Bedeau
LE BLOCUS
lliabit, en le déchirant jusqu'à la hanche. Ce coup fut le dernier et le plus terrible; je retombai, murmurant avec Job :
« Que le jour où je naquis périsse! et la nuit en laquelle il fut dit : Un homme est né I Que les nuées obscures demeurent sur lui, qu'on Tait en horreur, comme un jour d'amertume! car le deuil, le grand deuil, n'est pas celui qui descend du père à Tenfant, mais celui qui remonte de Tenfant au père. Pourquoi m'a-l-on reçu sur les genoux et pourquoi m'at-on présenté des mamelles? Maintenant je serais couché dans la tombe et je reposerais ! »
Et ma douleur, Fritz, n'eut point de fin ; je m'écriais :
« Que dira Baruch, et que lui répondrai-je lorsqu'il me redemandera son enfant 7 >
Le commerce ne me touchait plus. Zeffen vivait chez le vieux rebbe; sa mère passait les jours avec elle^ pour soigner Esdras et la consoler.
Tout était ouvert dans la maison; Idischabes goïé brûlait du sucre et des piments, et lèvent du ciel, entrant partout, purifiait l'air. — Sâfel vendait.
Moi, le matin, devant Taire, je faisais cuire quelques pommes de terre, j'en mangeais avec un peu de sel, et puis je m'en allais, oubliant tout comme un malheureux. J'errais tantôt à droite, tantôt à gauche, du côté de Tancienne Gendarmerie, autour des remparts, aux endroits détournés.
La vue des gens me faisait mal, surtout de ceux qui avaient connu l'enfant.
C'est alors, Fritz, que la misère était grande; c'est alors que la faim, le froid, les souffrances de toute sorte accablaient la ville ; c'est alors que les figures s'amaigrissaient et qu'on voyait des femmes, des enfants, à demi-nus et tremblants, marcher dans Tombre des ruelles désertes.
Âh ! de si grandes misères ne reviendront plus ; nous ne sommes plus à ces temps de guerres abominables, — qui duraient des vingt ans I «— où les grandes routes ressemblaient à des ornières et les chemins à des ruisseaux de fange; où les terres restaient en friche, faute de bras; où les maisons s'affaissaient, faute d'habitants ; où les pauvres allaient pieds nus et les riches en sabots, pendant que des officiers supérieurs passaient sur des chevaux superbes, regardant le genre humain d'un œil de mépris.
On ne supporterait plus cela !
Mais alors tout était détruit, humilié dans la nation, les bourgeois et le peuple n'étaient plus rien; on ne connaissait plus que la force. Quand on disait :
• 11 y a pourtant une justice, un droit, une vérité! •
La mode était de répondre en souriant :
• Je ne comprends pas ! •
Et l'on passait pour un homme d'esprit, un homme d'expérience qui fera son chemin.
Au milieu de ma désolation , je regardais ce^ choses sans y penser, mais depuis elles me sont revenues, et des milliers d'autres; tous ceux qui restent peuvent aussi s'en souvenir.
Un matin, j'étais sous la vieille halle, à regarder les misérables acheter de la viande. On abattait alors les chevaux du Rouge-Colas et ceux des gendarmes, — aussi décharnés que les bestiaux du fossé, — et l'on vendait cette viande très-cher.
Je regardais ces tourbillons de vieilles femmes hâves, de bourgeois les yeux creux, tous ces êtres minables pressés devant l'étal de Frantz Sépel, qui leur distribuait des morceaux de carcasse.
On ne voyait plus les gros chiens de Frantz rôder autour de la boucherie, en se léchant la gueule. Les mains sèches des vieilles s'allongeaient au bout de leurs bras décharnés, pour tout happer; les voix faibles criaient en suppUant :
« Encore un peu de foie, Monsieur Frantz, pour la réjouissance I •
Je regardais cela sous le grand toit sombre, où descendait un peu de lumière par les trous des obus. De loin, entre les piliers vermoulus, quelques soldats, sous la voûte du corps do garde, leurs vieilles capotes pendant le long des hanches, regardaient aussi : — c'était comme un rêve.
Ma grande tristesse s'accordait avec ce spectacle, quand, au bout d'une demi-heure, au moment de m'en aller, je vis Burguet venir, en longeant la vieille cassine du père Brainstein, défoncée par les obus et penchée en décombres sur la ruelle.
Burguet m'avait dit, quelques jours avant notre malheur, que sa servante était malade ; je n'y songeais plus, mais alors cela me revint.
Il me parut en ce moment tellement changé, tellement maigre, et les joues tellement tirées par les rides, que je crus né pas l'avoir vu depuis des années. Son chapeau lui descendait jusque sur les yeux ; sa barbe, d'au moins quinze jours, grisonnait. Il arrivait, regardant de tous lés côtés; mais au fond de l'ombre, contre les madriers de l'ancien magasin à fourrage, il ne pouvait me voir, et il s'arrêta derrière le tas de vieilles, serrées en demicercle devant l'étal, attendant son tour.
