LBS BOHÉMIENS SOUS LA RÉVOLUTION
gaejesuis venu au monde, au moins je le pense. Il est bien possible que ce soit sur un sentier d'Alsace ou des Vosges; mais ce qui me revieut d'abord, c'est notre caverne, nos liras qui rentraient par bandes avec leurs cors, I leurs Irompetles et leurs cymbales.
t [lue chose qvi me fait encore plus de plaisir quand j'y pense, ce sont mes premiers ; voyages surle dos de ma mère. Elle était jeune, I toute brune, et bien contente de m'aroir. Elle I me portait dansuu vieux cbÂle garni de franges, lié sur son épaule, et je passais la téta dans un pli, pour regarderies environs. — Un ^laiid noir, ijai jouait du trombone , nous suivait, et me clignait des yeux en riant de bûûue humeur. C'était mon pèrel
«Nous Tuontions etuous descendions. Je regardais défiki'les arbres, les rochers, les vallons,]eB ruisseaux oùmamèreentraitjusqu aux genoux. les fermes, les moulins et les scieries. Nous allions toujours, et le soir nous faisions du feu sous une roche, au coin d'un bois. On suspendait la marmite, d'autres troupes arrivaient, chacun apportait quelque chose à frire. On s'allongeait les jambes, on allumait sa pipe ou riait, les garçons et les allés dansaient. Quelle vie ! Daas centans je verrais la flamme rouge qui monte dans les genêts, les grosses branches qui s'étendent dans l'air, — les étoiles au-dessus ; j'entendrais le vent qui passe dans les feuilles, le moulin qui marche toujours, et les hautes grives se répondre d'un bout de la forSt à l'autre.
■ Vous autres, vous ne connaissez pas ces choses I Vous aimez un bon feu l'hiver, en racontant vos histoires à la veillée, avecdes pommes de terre el des navets dans votre cave. Qu'est-ce que cela, Christian, auprès de notre marmite quifutnedans les bois, quand la lune monte lentement au-dessus des sapinières, quand lo feu s'endort et que le sommeil arrive?
« Moi, pendant des heures, j'aurais pu regai-der la lune.
■ Et le lendemain, au petit jour, quand le coq de la ferme voièine nous éveillait, que la rosée tombait doucement et qu'on se secouait... • Ah f gueux de coq, nous ne t'avons pas attrapé; mais fiare... ton tourviendral
■ Si les cil retiens connaissaient cette vie, il/in'en voudraient pasd'auti-e.
^Malheureusement, les meilleures choses ne peuvent pas durer Quelques mois plus tard, au lieu d'être bien à l'aise sur le dos de ma mère, je galopais derrière elle, les pieds nus, e', j'en legardais un autre plus petit, crépu ccaimc iiici, les lèvres grosses et le nez un peu
camard, qui se dorlotait dans mon bon sac, sans s'inquiéter de rien. C'est à lui que le grand noir souriait, et c'est Inique ma mère couvrait bien le soir, en me disant seulement: — • Approche-toi du feu. '
«Je grelottais, et je pensais en regardant l'autre : — « Que la peste t'étouffe t sans toi, je serais encore dans le sac et j'attraperais les bons morceaux. — Je ne le trouvais pas aussi beau que moi. Je ne comprenais pas pourquoi ce gueux avait pris ma place, et je ne pouvais pas le sentir.
« Mais le pire, c'est qu'ilfallut bientôtgagner sa vie. .
< Tu sauras, Christian , que nous avions chez nous des danseurs de corde, des musiciens et des diseuses de bonne aventure. — Le grand noir essaya d'abord de me faire danser sur la corde, mais la tête me tournait, je croyais toujours tomber, et je m'accrochais avec les mains malgré moi ; enfin ce n'était pas mon idée.
■ Alors un vieux qui s'appelait HoraJ m'adopta pour jouer de la trompette, et tout de suite j'attrapai l'embouchure. Après la trompett&,;'appriBlecor,aprè8lecor, le trombone. Dans toute notre troupe, on n'avait jamais eu de meilleur trombone que moi. Pendant que les autres risquaient de se casser le cou en dansant surla corde, je soufilais avec un grand courage; et j'allaisaussifaire les publications, je battais de la caisse comme un tambour-maltre.
• Nous revenions toujours au Harberg, et j'avais déjà cinq ou six petits frères et sœurs, lorsqu 'arriva le commencement de la guerre entre tout le monde. Cela commença du c6té de Sarrebourg, oii les gens se mirent à tomber sur les juifs ; on leur cassait les vitres, on jetait les plumes de leurs lits par les fenêtres, de sorte que vous marchiez dans ces plumes jusqu'aux genoux. Les gens chantaient : • Ça traf Tout était en l'air, et je me rappelle que nous avions été forcés de nous sauver de Lixheim, où l'on brûlait les papiers de la mairie devant l'église.
> Le vieux Uomidisaitque le monde devenait fou. Nous courions à. travers les bois, parce que le tocsin sonnait à Mittelbronn, h Lutzelbourg, au Dagsbei%;tous les paysans, hommes, femmes, enfants, s'avançaient hors des villages avec leurs fourches, leurs haches et leur pioches en chantant:— «Ça val ça ira],..» .Plusieurs tiraient des coupa de fusil.
■ Comme nous arrivions à la nuit sur le plateau de Hàselbourg, Horni s'arrêta, car il ne pouvait plus courir ; il étendit la main du cAté de l'Alsace, et tout le long des montagnes, au-