LA PANSE
complique d'une certaine façon. Ils se pénètrent à leur insu d'horreur sacrée. L'ombre où était l'esprit de Gilliatt se composait, en quantité presque égale, de deux éléments obscurs tous deux, mais bien différents : en lui, l'ignorance, infirmité; hors de lui, le mystère, immensité.
A force de grimper dans les rocliers, d'escalader les escarpements, d'aller et do venir dans l'archipel par tous les temps, do manœuvrer la première embarcation venue, de se risquer jour et nuit dans les passes les plus difficiles, il était devenu, sans en tirer parti du reste, et pour sa fantaisie et son plaisir, un homme de mer surprenant.
Il était pilote né. Le vrai pilote est le marin qui navigue sur le fond plus encore que sur la surface. La vague est un problème extérieur, continuellement compliqué par la configuration sous-marine des lieux où le navire fait route. 11 semblait, à voir Gilliatt voguer sur les bas-fonds et à travers les récifs de l'archipel normand, qu'il eût sous la voûte du crâne une carte du fond de la mer. Il savait tout et bravait tout.
Il connaissait les balises mieux que les cormorans qui s'y perchent. Les difl'érences imperceptibles qui distinguent, l'une de l'autre, les quatre balises poteaux du Creux, d'Alligande, des Trémies et de la Sardrette étaient parfaitement nettes et claires pour lui, môme dans le brouillard. Il n'hésitait ni sur le pieu à pomme ovale d'Anfré, ni sur le triple fer de lance de la Rousse, ni sur la boule blanche de laCorbette, ni sur la boule noire deXongue-Pierre, et il n'était pas à craindre qu'il confondit la croix de Goubeau avec l'épée plantée en terre de la Platte, ni la balise marteau des Barbées avec la balise queue-d'aronde du Moulinet. Sa rare science de marin éclata singulièrement un jour qu'il y eut à Guernesey une de ces sortes de joutes marines qu'on nomme régates. La question était celle-ci : être seul dans une embarcation à quatre voiles, la conduire de Saint-Sampson à l'ile
de Herni, qui est à une lieue, et la ramener de Herm à Saint-Sampson. Manœuvrer seul un bateau à quatre voiles, il n'est pas de pêcheur qui ne fasse cela, et la difficulté ne semble pas grande, mais voici ce qui l'aggravait : premièrement, l'embarcation elle-même, laquelle était une de ces larges et fortes chaloupes ventrues d'autrefois, à la mode de Rotterdam, que les marins du siècle dernier appelaient àQ% panses hollandaises. On rencontre encore quelquefois en mer cet ancien gabarit de Hollande, joufflu et plat, et ayant à bâbord et à tribord deux ailes qui s'abattent, tantôt l'une, tantôt l'autre, selon le vent, et remplacent la quille. Deuxièmement, le retour de Herm; retour qui se compliquait d'un lourd lest de pierres. On allait vide, mais on revenait chargé. Le prix de la joute était la clialoupe. Elle était d'avance donnée au vainqueur. Cette panse avait servi de bateaupilote ; le pilote qui l'avait montée et conduite pendant vingt ans était le plus robuste des marins de la Manche; à sa mort, on n'avait trouvé personne pour gouverner la panse, et l'on s'était décidé à en faire le prix d'une régate. La panse, quoique non pontée, avait des qualités et pouvait tenter un manœuvrier. Elle était matée en avant, ce qui augmentait la puissance de traction de la voilure. Autre avantage, le mât ne gênait point le chargement. C'était une coque solide; pesante, mais vaste, et tenant bien le large; une vraie barque commère. Il y eut empressement à se disputer; la joute était rude, mais le prix était beau. Sept ou huit pêcheurs, les plus vigoureux de l'Ile, se présentèrent. Ils essayèrent tour à tour; pas un ne put aller jusqu'à Herm. Le dernier qui lutta était connu pour avoir franchi à la rame par un gros temps le redoutable étranglement de mer qui est entre Serk et Brecq-Hou. Ruisselant de sueur, il ramena la panse et dit : C'est impossible. Alors Gilliatt entra dans la barque, empoigna d'abord l'aviron, en-
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Il hiigueaols. (PBgc 4-)
suite la grande écoute, et poussa au large. Puis, sans bitter l'écoute, ce qui eut été nne imprudence, et sans la Ucher, ce qui le maintenait maUro de la grande voile, lùssant l'écoute rouler sur l'estrope au gré du vent sans dériver, il saisit de la main gauche la barre. En trois quarts d'heure, il fut h llerm. Trois heures après, quoiqu'un fort vent du sud se fût élevé et eût pris la rade en travers, la panse, montée par Gilliatt, rentrait à Saint-Sampson avec le chargement de pierres. Il avait, par luxe et bravade, ajouté au chargement le petit canon de bronze de Herm, que les gens de nie tiraient tous les ans, le 5 novembre.