Au bout d'un instant, il mit quelques soas dans la main de Frantz Sépel et reçut son
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morceau, qu'il cacha sous sa capote. Puis, regardant encore, il s'en alla vite, la tête basse et les basques croisées.
Cette vue me retourna le cœur; je me sauvai, levant les mains au ciel, et murmurant :
« Est-il possible?... est-il possible?... lui... Burguet aussi 1... un homme de ce talent, souffrir la faim et manger de ces carcassesl;.. Seigneur. Dieu, quelle épreuve!... »
Je rentrai chez nous tout bouleversé.
Il ne nous restait plus beaucoup de provisions ; malgré cela , le lendemain matin , comme Sâfel descendait ouvrir la boutique, je lui dis:
« Tiens, mon enfant, porte ce petit panier à M. Burguet; il y a des pommes de terre et du bœuf salé. Prends garde qu'on ne te voie, on te l'enlèverait. Tu diras que c'est en souvenir du pauvre déserteur. »
L'enfant partit. Il m'a dit que Burguet avait pleuré.
Voilà, Fritz, ce qu'il faut voir dans un blocus, où l'on est surpris du jour au lendemain. Voilà ce que les Allemands et les Espagnols avaient souffert, et ce que nous souffrions à notre tour : — Voilà la guerre I
Les vivres de siège eux-mêmes tiraient à leur fin; mais le commandant de place Moulin étant mort du typhus, la grande disette n'empêchait pas le lieutenant-colonel qui le remplaçait de donner des bals et des fêtes aux parlementaires, dans l'ancienne maison Thévenot. Les fenêtres s'éclairaient, la musique jouait, Tétat-major buvait du punch et du vin chaud, pour faire croire que nous vivions dans Tabondauce. On avait bien raison de bander les yeux à ces parlementaires jusqu'à la salle de bal, car s'ils avaient vu la mine des gens, tous les bols et les vins chauds du monde ne les auraient pas trompés.
Pendant ce temps, le fossoyeur Mouyot et ses deux garçons venaient prendre chaque matin leurs deux ou trois gouttes d'eau-de-vie. Us pouvaient dire : t Nous buvons les morts I » comme les vétérans disaient : « Nous buvons le Cosaque I • Personne en ville n'avait voulu se charger d'enterrer les morts du typhus; eux seuls, après avoir pris leur goutte, avaient osé jeier ceux de l'hôpital sur ime charrette et les entasser dans la fosse; et depuis ils avaient passé fossoyeurs, avec le père Zébédé.
L'ordre était de rouler les morts dans un drap, mais qui passait l'inspection ? Le vieux Houyot m'a dit lui-même qu'on les enterrait avec 'Vto capote ou la veste, comme cela se trouvait, et quelquefois tout nus.
Pour chaque mort, ces gens avaient leurs trente-cinq sous; le père Mouyot, l'aveugle,
pourra te le dire: c'était son bon temps I Vers la fin de mars^ au milieu de cette disette affreuse, où l'on ne trouvait plus un chien dans les rues, et bien moins encore un chat, de mauvaises nouvelles couraient la ville : des bruits de batailles perdues, de marches sur Paris, etc.
A force de recevoir dbd parlementaires et de leur donner des bals, quelque chose de nos malheurs transpirait toujours , soit par les domestiques, soit par les servantes.
Moi, souvent, en errant dans les rues qui longent les remparts, je montais sur un bastion, du côté de Strasbourg, de Metz ou de Paris. Je ne craignais plus alors les balles perdues ! De là, je regardais les mille feux de bivouac répandus dans la plaine, les soldats ennemis revenant des villages avec de longues perches où pendaient des quartiers de viande, ou bien accroupis autour de ces petits feux qui brillaient comme des étincelles sur la lisière des bois ; je voyais leurs patrouilles, et leurs batteries couvertes, où flottaitun drapeau. Quelquefois aussi je regardais la fumée des cheminées aux Quatre- Vents, au Bigeiberg, à Mittelbronn. Chez nous , les cheminées ne fumaient plus , lé temps des festins était passé.
Tu ne saurais croire combien de pensées vous viennent quand on est enfermé, comme on suit des yeux les grandes routes blanches, en se figurant marcher là-bas, causer avec les gens de choses nouvelles, leur demander ce qu'ils ont souffert, et leur raconter ce qu'on a supporté soi-même.
Du bastion de la manutention , ma vue s'étendait jusqu'aux cimes blanches du Schnéeberg : j'étais au milieu des forestiers, des schlitteurs, des bûcherons. Le bruit avait couru qu'ils défendaient leur route de Schirmeck; j'aurais voulu savoir si c'était vrai.
Du côté des Maisons-Rouges, sur la route de Paris, je me figurais être chez mon vieil ami Leiser; je le voyais au coin de son âtre, désolé de nourrir tant de monde, car les états-majors russes, autrichiens, bavarois, ne quittaient pas cette route, et de nouveaux régiments défilaient sans cesse.
