais je leur dis :

• Vous ne pensez pas à la mère, qui m'attend. Elle n'a plus une minute de repos, elle monte, elle descend, elle^egarde à la fenêtre.

Noju, il faut que je parte. Maintenant que nous sommes tranquilles, Sorlé ne doit pas rester dans rinquiétude. »

Zeffen alors ne dit plus rien et remplit mes poches de pommes et de noix, pour son frère Sâfel. Je les embrassai tous de nouveau, les petits et les grands ; puis Baruch me reconduisit jusqu'au bas des jardins, à l'endroit où les chemins de la Schlittenbach etdeLutzelbourg se séparent.

Toutes les troupes étaient parties, il ne restait plus que les traînards et les malades. Mais on voyait encore la file de charrettes arrêtées dans le lointain, au haut de la côte, et des bandes de journaliers en train de creuser des fosses au revers de la route.

L'idée seule de repasser là me troublait. Je serrai donc la main de Baruch à cet embranchement, en lui promettant de revenir avec la grand'mère, pour la circoncision, et je pris ensuite le sentier de la vallée, qui longe laZorn à travers bois. ,

Ce sentier était plein de feuilles mortes, et durant deux heures je marchai sur le talus, rêvant tantôt à Tauberge du Soleii^ à Zimmer, au maréchal Victor, — que je revoyais avec sa haute taille, ses épaules carrées, sa tête grise et son habit couvert de broderies. Tantôt je me représentais la chambre de Zeffen, le petit enfant et la mère-, puis la guerre que nous risquions d'avoir, cette masse d'ennemis qui s'avançaient de tous les côtés.

Je m'arrêtais quelquefois au milieu de ces vallées, qui s'engrènent à perte de vue, toutes couvertes de sapins, de chênes et de hêtres, et je me disais :

« Qui sait? les Prussiens, les Autrichiens et les Russes passeront peut-être bientôt ici I »

Mais ce qui me réjouissait, c'était de penser :

c Moïse, tes deux garçons Itzig et Frômel sont en Amérique, loin des coups de canon ; ils sont là-bas, leur ballot sur l'épaule^ ils vont de village en village et ne courent aucun danger. Et ta fille Zeffen peut aussi dormir tranquille; Baruch a deux beaux enfants, et tous les ans il en aura, jusqu'à la fin de la guerre. Il vendra du cuir pour faire des sacs et des souliers à ceux qui partent, mais, lui, restera dans sa maison. »

Je riais en songeant que j'étais trop vieux pour devenir conscrit, que j'avais la barbe grise, et aue les recruteurs n'auraient aucun de nous. Oui, je riais, en voyant que j'avais agi très-sagement en toutes choses, et que le Seigneur avait en quelque sorte balayé mon sentier.

C'est une grande satisfaction, Fritz, de voir fue tout va bien pour notre compte.

Au milieu de ces pensées, j'arrivai tranquillement à Lutzelbourg, et j'entrai chez Brestel, à l'auberge de la Cigogne^ prendre une tasse de café noir.

Là se trouvaient Bernard, le marchand de savon, que tu n'as pas connu, — c'était un petit homme chauve jusqu'à la nuque, avec de grosses loupes sur la tête, — et Donadieu, le garde forestier du Harberg. Ils avaient posé, Tun sa hotte et l'autre son fusil contre le mur, et vidaient une bouteille de vin ensemble. Brestel les aidait.

« Hél c'est Moïse, s'écria Bernard. D'où diar ble viens-tu, Moïse, de si bonne heure? »

Les chrétiens, en ce temps, avaient l'habitude de tutoyer tous les juifs, même les vieillards. Je lui répondis que j'arrivais de Saveme, par la vallée.

« Ahl tu viens de voir les blessés, dit le garde. Que penses-tu de cela. Moïse?

