‹ Romans nationauxChapitre 140 sur 247 · RâbWn · texte numérisé non relu

RâbWn

« Ces gens font chez nous ce que les nôtres ont fait chez eux I Ainsi s'accomplissent les paroles de l'Eternel : a Tu seras traité comme tu « as traité ton frère ! » Mais il faut se sauver bien vite. »

En bas, le rappel venait de cesser, mes genoux tremblaient. Sorlé, qui ne perdait jamais courage, me dit :

a Moïse, cours sur la place, dépêche- toi, on pourrait te mettre en prison, s

C'était une femme pleine de raison, elle me poussait par les épaules, et, malgré les larmes de Zeffen, je descendis en criant :

a Rebbe j ma confiance est en vous... Sauvezles! D

Je ne voyais plus clair, je traversais les tas de neige, comme un malheureux, courant à l'hôtel de ville, où la garde nationale se trouvait déjà réunie. J'arrivai juste pour répondre à l'appel, et chacun peut se figui'er dans quel trouble, car Zeffen, Sorlé, Sâfel et les petits enfan ts abandonnés étaient en quelque sorte devant mes yeux 1

Les autres n'avaient pas Tair trop contents non plus : tous songeaient à leurs familles.

Notre gouverneur Moulin, le lieutenant-colonel Brancion^ les capitaines Renvoyé, Vigneron, Grébillet, seuls, avec leurs grands chapeaux de travers, ne s'inquiétaient de rien. Ils auraient tout fait massacrer et brûler pour l'Empereur, Le gouverneur disait même en riant qu'il rendrait la ville, quand les obus allumeraient son mouchoir de poche. Juge, d'après cela, du bon sens d'un être pareil 1

Enfin ils nous passèrent en revue, pendant que les vieillards, les infirmes, les femmes et les enfants, par bandes, traversaient la place pour aller aux casemates.

C'est là que je vis passer notre petite charrette à bras, avec les couvertures et les matelas roulés dessus. Le vieux rebbe était dans le brancard, Sâfel poussait derrière. Sorlé portait David, Zeffen Esdras. Elles marchaient dans la boue, les cheveux défaits conune lorsqu'on se sauve d'un incendie; mais elles ne disaient rien et s'avançaient en silence au milieu de cette grande désolation.

J'aurais donné ma vie pour aller à leur se*' cours, et il fallait rester en rang. Ah ! les vieillards de mon temps ont vu des choses terribles; combien de fois ont-ils pensé : Heureux celui qui vit seul dans ce monde, il ne souffre que pour lui-même, il ne voit point pleurer et gémir ceux qu'il aime, sans pouvoir les consoler I

Aussitôt après la revue, on détacha les canoimiers bourgeois aux poudrières, pour approvisionner les pièces^ les pompiers à la

vieilie halle, pour sortir les pompes et nous autres, avec un demi-bataillon du 6* léger, aux corps de garde delà place, pour former les postes et fournir les patrouilles.

Les deux autres bataillons étaient déjà partis aux avant-postes de Trois-Maisons, de la Fontaine-du- Château, des blockhaus, des demi -lunes, de la ferme Ozillo et des Haisons- Rouges, hors delà ville.

Notre poste à la mairie était de trente-deux hommes : seize de la ligne en bas, commandés par le lieutenant Schnindret ; seize de la garde nationale en haut, commandés par Desplaces Jacob. Le logement de Burrhus nous servait de corps de garde. C'était une grande salle avec des madriers de six pouces, et des poutres comme on n'en trouve plus aujourd'hui dans nos. forêts. Un gros poêle de fonte, rond, posé sur une dalle de quatre pieds carrés, tenait le coin à gauche près de la porte ; les tuyaux en zigzag entraient dans la cheminée à droite, des tas de bûches remplissaient le fond.

Il me semt)le encore être <ians cette salle ; l'eau de neige, qu'on secouai t en entrant, coulait sur le plancher. Je n'ai jamais vu de jour plus triste que celui-là non-seulement parce que les bombes et les boulets pouvaient pleuvoir sur nous d'une minute à Tautre et mettre tout en feu, mais à cause de la neige fondante et de la boue, à cause de l'humidité qui vous entrait jusque dans les os, et des ordres du sergent, qui ne faisait que crier :

• Un tel et un tel, en route !

— Un tel, en avant, c'est ton tour ! » etc.

Et puis les farces, les plaisanteries de ce tas de couvreurs, de savetiers, de plâtriers, avec leurs blouses rapiécées, leurs souliers éculés,, leur morceau de casquette sans visière, assis en cercle autour du fourneau, les guenilles collées sur les reins, qui vous tutoyaient comme desgueux de leur espèce, criant: a Moïse, passemoi la cruche! -^ Moïse, donne-moi du feul — Ah! gueux de juifs, quand on risque sa peau pour conserver leurs biens, ils font encore les fiers! Ahl les fainéants! » Et ils se clignaient de rœill'un àrautre,en se poussant du coude, ils se faisaient des grimaces de côté. Plusieurs auraient même voulu m'envoyer leur chercher du tabac à mon compte!... Enfin toutes les avanies qu'un honnête homme peut supporter avec de la racaille I Oui... voilà ce qui me dégoûte encore quand j'y pense.

) Dans ce corps de garde, où Ton brûlait des bûches entières comme de la paille, les vieilles guenilles qui rentraient trempées, en se mettant à fumer, ne sentaient pas bon. A chaque instant j'étaisforcé de sortir sur la petite plate-

forme, derrière la halle, pour respirer, et l'eau froide que le vent chassait des gouttières me faisait rentrer aussitôt.

Plus tard, en me rappelant tout cela, j'ai pensé que, sans ces misères, Tidëe de Sorlé, de ZefFen et des petits enfants enfermés dans une cave m'aurait crevé le cœur, et que ces ennuis m'empêchèrent de devenir fou.

Cela dura jusqu'au soir. On ne faisait qu'entrer et sortir, s'asseoir, fumer des pipes, puis se remettre à battre le pavé sous la pluie , ou rester en faction des heures entières A l'entrée des poternes.

Vers neuf heures, comme tout était devenu sombre dehors et qu'on n'entendait plus que le passage des patrouilles, les cris des sentinelles sur les remparts : « Sentinelles, prenez garde à vous! » et le roulement des pas de nos rondes remontant ou descendant le grand escalier de bois de la mairie, tout à coup l'idée me vint que les Russes nous avaient seulement menacés pour nous faire peur, mais que tout cela ne signifiait rien et que la nuit s'écoulerait sans obus.

Pour bien me mettre avec les gens, j'avais demandé à Monborne la permission d'aller chercher une cruche d'eau-de-vie, et tout de suite il me l'avait donnée. J*avais profilé de l'occasion pour casser une croûte et pourboire im verre de vin à la maison. Ensuite j'étais revenu, et tous les hommes du poste m'avaient fait bonne mine ; ils se passaient la cruche de l'un à l'autre, en. disant que mon eau-de-vie était très-bonne, et que le sergent me donnerait la permission d'aller la remplir quand je voudrais. — Monborne répondait :

c Oui, puisque c'est Moïse, il aura la permission, mais pas un autre, j»

Enfin, nous étionslà tout àfait bien ensemble^ et pas un ne pensait au.bombardement^ quand un éclair rouge s'étendit sur les hautes fenêtres de la salle; tous nos hommes se retournèrent, et, quelques secondes après, Tobusier gronda sur la côte de Bigelberg. En même temps un second, puis un troisième éclair passèrent à la file dans la grande salle sombre, en nous découvrant la ligne des maisons en face.

Tu ne peux pas te faire une idée de ces premières lueurs dans la nuit, Fritz! Le caporal Winter,»un ancien soldat, qui faisait le métier de râper du tabac pour Tribou, se baissa tranquillement et dit en allumant sa pipe :

a Ça, c'est le commencement de la danse, v

Et presque aussitôt on entendait un obus éclater à droite, dans le quartier d'infanterie ; un autre à gauche, dans la maison Plplinger , sur la place ; un autre près de chez nous, dans la maison Hemmerlé.

LE BLOCUS

Quand on pense à cela^ même au bout de trente ans, on ne peut s'empêcher de frémir. Toutes les femmes étaient aux casemates^ excepté quelques vieilles servantes qui n'avaient pas voulu quitter leur cuisine, et qui criaient d'une voix traînante :

a Au secours 1 Au feu ! »

Chacun alors voyait clairement que nous étions perdus ; les anciens soldats seuls, courbés sur leur banc autour du fourneau, la pipe à la bouche, avaient Tair de ne pas s'inquiéter, comme des gens qui n'ont rien à perdre.

Le pire, c'est que dans le moment où les canons de Farsenal et de la poudrière commençaient à répondre aux Russes, et que toutes les vitres de la vieille bâtisse en grelotaient, le sergent Monbome se mit à crier :

« Somme , Chevreux , Moïse, Dubourg, en route ! »

Envoyer des pères de famille rAder dehors, à travers la boue, quand on risque de recevoir des éclats d'obus, des tuiles et des cheminées entières sur le dos , à chaque pas , c'est en quelque sorte contre nature ; rien que de Tentendre, je sentis une indignation extraordinaire.

Somme et le gros aubergiste Chevreux se retournèrent aussi pleins d'indignation; ils auraient voulu crier :

• C'est abominable I *

Hais ce gueux de Monborne était sergent, on n*osait lui répondre, ni même le regarder de travers; et comme le caporal de ronde Winter avait déjà décroché son fusil, et qu'il nous faisait signe d'avancer, chacun prit les armes et le suivit.

C'est en descendant l'escalier de la mairie, qu'il aurait fallu voir la lumière rouge entrer coup sur coup dans tous les recoins, sous les marches et les chevrons vermoulus, c'est alors qu'il aurait fallu entendre gronder nos pièces de vingt-quatre; le vieux nid à rats en tremblait jusque dans ses fondations, on aurait cru que tout allait tomber ensemble. Et sous la vo^te, en bas, du côté de la place d'Armes, cette lumière qui s'étendait depuis ]es tas de neige jusqu'au haut des toits, qui vous mon* trait les pavés luisants, les flaques d'eau, les chemiDées, les lucarnes, et tout au fond de la rue la caserne de cavalerie, la sentinelle dans sa guérite, près de la grande porte : Quel spectacle : C'est alors qu'on pensait :

a Tout est flnil... tout est perdu!... > Deux obus passaient en même temps sur la ville, ce sont les premiers que j'aie vus; ils allaient si lentement, qu'on pouvait les suivre dans le ciel sombre ; tous les deux tombèrent dans les fossés derrière l'hôpital. La charge

était trop forte , heureusement pour nous.

Je ne disais rien, ni les autres non plus, chacun réfléchissait j les cris : « Sentinelles, prenez garde à vous I » qui se répondaient d'un bastion à l'autre tout autour de la place, nous prévenaient du danger terrible que nous courions.

Le caporal Winter, avec sa vieille blouse déteinte et son bonnet de colon crasseux,- les épaules penchées, le fusil en bandoulière, un bout de pipe entre les dents, et le falot plein de suif ballotant au bout de son bras, marchait devant nous, en criant :

a Attention aux éclats d^obus....» Qu'on se jette à plat ventre Vous m'entendez ? »

J'ai toujours pensé que cette espèce de vétéran détestait les bourgeois, et qull disait cela pour augmenter notre peur.

Un peu plus loin, à l'entrée du cul- de-sac où demeurait Cloutier, il fit halte.

« Avancez I ■ criait-il, — car nous marchions à la file sans nous voir; et quand nous fûmes près de lui, il nous dit : a Ah ça 1 vous autres, tâchez d'emboîter le pas ! Notre patrouille est pour empêcher le feu de se déclarer quelque part; aussitôt qu'on verra rouler un^ obus, Moïse courra dessus arracher la mèche ! b

En même temps, il éclata de rire tellement, que la colère me prit :

« Je ne suis pas venu pour qu'on se moque de moi, lui dis-je; si l'on me prend pour une bête, je jette là mon fusil et ma giberne, et je m'en vais aux casemates !

Alors il se mit à rire plus fort, en s'écriant :

• Moïse, conserve le respect de tes chefs, ou gare lé conseil de guerre ! »

Les autres auraient bien voulu rire aussi, mais les éclairs recommençaient, ils descendaient la rue du Rempart, et poussaient l'air devant eux, comme des coups de vent : les pièces du bastion de l'arsenal venaient de tirer. En même temps un obus éclatait dans la rue des Capucins ; la cheminée et la moitié du toit de Spick descendaient dans la rue avec un fracas épouvantable.

« Allons, en route I » cria Winter.

Tout le monde était redevenu grave. Nous suivions le falot vers la porte de France. Derrière nous, dans la rue des Capucins, un chien poussait des cris qui ne finissaient plus. De temps en temps Winter s'arrêtait ; nous écoutions tous, rien ne bougeait, on n'entendait plus que ce chien et les cris : « Sentinelles, prenez garde à vous! » La ville semblait comme

morte.

Nous aurions dû rentrer au corps de garde, car on ne pouvait rien voir; malgré cela le falot descendait toujours du côté de la porte,

LE BLOCUS

en ballotant au-dessus de la rigole : Winter i avait trop bu d*eau-de-vie !

Chevreux disait :

« Notre présence est inutile dans cette rue ; nous ne pouvons pas empêcher les boulets de passer. »

Mais le caporal criait toujours :

« Viendrez-vous? »

Et nous étions forcés d'obéir.

En face des écuries de Genodet, où commençaient les anciens greniers à foin de la gendarmerie, tournait une ruelle à gauche, du côté de Thôpital. Elle était pleine de fumiers et de trous à purin, c'était un véritable conduit. Eh bien ! Ce gueux de Winter s'avançait là-dedans ; et comme sans le falot on ne voyait pas à ses pieds, il fallait le suivre. Nous avancions donc à tâtons, les toits des hangars au-dessus de nous, en longeant les murs décrépits. On aurait cru que nous ne sortirions jamais de ce boyau, quand près de Thôpilal, au milieu des grands parrés de fumier qu^on avait Thabitude d'entasser contre la grille de l'égout, nous revîmes clair.

La nuit nous paraissait alors moins sombre, le toit de la porte de France et la ligne des fortifications se découpaient en noir sur le ciel ; et presque aussitôt je vis une figure se glisser entre les arbres, au haut du rempart. C'était un soldat penché, les mains presque à terre. On ne tirait pas de ce côté, les éclairs venaient de loin par dessus les toits, et ne descendaient pas au fond des rues.

J'arrêtai Winter par le bras, en lui montrant cet homme, et tout de suite il cacha notre falot sous sa blouse. Le soldat, qui nous tournait le dos, s'était redressé ; il regardait et semblait écouter. Cela dura bien deux ou trois minutes; ensuite il passa par dessus la rampe au coin du bastion, et nous entendîmes quelque chose racler le mur du rempart.

Aussitôt Winter se mit à courir en criant:

c Un déserteur !... Â la poterne I... •

On parlait déjà de déserteurs qui se laissaient glisser dans les fossés , ,au moyen de leur baïonnette. Nous courions tous. La sentinelle nous criait :

a Qui vive î »

Winter répondit :

t Patrouille bourgeoise. »

Il s'avança, donna le mot d^ordre, et nous descendîmes l'escalier de la poterne, comme des furieux.

En bas, au pied des grands bastions bâti» sur le rocher, nous ne vîmes plus rien que la neige, les grosses pierres noires, et les broussailles couvertes de givre. Le déserteur n'avait qu'à se tenir tranquille sous les buissons ,

notre falot, qui ne faisait que son étoile de quinze à vingt pas dans ces fossés à perle de vue, se serait promené jusqu'au malin sans le découvrir, et même nous aurions fini par croire qu'il s'était sauvé. Malheureusement pour lui, la peur le poussait, et de loin nous le vîmes courir à l'escalier qui monte aux chemins couverts. Il allait comme le vent ; Winter criait: « Halte ! ou je tire ! » mais il ne s'arrêtait pas, et tous ensemble nous courions sur ses traces, criant :

t Arrête!.... arrête!... »

Winter m'avait donné le falot pour courir plus vite ; je suivais de loin en pensant :

t Moïse , si cet homme est pris, tu seras cause de sa mort. »

J'aurais bien voulu soufiler le falot ; mais si Winter m'avait vu, il aurait été capable de m'assommer d'un coup de crosse. Depuis longtemps il espérait la croix, et pensait toujours qu'il pourrait l'avoir avec la pension.

Le déserteur courait donc à l'escalier. Tout à coup il s'aperçut qu'on avait retiré l'échelle qui monte au niveau des huit premières marches, et s'arrêta stupéfait!... Nous approchions... il nous entendit, et se remit à courir plus vite, â droite, du côté de la demi-lune. Le pauvre diable roulait par-dessus les tas de . neige ; Winter l'ajustait chaque fois en criant:

a Halte 1 Rends-loi ! p

Mais il se relevait et recommençait â courir.

Derrière l'avancée, sous le pont-levis, on croyait l'avoir perdu ; le caporal me criait: « Approche donc, mille tonnerres ! » quand nous le vîmes appuyé contre le mur, pâle comme la mort ; Winter alors lui mit la main sur le collet et dit :

c Je te tiens ! >

Ensuite il lui arracha une épaulette en criant:

« Tu n'es pas digne de porter ça!.. . Allons !•• avance I d

Il l'entraîna hors de son coin, leva le falot en face de sa figure, et nous vîmes un beau garçon de dix-huit à dix-neuf ans, grand, mince, avec de toutes petites moustaches blondes et des yeux bleus.