Et le printemps venait! La neige commeu* cait à fondre dans les sillons et derrière les haies. Déjà les- grandes forêts de la Bonne- Fontaine et des Baraques prenaient d'autres teintes.
La chose qui m'attendrit le plus, je m'en souviens, c'est, à la fin du mois de mars, d'entendre chanter la première alouette. Le ciel était tout paie , je regardais en l'air pour la voir. L'idée du petit David me r«venAit
LE BLOCUS
en même temps, et, sans savoir pourquoi , je pleurais.
Les hommes ont des idées étranges : un chant d'oiseau les attendrit , et quelquefois, après des années, les mêmes sons leur rappellent les mêmes idées , jusqu^à leur faire répandre des larmes.
Enfln^ la maison étant purifiée, Zeffen el Sorîé y rentrèrent.
Le temps de la Pâque approchait; il fallait laver les planchers, gratter les murs^ récurer la vaisselle. Les pauvres femmes, au milieu de ces soins, oublièrent un peu notre malheur. Hais plus le moment approchait, plus l'inquiétude était grande; comment accomplir, au milieu de la famine, le commandement de Dieu :
• Ce mois vous sera le premier de Tannée. Qu'au dixième jour de ce mois, chaque famille prenne un agneau d'entre les brebis, ou bien un chevreau d'entre les chèvres. Qu'elle le tienne en garde jusqu'au quatorzième jour; qu'elle Tégorge et mange sa chair rôtie, avec du pain sans levain et des plantes amères. ■
Où trouver l'agneau du sacrifice? Schmoûlé seul, le vieux schamess^ y songeait depuis trois mois pour tout le monde ; il nourrissait un chevreau mâle de l'année dans sa cave, et c'est ce chevreau qu'on égorgea.
Chaque famille juive en eut sa part, bien petite, mais la volonté de l'Éternel fut remplie.
Nous invitâmes en ce jour, selon la loi, un des plus pauvres d*entre nos frères, Kalmès. Nous pai*times ensemble pour la synagogue; on récita les prières, et puis nous revînmes nous asseoir à la table du festin.
Tout était prêt, et dans l'ordre, malgré la grande misère : la nappe blanche, le gobelet de vinaigre, l'œuf dur, le raifort^ le pain azime et la chair du chevreau. La lampe à sept becs brillait au-dessus; seulement nous n'avions pas beaucoup de pain.
M'étant donc assis au milieu de la famille, Sâfel prit l'aiguière et me versa de l'eau sur les mains; puis nous nous penchâmes tous, chacun prit du pain, en disant avec un grand serrement de cœur :
t Voici le pain de la misère, que nos pères ont mangé en Egypte. Quiconque a faim, vienne en manger avec nous ! Quiconque est pauvre, vienne faire la Pâque ! »
Nous nous rassîmes, et Sâfel me demanda :
* Pourquoi cette cérémonie, mon père? » Je lui répondis :
« Nous avons été esclaves en Egypte, mon enfant, et VÉtemel nous en a tirés d'une maiu puissante et le bras tendu I 9
Ces paroles nous remplirent de courage;
nous espérions que Dieu nous délivrerait, comme il avait délivré nos pères, et que TEmpereur serait son bras droit ; mais nous nous trompions : rÉtemel ne voulait plus de cet hooame !
Le lendemain, entre six et sept heures, au petit jour, nous dormions tous quand un coup de canon fit trembler nos vitres. L'ennemi ne tirait d'ordinaire que la nuit. J'écoutai : un second coup de canon suivit le premier au bout de quelques secondes, puis un autre, ainsi de suite un à un.
Alors je me levai, j'ouvris une de nos fenêtres, et je regardai. Le soleil montait derrière l'arsenal. Pas une âme n'était dans la rue, mais à mesura que les coups se succédaient, des portes et des fenêtres s'ouvraient; les gens encore en chemise se penchaient dehors, prêtant l'oreille.
Aucun obus ne sifflait dans l'air : l'ennemi tirait à poudre.
En écoutant bien, un grand murmure s'entendait au loin, autour de la ville. D'abord il s'éleva sur la côte de Mittelbronn, puis il ga« gna le Bigelberg, les Quatre- Vents, les Baraques d'en haut et d'en bas.
Sorlé venait aussi de se lever; je finis de m'habiller, et je lui dis :
c Quelque chose d'extraordinaire se passe... Dieu veuille que ce soit pour notre bienl t
Et je descendis tout inquiet.
Il ne s'était pas écoulé plus d'un quart d'heure depuis le premier coup de canon, et toute la ville était debout. Les uns couraient aux remparts, les autres se réunissaient, criant et se disputant aux coins des rues. L'étonnement, la crainte, la colère se peignaient sur toutes les figures.
Un grand nombre de soldats se mêlaient aux ^ bourgeois, et tous ensemble montaient par bandes à droite et â gauche de la porte de France.