— Je les ai vus, luirépondis-je tristement, je les ai vus hier soir, c'est terrible I

—Oui, tout le monde est là-haut maintenant, dit-il, parce que la vieille Grédel dej Quatre- Vents a découvert sur une charrette son neveu Joseph Bertha, le petit horloger boiteux, qui travaillait encore l'année dernière chez le père Goulden; ceux de Dagsberg, de la Houpe, de Garbourg croient qu'ils vont aussi déterrer leurs frères, leurs fils ou leurs cousins dans le tas ! •

Il levait les épaules d'un air de pitié.

« Ces choses sont tristes, dit Brestel, mais elles devaient arriver. Depuis deux ans le commerce ne va plus; j'ai là derrière, dans ma cour, pour trois mille livres de planches et de madriers. Autrefois cela me durait six semaines ou deux mois, aujourd'hui tout pourrit sur place : on n'eo veut plus sur la Sarre, on n'en veut plus en Alsace, on ne demande plus rien, et Ton n'achète plus rien. L'auberge est dans le même état. Les gens n'ont plus le sou, chacun reste chez soi, bien content d^avoir des pommes de terre à manger, et de l'eau fraîche à boire. En attendant, mon vin et ma bière aigrissent à la cave et se couvi*ent de fleurs. Et tout cela n'empêche pas les traites d'arriver : il faut payer, ou recevoir la visite de l'huissier.

— Hé ! s'écha Bernard, c'est la même chose pour tout. Mais qu'est-ce que cela peut faire à l'Empereur, qu'on vende ou qu'on ne vende pas des planches ou du savon, pourvu que les contributions rentrent et que les conscrits arrivent?»

Donadieu vit alors que son camarade avait pris un verre de vin de trop, il se leva, renùt son fusil en bandoulière, et sortit en criant i

• Bonjour, la compagnie, bonjour I Nous causerons de cela plus tard. »

LE BLOCUS

Quelques instants après, ayant payé ma tasse de café, je suivis son exemple.

J^avais les mêmes idées que Brestel et Bernard ; je voyais que mon commerce de fer et de vieux habits n'allait plus, et tout en remontant la côte des Baraques, je pensais : « Tâche de trouver autre chose, Moïse. Tout est arrêté. On ne peut pourtant pas consommer son propre bien jusqu'au dernier liard. Il faut se retourner. . . il faut trouver un article qui marche toujours. . . mais lequel marche toujours? Tous les conmierces vont un temps et puis s^arrétent. »

Et, révànt à cela, j'avais traversé les Baraques du Bois-de-Chénep. J'arrivais déjà sur le plateau d'où Ton décqf ' /re les glacis, la ligne des remparts et les bai ions, quand un coup de canon m'avertit que le maréchal sortait de la place. En même temps je vis à gauche, tout au loin, du côté de Mittelbronn, la file des sabres qui glissaient comme des éclairs entre les peupliers de la grande route. Les arbres étaient dépouillés de leurs feuilles, on découvrait aussi la voiture et ses postillons, qui courait comme le vent au milieu des plumets et des colbacs.

Les coups de canon se suivaient de seconde en seconde, les montagnes rendaient coup pour coup jusqu'au fond de leurs vallées; et moi, songeant que j'avais vu cet homme la veille, j'en étais saisi, je croyais avoir fait un rêve.

Enfin, vers dix heures, je passais le pont de la Porte-de-France. Le dernier coup de canon tonnait sur le bastion de la poudrière ; les gens, hommes, femmes, enfants, descendaient des remparts en se réjouissant comme pour une fête ; ils ne savaient rien, ils ne pensaient à rien, les cris de Vive VEmpereur I s'élevaient dans toutes les rues.