En le voyant là si pâle, le poing de Winter sur la gorge, je me représentai le père et la mère de ce malheureux; mon cœur se serra, je ne pus m'empécher de dire :

« Allons, Winter, c'est un enfant... un véritable enfant... Une recommencera plus!... »

Mais Winter, qui croyait déjà tenir la croix^ se retourna furieux en me criant :

« Dis donc, toi, juif, tâche de te taire, ou je te passe ma baïonnette dans le ventre I »

Et je pensai:

c Canaille! que ne fait-on pas» pour avaler

des petits verres jusqu'à la fin de ses jours? »

Pavais de iTiorreur pour cet homme : il y a des bétes féroces dans la race humaine 1

Ghevreux^ Somme et Dubourg ne disaient rien.

Winter se mit donc en marche du côté de la poterne, la main sur le collet du déserteur.

« S'il s'arrête, criait-il, donnez-lui des coups de crosse dans le dos. Ah! brigand, tu désertes en face de Tennemi... Ton affaire est claire; mardi prochain, tu dormiras sous le gazon de la demi-lune.. ^ Avancerâs-tu?.é. Donnez-lui donc des coups de crosse, fainéants! »

Ce qui me faisait le plus de peine, c'était d'entendre Jes grands soupirs du malheureux ; il soupirait tellement, à cause de Tépouvante d'être pris et de savoir qu'il serait fusillé, qu'on l'entendait à quinze pas; la sueur m'en coulait sur le front. Et puis de temps en temps il se tournait, et me regardait avec de grands yeux que je n'oublierai jamais, comme pour me dire :

« Sauvez-moi! »

Si j'avais été seul avec Dubourg et Chcvreux, nous l'aurions relâché? mais Winter l'aurait plutôt massacré.

C'est ainsi que nous arrivâmes au bas de la poterne. On fit passer le déserteur devant. En haut, un sergent, avec quatre hommes du poste voisin, était déjà là, qui nous attendait.

a Oii^6st-ce que c'est? demanda le sergent.

— Un déserteur, )• répondit Winter.

Le sergent, — un vieux, — regarda et dit :

a Menez-le au poste.

—Non, répondit Winter, il va venir avec nous au poste de la place.

— Je vais vous donner deux hommes de renfort, dit le sergent.

—Nous n'en avons pas besoin, répondit Winter brusquement; nous l'avons pris tout seuls, et nous sommes assez forts pour le garder. >

Alors le sergent vit que nous aurions seuls la gloire, et ne répondit plus rien.

Nous repartîmes l'arme au bras; le prisonnier, tout déchiré et sans shako, marchait au milieu de nous.

Bientôt nous arrivâmes sur la petite place ; il ne restait plus qu'à traverser la vieille halle pour entrer au corps de garde. Le canon de l'arsenal tonnait toujours; comme nous allions sortir de la halle, un de ses éclairs remplit Utvoûte en face ; le prisonnier vit la porte du cachot, à gauche, avec ses grosses serrures, et cette vue lui donna des forces terribles : il s'arracha le collet, et se rejeta sur nous, les deux bras écartés en arrière.

Winter avait été presque renversé, mais ensuite il se précipita sur le déserteur en criant :

a Ah! brigand ! tu veux te sauver! >

Nous ne voyions plus rien, le falot roulait à terre. Ghevreux criait :

a A la garde! à la garde!... d

Tout cela ne dura pas même une minute, et la moitié du poste d'infanterie arrivait déjà, sous les armes. Nous revîmes alors le prisonnier, assis au bord de la rampe, entre les piliers; le sang lui coulait de la bouche; il n'avait plus que la moitié de sa veste, et se penchait en tremblant des pieds à la tête.

Winter le tenait par la nuque, et dit au lieutenant Schnindret, qui regardait :

« Un déserteur, lieutenant; il a voulu s'échapper deux fois, mais Winter était là.

— C'est bon, répondit le lieutenant, qu'on cherche le geôlier. »

Deux soldats s'éloignèrent. Plusieurs de nos camarades de la garde nationale étaient descendus ; personne ne disait rien. Malgré la dureté des hommes, quand on voit un malheu rcux dans cette position, et qu'on pense : <c Après demain, il sera fusillé! » chacun se tait, et môme im grand nombre le relâcheraient s'ils pouvaient.

Au bout de quelques injstants, Harmantier, avec sa camisole en tricot et sa trousse de clefs, arriva.

Le lieutenant lui dit :

« Enfermez cet homme I —Allons, debout et marchez ! d dit-il au déserteur, qui se leva et suivit Harmantier, entouré de tout le monde.

Le geôlier ouvrit les deux portes massives du cachot; le prisonnier entra sans résistance^ puis les grosses serrures et les verrous se refermèrent.

Le lieutenant nous dit :

a Que chacun retourne à son poste, b

Et nous remontâmes l'escalier de la mairie.

Ces choses m'avaient tellement bouleversé, que je ne pensais plus à ma femme et à mes enfants. Mais une fois en haut, dans la grande salle chaude, pleine de fumée, — avec toute la race qui riait et se glorifiait d'avoir pris un pauvre déserteur sans défiance, — songeant que j'étais la cause de ce malheur, la désolation entra dans mon âme. Je m'étendis sur le lit de camp, rêvant à toutes les misères de ce monde, à Zeffen, à Sâfel, à mes enfants, qui peut-être un jour seraient arrêtés aussi, parce qu'ils n'aimeraient pas la guerre. — Et les paroles de rÉternel me revinrent, lorsque le peuple voulait un roi, et qu'il dit à Samuel :

«Obéis à la voix des peuples en ce qu'ils te

u\... AUpotinel... <p. U).

demanderont, car ce n'est pas toi qu'ils rejettent, c'est moi-même, afin que je ne règne point sur eux. Mais ne manque paB de leur prophétiser comment les traitera le roi qu'ils vont choisir. Dia-leur : — Ce roi prendra vos fils et les mettra dans ses armées, pour courir devant son char. Il les prendra pour ses în~ Btruments de guerre. 11 prendra aussi vos filles, pour en faire des parfumeuses. Il prendra vos champs, vos vignes el les terres où sont vos bons oliviers, et il les donnera à ses serviteurs. II prendra vos serviteurs et vos servantes et Télite de vos jeunes gens. Il dimera vos troupeaux et vous seres ses esclaves. En ce jour-là vouscrierez, mais l'Éternel ne vous écoutera point. • r^B pensées me désolaient; ma seule conso-

lation était de savoir mes fila Fr6mel el Itiig eu Amérique ■ Je résolus d'envoyer aussi Sâfel, David et Esdias là-bas, quand le temps serait venu.

Ces rêveries durèrent jusqu'au jour. Je n'écoutais point les éclats de rire ni les plaisanteries des gueux. De temps en temps ils venaient me secouer en disant :

■ Moïse, va remplir ta cruche d'eau-de-vie, le sergent le donne la permission, i

Mais je ne voulais pas les entendre.

Vers qualrebeures dn matin, nos canons de l'arsenal ayant démonté les obusiers des ' Russes sur la côte des Quatre-Vents, les pa^ trouilles cessèrent,

A sept heures juste on vint nous relever. Nous descendîmes un à un, le fusil sur l'é-

JtUlicMl |P. &4.J

paule. On se mit en rang devant la mairie, et le capitaine Vigneron noua commanda :

* Portez armes 1 Présentez armes I Haut armes I Rompes les rangs! ■

Chacun partit de son c6té, i)ien content d'être débarrassé de la gloire.

Je pensais courir tout de suite aux casemates, — après avoir déposé mou iusil, — ctierciier Sorlé» ZefTen et les enfants ; mais quelle ne fut pas ma joie de voir le petit Sifei déjà sur notre porte t A peine m'ent-il va tourner le coin, qu'il accourut en criant :

■ Noue sommes tous rentrés... nous t'attendons. •

Je tne baissak pour l'embrasser. Dans le même instant, ZefTen ouvraitlafenélre en liant et me montrait son petit E:>dras, Sorlé riait

derrière; et je montai biaa vite, bénissant le Seigneur de nous avoir délivi-ëa de tous les mallieurs, et m'écriant en moi-même :

* L'Éternel est pitoyable, miséncordieui: , tardif eu sa colère, abondant en ses grâces. Que la gloire de l'Éternel soit à toujours I Que l'Éternel se réjouisse en ses œuvi'csl ■

C'est encore undesbonsmomeni^ Je ma vie, Fritz. A peine en haut, ZeSen etScslô étaifut dans mes bras; les petits êtres se penchaient sur mesépaLdes,je sen tais leui-s bonnes grosses

LE BLOCUS

livres sur mes Joœs; Sâfel me tenail par la maiu, et je ne pom^mis rien dire, mes yeux se remplissaient de larmes.

Ah !* si nous avions eu Baruch avec nous, quel aurait été notre bonheur!

Enfin, j'allai déposer mon fusil et suspendre ma giberne au fond de Talcôve. Les enfants riaient, la joie était encore une foisàla maison, fcit quand je revins dans ma vieille capote de cabtorine et mes gros bas de laine bien chauds^ quand je m^assis dans le vieux fauteuil» en face de la petite table garnie d*écuelles, où Zefien versait déjà la soupe; quand je me revis au milieu de toutes ces figures contentes, les yeux écarquillés et les petites mains tendues, j'aurais* voulu chanter comme un vieux pinson sur sa branche, au-dessus du nid où les petits ouvrent le bec et battent des ailes.

Je les bénis cent foit» en moi*méme* Sorlé, qui voyait dans mes yeux ce que je pensais, me dit : ' . . .

• Ils sont encore là tous ensemble. Moïse, comme ils étaient hier; le Seigneur les a préservés.

—Oui, que le nom de rÉternel soit béni dans tous les siècles I • luirépondis-je.

Pendant le déjeuner, Zeffen me raconta leur arrivée dans la grande casemate de la caserne, pleine de gens étendus à droite et à gauche sur des paillasses, les cris dés uns, Tépou vante des autres, qui gagnait tout le monde, lu tourment de la vermine, Peau qui dégouttait de la voûte, la quantité d'enfants qui ne pouvaient pas dormir, et qui ne faisaient que pleurer, les plaintes de cinq ou six vieux criant de minute en minute :

« Ahl c'est notre dernière heure I... Ahl qu'il fait froid I... Ahl nous n'en reviendrons pas... c'est finil... v

Puis tout à coup le grand silence qui s'était établi, quand le canon avait tonne vers dix heures, ces coups qui se suivaient d'abord lQn.lement|. ensuite comme le roulement d'un orage, Iqs éclairs qu'on voyait à travers les blindages, de. la porte, la vieille Christine Evig, qui récitait son chapelet tout haut comme à la procescion, et les autres femmes qui lui répondaient ensemble.

En me racontant ces choses, Zeffen serrait son petit Esdras avec force, et moi qui tenais David sur mes genoux , je Tembrassais en pensant :

« Oui, mespauvies enfants, vous avez bien souflert! »

Malgré la joie de nous voir tous sauvés , ridée du déserteur dans son cachot ù rhôtci de ville me revenait; U avai\ aussi ses parentsi EtquunU ou songe à loulc;» Us peines qu« les

père et mère ont eues pour élever un enfant, aux nuits qu'ils ont passées pour le consoler lorsqu'il pleurait, à leurs soucis lorsqu'il était malade, àleurs espéranceslorsqu'ilsle voyaient grandir; et puis qu'on se figure quelques vétérans réunis autour d^une table, pour le juger et l'envoyer tranquillement fusiller derrière le bastion de la Glacière^ cela vous fait frémir, surtout quand on se dit :

« Sans moi, ce garçon courrait les champs; il serait sur le chemin de son village; il arriverait peut-être demain à la porte des pauvres vieux et lour crierait : « Ouvrez... c'est moi !.. •

Des idées pareilles seraient capables de vous tourner la tète.

Je n'osais rien dire à ma femme et à mes enfants de l'arrestation du malheureux ; j'étais là tout pensif.

Dehoi*8, les détachements de la Roulette , des Xrois-Maisons, de La Fontaine-du-Château passaient dans la rue en marquant le pas; des bandes d'enfant^ couraient dans la ville à la recherche des éclats d'obus; les voisins se réunissaient pour se raconter les histoires de la nuit : les toits défoncés, les cheminées renversées, les peui's qu'on avait eues On entendait leurs voix monter et descendre, leurs éclats de rire. Et j'ai vu par la suite que c'était chaque fois la même chose après un bombardement ; aussitôtl'averse passée, on n'y pensait plus, on criait :

• Vive la joiel.... Les ennemis sont eu déroute. •

Comme nous étions là tout réveurs,quelqu'un monta l'escalier. Nous écoutons, et notice sergent, son fusil sur l'épaule, la capote et les guêtres couvertes de boue, ouvre la porte en

« A la bonne heure, père Moïse, à la bonne heure, on s'est distingué cette nuit !

— Hé 1 qu'est-ce que c'est donc, sergent? lui demanda ma femme tout étonnée.

^Comment, il ne vous a pas encore raconté son action d éclat. Madame Sorlé? Il ne vous a pas dit que le garde national Moïse, sur les neuf heures, étant en patrouille au bastion de l'Hôpital, a signalé et puis arrêté un déserteur en flagrant délit? C'est sur le procès-verbal du lieutenant Schnindret.

— Mais je n'étais pas seul, m'écriai-je désolé, nous étions quatre.

— Bah 1 vous avez découvert la piste, vous êtes descendu dans les fossés, vous avez porté le falot. Père Moïse, il ne faut pas diminuer votre belle action, vous ayez tort. Vous allez être proposé pour caporal. Demain, le conseil do guerre se réunira à neuf heures; soyez tran* quille, uu va soigner votre hounnc! •

LE BLOCUS

Représente* toi ma mine, Fritz I Sorlé, Zeffen, les enfants me regardaient, et je ne savais quoi répondre.

I Allons, reprit le sergent en me serrant la main, je vais changer de tenue. Nous recauserons de ça, père Moïse. J'ai toujours dit que vous finiriez par être un fameux lapin. »

II riait en dessous, comme à l'ordinaire , en clignant des yeux, puis il traversa l'allée et entra dans sa chambre.

Ma femme était toute pâle.

« C'est donc vrai, Moïse? me dit-elle au bout d'un instant.

— Hél je ne savais pas qu'il voulait déserter, Sorlé, lui répondis-je. Et puis ce garçon aurait dû regarder de tous les côtés; il aurait dû descendre sur la place de THÔpital, faire le tour des fumiers, et même entrer dans la ruelle, pour voir si personne ne venait; il est cause lui-même de son malheur. Moi, je ne savais rien, je... > Mais Sorlé ne me laissa pas finir et s'écria : • Vite, Moïse, cours chez Burguet; si cet homme est fusillé, son sang retombera sur nos enfants. Dépêche-toi, ne perds pas une minute. »

Elle levait les mams, et je sortis dans un grand trouble.

Ma seule crainte était de ne pas trouver Burguet chez lui; heureusement, en ouvrant sa porte au premier étage de Tancienne maison Cauchois, je vis le grand Vésenaire en train de lui faire la barbe, au milieu des tas de bouquins et de papiers qui remplissaient sa chambre. Burguet était assis, la serviette au menton. « Hél c'est vous. Moïse! s'écria-t^il tout joyeux ; qu^est-ce qui me procure le bonheur de votre visite?

—Je viens vous demander un service , Burguet.

— Si c^est un service d'argent, fit-il, nous allons être embarrassés . •

Il riait, et sa servante, Marie Loriot, qui | nous entendait de la cuisine, ouvrit la porte et pencha sa tignasse rousse dans la chambre, en criant :

• Je crois bien que nous serions embarrassés! Nous devons encore notre barbe à Vésenaire depuis trois mois; n*est-ce pas, Vésenaire? • Elle disait cela sérieusement, et Burguet, au lieu de se fâcher, riait de bon cœur. J'ai toujours pensé qu'un homme de tant d'esprit avait en quelque sorte besoin de voir la bétise humaine incamée dans un être pareil, pour rire à son aise et se faire du bon sang. Jamais il D^a voulu renvoyer cette Marie Loriot.

£nfin, pendant que Vésenaire continuait à le raser, je lui racontai notre palrouilie et Tar-

reslation du déserteur, en le priant de défendre ce malheureux, et lui disant qu'iLélait seul capable de le sauver et de rendre la tranquillité non-seulement à moi, mais â Sorlé, à Zeflèn, â toute ma maison, car nous étions tous désolés, et nous mettions notre confiance en lui.

« Ah ! vous me prenez par mon faible , Moïse, s'écria-t-il ; du moment que je puis seul sauver cet homme, il faut bien que j'essaye. Mais ce sera' difficile I Depuis quinze jours, la désertion commence... Le conseil veut faire un exemple. . . L'affaire est grave I — Vous avez de la monnaie, Moïse, donnez quatre sous â Vésenaire pour aller boire la goutte. »

Je donnai quatre sous à Vésenaire, qui sortit en faisant un grand salut. Ensuite Burguet finit, de s'habiller, il me prit par le bras, en disant :

• Allons voir I t Et nous descendîmes ensemble pour aller à

la mairie.

Bien des années se sont écoulées depuis ce jour, eh bieni il me semble encore arriver sous la voûte et entendre Burguet crier :

« Hé I sergent, faites prévenir le guichetier que le défenseur du prisonnier est là. »

Harmantier arrive, il salue et ouvre la porte. Nous descendons dans ce cachot plein de puanteur, et nous voyons dans le coin à droite sur de la paille, une figure ramassée en rond

• Levez-vous, dit Harmantier, voici votre défenseur. »

Le malheureux se remue, il se lève dans l'ombre ; Burguet se penche, en disant :

« Voyons... du courage! Je viens m'en tendre avec vous sur la défense. •

Et lautre se met à sangloier.