J'allais suivre une de ces troupes, quand Burguet descendit la rue. Il était encore défait comme le jour où je l'avais vu sous la halle.
« Eh bien ! lui dis-je en courant â sa rencontre, voici des affaires graves!
— Très-graves, et qui n'annoncent rien de bon. Moïse, fit-il.
— Oui, c'est clair, lui répondis-je, les alliés ont remporté des victoires ; ils sont paut-ôtie à Paris. •
Alors, se retournant effrayé, il murmura :
■ Prenez garde, Moïse, prenez garde; si l'on
LE BLOCUS
TOUS entendait dans un moment pareil, les vétérans yooB déchireraient! »
J'étais tout saisi, voyant qu'il avait raison ; lui, ses joues tremblaient, — 11 me prit ensuite par le bras et me dit :
t Je vous dois des remerclments pour les provisions que vous m'avez envoyées; elles sont arrivées bien à propos. •
Comme je lui répondais que nous aurions toujours un morceau de pain à son service, tant qu'il en resterait, il me serra la main ; et nous remoniÂmes ensemble la rue du quartier d'infanterie jusqu'au bastion de la glacièrej où l'on avait dressé deux batteries, pour dominer la cAle de Hittelbronn.
On découvrait de lÀ toute la route de Paris , jusqu'au Petit-Saint- Jean, et même jusqu'à
Lixheim ; mais ces grands tas de terre, qu'on appelait des cavaliers, étaient couverts de monde : le baron Farmentier, son adjoint Pipelingre, le vieux curé Letb, etbeaucoup d'autres notables se tenaient en cet endroit, au milieu de la foule, regardant en silence. Rien qu'à voir leurs figure8,on comprenait qu'il se passait quelque chose de terrible.
Étant donc montés sur le talus, nous vlines d'où venait l'attention de ce monde. Toub les ennemis, Autrichiens, Bavarois, Wurtembergeois. Russes, cavalerie et in^terie, mêlés ensemble, se répandaient autour de leurs retranchements comme des fourmilières, s' embrassant, se serrant la main, levant les shakos au bout des baïonnettes, agitant des branches d'arbres, qui commençaient à verâir.
Des cavaliers traversaient la plaine ventre à terre, le kolbac à la pointe du sabre, et poussaient des cris qui montaient jusqu'au ciel.
Le télégraphe jouait sur la côte de Sûnt- Jean, Burguet me dit en le montrant :
( Si nous comprenions ces signes, Uolse, noofl saurions mieux ce qui nous attend d'ici quintejonrs. •
Quelques personnes s'étant reloumëes pour nous entendre, nous redescendîmes dans la rue du Quartier, tout pensifs.
Les soldats , aux fenêtres de la caserne , tout en haut, regardaient aussi. Des quantités d'hommes et de femmes accouraient.
* Nous traversâmes cette foule. Dana la i-ue des Capucins, toujours déserte, Burguet, qui marchait la téta penchée, s'écria :
• C'est donc fini!... Que de choses noua avons vues depuis vingt-cinq ans,'^Mo1sel Que de choses étonnantes et terribles I... Et c'est fini!... .
11 me tenait la main et ma regardait comme étonné de ses propres paroles ; puis, se remet* tant à marcher :
■ Cette campagne d'hiver m'épouvantait, dit-ilj cela traînait... traînait... et le coup do tonnerre n'arrivait pas I... Hais demain, aprèsdemain qu'allons-nousapprendreîL'Smpereur est-il mort? Que décidera-t-on de noust La France sera-t-ello encore la France î Que nous iaissera-t-onî Que nous prendra-t-on* »
Et continuant de réfléchir de la sorle, nous arrivâmes devant notre maisou. Alors, comme réveillé tout à coup, Bui^uet me dit :
LE BLOCUS
« Moïse, de la prudence!... Si l'Empereur n'est pas mort, les vétérans tiendront jusqu'à la dernière seconde. Songez-y, ceux qui leur seraient suspects auraient tout à craindre. »
Je le remerciai de ce qu*il me disait, et je montai chez nous, xùq ^promettant bien de suivre son conseil.
Ma femme et mes enfants m'attendaient pour déjeuner, la petite corbeille de pommes de terre sur la table. Nous nous assîmes, et je leur racontai tout bas ce qu'on voyait du haut des remparts, en leur* recommandant de se taire, car le danger n'était pas fini : la garnison pouvait se révolter, et vouloir se défendre malgré les chefs ; et ceux qui se mêleraient de ces choses pour ou contre, même en paroles, courraient risque de se perdre, sans aucun profit pour personne.
Ils comprirent que j'avais raison, je n'eus pas besoin de leur en dire plus.
Nous avions la crainte de voir arriver notre sergent et d'être forcés de lui répondre, s'il nous demandait ce que nous pensions de ces choses ; mais il ne rentra que vers onze heures du soir^ nous étions tous couchés depuis longtemps.