Je traversais la foule, bien content d'apporter une bonne nouvelle à ma femme, et je murmurais d'avance : « Le petit va bien, Sorlé f » quand, au coin de la halle, je la vis sur notre porte. Aussitôt je levai mon bâton en riant, comme pour lui dire : « Baruch est sauvé... nous pouvons rire î »

Elle m'avait déjà compris, et rentra tout de suite ; mais sur l'escalier je la rattrapai, et je lui dis en l'embrassant :

« C*est un solide gaillard, va ! Quel enfant... tout rond et tout rose ! Et ZefTen va très-bien, Baruch m'a dit de t'embrasser pour lui. Où donc est Sâfel?

— n est sous la halle, en train de vendre. — Ab 1 bon. >

Nous entrâmes dans notre chambre. Je m'asssitf et je me remis à célébrer l'enfant de

Zeffen. Sorlé m*écoutait dans le ravissement, en me regardant avec ses grands yeux noirs et m'essuyant le front, car j'avais marché vite et je ne respirais plus.

Et notre Sâjpl tout à coup arriva. Je n'avais pas eu le temps de tourner la tête, qu'il était déjà sur mes genoux, les mains dans mes poches. Cet enfant savait que sa sœur Zefi'eh ne l'oubliait jamais , et Sorlé voulut aussi mordre dans une pomme.

Enfin, Fritz, vois- tu, quand je pense à ces choses, tout me revient, je t*en raconterais tellement que cela ne finirait jamais.

C'était un vendredi, veille du sabbat; la schdbbèS'GoW devait venir dans l'après-midi. Pendant que nous étions encore seuls ensemble à dîner et que je racontais, pour la cinq ou sixième fois, comme Zimmer m'avait reconnu, comme il m'avait introduit dans la présence du duc de Bellune, ma femme me dit que le maréchal avait fait le tour de nos remparts, à cheval, avec son état-major; qu'il avait regardé les avancées, les bastions, les glacis, et qu'il avait dit, en descendant par la rue du Collège, que la place tiendrait dix-huit jours, et qu'on devait Tarfher tout de suite.

Aussitôt l'idée me revint qu'il m*avait demandé si nous voulions nous défendre, et je m'écriai :

« Cet homme est sûr que les ennemis viendront. Puisqu'il fait mettre des canons sur les remparts, c'est qu'il sait déjà qu'on aura besoin de s'en servir. Ce n'est pas naturel d'or* donner des préparatifs qui ne doivent servir à rien. Qu'est-ce que nous deviendrons sans commerce? Les paysans ne pourront plus entrer ni sortir, que deviendrons-nous? »

C'est alors que Sorlé montra qu'elle avait de l'esprit, car elle me dit :

I Ces choses, Moïse, je les ai déjà pensées ; le fer, les vieux souliers et le reste ne se vendent qu'aux paysans. Il faudrait entreprendre un commerce en ville, pour tout le monde : un commerce où les bourgeois, les soldats et les ouvriers soient forcés de nous acheter. Voilà ce qu'il faut faire. »

Je la regardais tout surpris. Sâfel, le coude sur la table, écoutait aussi.

« C'est très-bien, Sorlé, lui répondis-je, mais quel est le commerce où les soldats, les bourgeois, tout le monde soit forcé de nous acheter... quel est ce commerce?

— Ecoute, dit-elle, si Ton ferme les portes et si les paysans ne peuvent plus entrer, on n'apportera plus d'œufs, ni de beurre, ni de pois-

1. Femme du peuple, Don israélite, qui fait, le samedi, daDs chaque ménage juif, les travaux défendus par la loi de Moïses

Iltic tjphiul... (Pi|b3.)