Quand un homme est renversé, déchiré, battu jusqu'à ne pouvoir plus se tenir sur ses jambes, quand il sait que la loi est contre lui, qu'il faut mourir sans revoir ceux qu'il aime, il devient faible comme un enfant. Ceux qui battent leurs prisonniers sont de grands misérables.

t Voyons, asseyez-vous là sur le bord du lit de camp, dit Burguet. Gomment vous appelez* vous? de quel endroit êtes- vous? Harmantier, donnez doue un peu d'eau à cet homme, pour qu'il se rafraichissaot se lave?

— Il en a, monsieur Burguet, il en a dans ce coin.

— Ah! bien.

—Remettez-vous, mon garçou. «>

Plus il parlait avec douceur, plus le malheureux pleurait. Il finit pourtant par dire que ^a famille demeurait près de Gérarmer, dans les

co

LE BLOCUS

Vosges; que son père s'appelait Mathieu Belin, qu'il était pêcheur à Retournemer.

Burguet lui tirait chaque parole de la bouche ; il voulait tout savoir en détail sur le père et la mère, les frères et les sœurs.

Je me rappelle que le père avait servi sous la République, et qu'il avait même été blessé à Fleurus ; que le frère aîné était mort en Russie ; que celui-ci se trouvait être le deuxième garçon enlevé par la conscription, et qu'il restait a la maison trois sœurs plus jeunes que lui.

Tout cela venait lentement; les coups de Winter Pavaient tellement abattu, qu'il se laissait aller et s^affaissait comme un corps sans âme.

Tu penses bien, Pritr, qu'il y avait encore autre chose — ce garçon était jeune! — quelque chose qui me rappela le temps où j'allais de Phalsbourg à Marmoutier en deux heures, pour voir Sorlé!... Ah! le malheureux, quand il nous raconta cette histoire, en sanglotant, la figure dans ses mains, je sentis mon cœur se fondre.

Burguet était bouleversé; lorsqu'au bout d'une heure nous ressortîmes, il s'écria :

" Allons... espérons!... Vousserez jugé demain. . Ne perdez pas tout courage. — Harman tier, il faut donner une capote à cet homme; le fjoid est terrible, surtout la nuit. — Votre affaire est grave, mon garçon, mais elle n'est l>as désespérée. Tâchez de vous présenter le plus proprement possible à l'audience ; le conseil a toujoura des égards pour les accusés en bonne tenue. »

Une fois dehors, il me dit :

• Moïse, vous enverrez une chemise propre à cet homme. Sa veste est déchirée, n'oubliez pas de lui faire parvenir une tenue complète; c'est toujours par la tenue que les soldats jugent un homme.

— Soyez tranquille, » lui répondis-je.

lies portes du cachot étaient déjà refermées, nous traversions la halle.

• Maintenant, dit Burguet, je rentre. Je vais réfléchir. Il est heureux que le frère soit resté en Russie et que le père ait servi ; c'est une ressource. »

Nous étions arrivés au coin de la rue du Rempart; il continua sa route, et je rentrai chez nous plus désolé qu'auparavant.

Tu ne peux pas te figurer mon chagrin, Fritz; quand on a toujours eu la conscience en repos, c'est terrible de se faire des reproches, de se dire:

« Si cet homme est fusillé, si le père, la mère, les sœurs, et l'autre là-bas qui l'attend sont dans la désolation, c'est toi. Moïse, qui en seras cause. •

Par bonheur l'ouvrage ne manquait pas à la maison ; Sorlé venait d'ouvrir le vieux magasin pour commencer à vendre nos eaux- de-vie, tout était plein de monde. Depuis huit jours les cabaretiers, les cafetiers, les aubergistes ne trouvaient plus à rempHr leurs tonneaux ; ils étaient sur le point de fermer boutique. Juge de la presse ! Ils arrivaient tous à la file avec leurs brocs, leurs petites tonnes et leurs cruches. Les vieux ivrognes aussi se faisaient place, en écartant les coudes; Sorlé, Zeffen et Sâfel n'avaient pas le temps de servir.

Le sergent disait qu'il faudrait mettre un piquet à notre porte pour empêcher les disputes, car plusieurs de ces gens criaient qu'on avait passé leur tour, et que leur argent valait celui des autres.

Il se passera des années, avant qu'on voie une foule pareille chez un marchand de Phalsbourg.

Je n*eus que le temps de dire à ma femme que Burguet défendrait le déserteur, et de descendre à la cave remplir les deux tonnes du comptoir, qui étaient déjà vides.

Quinze jours après, Sorlé doubla nos prix; nos deux premières pipes étaient vendues, et ce prix extraordinaire n'empêcha pas la presse de continuer.

Les gens trouvent toujours de l'argent pour Teau-de-vie et pour le tabac, même lorsqu'il n'en reste plus pour le pain. Voilà pourquoi les gouvernements mettent leurs plus fortes impositions sur ces deux articles ; elles seraient encore plus fortes, que l'on ne verrait pas de diminution; seulement les enfants périraient de misère.

J*ai vu cela, j'ai vu cette grande folie des hommes, et chaque fois que j'y pense, j'en suis étonné.

Enfin, ce jour-là, il fallut continuer de servir jusqu'à sept heures du soir, au moment de la retraite.

Le plaisir de gagner de l'argent m'avait fait oublier le déserteur; ce n'est qu'après souper, à la nuit close, que Tidée de cet homme me l'evint, mais je n^en dis pas un mot; nous étions tous s! fatigués et si contents de la journée, que nous se voulions pas nous troubler par des pensées pareilles. Seulement, après que ZefFen et ses enfants se furent retirés, je racontai à Sorlé notre visite au prisonnier. Je lui dis aussi que Burguet avait de l'espoir, ce qui lui fit bien plaisir.

Vers neuf heures, nous dormions tous à la grâce de Dieu !

fiB BLOCOS.

Cette nuît-là, Fritz, tu peux me croire, malgré la fatigue, je ne dormis pas beaucoup. L'idée du déserteur me tourtâentait; je savais que s'il était fusillé, Zelfen et Sorlé ne s'en consoleraient jamais; je savais aussi qu'au bout de trois ou quatre ans, la mauvaise race dirait :

< Regardez ce Moïse, avec sa grosse capote brune, son chapeau penché sur la nuque et son air de brave homme, eh bien ! pendant le blocus, il a fait arrêter un pauvre déserteur qu'on a fusillé : fiez-vous donc à la mine des juifs I •

Voilà ce qu'on n'aurait pas manqué dédire, car la seule consolation des gueux est de faire croire que tout le monde leur ressemble.

Et puis moi-même, combien de fois ne me serais-je pas reproché la mort de cet homme dans des temps de malheur, ou durant la vieillesse, quand on n'a plus une minute de repos! Combien de fois ne me serais-je pas dit que c'était une punition de l'Éternel, que ce déserteur s'acharnait sur moi !

J'aimais donc mieux arranger l'affaire tout de suite, autant que possible, et sur les six heures du matin, j'étais dans ma vieille bou- , tique de la halle, en tiain de choisir avec la lanterne, des épaulettes etmes meilleurs effets. Je les mis dans une serviette, et je les portai chez Harmantier au petit jour.

Le conseil de guerre spécial, qu'on appelait le conseil de Ventôse, je ne sais pourquoi, devait se réunir à neuf heures ; il se composait du gros-major, président, de quatre capitaines et de deux lieutenants. Le capitaine de la légion étrangère, Monbrun, devait être rapporteur, le brigadier Duphot, greffier.

Mais une chose étonnante , c'est que toute la ville le savait d'avance, et qu'à sept heures les Nicaise, les Pigot, les Vinatier, etc., sortaient de leurs baraques décrépites et remplissaient déjà toute la mairie : — la voûte, l'escalier, la grande salle en haut, — riant, sifflant, trépignant, comme les jours de combats d'ours, chez Klein, au Bœuf,

On ne voit plus rien de pareil aujourd'hui; grâce à Dieu, les gens sont devenus plus doux, plus humains; mais, après toutes ces guerres, un déserteur faisait moins de pitié qu'un renard pris au collet, ou qu'un loup qu'on mène à la muselière.

En voyant cela, je perdis courage ; toute

l'admiration que j'avais pour le talent de Burguet ne m'empêcha pas de penser :

« Cet homme est perdu!.... Qui pourrait le sauver, quand la multitude vient le voir condamner et mener au bastion de la Glacière? •

J'en fus accablé I

J'entrai dans la petite loge de Harmantier, tout tremblant, et je lui dis :

« Voici pour le déserteur. Remettez-lui cela de ma part.

—C'est bien ! » fit-il.

Je lui demandai s'il avait confiance dans Burguet. Il leva les épaules et me répondit:

« Il faut des exemples ! •

Dehors, les trépignements continuaient, et lorsque je sortis, des coups de sifflet partirent du balcon, de la voûte et de partout, avec les cris de :

• Moïse!.. . Hé! Moïse!:., par ici!... »

Mais je ne tournai pas la tête, et je rentrai chez nous bien triste.

Sorlé me remit l'assignation de compnraîlre au conseil de guerre comme témoin, qu un gendarme venait d'apporîer; et jusque vers neuf heures je restai tout pensif derrière notre poêle, songeant au moyen d'excuser le prisonnier.

Sâfel jouait avec les enfants; ZefTen et Sorlé étaient descendues pour continuer à vendre nos eaux-de-vie.

Quelques instants avant neuf heures, je partis pour l'hôtel de ville; il était déjà tellement plein de monde, que, sans le piquet de la porte et les gendarmes répandus à Tintérieur, les témoins auraient eu de la peine à passer.

Dans le moment où j'arrivais là-haut, le capitaine Monbrun commençait à lire son rapport. Burguet se tenait assis en face, la tête penchée sur la main.

On me fit entrer dans une petite salle, où se trouvaient aussi Win ter, Chevreux, Dubourg, avec le gendarme Fiegel; de sorte que nous n'entendîmes rien avant d*être appelés.

Contre le mur à droite, on voyait écrit en grosses lettres que ceux des témoins qui ne diraient pas la vérité passeraient au conseil, et supporteraient la même peine que l'accusé principal. Cela vous donnait à réfléchir, et je résolus tout de suite de ne rien cacher d'après la justice et le bon sens. Le gendarme nous avertit aussi qu'il nous était défendu de parler entre nous.

Au bout d'un quart d'heure, on appela Winter, et puis, de dix minutes en dix minutes, Chevreux, Dubourg et moi.

Quand je rentrai dans la salle du conseil, les juges étaient tous à leur place; le gros-

LE BLOCUS

major avait posé son cLapeau devant lui, sur le bureau ; le greffier taillait sa plume. Burguet me regarda d'un air calme. Dehors on trépignait, et le major dit au brigadier :

■ Prévenez le public que, si ce bruit continue, je vais faire évacuer la mairie. •

Aussitôt le brigadier sortit, et le major me

dit :

« Garde national Moïse, faites votre déposition. Que savez-vous?

Je racontai les choses simplement. Le déserteur à gauche, entre deux gendarmes, avait plutôt Tair mort que vivant. J'aurais bien voulu le décharger de tout; mais quand on a peur pour son propre compte, quand de vieux officiers en grande tenue, les sourcils froncés, vous regardent jusqu'au fond de rame, le plus simple et le meilleur, c'est de ne pas mentir : un père de famille doit d'abord penser à ses enfants! Enfin, je racontai tout ce que j'avais vu, ni plus ni moins, et finalement le major me dit :

t Gela suffit 1 Vous pouvez vous retirer. »

Mais voyant que les autres, Winter, Chevreux, Dubourg restaient assis sur le banc à gauche, je fts comme eux.

Presque aussitôt cinq ou six vauriens s'étant mis à trépigner, en murmurant : • A mortl... à mortl... » le président dit au brigadier de les empoigner, et, malgré leur résistance, ils furent tous conduits au violon. Le silence s'établit alors dans la salle du conseil, mais dehors les trépignements continuaient.

. Rapporteur, vous avez la parole, » dit le

gros-major.

Ce rapporteur, que je crois voir encore, et que j'entends comme s'il parlait, était un homme de cinquante ans, trapu, la tête dans les épaules, le nez long, gros et tout droit, le front très-large, avec des cheveux noirs et luisants, quelques poils de moustache et les yeux vifs. Pendant qu'il écoulait, sa tête tournait à droite et à gauche, comme sur un pivot ; on voyait son grand nez et le coin de son œil, mais il ne bougeait pas les coudes de dessus sa lable. On aurait dit un de ces grands corbeaux qui semblent dormir dans les prés à la fin de l'automne, et qui voient pourtant ce qui se passe autour d'eux.

De temps en temps il levait un bras en l'air, comme pour retirer sa manche, à la mode des avocats. Il était en grande tenue, et parlait terriblement bien , d'une voix claire et forte,^ en s'arrétant, et regardant les gens, pour voir s'ils étaient de son avis; et quand on faisait seulement une petite grimace, aussitôt il recommençait d'une autre manièrei e(

vous forçait en quelipio sorte de comprendre malgré vous.

Moi, voyant qu'il avançait tout doucement, sans se presser ni rien oublier, pour bien faire voir que le déserteur était en route lorsque nous l'avions pris; qu'il avait non-seulement l'idée de se sauver, mais qu'il était déjà hors de la place,— tout aussi coupable que si nous l'avions trouvé dans les rangs de l'ennemi I— pendant qu'il montrait ces choses clairement, je m'indignais parce qu'il avait raison et je pensais :

« Maintenant, que voulez-vous qu'on réponde ? •

Et puis, quand il dit que le plus grand crime est d'abandonner son drapeau, parce qu*on trahit ensemble son pays, sa famille, tous ceux auxquels on doit la vie, et qu'on se. rend indigne de vivre; quand il dit que le conseil de guerre suivrait la conscience de tous les gens de cœur, de tous ceux qui tenaient à l'honneur de la France, qu'il donnerait un nouvel exemple de sa fermeté pour le salut du pays et la gloire de l'Empereur; qu'il montrerait aux nouvelles récrues qu'on ne peut compter que sur l'accomplissement du devoir et l'obéissance à la discipline; quand il dit toutes ces choses avec une force et une clarté terribles, et que j'entendis derrière nous, de temps en temps, un murmure de contentement et d'admiration, alors, Fritz, j'aurais cru que l'Éternel seul pouvait sauver cet homme.

Le déserteur, les deux bras plies sur le pupitre, la figure dessus, ne bougeait pas; il pensait sans doute comme moi, comme toute la salle et le conseil lui-même. — Ces vieux semblaient satisfaits, ils voyaient que le rapporteur disait très-bien ce qu'ils pensaient depuis longtemps; le contentement était peint sur leur figure.

Cela dura plus d'une heure.

Le capitaine s'arrêtait quelquefois une seconde, pour vous donner le temps de réfléchir à ce qu'il avait dit; j ai toujours cru qu'il avait été procureur impérial , ou même quelque chose de plus dangereux pour ceux qui désertent.

Je me souviens qu'il fiuit en disant :

• Vous ferez un exemple 1 vous serez d'accord avec vous-mêmes ; vous ne perdrez pas de vue, qu'en ce moment la fermeté du conseil est plus nécessaire que jamais au salut de la patrie. »

Lorsqu'il s'assit, un si grand murmure de satisfaction s'éleva dans la salle, qu'il gagna tout de suite l'escalier, et qu^on entendit crier dehors :

Vive t Empereur l

LE BLOCUS

Le gros-major et les autres membres du couseii se tournèrent en souriant l'un vers Tautre, comme pour dire :

« L'affaire est entendue, le reste est pour la cérémonie! »

Les cris redoublaient dehors. Gela dura plus de dix minutes; à la fin, le gros-major s*écria:

« Brigadier, si le tumulte continue, faites évacuer Thôlel de ville. Commencez par la salle. B

Et tout de suite le silence se rétablit, car chacun était curieux de savoir ce que Burguet pourrait répondre. Je n'aurais plus donné deux liards de la vie du déserteur.

• Défenseur, vous avez la parole, • dit lo major, et Burguet se leva.

Maintenant, Fritz, si j'avais seulement Tidée de te répeter ce que Burguet dit pendant une heure , pour sauver la vie d'un pauvre conscrit; si je voulais te peindre sa figure, la dou^ ceur de sa voix, et puis ses cris qui vous dé^ chiraient Tâme^ et puis ses silences et ses' réclamations; si j'avais ime idée pareille, je me regarderais comme un être plein d'orgueil et de vanité.

Non, jamais on n'a rien entendu de plus beau : ce n'était pas un homme qui parlait, c'était une mère qui veut arracher son enfant à la mort. — Ah ! quelle grande chose d'avoir ce talent de toucher et de faire pleurer ceux qui nous écoutent! Mais ce n'est pas du talent, c'est du cœur qu'il faut dire.

• Quel homme n'a pas commis de faute? Quel homme ne mérite pas de pitié? »

Voilà ce qu'il disait, en demandant au conseil s'il se trouvait un seul homme sans reproches; si jamais une mauvaise idée n'était venue aux plus braves; s'ils n'avaient jamais eu, même un jour, même une seconde, la pensée de courir à leur village, quand ils étaient jeunes, quand ils avaient dix- huit ans^ quand le père, la mère, les amis d'enfance étaient tout pour eux, et qu'ils ne connaissaient rien d'autre au monde? — Un pauvre enfant sans instruction, sans connaissance de la vie, enlevé du jour au lendemain, jeté dans les armées, que peut-on lui demander? Quelle faute ne peut-on pas lui pardonner? Est-ce qu'il connaît la patrie, l'honneur du drapeau, la gloire de Sa Majesté? Est-ce que ces grandes idées ne lui viennent pas plus tard?