Le lendemain, la ;aouvelle de l'entrée des alliés à Paris était affichée aux portes de l'église et aux piliers de la halle. On n'a jamais su par qui. Dans ce temps,. on parla de M. de la Yablerie et de trois ou quatre autres émigrés, capal)les d'avoir fait le coup, mais riçn n'était certain.
La garde montante arracha ces affiches, malheureusement des soldats et des bourgeois les avaient déjà lues.
C'était quelque chose de si nouveau, de tellement incroyable, après ces dix ans de guerre, — où l'Empereur était tout, où la nation restait en quelque sorte dans l'ombre, où pas un homme ne pouvait dire ni écrire un mot sans y avoir été autorisé, où l'on n'avait que le droit de payer et de donner ses enfants à la conscription , — c'était si grave de penser que l'Empereur pouvait être vaincu! qu'un père de famille lui-même , au milieu de sa femme et de ses enfants, retournait trois ou quatre fois la tête, avant d'oser en souffler un seul mot.
Tout se taisait donc encore, malgré les affiches. Les fonctionnaires restaient chez eux, pour n'avoir pas à parler; le gouverneur et le conseil de défense ne bougeaient pas; mais les dernières recrues, en pensant qu'elles allaient revoir leur village, embrasser leurs parents, reprendre leur état ou travailler aux champs et pouvoir se marier, ne cachaient pas leur joie, comme c'est tout naturel. Les vétérans
qui n'avaient pas d'autre métier, pas d'autres ressources pour vivre que la guene, en étaient indignés ! Ils ne croyaient rien ; ils déclaraient que toutes les nouvelles étaient fausses, que l'Empereur n'avait jamais perdu de bataille, qu'il ne pouvait pas en perdre, et que les affiches et les coups de canon des alhés étaient une ruse de guerre, pour se «faire ouvrir les portes.
Et c'est depuis ce jour, Fritz, que la désertion recommença, non plus un à un, mais par six, par dix, par vingt. Des postes tout entiers filaient sur la montagne avec armes etbagages. Les vétérans tiraient sur les déserteurs; ils en tuèrent quelques-uns, et reçurent l'ordre d'escorter les conscrits qui portaient la soupe aux avant-postes.
Pendant ce temps , les parlementaires ne faisaient qu'entrer et sortir à la file. Tous, officiers, des états-majors russes, autrichiens, bavarois, restaient des heures entières au Gouvernement, ayant sans doute de grandes propositions à débattre.
Notre sergent ne faisait plus que'passer le soir une minute dans notre chambre, pour se plaindre de la désertion, et nous en étions contents : ZeiFen était encore malade, Sorlé ne pouvait pas la quitter ; moi, j'étais forcé d'aider Sâfel jusqu'après la retraite.
La boutique était toujours pleine de vétérans; quand une bande sortait, aussitôt il* en venait une autre. '
Ces vieux, tout gris, avalaient l'eau-de-vie verre sur verre ; ils se payaient des tournées et devenaientvtoujours plus sombres. Ils frissonnaient et ne parlaient que de trahison, en vous lançant des coups-d'œil de travers.
Quelquefois ils souriaient, disant :
« Gare ! s'il faut faire sauter la forteresse, elle sauterai »
Sâfel et moi, nous avions l'air de ne pas comprendre ; mais tu peux te figurer nos transes : après avoir tant souffert, risquer encore de sauter avec ces vétérans !
Le soir, notre sergent répétait mot pour mot ce qu'avaient dit les autres : — Tout n'était que
mensonge et trahison L'Empereur devait
finir par balayer cette canaille !
« Attendez... attendez 1— criait-il en fumant sa pipe, les dents serrées, — la débâcle va venir... Le coup de tonnerre est proche!... Et cette fois, pas de pitié, pas de miséricorde!... Il faut que tous les gueux y passent. . . tous les traîtres I... Il faut que le pays soit nettoyé pour cent ans!... Laissez faire, père Moïse, nous rirons!...!
Tu penses bien que nous n'avions pas envie de rire.
LE BLOCUS
Mais le jour où j*6us le plus d'inquiétude, •'est le 8 avril au matin, lorsque parut le décret du Sénat qui destituait TEmpereur.