en réjouissance de la mort de Guy Fawkes.
Guy Fawkes, disons-le en -passant, est mort il y a deux cent soixante ans ; c'est là une longue joie.
Gilliatt, ainsi surchargé et surmené, quoiqu'il eût de trop le canon de Guy Fawkes dans sa barque et le vent du sud dans sa voile, ramena, on pourrait dire rapporta, la panse à Saint^ampson.
Ce que voyant, mess Lethierry s'écria; Voilà un matelot hardi!
Et i! tendit la main à Gilliatt.
Nous reparlerons de mess Lethierry>
La panse fut adjugée à Gilliatt.
Cette aTsntnre ne nuisit pas & son surnom de Malin.
Quelques personnes déclarèrent que la chose n'avait rien d'étonnant, attendu que Gilliatt avait caché dansie bateau une branche de mélier sauvage. Mais cela ne put être prouvé.
A partir de ce jour, Gilliatt n'eut plas d'autre embarcation que la panse. C'est dans cette lonrde barque qu'il allait à la pêche. Il l'amarrait dans le très-bon petit mouillage qa'il avait pour lui tout seul sous le mur même de sa maison du Bù de la Rue. A la tombée de la nuit, il jetait ses filets sur son dos, traversait son jardin, enjam-
bait le parapet de pierres sèches, dégringolait d'un rocher à l'autre, et sautait dans la panse. De là au large.
Il péchait beaucoup de poisson, mais on affirmait que la branche de mélier était toujours attachée à son bateau. Le mélier, c'est le néflier. Personne n'avait vu cette branche, mais tout le monde y croyait.
Le poisson qu'il avait de trop, il ne le vendait pas, il le donnait.
Les pauvres recevaient son poisson, mais lui en voulaient pourtant, â cause de cette branche de mélier. Cola ne se fait pis. On ne doit point tricher la mer. ,
Il était pêcheur, mais il n'était pas que
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cela. Il avait, d'instinct et pour se distraire, appris trois ou quatre métiers. Il était menuisier, ferron, charron, calfat et même un peu mécanicien. Personne ne raccommodait une roue comme lui. Il, fabriquait dans un genre à lui tous ses engins de pèche» Il avait dans un coin du Bû de la Rue une petite forge et une enclume, et, la panse n'ayant qu*une ancre , il lui en avait fait, lui-même et lui seul, une seconde. Cette ancre était excellente; Torganeau avait la. force voulue, et Gilliatt, sans que personne I9 lui eût enseigné, avait trouvé la dimension exacte que doit avoir le jouail pour empêcher l'ancre de cabaner.
Il avait patiemment remplacé tous les clous du bordage de la panse par des gournables, ce qui rendait les trous de rouille impossibles.
-De cette manière, il avait beaucoup augmenté les bonnes qualités de mer de la panse. Il en profitait pour s'en aller de temps en temps passer un mois ou deux dans quelque îlot solitaire comme Chousey ou les Casquets. On disait : Tiens, Gilliatt n'est plus là. Cela ne faisait de peine à personne.