Et puis il demandait à ces vieux s'ils n'avaient pas de fils ; s'ils étaient sûrs que dans le moment ménie^ ce fils ne commettait pas une faute entraînant la peine de mort?... 11 leur disait :

• Plaidez pour lui!... Que diriez- vous?... Vous diriez : — t Je suis un vieux soldat, j'ai

versé mon sang pour la France pendant trente ans, je suis devenu blanc sur les champs de bataille, je suis criblé de blessurcî^, j'ai gagné chaque grade à la pointe de Tépée. Eh bien ! prenez mes épaulettes, prenez mes décorations^ prenez tout, mais rendez-moi mon enfant. Que mon sang soit le prix de sa faute ! 11 ne connaissait pas la grandeur de son crime, il était trop jeune, c'est un conscrit; il nous aimait, il voulait nous embrasser, et puis rejoindre. Il aimait une jeune fille... Ah! vous avez été jeunes aussi! Pardonnez-lui... Ne déshonorez pas un vieux soldat dans son fils. >

« Vous diriez peut-être encore : — « J'avais d'autres enfants... ils sont morts pour la patrie... Comptez-lui leur sang, et rendez-moi celui-ci... c'est le dernier qui me reste ! »

• Voilà ce que vous diriez , et beaucoup mieux que moi^ parce que vous seriez le père, le vieux soldat qui parle de ses services ! — Eh bien 1 le père de ce jeune homme parlerait comme vous. C'est un vieux soldat de la République. Il est parti avec vous peut-être, quand les Prussiens entraient en Champagne ; il a été blessé à Fleurus... C'est un ancien compagnon d'armes !... L'aîné de ses fils est resté en Russie!... »

Et Burguet, en parlant, pâlissait; on aurait cru que la douleur avait détruit ses forces et qu'il allait tomber. Le silence était si grand, qu'on entendait respirer toute la salle. Le déserteur sanglotait. Chacun pensait :

« C'est fini, Burguet ne peut plus continuer^ il va falloir l'emporter ! »

Mais tout à coup, il recommençait d'une autre manière plus douce; il parlait lentement*.. Il racontait la vie du pauvre paysan et de sa femme, qui n'avaient plus qu'une seule consolation, une seule espérance sur la terre : leur enfant!

On écoutait, on voyait ces gens, on les entendait parler entre eux; on voyait le vieux chapeau du temps de la République, au-dessus de la porte. — Et qu2[nd on ne pensait qu'à cela, tout à coup Burguet montrait le vieux et sa femme apprenant que leur fils avait été tué, non par les Russes ou les Allemands, mais par des Français... On entendait le cri de ce vieux !•..

Tiens, Fritz, c'était épouvantable; j'aurais voulu me sauver. — Les ofiiciers du conseil, dont plusieurs étaient mariés, regardaient devant eux, les yeux fixes, le poing fermé; leurs moustaches grises tremblotaient. Le major avait levé deux ou trois fois la main, comme pour faire signe que c'était assez; mais Burguet avait toujours quelque chose de plus fort

it dire, de plu» ,|usi« et de plus grand. Sou discours (lui'a jusque vers ouze heures, alors il s'assit; OQ u'enteudait plus un murmure dans les trois salles ni dehors. Et l'autre, le rapporteur, recommença, disant que tout cela ne signifiait rien i que c'éiait malheureux pour le père d'avoir un fils indigne, que chacun tenait à ses eoiants, mais qu'il fallait leur apprendre A ne pas déserter en face de l'ennemi ; qu'avec toutes ces raisons, on ne fusillerait persoune, que la discipline serait détruite de fond en comble, qu'on ne pourrait plus avoir d'armée, et que l'armée fait la force et la gloire du paye.

Burguet répliqua presque aussitôt après. Je no me rappelle pas ce qu'il dit; tant de choses BV ^uvkieut ui'uuliei' à la fuis dans la lélu.

Mais ce que je n'oublierai jamais, c'est que, vers une heuie, le conseil nous ayant fait sortir pour délibérer, — pendant qu'on reconduisait le déserteur au cachot. — on nous permit de rentrer au bout de quelques minutes, et que le major lui-même, debout sur l'estrade otï l'on tire à la conscription, déclara que l'accusé Jean Beiin était acquitte, et qu'il donua l'ordre de le relâcher tout de suite.

C'était le premier acquittement depuis le départ des prisonniers espagnols, avant le blocus ; les gueux venus en foule pour voir condanineiet fusiller im homme oe pouvaient y croire ; plusieurs criaient en dessous :

' Nous sommes trahis I ■

Uaia le gros-major dit nu bri^^adier l>esdeprundru le nom descriards, et qu'on

iedd la tuilerie. (P. 71.)

irait leur rendre visite ; alors toute cette masse dégringola des escaliers en cinq minutes, et Doits pûmes descendre à notre lour.

J'avais pris Burguet par le bras, les yeux pleins de larmes.

• Étes-voua content, Moïse? lit-il, déjà remis et joyeux.

— B'jrguot, lui dis-je, Aaron lui-même, le propre frère de Moïse et le plus grand orateur d'Israël, n'aurait pas mieux parlé que vous: c'est admirable I Je vous dois ma tranquillité. Tout ce que vous me demanderez pour un si gmnd service, je Buis pr<Jt à vous le donner, selon mes moyens. >

Nous descendions ; les membres dn conseil de guerre nous suivaientun i un tout pensifs. Burguet souriait.

• Est-ce bien vrai. Moïse ? flt-il en s'an-étaut sous la voûle.

— Oui, voici ma main.

— Eh bien 1 dit-il, Je vous demanda lAi bon dîner à la YUle-de-ÈIetz.

— Ah I de bon cœur J ■

Quelques bourgeois, le père Parmentier, le percepteur Cochois , l'adjoint MuTler, attendaient Burguet au bas des marches de la mairie , pour lui faire leur compliment. Comme on l'enlourait en lui serrant la main, voilà que Sàtel arrive et me saule dans les bras : Zeffen l'envoyait chercher des nouvelles. Je l'embrassai, et je lui dis tout joyeux :

• Vaprévenirtamèreque nous avons gagné! Qu'on se mette A table. Moi, je dîne à la Ville

LE BLOGDS.

de-Mpi* avec Burguet. Dépêche-toi, mon enfant. »

Il partit un courant.

* c Vous dînez chez moi, Burguet, disait le père

Parmentier.

— Merci, Monsieur le maire, je suis retenu par Moïse, répondit-il ; ce sera pour une autre fois. »

Et nous entrâmes bras dessus, bras dessous, dans le grand corridor de la mère Barrière, où Ton sentait encore l'odeur du rôti, malgré le blocus.

« Écoutez, Burguet, lui dis-je, nous allons dîner seuls^ et vous choisirez vous-même le vin et les viandes qui vous plaisent ; vous vous y connaissez mieux que moi. »

Je vis que ses yeux reluisaient.

• Bon, bon, flt-il, c'est entendu. »

Dans la grande salle, le commissaire des guerres et deux officiers dînaient ensemble; ils tournèrent la tête et nous les saluâmes.

Je fis appeler la mère Barrière, qui vint aussitôt, son tablier sur le bras, riante et joufflue comme à Tordinaire. Burguet lui dit deux mots à l'oreille, et tout de suite elle nous ouvrit la porte à droite, en nous disant :

« Entrez, Messieurs, entrez!... Vous n'attendrez pas longtemps. •

Nous entrâmes donc dans le cabinet carré, au coin de la place, une petite chambre haute, les deux grandes fenêtres fermées avec des rideaux en mousseline, et le fourneau de porcelaine bien chauffé , comme il convient en hiver.

Une servante vint mettre les couverts, pendant que nous nous chauffions les mains sur le marbre. Burguet disait en riant :

• J'ai bon appétit. Moïse ; ma plaidoirie va vous coûter cher.

— Tant mieux ! Elle ne sera jamais trop chère pour la reconnaissance que je vous dois.

— Allons, fit-il en me posant la main sur l'épaule, je ne vous ruinerai pas, mais nous dînerons bien. •

Comme la table était mise, nous nous assîmes en face Tun de l'autre, dans de bons fauteuils tendres ; et Burguet, s'attachant la serviette à la boutonnière, selon son habitude, prit la carte. — li réfléchit longtemps, car tu sauras, Fritz, que si les rossignols chantent bien, ils sont aussi les plus fins becs de la création; Burguet leur ressemblait, et de le voir réfléchir ainsi, cela me réjouissait.

A la fin il parla lentement et gravement à la servante, disant :

• Ceci et cela, Madeleine, accommodé de telle façon. Et tel vin pour conunencer, et tel auu*e vin pour finir.

— C'est bien, Monsieur Burguet, » répondit Madeleine en sortant.

Deux minutes après, elle nous servait une bonne croûte au pot. En temps de blocus, c'é» tait ce qu'on pouvait souhaiter de mieux ; trois semaines plus tard, on aurait été bien heureux d'en avoir une pareille.

Ensuite elle nous apporta du vin de Bordeaux chauffé dans une serviette. — Mais tu penses bien, Fritz, que je ne vais pas te raconter ce dîner en détail, malgré tout le plaisir que j'ai de me le rappeler encore aujourd'hui. Crois-moi, rien n'y manquait, ni les viandes, ni les légumes fiais, toutes choses qui devenaient terriblement rares en ville depuis la fermeture des portes ; nous avions même de la salade ! Madame Barrière en conservait à la cave, dans du terreau, et Burguet voulut la faire lui-même à l'huile d'olives.

On nous servit aussi les dernières poires fondantes qu'on ait vues à Phalsbourg, dans cet hiver de 1814.

Burguet semblait heureux, surtout quand on eût apporté la bouteille de vieux lironcourt, et que nous trinquâmes ensemble.

« Moïse, me disait-il les yeux attendris, si Ton me payait toutes mes plaidoiries comme vous, je renoncerais à ma place du collège ; mais voici les premiers honoraires que je recois.

—Et moi, Burguet, m'écriai-je, à votre place, au lieu de rester à Phalsbourg, j'irais dans une grande ville ; les bons dîners, les bons hôtels et le reste ne vous manqueraient pas longtemps !

—Ah! vingt ans plus tôt ce conseil aurait été bon, fit-il en se levant; mais à cette heure il arrive trop tard. Allons prendre le café, Moïse.»

C'est ainsi que souvent les hommes d'im grand talent s'enterrent à droite et à gauche, dans de petits endroits où personne ne se doute seulement de ce qu'ils valent. Ils prennent tout doucement leur pli, et disparaissent sans qu'on ait parlé d'eux.

Burguet n'oubliait jamais d'aller au café, vers cinq heures, faire sa partie de cartes avec le vieux juif Salomon, qui vivait de cela. Lui et cinq ou six bourgeois entretenaient grassement cet homme, qui prenait la bière et le café deux fois par jour à leurs dépens, sans parler des écus qu'il empochait pour entrete-' nir sa famille.

De la part des autres, cela ne m'étonnait pas, c'étaient des imbéciles; mais de la parL d'un esprit comme Burguet, j'en étais toujours* confondu ; car sur vingt parties, Salomon ne leur en laissait gagner qu'une ou deux, et er^core dans la crainte de perdre ses meilleurea

LB BLOCUS

pratiques, en les décourageant tout à faii. J^avais cinquante fois expliqué ces choses à Burguet; il me donnait raison, et continuait tout de même à suivre ses habitudes.

Lorsque nous arrivâmes au café, Salomon était déjà là , dans le coin d'une fenêtre , à gauche, — sa petite casquette crasseuse sur le nez, et sa vieille souquenille grasse pendant au bas du tabouret , — en train de battre les cartes tout seul. Il regarda Burguet du coin de l'œil, comme un pipeur regarde les alouettes, et semblait lui dire :

« Arrive !... Je suis ici !.,. Je t'attends!.... • Hais Burguet avec moi n'osait pas obéir à ce vieux gueux; il était honteux de sa faiblesse, et lui fit seulement un petit signe de tête, en allant s'asseoir à la table en face, où l'on nous Bervitlecafé.

Les camarades arrivèrent bientôt, et Salomon se mit à les plumer. Burguet leur tournait le dos; j'essayais de le distraire, mais son Xme était avec eux; il écoutait tous les coups et bâillait dans sa main.

Vers sept heures, comme la salle se remplissait de fumée et que les billes roulaient sur les billards, tout à coup un jeune homme, un soldat entra, regardant de tous les côtés. C'était le déserteur.

Il finit par nous voir, et s'approcha le bonnet de police à la main. Burguet leva les yeux et le reconnut : je vis qu'il devenait rouge; le déserteur, au contraire, était tout pâle, il voulait parler et ne pouvait rien dire.

c Eh bien, mon ami, lui dit Burguet, vous voilà sauvé 1

—Oui, Monsieur, répondit le conscrit, et je viens vous remercier pour moi , pour mon père, pour ma mèrel...

— Ahl fit Burguet en toussant, c'est bon !... c'est boni... •

Puis il regarda ce jeune homme avec tendresse, et lui demanda doucement :

• Vous êtes content de vivre?

—Oh ! oui, Monsieur, répondit le conscrit, je suis bien content.

—Oui, dit Burguet tout bas en regardant rhorioge, depuis cinq heures ce serait fini I... pauvre enfant! »

Et tout à coup, se mettant à le tutoyer : « Tu n as rien pour boire à ma santé, dit-il, et moi je n'ai pas le sou non plus. Moïse, donnez-lui cent sous. •

Je lui donnai dix francs. Le déserteur vou- Jut remercier.

« C'est bon, dit Burguet en se levant , va boive un coup avec tes camarades. Réjouistoi... '^t ne déserte plus ! •

Il fai3ait semblant de suivre le jeu de Sa- i

lomoû ; mais comme le déserteur disait :

• Je vous remercie aussi pour celle qui m'attend I • il me regarda de côté, ne sachant plus que répondre, tant il était ému. Alors je dis au conscrit :

«Nous sommes heureux de vous avoir rendu service. Allez boire un coup à la santé de votre défenseur, et conduisez-vous bien. »

Il nous regarda encore un instant, comme s'il n'avait pu s'en aller; on voyait mille fois mieux dans sa figure ses remerdments, qu'il n'aurait pu les dire. Il finit par sortir lentement en nous saluant, et Burguet acheva de prendre sa tasse .

Nous rêvâmes encore quelques minutes à ce qui venait de se passer. Mais bientôt l'idée me prit de revoir ma famille.

Burguet était comme une âme en peine j à chaque instant, il se levait pour regarder dans le jeu de l'un ou de l'autre, les mains croisées sur le dos ; puis il venait se rasseoir tout mélancolique . J'aurais été désolé de le gêner plus longtemps, et, sur le coup de huit heures, je lui souhaitai le bonsoir, ce qui parut lui faire plaisir.

« Allons, bonne nuit. Moïse, dit- il en me reconduisant à la porte. Mes compliments à madame Sorlé et à madame Zeflén.

-^Merci.... je ne les oublierai pas. »

Je partis bien content de rentrer à la maison. Quelques minutes après, j'arrivais chez nous. Sorlé vit tout de suite que j'étais gai, car, en la rencontrant sur la porte de notre petite cuisine, je l'embrassai tout joyeux.

« Ça va bien, Sorlé^ lui dis- je, tout va trèsbien.

— Oui, fit-elle, je vois que tout va bien I »

Elle riait, et nous entrâmes dans ta chambre, où Zeffén déshabillait David. Le pauvre petit, en chemise, Vint aussitôt me tendre la joue. Chaque fois que je dînais en ville, j'avais Thabitude de lui rapporter du dessert, et, malgré ses yeux endormis, il trouva bien vite la place de mes poches.

Voilà, Fritz , le bonheur des grands-pères : c'est de reconnaître l'esprit et le bon sens de leurs petits-enfants.

Le petit Esdras lui-même, que Sorlé berçait^ comprenait déjà qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire ; il me tendait ses petites mains et semblait me dire :

c J'aime aussi les blstfuitsl »

Nous en étions tous dans la joie.

Enfin, m'étant assis, je racontai ma journée, célébrant l'éloquence de Burguet et la satisfaction du pauvre déserteur. Toute la famille m'écoutait avec attendrissement. Sâfel , assis sur mes genoux^ me disait à l'oreille :

LE BLOCUS

• Nous avons vendu pour (rois cents francs d'eau-de-vie. »

Cette nouvelle me fit grand plaisir : quand on dépense, il faut gagner.

Vers dix heures, Zeifen nous ayant souhaité une bonne nuit, je descendis fermer îa porte et mettre la clef dessous pour le sergent, 8*il rentrait tard.

Pendant que nous allions nous coucher, Sorlé me répéta ce que Sâfel m'avait déjà dit, ajoutant que nous serions à notre aise après le blocus, et que rsternel nous avait secourus dans ces grandes misères.

Nous étions contents et sans aucune défiance de l'avenir.

Durant quelques jours, il ne se passa rien (Pextraordinaire ; le gouverneur fit arracher les plantes et les arbustes qui poussaient dans les jointures des remparts, pour arrêter la désertion, et il défendit aux of&ciers d'être trop brusques avec les soldats, ce qui produisit un bon effet.

C^était le temps où des centaines de mille Autrichiens, Russes, Bavarois, Wurtembergeois,parescadi'ons et par régiments, passaient hors de portée du canon autour de la ville, et marchaient sur Paris.

Alors se livraient de terribles batailles en Champagne, mais nous n'en savions rien.

Tous les jours les uniformes changeaient autour de la place; nos vieux soldats, du haut des remparts, reconnaissaient tous les peuples qu'ils avaient combattus depuis vingt ans.

Notre sergent venait me prendre régulièrement après rappel, pour monter sur le bastion de l'arsenal ; on y trouvait toujours des bourgeois causant entre eux de l'invasion^ qui ne finissait pas.