Noire boutique était .pleine d'artilleurs de marine et de sous-offlciers du dépôt. Nous venions de les servir, quand le secrétaire du trésorier, un gros court, les joues rondes et jaunes, le bonnet de police sur Toreille, entra, se fit verser un petit verre/ puis sortit le décret de sa poche et se mit à le lire tranquillement aux autre3, en leur disant :
t Ecoutez I •
Je crois encore Tentendre :
c Considérant que Napoléon Bonaparte a déchiré le pacte qui l'unissait au peuple français, en levant des impôts autrement qu'en vertu de la loi, en ajournant sans nécessité le Corps législatif, en rendant illégalement plusieurs décrets portant peine de mort^ en anéantissant la responsabilité des ministres, l'indépendance judiciaire, la liberté de la presse, etc.; — Considérant que Napoléon a mis le comble aux malheurs de la patrie, par l'abus qu'il a fait de tous les moyens qu'on lui a confiés en hommes et en argent pour la guerre, et en refusant de traiter à des conditions que l'intérêt national exigeait d'accepter; — Considérant que le vœu manifeste de tous les Français appelle un ordre de choses, dont le premier résultat siiit le rétablissement de la paix générale, et qui soit aussi Tépoque d'une réconciliation solennelle entre tous les États de la grande famille européenne, le Sénat décrète : — Napoléon Bonaparte est déchu du trône; le droit d'hérédité est aboli dans sa famille; le peuple et l'armée sont déliés envers lui du serment de fidélité. • Il commençait à peine de lire que je pensai : « Si cela continue^ ils vont démolir ma boutique de fond en comble. •
Je me dépéchai mémp, dans mon épouvante, de faire sortir Sâfel par la porte de derrière. Mais tout se passa bien autrement que je ne croyais. Ces vétérans méprisaient le Sénat; ils levèrent les épaules, et celui qui venait de lire le décret se moucha dedans et le jeta sous le comptoir, en disant :
« Le Sénat ! Qu'est-ce que le Sénat? Un tas d'écornifleurs, un tas de pique-assiettes que l'Empereur a racolés à droite et à gauche, pour lui dire toujours : — Dieu vous bénisse 1 — Oui, major^ dit un autre; mais c'est égal, on devrait tout de même les jeter dehors, à grands coups de pied dans le dos.
— Bah I ça n'en vaut pas la peine, répondit le sergent-major ; d'ici à quinze jours^ quand l'Ënipeieur sera redevenu le maUre, ils vien-
dront encore lui lécher les bottes. Il faut ca pour la dynastie, des gens qui vous lèchent les bottes,— ça produit un boû effet I— surtout d^anciens nobles qu*on paye trente ou quarante mille francs par an. Ils reviendront, soyez tranquilles, et l'Empereur leur pardonnera, d'autant plus qu'il n*en trouverait pas d'aussi nobles pour les remplacer. • . Et comme ils sortirent tous après avoir vidé leurs petits verres, je bénis le ciel de leur avoir donné tant de confiance dans l'Empereur.
Cette confiance dura jusque vers le 11 ou le 12 avril, où des officiers, envoyés par le général commandant la 4* division militaire, arrivèrent dire que la garnison de Metz reconnaissait le Sénat et suivait ses ordres.
Ce fut un coup épouvantable pour nos vétérans. Nous vîmes le soir même, à la figure de notre sergent, que c*était pour lui le coup de la mort. Il avait vieilli de dix ans , et rien que son regard aurait pu vous arracher des larmes. Jusqu^alors il n'avait cessé de nous dire:
« Tous ces décrets, toutes ces affiches sont des trahisons ! L'Empereur est toujours là-bas avec son armée, et nous sommes ici pour le soutenir. Ne craignez rien, père Moïse. •
Mais depuis l'arrivée des officiers de Metz, sa confiance était perdue. Il entrait dans notre chambre sans rien dire et se tenait debout, tout pâle, à nous regarder.
Je pensais :
« Cet homme nous aime pourtant !... Il nous a fait du bien, n nous aurait donné sa viande pour tout le temps du blocus; il aimait notre petit David, il le caressait sur ses genoux* Il aime aussi Esdras. C'est un brave homme, un honnête homme, et le voilà très • malheureux ! »
J'aurais voulu le consoler, lui dire qu'il avait des amis, que nous Taimious tous, que nous ferions des sacrifices pour Taider, s'il était forcé de changer d'état... Oui, c'était ce que je pensais; mais, en le regardant, sa tristesse me paraissait si terrible, que je ne trouvais plus un mot.
Il faisait donc deux ou trois tours et s'arrêtait de nouveau, puis tout à coup il sortait* Sa douleur était trop grande, il ne pouvait pas même se plaindre.
Enfin, le 16 avril , un armistice fut conclu pour enterrer les morts. On baissa le pont de la porte d'Allemagne, et quantité de gens sortirent jusqu'au soir, pour donner quelques <ïoups de pioche au jardin, et tâcher de rapporter un peu de verdure. Mais, Zeifen étant toujours malade, nous restâmes chez nous.
LE BLOCUS
Le soir, deux nouveaux officiers de Metz, envoyés en parlementaires, entrèrent à la nuit, comme on relevait les ponts. Ils traversèrent la rue au galop et se rendirent au Gouvernement.— Je les ai vus passer.
L'arrivée de ces officiers avait excité partout l'espérance et la crainte; on s'attendait à de grandes mesures, et toute la nait nous entendîmes le sergent aller et venir dans sa chambra, se lever, marcher et se recoucher, en murmurant des paroles confuses.