Eon, ni da rien sur le marché. Il faudra vivre de viandes salâee et de légumes secs, de faiioe : et de tout ce qui se conserve. Ceux qui auront : acheté de cela pourront le revendre ce qu'ils ! ToudroDt: ils deviendront richesl • Et comme j'écoutais, je fus émerveillé : i

« Ah ISorlé ! Sorlé ! m'écriai-je, depuis trente ans tu as fait mon bonheur. Oui, tu m'as comblé de toutes les satisfactions, el j'ai dit cent fois : • La bonne femme est un diamant d'une eau pure et sans tache I La bonne femme est un riche trésor pour son mari I • Je l'ai répété cent fois I Mais en ce jour, je vois encore mieux ce que tu vaux, et je t'en estime encore davantage. •

Plus j'y pensais, plus je reconnaissais la sagesse de ce conseil. A la an, je dia : i

• Sorlé, la viande, la farina et tout ce qui sa conserve est remisé dans les magasins de la place, et longtemps ces provieions ne peuvent manquer aux soldats, parce que les chefs 7 ont pourvu. Hais ce qui peut manquer, c'est l'eau-de-vie , qu'il faut aux hommes pour sa massacrer et s'exterminer dans la guerre, et c'est de l'eau-de-vie que nous achèterons. Nous en aurons en abondance dana notre cave, nous la vendrons, et personne n'en trouvera que chez nous. Voilà ce que je pense.

—C'est une bonne pensée, Moïse, ât-elle, tes raisons sont bonnes, je les approuve.

— Je vais donc écrire, lui dia-je, et noua mettrons tout notre argent en esprit- de-vin. Nous y mettrons de l'eau nous-mêmes, eu proportion de ce que chacun voudra payer. Da

LE BLOCDS.

isvienijoura. (rateS.;

cette façon, le portcotUera moins que si nous faifiions venir de l'eau-de-vie, car on n'aura paît iiesoin de payer le transportde l'eau, puisque nous an avons ici.

— C'est bien. Moïse, > dit-elle.

Rt nous Mmes d'accord.

Comme je disais â Sâfel :

■ Tu ne parleras point au dehors de ces choses ! •

£lle répondit pour lui :

■ Tu n'as pas besoin, Kfolse, de lui faire cette recomniandatioQ ; Sâfel s&itbien que ces paroles sont entre nous, et que notre bien en dépend. ■

Et l'enfant m'en a longtemps voulu d'avoir dit : « Tu ne parleras poiat de cela ! ■ il était déjà plein de bon sens et se disait :

« Mon père me prend donc pour un îmïiôcile ! '

Cette pensée l'humiliait. Plus tard, après dos années, il me l'a dit, et j'ai reconnu que j'avais eu tort.

Chacun a sa sagesse. Celle des enfants ne doit pas élre humiliée, mais relevée au contraire par leurs parents.

J'écrivis donc A Pézenai). C'est nue ville du Midi, riche en laines, en vins, en eaux-de-vie. IjO prix des eau2>de-vie à Pézenas règle tous

ceux de TEurope. Un homme de commerce doit savoir cela, et je le savais, parce que j'ai toujours eu du plaisir à lire les mercuriales dans les journaux. Le reste ne vient qu'après I — Je demandai douze pipes d'esprit-de-vin à ^^. Ouataya,de Pézônas. J'avais calculé, d'après lo prix des transports, que la pipe me reviendrait à mille francs, rendue dans ma cave.

Gomme depuis un an le commerce de fer n'allait plus, j'écoulais ma marchandise sans rien demander : le paiement des douze mille livres ne m'inquiétait pas. Seulement, Fritz, ces douze mille livres faisaient la moitié de ma fortune, et tu peux te figurer quel courage il me fallut, pour risquer d'un coup ce que j'avais gagné depuis quinze ans.

Aussitôt ma lettre partie, j'aurais voulu la ravoir, mais il n'était plus temps. Je faisais bonne mine à ma femme, je lui disais ;

« Tout ira bieni nous gagnerons le double, le triple, etc. »

Elle aussi me faisait bonne mine, mais nous avions peur tous les deux ; et durant les six semaines qu'il me fallut pour recevoir Paccusé de réception et l'acceptation de ma commande, la facture et Tesprit-de-vin, chaque nuit je m'éveillais en pensant :

« Moïse, tu n'as plus rien ! Te voilà ruiné de fond en comble ! »

La sueur me coulait du corps. Eh bien! si quelqu'un était venu me dire : « Tranquillisetoi, Moïse, je prends ton affaireàmoncomptel» j'aurais refusé, parce que j'avais autant envie de gagner, que peur de perdre. Et c'est à cela qu'on reconnaît les vrais commerçants, les vrais généraux, et tous ceux qui font quelque chose par eux-mêmes. Les autres ne sont que de véritables machines à vendre du tabac, à verser des petits verres, ou bien à tirer des coups de fusil.