C'était quelque chose d'incroyable ! Du côté de Saint-Jean, sur la lisière du bois de la Bonne- Fontaine, on voyait défiler durant des heures, delà cavalerie, de l'infanterie, et puis des convois de poudre ou de boulets, et puis des canons, et puis encore des files de baïonnettes, des casques, des manteaux rouges, verts, bleus, des lances, des voitures de paysans recouvertes tle toile : tout cela passait, passait comme un fieuve.

Sur ce grand plateau blanc, entouré de forêts, Lout «e découvrait jusqu'au fond des gorges.

Quelques Cosaques ou dragons se détachaient parfois de la masse, et poussaient d'un temps

de galop jusqu'au pied des glacis, dans Tallée des Dames, ou près de la petite chapelle. Aussitôt un de nos vieux artilleurs de marine allongeait sa moustache gnse sur un fusil de rempart, il visait lentement; tous les assistants se penchaient autour de lui, même les enfants, — qui vous glissaient entre les jambes, sans crainte des balles ou des obus, — et le biscaïen partait !

Souvent j'ai vu le Cosaque ou le uhlan vider la selle, et le cheval rejoindre ventre à teri-e son escadron, la bride sur le cou. Des cris de joie s'élevaient; on grimpait sur les talus, on regardait, et le canonnier se frottait les mains en disant :

• Encore un de moins ! •

D'autres jours, ces vieux, avec leurs longues capotes trouées et déchirées, panaient deux sous entre eux, à qui metti*ait en bas telle sentinelle ou telle vedette, sur la côte de Mittelbronn ou du Bigelberg.

C'était si loin, qu'il fallait avoir de bons yeux pour reconnaître celui qu'ils se montraient; mais ces gens habitués à la mer voyaient tout à perle de vue. *

« Allons, Paradis, çava-t-il? disait Tun.

— Oui, ça va! Mets tes deux sous là, voici les miens. ■

Et Ton tirait. La partie continuait comme au jeu de quilles. Dieu sait ce qu'ils exterminaient de monde, pour leurs deux sous. Chaque matin je retrouvais ces canonniers de marine dans ma boutique, vers neuf heures, en train de boire le Cosaque, comme ils disaient. La dernière goutte, ils se la versaient dans les mains, pour se fortifier les nerfs, et partaient le dos rond, en criant:

« Hé ! bonjour, père Moïse, le kaiserlick se porte bien ! »

Je ne crois pas avoir vu passer tant de monde dans ma vie, que dans ces mois de janvier et de février 1814; c'était comme les sauterelles d'Egypte! Comment tant d'êtres peuvent-ils sortir de la terre? personne ne peut le comprendre.

J'en étais désolé, naturellement, et les autres bourgeois aussi, cela va sans dire; mais notre sergent riait et clignait de Tœil :

« Voyez, père Moïse, disait-il en étendant la main des Quatre- Vents au Bigelberg, tout ça.. . io*'': ce qui passe, tout ce qui a passé et tout ce qui passera, c'est pour engraisser la Champagne et la Lorraine! L'Empereur est là-bas, qui les attend dans un bon endroit ; il va tomber dessus; son coup de foudre d'A.\isterlitz, d'Iéna ou de Wagram est déjà prêt «... Ça ne peut plus tarder. Ensuite ils fileroiix eu retraite; mais on les suivra, la baïonixette

LE BLOCUS

dans les reins, et nous sortirons d'ici, nous mettre en travers. Pas un seul n'échappera. Leur compte est réglé. C'est alors, père Moïse, que vous aurez de vieilles défroques à vendre. Hé ! bel hé I vous ferez vos choux gras. •

n se réjouissait d'avance ; mais tu penses bien, Fritz, que je ne comptais guère sur ces uniformes qui couraient les champs; j'aurais mieux aimé les savoir à mille lieues de nous. Enfin voilà Tidéedes gens, les uns se réjouissent et les autres se désolent pour la même chose. La confiance du sergent était si grande, qu'elle me gagnait quelquefois et que je pensais comme lui.

Nous descendions ensemble la rue du Rempart; il s'en allait à la cantine, où Ton commençait à distribuer les vivresde siège, ou bien il montait chez nous, prendre son petit verre de kirschenwasser, et m'expliquer les beaux coups de TËmpereur, depuis 96 en Italie. Je n'y comprenais rien, mais Je faisais semblant de comprendre, ce qui revenait au même.

Il arrivait aussi des parlementaires, tantôt par la route de Nancy, tantôt par celles de Saveme ou de Metz. Ils levaient de loin le petit drapeau blanc, un de leurs trompettes sonnait et puis se retirait; Tofficier de garde ù l'avancée allait reconnaître le parlementaire et lui bander les yeux, ensuite il traversait la ville sous escorte, pour se rendre à Thôtel du gouverneur. Mais ce que ces gens racontaient ou demandaient ne transpirait pas dans la place; le conseil de défense seul en était instruit.

Nous vivions resserrés dans nos murs comme au milieu de la mer, et tu ne peux pas croire combien cela vous pèse à la longue, comme on est triste, abattu, de ne pouvoir sortir, même sur les glacis. Des vieillaixls cloués dans leur fauteuil depuis dix ans, et qui ne songeaient jamais à se remuer, sont accablés de savoir que les portes restent fermées. Et puis, la curiosité d'apprendre ce qui se passe, de voir des étrangers, de causer des affaires du pays, voilà des choses dont le besoin est très-grand, et dont personne ne se doute avant de l'avoir éprouvé comme nous. Le moindre paysan, le plus borné du Dagsberg, qui serait entré par hasard en ville, aurait été reçu comme un dieu; tout le monde aurait couru le voir et rinterroger sur les nouvelles de la France.

Ahl ceux qui soutiennent que la liberté passe avant tout ont bien raison, car d'être enfern^é dans un cachot, quand il serait aussi grand que la France, c'est insupportable. Les honjmes sont faits pour aller, venir, parler, écrire, vivre les uns avec les autres, commercer, se racoler les nouvelles, et lorsque vous leur

ôtez cela, lo reste n'est plus qu'un dégoût.

Les gouvernements ne veulenf pas comprendre cette chose si simple; ils se croient plus forts en empêchant les gens de vivre à leur aise, et tinissent par ennuyer tout le monde. La vraie force d'un souverain est toujours en proportion de la libertéqu'ilpeut nous donner, et non pas de celle qu'il est forcé do nous ôter. Les alliés l'avaient compris pour Napoléon, et de là venait leur confiance.

Le plus triste, c'est que, vers la fin de janvier, la disette se faisait déjà sentir. On ne pouvait pas dire que l'argent devenait rare, puisqu'il n'en sortait pas un centime de la ville, mais tout devenait cher : ce qui valait deux sous trois semaines auparavant en valait vingt ! Cela m'a fait penser souvent, que la rareté de l'argent est une de ces bêtises comme les gueux en inventent pour tromper les imbéciles. Qu'est-ce que cela nous fait que l'argent soit rare? On n'est pas pauvre avec deux sous, s'ils vous suffisent pour avoir du pain, du vin, de la viande, des habits, etc. ; mais s'il vous en faut vingt fois plus, alors non-seulement vous êtes pauvres, mais tout le pays est pauvre. L'argent ne manque jamais quand tout est à bon marché; il est toujours rare quand les choses de la vie sont chères.

Aussi, lorsqu'on est enfermé comme nous l'étions, c'est un grand bonheur de pouvoir vendre plus qu'on n'achète. Mon eau-de-vie était à trois francs le litre, mais en même temps il nous fallait du pain, de l'huile, des ponnnes de terre, et tout montait en proportion.

Un matin, la vieille mère Quéru pleurait dans ma boutique; elle n'avait pas mangé depuis deux jours! et pourtant c'était, disaitelle, la moindre des choses; il lui manquait seulement son petit verre, que je lui donnai gratis. Elle me bénit cent fois et s'en alla contente. Bien d'autres auraient eu besoin de petits verres! J'ai vu des vieux dans le déses-» poir, parce qu'ils n'avaient plus de quoi priser; ils allaient jusqu'à priser de la cendre; et c'est alors que plusieurs eurent l'idée de fumer les feuilles du grand noyer de l'Arsenal, ce qu'ils trouvèrent très-bon .

Malheureusement, tout cela n'était que le commencement de la disette; plus tard nous devions encore apprendre à jeûner pour la gloire de Sa Majesté.

Vers la fin de février, le froid était revenu; chaque soir on tirait sur nous une centaine d'obus, mais on s'habitue à tout, et cela nous paraissait presque naturel. Aussitôt l'obus éclaté, chacun courait éteindre le feu, ce (jui n'était pas difficile, puisque dans toutes It^s maisons se trouvaient des cuves pleines d'eau.

LE BLOCUS

Nos canonniers répondaient à Tennemi; mais, comme les Russestiiaientavec des pièces volantes, après dix heures, et qu'on ne jwuvait viser que sur leur feu, qui changeait toujours de place, on avait de la peine à les atteindre.

Quelquefois Tennemi tirait des boulets incendiaires ; ce sont des boulets percés de trois trous en triangle, et remplis d'un feu très-vif, qu'on ne peut éteindre qu'en jetant le boulet au fond de l'eau ; c'est ce qu'on faisait.

Nous n'avions pas encore eu d'incendie ; mais nos avant-postes s'étaient repliés, et les alliés se resserraient de plus en plus autour de la place. Ils occupaient la ferme Ozillo, la Tuilerie de Pernette et les Maisons-Rouges, que nos troupes venaient d'abandonner. Ils s'arrangeaient là-dedans pour passer l'hiver agréablement. C'étaient des Wurtembergeois, des Bavarois, des Badois et d'autres landwehr, qui remplaçaient en Alsace les troupes de ligne parties pour l'intérieur;

On voyait très-bien leurs sentinelles en longue capote gris-bleu, la casquette plate, le fusil penché sur Tépaule, se promener gravement dans l'allée de peupliez qui mène à la Tuilerie.

De là, ces troupes pouvaient, d'un moment à Tautre, pendant une nuit profonde, entrer dans les fossés et même essayer de forcer une poterne.

Ils étaient en nombre et ne se refusaient rien, a y an t trois ou quatre villages autour d'eux pour leur fournir des vivres, et les grands fours de la Tuilerie pour se chauffer.

Quelquefois un bataillon russe les relevait, mais seulement un ou deux jours, étant forcé de se remettre en route. Ces Russes se baignaient dans le petit guévoir derrière la bâtisse, malgré la glace et la neige qui le remplissaient.

Tous, Russes, Wurtembergeois et Badois fusillaient nos sentinelles, etl'on s'étonnaitque le gouverneur ne les eût pas encore écrasés de boulets. Mais un soir le sergent rentra joyeux et me dit à Toreille, en clignant de l'œil :

t Demain, levez-vous de bonne heure, père Moïse ; ne dites rien à personne et suivez-moi. Vous verrez quelque chose qui vous fera rire.

— C'est bon, sergent, • lui répondis-je.

Il alla tout de suite se coucher, et longtemps avant le jour, vers cinq heures, je Tentendais ' déjà sauter de son lit, ce qui m'étonna d'autant plus qu'on ne battait pas le rappel. !

Je me levai doucement. Sorlé me demanda tout endormie : ^

« Qu'est-ce que c'esr, Moïse ?

— Dors tranquillement, Sorlé, lui répondisje ; le sergent m'a prévenu qu'il voulait me faii'e voir quelque chose. »

Elle ne dit plus rien, et je finis de m'habiller.

Presque au même instant, le sergent frappait à la porte ; je soufilai la chandelle, et nous descendîmes. Il faisait nuit noire.

On entendait une faible rumeui. du côté de la caserne ; le sergent partit dans cette direction en me disant :

« Montez sur le bastion^ nous allons attaquer la Tuilerie. »

Aussitôt je montai la rue en com*ant. Gomme j'arrivais sur les remparts, j'aperçus dans l'ombre du bastion, à droite, les canonniers à leurs pièces. Us ne bougeaient pas, et tout se taisait aux environs ; les mèches allumées et plantées en terre brillaient seules conume des étoiles dans la nuit.

Cinq ou six bourgeois, prévenus comme moi, restaient immobiles à l'entrée de la poterne. Les cris ordinaires : « Sentinelles, prenez garde à vous I » se répondaient autour de la ville, et dehors, du côté de l'ennemi, les verdd / et les souida^i

Il faisait très-froid, un froid sec, malgré le brouillard.

Bientôt, du côté de la place, à l'intérieur, une quantité d'hommes remontèrent la rue ; s'ils avaient marqué le pas, l'ennemi les aurait entendus de loin sur les glacis ; mais ils arrivèrent en. tumulte et tournèrent près de nous, dans l'escalier de la poterne. Leur passage dura bien dix minutes. Tu peux te figurer si j'étais attentif, et pourtant je ne reconnus pas notre sergent, il faisait encore trop sombre.

Les deux compagnies qui venaient de défiler se reformèrent dans les fossés, et tout redevint tranquille.

Je ne sentais plus mes pieds, tant il faisait froid ; la curiosité m'empêchait de partir.

Enfin, au bout d'une demi-heure environ, une ligne pâle s'étendit derrière le fond de Piquet, autour du bois de la Bonne-Fontaine. Le capitaine Rolfo, les bourgeois et moi, appuyés contre la rampe, nous regardions la plaine couverte de neige, où quelques patrouilles allemandes erraient dans le brouillard, et plus près de nous, au bas des glacis, la sentinelle wurtembergeoise, immobile dans l'allée de peupliers qui mène à la grande échoppe de la Tuilerie.

Tout était encore gris et confus ; mais le soleil d'hiver, blanc comme la neige, s'élevait sur la ligne sombre des sapins. Nos soldats, l'arme au pied dans les chemins couverts, ne bougeaient pas. Les verddl et les soutdu/ allaient leur train. Le jour grandissait de coude en seconde.

LE BLOCUS

Jamais on n'aurait cru qu'un combat s'apprêtait, quand la mairie sonna six heures, et que tout à coup nos deux compagnies, sans commandement, sortirent des chemins couverts, l'arma au bras, et descendirent le glacis en silence.

Elles arrivèrent en moins d'une minute au chemin qui longe les jardins, et défilèrent & gauche, en suivant les haies.

Tu ne peux pas te figurer le tremblement qui méprit, en voyant que Tattaque allait commencer. Il ne faisait pas encore bien clair, mais la sen^elle ennemie vit pourtant la ligne des baïonnettes filer derrière les haies, et cria d'une façon terrible :

Verdd !

'^ En avant I » répondit la voix tonnante du capitaine Vigneron, et les grosses semelles de nos soldats se mirent à rouler sur la terre durcie, comme une avalanche.

La sentinelle tira, puis courut en remontant Tallée, et criant je ne sais quoi. Une quinzaine de landwehr, qui formaient Tavant-poste sous la vieille échoppe où l'on séchait les briques, sortirent aussitôt ; ils n'avaient pas eu le temps de se reconnaître, que tous étaient massacrés sans miséricorde.

On ne pouvait pas bien voir d'aussi loin, par^dessus les haies et les peupliers ; mais, après l'enlèvement du poste, le roulement de la fusillade et des cris horribles arrivèrent juçqu'en ville.

Tous ces malheureux landwehr, qui demeuraient dans la ferme Pernette^^ — et dont un grand nombre s'étaient déshabillés comme d'honnêtes pères de famille, pour mieux dormir, — sautaient des fenêtres, en pantalon, en caleçon, en chemise, la giberne au dos, et se rangeaient derrière la Tuilerie, dans le grand pré de Seltier. Leurs officiers les poussaient et commandaient au milieu du tumulte.

lis étaient bien là six ou sept cents, presque nus dans la neige ; et, malgré l'étonnement d'une pareille sui'prise, ils commençaient un feu roulant bien nourri, quand nos deux pièces du bastion se mirent de la partie. Dieu du ciel, quel carnage !

C^est là-bas qu'il fallait voir arriver les bouïetSy et les chemises sauter en l'air I Et le pire pour ces malheureux, c'est qu'ils étaient forcés de serrer les rangs, parce qu'après avoir tout bousculé dans la Tuilerie, les nôtres en sortaient pour a^«aquer à la baïonnette.

Quelle position I Figure-toi cela, Fritz, pour d'honnétesbourgeois, des marchands, des banquiers, des brasseurs, des maîtres d'hôtel, des geas paisibles qui ne souhaitaient que le caloie ^t la tranquillité.

J'ai toujours pensé depuis que le système de la landwehr est très-mauvais, et qu'il vaut beaucoup mieux payer une bonne armée de volontaires attachés au pays, et sachant bien que l'argent, les pensions et le's décorations leur viennent de la nation et non du gouvernement: des jeunes gens dévoués à la patrie comme ceux de 92, et remplis d'enthousiasme, parce qu'on les respecte et qu'on les honore selon leur sacrifice. Oui, voilà ce qu'il faut, et non pas des gens qui songent à leur femme et à leiu*s enfants.

Nos boulets hachaient ces malheureux pères de famille par douzaines ! Pour comble d'abomination, deux autres compagnies, que le conseil de défense avait fait sortir des poternes de la manutention et de la porte d'Allemagne dans le plus grand secret, et qui s'avançaient Tune sur la route de Saverne, l'autre dans le chemin du Petil-Saint-Jean, commençaient à les dépasser, et se refermaient derrière eux, en leur tirant dans le dos.

Il faut reconnaître que ces vieux soldats de l'Empire avaient un esprit de ruse diaboHque! Qui se serait jamais figuré des coups pareils?

£n voyant cela, le restant des landwehr se débanda dans la grande plaine blanche, comme un tourbillon de moineaux. Ceux qui n'avaient pas eu le temps de mettre leurs souliers ne sentaient pas les pierres, ni les ronces, ni les épines du fond de Fiquet; ils couraient comme des cerfs, et les plus gros galopaient aussi vite que les autres.