Le malheureux sentait venir un coup affreux, il n'avait plus une minute de repos. Je Tôcoutais en le plaignant, et ses soupirs m'empêchaient de dormir.
Le lendemain, à dix heures, on bat le rappel. Le gouverneur et les membres du conseil de défense, en grande tenue, vont au quartier d'infanterie.
Tous les gens de la ville étaient aux fenêtres.
Notre sergent descend, et quelques instants après, je le suis. La rue fourmillait de monde. Je me glisse à travers cette foule; chacun tenait à sa place et voulait avancer.
Gomme j'arrivais devant la caserne, les compagnies venaient de former le cercle; les fourriers, au milieu, lisaient à haute voix Tordre du jour de l'armée : — c'était l'abdication de TEmpereur^ le licenciement des recrues de 1813 et de 1814, la reconnaissance de Louis XVIII, l'ordre d'arborer le drapeau blanc et de changer de cocarde!
Pas un murmure ne s'élevait dans les rangs ; tout était calme, terrible, épouvantable. Ces vieux soldats, les dents serrées, la moustache frissonnante, les sourcils baissés d'un air farouche, présentant les armes sans rien dire; la voix des fourriers, qui s'arrêtaient de temps en temps comme suifoqués; Tétat-major de la place^ plus loin, sous la voûte du quartier, morne, le regard abattu ; l'attention de tout ce monde, hommes, femmes, enfants, penchés d'un bout de la rue à l'autre sur la pointe des pieds, la bouche entr'ouverte, l'oreille tendue: tout cela, Fritz, vous faisait frémir.
J'élais sur l'escalier du tonnelier Schweyer; je voyais tout et j'entendais chaque parole.
Tant qu'on lut l'ordre du jour, rien ne bougea; mais au commandement : — Rompez les rangs !— un cri terrible partit à la fois de tous les côtés : le tumulte, la confusion, la fureur éclatèrent ensemble. On ne s'entendait plus. Les conscrits, par files, couraient aux portes de la caserne ; les vieux restaient un instant comme enracinés à leur place , ensuite la rage les prenait : l'un s'arrachait les épaulettes, l'autre cassait son fiisil à deux mains sur le
pavé, quelques ofiiciers pliaient leur sabre oa leur épée, qui volait en éclats.
Le gouverneur essaya de parler; il voulut faire reformer les ran^s, mais on ne l'écoutait plus : les nouvelles recrues montaient déjà dans toutes les chambres de la caserne, faire leur paquet pour se mettre en route; les vieux s'en allaient à droite ou à gauche, comme ivres ou fous.
J*ai vu quelques-uns de ces vieux soldats s'arrêter dans un coin, la tête contre le mur, et pleurer à chaudes larmes.
Tout se dispersait^ et de longs cris s'entendaient de la caserne à la place, des cris sans fin, montant et descendant comme un soupir.
Quelques cris sourds et désespérés de Vive r£m;?er6ur.' retentissaient encore; pas un seul cri de Vive le Roi!
Moi, je courus annoncer ces choses à la maison ; j'étais à peine en haut que le sergent montait aussi, le fusil sur l'épaule. Nous aurions voulu nous réjouir de la fin du blocus; mais, en voyant le sergent debout sur notre porte^ un froid nous entra dans les os, et nous restâmes tout attentifs.
« Eh bien, dit-il en posant la crosse à terre, c'est fini!... »
Et durant un instant il ne dit rien de plus.
Puis il bégaya :
« Voilà la plus grande gueuserie du monde*. • Les recrues sont licenciées... Elles partent... La France reste pieds et poings liés entre les griffés des kaiserlicks... Ah! canailles !... canailles I...
— Oui, sergent , lui répondis-je attendri i mais il faut prendre le dessus... Maintenant nous allons avoir la paix, sergent... Il vous reste une sœur dans le Jura, vous irez prôs d'elle...
— Ohl s'écria-t-il en levant la main, ma pauvre sœur I... •
Ce fut comme un sanglot; mais il se raffermit vite, et posa son fusil derrière la porte.
Il s'assit une minute avec nous près de la table, et prit le petit Sàfel, en l'attirant par la tête et l'embrassant sur les joues. Ensuite il voulut aussi tenir Esdras. Nous le regardions en silence.
Il disait :
• Je vais vous quitter, père Moïse, je vais faire mon sac.i. Mille tonnerres, j'ai de lapeine à vous quitter!
— Et nous aussi, sergent, nous avons de la peine, répondit Sorlé bien triste; mais si vous vouliez vivre avec nous...
—C'est impossible !
—Alors vous restez au service?...
—Au service de qui... de quoi? fit-il; de
LE BLOCUS
LouÎB XVIIlt non, non! Je ne connais que mon général. . . Mais ça me fait de la peine de partir.... Enfin.... quand on a rempli son devoir... •
Et il se leva tout à coup, en criant d'une voix déchirante :
Vive l'Empereur !
Nous frémissions; nous ne savions ce qui nous faisait trembler.
