‹ Romans nationauxChapitre 16 sur 247 · LES BOHÉMIENS SOUS LA REVOLUTION · texte numérisé non relu

LES BOHÉMIENS SOUS LA REVOLUTION

dessus des bois, je vis les châteaux et les couvents brûler jusqu'aux frontières de la Suisse, La fumée rouge montait dans le ciel! t— Nous tremblions comme des malheureux.

« En arrivant vers une heure du matin à la caverne du Harberg, aucun bruit ne s'entendait; nous croyions que tous nos gens venaient d'être exterminés. Par bonheur, ce n'était rien; notre monde restait assis dans Tombre sans oser allumer du feu; et toute cette nuit, les troupes arrivaient de Lorraine et d'Alsace, disant: — Tel château brûle 1 Telle église est en feul Dans tel endroit on veut pendre le curé I . . . Dans tel autre on chasse les -moines I . . Les seigneurs se sauvent!.. Le régiment d'Auvergne^ qui est à Phalsbourg, a cassé tout ses officiers nobles; il a nonuné des caporaux et des sergents à leur place, etc., etc.

« Cette extermination dura plusieurs années. Les paysans étaient las des couvents et des châteaux ; ils voulaient cultiver la terre pour leur propre compte.

c Nous autres, à la fin, nous avions repris courage, et nous recommencions nos tournées. Tout était changé, les gens avaient des cocardes à leurs bonnets, ils se mettaient tous à prêcher et s'appelaient citoyens entre eux ; les semaines avaient dix jours, et le dimanche s'appelait décadi^ mais cela nous était bien égal et même nous vivions de mieux en mieux, parce que les citoyens laissaient leurs portes ouvertes, on criant que c'était le règne de la

vertu.

• Pas un seul d'entre nous n'avait de défiance, lorsqu'un matin, au commencement desfôiresd'automne, au petit jour, et comme les bandes allaient se mettre en route, la vieille Ouldine vit une quinzaine de gendarmes à l'entrée de la caverne, et derrière eux une ligne de baïonnettes. Aussitôt elle rentra, les mains eu l'air, et chacun allait voir. Des paysans arrivaient aussi plus loin avec une longe file de charrettes pour nous emmener. Tu penses, Christian, quels cris les femmes poussaient; mais les hommes ne disaient rien. C'était le temps où l'on coupait le cou des gens par douzaines, et nous croyions tous qu'on allait nous conduire àSarrebourgpouravoirle cou coupé.

c Malgré nos cris, on nous fit sortir deux à deux. Le brigadier disait : c Ça ne finira donc jamais! »

« Nous étions près de deux cents. *- Les femmes et les petits enfants montaient sur les charrettes. Les hommes et les garçons mai*chaient derrière, entre deux files de soldats.

« Lorsqu'on fit sortir le vieux Daniel et la vieille Margareth, à peine étaient-ils dehors, au grand air, qu'ils moururent tout de suite. On les mit tout de même sur une charrette. Homi, Kleinmichel et moi, nous suivions eu pleurant. Toutes nos femmes étaient comme mortes de frayeur. On ne voulait pourtant pas nous faire de mal, on voulait seulement nous forcer d'avoir des noms de famille, pour nous reconnaître à la conscription.

c Tous les gens des villages où nous passions venaient nous voir et nous appelaient aristocrates.— ^Une fois à Sarreboug devant la mairie, au milieu des soldats, on nous fit monter, Tun après l'autre, prendre des noms, qu'on écrivait sur un gros livre.

c Le père Grébus eut de l'ouvrage avec nous jusqu'au soir. — On nous forçait aussi de choisir un logement ailleurs qu'au Harberg.

« C'est depuis ce temps que je me suis appelé Bockes. J'étais alors un grand et beau garçon de vingt ans, tout droit, avec une belle chevelure frisée. « Toi, me dit le maire en me regardant, tu ressembles au dieu du bon vin;. tu t'appelleras Bockes ! »

« n dit au vieux Horni qu'il s'appellerait Silénas, à cause de son gros ventre, et tout le monde riait. — On nous relâcha les uns après les autres.

« Horni, Kleinmichel et moi, nous restions ensemble dans une chambre au Bigelberg; nous courions toujours les foires, mais, depuis que nous avions des noms et qu'on nous appelait citoyens, la joie s'en était allée.

« Aussi, lorsqu'im peu plus tard on voulut nous forcerdeprendre des métiers et de travailler comme tout le monde, Silénas me dit :

« Écoute, Bockes, tout celam'ennuie. Quand j'ai vu les Français brûler les couvents et les châteaux, j'étais content; je pensais: — Ds veulent se faire bohémiens ! — Mais à présent je vois bien qu'ils sont fous. J'aimerais mieux être mort que de cultiver la terre comme un gorgio*. Allons nous-eni »

« Et le même jour nous partîmes pour là Forêt-Noire.

c Voilà cinquante ans que nous roulons dans ce pays, Kleinmichel et moi. Les Allemands nous laissent bien tranquilles ! Pourvu qu'on leur joue des valses et àeshopser pendant qu'il boivent des chopes, ils sont heureux et ne demandent pas autre chose. — C'ofi^» >>abon peuple ! »

" Chrétien.

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