Nos soldats les suivaient en tirailleurs, et ne s'arrêtaient une seconde que pour les ajuster et les fusiller. Toute la côte en face, jusqu'au vieux hêtre, au milieu de la prairie communale des Quatre-Veuts^ était couverte de leurs corps.

Leur colonel, sans doute un bourgmestre, galopait devant eux à cheval; sa chemise s'enflait derrière lui !

Si les Badois cantonnés dans le village n'étaient pas sortis à leur secours, on les aurait tous exterminés. Mais deux bataillons de Badois s'étant déployés sui* la droite des Quatre- Vents, nos trompettes sonnèrent le rappel, et les quatre compagnies sq réunirent au milieu de l'allée des Dames, pour les attendre.

Les Badois alors firent halte, et les derniers Wurtembergeois passèrent derrière eux, bien contents d'être réchappes d'une aussi terrible débâcle. Ceux-là pouvaient dire :

• Je connais la guerre. . . J'en ai vu de dures 1 »

Il était sept heures; toute la ville couvrait les remparts.

Bientôt une épaisse fumée s'éleva sur la Tui-

Pire Uolit, lû9 mânU «ot piles. (P. TS.)

terig et les Mtisscs environnantes; quelques sapeurs étaient sorLis avec des fagots, et venaient d'y nieltre le feu. Tout cela partit en ùlinceilesjil'ne resta qu'une grande place noire et des décombres derrière les peupiiers.

Nos quatre compagnies, voyant que les Baddis ne voulaient pas les attaquer, revinrent tranquillement, la trompette en tâte.

Moi, depuis longtemps, j'étais descendu sur la place, près de la porte d'Allemagne, pour assister à la rentrée de nos troupes. C'est encore un de ces spectacles que je n'oublierai jamais : — )e poste sous les armes, les vétérans pendus auxchalnesdupont-levis qui s'abaisse, les lommes, les femmes, les enfants qui se poussent dans la rue; et dehors, dans les remparts, les trompettes qui éclatent, les échos

des bastions et de la demi-tune qui répondent nu loin; les blessés, piles, déchirés, couverts de fang, qui rentrent les premiers, a&issés sur l'épaule de leurs camarades; le lieutenant Schuindret, dans un fauteuil de la Tuilerie, la figure couverte de sueur, avec sa balle dans le ventre, qui crie, la langue épaisse et la main étendue: Yive l'Empereur! les soldatsqui jettent le commandant wurtembergeois de sa civière, pour y mettre un des nôtres; les tambours sous la porte, battant la marche, pendant que les troupes, l'anne volonté, des pains etd'autre? provisions de toute sorte enfilés dans les baïonnettes, rentrent fièrement, au milieu des crifde : Yive le 6' léger I — Voilà ce que les anciens peuvent seuls se vanter d'avoir vu.

Ahl Fi'itz, les hommes ne sont plus le;-

L'Éleniel i rouln finir prte de un Irdu. (P. 81.)

mêmes. De mon temps, les autres payaient toujours les frais de la guerre ; l'empereur Napoléon avait cela de lion : il ae ruinait pas la France, mais les ennemis. Aujourd'hui, c'est noua qui payons notre gloire.

El dans ce temps-là les soldats rapportaient du butin : des sacs, des épauleltes, des capotes, des ceintures d'ofBciers, des montres, etc., etc. Ils se rappelaient que le général Bonaparte leur avait dit en 1796 : f Vous n'avez pas d'habits, pas du souliers j la République vous doit beaucoup, elle ne peut riea vous donner. Je vais vous conduire dans le plas riche pays du monde; vous y trouverez honneurs, gloire, richeiises t... • Enfin je vis Uiut -le suite que nous allions vendre des petite verroâ en quantité-

Gomme le sergeatpassaitjje lui criai de loin:

« Sergent! •

11 me vit dans la foule, les bras étendus, el tout joyeux, il me donna la maiu en criant :

c Çavabien, père Moïse, ça va bien! >

Tout le monde riait.

Aloi-a, sans attendre la fin du déâlé, je courus à la hajle ouvrir notre boutique.

Le petit Sàfel avait aussi compris que nous ferions une bonne journée, car, au milieu A-i la presse, il était venu me tirer parla basque de ma capote, en me criant :

• J'ailaclef delahalle... jerail.. Dépechonsnous! Tâchons d'arriver avant Fricbardl... •

Ce que c'est pourtant que l'esprit naturel d'an enfant, cela ae montre tout de suite; c'est un véritable don du Seigneur.

LE BLOCUS

Nous courûmes doue au magasin. J'ouvris mon étalage, où Sâfel resta seul quelques minutes, pep4ant que j'allais casser une croûte à la maison, ?t prendre une bonne somme en gros sous ei petite monnaie pour trafiquer.

Sorlé et Zeffen étaient dans leur comptoir, en train de verser des petits verres. Tout allait bien, comme d'habitude. Mais^un quartd'heure après, lorsqu'on eut rompu les rangs et remis les fusils en place à la caserne, la presse devint si grandp au magasin de la bsdle pour me vendre habits^ sacs, montres, pistolets, manteaux, épauletles, etc., que^ sans l'aide de Sâfel, jamais je n'aurais pu m'en tirer.

J'avais en qu'^lque sorte tout pour rien. Ces gens-là ne s'inquiétaient pas du lendemain; leur seule idée était de bien vivre au jour le jour, d'avoir du tabac, de Teau-de-vie, et les autres agréments qui ne manquent jamais dans une ville de garnison.

Ce jour-là, dans six heures de temps, je remontai mon magasin, en habits, capotes^ pantalons, et bottes solides de vrai cuir d'Allemagne première qualité, et j'achetai des objets de toute sorte, — pour près de quinze cents livres, — que j'ai revendus plus tard six ou sept fois plus cher qu'ils ne m'avaient coûté. Tous ces landwehr étaient des bourgeois aisés et même riches^ habillés d'une façon cossue.

Les soldats lîie vendirent aussi beaucoup de montres, dont le vieil horloger Goulden n'avait pas voulu, parce qu'on les avait prises sur les morts.

Mais ce qui me fit plus de plaisir que tout le reste, c'est que Frichard étant malade depuis trois ou quatre jours, il ne put venir ouvrir sa boutique. Je ris encore quand j'y pense. Le gueux en attrapa cette jaunisse verte, qui ne l'a plus quitté jusqu'à sa mort.

Sâfel alla, vers midi, chercher notre dîner dans une corbeille; nous mangeâmes sousl echoppe, pour ne pas lâcher la pratique, et jusqu'à la nuit close nous ne pûmes sortir une minute. Â peine une bande ve/:ait-e1)e de s'en aller, qu'il en arrivait deux et souvent trois autres à la fois.

Je tombais de fatigue, et Sâfel aussi; l'amour du commerce nous soutenait seul.

Ce que je me rappelle encore d'agréable, c'est qu'en retournant chez nous^ quelques instants avant sept heures, nous vîmes de loin l'autre boutique remplie de monde. Ma femme et ma fille ne pouvaient fermer le comptoir; elles avaient augmenté les prix et les soldats n'y prenaient même pas garde, ils trouvaient cela tout simple; de sorte que nonseulement l'argent de France que je venais de leur douner, mais encore les florins des Wur-

tembergeois rentraient dans ma poche.

Deux commerces qui s'aident l'un l'autie sont une excellente chose, Fritz; réfléchis :'i cela. Sans mes eaux-de-vie, je n'aurais pas eu l'argent nécessaire pour acheter tant d'effels ; et sans la halle, où j'achetais comptant le butin, les soldats n'auraient pas en de quoi boire mon eau-de-vie.

On voit clairement ici que l'Eternel favorise les hommes d'ordre et de paix, pourvu qu'ils sachent profiter des bonnes occasions.

Enfin, comme nous n'en pouvions plus, il fallut pourtant fermer, malgré les réclamalions des soldats, et renvoyer le commerce au lendemain.

Sur les neuf heures, après le souper, nous étions tous réunis autour de la vieille lampe, à compter nos gros sous. J'en faisais des rouleaux de trois francs, et sur la chaise près de moi, le tas montait déjà presque au niveau de la table, Le petit Sâfel mettait les pièces blanches dans la sébille. Cette vue nous réjouissait, et Sbrlé disait :

« Nous avons vendu le double des autres jours. Plus on augmente les prix, mieux cela marche. »

J'allais répondre qu'il faut pourtant de la modération en tout, — car les femmes, mèii]e les meilleures , ne connaissent pas cela, — lorsque le sergent entra prendre son petit verre. 11 était en bonnet de poUce^ et portait en travers de sa capote une sorte de sac de cuir roux, qui lui pendait sur la hanche.

« Hél hél fit-il à la vue des rouleaux Diable!... diable I... vous devez être content de la journée, père Moïse?

— Oui, pas mal, sergent, lui répondis-je tout joyeux.

— Je crois bien, fit-il en s'asseyant et goiltant le petit verre de kirschenwasser que Zeffen venait de lui verser, je crois bien, encore une ou deux sorties, et vous passerez colonel dans le régiment de la boutique. Tant mieux, ça me fait plaisir. >

Puis, tout riant :

« Hé I père Moïse, voyez donc ce que j'ai là, s'écria-t-il ; ces gueux de kaiserlicks ne se refusent rien. »

En même temps, il ouvrit son sac, et commença par en tirer une paire de mouffles fourrées de peau de renard, ensuite de bonnes chaussettes de laine, et un grand couteau à manche de corne et lames d'acier très-fin. Il ouvrait les lames et disait :

« On trouve de tout là-dedans, une serpette^ une scie, de petits couteaux et des grands» jusqu'à des limes pour les clous.

—C'est pour les ongleSi sergent, lui dis-ja*

LE BLOCUS

—Ah! ça De m'étonnerai t pas, filril; ce gros laudwehr était propre comme un écu ueuf. Il devait se limer les ongles. Mais attendez! >

Ma femme et mes enrants, penchés autour de nous, regardaient avec de grands yeux. Lui, fourrant la main dans une sorte de portefeuille sur le côté du sac, en tira une jolie miniature, entourée d'un cercle d'or en forme de montre, mais plus grand.

t Regardez.., Qu'est-ce que ça peut valoir? ■

Je regardai», puis Sorlé, puis Zeffen et Sàfel. Nous étions tous émerveillés d'un si beau travail, et même attendris, parce que la miniature représentait une jeune femme blonde et deux beaux enfants, frais comme des boutons de rose.

t Eh bien, que pensez-vous de ça? demanda le sergent?

—C'est très-beau , dit Sorlé.

-*Oui, mais qu'est-ce que cela vaut? »

Je repris la miniature, et je répondis, après ravoir examinée :

• Pour un autre que vous, sergent, je dirais que cela vaut cinquante francs, mais For seul vaut plus, et je Testime bien à cent francs ; nous pourrons le peser.

—Et le portrait, père Moïse?

—Le portrait n'a pas de valeur pour moi, je vous le rendrai ; ces choses-là ne se vendent ]«-as dans ce pays, elles n'ont de prix que pour la famille.

— Bon , dit-il, nous en recauserons plus tard. »

II remit la miniature dans le sac, et mê demanda :

• Savez-vous lire l'allemand?

—Très -bien.

— Ab! bon. Je suis curieux de savoir ce que ce kaiserlick avait à écrire. Regardez... c'est une lettre I II attendait bien sûr leur vaguemestre pour l'envoyer en Allemagne. Mais nous sommes arrivés trop tôt. Ou*est-ce qu'il raconte? »

Il me remit donc une lettre adressée à madame Rœdig, à Stuttgardt, Bergstrasse, n» 6. Cette lettre, Fritz, la voici, Sorlé l'a conservée; elle t'en dira plus sur la landv^ehr, que je ne pourrais t'en raconter.

fl Biegelbtrg, le 95 féTrier 1814.

c Chère Aurélia ,

« Ta bonne lettre du 29 janvier est arrivée * t r op tard à Coblentz ; le régiment venait de « 30 mettre en routa pour TAlsace.

• ^ous avons eu, \en des misères... de la ■ p) oie... de la neige. Le régiment est arrivé

d'abord â Bitche, un des forts les plus terribles qu'il soit possible de voir, bâti sur des rochers jusque dans Ib del. Nous devions aider à le bloquer ; mais un nouvel ordre nous a fait aller plus loin, ar fort de Lutzelstein, dans la montagne, où nous sommes restés deux jours au village de Pétersbach , pour sommer cette petite place de se rendre. Quelques vétérans qui la gardent nous ayant répondu par des coups de canon, le colonel ne jugea pas nécessaire de livrer l'assaut; et grâce à Dieu, nous reçûmes l'ordre d'aller bloquer une autre forteresse, entourée de bons villages qui nous fournissent des vivres en abondanco : c'est Pfalsbourg, â deux lieues de Zabern. Nous remplaçons ici le régiment autrichien de Yogelgesang, parti pour la Lorraine.

t Ta bonne lettre m'a suivi partout, et maintenan telle me comble de bonheur. Embrasse la petite Sabina et notre cher petit Heinrich pour moi cent fois, et reçois aussi mes embrassements, chère femme adorée ! * Ahl quand serons-nous encore ane fois réunis dans notre petite pharmacie ? Quand reverrai-je mes fioles bien étiquetées autour de moi sur leurs rayons, avec la tète d'Escu* lape et celle d'Hippocrate au-dessus de la porte? Quand pourrai-je reprendre mon pilon, et mêler mes drogues d'après les formules du Codex? Quand aurai -je la joie de m'asseoir encore dans mon bon fauteuil, en face d'un bon feu, dans notre arrière-bou« tique, et d'entendre le petit cheval de bois, de Heinrich, — qui m'impatientait tant 1 — de l'entendre rouler sur le plancher? Et toi, chère femme adorée, quand crieras-tu : — C'est mon Heinrich 1— en me voyant revenir couronné des palmes de la victoire?... »

— Ces Allemands, interrompit le sergent, sont bétes comme des ânes. On leur en donnera des palmes de la victoire . Quelle béte de lettre I •

Mais Sorlé et ZefTen m'écoutaient lire, les larmes aux yeux. Elles tenaient nos enfants entre leurs bras; et moi, songeant que Baruch aurait pu se trouver dans la même position que ce pauvre homme, j'en étais tout ému.

Maintenant, Fritz, écoute la fin :

« Nous sommes ici dans une vieille tuileriB, â portée de canon du fort. Chaque soir on tire quelques obus sur la ville, par ordre du général russe Berdiaiw , dans l'espoir de décider ces gens à nous ouvrir les portes. Cela ne peut tarder longtemps : les vivres leur manquent! Alors nous borons' logés commodément chez les bourgeois, jusqu'à la fin do cette campagne glorieuse; et ce sera

LR RLOCDS.

• b'ontôt , car les armées régulières ont toutes

• IM>sé sans résistance, et journellement la « liuiivelle de grandes victoires en Champagne - r.ous arrive : Bonaparte est en pleine retraite; ^ ^esfeld-maréchaux Blûcher et Schwrartzen- 9 berg se réunissent, et n'ont plus que cinq

• ou six journées de marche pour arriver à « Paris... »

—Gomment..» comment!.,. Qu'est-ce qu'il dit? Qu'est-ce qu'il raconte, bégaya le sergent, en se penchant presque sur le papier. Recommencez-moi ca ! >

Je le regardai ; il était tout blanc, ses joues tremblaient de colère.

• Il dit que les généraux Blticher et Schwartzeiiberg arrivent près de Paris.

— Près dy Paris... eux!... Canaille!... «fit -il en bredouillant.

Puis tout à coup il se mit à rire en dessous d'un air mauvais, et dit :

« Ah! tu voulais prendfre Phalsbourg, toi !.,. Tu voulais retourner dans ton pays de choucroute, avec les palmes de la victoire... Hé ! hé! hé! je te les ai données, les palmes de la victoire I...»

En même temps, il faisait le mouvement de cliquer à la baïonnette :

t Une... deusse... hop! »

Rien que de le regarder, nous frissonnions tous.

• Oui, père Moïse, c'est comme ça, lit-il en vidant son verre à petites gorgées, j*ai cloué cette espèce d'apothicaire contre la porte de la Tuilerie. Il faisait une drôle de mine... les yeux lui sortaient de la tête. Son Aurélia pourra l'attendre longtemps!... Mais allez toujours t... Seulement, madame Sorlé, je vous préviens que c'est tout mensonge, il ne faut pas croire un mot de ce qu'il dit; l'Empereur leur fera voir le tour, soyez tranquilles ! ■

Je n'avais plus envie de continuer ; je me sentais froid sous la langue, et je finis vite, en passant les trois quarts, qui ne disaient rien de nouveau, que des compliments pour les amis et connaissances.

Le sergent lui-même en avait assez, et sor« tit aussitôt après en nous disant :

• Bonne nuit !.. . Jetez ca au feu ! •

Alors je mis cette lettre de côté, et nous nous regardâmes tous quelques instants. J'ouvris la porte, le sergent était dans sa chambre au bout de l'allée, et je dis tout bas :

t Quelle chose horrible!... Non-seulement un homme pareil tue un père de famille comme une mouche, mais encore il en rit après.

—Oui, répondit Sorlé, et le plus triste, c'e^st qu'il n*est pas méchant; il aime trop TEmperuur, voilà tout! »

Ce que racontait la lettre nous domiaitaussi terriblement à réfléchir; et cette nuit-là, malgré notre bon coup de commerce, je m'éveillai plus d'une fois, songeant à cette guerre épouvantable, et me demandant ce que deviendrait le pays, si Napoléon ne restait pas le maître. Mais ces choses étaient au-dessus de mes connaissances, et je ne savais quoi me répondie.