Lui me tendait les bras, et je me levai ; nous nous embrassâmes comme des frères.
• Adieu, père Moïse, disait-il, adieu pour longtemps !
—Vous partes donc tout de suite?
— Ouil...
— Vous savez, sergent, que vous aurez toujours des amis chez nous... Vous viendrez nous voir... Si vous aviez besoin...
— Oui... oui... je le sais... vous êtes de vrais amis... de braves gens ! »
Il me serrait avec force.
Ensuite il alla prendi*e son fusil; et nous le suivions tous en lui souhaitant du bonheur, lorsqu'il se retourna les larmes aux yeux, et embrassa ma femme en disant :
« n faut aussi que je vous embrasse. Il n'y a pas de mal, n'est-ce pas, madame Sorlé?
— Ah 1 non, dit-elle, vous êtes de la famille, et j'embrasserai Zeffen pour vous 1 •
Aussitôt il sortit en criant d'une voix enrouée :
c Adieu I... Vivez bien!... •
Je le regardai du bout de la petite allée, entrer dans sa chambre en passant.
Vingt'Cinq ans de service, huit blessures, et pas de pain dans ses vieux jours 1 — Cette pensée me saignait le cœur.
Environ un quart d*heure après, le sergent descendit avec son fusil, et rencontrant Sâfel sur l'escalier, il lui dit :
€ Tiens, voilà pour ton père ! •
C'était le portrait de la femme et des en« fants du landwehr de la Tuilerie. Sâfel vint aussitôt me l'apporter. Je pris ce cadeau du pauvre diable^ et je le regardai longtemps avec une grande tristesse ; puis je l'enfermai dans notre armoire avec la lettre.
Il était midi; et comme les portes allaient s*ouvrir, comme les provisions allaient arriver en abondance, nous nous assîmes devant un gros morceau de bœuf cuit avec un plat de ponunes de terre, et nous débouchâmes une bonne bouteille de vin.
Nous étions en train de manger, lorsque des cris s'entendirent dans la rue. Sâfel se leva pour regarder.
« Un soldat blessé qu'on porte à l'hôpital, » dit-il.
Puis il cria :
• C'est notre sergent! •
Une idée horrible me traversa l'esprit. Sorlé voulait se lever, je lui dis : « Reste 1 ■ et je descendis seul.
Le brancard passait sur les épaules de quatre canonniers de marine ; des enfants couraient derrière.
Au premier coup d'œil je reconnus le sergent, la figure toute blanche et la poitrine pleine de sang. Il ne bougeait plus. Le malheureux était allé de chez nous sur le bastion derrière l'arsenal, pour se tirer un coup de fusil au cœur.
Alors je remontai tellement abattu, tellement triste et désolé, que j^avais de la peine à me tenir debout.
Sorlé m'attendait toute défaite.
c Notre pauvre sergent s'est tuîâ, lui dis-je, que Dieu lui pardonne I... »
Et m'étant assis à ma place, je ne pus m'ernpécher de fondre en larmes I
On a bien raison de dire que tous les malheurs se suivent ; l'un entraîne Tautre. Mais la mort de notre bon sergent fut pourtant le dernier.
Ce même jour, les ennemis retirèrent leurs avant-postes à six cents toises de la ville, le drapeau blanc fut arboré sur l'église, et l'on ouvrit les portes.
Maintenant, Fritz, tu connais notre blocus. Dois-je te raconter encore l'arrivée de Baruch; les cris de Zeffen et nos gémissements à tous, lorsqu'il fallut dire â cet excellent homme :
c Notre petit David est mort l... Tu ne le re* verras plus 1 *
Non... c'ettassez!... Quand on songe à toutes les misères de la guerre, à toutes celles qui les suivent durant des années, on ne finirait jamais!...
J'aime mieux te parler de mes fils Itzig et Frômel, et de mon Sâfel, qui est allé les rejoindre en Amérique.
Si je te racontais tous les biens qu'ils ont acquis dans ce grand pays dc^ hommes libres, les terres qu'ils ont achetées^ l'argent qu'ils ont mis de côté, le nombre de petits-enfants qu'ils m'ont donnés, toutes les satisfactions dont ils nous ont comblés^ Sorlé et moi, tu serais dans l'étonnement et l'admiration.
Jamais ils ne m'ont laissé manquer de rien. Le plus grand plaisir que je puisse leur faire, c'est de souhaiter quelque chose : chacun d'eux
•ï^ip^^
LE CAPITAINE ROCHAKT.
veut me l'envoyer ! Ils n'oublient pas que je les ai sauvés de la guerre, par ma grande prudence.
Je les aime tous également, Frjlz, et je leur
dis, comme Jacob ;
« Que le Dieu d'Abraham et d'Isaac^ nos pè- « res, le Dieu qui me nourrit depuis que je suis « au monde, bénisse ces enfants ; qu'ils mulli- « plient très-abondamment sur la terre, et que a leur postérité soitunemullitudede nations] •