‹ Romans nationauxChapitre 149 sur 247 · LA PANSE · texte numérisé non relu

LA PANSE

Tel était Gilliatt.

Les filles le trouvaient laid.

Il n'était pas laid. Il était beau peut-être. Il avait dans le profil quelque chose d*un barbare antique. Au repos, il ressemblait à un Dace de la colonne trajane. Son oreille était petite, délicate, sans lambeau, et d'une admirable forme acoustique. Il avait entre les deux yeux cette fière ride verticale de

l'homme hardi et persévérant. Les deux coins de sa bouche tombaient, ce qui est amer; son front était d'une courbe noble et sereine, sa prunelle franche regardait bien, quoique troublée par ce clignement que donne aux pêcheurs la réverbération des vagues. Son rire était puéril et charmant. Pas de plus pur ivoire que ses dents. Mais le hâle Tavait fait presque nègre. On ne se mêle pas impunément à l'océan, à la tempête et à la nuit; à trente ans, il en paraissait quarante-cinq. Il avait le sombre masque du vent et de la mer- On l'avait surnommé Gilliatt le Malin.

Une fable de llnde dit : Un jour Brahmà demanda à la Force : qui est plus fort que toi? Elle répondit : T Adresse. Un proverbe chinois dit : Que ne pourrait le lion, s'il était singe ! Gilliatt n'était ni lion, ni singe; mais les choses qu'il faisait venaient à l'appui du proverbe chinois et de la fable indoue. De taille ordinaire et de force ordinaire, il trouvait moyen, tant sa^dextérité était inventive et puissante, de soulever des fardeaux de géant et d'accomplir des prodiges d'athlète.

Il y avait en lui du gymnaste; il se servait indifféremment de sa main droite et de sa main gauche.

Une chassait pas, mais il péchait. Il épar^ gnait les oiseaux, non les poissons. Malheur aux muets ! Il était nageur excellent.

La solitude fait des gens à talents ou des idiots. Gilliatt s'offrait sous ces deux aspects. Par moments on lui voyait « l'air étonné » dont nous avons parlé, et on l'eût pris pour une brute. Dans d'autres instants, il avait on ne sait quel regard profond. L'antique Chaldée a eu de ces hommes-là; à de certaines heures, l'opacité du pà^re devenait transparente et laissait voir le mage.

En somme, ce n'était qu'un pauvre homme sachant lire et écrire. Il est probable qu'il était sur la limite qui sépare le songeur du penseur. Le penseur veut, le songeur subit.. La solitude s'ajoute aux simples, et les

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