Depuis cette histoire de landwehr, le songent nous faisait peur, mais il ne s'en apercevait pas, et venait régulièrement prendre sou petit verre de kirschenwasser. Quelquefois, le soir, il levait la bouteille en face de notre lampe et s'écriait :

c Ça baisse, père Moïse, ça baisse !... Bientôt il va falloir se mettre à la demi-ration, et puis au quart, ainsi de suite. C'est égal, pourvu qu'il en reste une goutte, rien que l'odeur dans six mois, Trubert sera content.»

Il riait, et je m'indignais en pensant:

« Tu peux bien te contenter d'une goutte ! Qu'est-ce qui vous manque, àvous autres? Les magasins de la place sont à l'épreuve de la bombe, les grands fours de la manutention chauffent tous les jours, la boucherie fournit à chaque soldat sa ration de viande fraîche, tandis que les honnêtes bourgeois sont heureux d'avoir encore des pommes de terre et de la viande salée. »

Voilà ce que je me disais de mauvaise humeur, en lui faisant tout de même bonne mine, à cause de sa méchanceté temble.

Et c'était la vérité, Fritz; nos enfants euxmêmes n'avaient plus d'autre nourriture que de la soupe aux pommes de terre, et du bœuf salé, d'où viennent une foule de maladies dangereuses.

La garnison ne manquait de rien ; malgré cela, le gouverneur faisait publier à chaque instant qu'il fallait tout déclarer, qu'on allait recommencer les visites, et que ceux qu'on prendrait en faute seraient jugés d'après la rigueur des lois militaires. Ces gens voulaient tout avoir pour eux; maison ne les écoutait pas, chacun cachait ce qu'il pouvait.

Bienheureux, en ce temps, celui qui gardait une vache au fond de sa cave, avec quelques provisions de foin et de paille : le lait et le beurre étaient hors de prix. Bienheureux celui qui possédait quelques poules : un œuf frais valait à la fin de février quinze sous, et Ton i^e pouvait pas en avoir. Le prix de la viande

LE BLOCUS

fraîche augmentait pour ainsi dire d'heure en heure, et Ton ne demandait pas si c'était du bœuf ou du chevaL

Le conseil de défense avait renvoyé les pauvres de la ville avant le blocus, mais il restait encore beaucoup d*indigents.Un grandnombre se glissaient la nuit dans les fossés par une poterne; ils allaient déterrer quelques racines sous la neige et couper les orties dans les bastions^ pour faire des épinards. Les sentinelles liraient dessus; mais que ne risque- t-on pas pour manger? Il vaut encore mieux recevoir une balle que de souffrir la faim.

Ilien que de rencontrer ces êtres minables, ces femmes qui se traînaient le long des murs, ces enfants chétifs, on sentait venir la famine, et l'on s'écriait en soi-même :

• Si l'Empereur n'arrive pas nous délivrer, nous serons dans un mois comme ces malheureux ! A quoi nous servira l'argent, lorsqu'un radis vaudra cent livres ? »

Alors, Fritz, on ne riait plus en voyant les pauvres petits manger de bon appétit autour de la table; on se regardait Tun l'autre jusqu'au fond de l'âme, et ce coup d'œil suffisait pour se comprendre.

C'est dans ces occasions que Tesprit et le bon cœur d'une brave femme se montrent. Jamais Sorlé ne m'avait parlé de nos provisions; je connaissais sa prudence, et je pensais bien que nous devions avoir des vivres cachés quelque part, sans en être pourtant tout à fait sûr. Aussi le soir, en nous asseyant autour de notre maigre souper, la crainte de voir nos enfants manquer du nécessaire me faisait dire quel<juefois :

• Mangez I.... régalez-vous!.... moi je n'ai pas faim. Il me faudrait une omelette ou du poulet. Les pommes de terre ne me conviennent pas t >

Je riais, mais Sorlé voyait bien ce que je pensais. -

• Allons, Moïse, me dit-elle un jour, mange hardiment. Nous n'en sommes pas où tu crois; et si pareille chose arrivait, eh bienf sois tranquille, on trouverait encore moyen de se tirer d'embarras. Tant que les autres auront de quoi vivre^ nous ne périrons pas non plus. •

£lle me rendit courage, et je me régalai de bon cœur, car ma confiance reposait en elle.

Le même soir, lorsque Zeffen et les enfants furent couchés, Sorlé prit la lampe et me conduisit à sa cachette.

Nous avions trois caves sous la maison, trèspetites et très-basses; un lattis les séparait. Contre le dernier de ces lattis, ma femme avait jeté des bottes de paille jusqu'en haut; mais, après avoir 6té la paille^ nous piluies entrer,

et je vis au fond deux sacs de pommes de terro, un sac de farine, et sur la petite tonne d'huile un bon morceau de bœuf salé.

Nous restâmes là plus d'une heure à regarder, à compter, . à réfléchir. Ces provisions pouvaient nous mener un mois, et celles de la grande cave sous la rue, que nous avions déclarées au commissaire des vivres, une quinzaine de jours; de sorte que Sorlé me dit en remontant :

c Tu vois qu'avec de l'économie nous avons ce qu'il nous faut pour six semaines. Maintenant la grande disette commence, et si dans six semaines l'Empereur n'arrive pas, la place sera rendue. En attendant, il faut se contenter de pommes de terre et de viande salée. »

Elle avait raison, mais chaque jour je voyais combien cette nourriture nuisait à nos enfants; ils maigrissaient à vue d'œil, surtout le petit David; ses grands yeux brillants, ses joues creuses, son air de plus en plus abattu me serraient le cœur.

Je le prenais, je le caressais; je lui disais à l'oreille qu'après l'hiver nous irions à Saverne, et que son père le mènerait promener en voiture. Il me regardait tout rêveur, et puis il penchait la tête sur mon épaule, le bras autour de mon cou, sans répondre. — A la fin, i ' ne voulait plus manger.

Zeffen aussi perdait courage; souvent elle sanglotait et me prenait son enfant, en disant qu'elle voulait partir, qu'elle voulait voir Baruch.

Tu ne connais pas ces chagrins, Fritz, les chagrins d'un père pour ses enfants; ce sont les plus cruels de tous! aucun enfant ne peut se figurer combien ses parents l'aiment, et ce qu'ils souffrent de le voir malheureux.

Mais que faire au milieu de si grandes misères? Bien d'autres familles en France étaient encore plus à plaindre que nous.

Pendant que tout cela se passait, il faut le représenter toujours les patrouilles, toujours les obus le soir, toujours les réquisitions et les publications, toujours le rappel aux deux casernes et devant la mairie, les cris : «Au feul » dans la nuit, le roulement des pompes, l'arrivée des parlementaire^, les bruits qui se répandent en ville que nos armées sont en retraite, et qu'on va nous brûler de fond eu comble I

Moins on sait de choses, plus les gens eu inventent.

D vaudrait mieux dire la vérité simplement. Alors chacun prendrait courage, car, dans tous les temps, j'ai vu. que la vérité, même dans les plus grands malheurs, n'était jamais aussi terrible que eus inventions. — Si les ré-

LB BLOCUS

[lublicaiijs se sont si bien défendus, c'est qu'ils savaient tout, c'est qu'on ne Jour cachait rien, et que chacun prenait les affaires de la patrie pour son propre compte.

Mais quand on cache leur» propres affaires aux gens, comment auraient-ils confiance? Un honnête homme n'a rien à cacher, et je dis qu'il en est de même d'un gouvernement

honnête.

Enfin le mauvais temps, le froid, la disette, les bruits de toute sorte augmentaient notre misère. Les hommes qu'on avait toujours vus fermes, comme Burguet, devenaient tristes; tout ce qu'ils pouvaient vous dire, c'était ;

« Nous verrons... Il faut attendre!... •

La désertion recommençait, et l'on fusillait I

Notre commerce d'eau-de-vie allait toujours; j'avais déjà dédoublé sept pipes d'esprit, toutes mes dettes étaient payées, il me restai! mon magasin de la Halle, plein de marchandises, et dix-huit mille livres à la cave; mais qu'est-ce que l'argent, quand on tremble pour la vie de ceux qu'on aime?

Le 6 mars, vers neuf heures du soir, nous venions de souper, comme à l'ordinaire, et le sergent, en fumant sa pipe, les jambes croisé06 près de la fenêtre, nous avait regardés sans rien dire.

C'était l'heure où le bombardement commençait, on entendait les premiers coups de canon, derrière le fond de Piquet; un coup de canon de l'avancée venait de leur répondre; cela nous avait en quelque sorte réveillés, car nous étions tout pensifs.

<r Père Moïse, me dit le sergent, les enfants sont pâles 1

—Je le sais bien, sergent, » lui répondis-je avec une grande tristesse.

il ne dit plus rien; et comme Zeffen venait de sortir pour pleurer, il prit le petit David sur ses genoux et le regarda longtemps. Sorlé tenait le petit Ësdras endormi dans ses bras, Safel levait la nappe, et roulait les serviettes pour les mettre dans l'armoire.

« Oui, dit le sergent, il faut y prendre garde, père Moïse; nous causerons deçà plus tard. »

Je le regardai tout surpris; il vida sa pipe au bord du poêle, et sortit en me faisant signe de le suivre. Zeffen rentrait, je lui pris la chandelle dans la main. Le sergent me conduisit dans sa petite chambre au fond de l'allée, il ferma la porto, et s'assit au pied de son lit, en me disant :

» Père Moïse, ne vous effrayez pas... mais le typhus vient d'éclater encore une fois en ville; cinq soldats sont entrés ce matin à l'hôpital, le commandant de place Moulin est

pris... On parle aussi d'une femme et de trois enfants... »

11 me regardait; je me sentais tout froid f

« Oui, ût-il, cette maladie-là, je la connais depuis longtemps; nous l'avons eue en Pologne, en Russie, après la retraite, en Allemagne. Elle vient surtout de la mauvaise nourriture. »

Alors je ne pus m'empêcher de crier en sanglotant :

« Hé I mon Dieu ! que voulez-vous que j'y fasse ?... Si je pouvais donner ma vie pour mes enfants, tout serait bien. Mais que voulezvous que j'y fasse ?

— Demain, père Moïse, je vous apporterai mon bon de viande, dit le sergent, et vous ferez du bouillon pour les enfants. Madame Sorlé pourra toucher le bon à la Halle, ou, si vous aimez mieux, j'irai moi-même. Vous aurez tous mes bons de viande fraîche jusqu'à la fin du blocus, père Moïse. >

En entendant cela, je fus tellement touché, que j'allai lui prendre la main, en criant :

« Sergent, vous êtes un brave homme. Pardonnez-moi , j'avais une mauvaise pensée contre vous?

— Quelle pensée? dit-il en fronçant les sourcils.

— A cause du landwehr de la Tuilerie !...

— Ahl bon... c^est différent... ça m'est bien égall ût-il. Si vous saviez tous les Kaiserlicks que j'ai mis en bas depuis vingt ans, vous en auriez encore d'autres, de mauvaises pensées sur mon compte. Mais il ne s'agit pas de ça; vous acceptez, père Moïse ?

—Et vous, sergent, lui dis-je, qu'est-ce que vous mangerez ?

— Ne vous inquiétez pas de moi, le sergent Trubert n'a jamais manqué de rien I •

Gomme je voulais le remercier, il s'écria :

« Bon... c'est entendu ! Je ne puis pas vous rendre du brochet, de l'oie grasse, mais une bonne soupe en temps de blocus vaut aussi quelque chose. »

Il me serrait la main en riant. Moi, j'étais bouleversé, j'avais les yeux pleins de larmes.

c Allons, bonne nuit f fit-il en me reconduisant à la porte, tout ira bien. Dites à madame Sorlé que tout ira bien. »

Je sortis en bénissant cet homme, et je ra« contai tout à Sorlé, qui fut encore plus atten<drie que moi. Nous ne pouvions pas refuser : c'était pour les enfants 1 et depuis huit jours on ne trouvait plus que de la viande de cbe* val chez les bouchers.

LfO lendemain donc nous eûmes de la viande fraîche, pour faire du bouillon à ces pauvres petits. Mais la terrible maladie était déjà clieat

LE BLOCUS

nous, Fritz. Tiens, quand j'y pense après tanl d'années, cela me retourne encore le cœur. Pourtant je ne puis pas me faire de reproches: avant d'aller toucher le bon, j'avais consulté 1 otre vieux rebbe sur la qualité de celte viande selon la loi, et il m'avait répondu :

c La première loi est de sauver Israël ; or,' comment Israël peut-il être sauvé, si ses enfants périssent? »

Mais, par la suite des temps, cette autre loi m*est revenue :

« L'âme de toute chair est dans le sang, c'est pourquoi j'ai dit aux enfants d'Israël : Vous ne mangerez le sang d'aucune chair, car l'âme de toute chair est son .sang. Quiconque en mangera sera retranché, et quiconque mangera de quelque béte malade sera souillé. »

Dans ma grande désolation, les paroles de rÉlernelme sont revenues, et j'ai pleuré.

Toutes les bétçs qu'on avait mises dans les fossés de la place étaient malades depuis six semaines ; elles vivaient dans la houe, sous la neige et les vents, entre les bastions de l'arsenal et delà manutention. Les soldats, qui presque tous étaient des fils de paysans, devaient pourtant savoir qu'elles ne pouvaient pas vivre au grand air^ par un froid pareil ; c'était facile de leur construire un abri. Mais quand les chefs se chargent de tout, les autres ne pensent plus à rien; ils oublient même le métier de leur village ! et « malheureusement ceux qui commandent ne donnent pas d'ordres, rien ne se fait.

Voilà pourquoi ces animaux n'avaient plus ni chair ni graisse, voilà pourquoi ce n'étaient plus que des carcasses tremblantes de misèio et de fièvre, et pourquoi leur chair souffrante, devenue malsaine, était souillée d'après la loi de Dieu.

Bien des soldats en moururent. Le mauvais veut des cadavres étendus par centaines autour de la Tuilerie, de la ferme. Ozillo et dans les jardins, en passant sur la ville, fut aussi cause de la maladie.

La justice de PÉtemel se montre en tout ; quand les vivants ne remplissent pas leurs devoirs envers les morts, ils périssent 1

Je m'étais souvenu de ces choses trop tard, c'est pourquoi je n*y pense qu'avec douleur.

Ce qui me fait encore le plus de peine aujourd'hui, Fritz, c'est la manière dont la terrible maladie entra chez nous.

Le 12 mars, les gens parlaient d'une quantité d'honinies, do l'caimes, d enfants, en train '

de mourir. On n'osait pas écoutei , on se disait:

a Personne n'est malade dans notre maison, l'Eternel veille sur nous I •

David, après souper, était venu s'arrondir dans mes bras, sa petite main sur mon épaule. Je le regardais; il semblait bien assoupi, mais les enfants ont toujours sommeil à la nuit. P^dras dormait déjà, Sâfel venait de nous souhaiter le bonsoir.

Enfin, Zefien prit l'enfant, et nous allâmes tous nous coucher.

Cette nuit-là, les Russes ne tiraient pas; le typhus était peut- être aussi chez eux, je n'en sais rien.

Vers minuit, nous dormions donc à la grâro de Dieu, quand j'entends un cri terrible.

J'écoute... et Sorlé me dit :

« C'est Zeffen 1 »

Aussitôt je me lève, je veux allumer la lampe ; j'étais dans le trouble, je ne trouvais plus rien.

Sorlé fit de la lumière, je tirai mon pantalon et je courus à la porte. Mais, à peine dans Tallée, Zeffen sort de la chambre comme une folle, ses grands cheveux noirs défaits. Elle nie crie:

« L'enfant!... >

Sorlé me suivait. Nous entrons, nous nous penchons sur le berceau. Les deux enfants semblaient dormir: Esdras tout rose, David blanc comme la neige.

D'abord je ne voyais rien, à cause de Tépoiivante, mais ensuite je pris David pour l'éveillé ; je le secouai, criant :

« David!... »

Et seulement alors nous vîmes qu'il avait les yeux ouverts et retournés. — Zeffen criait :

« Éveillez-le I... éveillez-le!... >

Sorlé, me le prenant des mains, dit :

t Donne!... Fais du feu... chauffe de l'eau. •

Et nous le posâmes sur le lit, en travers, ou le secouant et en l'appelant. Le petit Esdras pleurait.

• Allume dufeu, me répéta Sorlé, et toi, Zeffen, sois plus calme ; ces cris ne servent à rien. Vite... vile... du feu 1 •

Mais Zeffen ne cessait de crier:

• Mon pauvre enfant I...

— Il va se réchauffer, dit Sorlé. Seulement, Moïse, dépêche-toi de t'habiller, cours chez le docteur Steinbrenner. »

Elle était plus pâle, plus effrayée que nous, mais l'esprit n'a jamais abandonné cette brave femme, ni le courage. Elle avait fait du fen, le fagot pétillait dans la cheminée.

Alors je courus mettre ma capote, et je descendis en pensant :

« Que le Seigneur ait pitié de nous ! ... Si l'en-

LE BLOClfS.

Ui/ucti! Biinichl sauve n

Tant meurt, jo ne lui survivrai pas... Non I... cVfllui quej'aimeleplus... jene pourrai pas lui survivre. »

Car tu sauras, Fritz, que le plue malheureux, te plus en danger âa nos enfants, est toujours celui qu'on aime le plus ; il en a le plus besoin : nous oublions les autres I L'Éternel a voulu cela, sans doute pour le plus grand bien.

Je courais déjà dans ta rue.