Tout cela revient au même : la gloire des uns est aussi grande que celle des autres. Voilà pourquoi, quand on parle d'Austerlitz, d'Iéna, de Wagram, il n'est pas question de Jean- Claude ou de Jean-Nicolas, mais de Napoléon seul; lui seul risquait tout, les autres ne risquaient que d'être tués.

Je ne dis pas cela pour me comparer à Napoléon, mais d'acheter ces douze pipes d'espri lde-vin, c'était ma bataille d'Âusterlitz !

Et quand je pense qu'en arrivant à Paris, l'Empereur avait demandé quatre cent quarante millions ei six cent mille hommes! — et qu'alors, tout le monde comprenant que nous étions menacés d'une invasion, chacun se mit à vendre et à faire de l'argent coûte que coûte, tandis que j'achetais sans me laisser entraîner par l'exemple, — quand je pense à

cela, j'en suis encore fier, et je me trouve du courage.

C'est au milieu de ces inquiétudes que le jour de la circoncision du petit Esdras arriva. Ma fille Zefiîen était remise, et Baruch m'avait écrit de ne pas nous déranger, qu'ils viendraient à Phalsbourg.

Ma femme s'était donc dépêchée de préparer les viandes et les gâteaux du festin : le bie-kougely Yhaman et le schlachmoness^ qui sont des friandises très-délicates.

Moi, j'avais fait approuver mon meilleur vin par le vieux rebbe * Heymann, et j'avais invité mes amis : Leiser de Mittelbrbnn et sa femme Boûné, Senterlé Hirsch, etBurguet, le professeur.

Burguet n'était pas juif, mais il méritait de l'être, par son esprit et ses talents extraordinaires.

Quand on avait besoin d'un discours au passage de l'Empereur, Burguet le faisait ; quand il fallait des chansons pour une fête nationale, Burguet les composait entre deux chopes; quand on était embarrassé d'écrire sa thèse pour devenir avocat ou médecin, on allait chez Burguet, qui vous arrangeait cela, soit en français, soit en latin; quand il fallait faire pleurer les père et mère à la distribution des prix, c'est Burguet qu'on choisissait : il pi*enait un rouleau de papier blanc et leur lisait un discours à la minute, comme les autres n'auraient pas été capables d'en faire un en dix ans ; quand on voulait adresser une demande à l'Empereur ou bien au préfet, c'est à Burguet qu'on pensait tout de suite; et quand Burguet se donnait la peine d'aller défendre un déserteur devant le conseil de guerre, à la mairie, le déserteur, au lieu d'être fusillé sur le bastion de la caserne, était relâché.

Après tout cela, Burguet retournait tranquillement faire sa partie de piquet avec le petit juif Salmel", et perdait toujours; les gens ne s'inquiétaient plus de lui.

J'ai souvent pensé que Burguet devait mépriser terriblement ceux auxquels il tirait le chapeau. Oui, de voir des gaillards qui se donnent des airs d'importance, parce qu'ils sont garde champêtre ou secrétaire de la mairie, cela doit faire rire intérieurement un homme pareil. Mais il ne me l'a jamais dit; il savait trop bien vivre, il avait trop l'habitude du monde.

C'était un ancien prêtre constitutionnel, un homme grand, la figure noble et la voix trèsbelle; rien que de Tenlendre, on était toucht» malgré soi. Malheureusement il ne regardait

J. Rabbin.

Page 1