On n'a jamais vu de nuit plus sombre: le vent du Rhin souillait, la neige en poussière volait ; quelques fenôlres, éclairées de loin en loin, montraient les maisons où l'on viillait des malades.

J'avais la tête nue, et je ne sentais pas le froid. Je criais en moi-même :

■ Voici le dernier jour I... ce jour dont l'É-

temel a dit: • Avant la moisson, quand la « boulon sera dans sa fleur, et que la ileur se

• changera en grappe prés de mûrir, jo le re- ' trancherai; je couperai ses branches avec ma

• serpe, elles seront foulées aux pieds. >

Dans ces pensées elFrayantes, je traversais la grande place, où le vent secouait les vieux ormes pleins de givre.

Sur le coup d'une heuroj je poussais la porte du docteur Stèinbrenner ; sa grosse poiilia grelottait dans le vestibule. CommeJ*allaisàtd Ions, cherchant la rampe, la servante parut avec une lumière au haut de l'escalier.

• Qui est là? Ût-elle en avançant sa laoloriie

— Ah ! lui ré|)OLidis-je, que M. le docieur arrive bien vite, nous avons un enfant ma Lide, bii'n malade. ■

Eacon no-peu d« fois, 1

r Fnnti, pour U ^jouissance, i

Et je De pua retenir mes sanglots.

« Montes, Monsieur Moïse, me dit cette Ûlie ; monsieur vient de rentrer, U n'est pas en- I core couché. Montez un instant, réchauffeirous. > HaislepëreSteinbrenneraTait tout entendu.

■ C^est bien, Thérèse, dit-il en sortant de sa chambre ; entretenez le feu, dans une heure au plus, je serai de retour. ■

n avait déjà remis son grand tricorne, et sa bouppelande en poil de chèvre.

Nous traversâmes la place sans rien nous dire. Je marchais devant; quelques minutes après nous montions notre escalier.

Porlé avait placé une chandelle au haut des marches, je la pris et je conduisis M. Steinbrenner i la chambre de l'enfant.

En entrant, tout paraissait plus calme. Zeffen, assise dans le fauteuil derrière la porte, la tfite sur sesgenouxetles épaules nues, ne criait plus : elle pleurait. L'enfant était dans ]e lit ; Sorlé, debout à cdté, nous regardait.

Le docteur posa son chapeau sur la commode.

■ Il fût trop chaud ici, dit-il, donnez im peu d'air. ■

Ensuite il s'approcha du lit. ZeCen s'était levée, pâle comme une morte. Le médecin, ayant pris la lampe, regarda notre pauvre petit David ; il leva la couverture, et sortit ses petites jambes encore toutes rondes, il écouta la respiration. Esdras s'était remis à pleurer, il se retourna et dit :

« Sortez l'autre enfant de cette chambre...

j'ai Lesoin de calme... et puis Tair des malades n'est pas bon pour de si petits enfants» »

Il me regardait de côté. Je compris ce qu'il voulait dire : — C'était le typhus ! — Je regardai ma femme... elle comprenait aussi.

En ce moment^ je crus qu'on m'arrachait le cœur ; j^aurais voulu gémir, mais ZefPen était là, derrière nous, qui se penchait, et je ne dis rien, ni Sorlé non plus.

Le docteur ayant demandé du papier pour écrire sa prescription, nous sortîmes ensemble. Je le conduisis dans notre chambre, et la porte étant refermée, je me mis à sangloter.

Il me dit :

t Moïse, vous êtes un homme, ne pleurez pas. Songez que vous, devez l'exemple du courage à deux pauvres femmes. »

Je lui demandai tout bas, dans la crainte d'être entendu :

t II n'y a donc plus d'espoir ?

— C'est le typhus ! dit- il. Nous ferons ce que nous pourrons. Tenez, voici la prescription ; allez chezTribolin, son garçon veille toutes les nuits maintenant, il vous donnera cela. Dépêchez-vous I Et puis, au nom du ciel, faites sortir l'autre enfant de celte chambre, et votre fille, si c'est possible. Tâchez d'avoir des personnes étrangères, des gens habitués aux malades : le typhus se gagne. »

Je ne répondis rien. '

11 reprit son chapeau et s'en alla.

Maintenant, que puis-je te dire encore? Le typhus est une maladie engendrée par la mort elle-même ; c'est en parlant d'elle que le prophète s'est écrié :

« Le sépulcre s'est ému à cause de toi, pour aller à ta rencontre I »

Combien j'en avais vu mourir du typhus dans nos hôpitaux, sur la côte de Saverne et ailleurs!

Quand les hommes se déchirent sans pitié, pourquoi la mort ne viendrait-elle pas à leur aide? Mais, ce pauvre enfant, qu'avait-il fait pour mourir sitôt? Voilà, Fritz, ce qu'il y a de plus épouvantable : il faut que tous expient le crime de quelques-uns l — Oui, quand je pense que mon enfant est mort de cette peste, amenée par la guerre du fond de la Russie jusque chez nous, et dont toute l'Alsace et la Lorraine ont été ravagées six mois, au lieu d'accuser l'Etemel, comme font les impies, j'en accuse les hommes. Dieu ne leur a-t-il pas donné la raison? Et quand ils ne s'en servent pas, quand ils se laissent exciter bêtement les uns contre les autres pa:: quelques mauvais sujets, est-il cause ?

Mais à quoi servent les idées justes, quand on soufiûre?

Je me souviens que la maladie dura six Jours, et ces jours-là sont les plus cruels de ma vie. J'avais peur pour ma femme, pour ma fille, pour Sâfel, pour Esdras. J'étais assis dans un coin, j'écoutais l'enfant respirer. Quelquefois il avait l'air de ne plus respirer du tout. Alors un froid me passait sur le corps ; je m'approchais, je prêtais l'oreille. Et quand par hasard Zeffen arrivait malgré la défense du médecin, j'entrais dans une sorte de fureur; je la poussais dehors par les épaules, en frémissant.

Elle me disait :

« Mais c'est mon enfant... c'est mon enfant!... »

Et je lui répondais:

« Et toi, n'es-tu pas aussi mon enfant?... Je ne veux pas que vous mouriez tous !

Après cela, je fondais en larmes, je tombais assis, regardant devant moi, sans force; j'étais épuisé de douleur.

Sorlé allait, venait dans la chambre, les lèvres serrées; elle préparait tout, elle veillait à tout.

Dans ce temps, le musc était le remède du typhus; la maison était pleine de musc. Souvent ridée me prenait qu'Esdras allait être aussi malade... Ah ! si le plus grand bonheur en ce monde est d'avoir des enfants, quelle douleur de les voir souffrir!... Quelle épouvante de penser à leur perte î... d'être là, d'entendre leur respiration pressée, leur délire, de reconnaître leur dépérissement d'heure en heure, de minute en minute, et de s'écrier au fond de son âme :

• La mort approche!... il n'y a plus rien... rien pour te sauver, mon enfant! Je ne puis te donner ma vie..» la mort n'en veut pas! •

Quel déchirement et quelles angoisses, jusqu'à la dernière seconde, où tout se tait!

Alors, Fritz, l'argent, le blocus, la famine, la désolation générale, tout était oublié. C'est à peine si je voyais le sergent entr'ouvrir chaque matin notre porte, et se pencher en demandant :

« Eh bien, père Moïse? eh bien? •

Je ne sais ce qu'il nous disait, je n^ faisais pas attention.

Mais ce qui me revient pourtant avec satisfaction, ce qui fait toujours mon orgueil, c'est qu'au milieu de cette désolation , où Sorlé, Zeffen et moi, tout le monde, nous perdions la tête, où nous oubliions les affaires, où nous laissions tout aller à l'abandon, le petit Sdfel prit tout de suite la direction du commerce. Chaque matin nous l'entendions se lever à six heures, descendre, ouvrir le magasin, inonter une ou deux cruches d'eau-de-vie, et servir lea pratiques.

Personne ne lui avait dit un mot de cela, mais Sâfel avait Tâme du commerce. Et si quelque chose était capable de consoler un père dans de pareils malheurs, ce serait de se voir revivre en quelque sorte dans un enfant si jeune^ de se reconnaître et de penser : c Au moins la bonne race n'est pas perdue; il en reste toujours, pour conserver le bon sens dans ce monde! > Oui, c^est la seule consolation qu'un homme puisse avoir.

Notre schabes goïé faisait la cuisine, et la vieille Lanche nous aidait à veiller, mais le commerce reposait sur Sâfel seul; sa mère et moi, nous ne songions qu'à notre petit David.

11 mourut dans la nuit du 18 mars, le jour où l'incendie éclata dans la maison du capitaine Cabanier.

Cette même nuit, deux obus tombèrent sur noire maison ; le blindage les ât rouler dans la cour, et tous deux éclatèrent en brisant les fenêtres de la buanderie, et démolissant la porte du bûcher, qui s'écroula d*un coup^ avec un fracas horrible.

C'est le plus grand bombardement que la ville ait eu à supporter pendant ce blocus; car aussitôt que les ennemis virent monter le feu, ils tirèrent dessus de Mittelbronn, des Baraques d'en haut et du fond de Fiquet, pour empêcher les gens de l'éteindre.

Hoî^ je restai tout le temps avec Sorlô, près du lit de l'enfant, et le bruit des obus en éclatant ne nous fit rien.

Les malheureux ne tiennent plus à la vie... Et puis Penfant étail si mal !... il avait des plaques bleues sur tout le corps.

La fin approchait.

Je me promenais dans la chambre. Dehors, on criait :

t Au feu!... aufeul... •

Les gens passaient comme un torrent dans la rue. Nous entendions ceux qui revenaient de Fincendie donner des nouvelles , et les pompes accourir^ les soldats ranger la foule à la Qhalne, les obus éclater adroite et à gauche.

Devant nos fenêtres, de longues traînées de flamme rouge descendaient par-dessus les toits du quartier en face, et battaient les vitres. Nos canons répondaient à l'ennemi tout autour de la ville. De temps en temps, on entendait crier :

c Place!... plaçai >

C*étaient les blessés qu'on emportait.

Deux fois des piquets montèrent jusque dans notre chambre, pour me mettre dans la chaîne; mais, en me voyant assis près de Tenfant avec Sorlé^ ils redescendirent.

Le premier obus éclata chez nous vers onze heures, le second à quatre heures du matin ; tout grelottait des greniers à la cave : le plan-

cher, le lit, les meubles étaient comme soulevés; mais, dans notre épuisement et notre dé.sespoir, nous ne dîmes seulement pas un mot.

Zeffen accourut avec Esdras et le petit Sâfel au premier obus. On vojait que David allait mourir. La vieille Lanche et Sorlé, assises, sanglotaient. Zeffen se mita crier.

J'ouvris les fenêtres tout au large , pour donner de Tair, et la fumée de poudre dont la ville était couverte entra dans la chambre.

Sâfel vit tout de suite queTheure approchait; je n'eus besoin que de le regarder, il sortit et revint bientôt, malgré la foule, par une rue détournée, avec le chantre Kalmès, qui se mit à réciter la prière des agonisants :

• L'Eternel règne... L'Éternel a régné... « L'Eternel régnera partout et à jamais !

« Loué soit partout et à jamais le nom de « son règne glorieux !.

■ C'est lÉternel qui est Dieu I C'est rÉternel ■ qui est Dieu ! C'est TÉtemel qui est Dieu!

« Ecoute, Israël, notre Dieu TÉternel est un.

• Va donc où le Seigneur t'appelle... va, et

• que sa miséricorde t'assiste. .

« Que rÉternel, notre Dieu, soit avec toi;

• que ses anges immortels te conduisent jus- « qu'au ciel, et que les justes se réjouissent « quand le Seigneur t'accueillera dans son

• sein!

• Dieu de miséricorde, reçois cette âme au « milieu des joies éternelles! »

Moi et Sorlé, nous répétions en pleurant ces paroles saintes. Zeffen, comme morte, était couchée, les bras étendus en travers du lit, sur les pieds de son enfant. Son frère Sâfel, derrière, pleurait à chaudes larmes, en l'appelant tout bas :

• Zeffen!... Zeffen!... •

Mais elle ne l'entendait pas; son âme était perdue dans les douleurs infinies.

Dehors, les cris : « Au feu! » les commandements des pompes, le tumulte de la foule, le roulement de la canonnade continuaient ; les éclairs coup sur coup remplissaient les ténèbres.

Quelle nuit, Fritz, quelle nuit!

Tout à coup Sâfel, s'étant penché sous le rideau, se retourna tout épouvanté. Ma femme et moi, nous courûmes, et nous vîmes (a mort de l'enfant; nous levâmes les mains en éclatant en sanglots. Le chantre cessa de psalmodier. Notre David était mort !

Le plus terrible, c'est le cri de la mère ! Elle était étendue, comme évanouie; mais quand le chantre, se penchant, referma la lèvre et dit : Amen/ elle se releva, prit le petit, regarda; et puis, le levant au-dessus de sa tête» elle se mil '

à courir vers b porte, en criant d'une voix déchirante :

t Baruch... Baruch... sauve notre enfant! • • Elle était folle, Fritz ! Et moi, dans cette dernière épouvante, je l'arrêtai; je lui repris par force le petit corps, qu'elle voulait emporter. Et 8orlé, l'entourant de ses bras, avec des gémissements sans fin, la mère Lanche, le chantre, Sâfel, tous l'entraînèrent dehors.

Je restai seul, et j'entendis les gens descendre, entraînant ma fille.

Comment un homme peut-il supporter de si grandes douleurs?

Je remis David dans le lit, et je le couvris, à cause des fenêtres ouvertes. Je savais bien qu'il était mort, mais il me semblait qu'il aurait froid. Je le regardai longtemps sans pleurer, pour garder dans mon cœur cette jolie figure.

Tout se déchirait làl... tout!... Je sentais comme une main m'arracher les entrailles, et dans ma folie, j'accusais l'Etemel; je lui disais:

« Je suis Thonmie qui ai vu PâSliction par la verge de ta fureur! Certainement, tu t'es tourné contre moi. Tu as fait vieillir ma chair, et tu as brisé mes os. Tum'as plongé dans les ténèbres. Même quand je crie et que je frémis, tu rejettes ma prière. Tu es pour moi comme un lion qui se tient dans ses cavernes I •

Ainsi je me promenais en gémissant et même en blasphémant. Mais le Dieu de miséricorde m'a pardonné; il savait bien que ce n'était pas moi qui parlais, mais mon désespoir •

Je m'assis à la fin. Les autres revenaient... Sorlé s'assit près de moi en silence, Sâfel me dit:

• Zeffen est chez le rebbCy avec Esdras. •

Je ne lui répondis pas, et me couvris la tête.

Ensuite quelques femmes, avec la vieille Lanche, étant arrivées, je pris Sorlé parla main, et nous entrâmes dans la grande chambre, sans prononcer une parole.

La vue seule de cette chambre, où les deux petits frères avaient joué si longtemps, me fit encore répandre des larmes ; et Sorlé, Sâfel et moi, nous pleurâmes ensemble.

La maison se remplissait de monde ; il pouvait être huit heures, et l'on savait déjà que nous avions un enfant mort.

Alors, Fritz, commencèrent les funérailles.

Tous ceux qui mouraient du typhus devaient être enterrés le jour même : les chrétiens derrière l'église, et les juifs dans les fossés de

la place, â l'endroit où se trouve aujourd'hui le manège.

Les vieilles étaient déjà là, pour laverie pauvre petit être, pour le peigner et lui couper les ongles, selon la loi du Seigneur. Quelquesunes cousaient le linceul.

Les fenêtres ouvertes laissai entpasser le vent, les volets battaient les murs. Le schamess *■ se promenait dans les rues, frappant les portes de son marteau, pour réunir nos frères.

Sorlé s'assit à terre, la tête voilée. Et moi, entendant Desmarets monter, j'eus encore le courage d'aller à sa rencontre, et de lui montrer la chambre. Le pauvre ange était dans sa petite chemise, sur le plancher, la tête relevée par un peu de paille, et le petit thaleth dans ses doigts. Il était redevenu si beau, avec ses cheveux bruns et ses lèvres entr'ou vertes, qu'en le voyant je pensai :

« L'Éternel a voulu t'avoir près de son trône I «

Et mes larmes coulaient sans bruit; mia barbe en était pleine.

Desmarets prit donc la mesure et s'en alla. Une demi-heure après il revenait, le petit cercueil de sapin sous le bras, et la maison fut de nouveau remplie de gémissements.

Je ne pus voir clouer l'enfant!... J'allai m'asseoir sur le sac de cendres, couvrant ma figure des deux mains, et criant en moi-même, comme Jacob :

■ Certainement , je descendrai avec cet enfant au sépulcre... Je ne lui survivrai pas ! »

Bien peu de nos frères arrivèrent, car l'épouvante était en ville : on savait que l'ange de la mort passait, et que les gouttes de sang pleuvaient de son épée dans les maisons; chacun vidait l'eau de sa cruche sur le seuil et rentrait vite. Mais les meilleurs arrivèrent pourtant en silence, et, vers le soir, il fallut partir et descendre par la poterne.

J'étais seul de la famille, — • Sorlé n'avait pu me suivre, ni Zeffen, —j'étais seul pour jeter la pelletée de terre ! Et les forces m'abandonnèrent, il fallut me ramener jusqu'à notre porte. Le sergent me soutenait par le bras ; il me parlait et je ne l'entendais pas: j'étais comme mort.

Tout ce qui me revient encore de ce jour épouvantable, c'est le moment où, rentré chez nous,— assis sur le sac, devant notre âtre froid, les pieds nus, la tête penchée et l'âme dans les abîmes, — le schamess s'avança près de moi» me toucha l'épaule et me fit lever; et que, sortant son couteau de sa poche, il me fendit

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